Avignon : £¥€$, plongée dans les rouages de la finance4 min read

©Festival d'Avignon
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£¥€$ est une pièce de théâtre participative du in du festival d’Avignon qui s’est jouée du 5 au 14 juillet à la Chartreuse. Acteur de la pièce, le public vit et ressent ce que vit un trader au quotidien avec une puissance déconcertante. De quoi susciter une curiosité plus approfondie des mécanismes et des règles qui régissent le monde de la finance dès la sortie de la salle.


La pièce tourne dans le monde depuis 2017, elle a été jouée plus de 300 fois. Il y a une version anglaise, russe, elle a été reprise au Kazakhstan et va être prochainement réadaptée en Chine. À la manœuvre, la compagnie flamande Ontroerend Goed. Quatre comédiens/créateurs et un directeur artistique et metteur en scène, Alexander Devriendt. La comédienne Aurélie Lannoy, seule francophone de la compagnie, joue le rôle de traductrice. C’est la première entrée de cette compagnie dans le in du Festival d’Avignon, leurs dernières créations comme Fight night se jouaient à la Manufacture dans le off.

Réguler la finance

La pièce illustre une volonté d’aller toujours plus loin dans la recherche du gain par les traders. Elle présente des situations concrètes, comme lorsqu’il s’agit de payer les gouvernements pour encourager la dérégulation et offrir toujours plus de droits aux banquiers. La compagnie à l’initiative de £¥€$ propose à la fois une critique et une mise en situation permettant de se mettre à la place du spéculateur. « La première vague représente des investissements matériels qui correspondent à l’immobilier, l’agriculture, l’acier, l’énergie où il n’y a pas beaucoup de risques, puis le risque augmente pour tout ce qui est recherche, communication, technologie plus complexe et ensuite on passe aux investissements qui ne font plus partie de l’économie réelle, comme les produits dérivés. Chaque vague d’investissements correspond à une période historique allant des années 30 jusqu’au crash boursier de 2008 », explique la comédienne Aurélie Bannoy. La musique accompagne chaque période historique illustrée dans la pièce, des musiques des années 30 à de la techno. Le jeu accélère aussi, à la fin il faut faire des investissements de plus en plus rapides.

Expérience de la bourse

Le jeu prend la forme du black jack accompagné d’une narration sur la bourse. « On ne pouvait pas traiter de manière frontale notre sujet avec une scène et des gens qui regardent, précise Aurélie Lannoy. Pour nous l’économie est un sujet qui fait peur aux gens, où les idées reçues sont parfois importantes. On a des préjugés par rapport à l’économie. On a rapidement l’impression qu’on ne va pas comprendre parce que ça paraît compliqué, donc en mettant les gens à travers l’immersif, ça passe plus par l’émotion que par la tête. Ceux qui sont aux manettes de notre économie sont déconnectés de la réalité, surtout lorsqu’on parle d’investissements à haut risque, ils jouent eux aussi » commente Aurélie Lannoy.

C’est l’enjeu de cette pièce, ne pas passer par la rationalité mais par les émotions, le corps, les pulsions. Selon les personnalités des spectateurs-participants, les envies, les comportements, cette pièce variera du tout au tout. J’ai décidé d’être au plus près du jeu et d’aller au maximum des règles autorisées. Grâce à cette mise en scène, j’ai de l’empathie pour les traders, une situation que je ne pensais jamais vivre. « C’est humain », commente Aurélie Lannoy, comme le comportement excessif des traders qui prennent énormément de risques. Passer par l’émotion, être mis à la place de, fait que l’on ne prend pas de distance par rapport aux événements, ça n’est pas une réflexion froide mais un corps chaud qui danse avec le jeu. Je misais, et je sentais une pulsion dans mon corps qui voulait gagner toujours plus puis recommencer. Les traders sont-ils des accrocs au gain ? L’envie de faire plus que les autres, que mes voisins m’habitait. La compétition entre traders et l’appât du gain sont souvent dénoncés lorsque la finance est critiquée mais n’est-elle pas naturelle ? N’est-ce pas un fondement de la nature humaine ? Le pire est que l’on peut gagner sans jamais perdre. Où est donc la régulation ?

Cette pièce rentre dans une catégorie rare qu’est celles des pièces participatives. Il est difficile de trouver des pièces qui sortent du cadre des cinq actes, de la psychologie des personnages et du conflit dramaturgique. Rien que pour le pari de la participation du public, £¥€$ est une création à saluer. Au-delà, l’objectif est atteint, on comprend mieux le fonctionnement de la spéculation et le sentiment qu’un acteur de la bourse peut en retirer lorsqu’il investit. Les créations de la compagnie Ontroerend Goed sont à suivre de près.

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