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Acte IX des gilets jaunes, devant l'Arc de Triomphe © Olivier Ortelpa
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Le mouvement des gilets jaunes est né et a pris racine en France, mais ses différentes déclinaisons ont été révélatrices de la permanence de l’imaginaire révolutionnaire français dans bien des endroits du monde. Cette diffusion par-delà les frontières nationales témoigne aussi des transformations actuelles de l’expression des conflits sociaux. 


Le mouvement des gilets jaunes a été un événement bouleversant les grilles d’analyse classiques des mobilisations sociales. Il s’est développé en France et a été grandement commenté pendant plus de six mois. Fait moins connu, le mouvement s’est aussi propagé bien au-delà des frontières françaises.

Presque tous les pays européens ont été touchés à l’exception de bastions de richesse (Suisse, Luxembourg, Norvège), de pays autoritaires (Turquie, Biélorussie, Russie) et de quelques cas isolés (Finlande, Danemark, Slovaquie, Slovénie). De telles mobilisations ont été liées à des facteurs multiples, comme la colère contre les élites, la cherté de la vie ou encore la contestation de l’immigration.

Elles se sont souvent concentrées sur des questions relatives au coût de la vie. Aux Pays-Bas par exemple, les gilets jaunes critiquaient la politique libérale du gouvernement Rutte et demandaient une baisse des taxes et du coût du carburant, ainsi qu’un plan de lutte contre la pauvreté. Ces manifestations ont aussi été importantes en Belgique et se sont orientées vers un désir de justice sociale, entre le 16 novembre 2018 et le 12 janvier 2019.

Des pays aussi divers que Taïwan, l’Irak et la Tunisie ont vu des manifestations de gilets jaunes apparaître, sur des thèmes comme le niveau de vie, le prix de l’essence ou le poids des impôts.

En revanche, lorsque le mouvement était plus faible, les revendications étaient largement focalisées sur l’immigration, sous l’influence de l’extrême droite, comme en Finlande ou au Portugal. Cela a aussi été le cas dans des pays où le gros de la gauche était tétanisé à l’idée de se joindre à des mobilisations communes avec des éléments d’extrême droite, comme en Allemagne pour des raisons historiques compréhensibles. Enfin, en dehors de l’Europe, des manifestations gilets jaunes ont fleuri au Canada, contre le gouvernement Trudeau, qui a mélangé politique économique libérale et affichage de son progressisme sur les questions non socio-économiques.

Ces manifestations ont aussi pu prendre un tour antigouvernemental dans des pays comme la Bulgarie, la Serbie, le Monténégro et la Hongrie où il existe un dissensus très fort entre le parti au pouvoir et une frange de l’opposition ou de la population. Enfin, elles ont servi à des mobilisations catégorielles par exemple en Pologne où les agriculteurs ont récupéré ce symbole pour faire entendre leurs revendications.

Le gilet jaune, un signifiant vide

Mais les gilets jaunes ne se sont pas arrêtés aux frontières de l’Europe et de l’Amérique du Nord. Des pays aussi divers que Taïwan où une manifestation a eu lieu le 19 décembre, l’Irak et la Tunisie ont vu des manifestations de gilets jaunes apparaître, sur des thèmes comme le niveau de vie, le prix de l’essence ou le poids des impôts. L’Argentine a vu une très forte mobilisation des forces de gauche qui ont repris le symbole des gilets jaunes contre le gouvernement libéral de Macri. De même, en Israël, plusieurs manifestations dénonçant la corruption de Netanyahou ont vu le jour, mais leur impact sur les législatives a cependant été nul.

Les mobilisations de gilets jaunes en dehors de l’Europe sont souvent des mobilisations plus importantes que celles antérieures au mouvement des gilets jaunes ou qui n’y étaient pas directement liées. Elles se sont emparées du symbole pour accroître leur médiatisation dans les médias internationaux et remobiliser leur base grâce au sentiment d’appartenance à un mouvement plus vaste. L’Égypte, par exemple, a ainsi vu des opposants à Sissi tenter de relancer la mobilisation contre son gouvernement en endossant des gilets jaunes.

De nombreux pays ont tenté d’imiter la Révolution française. La plupart des courants de gauche du 19e siècle s’y sont référé.

On peut d’abord expliquer l’ampleur de ces protestations par le fait que le gilet jaune en lui-même est très répandu et est un « signifiant vide » de toute réalité politique ou culturelle préexistante. A partir de là, chaque groupe politique mécontent de son gouvernement quel qu’il soit peut s’en emparer pour médiatiser son action. Cependant, cela amène une deuxième question : pourquoi une telle action est-elle si médiatisée ? C’est en bonne partie car cette manifestation prend son épicentre en France. Les gilets jaunes sont donc un symbole d’opposition au gouvernement en place quel qu’il soit, mais aussi un symbole révolutionnaire. On ne peut que rappeler, en effet, que la France est l’un des seuls pays avec la Russie à avoir mené une révolution faisant école et perçue comme réplicable dans d’autres pays.

La Révolution française, toujours une référence

De nombreux pays ont tenté d’imiter la Révolution française et la plupart des courants de gauche du 19e siècle, incluant parfois des mouvements uniquement favorables au libéralisme politique, s’y sont référé. Cela a donc imprégné l’imaginaire collectif de nombreux pays, on peut penser par exemple à la scène des révolutionnaires dans Les Fils de l’homme d’Alfonso Cuarón où ceux-ci brandissent un drapeau français ou aux références à la Révolution française lors de la révolution soudanaise. Ce rayonnement d’une France dont l’aspect révolutionnaire est vu comme une caractéristique explique comment ce signifiant vide a pu tellement prendre : par sa neutralité première politique et culturelle et par le fait qu’il vienne de France.

Ce mouvement dans son extension est révélateur d’un nouvel âge politique. En effet, les partis politiques transnationaux ne s’en sont pas saisis, ni les confédérations syndicales paneuropéennes. Cela montre à la fois que l’échelon national reste le premier échelon d’identification et de mobilisation mais aussi que les forces les plus aptes à saisir un signifiant vide d’une manière internationale sont les plus détachées des anciens clivages politiques (voir à ce sujet le marketing qu’a fait le mouvement 5 étoiles auprès des gilets jaunes).

Cependant, cela pose la question aux forces engagées dans la transformation sociale et écologique des sociétés quant à savoir comment capter à leur profit – c’est-à-dire accomplir leurs buts politiques de justice sociale et de transition écologique – ce signifiant vide. Le gilet jaune peut être qualifié de signifiant vide car il traduit, dans son exigence de démocratie directe et sans représentation, une critique radicale de la médiation de la représentation. Une illustration supplémentaire est notamment le rôle joué par un réseau social comme Facebook grâce auquel le mouvement a constitué une partie de sa base (au contraire de Twitter, qui reste politiquement maîtrisé par des militants politiques professionnels de diverses idéologies).

Enfin, il est vide par la conjonction qu’il fait entre la crise écologique, l’impact social dévastateur pour les classes les plus pauvres de certaines mesures censées y répondre et une protestation n’affectant plus la production mais les flux de celle-ci. On peut d’ailleurs se demander si une augmentation brutale du prix du pétrole pourrait rejouer ce rôle de déclencheur social dans différents endroits du monde.

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