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Si, si ! La lutte des classes existe toujours, je vous assure !

Si, si ! La lutte des classes existe toujours, je vous assure !
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« La lutte des classes, je n’y ai jamais cru, jamais » affirmait en janvier 2013 le ministre « socialiste » Jérôme Cahuzac dans un débat télévisé face à Jean-Luc Mélenchon. Il est rare aujourd’hui d’entendre parler de lutte de classe aux heures de grande écoute et beaucoup s’imaginent sans doute que la lutte des classes a cessé d’exister avec le Mur de Berlin et l’Union Soviétique. Alors quoi ? La lutte des classes n’existe plus que dans la tête de quelques sociologues qui ont du mal à tourner la page ? Vraiment ? Petite présentation de l’idée de lutte de classe à destination de celles et ceux qui n’y « croient » pas.

Mais au fait, qu’est-ce qu’une classe sociale ?

On parlait déjà de classes sociales avant la naissance de la sociologie, avant même que Marx et Engels ne systématisent la notion dans le Manifeste du Parti Communiste en 1848. Machiavel opposait le « Peuple » aux « Grands », les Romains les Patriciens aux Plébéiens, les Grecs les citoyens aux métèques et aux esclaves… Pour les comprendre et les organiser, on divise les sociétés en groupes sociaux pour ainsi dire depuis que les premières sociétés humaines se sont formées.

« Ce n’est pas à moi que revient le mérite d’avoir découvert ni l’existence des classes dans la société moderne, ni leur lutte entre elles. »

Lettre de Marx à Weydemeyer 1852

Dans la théorie marxiste, la société de classes est apparue lorsqu’est apparue la propriété privée des moyens de production. Entendez la possession par quelques-uns des outils de travail, des machines, des capitaux, des terres… Une classe (attention, moment vulgate) existe de par les conditions de sa reproduction sociale, selon qu’elle vit en vendant sa force de travail ou grâce aux profits tirés du travail d’autrui. C’est le rapport à l’outil de travail (possession ou simple usage) qui fonde l’existence d’une classe dans le monde social.

Pour justifier l’existence des classes, on peut partir de l’échelle locale, d’un niveau micro, d’une situation que tout le monde connaît. Lorsqu’un salarié fait face à son employeur, l’un va mettre en avant des revendications (meilleur salaire, conditions de travail améliorées…) qui entreront nécessairement en contradiction avec les intérêts de son employeur, lequel aura intérêt à accroître le temps de travail et à augmenter ses profits (cf. le fameux partage de la valeur ajoutée).

Cahuzac
« La lutte des classes n’a jamais existé, je vous le dis droit dans les yeux ! »

Or, si l’on ne considère plus cette situation de face à face dans sa singularité, mais qu’on admet qu’elle se répète dans toutes les entreprises, partout dans le monde, chaque fois qu’il s’agit de produire un bien ou un service, on comprend que ces individus isolés aux intérêts divergents, appartiennent à des ensembles plus importants qui découpent la sociétés en classes. L’agrégation de ces intérêts divergents, partout les mêmes, se traduit au niveau social, par l’existence de classes sociales, par l’existence d’antagonismes de classes.

Par ailleurs, il convient de noter que réduire l’existence des classes à leur domination économique, est une erreur. Pierre Bourdieu approfondit ici la pensée de Marx, et systématise des considérations implicites à celle-ci. Le capital économique est à lier avec la détention d’un capital social (les fameux réseaux que l’on peut se faire, les connaissances, les contacts) et d’un capital culturel (qui peut être incorporé – la culture générale par exemple, institutionnalisé – diplômes, objectivé – posséder des livres etc.) ; la possession du capital économique détermine (autant qu’il est conditionné par) la possession des deux autres types de capitaux.

Mais alors combien de classes ?

(Spoiler alert : il n’y a pas que les bourgeois et les prolétaires)

Alors non, il n’y a pas que les bourgeois et les prolétaires. Je vous le dis. Karl Marx, étant quand même l’un des plus grands intellectuels de l’Histoire, s’était rendu compte que la réalité était un peu plus complexe et ne pouvait pas être ramenée à un clivage binaire entre bourgeoisie et prolétariat. Marx, dans Les Luttes de Classes en France et dans Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, identifie plusieurs classes : la bourgeoisie industrielle, l’aristocratie financière, les propriétaires terriens, la petite-bourgeoisie (artisans et commerçants), le prolétariat, la classe paysanne, et le lumpenproletariat (c’est-à-dire littéralement, le « prolétariat en haillons », le sous-prolétariat).

Ce que dit Marx en revanche, c’est que ce paysage social complexe, tend vers sa simplification. Les lois économiques façonnent le monde social. Et, du fait du double-effet de l’accumulation du capital d’une part et de la prolétarisation de la société (et de sa paupérisation) de l’autre, deux classes se renforceront au détriment de toutes les autres : le prolétariat et la bourgeoisie. La richesse et la misère se concentreront aux deux pôles antagonistes de la société.

Voilà pour le constat de Marx. Il importe de noter que ce découpage de la société concerne l’analyse faite de la société française du milieu du XIXème siècle et demande à être adapté selon le lieu et l’époque.

Consécration et refoulement de l’analyse en termes de classes

Après la fin de la Seconde Guerre Mondiale, alors que le poids des idées socialistes et communistes est considérable tant sur l’échiquier politique que dans le monde universitaire, alors qu’un certain Jean-Paul Sartre déclare à ce propos que « Le marxisme est l’indépassable philosophie de notre temps », les classes sociales deviennent un outil sociologique reconnu. En 1954, Jean Porte établit pour l’Insee une nomenclature des Catégories Socio-Professionnelles, qui, remaniée en 1982 donne naissance à la nomenclature des Professions et Catégories Socio-professionnelles (PCS) toujours en utilisation. Cette nomenclature classe toutes les professions et repose sur les mêmes bases que l’analyse de Marx un siècle plus tôt. Sont ainsi identifiés huit groupes sociaux : agriculteurs ; artisans, commerçants, chefs d’entreprise ; cadres et professions intellectuelles supérieures ; professions intermédiaires ; ouvriers ; employés ; chômeurs et retraités.

De la même manière, le Code du Travail, résultat des luttes sociales du monde ouvrier depuis le début du XXème siècle, a reconnu le statut de subordination juridique : un employé et un patron ne sont pas deux égaux discutant autour d’un café de comment produire telle marchandise. Un lien de subordination, c’est-à-dire en définitive un rapport de force existe entre eux. Quelque-chose qu’a semble-t-il oublié (il ne peut s’agir que d’un oubli, voyons !) Madame El Khomri avec sa loi du printemps dernier (lire à ce sujet, l’article de Guillaume Fondu sur LVSL).

Lutte des classesCes deux exemples témoignent de l’institutionnalisation dont a fait l’objet l’idée de lutte des classes. On peut cependant analyser avec une certaine ironie, que la reconnaissance sociale dont faisait l’objet l’idée du découpage de la société en classes antagonistes, est à lier avec la puissance de la classe ouvrière : la division de la société en classes passait pour évidente tant que la classe ouvrière et les idées marxistes étaient puissantes, et a été jetée aux oubliettes sitôt que le rapport de force social instauré par un prolétariat organisé s’est effondré et s’est retourné contre lui. 

Jusqu’aux années 1970-80, le marxisme est hégémonique dans le monde universitaire. Son effondrement sera pourtant brutal avec pour commencer la publication de L’archipel du goulag en 1976 qui provoque un traumatisme dans le monde intellectuel comme dans l’opinion publique, publication suivie par l’effondrement du bloc soviétique 15 ans plus tard. Le marxisme est condamné en même temps que le système qui vient de s’effondrer, et on assiste à la mise au placard, pour des raisons au demeurant très conjoncturelles et très politiques, des classes sociales comme outil d’analyse du monde social. C’est un moment où la sociologie effectue un recentrage sur l’individu, sur le niveau micro et où les discours politiques, soucieux d’apparaître le plus lisse possible, jettent aux orties les vieux oripeaux du passé, et avec lui l’idée même de lutte des classes.

Que reste-t-il des classes aujourd’hui ?

Alors, finie la lutte des classes ? Nous l’avons dit, tant que le monde social est fractionné entre les possédants et les non-possédants, entre ceux qui peuvent vivre sur leurs ressources et ceux qui doivent en passer par le rapport salarial et vendre leur force de travail pour assurer la reproduction de celle-ci : la société dans laquelle nous vivons est une société de classes. Par ailleurs, comme le fait remarquer Bernard Friot, on n’abolira pas la lutte des classes un beau jour. Elle persistera toujours. Ce que nous pouvons faire en revanche, c’est lutter afin de résoudre les contradictions sur lesquelles elle repose, afin d’euphémiser, de rendre moins dur le monde social. Cette euphémisation de la lutte des classes n’est cependant aucunement comparable à la situation actuelle où les contradictions du capitalisme sont toujours plus saillantes, et où les luttes sociales sont provisoirement endormies, ce sujet fera l’objet d’un prochain article. 

On vous le dit au passage, il y a un film qui s'intitule "Le jeune Karl Marx" qui sort en mars, allez voir la bande-annonce ! On fera un article dessus de toute façon.
On vous le dit au passage, il y a un film qui s’intitule « Le jeune Karl Marx » qui sort en mars, allez voir la bande-annonce ! On fera un article dessus de toute façon.

Un point important pour notre conclusion : Marx opère une distinction qui a son importance. Il distingue une classe en soi, d’une classe pour soi. Comprenez : d’une part une classe qui existe objectivement, qui se définit sociologiquement mais qui n’a pas conscience de ses intérêts de classe, et de l’autre une classe consciente d’elle-même qui s’organise afin de peser dans le monde social.

Le XXème siècle a été marqué par de très nombreuses luttes sociales, le prolétariat était alors organisé en syndicats (dont le premier d’entre eux, la CGT), et était structuré par un parti puissant (bien évidemment, je veux parler du Parti Communiste Français). Or, les années 1980, 1990 et 2000 furent marquées par un brouillage des identités de classe et partant, par un effondrement de la conscience de classe, pourtant préalable essentiel à toute lutte sociale et à tout progrès social.

Cet effondrement de la conscience de classe s’explique par deux facteurs. D’abord parce que plus personne (ou presque) ne parle de lutte des classes, tandis que les discours politiques et médiatiques nient de manière systématique la division de la société en classes (1) ; et ensuite sur un plan objectif, parce que le paysage social a subi de profondes mutations (2). A partir des années 1970, s’est amorcée une phase de désindustrialisation combinée à une dynamique de tertiarisation de l’économie (montée en puissance du secteur des services) et à l’apparition du chômage de masse. La reconfiguration du paysage de classes a fait éclater le bloc organisé et pleinement conscient qu’était le prolétariat industriel. Les ouvriers n’ont pourtant pas disparu. Ce n’est pas parce qu’on n’en voit jamais aucun au JT de David Pujadas qu’ils n’existent plus. Les classes populaires (ouvriers + employés) représentent 50% de la population, et sont pourtant oubliées. Ces classes, autrefois appelées « classes dangereuses » par la classe dominante, ne sont plus organisées et n’ont plus voix au chapitre. Une classe pourtant reste très organisée et pleinement consciente de ses intérêts, ce n’est pas celle que l’on attend : il s’agit de la grande bourgeoisie.

« La lutte des classes existe, et c’est ma classe qui est en train de la gagner » 

Warren Buffet, milliardaire américan

Aussi je vous le dis, les classes sociales existent toujours, et la lutte des classes également. Le prolétariat, classe pour soi, a été éparpillé et piétiné. Ne restent plus aujourd’hui que des classes en soi sans conscience et sans possibilités d’action (à l’exception de la classe dominante naturellement). Les dominés ont désarmé de manière unilatérale, l’oligarchie continue de jouer à la lutte des classes, elle. Le rapport Oxfam publié aujourd’hui le prouve : 8 milliardaires possèdent autant que la moitié la plus pauvre de l’humanité (comptez tout de même 3,7 milliards de personnes). En France : 21 personnes possèdent autant que 27 millions de Français.

La lutte des classes est endormie, pas morte. Et les années à venir marqueront à coup sûr une renaissance de la conscience de classe et une recrudescence des luttes de classes. Il ne sera bientôt plus question de « fluidifier le dialogue social », « dialogue » qui ressemblait ces dernières années bien davantage à un monologue de la classe dominante et de Monsieur Pierre Gattaz, qui a fait du chantage à l’emploi sa spécialité. La seule solution pour arrêter le recul des droits sociaux est simple : recréer un rapport de force, et pour reprendre la formule de F. Ruffin « leur faire peur ».

Sources :

  • Manifeste du Parti Communiste, K. Marx et F. Engels
  • Manuscrits de 1844, K. Marx
  • Le Capital, livre I, K. Marx
  • Les luttes de classes en France
  • Le 18 brumaire de Louis Bonaparte
  • Le rapport Oxfam

Crédits photo :

  • http://www.babelio.com/auteur/Karl-Marx/9108
  • http://www.liberation.fr/futurs/2013/04/03/quand-cahuzac-pourfendait-la-fraude-fiscale_893328
  • http://www.unifrance.org/film/40913/le-jeune-karl-marx
  • http://numa-bord.com/old/leblog/chezneg-leblog.php?id_art=177
Antoine CARGOET Fondateur et rédacteur en chef de Le Vent Se Lève.
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