©Victor Touzé
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Depuis le 21 septembre, un cinéma abandonné est devenu le véritable maquis du cinéma associatif à Paris. La Clef, situé à Censier, a fermé en mars 2018 mais fait aujourd’hui son revival. Certains anciens salariés du cinéma ainsi que des membres d’associations ont décidé de faire revivre illégalement l’établissement. À la fois action cinéphile et politique, sa résurrection apparaît aujourd’hui comme une résistance du cinéma de quartier face aux intérêts néolibéraux. À l’heure des plateformes et de la disparition des salles comme lieu de rencontre et de sociabilité, La Clef incarne un bastion à défendre.


Au 34 de la rue Daubenton, dans le Ve arrondissement de Paris, un cinéma de quartier qui semblait abandonné est revêtu de banderoles, de panneaux et d’affiches qui redonnent vie à ce lieu, mort en mars 2018. Il y a environ un an et demi, le cinéma avait mis la clef sous la porte pour d’obscures raisons, alors qu’il retrouvait un regain de popularité. Depuis septembre, Derek, ancien salarié du cinéma, ainsi que d’autres associations, ont, dans l’illégalité, redonné ses couleurs au lieu. Tous les soirs à partir de 19h30, des films sont projetés dans la salle. Sur la devanture du cinéma, on peut lire un tweet de Florence Berthout, maire du Ve arrondissement, demandant au ministère de la Culture de faire revivre La Clef au cœur du quartier latin. Depuis sa réouverture, peu se sont opposés au projet de relance de ce cinéma. De nombreux médias sont venus voir comment fonctionnait le lieu : Libération, France Inter, Télérama, Les Cahiers du cinéma, So Film ou même Le Figaro se sont rendus sur place pour faire un compte rendu. Les articles, souvent défenseurs de la cause des occupants, mettent la plupart du temps en avant l’allure de “squat” qu’arbore l’organisation autogérée du cinéma. C’est en se rendant à l’intérieur du bâtiment que l’on remarque qu’il n’est pas assiégé : il ressemble à n’importe quel petit cinéma de quartier. Rien n’a été changé. Les programmateurs regrettent une forme de condescendance transparaissant dans la plupart de ces articles, mettant de côté les ambitions politiques et cinéphiles qui habitent ce lieu.


Parmi l’équipe, on retrouve Derek, initiateur du mouvement venu présenter son action à la Cinémathèque française à l’occasion du jour d’ouverture de la rétrospective de la réalisatrice Kira Mouratova. Il y a aussi Félix, membre du collectif artistique Le Post ou encore Victor, vidéaste et producteur à SMAC Productions. Derek a l’habitude : il nous raconte son projet de revival organisé en réponse à la fermeture du cinéma en 2018. À l’origine, le bâtiment est à la fois un cinéma et un centre culturel appartenant à la Caisse d’épargne. La Clef, seul cinéma associatif de Paris, marchait avant tout grâce à des associations. Les propriétaires avaient, depuis longtemps, décidé de vendre le lieu pour des raisons de rentabilité. Pendant près d’un an, l’une des associations a essayé de trouver un repreneur, en vain. Après nombre de clauses et de négociations, ils n’ont malheureusement pas eu gain de cause. Les propriétaires des lieux ont coupé court à toute information : personne ne savait à qui le cinéma pouvait être vendu, ni même ce qu’il allait devenir. Le cinéma deviendrait finalement un théâtre privé, comme il en existe dans tout Paris (ce que moque d’ailleurs l’une des enseignes affichées devant le cinéma). À un moment où les cinémas de quartier disparaissaient des villes de France au profit des multiplex et de la multiplication des plateformes de streaming, cette transformation de La Clef en théâtre semblait absurde, alors même qu’il marchait tout à fait correctement.

Le cinéma La Clef fait donc son revival, dans un geste politique qui évoque de récentes reprises de lieux pour en faire des “oasis” (comme les appelle Jacques Rancière dans son livre En quel temps vivons-nous ?), à l’instar des mouvements des ZAD, Nuit Debout, ou même de la reprise des ronds-points par les gilets jaunes. Redonner vie à ces lieux, c’est donner naissance à un nouveau mode de vie et de sociabilité hors du système néolibéral instauré. L’une des références qui vient le plus évidemment à l’esprit est Mai 68 puisque le quartier de Censier, avec sa faculté à proximité, est né à la suite des révoltes étudiantes. À l’heure où des mouvements similaires existent au nord de Paris (dans les XIXe et XXe arrondissements notamment avec “nuit blanche”), La Clef est la proposition d’un cinéma de nouveau politisé, à l’heure où le cinéma français semble s’engourdir dans un confort social-libéral dont la récente nomination de Stéphane Boutonnat à la direction du CNC, proche d’Emmanuel Macron, n’a fait surgir qu’une seule pétition. Prendre sa place à prix libre à La Clef est un acte militant pour défendre les cinémas de quartier en proie à la rentabilité et à la diffusion de films hollywoodiens à gros budget.

Quant à la programmation, elle est tout simplement hors du commun. L’équipe a peu de moyens pour payer les droits. Ils sont donc obligés de diffuser des films indépendants et rares. Néanmoins, Derek a une cinéphilie personnelle exigeante : il montre des films souvent introuvables, entre documentaires et cinéma expérimental et indépendant de toutes sortes. Le lundi 7 octobre, un court-métrage inédit d’Anne-Marie Mieville et Jean-Luc Godard, The Old Place (1999), était diffusé. Le jeudi 17 octobre, une soirée double programme “Apocalypse”, avec La Bombe de Peter Watkins et Leçons des ténèbres de Werner Herzog, avait lieu. Le 30 septembre, L’époque de Mathieu Bareyre (dont vous pouvez retrouver notre interview ici) avait fait salle pleine. La Clef casse le système de diffusion en programmant des films inédits, hors du système de distribution habituel. De nombreux collectifs viennent y présenter leurs films, comme le GREC et La Serrure – dont des films de meufs, où des associations de cinéma indépendant et féministe sont accueillies pour présenter leurs œuvres, aspirant à faire entendre leur voix. Victor, producteur à SMAC productions, espère attirer des réalisateurs, des chefs opérateurs ou des producteurs en espérant qu’ils soutiennent le projet.

Le lundi 21 octobre, la SRF, la société des réalisateurs français, s’est jointe à l’association Home Cinema pour soutenir le cinéma, en espérant que celui-ci rouvre prochainement. Le jeudi 24 Octobre à 19h30, une assemblée avait lieu devant le cinéma, où fut conviée la CGT et les élus locaux Florence Berthout, Laurent Audouin ou encore Danièle Simonnet (conseillère de Paris). Derrière cette action, ce n’est pas seulement le destin du dernier cinéma associatif de Paris qui est en jeu, mais bien celui d’une certaine idée du cinéma dont l’intention est de perdurer. Le destin de La Clef évoque celui du vidéo-club présent à la fin du film Soyez sympa, rembobinez de Michel Gondry (2008). Défendre ce lieu qui veut réunir une collectivité pour qu’elle se rencontre et communie dans une petite salle devant un écran détermine aussi la vie future de ce quartier, où se rencontrent les habitants, les cinéphiles et les étudiants. La Clef Revival évoque aussi la description décalée et heureuse que fait l’écrivain Jacques Thorens dans son livre Le Brady, cinéma des damnés d’un des derniers cinémas indépendants et précaires de Paris. La conclusion de Thorens est similaire à la situation actuelle de La Clef : c’est non seulement la vie sociale d’un quartier qui dépend du cinéma, mais c’est aussi (et surtout) la vie d’un lieu qui, habité par eux, recueille ceux pour qui le cinéma réunit tout le monde à égalité, devant des œuvres à même de permettre une meilleure compréhension de notre époque.

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