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Alors que la procédure pénale des leaders indépendantistes suit son cours à Madrid, la détermination des Catalans ne faiblit pas. Au contraire, le bras de fer engagé par le gouvernement espagnol les pousse de plus en plus à adopter une position radicale. Les catalanistes, dont on parle peu au profit d’une vision binaire indépendantistes/unionistes, revendiquent le droit aux habitants de cette communauté autonome de plus de 7 millions de personnes à voter pour son avenir, qu’ils souhaitent l’indépendance ou non.


« En Espagne, je pense qu’il y a un tiers des personnes pour l’indépendance, un tiers totalement contre et un tiers qui, comme moi, reste coincé entre les deux. En gros, nous voulons une meilleure situation pour la Catalogne au sein de l’Espagne », confie Lali Sandiumenge, journaliste catalane qui a collaboré avec la mairie de Barcelone pour la création de la plateforme Barcelona Ciutat Refugi. La répression de Madrid face aux revendications catalanes depuis la mort de Franco n’a fait que conforter un sentiment d’injustice qui a progressivement mené au désir d’indépendance.

En 1978, une nouvelle constitution est créée et l’Espagne se divise en 17 communautés autonomes qui se considèrent comme des nations au sein d’une nation. La Catalogne est un exemple typique : les citoyens possèdent leur propre culture, avec leur propre langue à laquelle ils sont très attachés. À cette époque, il y a peu de revendications indépendantistes. C’est en 2006 que le gouvernement socialiste de Zapatero négocie l’Estatut de Catalunya. Il est voté par référendum par les Catalans, malgré une faible participation. De son côté, le Parti populaire espagnol (PP) fait appel au tribunal constitutionnel pour dénoncer un statut catalan qui va à l’encontre de la constitution espagnole. Le tribunal met plusieurs années à se prononcer, mais il donne raison en 2010 au Parti populaire, dirigé à l’époque par Mariano Rajoy et réduit considérablement l’Estatut. Cet événement constitue l’élément déclencheur : des milliers de manifestants sortent spontanément dans la rue et, un an plus tard, l’Assemblée nationale catalane (ANC) est créée. Cette association fondée en réaction de la décision du tribunal regroupe aujourd’hui 80 000 personnes. Pour les catalanistes comme Lali Sandiumenge, l’ouverture du gouvernement central au dialogue par le biais d’un vote citoyen pour l’avenir de la Catalogne constitue la seule manière d’apaiser les tensions. Sur les campus universitaires, cet avis est largement partagé : « Si l’union avec l’Espagne est votée lors d’un référendum sur l’indépendance, alors nous respecterons et passerons à autre chose. Tout ce que nous souhaitons c’est avoir la possibilité de décider », explique une étudiante.

Ada Colau, maire de Barcelone, est une figure clef du positionnement catalaniste. Élue en 2015 sous les couleurs de Barcelone en commun, une plateforme constituée essentiellement de membres issus de la société civile, et soutenue par Podemos, elle est la première femme maire de la ville. Son parcours politique au sein d’une lutte sociale, son orientation sexuelle ouvertement assumée, son statut de mère sans conjoint font d’elle un symbole de renouveau dans une Espagne encore très conservatrice. Elle se positionne ouvertement contre l’indépendance de la Catalogne. Sa formation politique qui regroupe plusieurs partis et courants est cependant elle-même divisée sur la question, ce qui la conduit à avoir une vision plus nuancée de la situation. En octobre 2017, elle s’oppose frontalement au gouvernement de Madrid qui qualifie le référendum d’illégal et organise les bureaux de vote dans les écoles. Elle se rend aux élections et vote blanc.

Ce que veulent les Catalans, selon la maire de la capitale régionale, c’est une plus grande autonomie de la Catalogne avec son propre gouvernement, un financement qui lui est propre, le respect de la langue par le gouvernement central, sans pour autant rompre les liens avec le reste de l’Espagne. Au delà de cela, c’est un dialogue démocratique avec le pouvoir centralisé de Madrid que recherchent les catalanistes. « Si le gouvernement avait respecté cela, je ne pense pas qu’il y aurait eu de problème », explique Lali Sandiumenge. Le référendum du 1er octobre 2017 a été organisé dans ce but précis et était souhaité par 80 % de la population catalane. Cette dernière s’est néanmoins vue violemment poussée dans ses retranchements par les forces de l’ordre. La violence de la répression employée par le gouvernement central et son refus de tout dialogue ne pouvait qu’alimenter une radicalisation en faveur de l’indépendance : « Je ne suis pas pour l’indépendance. Pourtant, j’ai voté en sa faveur lors du référendum. Il faut que le gouvernement se réveille », ajoute une étudiante de Barcelone.

En février 2018, Ada Colau reçoit les familles des prisonniers politiques catalans tout en arborant le petit ruban jaune, signe d’indignation et de soutien envers les détenus dont sont recouvertes les rues catalanes. Elle affirme que ce geste n’est pas profondément indépendantiste mais bien un geste « en faveur des droits humains ».

Les douze prisonniers politiques, en attente du jugement depuis le 12 février dernier, encourent sept à vingt-cinq ans de prisons pour avoir joué un rôle clef dans l’organisation du référendum d’autodétermination du 1er octobre 2017. Ada Colau, bien qu’elle ne cautionne pas les décisions prises par les leaders indépendantistes et celles du précédent gouvernement catalan, s’est empressée d’écrire au président de la Commission européenne Jean-Claude Juncker, au président du Parlement européen Antonio Tajani et au président du Conseil européen Donald Tusk afin d’exprimer son inquiétude à l’égard du jugement. Selon ses mots, ce procès en cours relèverait d’un « désastre politique ». La maire de Barcelone dénonce des « accusations complètement disproportionnées » pour des accusés qui n’ont jamais appelé à la violence, ainsi qu’une violation des droits des prisonniers politiques qui ne peuvent préparer une défense efficace en raison de leur incarcération provisoire.

Parmi eux Jordí Sanchez et Jordí Cuixart, respectivement présidents des organisations civiles pro-indépendance ANC et Omnium Cultural risquent jusqu’à 17 ans de prison pour sédition. Les deux hommes sont un emblème de la lutte indépendantiste. L’organisation Omnium Cultural a été créée pendant les années de la dictature franquiste comme outil de résistance. Les « deux Jordí » ont été placés en détention provisoire le 16 octobre 2017 et ne peuvent effectivement de ce fait organiser leur défense de manière efficace. Ils sont aujourd’hui accusés d’avoir organisé les manifestations du 20 et 21 septembre 2017 lors desquelles les manifestants ont tenté d’entraver des perquisitions de plusieurs bâtiments gouvernementaux qui avaient pour but d’empêcher la tenue du référendum. Les deux hommes sont issus de la société civile et ne répondent pas au titre d’hommes politiques à proprement parler. Ils ont néanmoins obtenu le titre de prisonniers politiques. À eux deux, ils incarnent le désir d’indépendance d’une Catalogne qui garde en mémoire son histoire, sur les dures années de répression de l’époque franquiste et qui exige de pouvoir préserver une culture et une langue trop souvent mises au rabais : « Je n’ai pas vécu les années de dictature. Pourtant je les sens très présentes chez mes grands-parents et mes parents. Ça fait partie de mon histoire et j’en vois encore les marques aujourd’hui », précise une autre étudiante.

Ada Colau, dans les lettres qu’elle adresse aux présidents européens, s’inquiète également du rôle que joue le parti d’extrême-droite Vox dans le jugement. Le parti s’est affiché comme représentant de l’accusation populaire. Le système juridique espagnol permet en effet à quiconque de participer à un procès en tant que partie plaignante dans les affaires d’intérêt public. Le point phare du programme de Vox n’étant autre que « suspendre l’autonomie de la Catalogne jusqu’à la défaite des putschistes », Ada Colau a dénoncé une manœuvre politique de la part du parti d’extrême-droite dans le but d’obtenir plus de visibilité et de remporter plus de gains électoraux. La stratégie de Vox d’utiliser la situation en Catalogne a jusqu’à présent fonctionné. Le parti a récemment fait son entrée aux Cortes lors des dernières élections générales. Ceci consolide la frustration des Catalans et conduit progressivement à une polarisation, d’abord entre Catalans et Espagnols, puis au sein de la lutte catalane : « Ce jugement s’ajoute à la liste des arguments du divorce entre les indépendantistes et l’Espagne. Il finit par rallier ceux qui sont dans l’entre deux [les catalanistes] à la cause indépendantiste. Ils ne sont pas forcément tous indépendantistes mais ils ont de moins en moins confiance dans les institutions espagnoles, notamment à cause du procès » explique Fabien Palem, journaliste spécialiste de la Catalogne. Les Catalans sont petit à petit contraints de choisir leur camp, et celui de l’indépendance se renforce.

Le positionnement des catalanistes permet de déconstruire cette vision réductrice d’une dichotomie indépendantiste et unioniste et de poser les questions fondamentales du conflit catalan. La constitution espagnole actuelle a été approuvée seulement trois ans après la mort de Franco, dans une Espagne encore traumatisée par les années de dictature. Pour la population catalane, les incriminations et les peines encourues par les leaders indépendantistes lors du procès en cours constituent une marque insupportable du franquisme qui perdure dans le système judiciaire espagnol. L’excuse de l’illégalité constitutionnelle de la tenue d’un référendum, avancée en permanence par le gouvernement central, alimente le ressentiment des Catalans qui souhaiteraient réformer cette constitution. Le dialogue semble bloqué par le bras de fer engagé par Madrid. À travers le conflit catalan, c’est l’histoire de toute l’Espagne qui resurgit et fragilise l’appareil politique. L’obstination à penser la situation catalane de manière binaire ne peut que mener à une polarisation toujours plus importante et engendrer une escalade des tensions. En ce sens, les catalanistes apportent des clefs fondamentales pour comprendre cette situation complexe et proposent des éléments de réponse pour engager la résolution du problème.

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