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Présidentielles : les Mexicains vont-ils « faire l’Histoire » ?

Présidentielles : les Mexicains vont-ils « faire l’Histoire » ?
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Ce dimanche 1 juillet la gauche mexicaine s’apprête à « faire l’Histoire » après trente années de défaite aux élections présidentielles. « Faire l’Histoire », c’est le slogan de la coalition menée par le Mouvement de Régénération Nationale, un mouvement progressiste et transversal dirigé par le candidat Andrés Manuel López Obrador. Il s’agit d’un événement majeur au Mexique, où le pouvoir exécutif joue un rôle déterminant dans la vie politique, et doit trouver un juste équilibre entre stabilité et démocratie. Néanmoins, un tel événement constituerait une victoire sur le tard pour le Mexique par rapport aux autres pays latino-américains, qui bien souvent en sont déjà au crépuscule de leurs expériences progressistes et populaires. Cette victoire pourrait-elle enclencher une nouvelle « vague rose » dans le continent latino-américain, à l’instar de l’élection d’Hugo Chavez en 1999 ? Où serait-elle plutôt la dernière vaguelette de celle-ci ? 


Un parcours éprouvant

Cette candidature est pour Andrés Manuel López Obrador (surnommé « AMLO » au Mexique) le sprint final d’une longue course d’endurance. Sa courte biographie politique commence en l’an 2000, où AMLO devient chef du gouvernement du District Fédéral de Mexico jusqu’en 2005. Il s’agit d’une responsabilité, Mexico étant la plus grande ville d’Amérique Latine et l’une des plus grandes du monde. Il est nommé 2eme meilleur maire du monde en 2004 par un classement organisé par des municipalités du monde entier. Mais quel est concrètement son bilan ?

Ses performance économique apparaissent comme plutôt mitigées. Sous son mandat, la croissance du PIB dans le District Fédéral connaît une hausse plus faible que sous ses adversaires (1,51%). Néanmoins, il parvient davantage qu’eux à réduire le taux de chômage, qui tombe à 4,25%. De plus, il se montre le maire plus attractif pour les investisseurs, qui ont déboursé dans la ville de Mexico la somme de 6.226 millions de dollars durant son mandat ; un chiffre qui n’est pas anodin, puisque l’une des principales critiques adressées à la gauche mexicaine est justement de ne pas être crédible quant à la gestion des budgets. Mais là c’est sur le terrain de la sécurité qu’AMLO possède son bilan le plus positif. Le taux d’homicides passe de 9,47 à 8,03/100.000 habitants sous son mandat. Aucun de ses successeurs ne s’est montré capable de redescendre à ce chiffre. Le niveau de vols avec violence a également été largement réduit. C’est pour cette raison qu’AMLO a achevé son mandat comme le maire le plus apprécié du début du XXIème siècle dans une grande ville, avec un taux d’approbation de 76%. [1]

Ce bilan lui permet de se présenter aux élections présidentielles de 2006. Sa popularité croissante lui vaut la persécution politique du Président Vicente Fox, qui était en faveur du successeur à la tête de son parti (PAN) Felipe Calderon. Fox s’est attaqué à l’immunité juridique d’AMLO sur la base de la construction « illégale » d’une rue qui donnait accès à un hôpital, annulant sa candidature à l’élection présidentielle à cause d’une affaire judiciaire. Un geste qui a été perçu comme arbitraire, dans la mesure où le Parlement venait de d’accorder son pardon au parti au pouvoir dans le cadre d’une gigantesque affaire de financement électoral illégal (l’affaire « Pemexgate »). Mais au lieu de le neutraliser, Fox avait fait d’AMLO un martyr, et entraîné une grande perte de crédibilité pour son gouvernement. Le tribunal a fini par rejeter l’accusation, et AMLO a pu mener sa candidature.

Dans ce contexte, Fox a été obligé de déclarer officiellement qu’il n’empêcherait personne d’accéder au poste de Président de la République mexicaine. Suite à cette annonce, AMLO a frappé un grand coup médiatique en rassemblant 1 million de personnes à Mexico. Dans son discours, il se présentait comme en rupture face aux deux partis qui se partageaient alors le pouvoir au Mexique : le PAN et le PRI. L’appareil de ce parti décida de contre-attaquer avec une technique devenue familière : assimiler le projet d’AMLP au Venezuela d’Hugo Chavez. Cette campagne, basée sur la peur, a permis au conservateur Felipe Calderón de gagner l’élection présidentielle, à 0.7% près. AMLO a qualifié l’élection de frauduleuse, et s’est proclamé « Président légitime » du Mexique ; malgré cette défaite, il était parvenu à crédibiliser son image de victime des deux partis de l’establishment, et à se présenter comme la seule option viable pour un vrai changement au Mexique. Cette image, qui n’a pas non plus été suffisamment prégnante à l’élection suivante (2012), est aujourd’hui l’ingrédient fondamental de sa probable victoire le 1er juillet.

Idéal-type de la gauche latino-américaine

Si AMLO n’est ni Fidel Castro, ni Húgo Chávez, on ne peut nier son ancragé dans le profil politique de la gauche latino-américaine. Comme Evo Morales et Rafael Correa [président de Bolivie depuis 2006, et président d’Equateur entre 2007 et 2017], il a transformé son mouvement politique en un véritable parti politique basé sur la participation des militants, autorisant l’inclusion des couches les plus modestes du Mexique. à l’instar de Jose Mujica [ex-président de l’Uruguay, connu pour sa sobriété et sa simplicité], il s’est forgé une image de dirigeant politique modeste, refusant le luxe ambiant de la classe politique; il refuse de vivre dans le palais présidentiel de Los Pinos, et souhaite vendre son avion officiel qui coûte plus de 350 millions de dollars. Il a été jusqu’à déclarer qu’il refuserait d’être accompagné par des gardes du corps lorsqu’il se déplacerait au Mexique – l’un des pays les plus dangereux du monde en terme de criminalité. Enfin, comme Hugo Chavez, AMLO propose de rythmer son mandat par une série de référendums, afin que son gouvernement soit légitimé en permanence par un plébiscite, ou révoqué.

Surtout, le point commun du mouvement d’AMLO avec les expériences progressistes latino-américaines est la centralité du « peuple » comme acteur politique, identité transversale et moteur de l’histoire nationale. AMLO refuse le clivage « gauche-droite », et lui préfère le clivage « peuple-élite, qu’il qualifie de « mafia du pouvoir ». Cette élite a profité de l’orthodoxie néo-libérale du système économique mexicain et des privatisations massives opérées depuis des décennies, qui étaient censées faire ruisseler les richesses du haut vers le bas, sur le modèle d’une fontaine; le jet d’eau s’est stabilisé, et les classes populaires ont senti que celui-ci ne les approvisionnerait pas comme prévu. Ces réformes néolibérales avaient constitué une rupture avec le système précédent, où les classes populaires étaient incluses, même de manière superficielle, grâce à un Etat autoritaire, mais corporatiste et interventionniste. Ainsi, AMLO souhaite rendre au peuple son identité d’acteur central de la politique.

Comme ses partenaires au Sud, AMLO joue de la mythologie nationale pour solidifier son soutien populaire et souligner l’importance du peuple comme acteur historique. Il déclare que présidence constituera la quatrième grande transformation du Mexique après l’Indépendance, la Réforme (où l’Etat mexicain s’est mis en place) puis la Révolution de 1910. Il se compare aux « grands hommes » de ces périodes: Miguel Hidalgo, Francisco Madero et Lazaro Cárdenas. à l’inverse, il assimile le néo-libéralisme au porfiriato, la période dictatoriale oligarchique et libérale contre laquelle s’organisa la Révolution de 1910. Le discours d’AMLO est en outre chargé de messianisme : son projet politique ne serait finalement qu’une nécessité historique à laquelle il donne simplement un visage.

Pourquoi maintenant?

Comment peut-on expliquer que ce moment historique se présente quand les mouvements progressistes refluent en Amérique latine, et que le Mexique est entré dans un cycle néolibéral qu’il lui semble difficile de terminer ? Le Mexique a signé en 1994 le NAFTA, traité de libre-échange avec les Etats-Unis et le Canada, qui a accru sa dépendance à l’égard de son voisin du nord. Cette ouverture totale au libre marché, accompagnée d’une vague massive de privatisations, semblait condamner à la faillite tout projet politique non libéral.

Les choses ont cependant changé. La Maison Blanche est aujourd’hui occupée par un président sceptique à l’égard du libre-échange, qui inclut la renégociation du NAFTA dans son agenda de protectionnisme économique. Cela impliquerait pour le gouvernement mexicain de diversifier ses partenaires commerciaux, ou de dynamiser son marché intérieur – deux thèmes présents dans le programme d’AMLO. Il faut ajouter à cela que la corruption a atteint dans ce dernier cycle libéral un niveau dramatique. Lors des 13 dernières années, le Mexique est passé du 116eme pays le plus corrompu au monde au 45eme dans les classements de l’ONU. Les affaires de corruption au sein de la famille de l’actuel Président Peña Nieto ont achevé de briser le lien qui unissait encore la population aux partis traditionnels. Le programme d’AMLO, centré sur une lutte contre la corruption, trouve dans ce contexte un terreau privilégié.

La crise migratoire entre le Mexique et les Etats-Unis, qui a été récemment illustrée par des images dramatiques de séparations familiales, demande une réponse imminente. Enfin, la lutte contre la criminalité est devenue un thème central de la vie politique mexicaine, un sujet sur lequel AMLO s’est illustré en tant que gouverneur du District Fédéral de Mexico. L’année 2017 est la plus violente de l’histoire récente du pays, et la politique répressive des forces publiques mexicaines apparaissent comme de moins en moins crédibles : elle ignore les causes structurelles de la criminalité, parmi lesquelles on trouve la pauvreté et les inégalités. La lutte contre celle-ci n’est possible qu’avec une emprise accrue de l’Etat sur l’économie et une politique de redistribution des richesses – une ligne directrice que l’on retrouve dans le programme d’AMLO.

Résultat de ces problèmes non résolus : aujourd’hui 79% des Mexicains estiment que leur pays va dans la mauvaise direction.

Un pied dans le statu quo

Le projet d’AMLO sera certainement plus complexe à mettre en place qu’à théoriser. Afin de ne pas diviser son électorat, AMLO a décidé de ne pas se prononcer sur une série de questions qui préoccupent principalement les jeunes et les classes moyennes : l’avortement, le mariage gay (« mariage égalitaire » au Mexique) ou la transition vers un nouveau modèle énergétique seront soumis à des consultations populaires. Cela permet à AMLO de mettre l’accent sur la lutte contre la corruption comme point central de son programme politique. Celui-ci se caractérise par son caractère hétéroclite. En effet, AMLO a voulu inclure tellement de secteurs dans son mouvement politique qu’il risque de se mettre lui-même en difficulté. Plusieurs électeurs ont été alarmés par l’incorporation de grands entrepreneurs, anciens militants du PRI et du PAN ainsi que de personnalités soupçonnées de corruption.

Un autre sujet polémique concerne la fiscalité : comment AMLO pourra-t-il réaliser son programme de restructuration économique sans augmenter les impôts ? Sous pression du discours orthodoxe dominant, AMLO s’est engagé à ne pas augmenter la pression fiscale qui est aujourd’hui celle du Mexique (elle est déjà inférieure à moyenne latino-américaine). Afin de financer son budget, AMLO compte sur deux mesures. Premièrement, une lutte acharnée contre la corruption, les surcoûts et les détournements de fonds publics ; celle-ci pourrait rapporter entre 300 et 500 millions de pesos. Deuxièmement, AMLO défend un plan « d’austérité républicaine » consistant à réduire les salaires, pensions à vie et autres privilèges des hauts fonctionnaires mexicains, qui comptent au nombre des mieux payés au monde. L’opposition estime que ces deux mesures ne suffiront pas à financer son budget, et une partie de l’électorat s’en inquiète.

Vers une nouvelle hégémonie?

La « quatrième grande transformation » martelée par AMLO ne prend donc pas en compte toute une série d’enjeux sociaux. On lui reproche ainsi de se focaliser excessivement sur la corruption, au point d’éluder les autres questions ; mais c’est sur ce point consensuel qu’il estime pouvoir traiter l’autre problème majeur duquel découle l’immigration et la criminalité : l’inégalité.

Assistons-nous à l’ouverture d’un nouveau cycle politique pour le Mexique ? L’opportunité unique de changement que présente cette candidature pourrait être son élément déclencheur. Mais l’histoire n’est pas mécanique. Sur les épaules d’AMLO pèse la lourde responsabilité de garantir le sérieux et la crédibilité de la gauche après trente ans d’hégémonie néolibérale. Les réformes que Lopez Obrador souhaite entreprendre nécessiteront six années d’action politique pour aboutir. Il sera donc incapable d’imposer une nouvelle hégémonie en un seul mandat présidentiel ; charge à lui de convaincre qu’il s’agit d’un projet viable et positif pour le Mexique.

Assisterait-on à l’émergence d’une seconde « vague rose » en Amérique Latine, semblable à celle qu’Hugo Chavez a initié en 1999 ? Celle-ci trouverait une autre composante dans le projet de Gustavo Petro en Colombie. Il ne faut pas pour cela considérer la « vague rose » comme un moment chronologique dans l’histoire de l’ensemble de l’Amérique latine, mais comme une étape de rupture avec le néolibéralisme qui se décline dans chaque pays. L’heure a-t-elle sonné pour le Mexique ?

[1] On peut retrouver toutes ces données sur ce lien : https://goo.gl/EPLD2P

Crédits:

© https://www.libertaddigital.news/internacionales/el-emotivo-discurso-de-andres-manuel-lopez-obrador-que-debes-escuchar/

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