©Frédéric BISSON
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Les chroniques du sous-sol, épisode 2. Dans ce second volet, Nikita S se heurte aux inamovibles postures des « cools ». Ils écoutent le vent tourner et, chaque fois, se placent  de façon à l’avoir dans le dos. Gare à ceux qui se tiennent en face. 


Un mardi après-midi. L’air de l’open-space est vicié et cela n’a rien à voir avec ce ciel d’avril chargé de nuages noirs et menaçants. Une voix monte du bureau de droite. Une voix assurée, tranchante, de celles qui savent que le vent souffle dans leur dos.

“On ne devrait même pas donner le droit de vote à ces gens. Incroyable d’avoir les yeux fermés à ce point.”  Ces gens : comprendre ceux qui ont voté Mélenchon. Moi, les partisans de la première heure ou les désillusionnés qui rêvent l’égalité. Le même sac pour tous.

Deux jours avant, le chef de file des Insoumis, saturé de rancœur après sa défaite d’un cheveu au premier tour de la présidentielle, a refusé de choisir entre Le Pen et Macron.

À cette période, je travaillais dans une boite de production. Pour la faire courte, un sous traitant qui fabrique des émissions pour les chaînes de télévision. Bonne ambiance, parisian-friendly et profession de foi pour la salade de Quinoa, le must-have. Je suis toujours en peine pour m’adapter à cette atmosphère de bienveillance surjouée.

Souvent, j’apparais comme froid(e) et distant(e). Il n’y a là aucun vice, je suis méfiant(e) de nature (ou peut-être de raison) et, à la machine à café, leurs indécrochables sourires crachent plus de venin que mon regard fermé.

La voix a poursuivi : “Ce sont des fous dangereux, et ils vont tous nous faire plonger. C’est la démocratie qui est en jeu”. Pendant qu’elle parlait, ses doigts brisaient mécaniquement des carreaux de chocolat Ethiquables qu’elle s’envoyait un à un dans le gosier. Des copeaux (caramel beurre salé, noix de pécan) venaient s’écraser à intervalle régulier sur son écharpe de toile Desigual. Au choix, vert fluo, bleu pastel, rouge cerise-griotte.

Elle porte la voix, c’est qu’elle a toujours su épouser le vent. Pas celui de la révolte, évidemment. Installée depuis des années dans la rédac, cdisée, inamovible bien qu’immobile. Derrière son écran, elle pousse des gueulantes pour embrasser les causes communes. Une voix qui porte, pour dire bien peu. Royal en 2007, Hollande 2012 et léger virage mais toujours la même route : Macron 2017.

Girouette et symbole de la “bourgeoisie cool”, chère au réalisateur-écrivain-chanteurdepunk François Bégaudeau, qu’il dépeignait sur l’antenne de France Culture. « Après-guerre, tout un pan de la bourgeoisie a accédé à ce que j’appelle le « cool ». Il peut aller du centre-gauche au centre-droit, on est dans cet espace-là. Ça irait du journaliste des Inrocks, peut-être même de son lecteur assidu, à ce qu’était le jeune giscardien dans les années 1970, qui serait la garde rapprochée de Macron. »

Ce printemps 2017 entre deux-tours, les « cools » sont montés dans les tours.« Mon bourgeois à moi n’est pas le bourgeois de Flaubert, tout en sachant que le fond est le même. Quand la bourgeoisie cool est apeurée, dès qu’elle se sent menacée dans ses intérêts, alors elle se ‘décoolifie’ ». J’ai vite compris mon isolement. Chez les techniciens, la production, les documentalistes, pléthore de Mélenchon. Mais du côté des journalistes, j’étais seul. Un autre peut être, je ne suis plus sûr. Bref, un désert, suffisamment vide et aride pour assécher mes arguments.

Ma révolte individuelle, celle des urnes – nourrie par des milliers d’injustices, autant de petits riens qui sont Tout – m’a transformé à leurs yeux comme un Insoumis, porte-parole et représentant de tous les autres.

Dès le premier tour, Macron leur est apparu comme un Messie. À les entendre, bien sûr, il n’allait pas changer le monde, mais son souffle caressait déjà leur nuque. Les mêmes arguments qu’on retrouvait en Une de toute la presse française, pendant les trois mois qui ont précédé l’élection présidentielle. Il est intéressant de voir combien les médias ont été honnêtes. Leur cœur battait Macron. Le Quatrième pouvoir comme béquille des trois autres, au plus profond.

Ma révolte individuelle, celle des urnes – nourrie par des milliers d’injustices, autant de petits riens qui sont Tout – m’a transformé à leurs yeux comme un Insoumis, porte-parole et représentant de tous les autres. Dans le fond, ils se trompaient de cible. J’étais comme eux.

J’avais baigné(e) dans cette culture de la gauche ronronnante ; le capitalisme oui, mais avec des sourires et des petites attentions. Une main caresse pendant que l’autre bat. En 2002, j’ai connu mon premier souvenir de rue. Comme c’était didactique pour un enfant ! Les bons, les conscients, nous, contre Le Pen père et ses méchants. Un million de personnes dans les avenues. Un enjeu simple, une position facile et qui ne demandait, au fond, que peu d’implication. Les anglais ont une expression dédiée et, dans le genre, personne ne fait mieux : the lesser of two evils. Devant l’urne, choisir le diable le plus avenant. Je m’y retrouvais. J’ai voté Macron au second tour, sans honte, résigné.

Pourtant, ces deux semaines entre deux-tours ont façonné mon identité citoyenne. Mon identité meurtrière. Acculé(e) et pointé(e) du doigt, Amin Maalouf (et l’Homme en général) se raccroche sur cette identité décriée. Elle devient sa bannière, son port et bientôt sa vie.

D’accoutumée, en matière de débat, je me range facilement derrière l’avis du dernier à avoir assumé sa parole. Et le pire, c’est que je suis souvent convaincu(e) par ce qui a été dit. Mais cette fois-ci, quelque chose a changé. J’étais le singe étrange et évidemment, leurs yeux me criaient combien je n’y connaissais rien. Trop jeune, tu comprendras. Ils me jetaient leurs certitudes vides de sens au visage. Ne pas bouger, pour ne pas risquer PLUS GRAVE et continuer, tout ce temps, à regarder l’humain loin, très loin, tout au bout de la lorgnette. Mais ça ne collait pas.

François Bégaudeau : « Le discours de cette bourgeoisie repose sur du vent parce qu’il a pour but de falsifier. Il faut falsifier l’existant parce que l’existant, s’il était nommé comme tel, serait à charge contre l’existant. Quand un bourgeois vous parle de mérite, c’était la pierre d’angle de l’entreprise révolutionnaire de la bourgeoisie au XVIIIe siècle contre les aristocrates qui étaient des nantis. »

Je ne travaille plus là bas aujourd’hui. Mais nul doute que le fluo des gilets jaunes a remplacé le rouge des Insoumis dans leur musée des horreurs.

 

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