État, femmes, Covid : l’impossible équation

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Marche des infirmières australiennes, 1942 © Museums Victoria

Le 22 décembre, nous célébrions les 48 ans de la première loi relative à l’égalité de rémunération entre les hommes et les femmes. Pourtant, l’écart de salaire s’élève encore à 25,7%. Le plus frappant dans cette inégalité reste le contexte très immédiat dans lequel elle s’inscrit : pendant la Covid-19, les métiers les plus utiles socialement, ceux qui ont assuré la continuité de la vie sociale et domestique, sont en majorité féminins. Pourtant, les femmes restent encore les grandes absentes des arbitrages politiques qui répondent à la crise. Ce choix, en plus d’être révélateur de dysfonctionnements structurels vis-à-vis de celles qui composent 50% de la population, est lourd de conséquences. Les femmes  en majorité les femmes les plus socialement vulnérables sont professionnellement indispensables, mais politiquement inutiles, économiquement précaires et médiatiquement invisibles.

Certains emplois se sont révélés essentiels à la continuité de la vie ordinaire, familiale, sociale et professionnelle pendant la pandémie de la Covid-19 qui dure depuis bientôt un an. La crise a révélé notre vulnérabilité quotidienne, individuelle et collective, des plus favorisés aux plus modestes, dans la dépendance que nous entretenons avec un bon nombre de professions invisibles et pourtant essentielles à la vie sociale : celles qui prennent en charge le soin et la protection des citoyens, dans les domaines de la santé, la salubrité, l’éducation, la précarité, la pauvreté, la vieillesse, le handicap. 

Or tous ces métiers du « prendre soin » sont en grande partie féminins : ce sont des infirmières (87%) et aides-soignantes (91%), les aides à domicile et des aides ménagères (97%), des agentes d’entretien (73%), des caissières et des vendeuses (76%). Ce sont aussi des couturières (97%), ou encore des travailleuses sociales et des enseignantes. Elles sont souvent d’origine étrangère, parfois sans-papiers. Réduits au moins partiellement à notre vie domestique, nous avons toutes et tous été frappés par cette réalité.

Métiers dits « de femmes » où il s’agit d’éduquer, de soigner, d’assister, de nettoyer, d’écouter, de servir… : compétences présumées naturelles chez les femmes, et qui précisément pour cette raison sont économiquement, socialement et professionnellement dévalorisées. 

Ces secteurs reposent sur une éthique inverse à la prise de risque, la compétition, ou la concurrence, or ce sont ces compétences-là qu’on rémunère le plus aujourd’hui, et ce en vertu d’une logique darwiniste et viriliste du travail. L’utilité sociale, le soin à autrui et les bénéfices collectifs que génèrent les métiers du « prendre soin » sont méprisés, ce qui explique pourquoi ces métiers sont aujourd’hui, plus nettement encore qu’avant la crise, déconnectés de leur niveau de rémunération.

Les bénéfices sociaux et économiques que génèrent les métiers du « prendre soin » sont aujourd’hui, plus nettement encore qu’avant la crise, déconnectés de leur niveau de rémunération.

Des métiers plus que jamais dévalorisés et invisibilisés

Car si elle a révélé notre dépendance quotidienne à ces métiers, la crise de la Covid-19 n’a pour autant pas débouché sur le rééquilibrage économique que méritent ces professions. On aurait pourtant eu l’occasion, par exemple, d’augmenter vraiment les infirmières, qui exigeaient, comme le reste des soignants, 300€ de plus pour valoriser des professions dont l’intérêt en nombre et en utilité pour la collectivité n’est plus à discuter. Or les infirmières gagnent toujours, au bout de 10 ans de carrière, 2 100 € brut (soit un peu moins de 1 700 € net). Le salaire médian d’une infirmière est de 14.77 € par heure. Dans le classement de l’OCDE, la France est 26ème sur 29 dans les pays qui rémunèrent le plus mal cette profession. Les infir­miè­res fran­çai­ses sont par ailleurs payées 20% de moins que le salaire infir­mier moyen, selon le syndicat infirmier, qui explique que même après la revalorisation du Segur (90 + 93 euros), elles resteront sous-payées de 10%. Dans le Ségur, rien n’a par ailleurs été prévu par le gouvernement pour les infir­miè­res et les aides-soi­gnan­tes de la fonc­tion publi­que ter­ri­to­riale (PMI, cen­tres de santé, crè­ches, etc) et de l’Education nationale. Ces femmes ont pourtant largement contribué à ren­forcer les équipes hos­pi­ta­liè­res pen­dant la pandémie. Les oublier ainsi n’est donc pas seulement dommage, c’est criminel : on ne compte plus les départs des infirmières vers d’autres secteurs et le sous-effectif problématique qu’elles laissent derrière elles.

Mobilisées par milliers depuis mars 2020, les couturières offrent aussi un exemple éloquent de cette dévalorisation des métiers du « prendre soin » à forte composante féminine : la production industrielle de masques et de blouses qu’elles ont assurée pendant les premiers mois de la pandémie n’a jamais été rétribuée, sous prétexte qu’elle était le fruit d’un « hobby » et non d’un « vrai travail ». Absolument indispensables, les couturières ont en même temps été invisibilisées, puis cavalièrement sorties des processus de commercialisation dès l’instant que l’industrie et l’État ont pu reprendre les commandes. Là encore, et alors que les appels aux bénévoles continuent de résonner partout en France, les entreprises et les communes prospèrent sur une main d’œuvre gratuite. Le gouvernement n’a prévu aucune disposition de réglementation ou de rétribution idoine. 

Paupérisation et recul des droits des femmes

Cette interrogation sur la nécessaire refonte en profondeur de la rémunération des métiers en fonction de leur utilité sociale a donné lieu à la publication de l’ouvrage La société des vulnérables : leçons féministes d’une crise par Najat Vallaud-Belkacem et Sandra Laugier. Par-delà cette réflexion, ces exemples doivent nous inquiéter quant à la paupérisation et au recul des droits des femmes, qui occupent, comme on l’a dit, l’écrasante majorité de ces métiers à la fois surexposés et sous-protégés.

En effet, les rapports internationaux font état de leur préoccupation sur la situation des femmes partout dans le monde. On en conclut unilatéralement que la crise de la Covid-19 remet en question des décennies de progrès pour l’égalité entre les femmes et les hommes. Surtout, cette situation confirme le mouvement de précarisation  dont les femmes sont les premières victimes. Un récent rapport britannique montrait qu’en Angleterre, les mères ont 47 % plus de chance que les pères d’avoir perdu ou quitté leur emploi depuis février 2020. La crise de la Covid-19 est venue renforcer, comme pour le reste, les dysfonctionnements sociétaux des dernières décennies, la tendance structurelle de la précarisation féminine. Cette tendance participe nécessairement à l’augmentation des taux de pauvreté et d’inégalités de niveaux de vie entre les sexes. La lutte contre la pauvreté et la précarité au travail doit donc prendre en compte cet état des lieux : les femmes constituent un groupe social particulièrement touché par ces deux fléaux qui sévissent de manière d’autant plus aiguë que la pandémie a frappé en premier lieu les personnes les plus vulnérables. La question n’est donc pas seulement une problématique de genre à régler avec des politiques publiques, mais bien une question sociale, qui passe par la reconnaissance d’un nouveau phénomène de pauvreté.

 

« Il suffira d’une crise politique, économique ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question » Simone de Beauvoir

On note une absence totale de réflexion stratégique sur ces nouveaux phénomènes, absence qui perpétue de fait la précarisation des femmes. Rien n’est plus révélateur que les décisions prises pour répondre à la crise : dans les plans de relance destinés à sauver l’économie et les travailleurs, l’État oublie encore les femmes. Ces plans ont concerné en priorité les secteurs à majorité masculine de l’automobile ou de l’aéronautique (respectivement 8 et 15 milliards d’euros). Le secteur des services, dans lequel les femmes sont particulièrement nombreuses (84% des employés de l’hôtellerie, 64% des vendeurs en magasin, 57% des serveurs) bénéficie simplement d’allégements de charges.  

Aucune éga-conditionnalité, pourtant largement défendue par le Haut conseil à l’égalité, n’a été mise en place, pour lier l’attribution des fonds publics de sortie de crise au respect des règles paritaires ou des actions pour l’égalité femmes-hommes. De même, les banques perçoivent des aides considérables de la puissance publique pour limiter l’insolvabilité et la perte de confiance bancaire, sans qu’il leur soit imposé de veiller à la neutralité dans l’accord de prêts, et ce alors que les femmes créatrices d’entreprise se voient encore refuser un crédit près de deux fois plus souvent que les hommes. Ces omissions plus ou moins volontaires, plus ou moins ancrées dans l’inconscient collectif, tiennent aussi à l’abîme qui sépare les nouvelles réalités sociales des orientations prises par nos décideurs.

C’est aussi oublier, enfin, que l’argent public sert à impulser les évolutions économiques et sociales. Il est un levier pour agir contre les stéréotypes de genre dans l’emploi, contre les inégalités sociales et la pauvreté. En l’employant, dans les politiques publiques arbitrées par l’État, sans intégrer les femmes ni aux priorités de dépenses ni à leur fléchages, l’État conforte au contraire ces stéréotypes et ces inégalités. La pandémie aura fini de révéler la mascarade de la macronie : derrière la grandiloquence de sa « stratégie nationale contre la pauvreté » et de sa « grande cause du quinquennat pour l’égalité femmes-hommes », se dresse la réalité d’une société où les conditions d’existence continuent de se dégrader.

 

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