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Les chroniques du sous-sol, épisode 1. Dans ce premier épisode, Nikita S. pénètre dans le monde de l’info télé, après en avoir rêvé pendant des années. Au fil des rencontres et des reportages, les désillusions s’empilent. 


Ça a commencé comme ça. Le nez planté devant ce grand immeuble tout en verre, vide et froid. À l’entrée, un agent de sécurité patientait dans la fraîcheur d’un décembre ; il se frottait les mains, le regard invariablement distrait. Les rues de ce quartier de bureaux étaient envahies par des passants pressés et stressants, les bras bardés de cadeaux. Les vacances arrivaient, je n’allais pas quitter Paris de la quinzaine mais pour moi Noël était tombé en avance.

L’agent, engoncé dans sa doudoune trop grande, s’est avancé. Il n’a pas eu le temps de me demander de lui présenter mon sac ou d’ouvrir ma veste, je l’ai coupé, avec une pointe de fierté ; « je travaille ici, c’est mon premier jour. » Il m’a laissé passer. J’ai pu badger. Deux fois même. La première n’était pas passée. Putain ! Ça y est ! J’avais enfin un pied dans ce foutu quatrième pouvoir. J’avais rêvé ce moment depuis un bail ; petit déjà, je crois. Posté comme un idiot dans le hall d’une grande chaîne de télé, je regardais les quatre ascenseurs qui ouvraient leurs ventres à intervalle régulier, pour déverser des costumés par paquets. Je les regardais avec envie, eux qui badgaient tous les jours.

Huit ans sont passés et je suis sûr d’un truc : le cadeau avait un arrière goût de cyanure. À peine entré dans la caste de « ceux qui badgent », la vision se trouble et double : marche ou crève, ou sa jumelle, plus violente, plus cruelle, plus mesquine, laisse-toi marcher dessus ou crève.

Une servitude volontaire

Alors, certes, ma crédulité m’incombe en grande partie. Je suis arrivé la tête chargée de fantasmes et je me suis efforcé de leur faire correspondre une vérité qui n’avait manifestement jamais été là, du moins telle que je me la figurais. J’étais venu chercher des chevaliers blancs, prospecteurs de vérité ; tout ce qu’il en restait c’étaient les œillères. Chacun était affairé à conserver et faire prospérer ses petits acquis, loin, très loin de chasser de grands idéaux comme je l’avais imaginé avant d’entrer dans Troie.

C’est là l’une des plus belles réussites du marché, une fois installé il n’a nul besoin de se battre pour perdurer. Pareils à des mouches, les pattes engluées dans sa toile, la cage se referme. Bientôt, on l’appellera maison. Un modèle pérenne, c’est bien peu de choses. Sa survie est assurée par son double aspect : tentaculaire et individuel à la fois.

Chacun y voit le bout de son nez, le but de sa vie et pourtant, dans le même mouvement, il englobe tout le reste. À échelle d’homme, en découle une réaction en chaîne(s) : chacun – toi, lui, moi – protège et dorlote d’une main son supérieur pour mieux maintenir la tête du type qui arrive en dessous avec la seconde. La servitude volontaire de La Boétie. Le monde des médias en est un formidable théâtre.

Contacte lui. Il connaît les médias par coeur. En creux, ça voulait dire qu’on l’avait déjà entendu à toutes les sauces, et puis qu’il était dispo, tout le temps prêt pour faire un son, et d’ailleurs le rédac chef avait son numéro et donc ça irait plus vite.

Le reportage-pizza

Ici, le journaliste – pigiste ou débutant – veut être rappelé. S’il n’est pas trop con ou suicidaire, il propose des sujets sans risques. Pas de casse pour l’employeur, rien ne bouge, prends ta paye et tire-toi. Il y a quelques années, j’ai pas mal bossé pour une chaîne d’info en continu, le hard news, l’info, la vraie. Les sujets durent une minute trente – que saurait-on dire en 1 min 30 , sinon appuyer l’idée déjà communément admise ? Trop souvent, je suis parti en reportage sachant très bien ce qu’il fallait que je ramène du terrain. Le reportage-pizza, décrit et décrié par l’ancien journaliste de la Marseillaise, prix Albert Londres 2015, Philippe Pujol. Un peu de pepperoni, des anchois et la sauce piquante pour faire revenir au prochain numéro. Au début, les rédac chefs traçaient la voie. Contacte lui. Il connaît les médias par coeur. En creux, ça voulait dire qu’on l’avait déjà entendu à toutes les sauces, et puis qu’il était dispo, tout le temps prêt pour faire un son, et d’ailleurs le rédac chef avait son numéro et donc ça irait plus vite.

Alors, les mêmes chiens de garde continuent d’aboyer, du même jappement monocorde depuis une ou deux décennies, un demi-siècle pour les plus téméraires. On les a tellement vus que, bien vite, le réflexe supplante la pensée. Le rédac chef ne commande plus, on connaît la recette. Et puis, on l’a vu, on a de l’aide en cuisine, puisqu’il connaît les médias par cœur. Autrement dit  : lui aussi est bon pizzaiolo. Le terme qui circule dans les rédactions pour les reconnaître est d’ailleurs assez glaçant : les bons clients. Je n’y ai pas dérogé, je leur ai tendu le micro.

À chaque étage, la crainte que le plancher ne lâche maintient l’édifice sur pied. Je n’en suis pas exempt, j’ai les mains prises dans la même roue que tous les autres. Elle tourne invariablement dans le même sens. Je ne sais pas l’arrêter et la seule possibilité qu’elle règne encore longtemps m’a fait signer ce texte schizophrène sous pseudonyme.

Une schizophrénie générationnelle. (…) On n’a pas connu le Mur, Georges Marchais n’a pris vie que le temps d’une vidéo INA et Michel Drucker était déjà vieux quand on était petits. On a grandi sans alternative. Trouver une place sur le marché pour horizon.

Une schizophrénie générationnelle. On débarque chaque année par milliers, la tête à nos rêves arrimée. La génération Y qu’ils disent. On n’a pas connu le Mur, Georges Marchais n’a pris vie que le temps d’une vidéo INA et Michel Drucker était déjà vieux quand on était petits. On a grandi sans alternative. Trouver une place sur le marché pour horizon. Il faut se préparer nous a-t on répété. Cela allait de soi, parents, amis des parents, parents des amis, professeurs. Ce n’est pas l’alternative qu’on nous a refusé, c’est son idée même. Nos rêves d’adolescents se sont confondus avec le projet global. La gloire des uns, l’argent des autres. Mais il y a toujours ce loup tapi au creux de mon ventre. Il hurle, je le laisse en sourdine et feins de l’ignorer. Un autre monde est possible, me crie-t-il, étouffé. Je le tais, car il le faut.

La part d’ombre

Mais il prend de plus en plus de place et depuis plusieurs mois, je n’entends plus seulement le mien, il veut rejoindre la meute du dehors. Dans son roman d’anticipation, La Vérité Avant-Dernière, paru en 1964, l’écrivain américain Philip K. Dick évoque une population frappée par une épidémie et qui, des années durant, est contrainte de vivre sous terre. Les conditions y sont dantesques mais, jour après jour, les nouvelles de l’extérieur inondent les galeries et matraquent leur vérité glaçante, paralysante ; là-haut, la guerre civile refroidit les survivants, un à un. Les années passent ; des années de famine, de survie, d’indignité. Un jour, qui n’avait rien de différent d’un autre a priori, une rumeur envahit la galerie dans un grand frisson. Au-dessus, la guerre est finie depuis longtemps. Une poignée de puissants, contrôlant les réseaux médiatiques, se sont arrangés pour maintenir la peur. Bernés pendant des milliers de jours quand quelques un jouissaient d’un monde pour eux seuls, ils prennent la surface d’assaut. On imagine avec quelle rage.

Alors bien sûr, Paris en 2018 n’est pas le New York de K. Dick, mais cette leçon subsiste : à tenir les fiertés des hommes trop loin du soleil, on nourrit leur part d’ombre.

Nikita S.

 

 


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