Yasmina Reza et Jérôme Deschamps, Dans la luge d'Arthur Schopenhauer. © PASCAL VICTOR / ARTCOMPRESS
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Sur la mise en scène de Frédéric Bélier-Garcia, directeur du théâtre Le Quai, centre dramatique national des Pays de la Loire, Yasmina Reza est en scène à Angers pour la nouvelle création de sa pièce Dans la luge d’Arthur Schopenhauer. C’est une équipe qui marche, puisqu’ils avaient déjà monté la pièce en octobre 2006 au Théâtre Ouvert. Douze ans plus tard, l’histoire est toujours aussi pertinente, avec des personnages à la fois déprimés, désabusés, drôles, qui philosophent sur les petits riens du quotidien. Vous pouvez aller les voir à La Scala de Paris jusqu’au 24 novembre.

C’est une Yasmina Reza irritée qui entre en scène. Yasmina ou plutôt Nadine Chipman, le personnage qu’elle interprète. Un paquet de Bretzel à la main, elle déambule sur scène juchée sur ses hauts talons, et se plaint des manies de son mari. C’est bien simple, elle ne supporte plus la façon dont il pèle son orange, sa robe de chambre toute rabougrie et ses pantoufles qui traduisent un laisser-aller. Son mari, Ariel (André Marcon), ancien universitaire de philosophie et adepte de Spinoza, n’a plus sa verve d’antan. Il voit la vie en noir : « Je suis en luge vers la mort, docteur. Tel que vous me voyez. Dans la luge de mon ami Arthur Schopenhauer. » Lui qui adorait Spinoza ne peut désormais plus le « saquer ». Il oscille entre chagrin et ennui, et adopte ainsi une posture pessimiste et schopenhauerienne.

Nadine et Ariel Chipman sont accompagnés de Serge Othon Weil (Jérôme Deschamps) l’ami de toujours, et de la psychiatre (Christèle Tual) qui se voit l’oreille attentive des petites frasques du couple. Les duos se succèdent sur scène, avec à chaque fois un personnage qui livre ses pensées souvent anecdotiques ou qui se plaint d’une situation commune que chacun a pu expérimenter une fois dans sa vie. On assiste davantage à des monologues qu’à des dialogues, les personnages s’épanchent sur les petits détails qui crispent, avec pour thème de fond le temps qui passe.

Le temps qui passe : des enjeux différents pour les hommes et les femmes

Le thème du temps qui passe n’est pas abordé de la même manière par les deux sexes. On sent d’ailleurs que le metteur en scène joue sur cette différence, avec d’abord le physique des personnages. On a d’un côté des femmes ultra-féminines, sveltes, en talons, qui se maquillent, et qui ont l’air d’être en guerre avec le temps. De l’autre on a des hommes paraissant plus âgés, ventripotents, en robe de chambre et savates (pour Ariel). Leurs discours traduisent une approche différente du tempus fugit.

Dans une scène assez drôle, Serge Othon Weil parle de sa sexualité et semble accepter le fait qu’elle ne soit plus aussi débordante qu’avant. La psychiatre, qui se prête également au jeu, s’énerve au contraire au sujet d’une vieille femme qui par sa lenteur et son encombrement l’empêche de la dépasser sur le trottoir. Elle s’attarde d’ailleurs sur les caractéristiques physiques de celle-ci et particulièrement sur sa vieillesse, comme s’il y avait de sa part le refus de s’imaginer à son tour vieille dame.

Dans les deux cas, il émane des personnages une angoisse. La vie défile, l’être aimé qui paraissait parfait devient maintenant l’objet de nos exaspérations : « La vie conjugale nous a tués, comme elle tue tout le monde, et ce n’est pas la philosophie croyez-moi qui vous donne un coup de main dans la vie conjugale. ». Le temps abîme les chairs et les cœurs, mais ne tue pas le réel amour.

Pièce sur l’insignifiance : que doit-on retenir ?

Le propos de la pièce n’a pas la prétention de nous émouvoir ou de nous exalter. Au contraire, on nous parle de l’anecdotique, de l’insignifiant, des petits riens du quotidien. On nous donne à voir des personnages agacés, qui déblatèrent sur leur situation, des instants, ou le sens de la vie. Il suinte un pessimisme qui embarque le spectateur dans une déprime collective, illustrée par la phrase de Bismarck : « La trace que nous laissons est celle de la poussière sur la roue du chariot. »

Enfin saluons le talent de ce quatuor d’acteurs formidables, la justesse de l’interprétation parsemée d’humour burlesque, la sobriété du décor et de la mise en scène. Et l’on sort questionné: faut-il vivre dans un monde théorique et optimiste ou bien être lucide sur notre destin et dévaler la pente aux côtés de Schopenhauer ?

Anna Geslin.

 

 


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