© Nicolas Arpagian
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La crise des gilets jaunes a eu pour effet de rendre saillants les dysfonctionnements d’une partie non-négligeable de la presse écrite et des chaînes d’informations en continu, ce qui a mis en lumière des liens de collusion entre médias et pouvoir exécutif. À tel point que ces médias ne jouent plus leur rôle de contre-pouvoir :  ils deviennent au contraire les vecteurs du pouvoir exécutif, lui assurant un relais de taille pour sa communication.


« La violence, qu’elle tue ou qu’elle casse, pèse sur notre pays ». Ainsi s’ouvre l’émission du Face à Face1 sur la chaîne d’information France 24 au lendemain de l’attentat du marché de Strasbourg. L’assimilation de la violence du terrorisme à celle présumée des casseurs, et pourquoi pas, des gilets jaunes, est alors un fil conducteur de la communication du gouvernement, reprise ensuite par une partie du paysage médiatique. Une étonnante complicité règne autour d’un plateau sans contradicteurs, au cours d’une émission où tout s’enchaîne pêle-mêle. De l’association des gilets jaunes au complotisme, s’ajoute la prise d’otage morale exhortant à ne pas aller manifester sur Paris après l’attentat qui vient alors d’éclater, et les annonces du président, dont l’intervention sera analysée comme étant celle d’un généreux bienfaiteur. Enfin, sont évoqués en anticipant ces mesures les risques d’infraction à la règle des 3 % du déficit du PIB imposée par Bruxelles. L’addition est lourde.

En treize minutes se succède un condensé de procédés qui vise à culpabiliser le mouvement contestataire. Les intervenants évoquent les événements de Strasbourg : « Est-ce qu’on peut rajouter de la crise à la crise ? », « Est-ce que c’est raisonnable d’aller manifester à Paris dans les conditions qu’on a vues…dans les dernières semaines…sous menace terroriste.. ? ». Viennent ensuite les théories du complot qui ont circulé chez certains gilets jaunes, toujours suite aux attentats de Strasbourg. « La connerie insiste, n’ayons pas peur des mots » s’exclame une présentatrice remarquablement neutre. « On est en train de déraper dans la cinquième dimension » s’alarme un des invités. « Oui, dans l’irrationnel »2 lui répond la présentatrice. Les trois personnes réunies autour du plateau semblent saisir cette occasion pour instiller l’idée plus globale qu’il règne dans ce mouvement un « grand n’importe quoi » qui ne mérite pas qu’on puisse le prendre au sérieux, si ce n’est en craignant son lot d’irrationalités. Pour toutes ces raisons nous dit la présentatrice : « Petit à petit, ce mouvement va se déliter ». On constate aujourd’hui la finesse de ce genre d’analyse.

Médias et pouvoir exécutif : deux avatars d’une même défiance publique

Bon nombre de procédés rhétoriques émanant, avec une continuité qui interpelle, aussi bien de l’exécutif que de médias influents, participent à faire l’amalgame de tous les gilets jaunes en un mouvement tantôt criminel, antisémite, ou encore réactionnaire. Un plan de communication qui réserve un traitement du mouvement très orienté, qui cherche à le discréditer dans son ensemble et faisant taire sa dimension sociale, citoyenne, démocratique, qui pose un véritable défi pour le pouvoir en place.

 « En parallèle de la baisse de popularité du gouvernement s’est ensuivi une défiance croissante à l’égard de nombreux médias, assimilés aux institutions. »

Depuis Paris, les journalistes de nombreuses rédactions n’ont pas tout de suite anticipé l’ampleur du mouvement des gilets jaunes, d’abord qualifié de « beauferie » poujadiste, sans faire l’économie d’un mépris de classe consternant. La critique a ensuite été portée sur le terrain de l’écologie, suivant la stratégie du gouvernement qui consistait à faire passer une taxe injuste pour un moyen de financer la fameuse transition écologique.

Le but de ce genre de stratagème fut d’opposer à l’opinion publique le récit d’une frange de la population qui représenterait un soubresaut de l’ancien monde résistant vainement à l’inéluctable marche de la modernité portée par le président-même dans ce pays. Ce récit tronqué a pu masquer brièvement l’enjeu réel, celui de la justice sociale et fiscale, plutôt que d’une opposition entre rebuts climato-sceptiques et bienfaiteurs de l’humanité.

Mais ce discours s’est rapidement heurté à une réalité sociologique du mouvement contestataire d’une part, mais aussi du capital sympathie dont ont rapidement bénéficié les gilets jaunes, dont le discours se structurait de plus en plus autour du dysfonctionnement institutionnel du pays. En parallèle de la baisse de popularité du gouvernement s’est ensuivi une défiance croissante à l’égard de nombreux médias, assimilés aux institutions.

Médias : Contre-pouvoirs ou « chiens de gardes » ?

La corrélation entre le peu de sympathie qu’inspirent aujourd’hui les médias dans l’opinion publique4 et la cote de popularité désastreuse du gouvernement n’est pas anodine. À force de se faire le relais d’un discours institutionnel, de nombreux médias ont été perçus non plus comme des contre-pouvoirs mais comme des garde-fou du système. Ces médias sont désormais perçus comme des organes moralisateurs et émetteurs du discours d’un gouvernement impopulaire.

Face au soutien populaire qu’ont reçu les gilets jaunes dans leur bras de fer avec le gouvernement, les médias jouent un rôle stratégique dans la guerre pour renverser l’opinion publique. Les mots et les images ont un impact fort et mobilisent tout un imaginaire collectif dans un moment de tension sociale. L’enjeu pour le gouvernement est de maîtriser la narration des événements. En témoignent les manœuvres du président dans la gestion de cette crise, qui n’a pas l’intention de céder grand-chose sur le fond, comme il l’a lui-même reconnu.

Pour l’heure, Emmanuel Macron ne s’est illustré que par des tentatives de retourner l’opinion, entre mesures fantoches, effets d’annonces et mascarade de grand débat national, dans l’espoir de fracturer l’opposition, de reconquérir l’espace médiatique et d’avoir, finalement, l’initiative de parole et d’action.

L’enjeu pour le gouvernement et Macron est aussi d’imposer leur répartition des forces politiques faisant appel à des schémas datés, que le président se targuait lui-même d’avoir pulvérisé aux dernières élections. Une situation devenue illisible pour les représentants de La République en Marche. Brandissant le chiffon rouge d’un côté, le chiffon brun de l’autre, le camp de l’exécutif poursuit une supposée main invisible des partis d’opposition derrière un mouvement dont le caractère apolitique a été reconnu par les renseignements généraux5. Emmanuel Macron cherche une porte de sortie à une situation de vulnérabilité qu’il a lui-même initié en affaiblissant les corps intermédiaires du système politique.

Rappel à l’ordre

Le bricolage économique proposé par le président lors de son discours du 10 décembre 2018, véritable os à ronger lancé aux Français, a fait réagir Bruxelles, craignant un dépassement du budget annoncé, de même que Berlin, sur le recul symbolique que représente cette concession eu égard aux promesses de réformes du président.

Plus précisément, le quotidien Le Soir, totalement acquis à la cause maastrichienne, a fait part de ses inquiétudes quant au risque de « manipulation6 » qui planerait autour de cette crise des gilets jaunes. Cette posture, à l’allure bienveillante et raisonnable, vise à nier toute possibilité d’un mouvement autonome qui puisse formuler une critique systémique cohérente. Le propre du système, pour ses geôliers, c’est justement qu’il ne peut pas être mis en cause.

Puisque après tout, dans le système, tout fonctionne de la meilleure des façons qu’il soit, c’est donc qu’il y a forcément une ingérence étrangère7 ou une récupération politique pour expliquer toutes ces gesticulations, un intérêt externe qui désinforme ces braves gens. En même temps qu’une tentative de discrédit, l’argument de la foule malléable est aussi un moyen de ne pas porter le débat social à un niveau trop structurel. En réduisant l’impopularité du système à un simple problème de pédagogie ou d’information, se cache une tentative d’infantilisation assez indigeste d’une contestation citoyenne.

« Si dans la couverture médiatique de la crise des gilets jaunes, il est criant de voir à quel point une partie des médias est incapable de penser la détresse sociale et humaine qui résulte d’un bilan économique et politique quadragénaire et multi-causal, les dégâts qui se chiffrent en vitrines et en poubelles incendiées n’échappent pas à la vigilance des chaînes d’informations en continu. »

Plutôt qu’un travail critique de décorticage d’annonces pourtant ambiguës, beaucoup de médias ont préféré mettre en avant l’idée que les concessions de Macron étaient formidables, un véritable « virage social » 8 selon Challenges. On entendra par ailleurs parler de « révolution » sur le plateau de Quotidien. Ce qui se joue en filigrane dans cette étonnante convergence médiatique, c’est le remplacement du sentiment de révolte par un discours de culpabilisation.

L’occasion était trop bonne pour ne pas la saisir chez de nombreux éditorialistes, qui ne se sont pas fait priés pour se précipiter au lendemain des annonces. Sur Europe 1, Jean Michel Apathie se demande s’il « est légitime, responsable, démocratique, euh… un peu sensé, un peu de plomb dans la cervelle, de continuer à appeler aux manifestations samedi ? Parce que samedi on sait tous, personne ne peut se cacher derrière son petit doigt, qu’il y aura de la casse, du vandalisme et de la violence ».

Même constat sur RMC, pour Eric Brunet : « Moi qui ai été un gilet jaune de la première heure » assure-il avec conviction, « Macron a vraiment répondu aux gilets jaunes, il n’y a plus aucune raison de bloquer les ronds-points ou d’appeler à de nouvelles manifestations […] Samedi, à mon avis, on ne bloque pas les ronds-points, samedi à mon avis, on appelle pas à l’acte V, on ne va pas manifester, bloquer dans les grandes villes et les grandes métropoles, et la capitale […] il faut enlever les gilets jaunes et les remettre dans la boîte à gants ». Finie la rigolade, on rentre gentiment chez soi. Au registre de la culpabilisation permanente s’ajoute aussi les répercussions des mobilisations des gilets jaunes, sur le tourisme international, sur les petits commerçants pour lesquels les éditorialistes de Le Point9 ce sont pris d’un émoi soudain, et sur les dégradations matérielles des nécessiteux commerces des Champs-Élysées.

Si dans la couverture médiatique de la crise des gilets jaunes, il est criant de voir à quel point une partie des médias est incapable de penser la détresse sociale et humaine qui résulte d’un bilan économique et politique quadragénaire et multi-causal, les dégâts qui se chiffrent en vitrines et en poubelles incendiées n’échappent pas à la vigilance des chaînes d’informations en continu.

Une focalisation sur les conséquences visibles d’une crise complexe

Les plateaux de télévision, de LCI à BFMTV, de CNews à France info, hypnotisés par le prisme sécuritaire, livrent un traitement essentiellement émotionnel de la violence, le tout abreuvé d’images chocs, où les jugements moraux et réactions à chaud des personnes présentes priment sur l’analyse socio-politique des événements. Toute tentative de compréhension ou d’interprétation des images qui sont projetées en boucle sera taxé de légitimation de la violence.

Nulle mention n’est faite de l’histoire de la violence dans les contestations sociales, surtout en France, de la violence de la répression ni de la violence institutionnelle que subissent de nombreux gilets jaunes notamment. Ces commentateurs experts en tout genres, se retrouvent pris au piège de l’approvisionnement continu d’images chocs qu’ils ne parviennent pas à surplomber intellectuellement. Une des caractéristiques récurrentes de l’analyse de ces médias paraît être de s’attarder sur les conséquences, sans en élucider les causes. La manifestation de la violence semble tombée du ciel. La dimension sociale est éludée au profit du sensationnalisme, et aucune réponse politique n’est jugée nécessaire pour traiter le problème de la violence, seulement une réponse sécuritaire, véritable obsession de ces chaînes d’informations en continu.

« Ces commentateurs experts en tout genres, se retrouvent pris au piège de l’approvisionnement continu d’images chocs qu’ils ne parviennent pas à surplomber intellectuellement. »

Dans une séquence surréaliste datant du 9 janvier 2019 sur BFMTV10, Juan Branco fait face à Bruno Fuchs, député de la majorité LREM et subit un véritable réquisitoire, truffé d’intimations à la condamnation morale des gilets jaunes qui s’étaient introduits par effraction dans le ministère de Benjamin Griveaux, porte parole du gouvernement.

Le présentateur Olivier Truchot n’aura de cesse que d’acculer son invité au cours d’un interrogatoire hallucinant, toujours à travers cette pauvreté d’analyse réductrice, et presque exclusivement axée sur la violence. Lorsque Juan Branco s’efforce de proposer une analyse causale de l’événement, lui est opposé manu militari une levée de boucliers : « Vous soutenez les gilets jaunes lorsqu’ils défoncent la porte d’un ministère ? ». « Vous ne répondez pas à ma question » s’agace le présentateur. « Vous la craignez ? (au sujet d’une possible enquête du parquet pour des propos qui inciteraient à la violence) […] Vous avez la conscience tranquille ? […] Vous craignez la prison ? ». Lorsque l’invité concède un geste « délirant » de la part de ces « gilets jaunes », le présentateur, non-satisfait de cette réponse, surenchérit : « Et condamnable ? Et condamnable ? Délirant ce n’est pas condamnable ». Lorsque Branco fait plus tard référence à une volonté des gilets jaunes de « changer » la société, le présentateur rebondit de ce pas : « Par la révolution ? Par la violence ? » ne rêvant que d’accoler l’étiquette de violent criminel à son invité qui lui rétorque : « j’espère que Monsieur Macron aura […] la décence de penser un référendum, une dissolution… », le présentateur n’en démord pas : « Et la violence est légitime contre le système ? ». « Vous ne répondez jamais aux questions » finit-il par lâcher, visiblement déçu d’être en prise avec un interlocuteur qui puisse produire une pensée et ne pas se contenter de répondre à une série de remontrances.

Plus récemment c’est David Dusfresne, journaliste recensant les dérives policières depuis le début du mouvement des gilets jaunes qui a refusé de participer à une émission proposée par BFMTV :

« Bonjour @ruthelkrief et @BFMTV. Merci de votre invitation mais, comme expliqué ce matin à votre consœur pour une autre émission, c’est (toujours) non. Débattre à cinq de sujets graves entre deux pubs, et dix contre-vérités, merci bien ».

Le 3 janvier 2019, c’est même au tour de Sarah Legrain, secrétaire nationale du parti de gauche, de quitter le plateau de LCI excédée par un climat ambiant qui lui est unanimement hostile11. Si le médiateur de l’émission assure que « le débat démocratique est d’entendre tous les points de vue », c’est pourtant un point de vue étonnamment univoque qui règne sur le plateau selon Sarah Legrain : « L’unanimité choquante des interlocuteurs dans ce débat très déséquilibré où seul un angle était toléré : bashing de Drouet. »

Passée l’interminable anathématisation des hostilités envers la corporation journalistique, du caractère inédit de la violence des manifestations, du niveau de détestation du pouvoir en place, on attendrait une tentative de compréhension de ces phénomènes. En vain. La seule question qui mérite une réponse est celle de savoir comment, à l’aide de débats tactiques, contenir cette rage infondée. Preuve de l’état de crispation dans lequel se trouve la caste médiatico-politique, le débat est réduit à un grossier dilemme manichéen : journalistes et gouvernement garants des institutions et de l’ordre d’un côté, « gilets jaunes séditieux12 » de l’autre.

Cette stratégie de surenchère et de dramatisation vise à un retournement des rôles, faisant feindre que ce gouvernement et cette caste médiatique soit le facteur raisonnable de la situation, et non celui déstabilisateur et provocateur. Dans ce climat hystérique, réclamer la démission du président équivaut à vouloir la peau des institutions, critiquer certains médias, revient à attaquer la démocratie, bref, tout est fait pour amalgamer des institutions au concept même d’institution, un pouvoir en place au concept même de démocratie.

La guerre des réalités

Dans cette course folle à l’opinion publique, les grands médias et le gouvernement ne ménagent aucun effort. Toutes les cases du sophisme sont remplies, de la tentative d’infantilisation, de manipulation, de culpabilisation, à l’enfermement dans une dialectique binaire. Faisant hésiter entre démagogie cynique et véritable aveuglement idéologique, la communication des représentants de La République en Marche est sidérante.

Ainsi Monsieur Castaner déclare-t-il sur France 2 le 20 novembre 2018 : « On voit bien aujourd’hui qu’on a une dérive totale d’une manifestation qui pour l’essentiel était bon enfant samedi. On voit qu’on a une radicalisation de revendications qui ne sont plus cohérentes, qui vont dans tous les sens ». Passons outre le terme employé de « radicalisation » fortement connoté et le ton largement infantilisant du ministre de l’Intérieur, le mouvement des gilets jaunes y est présenté comme un foutoir de revendications irresponsables.

Des déclarations qui tendent à confiner le discours des gilets jaunes dans un état embryonnaire, taxant de récupération politique tout ce qui excède le simple cadre de la jacquerie. Tout va bien tant que le mouvement reste bon enfant et s’attarde sur la taxe carbone, mais lorsque tentative est faite d’élever le débat à des problèmes plus structurels, le ministre de l’Intérieur dégaine l’artillerie lourde, employant la terminologie du terrorisme pour frapper l’opinion publique. Plus largement, le pouvoir exécutif, dans cette crise, relayé par de nombreux médias, a opté pour la voie périlleuse de la communication guerrière et provocatrice, choisissant de dramatiser le récit des événements pour apparaître comme le parti de l’ordre.

Un autre stratagème de la communication gouvernementale a été de circonscrire le débat autour d’une dialectique simpliste, réduisant l’enjeu actuel à une lutte entre force progressistes et réactionnaires. Le président Macron se pose en rempart contre un ancien monde qui refuserait d’évoluer, de mourir en somme, et comme propagateur d’un nouveau monde qu’il incarnerait.

De telle façon que s’opposer à sa politique de réforme équivaudrait à une condamnation à ne pas disposer du droit à l’empathie médiatique, ni que l’on consacre du crédit à sa réalité quotidienne. D’ailleurs nombre de revendications des gilets jaunes pourraient être taxées de « réactionnaires » par ce gouvernement puisqu’elles concernent le sauvetage de ce qu’il reste d’État providence dans le pays, et que cela va à rebours de l’idée de « progrès » servi par Emmanuel Macron, à savoir le démantèlement des services publiques.

« Au contraire d’une opposition binaire entre un état rationnel et un mouvement fourre-tout, c’est aujourd’hui la feuille de route de l’état qui semble complètement irrationnelle, idéologique, déconnectée des réalités territoriales, sociales, économiques du pays, et la réaction qu’elle suscite chez la population qui semble intuitivement saine et plutôt raisonnable. »

Ainsi Gilles Le Gendre, chef des députés LREM explique le 3 décembre 2018 après mûre réflexion que l’erreur des membres du gouvernement Macron est d’avoir été « trop intelligents, trop subtils… » pour que les gilets jaunes puissent comprendre en quoi la politique qu’ils subissent leur est bénéfique, contrairement à ce qu’ils s’entêtent à croire. Or il paraît évident que le paradigme des communicants LREM semble devoir être ici renversé.

Au contraire d’une opposition binaire entre un état rationnel et un mouvement fourre-tout, c’est aujourd’hui la feuille de route de l’État qui semble complètement irrationnelle, idéologique, déconnectée des réalités territoriales, sociales, économiques du pays, et la réaction qu’elle suscite chez la population qui semble intuitivement saine et plutôt raisonnable.

« Dans la crise que traverse le pays, ce genre de novlangue lénifiante devient la marque de fabrique d’un gouvernement qui n’a plus pour se défendre qu’à distordre le réel, repoussant toujours plus les standards de l’intégrité en parole politique. »

François Ruffin, député de la première circonscription de la Somme, dénonce à ce sujet après une session de débat parlementaire, « Une langue qui a complètement décollé du réel13 » à propos de la parole gouvernementale : « Le ministre de l’Éducation, quand il ferme des classes il t’explique qu’il en ouvre. La ministre de la Justice, quand il y a une perquisition à Mediapart, en fin de compte, on consulte les sources pour les protéger », au sujet de la fermeture de la maternité de Creil : « Il ne s’agit pas d’une fermeture mais d’un regroupement ». Dans la crise que traverse le pays, ce genre de novlangue lénifiante devient la marque de fabrique d’un gouvernement qui n’a plus pour se défendre qu’à distordre le réel, repoussant toujours plus les limites de l’intégrité en parole politique.

De l’usage politique du label complotiste

Les outils de détection des infox mis en place par des journaux comme Libération ou par Le Monde qui vont jusqu’à proposer une liste de sites à éviter pour cause de démarches journalistiques douteuses ou de propagation de thèses conspirationnistes, interroge. Car ce qui se joue dans ce genre d’initiative venant de journaux influents, c’est la possibilité de confondre au sein d’un même étau, deux formes de médias se réclamant de courants alternatifs, et qui pourtant ont peu à voir l’un avec l’autre. Le risque d’un usage politique du fact-checking pour renvoyer dos à dos les divagations complotistes et le journalisme critique d’opposition n’est pas à exclure. Ces outils sont aussi un moyen pour un journal comme Le Monde de se poser, a contrario, dans le camp du journalisme vertueux.

Le contraste avec le journalisme que ces rubriques de fact-checking prétendent ici marquer au fer rouge détourne discrètement l’attention des lecteurs sur la possibilité d’un genre d’infox plus subtil, qui n’implique pas forcément d’extra-terrestre ni de reptiliens, mais plutôt des Russes ou des partis d’opposition.

À propos des gilets jaunes, l’espace médiatique laissé béant par les médias traditionnels a permis à RTnews, pourtant régulièrement taxé d’organe de propagande au service du Kremlin par le président-même, de se saisir du sujet dans toute sa profondeur. Il est d’ailleurs amusant de noter que la mise en place d’outils sophistiqués de détection d’infox parmi les « gilets jaunes » ou médias d’opposition n’ont pas encore permis de relever les accès de conspirationnisme quand ils émanent du camp présidentiel-même. En témoigne les propos du chef de l’État rapportés par Le Point14, qui ne suscitent chez ces derniers aucun catalogage sous le registre du conspirationnisme, préférant les rapporter comme simple « décorti[age] » de « l’influence des activistes et des Russes sur la frange radicale des gilets jaunes » :

« Le président de la République considère l’embrasement du mouvement des gilets jaunes comme une manipulation des extrêmes, avec le concours d’une puissance étrangère ». « Dans l’affaire Benalla comme des gilets jaunes, la fachosphère, la gauchosphère, la russosphère représentent 90 % des mouvements sur Internet (…) Ce mouvement est fabriqué par des groupes qui manipulent, et deux jours après, ça devient un sujet dans la presse quotidienne ». « Selon lui, il est évident que les gilets jaunes radicalisés ont été conseillés par l’étranger ».

Les occurrences de partisanerie constatées entre certains journalistes, éditorialistes et représentants de l’exécutif, aujourd’hui définitivement mises à nu par la crise des gilets jaunes, sont le signe de secousses systémiques provocant la formation d’un réflexe corporatiste, sur un mode défensif. À l’image d’un Yves Calvi15, présentateur Canal +, qui ne se gêne pas pour exprimer son mépris pour un mouvement dont il trouve le soutien populaire insupportable : « en gros un Français sur deux quand on les interroge continue d’apporter son soutien au bordel qu’on vit tous les samedis », la réaction épidermique de médias traditionnels, comme du gouvernement, trahit une réaction de classe.

 

1Emission du 12/12/18 avec comme invités David Revault d’Allonnes du JDD et Frédéric Says de France Culture.

2« Irrationnel » qualificatif que Léa Salamé tentait déjà d’accoler au mouvement des gilets jaunes faisant suite aux propos de Emmanuel Todd sur son plateau concernant la faculté historique des Français à organiser des mouvements à la fois spontanés et organisés.

3Référence à l’essai de Serge Halimi : « Les nouveaux chiens de garde », 1997.

423 % de Français feraient confiance aux médias selon sondage Opinionway, même pourcentage pour la côte de popularité du président Macron auprès des mêmes Français selon une enquête Cevipof.

7Une enquête a été ouverte au sujet de faux comptes russes sur Internet, qui seraient à l’œuvre de la mobilisation des gilets jaunes.

8https://www.challenges.fr/monde/le-virage-social-d-emmanuel-macron-inquiete-bruxelles_631951

9https://www.lepoint.fr/debats/et-si-on-arretait-avec-les-gilets-jaunes-08-01-2019-2283948_2.php

10https://www.bfmtv.com/mediaplayer/video/gilets-jaunes-les-insoumis-incitent-a-la-violence-1130772.html

11https://www.ozap.com/actu/excedee-une-insoumise-quitte-brutalement-le-plateau-de-lci/572946

12https://www.lexpress.fr/actualite/politique/gilets-jaunes-et-peste-brune-darmanin-critique_2050412.html

15https://twitter.com/arretsurimages/status/1090885510258663424

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