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Joe Biden © Gage Skidmore
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En choisissant le vice-président de Barack Obama, les démocrates ont voulu jouer la sécurité. Pourtant, Joe Biden présente des risques évidents. Véritable repoussoir pour la gauche américaine, accusé d’agression sexuelle, il semble constituer l’adversaire idéal pour Donald Trump. Ce qui pose la question de ses chances à la présidentielle, des causes de son succès aux primaires démocrates et de l’intérêt d’une présidence Biden du point de vue progressiste.


Cet automne, les Américains devront choisir entre un menteur invétéré, corrompu et népotique, accusé d’agression sexuelle, soupçonné de troubles mentaux, connu pour ses propos racistes, ses prises de position anti-avortement, sa participation à l’expulsion de millions d’immigrés et sa vision belliqueuse de la politique étrangère, ou bien Donald Trump.

Joe Biden, candidat anachronique

Entré au Congrès en 1972, Joseph Biden s’illustre par ses positions contre le mouvement des droits civiques et se lie d’amitié avec le sénateur Strom Thurmond, un suprémaciste blanc ouvertement raciste. En 2003, il sera le seul démocrate à se rendre à son enterrement, où il prononcera un éloge dithyrambique, parlant d’un « homme décent ».  Parmi leurs nombreuses collaborations, Biden s’opposera avec lui à la politique de déségrégation des écoles. Une position qui lui sera reproché par Kamala Harris au premier débat télévisé des primaires 2020 lors d’un échange mémorable.

Dans les années 90, Joe Biden sera l’un des fers de lance de la politique d’incarcération de masse qui ciblera particulièrement avec dureté la communauté noire. Le vice-président d’Obama a longtemps revendiqué son rôle dans le durcissement de la répression policière et judiciaire, aux côtés de Thurmond. Si Hillary Clinton avait été attaquée par Trump pour ses propos sur les « supers prédateurs » qui rodent dans les villes (sous entendu, les Noirs), Biden a fourni de longues tirades encore plus problématiques. En 2007, il continuait de produire des gaffes aux accents racistes, qualifiant Barack Obama de « premier Afro-Américain mainstream qui soit éloquent, intelligent et propre ». [1]

Biden s’est retrouvé du mauvais côté de tous les combats politiques majeurs. Lui qui disait en 1974 qu’une femme « n’avait aucun droit à disposer de son propre corps » a combattu l’accès à l’avortement jusqu’aux années 2000. Dans la même veine, il a joué un rôle déterminant pour la nomination du conservateur Clarence Thomas à la Cour suprême, un juge qui votera en faveur des décisions les plus réactionnaires de l’institution. La manière dont il a conduit l’audition de Thomas et minimisé le témoignage d’Anita Hill, une femme accusant le futur juge de harcèlement sexuel, a provoqué une controverse qui le suit encore aujourd’hui. 

En matière de liberté fondamentale, uncle Joe peut se vanter d’avoir proposé la première monture du Patriot Act, dès 1998, avant de voter en faveur de la version de Bush suite aux attentats du 11 septembre.

Son rôle dans l’invasion de l’Irak débute en 1998, lorsque Biden affirme que « la seule façon de se débarrasser de Sadam, c’est d’y aller seul ». Il sera un allié clé de George Bush pour faire accepter la guerre aux Américains. 

Même sur les questions d’immigration, Joe Biden semble mal placé pour critiquer Donald Trump. Durant la présidence Obama, il a participé à l’expulsion de 2,5 millions de sans-papiers tout en accélérant la militarisation de la frontière mexicaine, au point (déjà) de séparer des familles et de jeter des enfants en cage. [2] 

Mais c’est encore sur les questions économiques que Joe Biden s’illustre le mieux. À la fin des années 80, il a fait partie des cadres démocrates incarnant le virage à droite, fondé sur la décision de tourner le dos aux syndicats pour embrasser les financements privés issus du patronat.[3]

Il en résulte une obsession pour le contrôle des déficits, le soutien aux traités de libre-échange et à la dérégulation bancaire. Biden s’efforce de réduire les budgets de l’assurance maladie publique (Medicare) et de la sécurité sociale, au point de prendre souvent position avec les républicains contre son parti, notamment sur le recul de l’âge de départ à la retraite et la baisse des pensions. Mais c’est en dirigeant les efforts législatifs pour la loi de 2005 visant à encadrer les faillites personnelles que Joe Biden atteindra la postérité.

En tant que sénateur du Delaware, paradis fiscal abritant le siège social des principaux organismes de crédit bancaire, Biden jouera un rôle essentiel pour interdire aux particuliers de se déclarer en faillite, obligeant ces derniers à honorer jusqu’au bout les dettes liées aux cartes de crédit, tout en autorisant des taux d’intérêt de plus de 20 %. Baptisé « Bankruptcy Bill », cette loi posera les jalons de la crise financière de 2008. [4]

Ce bilan désastreux l’expose aux critiques de Donald Trump, davantage qu’Hillary Clinton. Il témoigne aussi d’une vision très réactionnaire de la politique, qui risque de permettre au président sortant de le déborder par la gauche. 

Joe Biden compte opposer à Donald Trump sa « personnalité ». À l’entendre, le milliardaire est un raciste incompétent qui divise le pays, au point de représenter un danger existentiel. Biden promet de « restaurer l’âme de l’Amérique » en incarnant une alternative au style de Donald Trump. Pourtant, en termes de « caractère », Joe Biden n’a pas grand-chose à envier à l’ancienne star de télé-réalité.

Le risque Joe Biden

Comme le milliardaire, Joe Biden présente un comportement problématique envers les femmes. Il fait désormais l’objet, lui aussi, d’accusation de harcèlement et d’une plainte pour agression sexuelle pour des faits s’étant déroulés en 1993.

Mais c’est sur les questions de corruption, préoccupation de 90 % des Américains, que Joe Biden reste probablement le plus exposé. 

Dans une tribune publiée par le Guardian, la spécialiste anticorruption Zephyr Teachout dénonce le bilan législatif de Joe Biden comme une illustration parfaite de la corruption passive de la politique américaine, le vice-président ayant systématiquement accepté les dons des entreprises avant de voter directement pour leurs intérêts et contre ceux des Américains.

Si cet aspect reste commun à Washington, Biden traîne d’autres casseroles plus problématiques. Il a notamment réalisé une plus-value de 600 % sur une maison revendue à un dirigeant d’une entreprise finançant sa campagne et installé son fils Hunter au conseil d’administration de plusieurs sociétés. Pour justifier de sa présence au CA à la compagnie ferroviaire Amtrak, son PDG a sarcastiquement indiqué qu’Hunter Biden “prenait souvent le train”. Si des conflits d’intérêts similaires ont également profité au frère de Joe Biden, la récente affaire ukrainienne a durablement exposé son fils.

L’entreprise gazière Burisma, accablée par des scandales de corruptions, a payé Hunter Biden 50 000 dollars par mois pour siéger à son CA, dans le but d’améliorer sa réputation et sa solvabilité. Lorsque l’administration Obama a aidé au renversement du régime ukrainien, Joe Biden a publiquement menacé le nouveau président de suspendre une aide d’un milliard de dollars tant qu’il ne renverrait pas le procureur chargé de lutter contre la corruption. Selon le Times, le magistrat en question ne remplissait pas sérieusement sa mission, et devait être remplacé par un procureur plus déterminé. En clair, l’intervention du vice-président allait à l’encontre des intérêts de Burisma et de son fils. [5]

Mais le journal russe Novaya Gazeta, connu pour son opposition au Kremlin, a publié une enquête affirmant qu’au contraire, Burisma se trouvait dans le collimateur du procureur dont Biden obtint le renvoi. [6] Dans le meilleur des cas, Biden a fourni un emploi fictif à son fils, grassement rémunéré par une entreprise ukrainienne baignant dans les scandales financiers. Au pire, il a utilisé l’État américain et l’argent public à des fins personnelles, ce qui est précisément le grief qui a motivé le lancement de la procédure de destitution contre Donald Trump.

Pourtant, les problèmes de corruption constituent le véritable talon d’Achille de Donald Trump, lui qui avait promis « d’assécher le marais » de Washington tout en se présentant comme un candidat « anti-establishment ». Depuis, Trump a recruté une armée de lobbyistes et anciens dirigeants de Goldman Sachs aux postes clés de son administration, emploie sa fille et son gendre à des positions cruciales et utilise la présidence pour s’enrichir personnellement de manière incroyablement transparente.

Si Bernie Sanders incarnait le candidat idéal pour exposer la corruption de Trump, Biden représente la pire alternative. Comme Hillary Clinton, il a profité de son mandat pour se faire grassement payer différents discours. En particulier, Biden a touché deux cent mille dollars pour une intervention publique ayant valeur de soutien à la candidature d’un républicain dans une circonscription disputée du Michigan. Une trahison invraisemblable qui aura couté cher aux démocrates dans le Midwest, selon le New York Times

Et comme Donald Trump, Biden est un menteur invétéré dont le comportement tient de la pathologie. Sa première candidature à la présidence du pays date de 1987. En début de campagne, il délivre un discours sur ses origines modestes, déclarant « Comment se fait-il que Joe Biden soit le premier de sa famille à faire des études supérieures… » avant d’évoquer la vie de mineur de fond de son grand-père. 

Malheureusement, ce discours avait déjà été prononcé quelques jours plus tôt en Angleterre par le chef du parti travailliste, au mot près et avec la même gestuelle. Pris la main dans le sac, Biden recommence à piocher dans des discours d’anciens sénateurs américains, tout en commettant des mensonges énormes, que la presse se fait un plaisir d’exposer. Entre autres, Biden affirme avoir terminé premier de sa promotion, avoir suivi trois cursus universitaires, et avoir remporté un prix des sciences au lycée. Trois mensonges qu’il sera contraint de clarifier publiquement avant d’abandonner les primaires en disgrâce. [7]

Les circonstances ont manifestement changé. Les médias américains ne semblent plus aussi pointilleux sur les faits, et ont laissé Biden proférer une litanie de contre-vérités plus surprenantes les unes que les autres pendant les primaires de 2020. Le site de vérification PolitcFacts à tendance démocrate et les fact checkeurs du Washington Post lui ont même donné raison lorsqu’il niait les propos de Sanders l’accusant d’avoir défendu la baisse des prestations sociales au Sénat, malgré les vidéos d’archives où il fait exactement cela. Grâce à cette surprenante indulgence, Biden a pu réécrire l’histoire en de multiples occasions, que ce soit au sujet de son soutien à la guerre en Irak, son rôle dans l’administration Obama ou lorsqu’il refusait de reconnaître ses anciennes prises de position controversées.[8]

Habitué depuis des décennies à s’inventer un passé de militant auprès de Martin Luther King, il est allé jusqu’à prétendre qu’il avait été arrêté par la police sud-africaine en cherchant à rendre visite à Nelson Mandela. Cette fable, qu’il embellissait à chaque meeting de Caroline du Sud malgré les protestations de ses conseillers, finit par être dénoncée par le New York Times, mais trop discrètement et tardivement. 

Parce que Biden semble souffrir d’une forme de déclin cognitif, les observateurs hésitent souvent à signaler ses mensonges les plus flagrants : faut-il y voir de la malice, des lapsus, des gaffes ou une perte de mémoire ? Lors du très attendu débat contre Bernie Sanders, ce dernier a cherché à mettre en cause Biden pour son rôle dans les coupes budgétaires de la sécurité sociale et l’invasion de l’Irak. Avec un aplomb qui prit Sanders de court, Biden a simplement nié les faits, au point de finir par se contredire lui même. [9]

Ce qui nous amène au dernier problème de Joe Biden : son déclin cognitif potentiel. S’il avait été souligné par ses adversaires démocrates lors des premiers débats télévisés et par une poignée de présentateurs de CNN, ce problème a ensuite été largement mis sous le tapis. Difficile de se faire une opinion sur le sujet : Biden bafouille souvent, mais met cela sur le dos de son ancien bégaiement. S’il est connu pour ses gaffes et lapsus récurrents, il semble avoir de plus en plus de trous de mémoire, ne sait plus toujours où il est, qui est son interlocuteur et à quelle élection il candidate. Le fait que ses équipes de campagne ont refusé toute demande d’entrevue pendant les primaires et cherchaient à limiter au maximum ses apparitions en public interroge. Ses rares interventions sans téléprompteur tournent souvent au désastre, Biden multipliant les bourdes lorsqu’il ne confond pas sa sœur et son épouse ou ne rassure pas le public en affirmant « je ne suis pas en train de devenir fou ». S’il est désormais plus présent dans les médias et produit à son tour un podcast et des vidéos, il semble avoir systématiquement recours à un téléprompteur ou lire des notes, y compris lorsqu’il est interrogé par des journalistes. Souvent, il perd le fil de sa pensée ou cherche désespérément un mot. [10] Il est ainsi devenu rapidement la risée d’internet et la cible préférée des comiques, dont Joe Rogan, le principal youtubeur du pays aux millions d’abonnés.

En même temps, il a livré un bon débat en Caroline du Sud avant d’exceller dans son face à face de deux heures contre Sanders. Le qualifier de sénile semble prématuré. Mais le simple fait que la question se pose et que les médias conservateurs matraquent cette idée devraient terrifier les électeurs démocrates. Compte tenu de tout ce que nous venons de voir, on est en droit de se demander pourquoi un tel personnage a été plébiscité par les électeurs des primaires démocrates ?

En devenant le vice-président d’Obama, son passé problématique a été effacé de la mémoire collective au profit d’une image d’homme chaleureux et proche du peuple, le fidèle lieutenant d’un président très populaire. Un fait particulièrement ironique, puisque Obama l’avait choisi pour apaiser les électeurs blancs aux tendances réactionnaires et envoyer un signal rassurant aux milieux financiers conservateurs.

Biden : une victoire aux primaires qui rappelle celle de Donald Trump

Avant de se lancer pour la présidentielle, Donald Trump disposait d’une notoriété conséquente liée à son statut de milliardaire flamboyant et à son rôle dans la célèbre émission de télé-réalité The Apprentice. Sa candidature déclarée, il se hisse rapidement en tête des sondages. Pendant que ses adversaires dépensent des fortunes en publicité, conseillers et logistique de terrain, Trump bénéficie de centaines de millions de dollars de couverture médiatique gratuite en étant invité sur tous les plateaux pour commenter la dernière controverse qu’il a provoquée.

Malgré un budget de campagne minimum et l’absence d’infrastructure de terrain, Trump ne sera jamais mis en difficulté par ses adversaires républicains. Convaincus que sa candidature s’effondrera tôt ou tard, ils refusent de l’attaquer de front, chacun attendant qu’un autre candidat fasse la sale besogne. La presse ne le prit pas plus au sérieux, avant qu’il n’enchaîne les victoires et ne s’impose rapidement comme le candidat nommé.

Les ressemblances avec la campagne de Biden sont intéressantes.

Uncle Joe a lui aussi bénéficié de sa notoriété pour s’installer confortablement en tête des sondages dès l’annonce de sa candidature, obtenant de ce fait une couverture médiatique conciliante et le bénéfice d’apparaître constamment dans les enquêtes d’opinions comme le meilleur candidat à opposer à Trump. Pour autant, son hypothétique déclin cognitif, sa propension à multiplier les gaffes et ses échecs passés poussent les riches donateurs et élites démocrates à parier sur d’autres candidats (Kamala Harris puis Buttigieg et Bloomberg) tout en convainquant ses adversaires qu’il ne représentait pas une menace sérieuse. 

Si Kamala Harris, Juan Castro et Cory Booker l’ont attaqué lors des premiers débats, leurs efforts n’ont eu aucun effet durable, lorsqu’ils n’ont pas contribué à l’écroulement de leurs campagnes respectives. 

Les critiques ont porté sur son bilan politique et les ratés de l’administration Obama. Or ces notions étaient nouvelles pour des électeurs démocrates vivant dans leur propre bulle médiatique gonflée par des médias comme MSNBC, tout aussi partisans que ne l’est Fox News côté républicain. 

Biden s’est ainsi imposé par défaut, sans infrastructure militante et avec un des plus faibles budgets de campagne, grâce à l’ampleur de la couverture médiatique gratuite et la bienveillance de ses adversaires. 

Comme Donald Trump, il a bénéficié d’un scandale pour conforter sa position. Placé au cœur de l’affaire ukrainienne qui débouchera sur la procédure de destitution de Trump, il devient le visage du parti qu’il convient de protéger face au président. Il profitera ainsi de la création d’un “SuperPac” destiné à contrer les attaques de Trump, entité qui maintiendra sa candidature à flot financièrement dans les phases critiques des primaires. [11] 

Surtout, la procédure de destitution contre Trump oblige ses adversaires démocrates à le défendre lors des débats télévisés, et à l’épargner durant la majeure partie de la campagne, le plaçant en position idéale pour réaliser un come-back décisif après le Nevada. Il remporte les primaires rapidement, propulsé par une couverture médiatique extrêmement positive dont la valeur sera évaluée à 72 milliards de dollars sur les seules 48 heures précédant le Super Tuesday. [12]

Biden promet lui aussi le retour à un passé nostalgique et témoigne d’une étonnante capacité à passer entre les gouttes des scandales tout en résistant aux polémiques lancées contre lui, de l’Ukrainegate aux accusations d’agression sexuelle en passant par la mise en cause de sa santé mentale. 

Mais si ses adversaires et médias démocrates lui ont facilité la tâche, vaincre la machine électorale et médiatique de la droite américaine sera une autre paire de manches.

Joe Biden peut-il battre Donald Trump ?

Une enquête d’opinion datée du 28 mars a montré que 53 % des personnes qui pensaient voter Trump se disait « très enthousiastes », contre seulement 24 % pour les électeurs préférant Biden. 

Le président sortant peut compter sur une base électorale motivée, un parti uni derrière lui, un trésor de guerre de 450 millions de dollars, la puissante sphère médiatique conservatrice entièrement dédiée à sa réélection et l’avantage du président sortant. De plus, Trump dispose d’une capacité à lever des fonds via les dons individuels et d’une infrastructure militante avec laquelle seul Bernie Sanders est capable de rivaliser.

Joe Biden, à l’inverse, peine à lever des fonds et doit composer avec une aile gauche aux antipodes de son positionnement. Avant de déclarer à ses riches donateurs « avec moi, rien de significatif ne changera », Biden a insulté les moins de 45 ans en déclarant « la jeune génération me dit que les conditions économiques sont difficiles. Sans rire », et d’ajouter « je n’ai aucune empathie pour elle ». Il a même affirmé qu’il opposerait son veto à la nationalisation de l’assurance maladie, ce qui constitue la position la plus extrême qu’un démocrate puisse adopter sur le sujet. 

Le ralliement de l’establishment démocrate derrière Biden et l’intervention d’Obama en coulisse ont été vécus comme un gigantesque bras d’honneur par les électeurs de Sanders, ce qui explique que certaines figures influentes de la gauche américaine appellent à l’abstention. Plusieurs partis politiques (dont le DSA) et cadres de la campagne de Sanders ont également revendiqué ne pas « soutenir » Biden. 

Cela dit, le taux de participation record des primaires, la mobilisation de l’électorat plus âgé et l’impopularité de Donald Trump suggèrent que Biden conserve toutes ses chances. D’autant plus que le coronavirus et sa gestion désastreuse de la crise place Trump dans une situation délicate.

Ce ne sera pas la première fois que Biden profite d’une crise pour rebondir.

Une présidence Biden serait-elle souhaitable du point de vue de la gauche américaine ?

En rejoignant Obama, Biden a montré sa plasticité idéologique et sa volonté d’obtenir des compromis. Trop vieux pour espérer un second mandat, si tant est qu’il finisse le premier, il devrait être un président relativement facile à influencer pour la gauche américaine. En fonction de son choix de vice-président, une fenêtre plus sérieuse pourrait s’ouvrir pour le mouvement progressiste.

C’est du moins le pari que font différent leaders de la gauche américaine, de Bernie Sanders à Alexandria Ocasio-Cortez (AOC) en passant par la très médiatique syndicaliste Sara Nelson. Pour l’instant, ils n’ont pas obtenu grand-chose en retour, à l’exception d’une place de choix dans les fameuses « task force » créées par la campagne Biden pour travailler le programme du candidat. AOC sera ainsi la coprésidente de l’équipe « climat » qui compte également la présidente du mouvement « Sunrise » à l’origine du fameux New deal vert. À l’économie, on retrouve la principale théoricienne de la Modern Monetary Theory et de la garantie universelle à l’emploi Stephanie Kelton, alors que Sara Nelson figure au rang de coprésidente de l’équipe. Sur la santé, c’est la présidente du groupe parlementaire « progressive caucus » et principale responsable de la réforme de l’assurance maladie « Medicare for All » Pramila Jayapal qui dirigera l’équipe. Des gestes significatifs de la part de Biden, mais qui lui permettent d’éviter d’adopter les propositions phares de Sanders tout en donnant l’impression de chercher un compromis. [13]

 

Pas certain toutefois que cela suffise à convaincre la gauche américaine de faire campagne pour Joe Biden. Mais la perspective d’un second mandat de Donald Trump galvanisé par un plébiscite électoral après la crise du Covid-19 et une tentative de destitution manquée, revêt un potentiel terrifiant. Plus grand-chose ne le retiendra dans son action, sans même parler de l’extrême droitisation de l’appareil judiciaire qui résulterait de quatre ans supplémentaires de nomination de juges par Trump. En particulier, la Cour suprême basculerait à l’extrême droite pour une génération. 

Mais en se ralliant de nouveau pour un candidat centriste, la gauche américaine prouvera une fois de plus que le Parti démocrate peut continuer de la mépriser, de l’ignorer et de l’insulter. Puisqu’il y aura toujours pire en face, la prise d’otage électorale se poursuivra indéfiniment.

Pour cette raison, la tentation abstentionniste sera forte, surtout dans les États acquis à l’un ou l’autre des candidats. Il appartient à Joe Biden d’éviter cet écueil.

***

  1. L’essentiel du profil de Joe Biden est résumé à partir des article de Current affairs https://www.currentaffairs.org/2020/03/democrats-you-really-do-not-want-to-nominate-joe-biden, de The Intercept https://theintercept.com/2020/03/10/we-need-to-talk-about-joe/ : Rollingstones : https://www.rollingstone.com/politics/politics-features/joe-biden-paradox-taibbi-898603/ de Médiapart : https://www.mediapart.fr/journal/international/250419/joe-biden-candidat-anachronique?onglet=full
  2. Ibid 1
  3. Ryan Grim « We’ve got people, from Jesse Jackson to Alexandria Ocasio-Cortez, the end of big money and the rise of a mouvement », Strong Arm press, chapitre 3 et 4.
  4. https://www.rollingstone.com/politics/politics-features/joe-biden-paradox-taibbi-898603/
  5. Ibid 4.
  6. Ibid 4.
  7. https://theintercept.com/2020/03/10/we-need-to-talk-about-joe/
  8. https://jacobinmag.com/2020/03/joe-biden-mainstream-media-lies-trust-reporting
  9. https://www.foxnews.com/politics/sanders-clashes-with-biden-at-debate-over-claims-he-sought-social-security-cuts
  10. https://theintercept.com/2020/03/09/it-was-democrats-and-their-media-allies-who-impugned-bidens-cognitive-fitness-yet-now-feign-outrage/
  11. https://www.rollingstone.com/politics/political-commentary/democratic-debate-ukrainegate-joe-biden-900132/
  12. Lire aussi notre article « Pourquoi Bernie Sanders a perdu son pari« 
  13. Lire Jacobinmag pour une critique de cette « task force » : https://www.jacobinmag.com/2020/05/joe-biden-move-left

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