Paris le 24 novembre 2018 © Matis Brasca
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Le 17 novembre 2018, une bombe à retardement explose : à la veille de Noël, la France « d’en bas » est dans la rue, vêtue d’un gilet jaune. Le mouvement affole ou ravit les esprits par son action d’envergure et sa forme inédite. Le gouvernement et les médias focalisent leur discours sur les violences qui dérivent du mouvement, mais les représentants de la République en Marche peinent à dissimuler une crise politique profonde. Cette dernière remet en question la légitimité des actions du gouvernement et celles du président en particulier. Le régime de la Vèmerépublique fête ses 60 ans cette année mais cette relative longévité ne peut occulter une crise récurrente de la légitimité de la représentation politique que les multiples modifications constitutionnelles n’ont pas su régler.


« Il faut gagner cette élection européenne en en faisant un référendum anti-macron massif. (…) Les balles de nos fusils, ce sont nos bulletins de vote », a déclaré Jean-Luc Mélenchon lors d’un meeting à Lille le mardi 30 octobre 2018. Il semble évident que le peuple français nourrit une haine pour le Président de la République. Cette colère s’est traduite par des manifestations enflammées, voire violentes, ces dernières semaines. Se traduira-t-elle néanmoins par le vote ? Un écart significatif s’observe entre cette forte mobilisation populaire et les « bulletins de vote ». À Évry, lors des élections législatives partielles consécutives à la démission de Manuel Valls, le candidat Francis Chouat, sans étiquette mais ancien bras droit de l’ancien Premier ministre et soutenu par Emmanuel Macron, a été élu avec 59,1 % des suffrages exprimés face à la candidate de la France Insoumise Farida Amrani… avec 82 % d’abstention au second tour. Lors des élections au sein de la même circonscription en 2017, le taux d’abstention s’élevait déjà à 61,44 %. En 2012 : 56,88 %. En 1995 : 32,92 %. Cet abandon des urnes, cette indifférence envers un droit fondamental qu’est le droit de vote dénote une crise profonde de la représentation. La colère des gilets jaunes face à Emmanuel Macron mêlée à la désertion des bureaux de vote montre une forte contestation d’un régime qui laisse entrevoir des signes de fragilité depuis bien longtemps.

En 1958, de Gaulle profite de la crise institutionnelle de la IVème République dans le contexte des « événements d’Algérie » et de leur violence pour imposer une nouvelle constitution. Elle met fin à un régime des partis et place l’exécutif en pôle dominant par rapport au pouvoir législatif. De Gaulle finalise son projet en imposant, en 1962, par une utilisation contestée de l’article 11 de la constitution, l’élection du Président au suffrage universel : le chef de l’État a des pouvoirs forts mais il tient dès lors sa légitimité du peuple. Cette constitution taillée pour de Gaulle, subit une première crise en 1965 lorsque ce dernier est mis en ballotage. Le Président ne peut se prévaloir d’être mandaté par la majorité du pays. La crise qui menace d’éclater avec les événements de 1968 est maîtrisée par la dissolution de l’Assemblée nationale qui redonne une confortable majorité au président contesté. Cependant, sa démission en 1969, à la suite du double non au référendum, atteste que le pays ne se rassemble pas sur un homme et un parti. Dès lors, la légitimité de la Vème république et de ses présidents va décroissante. L’élection de Mitterrand en 1981 apparaît comme une revanche de la défaite du mouvement de 68 mais le nouveau président qui a condamné le « coup d’État permanent » de ces institutions, ne les remet pas en cause. Le retour d’un président de droite après deux cohabitations permet à beaucoup de commentateurs de faire l’éloge de la solidité des institutions capables de gérer l’alternance politique. Lors des élections présidentielles de 2002, Jacques Chirac se retrouve en ballotage face à Jean-Marie Le Pen. Il est élu à 82,1 % des voix, majorité qui n’est pas réalisée sur son programme politique. La légitimité de sa politique qui n’en tient pas réellement compte est alors mise en cause. À partir de Nicolas Sarkozy, les présidents enchaînent les mandats uniques et François Hollande ne se représentera même pas. Le régime s’essouffle.

D’autres événements viennent contribuer à fragiliser la constitution et les Français font de moins en moins confiance aux politiques et aux institutions. Le référendum de 2005 sous Jacques Chirac constitue l’un des événements fondamentaux qui fissure le lien entre les élus et le peuple. Les Français sont appelés à voter oui ou non à la question :« Approuvez-vous le projet de loi qui autorise la ratification du traité établissant une constitution pour l’Europe ? ». Le président est persuadé de s’attirer le soutien de la population qui légitimera ses actions politiques futures. La presse s’engage dans une véritable bataille pour le Oui et Sarkozy et Hollande apparaissent bras-dessus bras-dessous à la une de Paris Match pour défendre, à leur tour, le Oui. Ces événements ne sont pas sans lien avec l’effondrement du parti socialiste aux élections présidentielles de 2017, lors desquelles il obtient 6 % des voix. Au grand étonnement – et désarroi – de l’élite, le Non recueille 54,68 % des suffrages exprimés. Les partis traditionnels ayant mené la campagne pour le Oui n’acceptent cependant pas de gérer la crise avec les instances européennes, induite par la victoire du Non. Le traité de Lisbonne est signé le 13 décembre 2007. Ce détournement si évident de la volonté populaire alimente de façon décisive la défiance du peuple vis àvis de la représentation politique.

Emmanuel Macron se hisse à la tête dugouvernement dans ce contexte. Sa campagne vise à rassembler les électorats de droite et de gauche. Il stigmatise les faiblesses des forces politiques traditionnelles et valorise les institutions européennes, les présentant comme rempart contre le déclin national. Il décide d’affirmer cette légitimité de président aux pouvoirs « forts », propre au système de la Vème République, malgré sa faible majorité relative (24 % au 1er tour). Il affirme qu’il n’existe pas d’alternative viable à sa politique et qu’il faut lui laisser du temps pour que celle-ci porte ses fruits. Les mobilisations contre la politique néolibérale, menées au pas de charge, n’est pas de nature à le faire plier et manifeste un certain désarroi des contestataires dans les manifestations contre la loi travail, la grève des cheminots, les protestations des infirmiers et bien d’autres encore.

Au moment où les partis traditionnels s’effondrent, l’élection de l’actuel président de la République jeune, brillant, ferme et sûr de lui, incarne pour les moins sceptiques l’espoir de rassembler le peuple et de redonner un sens au régime. Certains, peu convaincus, ont tout de même laissé sa chance au chef de l’État, « Après tout, on verra bien ». Seulement un an après le début du mandat, c’est l’échec : suppression de l’Impôt de Solidarité sur la Fortune, loi travail, privatisation à l’appel, taxe sur le carburant… les inégalités qui se sont creusées drastiquement sur plusieurs décennies accélèrent leur cadence. La colère explose. Les « gilets jaunes » sont dans la rue et semblent bien décidés à y rester.

Le mouvement cristallise la crise de la représentation en se revendiquant « apolitique ». Malgré l’hétérogénéité des aspirations politiques parmi les manifestants, la revendication  d’une consultation du peuple dans les décisions gouvernementales est essentielle. Néanmoins, l’absence d’une représentation structurée après plusieurs semaines de révolte spontanée – qui a donné sa force au mouvement – commence à peser. La traduction de ce mouvement aux élections européennes du 26 mai prochain est encore incertaine. La volonté d’un rejet de la représentation politique se heurte à une volonté de faire front au président et à son parti. Il est difficile de prévoir laquelle de ces volontés prendra le dessus lors de ces élections européennes prochaines. 


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