La présidente par intérim Jeanine Añez saluant le commandant en chef Carlos Orellana © FM Bolivia
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Neuf mois après le coup d’État militaire qui a renversé Evo Morales, dans un contexte de remontée de la gauche dans les sondages, la présidente par intérim de la Bolivie Jeanine Áñez a suspendu les élections pour la troisième fois. Au terme d’une grève générale menée par la fédération syndicale COB (Centrale ouvrière bolivienne), une date a finalement été donnée pour la tenue d’élections. La lutte qui a secoué le pays entre-temps n’est pas sans rappeler les grandes mobilisations des années 2000 contre les gouvernements néolibéraux boliviens. Par Denis Rogatyuk et Anton Flaig, traduction Elsa Revcolevschi.


Le rassemblement d’El Alto a été la plus grosse manifestation depuis les protestations contre le coup d’État des populations autochtones en réponse immédiate au renversement d’Evo Morales en novembre. Lors de ces événements, au moins trente sept manifestants avaient été abattus. Ces manifestations ayant été ignorées par le président du tribunal électoral nommé par le nouveau gouvernement, Salvador Romero, une grève générale illimitée a démarré le lundi 3 août avec des manifestations, des marches et des barrages routiers se propageant rapidement à travers la Bolivie. En vingt-quatre heures, plus de soixante-quinze routes et autoroutes principales des provinces de La Paz, Cochabamba, Santa Cruz, Oruro et Potosí ont été complètement ou partiellement bloquées par les branches syndicales locales et les mouvements sociaux.

Les blocus appuyés par la COB ont été largement soutenus par les syndicats et les mouvements sociaux. Parmi les participants figuraient la Fédération syndicale des mineurs boliviens (FSTMB), les producteurs de coca (les Six fédérations du Trópico de Cochabamba), la Fédération des femmes Bartolina Sisa, la Fédération des paysans de Tupac Katari et la Confédération syndicale des communautés interculturelles de Bolivie (CSCIB). Ces luttes contre des gouvernements néolibéraux par le biais de mobilisations de masse ne sont pas nouvelles pour ces forces qui avaient déjà marqué leur opposition lors de l’historique « guerre du gaz » en 2003 et la « guerre de l’eau » en 2000 à Cochabamba. Après les premiers jours de blocus, le 6 août, la Cour suprême électorale (TSE) a été contrainte d’ouvrir des pourparlers avec les mouvements sociaux afin d’établir la date définitive des élections.

À l’issue d’une nuit de négociations tendues auxquelles ont participé la COB, le TSE et les deux chambres de l’Assemblée législative plurinationale, le 8 août, aucun accord n’a été conclu. Le tribunal électoral continue de rejeter toutes les tentatives de maintien des élections à une date s’approchant de celle initialement prévue le 6 septembre. Le lendemain, une tentative du gouvernement d’Áñez de convoquer un dialogue politique national s’est soldée par un échec humiliant lorsque non seulement les forces du MAS (Mouvement vers le socialisme) de Morales mais pratiquement toutes les forces politiques ont boycotté la réunion, à l’exception de l’Alliance constituée par le gouvernement (« Juntos ») et de deux petits partis de droite.

La COB s’oppose désormais fermement à la tentative du nouveau gouvernement de retarder les élections, contre une prise de position moins forte à ce sujet jusqu’à présent. Le gouvernement issu du coup d’État cherchant à éviter un passage par les urnes, mettra à l’épreuve la puissance des mouvements sociaux boliviens – et leur volonté de se tenir aux côtés de Morales et ses alliés.

L’échec du soutien apporté par la COB et la FEJUVE à Evo Morales

Cette relation ne pouvait être tenue pour acquise. Peu avant les élections présidentielles d’octobre 2019 en Bolivie, l’alliance des travailleurs « métisses urbains » et des mouvements sociaux autochtones ruraux qui avaient longtemps soutenu le gouvernement de Morales avaient commencé à montrer des signes d’essoufflement. Après quatorze ans de gouvernement, il ne restait plus grand-chose de l’esprit révolutionnaire qui avait conduit le parti MAS de Morales au pouvoir. Le prestige lié à son statut de premier président indigène de Bolivie s’était émoussé.

Lors des élections du 20 octobre, environ 47 % du vote populaire s’est prononcé en faveur du maintien au pouvoir de Morales pour un autre mandat. Cela peut sembler un score élevé pour un scrutin uninominal mais, en comparaison, en 2014, il avait remporté la victoire avec 61,36 % de soutien. Le référendum constitutionnel de 2016 sur l’autorisation de Morales et du vice-président Álvaro García Linera à se présenter pour un quatrième mandat historique a vu le vote du MAS tomber en dessous de 50 % pour la première fois depuis 2005 – une chute significative qui a déclenché l’effet domino aboutissant au coup d’État de novembre 2019.

Alors que Morales a finalement obtenu le droit de se présenter à l’élection présidentielle de 2019, grâce à une décision de la Cour constitutionnelle plurinationale, l’opposition de droite a investi beaucoup de temps et d’énergie dans la construction d’un récit selon lequel la Bolivie était devenue un narcostate et une « dictature », en raison du refus de Morales d’accepter les résultats du référendum. Ce récit a trouvé son expression dans l’extrême violence perpétrée lors de la campagne électorale d’octobre dernier par des groupes d’extrême droite comme le mouvement 21F, le groupe de résistance de la jeunesse Cochala et l’Union de la jeunesse de Santa Cruz, suivie d’une mutinerie policière début novembre et du coup d’État militaire le 10 novembre.

Les bastions autochtones du MAS ont été les principales victimes de la violence entourant les élections d’octobre. Les deux principaux massacres se sont produits à Sacaba, Cochabamba contre les producteurs de coca fidèles à Morales issus des Six fédérations du Trópico et à Senkata, contre les habitants indigènes Aymara auto-organisés d’El Alto (FEJUVE).

Face à une telle persécution, ni la FEJUVE ni la COB n’ont fermement défendu le gouvernement de Morales. Avec une énorme campagne médiatique de l’Organisation des États américains parlant de « fraude électorale », de manifestations de masse de la droite, et l’armée et la police exigeant la démission de Morales, le chef de la COB, Huarachi, a rejoint le camp des « pacificateurs ».

Comme de nombreux dirigeants syndicaux, il a été l’objet de menaces de mort et lorsque la police et l’armée ont forcé Morales à démissionner, Huarachi ne s’y est pas opposé, prétextant que cela pouvait contribuer à « pacifier le pays ». De nombreux partisans inconditionnels du MAS ont considéré cela comme une trahison.

Ces derniers mois, ces mouvements sociaux ont pourtant repris de la vigueur et durci leur ligne. Cela est notamment dû à la relative absence du gouvernement Áñez pendant la crise du coronavirus et à une forte demande de justice après une période de répression intense. Sous la direction de Basilio Villasante, la FEJUVE, s’inscrivant dans le cadre du « Pacte d’unité » affilié au MAS, travaille avec des groupes COB avec lesquels le gouvernement Áñez avait refusé toute négociation.

En annonçant la grève générale indéfinie et les mobilisations de masse, la COB a ressuscité l’unité perdue en novembre dernier, entre les paysans, les mineurs et les ouvriers urbains. Au cours des dernières décennies, c’est précisément cette unité et cette mobilisation de masse permanente qui ont rendu possible la nationalisation des ressources naturelles et l’essor économique du pays lors des premières années de gouvernement du MAS. Plusieurs semaines avant le début des marches, le chef des mineurs, Orlando Gutiérrez, de la FSTMB (Federación sindical de trabajadores mineros de Bolivia), a déclaré : « Il ne s’agit plus d’un parti politique. Il s’agit de la dignité du peuple. »

Mémoire des luttes

Dans son discours à la manifestation d’El Alto, Huarachi a évoqué les luttes de l’histoire bolivienne récente, mentionnant son expérience personnelle de manifestant lors de la guerre du gaz de 2003. « Comment pouvons-nous oublier ces luttes et ceux qui ont donné leur vie lors de ces luttes ? » s’est-il interrogé avant d’affirmer : « Après de nombreuses années, le peuple est parvenu à s’unir à nouveau et demande au gouvernement de respecter le maintien de l’élection le 6 septembre. »

Le lendemain de la marche, le gouvernement du coup d’État a intenté une action pénale contre lui et d’autres syndicalistes pour « promotion d’actes criminels et atteinte à la santé publique ».

Les mineurs – représentés par le propre syndicat de Huarachi, la FSTMB – étaient autrefois le principal bastion de l’organisation ouvrière bolivienne, à la tête de la Révolution nationale des années 1950 en réaction aux dictatures militaires et à la politique néolibérale inspirée par le FMI. Leur travail dans les mines, au sein d’un pays dépendant fortement de l’exportation de ses minerais, a fait d’eux les acteurs du secteur le plus fort – et le seul armé – parmi les organisations de travailleurs. La situation a évolué suite à la fermeture des mines appartenant à l’État sous Víctor Paz Estenssoro en 1985, ce qui a sapé le syndicat.

Ces dernières années, le gouvernement de Morales a empêché la fermeture de mines appartenant à l’État tout en accordant des subventions aux mines privées afin de leur permettre de rémunérer correctement leurs employés. Cela a contribué à faire de la FSTMB (et de la COB), des alliés proches du « processus de changement ». Mais même si la FSTMB a perdu une partie de son influence, son héritage se poursuit au sein des syndicats militants impliquant d’anciens mineurs, comme les Six fédérations du Trópico, les producteurs de coca des Yungas, les associations syndicales d’El Alto et de nombreuses banlieues indigènes.

Ces organisations sont encore sous l’influence idéologique de la culture indigène pré-capitaliste, mais aussi des traditions syndicales. La COB a également une valeur symbolique majeure compte tenu de son rôle historique dans la lutte pour la démocratie.

La COB doit ainsi représenter ses soutiens traditionnels parmi les travailleurs et, en même temps, la classe moyenne indigène qui a émergé sous la présidence de Morales comprenant un grand nombre d’étudiants. Sous le gouvernement d’Áñez, une partie de cette nouvelle classe moyenne autochtone a commencé à perdre les droits sociaux conquis au cours de la dernière décennie, avec des politiques néolibérales brutales affaissant leur niveau de vie.

Ainsi, l’incapacité économique du gouvernement d’Áñez à faire face à la crise économique a fini par renforcer les mouvements sociaux et la COB, tandis que le racisme latent des dirigeants du gouvernement renvoie les autochtones de la classe moyenne dans le giron du MAS.

Échos à 2003

De nombreux partisans du MAS et intellectuels de gauche comme Jorge Richter évoquent un parallélisme entre la situation actuelle et les turbulences néolibérales du début des années 2000, ayant permis à Evo Morales d’accéder au pouvoir. On peut en effet relever de nombreuses similitudes.

On retrouve les mêmes longues files d’attente pour acheter du gaz qu’en 2003, le gouvernement demandant des prêts au FMI, des manifestations de masse, des chars dans les rues assurant la protection d’un gouvernement impopulaire et le radical aymara-indianiste Felipe Quispe Huanca réitérant son soutien aux blocus de la COB.

Quispe a sans doute été la figure la plus emblématique de la lutte pour les droits des autochtones tout au long des années 1990 et au début des années 2000. Alors qu’il était la voix intellectuelle de la guerre du gaz de 2003, sa phrase « Je ne veux pas que ma fille soit votre femme de ménage » a bouleversé la politique bolivienne.

Il n’a jamais été membre du MAS et est depuis 2014, l’un des critiques indianistes les plus sévères des actions du gouvernement Morales. Pourtant, même parmi ces critiques, il n’est pas le seul à prendre position en faveur des protestations actuelles. Le Dr Félix Patzi, gouverneur indigène de La Paz et ancien politicien du MAS, a déclaré que Jeanine Áñez finirait comme Gonzálo Sánchez de Lozada (« Goni »), le président renversé par les manifestations anti-privatisation de 2003 « en s’échappant en hélicoptère du palais par crainte des conflits à venir. Le peuple a été lassé d’elle et va se soulever ».

Réprimer le MAS

Il y a cependant une différence importante entre le gouvernement Áñez et celui de Goni : ce dernier avait remporté une élection démocratique, bien que celle-ci ait été courte. Après son éviction, il a été remplacé par son vice-président Carlos Mesa. Áñez a pris ses fonctions grâce à un coup d’État de la police militaire au nom de la démocratie et de « Dieu », avec le soutien des classes moyennes et supérieures.

La grande majorité de la presse bolivienne a présenté la marche dirigée par la COB comme une révolte organisée par le propre parti MAS de Morales, alimentant le discours du gouvernement, selon lequel les mobilisations de masse auraient pour ambition de déstabiliser le pays au milieu d’une pandémie. La presse a régulièrement dépeint les manifestants comme des « sauvages ».

Les principaux téléspectateurs et lecteurs de ces médias sont issus de la classe moyenne traditionnelle des grandes villes, et dans le bastion des séparatistes blancs de Santa Cruz, comprenant aussi des travailleurs. Ensemble, ils constituent un bloc anti-MAS fort, désireux d’élire « n’importe qui » sauf un gouvernement MAS renouvelé.

Le journaliste Fernando Molina a expliqué ce phénomène. La classe moyenne traditionnelle n’a jamais vraiment accepté le président indigène Morales. Pour eux, la classe moyenne autochtone émergente érodait le « capital scolaire » de la vieille classe moyenne privilégiée d’origine partiellement espagnole.

Ainsi, les manifestations contre Morales ne concernaient pas seulement une prétendue « fraude électorale ». Elles étaient les formulations détournées d’un rejet du pouvoir indigène devant être remplacé par un bloc de pouvoir reposant sur « les forces militaires et policières, le pouvoir judiciaire, les médias de masse, les universités et les organisations et institutions des classes moyennes et supérieures ».

Étant donné sa propre corruption et ses divisions internes, ainsi que la mauvaise gestion de la crise dramatique du Covid-19 par le gouvernement, ce mouvement s’est, au demeurant, largement démobilisé ces derniers mois. Principal challenger de Morales aux élections d’octobre, l’ancien président Carlos Mesa n’a pas réussi à réunir suffisamment d’électeurs blancs et métisses de la classe moyenne derrière sa propre candidature.

Si des élections démocratiques ont finalement lieu, il tentera de se servir de la formule du « vote utile », en se présentant comme l’unique candidat capable de remporter une élection démocratique contre le MAS. Dans la période entre le coup d’État de novembre 2019 et le début de la crise du Covid-19 en mars, cette affirmation était probablement pertinente. Il n’est plus possible de dire cela aujourd’hui au vu de la réalité sociale du pays, transformée par le passage de la crise sanitaire.

Covid-19 et crise économique

Pendant plus de cent jours de « quarantaine », le gouvernement n’a pas acheté de respirateurs et a omis d’informer les populations autochtones de la dangereuse pandémie, allant jusqu’à fermer leurs stations de radio. Ceci explique pourquoi le système de santé n’a pas tardé à s’effondrer. Depuis lors, dans un pays qui ne compte que 11 millions d’habitants, des milliers de personnes meurent dans les rues.

Dans le même temps, la situation économique s’est considérablement aggravée, alors qu’au cours des treize années de règne du MAS, la Bolivie avait régulièrement enregistré la plus forte croissance économique d’Amérique latine. Cela avait eu lieu alors que Luis Arce Catacora, aujourd’hui candidat à la présidentielle du MAS, était ministre de l’Économie. En un peu plus d’une décennie, l’extrême pauvreté avait diminué de plus de moitié, passant de 38,2 % en 2005 à 15,2 % en 2018 ; la pauvreté modérée était également passée de 60,6 % en 2005 à 34,6 % en 2018. En ce sens, sous Evo Morales et Luis Arce, la Bolivie avait connu une décennie en or.

La population indigène défavorisée travaillant dans l’économie informelle en a été la principale bénéficiaire. Le gaz naturel a été nationalisé, ce qui a permis des investissements massifs. Des avantages sociaux ont été mis en place pour les personnes âgées, les mères, les parents etc. De grands travaux d’infrastructures ont été réalisés permettant la construction d’écoles, d’universités, d’hôpitaux et de transports publics, y compris des projets modernes comme les téléphériques urbains reliant La Paz et El Alto.

Une nouvelle génération d’adolescents autochtones de la classe ouvrière est entrée pour la première fois à l’université. L’année dernière, le gouvernement MAS disposait de ressources financières suffisantes pour commencer à créer un système de santé universel (SUS), afin de faire de l’accès aux soins un droit fondamental et de transformer la Bolivie en un pays véritablement indépendant.

Mais plus de la moitié de la main-d’œuvre dépend encore, directement ou indirectement, d’un travail quotidien dans le « secteur informel ». Après plus d’une centaine de jours de quarantaine, sans aucune politique sociale agissant pour atténuer ses souffrances, ce secteur se trouve aujourd’hui sous pression. Une partie de la nouvelle classe moyenne autochtone perd tout ce qu’elle possédait. Les pauvres ont faim, malgré les initiatives de quartier comme les « pots communs » et « les gens se sauveront ». Cette terrible situation sert de socle aux futurs conflits sociaux à venir.

Une épreuve décisive

Face à l’attitude provocatrice du gouvernement, la COB et les mouvements sociaux ont ainsi choisi la voie de la mobilisation de masse par le biais de blocus organisés dans tout le pays depuis le 3 août. Reste à savoir si ces forces parviendront à contraindre le tribunal électoral à faire preuve d’un minimum d’indépendance institutionnelle en imposant un vote démocratique.

Le fait que le gouvernement parvienne à suspendre les élections démontre qu’il pourrait tout se permettre, dans le plus grand mépris des droits démocratiques, en continuant à piller ouvertement les ressources des entreprises publiques et à persécuter les syndicalistes et les militants autochtones. De nouveaux massacres similaires à ceux de novembre 2019 ou du début des années 2000, ne sont pas inenvisageables – avec l’indifférence des médias et ONG occidentaux.

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