Photo personnelle
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Nettement moins médiatisée que celle du Venezuela, la crise argentine de 2001 continue non seulement de marquer les esprits de ceux qui ont été les plus touchés mais a aussi pérennisé une forme de lutte ouvrière particulière. C’est en plein chaos économique et social que les reprises d’usine en autogestion par leurs travailleurs deviennent une pratique courante, une possibilité à prendre en compte lors d’une faillite et un véritable questionnement du rapport de forces entre le capital et le travail, jusqu’alors amplement dominé par le premier.


Le cycle néolibéral auquel met fin la crise de 2001 débute sous les sinistres hospices de la dictature la plus violente de l’histoire du pays. Les présidents de facto, Videla et Galtieri, mettent en place un programme d’ajustement structurel avec l’aide des Chicago Boys et le soutien de Washington tout en écrasant le mouvement ouvrier avec l’application d’un terrorisme d’Etat qui s’est soldé par des dizaines de milliers de disparus, préalablement torturés. Parmi eux, des ouvriers syndicalistes, des étudiants, des militants de gauche, des citoyens ordinaires qui avaient eu le malheur de sortir sans leur carte d’identité ce jour-là et même deux jeunes nonnes françaises : autant de victimes qui mettent à mal la version de l’extrême-droite selon laquelle les militaires ne faisaient que combattre la lutte armée dans le pays, tâche pour laquelle le cadre juridique d’un État de droit aurait suffi. Les privatisations, l’ouverture de l’économie à la concurrence internationale et la libéralisation des marchés financiers ont provoqué, comme à chaque fois que ces politiques sont appliquées en Amérique latine, une hausse de la pauvreté et du chômage mais aussi de l’inflation, chronique, structurelle, en grande partie expliquée par le tout aussi structurel déficit de la balance commerciale. Celui-ci s’aggrave lorsque l’on détruit l’appareil productif national, développé initialement en vue de substituer certaines importations durant la Deuxième Guerre mondiale. Ainsi, si l’inflation était déjà élevée lors de la période qui précède le coup d’État avec un taux annuel proche de 78 %, celle-ci dépasse les 191 % en moyenne par an durant la gestion calamiteuse de la junte militaire.

Le retour de la démocratie en 1983 avec l’élection de Raúl Alfonsin à la tête du Parti Radical, de centre droit, s’accompagne du retour de la question sociale dans la vie politique argentine, auparavant muselée par la répression militaire. Le combat contre l’inflation semble perdu d’avance. Malgré l’abandon du peso en faveur de l’austral, l’indice des prix à la consommation subit une hausse de l’ordre de 5 000 % pour la seule année 1989. Les politiques budgétaires et monétaires sont réduites à néant, tout comme le pouvoir du gouvernement. Alfonsin est contraint d’avancer la date des élections au cours desquelles le pays découvre un jeune gouverneur de la province de la Rioja qui, sous ses airs de gaucho[1], prétend incarner le retour du péronisme et réussit à convaincre la majorité avec un discours très à gauche, axé sur la défense des intérêts des travailleurs. Carlos Saúl Menem remporte les élections anticipées en 1989, trahit toutes ses promesses de campagne et entame un virage néolibéral féroce. Il nomme comme ministre de l’Économie un certain Domingo Cavallo, ancien président de la Banque centrale pendant la dernière dictature et réussit à stopper net l’hyperinflation… au détriment de l’industrie et des travailleurs qu’il prétendait défendre.

La chronique d’une faillite annoncée débute le 1er janvier 1992, jour où l’austral est abandonné au profit du peso et entre en vigueur le currency board. Très peu employée dans le monde, cette politique monétaire consiste à égaliser la valeur d’une monnaie nationale avec celle d’une devise forte, le dollar dans le cas argentin. Dans ces conditions toute dépréciation est impossible, le cercle vicieux inflation-dépréciation est brisé. Pour rendre possible un tel exploit il faut, pour simplifier, que la Banque centrale détienne autant de dollars dans ses réserves qu’il y a de pesos en circulation dans l’économie. Cela assure la parité des deux monnaies car la Banque centrale est capable d’acheter et de vendre des dollars à ce taux à n’importe quel moment. Ainsi, un agent qui voudrait vendre des dollars plus cher ne trouverait pas d’acheteurs et un agent qui voudrait en acheter moins cher ne trouverait pas de vendeur. Le raisonnement est le même pour le peso.

Toutefois, ce modèle bute contre de nombreuses limites. La création monétaire en pesos est strictement soumise aux réserves de dollars de la Banque centrale. Par conséquent, le système bancaire se trouve très fragilisé : « limitée dans ses capacités de création monétaire, la Banque centrale ne peut pas apporter le cash nécessaire pour répondre à une demande massive de retrait des dépôts bancaires. En d’autres termes, il n’y a pas de prêteur en dernier ressort ».[2] Du côté de la production, la compétitivité du pays chute du jour au lendemain : l’industrie nationale ne peut concurrencer les produits asiatiques qui arrivent en masse dans les supermarchés argentins. Les fermetures d’usines se multiplient et avec la hausse du chômage le mouvement ouvrier, structuré autour d’une CGT peu combative, s’affaiblit davantage. Tandis que le peso fort favorise les importations, les exportations agricoles de l’Argentine – son secteur le plus compétitif – ont du mal à concurrencer celles du Brésil qui lui peut dévaluer sa monnaie.  L’effet sur la balance commerciale est catastrophique et se répercute sur le stock de dollars détenus par la Banque centrale. En effet, puisque la valeur des importations dépasse celle des exportations, la demande de dollars pour payer ces importations est supérieure à la demande de pesos avec lesquels sont payées les exportations. Faute de pouvoir ajuster ce déséquilibre par les prix – celui du dollar devrait augmenter ce qui correspond à une dépréciation du peso – l’ajustement se fait par la quantité : la Banque centrale n’a d’autre choix que de céder la précieuse devise nord-américaine.

Pour en renflouer les caisses le gouvernement n’hésite pas à privatiser les biens publics du pays, souvent vendus à vil prix aux proches du pouvoir. Seulement, contrairement à la demande de dollars, le stock de biens publics s’épuise. L’autre carte à jouer est celle de l’endettement, sur lequel le gouvernement ne lésine pas, au point que le poids de la dette devient insoutenable. En 1999 Fernando de la Rua, un radical de droite remporte les élections à la tête d’une coalition de centre-gauche. Il ne modifie en rien la politique économique menée jusqu’alors. Le risque pays augmente tout comme les taux d’intérêt. Les dettes deviennent impayables et l’investissement, improbable. Les plus riches comprennent que la faillite est proche et quittent le navire, suivis tant bien que mal par les classes moyennes : « Les dépôts bancaires en pesos et en dollars ont diminué pendant toute l’année 2001. Mais à partir du 1er novembre, la fuite devint une ruée, culminant en une hémorragie de 1,3 milliard de dollars pour la seule journée du 30 novembre. Dans cette même journée, les réserves de la Banque centrale fondirent de 1,7 milliard de dollars et la base monétaire se contracta d’autant »[3]. Les rumeurs d’une faillite du système bancaire provoquent une ruée des épargnants vers les guichets et précipitent la faillite elle-même : les liquidités des banques fondent et la Banque centrale n’a pas la possibilité les renflouer. Afin de stopper l’hémorragie, le gouvernement de Fernando De la Rua impose le 3 décembre 2001 une mesure restrictive sur les dépôts bancaires dont les conséquences lui coûteront le pouvoir : le corralito (mot espagnol dérivé de corral, qui sert à restreindre le mouvement des animaux, et désignant également un parc pour bébé). Le corralito limite les retraits des épargnants à 250 pesos par semaine. Les autorités bloquent également la possibilité de faire sortir plus de dix mille dollars du territoire argentin. Cela provoque la rupture de nombre de chaînes de paiement et précipite une nouvelle vague de faillites. Les classes moyennes appauvries rejoignent les classes populaires et paupérisées dans les manifestations de rue, qui se soldent par vingt-et-un assassinats de manifestants de la part de la police, la démission de Domingo Cavallo et celle de De la Rua, qui fuit en hélicoptère le 21 décembre 2001.

Le chaos semble total, tout comme la crise institutionnelle qui se déchaîne. Aussi incroyable que cela puisse paraître, cinq présidents se succèdent en l’espace d’une semaine. Le 1er janvier 2002, le congrès élit le péroniste conservateur Eduardo Duhalde en tant que chef de l’Etat par intérim jusqu’à la fin du mandat de De la Rua. Le currency board est abandonné et le peso perd les deux tiers de sa valeur en un seul jour. Les dettes contractées en dollars deviennent impayables. La crise s’approfondit. Quelques mois plus tard la pauvreté touche trois Argentins sur cinq (58 %) tandis qu’un actif sur cinq (21 %) est au chômage. Alors qu’une vague de suicides touche les retraités les plus fragiles, des milliers d’enfants des bidonvilles meurent d’inanition et de maladies guérissables.

« L’occupation du lieu de travail devient une option de lutte concrète dans un contexte où les stratégies syndicales plus traditionnelles semblent vouées à l’échec. De nombreuses usines se remettent à produire, de manière autogérée cette fois-ci. »

Les travailleurs, qui se retrouvent au chômage suite à la fermeture de leur usine n’ont que très peu de chances de retrouver un emploi mais certains refusent de se laisser faire. L’occupation du lieu de travail devient une option de lutte concrète dans un contexte où les stratégies syndicales plus traditionnelles semblent vouées à l’échec. De nombreuses usines se remettent à produire, de manière autogérée cette fois-ci. Cette solution forcée face au chômage acquiert une visibilité nationale. Les entreprises récupérées par leurs travailleurs (ERT) font la une des journaux et jouissent d’une large acceptation au sein de l’opinion publique. Ces expressions du mouvement ouvrier s’inscrivent toutefois dans un contexte de résistance plus large. En effet, comme s’il s’agissait de répondre à la déliquescence d’un certain nombre d’institutions qui contenaient jusqu’ici, tant bien que mal la société argentine – la monnaie, le système de représentation politique, le salariat – émergent de nouvelles formes d’organisation populaire telles que les clubs de troc ou les assemblées de quartier, déjà présentes de manière marginale durant la décennie 1990. De nombreuses monnaies alternatives se développent sur le territoire national, parfois créées au sein des clubs de troc, parfois émises par les gouvernements provinciaux sous la forme de titres de dette imprimés en format billet.

Pour Karl Polanyi, aucune société ne peut supporter durablement les effets de sa marchandisation et l’affaiblissement des institutions qui la régulent. Ainsi, le désencastrement de la sphère marchande vis-à-vis de la sphère sociale appelle toujours un mouvement de réencastrement, parfois violent, parfois constructif. C’est dans cette dernière voie que semblent s’inscrire les mouvements populaires organisés en Argentine, notamment son mouvement de reprises d’usines en autogestion.

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Salle des machines de l’ERT Madygraf. Source : Flickr.com https://www.flickr.com/photos/emergentecomunicacion/42677895105

Qu’est-ce qu’une entreprise récupérée par ses travailleurs ?

« Toutes les définitions sont un enjeu de lutte », avait l’habitude de dire Bourdieu dans ses cours au Collège de France. Celle d’une entreprise récupérée par ses travailleurs (ERT) ne semble pas échapper à cette règle. Puisque pour compter il faut définir l’objet, le programme Facultad Abierta de l’Université de Buenos Aires dirigé par Andrés Ruggeri, seul producteur de statistiques à ce sujet propose une définition qui cherche à recouvrir la majorité des cas qui sont reconnus par les acteurs eux-mêmes comme des ERT. Selon Ruggeri une ERT est un « processus socio-économique qui suppose l’existence préalable d’une entreprise qui fonctionnait sous la forme d’une entreprise capitaliste traditionnelle (et même dans certains cas sous la forme d’une coopérative formelle) dont le processus de faillite ou la tentative de soustraction des machines de la part du patron ont mené les travailleurs à entrer en lutte en vue de la faire fonctionner sous des formes autogérées ». Cette définition avance des critères plus ou moins précis, tels que l’existence d’une lutte – comment la définir ? – ou encore l’existence préalable d’une entreprise capitaliste. Elle ne dit pourtant rien sur le terme « récupérées » car cela ferait apparaître en grande partie le décalage entre la tentative de qualifier une entreprise autogérée d’ERT dans le champ scientifique et les définitions tacites, performatives, émiques, employées par les acteurs du milieu pour lire, classer, déchiffrer mais aussi construire la réalité qui les entoure et qu’ils appréhendent. En effet, se pose la question de ce qui est effectivement récupéré par les travailleurs. L’entreprise ? Certainement pas. Elle ne leur a jamais formellement appartenu et lorsque le juge leur octroie la « continuité productive » celle-ci se fait sur les bases d’une coopérative nouvellement créée dont le nom et la marque doivent différer de ceux employés par l’entreprise antérieure. Ce sont alors les murs ou les machines qui sont récupérés ? Non plus. Il existe une grande quantité de cas où l’entreprise autogérée qui se créé suite à une faillite fonctionne dans un autre édifice, souvent avec d’autres machines. Si les machines sont initialement les mêmes, quid du nouveau capital physique qui remplace l’ancien ? Le remplacement des machines ou un déménagement suffiraient à faire changer l’objet de catégorie ? Ce n’est pourtant pas ce qui se produit car les groupes de travailleurs qui se trouvent dans ce cas sont reconnus comme membres d’une ERT.

Certains auteurs et acteurs s’accordent pour dire que ce qui est récupéré est le travail. Cela élargit toutefois la définition à des cas auxquels on ne pense pas immédiatement lorsqu’on parle d’ERT, comme peuvent l’être les groupes de travailleurs informels qui forment une coopérative en vue de formaliser, pérenniser et dignifier leur activité. L’on pourrait rétorquer qu’il manque le critère de la lutte préalable, dont la nécessité est remise en question dès lors que l’on considère c’est la récupération du travail qui caractérise une ERT. Toutefois l’existence d’une lutte préalable semble également poser problème. Ce critère est absent dans certains cas d’ERT reconnues comme telles, comme l’usine de peintures Novatec, située dans la localité de Pilar, non loin de Buenos Aires, où l’ancien patron a simplement associé ses salariés pour former une entreprise coopérative. Il est aussi absent lorsque presque tous les membres fondateurs – dont on suppose qu’ils ont connu l’étape du conflit – ont pris leur retraite et ont été remplacés par de nouveaux arrivants. C’est le cas de l’usine graphique Campichuelo, située dans le quartier d’Almagro, à Buenos Aires, reprise en autogestion en 1992 et qui est considérée comme précurseuse du phénomène.

Au-delà de la tentative d’avancer une définition académique qui tienne compte de la réalité du monde social, il semble que ce qui définit une ERT comme telle soit l’identification des travailleurs eux-mêmes à cette catégorie ainsi que la reconnaissance de leurs pairs. L’absence de critères suffisamment cohérents et légitimés pour octroyer à cette catégorie l’apparence de l’évidence, de l’immédiateté, rend possible pour une sorte particulière d’acteurs d’entrer en lutte pour imposer leurs critères, leur définition légitime et de faire exister la catégorie dans le monde social. En effet tout comme les syndicats ont intérêt à lutter pour imposer une lecture de classe du monde social  – lecture qui sous-tend leur existence – les groupes politiques constitués pour représenter les travailleurs autogérés des ERT ont intérêt à faire exister cette catégorie sous une apparence essentialiste mais pas de n’importe quelle manière : chacun de ces groupes souhaite imposer la définition qui fasse de lui le groupe le plus représentatif, le plus légitimé au sein du milieu. L’analogie avec les partis politiques permet d’éclairer ce point. Pour représenter politiquement des individus, le Parti Communiste par exemple cherche à les faire exister en tant que membres d’une classe sociale particulière alors que le Rassemblement National tente de promouvoir leur identification à la catégorie de « Français ». Tout comme la caractérisation des individus ne fait pas consensus au sein d’une société, celle des ERT non plus. Ce manque de consensus permet précisément l’existence d’un enjeu de lutte propre au milieu autogestionnaire argentin.

Des organisations propres au milieu des entreprises récupérées par leurs travailleurs

Lorsque les patrons abandonnent leurs usines en faillite au sort des travailleurs, ils laissent derrière eux bien plus qu’un édifice et des machines. Ils transfèrent sans le vouloir le pouvoir aux travailleurs de s’approprier une marge économique, la valeur ajoutée créée par leur travail, base matérielle sur laquelle repose la décision politique et collective de sa répartition. Il apparaît alors que la première condition nécessaire à l’autonomisation politique semble être une autonomisation économique. Autrement dit, il n’y a pas d’empowerment politique en l’absence des conditions économiques qui le rendent possible.

« Lorsque les patrons abandonnent leurs usines en faillite au sort des travailleurs, ils laissent derrière eux bien plus qu’un édifice et des machines. Ils transfèrent sans le vouloir le pouvoir aux travailleurs de s’approprier d’une marge économique. »

L’autonomisation politique est toutefois plus « visible » à l’extérieur des unités productives et peut s’apercevoir sur le plan de leur représentation. En effet, les ERT apparaissent comme un objet nouveau et parfois gênant pour beaucoup de syndicats qui voient dans l’accès des travailleurs à la propriété du capital un risque d’embourgeoisement du prolétariat. De leur côté les partis politiques – à l’exception du Parti des Travailleurs – préfèrent simplement ignorer un phénomène qui ne représente pas à leurs yeux un enjeu électoral important. Ce double retrait libère un espace sur le plan de la représentation ouvrière, à la croisée des sphères politiques et syndicales que les travailleurs autogérés ne manquent pas d’investir à travers la constitution de leurs propres organisations politiques de représentation (OPR).

Ce n’est toutefois qu’à partir du moment où le phénomène de récupération d’entreprises prend de l’ampleur, alimenté par les faillites en série, que la somme des cas particuliers commence à être perçue comme un ensemble cohérent. Les groupes de militants – syndicalistes dissidents, avocats – qui ont accompagné les travailleurs en détresse et les ont aidés à mener leurs combats apparaissent de plus en plus non pas comme des leaders mais comme des conducteurs (en espagnol : conductores) capables, grâce à leur savoir-faire de conduire les conflits et in fine « le mouvement ». La figure du conducteur est issue de la culture ouvrière argentine, le terme est très utilisé dans le milieu des ERT et implique une double réciprocité qui se doit d’être sans faille : si les groupes de travailleurs en lutte acceptent de déléguer un certain pouvoir de décision ainsi que leur parole à d’autres individus – parfois issus de ces mêmes groupes –  c’est en raison de leur capacité à mener à bien leurs actions collectives. Dans le cas contraire la sanction se traduit par souvent par l’émergence d’un autre conducteur, moment qui s’accompagne parfois de la constitution d’un groupe concurrent. Contrairement aux positions du chef, du patron, du dirigeant qui impliquent une certaine stabilité – issue de modes de légitimation différents – pour les individus qui les occupent, celle du conducteur s’inscrit dans un jeu de dettes et de créances morales où sa légitimité est constamment renégociée. Ce sont donc eux qui, projetés sur le devant de la scène en raison de la croissance exponentielle du nombre d’ERT en quelques mois, investissent les médias, octroient des interviews à la presse écrite et aux nombreux chercheurs attirés par cette nouveauté, se mettent souvent en première ligne face aux forces de l’ordre venues déloger les travailleurs des usines mais surtout, participent à la construction des objets pour lesquels ils luttent mais qui les font aussi publiquement exister. Ils se trouvent donc investis, presque malgré eux de la mission de faire exister le secteur « des travailleurs autogérés », de légitimer les occupations (illégales) des lieux de travail aux yeux de l’opinion publique mais aussi, avec la croissance du nombre d’ERT et leur répartition géographique, de coordonner leurs actions au niveau national.

Manifestation du MNER. Source : Page Facebook du MNER.

Les divisions apparaissent rapidement. La plupart portent sur des sujets qui ont historiquement divisé le mouvement ouvrier argentin : les modes d’action et la position à avoir face au gouvernement. Si avant l’année 2003 les groupes de militants qui participent à la constitution des ERT n’avaient pas été formalisés en tant que tels, ce n’est qu’à partir de la scission qui se produit cette année-là que deux grands groupes se constituent : le Movimiento nacional de empresas recuperadas (MNER) et le Movimiento nacional de fábricas recuperadas por sus trabajadores (MNFRT). Le désaccord de fond entre les deux factions porte non seulement sur les modes d’organisation interne des ERT ou la position face au tout nouveau gouvernement kirchnériste[4] mais aussi sur la définition même de ce qu’est une ERT – nous y reviendrons. Comme l’explique Pierre Bourdieu dans son article « La délégation et le fétichisme politique » de 1984, c’est le porte-parole qui fait le groupe car c’est parce que le groupe existe qu’il peut être représenté. Autrement dit, ce n’est qu’à partir du moment où un groupe est constitué en tant que tel qu’il est capable de déléguer la parole collective. Le terme même de « porte-parole » est invariable et au singulier, car le groupe n’a qu’une seule parole, il ne peut y avoir de parole (trop) dissidente. Si des individus souhaitent se défaire de leur porte-parole, de celui qui est censé parler en leur nom, ils peuvent le faire en quittant le groupe, ce qui les renvoie  « au sériel, à la récurrence, au statut d’individus isolés qui doivent se doter d’un porte-parole »[5]. Lorsque ces individus maintenant isolés délèguent à nouveau leur parole en nommant un porte-parole, ils constituent de fait un nouveau groupe. Ils quittent le groupe et font groupe à la fois.

Tract du MNER. Source : Page Facebook du MNER

Le désaccord au sein des porte-parole des ERT ne pouvait que produire un effet de scission-constitution et a donné lieu par la même occasion à la formalisation du processus d’autonomisation : c’est à travers la concurrence pour la représentation de ces deux organisations – leur nombre a augmenté au fil du temps – à partir de l’année 2003 que se formalise un enjeu de lutte précis : celui du monopole de la représentation politique des ERT, élément essentiel à la constitution d’un sous-champ politique avec ses propres logiques, positions relatives, enjeux et rapports de force, bref, à l’autonomisation politique du milieu.

Le cas de l’usine métallurgique IMPA

Les enjeux et mécanismes évoqués jusqu’ici prennent tout leur sens lorsqu’on analyse l’exemple de l’IMPA, Industria Metalúrgica y Plástica Argentina, une des premières entreprises récupérées par ses travailleurs du pays.

L’usine se trouve dans le quartier – auparavant industrialisé – d’Almagro, à Buenos Aires, à quelques stations de métro du centre administratif de la ville. L’époque dorée du quartier est révolue depuis longtemps. Les usines et les commerces qui animaient ses rues et ses avenues il y a quelques décennies ont progressivement fermé au fil des ans, avant que ce processus s’accélère peu avant le changement de millénaire et ne devienne brutal en 2002. L’édifice fait presque tout le pâté de maisons. Ses murs extérieurs mêlent peintures de style socialiste à la gloire d’ouvriers en bleus de travail aux muscles saillants et fileteado porteño[6]. Le portail principal est surplombé par un avion peint au pochoir sur le mur, en mémoire de ceux qui étaient fabriqués dans l’usine durant les années 1950. Comme pour donner matière à analyse aux sociologues, le mur qui fait l’angle en diagonale est réservé au portrait d’Hugo Chávez, inchangé depuis des années, alors que dans le même temps les autres peintures ont été modifiées.

L’usine IMPA, au croisement des rues Querandíes et Pringles. Source : Photo personnelle.

L’intérieur est encore plus saisissant. Si l’on s’y rend avant 15 heures le bruit des vieilles machines, régulier et incessant détourne le visiteur des détails pourtant essentiels qui s’offrent à lui. Lorsque les moteurs se taisent et que le hall se vide, les murs se mettent à parler. À gauche du lourd portail se devine sous plusieurs couches d’affiches, d’annonces et de tracts, un ancien tableau de pointage, dont les fentes où les ouvriers déposaient leur petit carton horodaté en début de journée sont bien plus nombreuses que le nombre actuel de travailleurs. Le contrôle hiérarchique du temps est remplacé par le contrôle social que le groupe exerce sur l’individu.

Les étages inférieurs du bâtiment sont occupés par les salles de machines et de stockage. Les étages supérieurs abritent quant à eux un lycée populaire pour les élèves décrocheurs, dont le diplôme est reconnu par l’État. A 17 heures l’édifice se transforme en centre culturel ouvert à la communauté, où des enseignants très divers proposent des cours de candombe[7], de fileteado, de littérature, de tango, mais aussi de yoga ou de pilates.

« On a dû supporter tout ça nous les travailleurs. Alors c’est pour ça la colère, et pour ça qu’on a dit « non, c’est plus possible »

Rien de tout cela n’existait en 1998, lorsqu’un groupe de travailleurs prend le contrôle de l’usine. Le cas d’IMPA est assez particulier car avant de tomber dans la catégorie d’ERT, l’entreprise était déjà formellement une coopérative depuis les années 1960. Une petite caste de dirigeants se forme très rapidement tandis le respect de la démocratie interne est mis de côté. Toutefois ces contradictions entre la forme coopérative de l’entreprise et l’existence d’une direction indéboulonnable ne jaillissent à la surface qu’à la lumière des mauvais résultats économiques qui deviennent la norme à partir des années 1990. Les « retraits », c’est-à-dire la part de la valeur ajoutée qui revient aux travailleurs dans une société coopérative argentine, stagnent puis diminuent. Les conditions de travail se dégradent et les ouvriers sont souvent forcés d’accepter de faire des heures supplémentaires non rémunérées lorsqu’ils ne sont pas simplement payés à la journée : « En 98 ils nous payaient cinq pesos par jour, et on a continué à le supporter. Et tu sais la rage que ça provoque ? .On allait bosser de six heures du matin à trois heures de l’après-midi, des fois jusqu’à sept heures du soir avec les heures supplémentaires, et on recevait tous les jours nos cinq pesos. Des fois on voulait partir à trois heures pour aller chercher un petit boulot en extra, se débrouiller, on demandait nos cinq pesos mais ils nous gardaient jusqu’à huit heures du soir. Ils rigolaient, eux, tu vois ? On a dû supporter tout ça nous les travailleurs. Alors c’est pour ça la colère, et pour ça qu’on a dit « non, c’est plus possible »[8].

A la dégradation de leurs conditions matérielles d’existence s’ajoute une humiliation plus profonde. Un ancien ouvrier de l’usine raconte : « Des fois les anciens dirigeants organisaient des visites à l’IMPA. Il y avait des universitaires qui venaient nous voir, ils leur montraient les salles des machines cinq minutes et ils partaient. Même pas bonjour ! Et à l’heure du repas, on n’avait pas le droit de nous assoir avec la hiérarchie, eux ils mangeaient à d’autres horaires pour pas manger avec nous, tu t’imagines, ils n’allaient pas partager la table avec nous les prolos ! ».[9]

La situation devient intenable en 1998. Les ouvriers découvrent avec l’aide d’un avocat que la direction avait cessé de verser les cotisations salariales à la sécurité sociale. Marcelo Castillo, l’actuel président de la coopérative raconte : « Nous on savait qu’on nous payait pas, mais on ne nous versait pas non plus les cotisations de retraite, ils nous avaient enlevé la mutuelle de santé, ils nous ont tout pris […] L’avocat a dit « très bien, pourquoi on ne fait pas une réunion ? Parce qu’ici, personne ne va prendre sa retraite, vous allez perdre l’usine ».

La réunion se tient discrètement en présence d’Eduardo Murua, un syndicaliste métallurgique dissident qui allait devenir plus tard le président du MNER. Sur cent-vingt travailleurs, seulement les quarante présents sont convaincus qu’il faut se débarrasser de la direction et reprendre l’usine en autogestion. Ils ne sont à ce stade pas assez nombreux pour forcer une assemblée extraordinaire et remplacer la direction à travers le vote. L’assistance s’accroît au fil des réunions tandis que la suspicion d’être un informateur de la direction pèse sur certains d’entre eux. Horacio Campos, premier président de l’IMPA autogérée, se souvient : « On était tous là, même si on était divisés. On était tous là. Alors l’avocat a tout expliqué, il a précisé comment tout devait se passer, j’ai demandé la parole et j’ai dit : « Camarades, il est temps qu’on défende notre travail, qu’on s’unisse, qu’on arrête de se disputer entre nous parce qu’on va se retrouver à la rue ». Et ils m’ont tous applaudi. On a dit qu’on allait former  une commission, on l’a fait, et j’y étais. L’avocat nous a dit : « Vous allez vous présenter au travail lundi. On ne vous laissera pas entrer, vous restez là. J’arriverai vers neuf heures, on demandera que se fasse une assemblée, et on verra si on arrive à un accord ».

Le matin du 4 mai 1998, le groupe d’ouvriers combatifs se voit refuser l’entrée à l’usine tandis que le reste est déjà affairé dans les salles des machines. Les premiers restent devant le portail malgré le froid. La boucherie d’en face – fermée de nos jours – leur offre le repas peu de temps avant l’arrivée des forces de l’ordre venues éviter de possibles débordements. Lorsque la journée de travail touche à sa fin et que le portail s’entrouvre pour laisser sortir les ouvriers venus travailler, le premier groupe en profite pour forcer l’entrée et prendre possession des lieux. Dans le langage propre au milieu des ERT ce moment décisif est désigné sous le terme de « la toma », dont la traduction anglaise, « the take » a donné son nom au célèbre documentaire de Naomi Klein sorti en 2004.

Dans ce contexte le rôle des conducteurs prend tout son sens. Ils doivent savoir quand et comment mettre en œuvre leurs stratégies pour investir les lieux, résister aux assauts de la police et gagner la sympathie des voisins du quartier, soutiens essentiels dans les jours qui suivent.

Plus que deux groupes de travailleurs, ce sont deux visions du monde qui s’affrontent ce soir-là. Le groupe de l’intérieur s’est laissé en majorité convaincre par la direction que leurs camarades vont les mener à leur perte avec leur projet d’autogestion, que le salut viendra de la direction et qu’il faut continuer à endurer ce mauvais moment en tant que salariés. L’occupation devient toutefois effective et passées les premières émotions, ces personnes qui ont inscrit leur quotidien durant des décennies dans des relations de travail hiérarchiques et dépendantes, se trouvent pour la première fois de leur vie livrés collectivement à eux-mêmes.

Commence alors l’étape de l’« aguante », concept intraduisible littéralement, dont la signification oscille entre celle de résistance et celle d’endurance. Dans ce cas précis, il s’agit de résister aux tentatives d’expulsion de la part de la police, aux pressions judiciaires, au froid, à la faim, aux récriminations familiales, dans le but de forcer la direction à se soumettre à des élections. Celles-ci ont lieu le 22 mai, dix-huit jours plus tard, au cours desquels la solidarité des voisins du quartier qui nourrissent les travailleurs et les épreuves que ceux-ci endurent soudent l’unité du groupe et tissent également des liens avec la communauté, élément essentiel pour la suite des évènements.

Les élections ont lieu dans le calme. Marcelo Castillo se remémore leur déroulement : « On a été très démocratiques, on leur a dit : « présentez-vous avec une liste ». Ils se sont présentés, et nous aussi. Il y avait deux listes et la nôtre a gagné. Et eux ils ont fait quoi ? Ils ont été lâches, ce jour-là ils ont dirigé l’assemblée jusqu’au moment du vote. Et quand on a eu les résultats, et qu’ils ont vu qu’ils avaient perdu, ils se sont assis en face. Quand ils ont vu qui allait intégrer le nouveau conseil d’administration ils ont fait demi-tour et ils sont partis, et ils ne sont jamais revenus ».

La joie de la victoire n’est que de courte durée. Le plus dur est à venir et chacun en est conscient. Le courant est coupé en raison des dettes cumulées et l’usine tourne au générateur électrique depuis des mois. Faute de fonds propres pour acheter des matières premières et du kérosène pour alimenter le générateur, les travailleurs sont contraints de vendre les emballages en carton accumulés dans l’usine et à endosser le rôle de main d’œuvre sous-traitante pour d’autres entreprises. Ce travail dit « à façon » est particulièrement pénible car si le client fournit les matières premières à transformer, il ne paye que les produits finis et non pas les heures effectuées pour les produire. En d’autres termes, la dépendance vis-à-vis du patron est remplacée par la dépendance vis-à-vis du client.

Passée cette étape, les fonds propres sont constitués et la coopérative s’approprie une marge économique qui va de pair avec sa marge décisionnelle. Un autre combat commence, celui de pérenniser l’activité productive. Pour cela les travailleurs font une fois de plus appel à la débrouille. Si dans les années 1950 l’IMPA fabriquait des avions et des obus, sa production actuelle est essentiellement composée de papier alu et de tubes d’aluminium pour peinture ou dentifrice. Sur ce marché oligopolistique, l’IMPA est moins productive que ses gros concurrents mais elle investit un marché délaissé par les grands capitaux. Un membre du MNER explique : « Dans une grosse usine tu appuies sur un bouton et la machine te fabrique un million de tubes. Dans ces conditions ça ne les intéresse pas de vendre cinquante mille tubes, c’est une trop petite commande pour eux. Et c’est là où on intervient »[10]. Autrement dit, ce sont paradoxalement les capacités productives limitées de l’usine qui lui permettent de produire. Sans cette base économique la lutte sur le plan politique serait impossible. Toutefois, l’existence de la seconde permet en grande mesure celle de la première.

Peinture en style « fileteado » réalisée par un membre du centre culturel. Source : Page Facebook d’IMPA.

 

De la culture de la lutte à la lutte pour la culture.

Que ferait un spéculateur immobilier s’il pouvait mettre la main sur un édifice de près de vingt mille mètres carrés en plein Buenos Aires ? Si l’on en croit les projets proposés par des proches de l’administration municipale, un centre commercial. Cela a créé un climat d’instabilité pour les travailleurs qui doivent résister à plusieurs tentatives d’expulsion de la part des forces de l’ordre et se voient alors dans l’obligation de déployer différentes stratégies de légitimation qui vont de pair avec la redéfinition de ce qu’est une ERT. En effet, les ouvriers d’IMPA, activement conseillés par le MNER mettent rapidement à disposition les locaux de l’usine pour y installer un centre culturel ouvert aux habitants du quartier. Très répandus à Buenos Aires, les centres culturels font partie de la « culture populaire » argentine dans la mesure où ils offrent un lieu pour la mettre en pratique, pour la « faire vivre » à travers les activités qui y sont proposées. La revendication de la « culture populaire » de la part de l’IMPA n’est pas anodine, elle constitue un élément nécessaire au processus d’identification de la communauté de voisins et fait partie intégrante des stratégies de lutte du MNER. Ces stratégies sont d’autant plus efficaces qu’elles sont intégrées par les agents, à un niveau parfois semi inconscient, à tel point que la lutte pour « la culture » et la lutte ouvrière se confondent en une seule lutte culturelle au point qu’un observateur extérieur pourrait tout au plus y voir l’expression d’un traditionalisme actif – et activé par des individus qui ont intérêt à maintenir vives ces pratiques – ou bien simplement croire que l’ensemble de ce qu’il se passe entre les murs de l’édifice relève d’une émanation authentique de la « culture populaire » dont l’autogestion ferait partie.

Dans la même optique sont inaugurés au fil des ans le lycée populaire, un centre de soins gratuit et l’université des travailleurs. Cela permet d’engager non seulement les habitants du quartier mais aussi divers réseaux militants dans la défense d’un objectif commun, qui est celui de pérenniser l’occupation des lieux.

« l’IMPA devient bien plus qu’une usine récupérée par ses travailleurs »

Le MNER réussit alors le tour de force d’élargir le cercle d’individus qui s’identifient à l’IMPA, qui se sentent partie des lieux dans le même temps qu’ils se les approprient à leur manière. Un tel processus d’identification aurait été impossible avec une définition restreinte de l’ERT, purement axée sur son caractère productif. Au contraire, l’élargissement des critères de définition d’une ERT permet un élargissement des facteurs auxquels s’identifier. Ainsi, l’IMPA devient bien plus qu’une usine récupérée par ses travailleurs, ce lieu au sens géométrique devient un lieu au sens de Marc Augé, pour qui ils sont « identitaires, relationnels et historiques »[11]. En ce sens, pour le MNER une ERT est aussi un lieu ouvert à la communauté, un lieu politique et politiquement situé où l’on produit un discours public, où les décisions collectives dépassent simplement les questions, essentielles, de la répartition de la valeur ajoutée et du temps de travail.

En conclusion, si les entreprises autogérées sont soumises aux contraintes du marché, elles permettent toutefois que leurs membres puissent s’approprier une certaine marge de manœuvre. Celle-ci constitue l’expression de leur autonomie relative sur le plan économique, visible également sur le plan politique. L’appropriation collective de l’excédent de richesses créé par le travail constitue la base matérielle, la marge économique sur laquelle peut être prise une décision aussi essentiellement politique que l’est la répartition de la valeur ajoutée. L’exemple de l’IMPA est riche d’enseignements. On peut y voir un cas d’appropriation du pouvoir politique et économique par les travailleurs que détient généralement le patronat. Cet exemple fait aussi apparaître que ce que l’on observe dans le monde social n’est pas donné tel quel et que sous les apparences de la normalité se cachent des processus historiquement construits, fruit d’une succession de rapports de forces et de stratégies, en partie tributaires des visions du monde de celles et ceux qui les mènent à bien.

Pour finir, le modèle de l’autogestion, formalisé à travers la figure légale de la coopérative, se révèle hautement viable. Là où le capital privé est mis en échec, les travailleurs réussissent à pérenniser l’activité productive. Ce modèle interroge les définitions formelles de la démocratie libérale où la représentation politique des citoyens s’arrête la plupart du temps aux portes de l’entreprise, lieu de pouvoir où le capital détient les pleins pouvoirs

S’il fallait être très provoquant, on pourrait faire remarquer que si les entreprises sans patron existent et prospèrent, aucune entreprise ne peut exister sans travailleurs.

 

[1] L’équivalent des cowboys en Argentine

[2] Sgard, J., (2002) Argentine : une nouvelle aventure monétaire en Amérique latine, Critique internationale (no 15), Presses de Sciences Po (P.F.N.S.P.), Paris, p.41.

[3] Aglietta, M., (2008), V. Les crises de la globalisation financière, La Découverte. « Macroéconomie financière », p. 136.

[4] Nestor Kirchner remporte les élections présidentielles en 2003.

[5] Bourdieu, P., (1984). La délégation et le fétichisme politique. In : Actes de la recherche en sciences sociales. Vol. 52-53, juin. Le travail politique. P. 50.

[6] Style de peinture typique de la ville de Buenos Aires, caractérisé par ses lettres décorées avec des dorures et autres effets caractéristiques.

[7] Style de musique basé sur des percussions hérité de l’époque de l’esclavage et très répandu dans le Cône Sud.

[8] Entretien réalisé auprès d’un coopérateur d’IMPA à Buenos Aires, 2015.

[9] Entretien réalisé auprès d’un ancien ouvrier d’IMPA à Buenos Aires, 2015.

[10] Entretien réalisé auprès d’un membre du MNER, Buenos Aires, 2017.

[11]  Augé, M. (1992) Non-lieux, introduction à une anthropologie de la surmodernité, Paris, Seuil, p. 69.

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