Le président Daniel Ortega (à gauche) arborant une biographie du président chinois Xi Jinping © Site officiel de la présidence nicaraguayenne
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400 000 tonnes d’explosif : voilà les moyens que la Chine entend mettre à profit pour construire le grand canal du Nicaragua. Lancé en 2014, ce projet – s’il est marqué par des retards conséquents et un probable gel – est le signe de l’hybris chinoise. L’empire du Milieu se donne pour objectif de contourner le canal du Panama, chasse gardée des États-Unis. 


Objectif stratégique : une nouvelle route commerciale hors du contrôle des États-Unis.

Les autoroutes d’aujourd’hui sont bleues : 90 % du commerce mondial s’effectue par voie maritime – 90 % en volume et 80 % en valeur ! La maîtrise des mers et des canaux qui les connectent est donc un enjeu stratégique majeur. Pour preuve, les grands États font toujours peu de cas du droit international quand leurs intérêts commerciaux sont en jeu : opération militaire menée à Suez en 1956 par la France, le Royaume-Uni et Israël pour reprendre le contrôle du canal que l’Égypte voulait nationaliser, invasion militaire de Panama par les États-Unis en 1989 pour éviter que le canal ne tombe dans l’escarcelle panaméenne.

Or, le développement accéléré de la Chine, première puissance marchande mondiale depuis 2013 – 11 % du commerce international, bouscule la mainmise des États-Unis et des États européens sur les mers. La Chine compte, elle aussi, gérer et contrôler les échanges internationaux. L’engagement d’une frégate et d’un pétrolier-ravitailleur au sein de l’opération anti-piraterie Atalante dans le golfe d’Aden depuis 2008 en est une démonstration.

Pour contrôler les mers, rien de tel que de construire ses propres infrastructures de transport ! Tout comme le méga projet de Nouvelle route de la soie, lancé en 2015 par le président chinois Xi Jinping, le canal du Nicaragua est un des volets de cette politique.

Les moyens annoncés pour construire ce canal sont à la hauteur des ambitions chinoises : 50 000 ouvriers et 50 milliards d’euros pour une concession d’une durée de cinquante ans.

Un projet pharaonique pour faire du canal de Nicaragua un nouveau pivot du commerce maritime mondial ?

Avec le canal du Nicaragua, la Chine ambitionne d’inaugurer la principale route commerciale pour le commerce Asie – Amériques, prenant ainsi la place du canal de Panama. Son ambition est triple : capter un trafic maritime mondial qui augmente d’au moins 3 % tous les ans et qui a doublé en 15 ans [1], détourner le trafic actuel de Panama qui est saturé – 5 % du commerce maritime mondial, Suez représentant 15 %, et réintégrer le commerce qui transite actuellement par des ponts terrestres, notamment nord-américains [2].

Comment ? En excavant une voie navigable de 278 km, de l’embouchure du Rio del Brito côté Pacifique à celle du Rio Punto Gorda donnant sur la mer des Caraïbes, d’une profondeur et d’une largeur minimale de 30 et 230 mètres ! Les canaux concurrents de Suez et de Panama étant moins profonds (24 et 18 mètres) et plus étroits, le canal du Nicaragua serait le seul à pouvoir accueillir des navires commerciaux que le canal de Panama ne pourrait faire transiter : les post-post-panamax. Il en résulte une capacité prévue de seulement 6 600 navires par an [3], contre 14 000 pour Panama et 18 000 pour Suez.

Le projet chinois s’appuie sur la volonté du Nicaragua de s’autonomiser par rapport aux États-Unis.

À l’instar de nombreux États américains, le Nicaragua – qui est par ailleurs un des pays les plus pauvres d’Amérique centrale a été directement affecté par la doctrine Monroe [4], à savoir l’ingérence des États-Unis sur un continent considéré comme leur chasse gardée [5]. Dans un tel contexte, un État, pour défendre sa souveraineté, dispose de deux options : la solidarité collective [6] et le soutien extérieur. À ce titre, la Chine représente un appui de poids pour relâcher le joug de Washington et les États américains s’en saisissent. Exemple : en janvier 2016, le 23e sommet du forum économique de l’APEC [7] a été l’occasion pour de nombreux pays américains [8] de se joindre à la Chine contre le projet de partenariat trans-pacifique (TPP) et de soutenir l’initiative chinoise de libre échange qu’est la FTAAP [9]. Le TPP, signé en octobre 2015, n’a d’ailleurs que faiblement rallié sur le continent américain [10], avant d’être gelé par Trump en janvier 2017.

Oppositions et manque de soutien financier : le canal  est désormais en suspens

Malgré son ambition pharaonique, ce projet est désormais entre deux eaux. Son principal financeur, le milliardaire hongkongais Wang Jing, qui contrôle la société HKND Group, a connu un sévère revers de fortune fin 2015, qui lui a fait perdre 85 % de sa fortune. Les oppositions des populations paysannes locales impactées par le projet et le réchauffement des relations entre la Chine et le Panama sont autant de facteurs qui ralentissent le projet. Ce rapprochement sino-panaméen s’est en effet conclu par la reconnaissance officielle de la Chine par le Panama – jusqu’alors allié de Taïwan et son adhésion à l’initiative chinoise de la nouvelle route de la soie.

Résultat : alors que le canal du Panama a terminé ses travaux d’agrandissement en 2016, l’excavation du canal du Nicaragua a été reportée sine-die. Malgré les dénégations officielles des autorités du pays début 2018 quant à l’arrêt définitif du chantier, aucune date de reprise n’a été annoncée.

Mais quand bien même ce projet semble avoir sérieusement pris l’eau, il illustre la force de frappe financière chinoise, prête à lancer des travaux pharaoniques pour contourner le canal de Panama, avant d’obtenir la bienveillance forcée de ce pays, soutenu par leur grand rival mondial : les États-Unis.

[1] De 1990 à 2013 http://www.statista.com/statistics/264117/tonnage-of-worldwide-maritime-trade-since-1990/ 

[2] Par exemple Los Angeles – Baltimore, Oakland – Baltimore, et Seattle New-York, avec transit par des trains de conteneurs à double niveau.

[3] http://hknd-group.com/mwg-internal/de5fs23hu73ds/progress?id=qS7DloLoOA7aIsaDEK0ZktvlcI5iP_H5pjks-ztcCHY%2C&Cancel=1

[4] Doctrine américaine de 1823 qui affirme la prédominance des Etats-Unis sur les affaires du continent selon la formule « L’Amérique aux Américains ».

[5] Coups d’Etat financés par la CIA tels celui de Pinochet au Chili, Opération Condor d’assassinats d’opposants aux régimes soutenus par les Etats-Unis dans les années 70, Affaire des Contras au Nicaragua dans les années 1980, intervention directe de l’armée américaine à la Grenade en 1986…

[6] Notamment l’ALBA (Alliance bolivarienne pour les Amériques), l’UNASUR (Union des nations sud-américaines) et le MERCOSUR.

[7] Communauté économique pour l’Asie – Pacifique, organisation internationale créée en 1989 pour promouvoir les liens économiques entre ces zones sur la base du libre échange.

[8] Notamment le Nicaragua, la Costa Rica et la Colombie.

[9] Zone de libre échange Asie Pacifique, présentée par la Chine au 22e sommet de l’APEC en 2014.

[10] Il concerne seulement 5 Etats américains (Etats-Unis, Canada, Mexique, Chili, Pérou) pour 12 Etats participants.

© US Department of Defense


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