En Argentine, Amazon remplacé par une plateforme publique ?

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© Aymeric Chouquet pour LVSL

Qu’est-ce qui empêcherait qu’un acteur public mette en relation des producteurs et des consommateurs à travers le travail de fonctionnaires ? Dans l’absolu, rien. Mais empiriquement, la concurrence des plateformes déjà existantes comme Amazon et Alibaba est redoutable. Déjà doté de sa propre multinationale du e-commerce, l’Argentine tente désormais de bâtir une alternative publique, voire des plateformes locales, face au géant américain Amazon. Mais la confrontation est inéluctable.

Depuis la mise en place des mesures sanitaires dans la plupart des pays touchés par la pandémie, les géants de la vente en ligne ont connu une accélération exponentielle de leur développement, se muant en mastodontes de la distribution. Le principe est simple : remplacer les intermédiaires traditionnels entre le producteur et le consommateur qui, sans avoir à se déplacer, accède en théorie à des produits similaires qu’en magasin à un prix inférieur. Ainsi, si l’on dissèque le prix d’une marchandise juste avant de devenir un objet de consommation courante aux mains d’un ménage français, la part qui venait rémunérer le commerçant au détail, mais aussi probablement son grossiste, vient rémunérer directement Amazon. Cette croissance engendre des effets de réseau, qui, en retour, viennent renforcer la plateforme en question. Le principe est simple : plus le réseau est étendu et plus les agents économiques, vendeurs ou acheteurs, ont intérêt à l’intégrer, donc le réseau s’étend davantage. Prenons l’exemple d’un smartphone. Si seulement une poignée d’individus à travers la planète en possèdent un, alors il n’y a pas un grand intérêt à en faire partie car il n’y a pas grand monde à joindre par cette voie-là. Au contraire, si la grande majorité de la population en utilise, s’en passer devient très difficile.

Si l’on applique cette logique à Amazon, on comprend bien que, puisque de nombreux consommateurs s’y trouvent, les offreurs ont intérêt à vendre leurs marchandises sur la plateforme en ligne, y compris s’ils doivent moyenner une commission. De leur côté, les consommateurs sont attirés par une offre diversifiée, des prix parfois plus bas et la possibilité de ne pas se déplacer hors de chez eux. La boucle est bouclée, l’entreprise peut désormais croître au rythme de ses capacités de stockage et de distribution et, bien entendu, au prix d’une exploitation particulièrement violente de ses salariés.

Dès lors, de la même manière que Twitter peut annuler la vie politique d’un candidat en un seul clic et que Google peut invisibiliser un média dans ses référencements, Amazon, de par cette dynamique, devient peu à peu l’acteur incontournable de la circulation de biens non pas dans une seule économie – situation déjà rêvée par la bourgeoisie de n’importe quel pays périphérique au moment de mener un putch par exemple [1] – mais de la plupart des économies dites avancées.

En Argentine, Amazon face à une concurrence privée et publique

Si Amazon semble régner sans partage en France, les parts de marché de la vente en ligne argentine sont colonisées par le géant latino-américain Mercado Libre. Ce dernier y concentre la moitié du marché et ses profits ne cessent de croître. Ainsi, tandis que la région enregistrait une récession de 8,1%, les bénéfices de Mercado Libre ont bondi de 45% au premier semestre de l’année 2020. Aujourd’hui présente dans dix-huit pays, cette multinationale basée à Buenos Aires est désormais une alternative régionale à l’hégémonie d’Amazon, tout comme peut l’être Alibaba en Chine. Toutefois, comme ses concurrents, ce mastodonte n’est pas exempt de scandales en matière de respect des droits des travailleurs, du droit à la concurrence ou encore de protection des données des consommateurs.

Si des capitaux privés peuvent simplement mettre en relation des producteurs, des consommateurs, des travailleurs du transport et ceux qui gèrent les stocks dans des entrepôts, alors pourquoi la puissance publique en serait-elle incapable ? En réalité, non seulement l’État en est capable, mais, en plus, il ne peut que mieux faire. Dotée d’un pouvoir de coordination dont le privé dispose rarement et libérée de l’impératif de satisfaire des actionnaires sur le court terme, une entreprise publique peut se permettre de ne pas maximiser ses profits pour, au contraire, maximiser les salaires ou la couverture du service, et par conséquent les externalités positives [2]. Le cas des réseaux ferroviaires en constitue un très bon exemple dans la mesure où aucune entreprise privée ne trouverait suffisamment rentable d’investir dans la construction de chemins de fer sur tout le territoire, notamment dans des zones non rentables du point de vue du secteur privé.

Correos Compras, l’Amazon public argentin

Fort de cette logique, le gouvernement argentin a mis en place Correos Compras. Cette entreprise publique a pour objectif principal de mettre en relation des producteurs et des consommateurs, mais aussi de créer des emplois de qualité correctement rémunérés. Les marges de manœuvre pour réaliser ces objectifs sont d’autant plus importantes qu’il n’y a aucun actionnaire à rémunérer.

La ponction qu’effectuent les détenteurs du capital dans les entreprises privées est dans ce cas inexistante, et ce « manque à perdre » peut être redistribué non seulement entre les salariés mais aussi entre les offreurs adhérents et les consommateurs. Autrement dit, du côté de l’offre, Correos Compras permet de meilleurs revenus dans la mesure où la commission à payer est moins élevée que chez ses concurrents privés. Du côté de la demande, les produits sont plus accessibles en termes de prix, dès lors que les frais de transport sont également plus faibles, tandis que les travailleurs de l’entreprise publique sont mieux rémunérés et jouissent d’un emploi stable et formel contrairement à leurs homologues tertiarisés. De plus, Correos Compras permet d’accéder aux gammes de produits à prix contrôlés par différents programmes gouvernementaux, afin de favoriser l’accès à la consommation de biens et services essentiels pour les classes populaires.

Cet écosystème d’incitations permet d’attirer producteurs et consommateurs vers Correos Compras, ce qui constitue de fait le début de la mise en place d’un effet de réseau : dès lors qu’un premier circuit d’échanges se constitue, il devient intéressant pour les nouveaux entrants de l’intégrer. D’autre part, une fois que l’entreprise publique gagne des parts de marché sur ses homologues privés, se mettent en place des externalités positives qui profitent à d’amples secteurs de l’économie, notamment à travers la réactivation de la production intérieure commandée par la création d’emplois de qualité et les salaires qui vont avec. 

A Rosario, le e-commerce local

Si le système politique argentin peut être considéré comme fédéraliste, Buenos Aires jouit tout de même d’une forte concentration des pouvoirs et des ressources. Dès lors, les provinces fédérées disposent d’une autonomie relativement importante mais demeurent soumises à des contraintes budgétaires en grande partie déterminées par l’administration centrale.

Cette ambivalence pousse la province de Rosario, située au nord-ouest de la capitale, à emboîter le pas à Correos Compras. Le conseil municipal de Rosario a ainsi validé en 2020 un projet nommé Mercado Justo (« marché juste ») qui cherche à concurrencer Mercado Libre, selon la même logique que Correos Compras.

Cette fois-ci c’est l’échelle locale qui est visée, avec le pari sous-jacent que les flux de de valeur circuleront dans la ville de Rosario et aux alentours, en raison des avantages que trouvent les producteurs et les consommateurs en termes de prix, plutôt que de se diriger vers le marché des changes argentin avant de se loger dans des produits dérivés nord-américains. En effet, si le revenu d’un agent augmente, il constituera une demande supplémentaire pour un autre offreur. Cela correspond à l’une des règles fondamentales en économie selon laquelle les dépenses des uns sont les revenus des autres.

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Malgré l’enthousiasme que peuvent susciter ces initiatives, a fortiori si elles fleurissent au sein d’un pays périphérique en crise et dominé dans les relations internationales d’échange, de nombreuses limites subsistent et doivent nous pousser à nous questionner de manière critique. En effet, il paraît peu probable que des firmes surpuissantes telles qu’Amazon et Mercado Libre acceptent sans réticences une concurrence publique, dans la mesure où elles n’ont jamais eu l’intention de se plier à une concurrence privée. De plus, ce type de marché tend à devenir monopolistique dans la mesure où les effets de réseau impliquent des rendements d’échelle croissants, ce qui est incompatible avec l’existence d’un équilibre concurrentiel. Par conséquent, si ces firmes capitalistes vont nécessairement s’opposer par tous les moyens à ce genre d’initiatives publiques, pourquoi la puissance publique devrait-elle se limiter à tenter de remplacer les plateformes privées en ne mobilisant que des mécanismes d’incitation individuelle ? Qu’est-ce qui l’empêcherait d’user de tous ses pouvoirs économiques et réglementaires pour imposer un « Amazon public » ?

La réponse à cette question se trouve probablement dans une lecture adéquate du rapport de force entre les différents secteurs socio-économiques à intérêts divergents qui structurent la société d’un pays qui a subi presque dix coups d’État lors du siècle passé. En d’autres termes, si la puissance publique ne peut aller au-delà, c’est probablement parce que la marge de manœuvre du gouvernement d’Alberto Fernandez (Frente de Todos, gauche péroniste) demeure très faible. Si l’avenir de Correos Compras ou de Mercado Justo demeure donc incertain, ces plateformes ouvrent cependant le débat sur la capacité de l’État à remplacer, en mieux les plateformes privées. Et si la France s’en inspirait ?

Notes :

[1] L’exemple le plus emblématique reste celui de la grève des camionneurs financée par la CIA en 1973 au Chili dans le but de paralyser l’économie du pays, de déstabiliser le gouvernement et de préparer le terrain pour le coup d’État de Pinochet.

[2] Une externalité peut être définie comme une interaction entre deux ou plusieurs agents économiques ne passant pas par le marché. Elles peuvent être positives ou négatives. Par exemple, si un apiculteur s’installe à côté d’un producteur d’oranges, les abeilles butineront les fleurs d’oranger et les polliniseront par la même occasion, ce qui augmentera également la production de miel. Il n’y a aucun échange marchand entre l’apiculteur et le producteur d’oranges mais pourtant, du seul fait de leur proximité, leurs productions respectives se voient augmentées. Il s’agit là d’une externalité positive. D’autre part, si un tanneur s’installe sur un cours d’eau en amont d’un pêcheur, alors la pollution qu’il déversera dans ce même cours d’eau aura une incidence négative sur la production du pêcheur. Dans ce cas de figure l’externalité est négative. Dans le cas de Correos Compras, les externalités sont positives car la seule existence de cette entreprise publique constitue un boost de demande pour toutes celles qui interagissent avec elle, directement à travers la plateforme ou indirectement si ces entreprises bénéficient d’une demande issue des revenus tirés de l’échange que permet la plateforme.