Le 30 juin 2018, 100 000 personnes ont manifesté à Vienne à l'appel du syndicat ÖGB contre la loi sur la journée de travail de douze heures portée par le gouvernement ÖVP-FPÖ. © Haeferl, Wikimedia Commons.
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En Autriche, le parti d’extrême-droite FPÖ prétend régulièrement être le « parti social de la patrie » (soziale Heimatpartei). Son candidat à l’élection présidentielle de 2016, Norbert Hofer, avait ainsi particulièrement cultivé une image de proximité vis-à-vis du peuple, lançant à son adversaire écologiste « Vous avez la haute société, j’ai les gens ».1 Ces dernières années, le FPÖ a exercé le pouvoir au sein du gouvernement fédéral autrichien ainsi qu’au niveau local et régional, dans plusieurs Länder du pays et municipalités. Un retour sur la politique sociale du FPÖ s’impose alors, laissant percevoir le degré de mystification du slogan d’un parti dont les représentants appliquent des réformes loin de défendre les plus modestes.


Lors des élections fédérales de septembre 2017, le Parti populaire autrichien (Österreichische Volkspartei, ÖVP), mené par Sebastian Kurz et représentant la droite conservatrice, est arrivé en tête avec 31,5 % des suffrages, devant le Parti social-démocrate autrichien (Sozialdemokratische Partei Österreichs, SPÖ) et le Parti de la liberté d’Autriche (Freiheitliche Partei Österreichs, FPÖ), respectivement à 26,9 % et 26,0 % des voix. Après une campagne résolument tournée vers les questions sécuritaires, Kurz choisit de mener une coalition avec l’extrême-droite, représentée par Heinz-Christian Strache. Le FPÖ arrive donc au pouvoir pour la première fois en Autriche depuis 2006, obtient de nombreux ministères régaliens (Intérieur, Défense, Affaires étrangères) et sociaux (Fonction publique et sport, Travail et santé, Transports et innovation). Dès lors, ce nouveau gouvernement décide de mener des réformes néolibérales.

Au niveau fédéral : l’adoption de la journée de travail de douze heures et la baisse des minima sociaux

Le 14 juin 2018, cinq députés de la majorité ÖVP-FPÖ déposent directement une proposition de loi visant à légaliser la journée de travail de douze heures et la semaine de soixante heures. Le gouvernement a ainsi choisi d’éviter sciemment la procédure habituelle de concertation avec les Länder et les syndicats au terme de laquelle le ministre doit justifier pourquoi il accepte ou rejette les propositions ou objections des partenaires sociaux. L’ÖGB, principal syndicat du pays, appelle alors à la contestation sociale. Ainsi, le 30 juin 2018, pas moins de 100 000 personnes manifestent dans les rues de Vienne. Par ailleurs, le collectif de gauche Do ! Es ist wieder Donnerstag organise des manifestations hostiles à la coalition ÖVP-FPÖ de manière régulière le jeudi à Vienne et parfois également dans d’autres villes du pays. La rapidité du processus législatif prend néanmoins de vitesse l’ÖGB et le gouvernement ignore les mouvements sociaux.

La loi, entrée en application dès le 1er septembre 2018, fixe la durée maximale du travail à douze heures par jour et soixante heures par semaine, sous réserve de l’accord individuel des salariés et du volontariat.2 Les syndicats ont néanmoins objecté que la protection contre les licenciements est faible en Autriche. Il serait ainsi possible pour un employeur de menacer de licenciement les salariés réfractaires à la hausse de la durée de travail à douze heures par jour : le volontariat des salariés serait donc illusoire. La loi permet en outre aux employeurs de décider unilatéralement de passer la journée de travail de huit à dix heures, et la durée de travail hebdomadaire à cinquante heures, tant que la durée annuelle moyenne ne dépasse pas quarante-huit heures par semaine. Ces augmentations du temps de travail n’étaient autrefois possibles que dans le cadre d’un accord collectif conclu avec le conseil d’entreprise. Enfin, la loi permet également à un employeur de faire travailler unilatéralement ses salariés quatre dimanches et un jour férié par an, tandis que la durée minimale du repos obligatoire entre deux journées de travail passe de douze à huit heures dans le secteur du tourisme.3

La loi sur la journée de douze heures a cristallisé la contestation sociale contre le gouvernement ÖVP-FPÖ. Mais la coalition menée par Sebastian Kurz ne s’est pas arrêtée à cette loi et a multiplié les mesures antisociales. Le gouvernement fédéral a engagé une réforme des minima sociaux, surnommée « Coupe et plafonnement » (Kürzung und Deckelung) par le syndicat ÖGB. Le montant alloué aux familles nombreuses de plus de deux enfants est ainsi considérablement réduit, tandis que les conditions d’attribution sont durcies pour les étrangers qui doivent justifier d’un niveau de langue suffisant en allemand ou en anglais, alors même que les subventions sont coupées aux structures enseignant l’allemand aux réfugiés. Les montants d’aides sociales prévues au niveau fédéral deviennent des maxima que les Länder les plus progressistes ne peuvent plus dépasser.4 En outre, le gouvernement fédéral a baissé de nombreuses autres dépenses sociales. Par exemple, le budget d’AMS (l’équivalent autrichien de Pôle Emploi) a baissé de 30 % en 2018, tandis que les allocations sont réduites pour les chômeurs atteints d’une maladie, ce qui est le cas d’un tiers des chômeurs de longue durée dans le pays. Enfin, le programme d’aide au retour à l’emploi Aktion 20000 destiné aux chômeurs âgés de plus de cinquante ans a été purement et simplement supprimé.5 Au niveau fédéral, le gouvernement de coalition entre la droite conservatrice de Kurz et l’extrême-droite de Strache a donc conduit non seulement à la une baisse de la protection des salariés et à la coupe de multiples dépenses sociales.

Au niveau régional et local : une baisse systématique des dépenses sociales

Au niveau régional, la politique du FPÖ ne se montre guère plus sociale. Dans le Burgenland, le Land le moins peuplé du pays, le SPÖ a décidé en 2015 de mener une coalition avec l’extrême droite. Pour la première fois depuis des décennies, les sociaux-démocrates ont donc choisi de faire alliance avec le FPÖ. Les deux partis se sont accordés sur un plan d’économies budgétaires dans l’optique, selon eux, de « remplir les critères du pacte de stabilité et de Maastricht »6. La coalition SPÖ-FPÖ a ainsi souhaité réduire les aides pour les élèves handicapés des écoles du Land de 46 % entre 2015 et 2016.7 Cette mesure, jugée inacceptable par l’association en faveur des personnes handicapées ÖZIV, a finalement été retirée par le gouvernement du Burgenland.8 Par ailleurs, le minimum garanti a été plafonné à 1500 euros pour les ménages, y compris les familles nombreuses qui se trouvent alors désavantagées. Il est aussi réduit pour les bénéficiaires du droit d’asile, tandis que les personnes n’ayant pas résidé au moins cinq des six dernières années sur le sol autrichien n’y sont plus éligibles.9

Les réductions d’aides sociales pour les familles nombreuses et les bénéficiaires du droit d’asile concernent également la Haute-Autriche, dirigée par une alliance entre le FPÖ et l’ÖVP. Dans ce Land, le plan d’économies a porté également sur l’éducation, ainsi que sur le logement. En 2017, la coalition au pouvoir en Haute-Autriche a annoncé la fin de la gratuité des jardins d’enfants les après-midis ainsi que la mise en place de frais d’inscriptions dans l’école supérieure de Haute-Autriche (Fachhochschule Oberösterreich) à hauteur de 363 euros par semestre.10 Sa capitale Linz, dirigée jusqu’en 2019 par une coalition entre les sociaux-démocrates et le FPÖ, a quant à elle mis en place en 2017 un plan d’économies de vingt millions d’euros, notamment en réduisant les subventions accordées aux associations et établissements culturels.11

Non loin de Linz, dans la ville de Wels, le candidat du FPÖ, Andreas Rabl, est élu maire en 2015. Sa politique se distingue également par son rigorisme budgétaire, en particulier en ce qui concerne les dépenses liées à la culture. Le maire de Wels a ainsi décidé de baisser les subventions allouées aux associations culturelles et sportives de 10 %.12 L’auberge de jeunesse de la ville a été fermée en décembre 2016.13 Les économies budgétaires réalisées se font en bonne partie au détriment des frais d’entretien des écoles et des maisons de retraite.14 En somme, une politique de désendettement au détriment de la culture et des personnes les plus vulnérables.

Un discours ambivalent sur l’Union européenne mais compatible avec l’orientation néolibérale de l’ÖVP

Le jour de son élection à la présidence de la République, le candidat écologiste Alexander van der Bellen mettait en avant son combat pour une « Autriche pro-européenne » comme l’une des principales causes de sa victoire.15 La campagne a en effet beaucoup porté sur les questions européennes, alors que le FPÖ s’est montré de longue date hostile à la construction européenne. Déjà dans les années 2000, le parti s’était montré très critique vis-à-vis de l’Union européenne. Ainsi, alors que Heinz-Christian Strache était déjà à la tête du parti, le FPÖ avait mené en 2006 une campagne intitulée « Non à la folie de l’Europe ! » (« Stoppt den EU-Wahnsinn ! »). Dans un entretien accordé au journal Österreich le 25 juin 2016, Norbert Hofer annonçait vouloir organiser un référendum dans un délai d’un an pour que l’Autriche quitte l’Union européenne dans le cas où celle-ci devenait encore plus centralisée.16 Globalement, le FPÖ critiquait avec véhémence le degré de bureaucratie et de centralisation des instituions européennes.

Pourtant, cet euroscepticisme dur du parti s’est mué en un discours plus conciliant vis-à-vis de l’Union européenne à mesure que le FPÖ est devenu un parti de gouvernement. Le 8 juillet 2016, Hofer a déclaré qu’un Öxit serait « une erreur », « préjudiciable pour l’Autriche ».17 Dans le manuel de politique pour la liberté du FPÖ de 2017, malgré des critiques récurrentes sur la centralisation, il est écrit « Nous nous reconnaissons dans l’intégration européenne pour que l’Europe puisse s’affirmer dans l’ère de la mondialisation dans les luttes mondiales en particulier face aux États-Unis, face à la Chine, la Russie, le monde musulman et d’autres parties du Tiers monde. »18 En somme, le FPÖ se dit favorable à une Europe moins bureaucratique et « qui se défend contre le multiculturalisme invivable, l’immigration de masse et le melting pot ».19 Un agenda de défense de la civilisation européenne, qui permet au FPÖ de soutenir la construction européenne dans certains de ses aspects : le parti est par exemple clairement favorable au projet d’Europe de la défense. En effet, Norbert Hofer a soutenu l’idée d’une armée européenne en novembre 201620, tandis que Heinz-Christian Strache a ajouté quelques mois plus tard que cette armée devrait être dotée de l’arme nucléaire.21

Le FPÖ tient ainsi un discours ambivalent sur les questions européennes, qui est devenu de plus en plus eurocompatible ces dernières années. L’enlisement des négociations sur le Brexit au Royaume-Uni et l’europhilie d’une bonne partie de l’électorat de son potentiel partenaire gouvernemental qu’est l’ÖVP peuvent être des éléments d’explication, alors que le FPÖ ne veut diriger qu’avec le parti de Sebastian Kurz au niveau fédéral. En tout état de cause, le parti d’extrême droite autrichien ne critique pas l’ordolibéralisme et les traités européens. Et pour cause : la politique visant à toujours davantage de flexibilité de l’emploi mise en place ces deux dernières années par Kurz et Strache est parfaitement compatible avec les exigences néolibérales de Bruxelles.

Et maintenant ?

En mai 2019, la diffusion d’une vidéo dans laquelle on peut voir Heinz-Christian Strache discuter avec une femme prétendant être la nièce d’un oligarque russe fait scandale en Autriche. Le leader du FPÖ propose notamment à son interlocutrice de racheter le journal Kronen Zeitung pour que la ligne éditoriale de celui-ci soit favorable à son parti, et évoque de manière élogieuse la mainmise de Viktor Orbán sur les principaux médias hongrois. La diffusion de la vidéo, filmée à Ibiza deux ans plus tôt, conduit à la démission du vice-chancelier Strache. Le FPÖ sort fragilisé mais c’est Sebastian Kurz qui est démis de ses fonctions suite à une motion de censure déposée par le parti écologiste JETZT et soutenue par le FPÖ.

Le 29 septembre, les Autrichiens ont été appelés aux urnes à l’occasion d’élections législatives anticipées. L’ÖVP de Sebastian Kurz est arrivé largement en tête du scrutin, suivi des sociaux-démocrates et du FPÖ. Une question épineuse advient alors : avec qui Kurz dirigera-t-il l’Autriche ? Manifestement, une alliance entre l’ÖVP et les Verts paraît la plus probable. Les sociaux-démocrates, fragilisés du fait de leurs dissensions internes22 et concurrencés par les Verts, ont réalisé le plus bas score de leur histoire (21,2 %) et ne souhaitent pas reconduire une grande coalition ÖVP-SPÖ, laquelle étant en outre peu souhaitée par les Autrichiens. Quant à eux, les Verts ont obtenu le meilleur score de leur histoire (13,8 %), soit un bond de dix points en deux ans, leur permettant de revenir au Parlement. La coalition entre les Verts et l’ÖVP est la plus vraisemblable étant donné la volonté affirmée par le SPÖ et le FPÖ de revenir dans l’opposition, mais les négociations s’annoncent néanmoins difficiles étant donné les nombreuses divergences idéologiques entre les écologistes et le parti de Sebastian Kurz, notamment sur les questions sociales.23

Le scandale d’Ibiza a profondément nui au FPÖ, qui a obtenu 16,2 % des voix. Ce score est le plus bas enregistré par le parti aux élections fédérales depuis 2006 : le FPÖ recule de dix points par rapport à 2017. Suite à ce lourd revers, l’ancien leader du FPÖ, Heinz-Christian Strache, a annoncé mettre fin à sa carrière politique.24 Néanmoins, le FPÖ n’est pas totalement marginalisé sur la scène politique autrichienne. Après le scandale d’Ibiza et la motion de censure soutenue par l’extrême-droite contre le chancelier, on aurait pu s’attendre à ce que Sebastian Kurz exclue purement et simplement de reconstituer l’alliance avec le FPÖ. Pourtant, il n’en est rien. Sebastian Kurz a seulement déclaré qu’il ne confierait plus le ministère de l’Intérieur au FPÖ et qu’il refuserait de nommer de nouveau Herbert Kickl dans son gouvernement.25 L’hypothèse d’un nouveau gouvernement ÖVP-FPÖ n’est donc pas à exclure, mais elle n’est pas la plus probable, dans la mesure où Norbert Hofer a exprimé son souhait de revenir dans l’opposition.26 Néanmoins, le nouveau président du FPÖ se montre très critique vis-à-vis d’une potentielle coalition entre l’ÖVP et les Verts, qu’il qualifie de « secte apocalyptique », et a annoncé qu’il convoquerait le bureau fédéral du FPÖ en cas d’échec successif des négociations entre Kurz et les écologistes et les sociaux-démocrates.27

À l’instar de son allié politique qu’est le Rassemblement national en France, le Parti de la liberté d’Autriche (FPÖ) a ainsi usé d’une rhétorique affirmant sa proximité avec les classes moyennes et populaires, n’hésitant pas à se qualifier de « parti social de la patrie ». À l’instar d’autres partis d’extrême-droite en Europe, le FPÖ abandonne peu à peu cette phraséologie eurocritique et sociale lorsqu’il s’approche du pouvoir, cherchant à exploiter ou accroître la dimension néolibérale et identitaire de l’Union européenne plutôt que de l’abandonner. Au carrefour de l’évolution conservatrice de l’Union européenne et de l’orientation néolibérale du FPÖ, d’une Europe en quête de supplément d’âme et d’une extrême-droite cherchant à se respectabiliser auprès des milieux d’affaires, la coalition autrichienne préfigure-t-elle des expériences similaires à venir dans le vieux continent ?

3 Kevin Guillas-Cavan, « La loi sur la journée de travail de 12 heures : cap au pire ? », in Chronique internationale de l’IRES, 2018, n°163, pages 27-37.

4 Kevin Guillas-Cavan, « La « sécurité minimale » : l’île des bienheureux dans la tourmente », in Chronique internationale de l’IRES, 2018, n°164, pages 43-58.

7 « Aufregung um Förderung für behinderte Schüler », in burgenland.orf.at, 21 décembre 2016.

9 Dagmar Schindler, « Burgenland : wie Rot und Grün das Burgenland (un)sicher machen », in Michael Bonvalot, Die FPÖ, Partei der Reichen, 2017, Mandelbaum Kritik&Utopie, Vienne, pages 110-112.

11 Wolfgang Atzenhofer, « Stadtregierung will 20 Millionen sparen », in Kurier, 6 octobre 2016.

12 Helmut Atteneder, « « Ich werde aus Wels sicher keine Musikantenstadl-Stadt machen » », in Oberösterreichische Nachrichten, 18 février 2016.

13 Thomas Rammerstorfer, « Wels : « Förderwesen deutlich gestrafft » – Sozialpolitik im FPÖ-regierten Wels », in Michael Bonvalot, Die FPÖ, Partei der Reichen, 2017, Mandelbaum Kritik&Utopie, Vienne, pages 119-121.

14 Lukas Kapeller, « Die blaue Musterstadt », in Zeit Online, 12 septembre 2016.

15 Elisalex Henckel, « Das neue Oberhaupt eines tief gespaltenen Landes », in Die Welt, 4 décembre 2016.

16 « Hofer : « In einem Jahr Entscheid über Öxit » »« Hofer : « In einem Jahr Entscheid über Öxit » », in oe24.at, 25 juin 2016.

20 Josef Ertl, « Norbert Hofer : « Für eine europäische Armee » », in Kurier, 13 novembre 2016.

23 Jürgen Klatzer, « Sondieren bis zum « grünen Zweig » », in orf.at, 18 octobre 2019.

27 Fabian Sommavilla, « Hofer warnt vor grüner « Weltuntergangssekte » », in Der Standard, 15 octobre 2019.

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