© A. Cortes, Sopitas
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Se acabo la zánganeria (« nous allons cesser de bourdonner »). C’est par ces mots que le président équatorien Lenín Moreno a décrété la fin d’une politique de subvention du pétrole et de l’essence qui bénéficiait aux classes populaires depuis quarante ans. Zánganos (qui signifie « bourdon », mais aussi « paresseux ») est un terme usité au sein des franges les plus aisées de la population pour désigner les travailleurs et les Équatoriens pauvres et suggérer leur faiblesse d’esprit ou leur manque d’éducation. L’insulte a fait mouche au point que les opposants à Lenín Moreno ont fini par en faire un étendard, et désigner leur mouvement comme étant une « révolution des bourdons ». Il encourt une répression sévère de la part de l’État équatorien. Par Denis Rogatyuk.


Une série de manifestations de masse a fait suite à cette mesure de choc, alors qu’un nouveau programme de réformes néolibérales est annoncé par le gouvernement de Lenín Moreno pour satisfaire aux exigences du Fonds monétaire international (FMI). Cette explosion de protestations a été causée par une annonce effectuée le premier octobre par le gouvernement dévoilant une série de mesures économiques destinées à réduire les dépenses publiques « dilapidatrices » et à mettre le budget à l’équilibre. L’élimination complète des subventions à la consommation d’essence, en place depuis les années 1970, a constitué la mesure la plus controversée ; elle a entraîné l’augmentation de 123 % du prix du diesel et la hausse similaire des prix des autres carburants. Le programme annoncé par le président inclut une baisse des salaires de la fonction publique de 20 % et un plan visant à privatiser les retraites et flexibiliser le code du travail équatorien. 

Prévoyant la probabilité et l’ampleur des protestations dirigées contre son gouvernement, Lenín Moreno a décrété un « État d’urgence national » et a procédé au déploiement de la police et de l’armée pour sécuriser la capitale Quito ainsi que points stratégiques du pays. Parmi les forces politiques les plus visibles que l’on trouve à la tête du mouvement, le Mouvement pour la Révolution citoyenne de Rafael Correa, ainsi qu’un certain nombre de mouvements sociaux et de syndicats : le Front uni des Travailleurs et la puissante organisation indigène CONAIE [Lire ici l’entretien du Vent Se Lève avec Rafael Correa]. Il faut ajouter à cela les syndicats des transports et les associations de conducteurs de taxis, qui ont annoncé leur soutien à la grève du 3 octobre, paralysant l’activité de plusieurs villes majeures, comme Quito et Cuenca. La province de Pichincha est devenue l’épicentre de la protestation populaire, avec plus de 10.000 grévistes et manifestants. Bien que les syndicats des transports aient suspendu leurs actions le 5 novembre, les actions des autres organisations – en particulier les organisations indigènes – n’ont connu aucun signe d’essoufflement. Les manifestations ont au contraire pris l’ampleur de véritables insurrections ce mardi 9 octobre lorsque des protestataires ont brièvement pénétré de force dans le Parlement équatorien.

L’état d’urgence lui-même a encouru les critiques du Mouvement de la Révolution citoyenne, qui portent sur son inconstitutionnalité, son absence de paramètres spécifiques concernant sa proportionnalité, sa légalité, son extension temporelle et territoriale, ainsi que sa rationalité (des critères inscrits dans la Constitution pour mettre en place l’état d’urgence). Il est largement considéré comme un moyen de prévenir des soulèvements massifs dans les principales villes du pays, semblables à celles qui ont renversé les gouvernements de Jamil Mahuad en 2002 et de Lucio Gutiérez en 2005. Ce sont 350 Équatoriens qui ont été arrêtés depuis le début des protestations le 2 octobre, tandis que vingt d’entre eux ont été blessés et que l’un d’entre eux a succombé. À Caymabe, ville de Pichincha, des témoignages font état de l’usage de balles réelles contre les manifestants. 

La suppression des subventions à l’essence n’a fait qu’ajouter de la braise à un mécontentement populaire incandescent qui n’a cessé de s’étendre depuis le tournant néolibéral du mandat de Lenín Moreno et sa répression autoritaire des mouvements de protestation. Lenín Moreno n’a eu de cesse de tenter de porter le discrédit sur la politique économique mise en place par Rafael Correa depuis 2007, qui consistait en un alliage de dépenses sociales accrues, d’investissements publics dans des projets énergétiques et infrastructurels visant à la diversification d’une économie dépendante du pétrole. À l’inverse, le gouvernement de Lenín Moreno a appliqué une série de réformes issues des bureaux du FMI qui incluent le licenciement de milliers de fonctionnaires, le rétrécissement et la privatisation du secteur public (en particulier le secteur public bancaire) ainsi que des coupes budgétaires dans le domaine de la santé et de l’éducation. En conséquence, le degré de pauvreté et d’inégalités a connu une hausse significative au cours du mandat de Lenín Moreno. 

Si l’on en croit les chiffres officiels, le taux de pauvreté structurelle, qui s’élevait à 23.1 % en juin 2017, a atteint 25.5 % en juin 2019 ; plusieurs économistes estiment qu’il dépassera 30 % si l’ensemble des réformes annoncées par Lenín Moreno est mise en place. L’extrême-pauvreté a connu une hausse similaire, progressant de 8.4 à 9.5 % sur la même période. Le coefficient de Gini – qui mesure l’inégalité de revenus entre les 10 % les plus riches et les 10 % les moins riches d’une population, une valeur de 0 équivalant à une parfaite égalité tandis qu’une valeur de 1 désignant une situation dans laquelle une seule personne possède l’ensemble des revenus d’un pays – a atteint une valeur de 0.48 en juin 2019, contre 0.46 en juin 2017.

Ces nouvelles orientations économiques se doublent d’un viol permanent de la loi constitutionnelle, qui se manifeste par une véritable chasse aux sorcières dirigée contre les principaux dirigeants de la « Révolution citoyenne » – l’ex vice-président Jorge Glas, emprisonné sur des bases douteuses, l’ex-ministre Ricardo Patiño ou l’ex-députée Sofia Espin -, la censure de plusieurs médias critiques, la dissolution du Conseil de Participation citoyenne et de Contrôle social – une assemblée de participation populaire dont l’élection est prévue par la Constitution équatorienne de 2008 -, ou encore le retrait de l’Équateur de l’UNASUR, de l’ALBA, de l’OPEC. Elle se produit dans le contexte de la révélation du scandale de corruption « INA papers » qui éclabousse le président Moreno – la découverte de comptes bancaires off-shore liés à sa famille. Le Mouvement de la Révolution citoyenne dirigé par Rafael Correa capitalise sur ce double rejet populaire de l’autoritarisme et du tournant néolibéral du gouvernement, ainsi que l’explique Esther Cuesta, députée du mouvement : « des millions d’Équatoriens (…) rejettent les mesures économiques néolibérales dictées par le FMI et imposées au peuple équatorien par le gouvernement de Lenín Moreno car elles vont appauvrir la grande majorité de la population : la classe moyenne, la classe ouvrière et les pauvres, ainsi que le petit commerce ». Elle replace le mouvement des « zánganos » dans un contexte historique plus large : « depuis que le paquet de mesures a été annoncé, ce qui a commencé comme une grève des transports s’est révélé être un mouvement social émergeant dans tout le pays et de secteurs différents de la population. Les Équatoriens ont bonne mémoire. Les politiques d’ajustement structurel appliquées dans les années 1980 et 1990 ont provoqué un chômage de masse, appauvri la population, et poussé 12 % des Équatoriens à migrer ». Un rejet des politiques néolibérales dont le Mouvement de la Révolution citoyenne pourrait bénéficier aux prochaines élections présidentielles, en 2021… si tant est que des cadres légaux lui permettent de présenter un candidat.

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