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Capitalisme contre paysage : Le désastre sicilien

Capitalisme contre paysage : Le désastre sicilien
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Depuis des millénaires, la Sicile est considérée comme la perle de la Méditerranée. La diversité de ses paysages naturels, la fertilité de sa terre et ses conditions climatiques idylliques en ont fait un haut lieu de civilisation. Grecs, phéniciens, carthaginois, romains, arabes, normands, espagnols … tous y ont apportés splendeurs architecturales et culturelles. Comment peut-on détruire un tel concentré de beauté, accumulé au cours des siècles, en moins de 50 ans ?

« On construit des maisons affreuses (…) et en moins de 2 tout cela fait partie du paysage et c’est là, ça existe et personne ne se rappelle plus comment c’était avant. Il ne faut pas grand-chose pour détruire la beauté. Et alors, au lieu de la politique, de la conscience de classe et de toutes les manifestations et de toutes ces conneries, il vaudrait mieux rappeler aux gens ce que c’est que la beauté, les aider à la reconnaitre et à la défendre. C’est important la beauté, c’est elle qui est à l’ origine de tout le reste. »

Ces mots furent ceux de Peppino Impastato[1], jeune militant communiste et fondateur de la « Radio Out » dont les émissions ont fait trembler la mafia palermitaine. Massacré à la dynamite par celle-ci, cette même nuit ou fut retrouvé le corps d’Aldo Moro[2], il pose un problème qui ne semble jamais avoir été bien compris. La beauté est par essence anticapitaliste. Enseigner ce qu’elle est, c’est en soi une manière de lutter contre le système. Si lutter contre le système, c’est lutter contre la mafia qui en est partie intégrante, le recours à la dynamite s’explique.

Le capitalisme contre l’harmonie.

A défaut de rentrer dans un débat subjectif sur la définition du beau, nous pouvons, avec un peu de bonne foi, plus facilement convenir de ce qui ne l’est pas.

Toutes les périodes prés-capitalistes ont été marquées par un certain immobilisme social dû à l’existence d’un système de castes. On naissait paysan ou noble et on le restait toute sa vie et même au-delà, de générations en générations… l’individu se confondait avec sa caste sociale qui lui conférait une place dans la collectivité. Le rapport au temps était donc diffèrent. Dans ces sociétés complètement « solidifiées [3]», rien ne servait de courir. Il n’y avait donc globalement pas d’urgence dans la construction d’un édifice. On pouvait prendre le temps de le lui faire respecter une architecture esthétique, pas forcément utile mais au moins harmonieuse.

Le développement du capitalisme moderne, à partir de la fin du XVIIIème siècle, s’est accompagné d’un changement fondamental dans la conception du temps. Les castes, cimentées par les privilèges, deviennent peu à peu des classes et la mobilité interclasse devient (en théorie) complètement possible. L’individu devient ainsi l’unique responsable de sa position sociale, et donc de son futur. Le temps a désormais une valeur qui augmentera proportionnellement à la « liquéfaction » de la société.

Au cours du XIX et XXème siècle, la logique utilitariste s’impose peu à peu. Il s’agit, pour ses principaux théoriciens que furent J. Benhtam et J-S Mill, de rendre heureux le plus grand nombre de gens avec un investissement publique minimum. La reconstruction massive des villes rasées pendant la Seconde Guerre Mondiale, en est un bon exemple. Ces politiques de logement, en répondant à une urgence sociale, furent fortement appuyées, voire impulsées par la gauche. Par exemple, le célèbre architecte Auguste Perret, dont la principale réalisation, la reconstruction du Havre, a été classée au patrimoine de l’humanité (UNESCO), était proche du Parti Communiste.

Il n’y a plus de souci esthétique, l’Etat construit en bloc pour répondre rapidement aux besoins. Ce qui, en ces temps de crise post-guerre, avait pour conséquence heureuse de limiter les dépenses et le bétonnage au strict nécessaire.

Mais, avec la révolution néolibérale des années 80, L’Etat disparait peu à peu, ce sont désormais les entreprises privées qui prennent en mains la construction. La construction bascule alors d’une logique de la demande à une logique de l’offre. Pour développer ce marché prometteur, on promeut l’idéal de la classe moyenne pavillonnaire. Le résultat, en France, fut un étalement urbain qui a augmenté 5 fois plus vite que la population, avec des conséquences désastreuses pour l’environnement et le paysage. On estime notamment que les surfaces artificialisées recouvrent l’équivalent d’un département tous les 7 ans, au dépend des terres agricoles et des zones naturelles[4].

En Europe du Sud, le phénomène est paroxystique. La faiblesse de l’Etat ainsi que le potentiel touristique ont attiré beaucoup d’investisseurs. Nombre d’entreprises de toutes tailles, souvent succursales de banques, y ont fait construire des pavillons, hôtels, villas… dans un double but : investir dans la pierre et spéculer.

La pierre est en effet un excellent moyen de concrétiser matériellement des masses de capitaux sans valeur réelle issues de la spéculation ou des activités frauduleuses. Un moyen de « blanchir » l’argent d’une finance spectrale, voire franchement mafieuse.

La spéculation a eu pour effet de rendre inaccessible ces résidences à une population qui n’en avait de toute façon ni le besoin, ni les moyens. Résultat, pour la Sicile, on dénombre près 25 000 structures vides, délabrées (car personne ne veut s’acquitter du coût de l’entretien et des taxes) ou même non-terminées[5]. On construit surtout des petites villas, destinées à une classe moyenne supérieure pourtant assez peu développée en Italie méridionale. La crise a de plus entrainé l’arrêt définitif de beaucoup de chantiers, laissant en l’état de nombreuses carcasses de béton.

Cependant, La privatisation n’explique pas tout. Les autorisations de construction restent délivrées par les autorités publiques.

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Le gâchis sicilien

La plus grande Ile de méditerranée est aujourd’hui souillée par d’innombrables structures en béton, pour la plupart inutilisées et inutilisables. Puisque leur valeur immobilière est calculée aussi en fonction de l’environnement, plus les habitations sont isolées, sans pour autant l’être trop, plus elles sont appréciées. Résultat : le paysage est colonisé méthodiquement, avec une grande régularité d’intervalle, par des milliers de petites villas et par les routes qui les relient. Cette politique de construction extensive ne laisse aucune chance au paysage, cassé par la droiture de ses murs. Il suffit de regarder des deux côtés de l’autoroute Messine-Palerme pour prendre conscience du gâchis. Pourtant, le pouvoir en matière d’autorisations de construire appartient aux collectivités locales, souvent complices des bétonneurs privés.

La lutte contre l’implantation d’un immense complexe hôtelier sur la péninsule de la Maddalena, réserve naturelle à deux pas de Syracuse, est devenue un cas d’école[6]. La réserve est séparée en 2 zones : l’une déjà bétonnée, l’autre, au cœur d’une bataille juridique visant à l’ouvrir à la construction. Les arguments des entrepreneurs sont alléchants pour la commune. Dans une région ou le chômage dépassait officiellement 24,1% en 2014, dont 60% chez les jeunes[7], la création d’emplois générée par le chantier et promise pour le fonctionnement du complexe ne laisse pas indiffèrent. De même que le potentiel économique de l’activité touristique espérée.

Ainsi le chantage à l’emploi est une bonne arme pour faire plier les pouvoirs publics locaux. La destruction du paysage est donc également une conséquence de l’obsolescence du travail humain, d’un combat perdu d’avance contre le chômage dans une société de plus en plus mécanisée et informatisée.

Des arguments classiques dans un esprit court-termiste. Pourtant l’évolution du tourisme est incertaine. Le prix du kérosène augmentera inéluctablement du fait de la raréfaction du pétrole, et avec lui le prix des billets d’avion. La paupérisation des classes moyennes européennes, qui partent de moins en moins en vacances, n’est pas non plus de bon augure.

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Le paysage est le résultat des politiques sociales

Pour G. Condorelli, ingénieur en aménagement du territoire et responsable de la section FAI (Fondo Ambiente Italiano) de Catane, « La spéculation immobilière n’est pas le seul problème, de nombreux siciliens n’ont pas les moyens d’habiter en ville ni d’acquérir une maison dans les normes. Ils font construire à très bas prix par des connaissances sur un terrain qui ne leur appartient pas. Ils ne payent aucune taxe. » Ce phénomène n’étant pas isolé, il est devenu difficile pour les pouvoirs publics de les expulser sans être confronté au problème de leur relogement.  « En terme de paysage, c’est pire que tout car ces structures abusives n’entrent dans aucun plan d’urbanisme. Elles ne sont en aucun cas harmonisées avec le territoire ou avec les autres structures. De plus, ces habitations ne sont pas raccordées au réseau officiel d’évacuation, déversant leurs immondices directement dans la nature environnante et dans la mer. »

Une politique du paysage va donc de pair avec une politique sociale, donnant les moyens de ne pas abuser du capital naturel. Il est évident que pour se préoccuper de la beauté de la nature, il faudrait déjà vaincre la précarité. Précarité trop souvent responsable d’un manque d’accès à la culture, à l’éducation, au voyage… qui sont autant de moyens essentiels au développement de la sensibilité, entre autre esthétique et écologique.

Comment protéger, comment cicatriser les balafres infligées au paysage ? Si pour Peppino Impastato la solution se trouvait clairement dans un changement de paradigme, certains dans le passé ont tenté de prévenir le drame.

La constitution Italienne de 1948, fille de la résistance antifasciste, stipule notamment que « la République favorise le développement de la culture et la recherche scientifique et technique. Elle protège le paysage et le patrimoine historique et artistique de la Nation. (Article 9) »

Ces éléments de droit sont hérités d’une période ou le capitalisme était bien plus contraint par l’Etat et par les compromis sociaux.

Retour en 2015 dans un pays qui a déjà beaucoup souffert, y compris esthétiquement, la Grèce. Le gouvernement Tsipras a récemment exigé la démission du Taiped[8], l’agence chargée de la privatisation des actifs de l’État grec. Sauvegardant ainsi le littoral, forêts, cours d’eau… d’une curée généralisée.

La protection de la beauté originelle convoque directement la question de la Démocratie, y compris sous son aspect social. Le paysage peut ainsi être un bon moyen pour repolitiser.

Pierre Gilbert

Photo by qinghill on Unsplash
Antoine CARGOET Fondateur et rédacteur en chef de Le Vent Se Lève.

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