Huit ans après la vague contestataire violemment réprimée qui avait touché le pays suite à la réélection de Mahmud Ahmadinejad, une nouvelle série de manifestations, entachées de violences, secoue la République Islamique d’Iran. Dans un contexte qui diffère profondément de celui de 2009, ces événements révèlent les faiblesses internes d’un pays qui apparaissait jusque là comme un pôle de stabilité appelé à jouer un rôle hégémonique sur une partie de la région. Si les contestations, unifiées autour de revendications économiques, paraissent rassembler des courants politiques hétéroclites, sans mot d’ordre unificateur, elles ébranlent la classe politique iranienne et mettent en évidence les blocages auxquels est confronté le pays, tant à l’intérieur qu’à l’international.

L’illusion d’une stabilité hégémonique ? 

Commencée le 28 décembre à Masshad, deuxième ville du pays, par un rassemblement contre la vie chère, une vague de manifestations s’est étendue à tout l’Iran, touchant de nombreuses villes de province, avant de s’essouffler à partir du 5 janvier, sans que l’on puisse présager de la suite des événements. Réagissant à ces nouvelles, les médias occidentaux ont abondamment diffusé les paroles de l’avocate et prix Nobel de la paix Shirin Ebadi, qui y voyait « le début d’un grand mouvement » d’opposition, et les images d’une jeune femme enlevant son voile en place publique, symbole s’il en est d’une volonté de changement radical de la société iranienne. Cette dernière information procédait en réalité d’un amalgame trop rapide entre la vague contestataire et le mouvement des « mercredi blancs » lancé depuis plusieurs mois par la journaliste Masih Alinejad, qui revendiquait la fin des arrestations de femmes pour voile « mal porté » à Téhéran et s’est achevé par un demi-succès  La vidéo avait en réalité été prise la veille, et on ne peut à l’heure actuelle pas relier le mouvement des mercredi blancs aux contestations des jours suivants, articulées autour de revendications économiques et sociales.

Ce mouvement soudain, qui ne porte pas encore de nom, a de quoi surprendre les observateurs occidentaux, auxquels parvenaient il y a moins de deux mois les images de la réélection du président modéré Hassan Rohani, fêtée dans les rues de Téhéran par ses partisans malgré les déceptions de son premier mandat. Cette réélection prévisible (les présidents iraniens font traditionnellement deux mandats depuis l’établissement de la République Islamique) et sans heurts semblait annoncer la probable poursuite du processus d’ouverture de l’Iran, et Rohani gardait à son crédit la signature des accords sur le nucléaire du 14 juillet 2015, aboutissement de 15 ans de négociations qui garantissaient la limitation du programme nucléaire iranien en échange de la levée progressive des sanctions économiques et de l’embargo sur les armes.

« Le poids du Hezbollah chiite dans la politique libanaise, le maintien au pouvoir du président syrien Al-Assad, et la participation active de l’Iran à la lutte contre l’Etat Islamique à travers le soutien apporté au gouvernement chiite irakien permettaient au pays d’afficher son poids dans la région. »

Cet accord historique ouvrait la voie au retour de l’Iran tant sur la scène politique internationale que sur la scène des puissances économiques, soulevant une vague de commentaires, enthousiastes ou inquiets.Le poids du Hezbollah chiite dans la politique libanaise, le maintien au pouvoir du président syrien Al-Assad, allié de longue date, et la participation active de l’Iran à la lutte contre l’Etat Islamique à travers le soutien apporté au gouvernement chiite irakien (ironie de l’histoire, le commandement des forces irakiennes est revenu de facto à des militaires iraniens ayant participé à la guerre Iran-Irak de 1980-1988, dont le très populaire général Qasem Soleymani) permettaient au pays d’afficher son poids dans la région. La situation géopolitique semblait donner raison à l’ouvrage de Robert Baer, commentateur américain, ancien agent de la CIA et partisan de longue date d’une entente avec l’Iran face à l’axe sunnite (Iran : l’irrésistible ascension, 2009), qui décrivait la montée en puissance du pays, conséquence inévitable de la politique américaine de l’ère George W. Bush. Vu de France, l’Iran faisait figure de futur Eldorado économique, les intérêts français, présents depuis longtemps, pouvant s’implanter davantage (citons les accords avec Peugeot-Citroën du premier janvier 2016 et ceux avec Total du 8 novembre de la même année ).

La portée de cet accord est certes est remise en cause par l’arrivée au pouvoir de l’administration Trump aux Etats-Unis. Dès sa campagne électorale, le milliardaire a dénoncé la main tendue d’Obama et les accords avec l’Iran ; une ligne qui n’a pas varié depuis son arrivée au pouvoir, et qui n’est pas sans rappeler l’intransigeance de l’administration Bush, qui avait inclu l’Iran dans l’ « axe du mal » en 2002, malgré la présence à la tête de l’Iran du réformateur Khatami. Cependant, l’Iran semble afficher plusieurs facteurs de stabilité, avec un régime qui laisse une marge d’expression à la volonté populaire (sans que soit permise néanmoins la remise en cause de la forme du régime, le conseil des Gardiens de la Constitution verrouillant les candidatures), une transition démographique en voie de s’achever, avec une moyenne d’âge tournant autour de 30 ans (contre 20 en Irak, 24 dans des pays comme le Pakistan et l’Egypte), ainsi qu’une population largement éduquée. L’Iran ne semblait pas se prêter à une nouvelle vague de protestations rappelant celle de 2009.

Une vague contestataire très différente de celle de 2009https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/4/4f/Tehran_protest_%281%29.jpg

Un rassemblement le 16 juin 2009. Les manifestations qui ont suivi la réélection d’Ahmadinejad étaient structurées autour d’un motif politique clairement défini et de symboles identifiables, comme la couleur verte qui donna son nom au mouvement. Rien de tel aujourd’hui. ©Milad Avazbeigi

Difficile de ne pas comparer les événements actuels à ceux survenus en 2009 suite à la réélection du président nationaliste Mahmoud Ahmadinejad, entachée de fraudes et largement contestée par les partisans de son adversaire, le réformiste Mir Hossein Mousavi. Cette vague de contestation intervenue dans les grandes villes réunissait des centaines de milliers d’Iraniens appartenant à une population globalement plus jeune qu’aujourd’hui qui exprimait sa colère devant ce qui apparaissait comme le refus de prendre en compte sa parole. Réprimée avec une extrême violence par le pouvoir, le mouvement avait finalement été étouffé, et la présidence d’Ahmadinejad et des conservateurs s’était poursuivie jusqu’à son terme en 2013.

« Si la jeunesse étudiante y a pris une part active, cette contestation met en mouvement des catégories davantage populaires, périphériques et moins politisées. »

La situation de 2018 apparaît radicalement différente : le gouvernement, modéré mais soutenu par les réformateurs, qui s’étaient désistés en 2013 au profit de Rohani, ne prône pas la fermeture du pays, et les échecs de sa politique d’ouverture internationale ne peuvent lui être totalement imputés face à un Donald Trump partisan d’une fermeté extrême. 2009 avait vu, au contraire, une dizaine de jours avant le soulèvement post-électoral, le président Obama prôner la main tendue au monde musulman dans son discours du Caire. De fait, le mouvement actuel présente des différences frappantes.

Alors que les protestations de 2009 étaient le fait d’une jeunesse urbaine des grandes villes rassemblée autour d’un même mot d’ordre (la contestation des résultats de l’élection, le rejet de la politique conservatrice d’Ahmadinejad), le mouvement actuel est moins fort, au moins dans un premier temps, dans la capitale (malgré les 450 arrestations effectuées à Téhéran, visant pour la plupart des personnes de moins de 25 ans ) pour toucher en priorité les provinces, avec notamment de nombreuses villes petites et moyennes. Si la jeunesse étudiante y a pris une part active, cette contestation met en mouvement des catégories davantage populaires, périphériques et moins politisées.

Qui est derrière la contestation ? 

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/c/c1/Government%27s_yearly_Ramadhan_meeting_with_Ayatollah_Ali_Khamenei_03.jpg
Les deux visages du pouvoir en Iran: le Guide Ali Khamenei, successeur de Khomeiny et garant des institutions de la République Islamique, et le président élu Hassan Rohani. Théologien et cadre du régime depuis sa fondation, ce dernier fait aujourd’hui figure de modéré mais peine à satisfaire les attentes des réformateurs. ©farsi.khamenei.ir

Si les autorités, par la voix du guide Khamenei, sorti de son silence le 2 janvier, et de plusieurs officiels, pointent la responsabilité des Etats-Unis et des puissances occidentales, ainsi que celle des adversaires traditionnels du régime, l’Arabie Saoudite et le mouvement politique en exil des Moudjahidin du Peuple, il est difficile de définir un courant politique qui serait derrière les manifestations. Les vidéos diffusées sur les réseaux sociaux montrent des scènes d’arrachages de portraits du guide Khamenei, des slogans hostiles au régime voire anti-islam et arabophobes (un courant nationaliste hostile à l’islam existe et s’exprime régulièrement, mais reste très minoritaire). Reste que dans le même temps une partie de l’opposition officielle à Hassan Rohani a montré dans les premiers jours une certaine bienveillance à l’égard des manifestants, le mouvement ayant commencé, comme le faisait remarquer sur l’antenne de France Inter la journaliste Mariam Pirzadeh, dans la ville de Masshad, où l’imam de la prière du vendredi n’est autre que le beau-père de l’opposant conservateur Ibrahim Raïssi. Le guide a d’ailleurs mis en garde les conservateurs proches de Mahmoud Ahmadinejad contre la tentation de récupérer le mouvement.

Que la contestation ait été ou non encouragée en sous-main par l’opposition politique, qu’elle soit ou non entretenue par des réseaux étrangers (Donald Trump montre, quoi qu’il en soit, la volonté de mettre en avant la colère du peuple iranien et la violence de la répression pour justifier sa propre politique d’opposition systématique à l’Iran), il semble clair que les rassemblements procèdent d’abord d’un mouvement spontané, exprimant le mécontentement d’une large partie de la population face aux difficultés économiques.

« L’Iran reste marqué par l’augmentation du coup de la vie et des inégalités. Prônant la libéralisation de l’économie et l’ouverture aux intérêts des grands groupes étrangers, les réformateurs peuvent difficilement promettre la réduction de ces inégalités. Les conservateurs sont, de leur côté, fortement liés aux milieux commerçants du bazar. »

La levée des sanctions n’a en effet pas apporté le développement ni l’ouverture souhaités, d’autant plus que les acquis de la présidence sont menacés par la nouvelle administration américaine. L’Iran reste marqué par l’augmentation du coup de la vie et des inégalités qui restent importantes malgré un système redistributif. Prônant la libéralisation de l’économie et l’ouverture aux intérêts des grands groupes étrangers, les réformateurs peuvent difficilement promettre la réduction de ces inégalités. Les conservateurs sont, de leur côté, fortement liés aux milieux commerçants du bazar. Le chômage est également élevé, officiellement à 11,5% de la population active, et probablement bien plus important, en réalité.

Vers un blocage prolongé ?

Si Hassan Rohani a cherché à conserver sa position de modéré, en différenciant les manifestants exprimant des revendications légitimes des « fauteurs de trouble », et que les autorités iraniennes ont communiqué sur les arrestations et les conditions du maintien de l’ordre, nouveauté qui a surpris les journalistes étrangers, la vague de manifestations n’en met pas moins en avant les difficultés de la population, tandis que la violence du régime demeure, avec 21 morts, dont une majorité de protestataires, à la date du 2 janvier.

Après une journée de mercredi plus calme que la précédente et marquée par d’importantes mobilisations en soutien au régime, le mouvement semble s’être essoufflé, dans un contexte où le guide Khamenei et les dirigeants de la force d’élite du régime, les Gardiens de la Révolution, ont promis « la fin de la sédition », ce qui laisse présager une intensification de la répression en cas de reprise. Reste que les protestations ont mis en évidence les blocages du pays, et le sentiment de déception qui se dessine après plusieurs années de gouvernement des modérés, qui ne sont parvenus ni à améliorer les conditions de vie des Iraniens ni à sortir le pays de son isolement, les pressions américaines sur les échanges avec le pays se poursuivant malgré la fin officielle des sanctions. Dans le même temps, les coûteux succès militaires à l’étranger n’apportent en rien la certitude de la sécurité et de l’hégémonie, à l’heure où le bras de fer avec l’Arabie Saoudite, les Etats-Unis et Israël s’intensifie.

Les déclarations sans nuances du président américain, face aux slogans anti-impérialistes des manifestations pro-régime et aux discours martiaux des tenants du pouvoir religieux iranien laissent la désespérante impression d’une histoire qui se répète, ponctuée d’espoirs déçus.

 

Les chiffres démographiques sont tirés des bases de données de la Banque Mondiale (pour le coefficient de GINI) et du CIA World Factbook (pour  l’âge moyen).