© Shana et Robert Parke Harrison
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Si la photographie est pensée par certains comme la représentation pure et stricte de la réalité, capturant un cliché à un endroit et un moment donnés à partir de la seule vision des photographes, ces derniers ont depuis longtemps cherché à intriguer et à renverser la réalité. L’avènement du montage et de la retouche, notamment via le numérique, a ouvert de nouvelles possibilités à l’art photographique. Bien qu’initialement littéraire, le surréalisme est un courant touchant à tous les arts. Il se définit comme une transcendance du réel, dans l’optique d’un rapprochement de ce qu’est et ressent l’être au plus profond de lui, dans son inconscient. Si cela a pu prendre la forme des peintures de Dali ou de l’écriture automatique d’André Breton, de nombreux et célèbres photographes s’y sont également intéressé à l’instar de Man Ray, et tant d’autres après lui. Différentes techniques se sont ainsi développées au fil des années afin de surprendre le spectateur et de le faire songer à partir de la photographie.


Apparu dans les années 1920, le mouvement surréaliste s’empare de la photographie à une ère ou celle-ci est encore une nouvelle venue dans le domaine des arts. Avant même le surréalisme, l’impressionnisme, en peinture comme en photo, s’inscrivait déjà dans un rejet de la réalité objective. Ce rejet de la réalité est entraîné par la Première Guerre Mondiale et ses atrocités, entre autres. Le surréalisme apporte une dimension supplémentaire dans ce rejet, y ajoutant la notion d’inconscient quelques années après sa théorisation par Freud. Cet inconscient pourrait se définir comme l’ensemble des phénomènes échappant à la conscience. Ce concept bouleversa tout ce qui l’on pensait savoir de l’esprit humain et est venu questionner l’objectivité de la réalité. En art, l’effet fut le même.

Si la photographie avait pour habitude de capter le visible, capturer un instant du réel, le surréalisme participe à lui offrir de nouvelles perspectives, qui influeront à long-terme sur la définition de la photographie en tant qu’art. De la photographie en tant que vision de la réalité, elle se développe ainsi en tant qu’instrument de création affranchi, au-delà de la technique et de l’œil du photographe. Là où le pinceau du peintre détient une réelle liberté, la caméra devient l’instrument permettant de capturer tout et n’importe quoi, de l’absurde au rêve, de l’inconscient à l’invraisemblable. Développant tout autant les procédés de réalisation de leurs clichés que les méthodes de composition, les photographes surréalistes introduisent des visions novatrices.

© Man Ray / DR

Révolutionner la vision nécessitait aussi une révolution des techniques. Comme le surréalisme regroupe toutes formes d’art, il n’est guère surprenant de voir apparaître des croisements entre ceux-ci, à l’instar du collage dans la photographie. D’autres pratiques voient le jour avec la solarisation, la rayographie (dont nous reparlons plus tard), ou encore le brûlage. Ce dernier consiste à faire fondre progressivement le négatif soumis à une source de chaleur. La désagrégation progressive de l’image donne des résultats inattendus comme le décrivait Raoul Ubac (photographe belge du XXe siècle). La juxtaposition des images, caractéristique des créations surréalistes, cherche quant à elle à refléter l’expression de l’esprit inconscient. La photographie surréaliste du début du XXe peut être considérée comme précurseur du photomontage en ce sens.

Ces innovations techniques et de méthode mises au profit de l’art surréaliste ont pour but d’exprimer le « fonctionnement réel de la pensée », dénué du contrôle de la raison et des préoccupations esthétiques ou morales, comme le décrivait André Breton dans son manifeste du surréalisme, en 19241-2. Le parti pris est donc éminemment politique, dans le rejet des normes et des réalités de l’époque. La société y est éminemment influencée par les terribles conséquences d’une guerre inhumaine, aux nombreuses victimes abattues au nom du profit capitaliste et de nationalismes irresponsables.

Anti-bourgeois, anti-nationalistes, rejetant le militarisme, l’obscurantisme religieux, l’oppression colonialiste et les totalitarismes divers, le groupe parisien surréaliste s’inscrit dans l’idée de la nécessité d’une révolution sociale, entre marxisme et anarchisme, qu’ils décident d’exprimer par l’art. Il est donc logique de retrouver un certain nombre de ses membres au sein du PCF, d’Aragon à Eluard. Certains à l’image de Breton, refusent toutefois un engagement partisan, estimé comme réducteur de liberté et inadapté à leur philosophie.

Au-delà de la technique et de la dimension politique, la poésie propre au surréalisme se retrouve dans la photographie liée au courant au travers de thèmes récurrents : l’érotisme, la métamorphose, les ombres et perspectives ou encore le merveilleux et l’étrange, etc. Les développements de la photographie, le passage au numérique et l’accessibilité croissante de la photographie et du photomontage, sont autant d’événements qui permettront au surréalisme et à la créativité de s’étendre avec le temps dans les décennies qui suivront son avènement.

Les pionniers du changement

Man Ray (1890-1976)

Emmanuel Radnitsky, mieux connu sous le pseudonyme de Man Ray, est d’abord un peintre américain au début de sa carrière. C’est pour la peinture que celui-ci abandonne ses études. Il s’intéresse initialement à la photographie pour capturer ses peintures. C’est finalement ce talent photographique qu’on lui reconnaîtra avant tout, d’autant plus après sa mort.

Man Ray se retrouve fortement influencé par les développements de l’art moderne se construisant à son époque. Cet art moderne tend à se démocratiser, mais se fait difficilement une place au sein de la société américaine et du monde de l’art en général. Brisant les codes préétablis de la photographie, Man Ray s’obstine à critiquer l’idée que la photographie se limiterait aux frontières du visible, comme il était communément accepté de penser à l’époque. Pour Man Ray, la photographie doit être au service de son imagination. Il redéfinit les codes de la beauté, et la définition même de l’art photographique, à l’image des autres artistes du courant surréaliste dans leurs arts respectifs. Le cubisme influence sa peinture, les écrits de Whitman et Thoreau sa pensée, lui qui cherche à se débarrasser des contraintes sociales et artistiques de son temps.

Le violon d’Ingres – 1924 – © Man Ray / DR

Prenant l’habitude de photographier ses tableaux, c’est sa femme, Adon Lacroix (écrivaine belge) qui lui servira de modèle dans ses expérimentations et deviendra rapidement sa muse. Il développe une amitié spirituelle avec Marcel Duchamp et collabore artistiquement avec lui. Ils partagent la même pensée que l’ordinaire peut être élevé au rang d’art. En parallèle, l’abstrait dans la photographie mûrit, de Paul Strand à Alvin Langdon Coburn. À la fin des années 1920, Man Ray se plonge pleinement dans l’activité photographique et explore diverses voies visant à approfondir le potentiel de création de cet art3.

Les techniques employées sont déroutantes pour l’époque. Il cherche à surprendre et choquer, comme personne ne l’a osé auparavant en photographie. Il brouille la clarté de l’objectif avec du gel, bouge l’appareil pendant la pose, tant et si bien que celui-ci ne représente plus « le monde visible », même lorsque son sujet est clairement défini.

À Paris, Man Ray fait d’abord partie du courant dadaïste4, puis surréaliste. Tout en pratiquant professionnellement la photographie pour pouvoir vivre décemment (réalisant des portraits de Picasso, Cocteau, Matisse…), il s’enrichit de ces nouvelles rencontres. Avec le styliste Paul Poiret, il participe au renouvellement de la photographie de mode par l’élégance de ses clichés.

Écrivain, peintre et photographe, constamment dans la recherche et recourant à une foultitude de techniques innovantes, il invente notamment le rayogramme par accident5. Il définit lui-même les rayogrammes comme des « photographies obtenue par simple interposition de l’objet entre le papier sensible et la source lumineuse ». Le rayogramme « transfigure les objets du quotidien, en donne des formes spectrales. Il provoque chez le public en perte de repères un effet de mystère, le lecteur cherchant à identifier un référent. […] L’étrangeté des effets de matières […] suscite une sorte de rêverie poétique6. »

George Ribemont-Dessaignes, membre du mouvement dada, donnait en 1924 le meilleur résumé de l’art de Man Ray : « un chimiste des mystères […] créateur d’un nouveau monde qu’il photographie pour prouver qu’il existe ». Il réalise à la fin des années 1950 la série Unconcerned Photographs (Photographies insouciantes), dont le style non-figuratif le rapproche une fois de plus de l’inconscient propre au surréalisme. Il continue de photographier jusqu’à la fin de sa vie en 1976 à Paris.

Hans Bellmer (1902-1975)

La poupée – 1943 – © Hans Bellmer / DR

Artiste majeur du courant surréaliste, la photographie de Bellmer a toujours fasciné7. Aussi dessinateur, peintre et sculpteur, fasciné par l’œuvre du Marquis de Sade qu’il illustrera, Hans Bellmer vécut en France pendant un certain temps. Passionné par les thèmes de l’anatomie et du désir, les œuvres du Franco-Allemand sont empreintes d’un puissant érotisme, représentants des corps féminins ou des poupées désarticulées, démembrées. Elles évoquent les pulsions et désirs inconscients, avec une étrangeté qu’il poursuivra toute sa carrière. Il met en lumière, dans ses dessins comme dans ses photographies, les sujets tabous des fétichismes, du voyeurisme. Qualifiés parfois d’œuvre perverse, les travaux de Bellmer lient la mort, la passion et le sexe, en opposition au réalisme sexuel de la société industrielle.

Dora Maar (1907-1997)

Le simulateur – 1936 – © Dora Maar / DR

Photographe parisienne de naissance, muse et amante de Picasso, elle est aussi et surtout une grande artiste surréaliste. Engagée en faveur de la gauche antistalinienne, elle travailla par ailleurs aux côtés de Man Ray en tant qu’assistante. Elle ne recevra toutefois qu’une reconnaissance tardive pour son oeuvre8. Dora Maar réalise par ailleurs des photos de mode et devient portraitiste du monde hollywoodien. Dans son travail, Dora Maar dépeint l’étrangeté du réel, la métamorphose, la déformation des perspectives, des corps, exprimant toute l’imagination, l’angoisse et la mélancolie des êtres et du monde. Son œuvre n’est pas sans rappeler l’expressionnisme allemand, relié au surréalisme par la déconstruction du réel, l’intérêt porté à l’inconscient et aux travaux de Jung et Freud, elle qui fut justement influencée par le courant Bauhaus9-10.

On pourrait citer de nombreux autres photographes ayant participé au renouveau surréaliste de leur art tels que Maurice Tabard, photographe français fondant son œuvre surréaliste sur la composition et le jeu d’ombre, qui refusa de véritablement rejoindre le mouvement en tant que grand-bourgeois rejetant les idéologies de gauche. Ou encore Salvador Dali et ses mises en scène photographiques surréalistes (qui ne constituent pas le pan de son œuvre le plus célèbre). Le surréalisme se développe au travers de ces artistes tout autant dans la création au-delà de la réalité, que dans le détournement de celle-ci, dans l’utilisation de l’existant au service de l’étrange, de l’irréel et du surréel.

L’avènement du numérique et le développement du photomontage dans la photographie

L’ère numérique participe au déploiement d’une nouvelle forme de production d’œuvres photographiques surréalistes. Le numérique permet notamment l’apparition de nouvelles formes de photo-montage, par l’utilisation de logiciels. Ceux-ci permettent d’abord la retouche. Les logiciels professionnels comme Photoshop vont ensuite favoriser le trucage photographique. Celui-ci apporte un renouveau des possibilités dans le détournement de la réalité propre au surréalisme, mais pas que. Le photomontage préexistait au numérique. Toutefois, le développement de ces nouvelles techniques permet l’apparition d’une forme de production photographique, où la superposition d’images, la distorsion, modifient une fois de plus les possibilités techniques à l’usage des photographes se réclamant du surréalisme. L’arrivée du numérique sur le marché photographique ne signifie pas pour autant l’abandon de l’argentique. Nombre de photographes continuent de travailler à partir d’appareils argentiques afin d’obtenir des résultats différents et peut-être moins lissés que sur le numérique.

© Robert et Shana ParkeHarrison / DR

Dans cette veine, le couple Shana et Robert ParkeHarisson, emploie depuis les années 1990 des techniques de montage, de collage ou de photogravures pour leurs œuvres si particulières et poétiques11. Il est question dans leur travail de la relation entre l’humain et la nature12-13, idée devenue importante depuis quelques décennies dans les photographies de nombreux artistes. La nature y fusionne avec l’Homme apprivoisé, quand ce n’est pas l’inverse. Les éléments, la civilisation et les êtres s’entremêlent dans des œuvres sensibles amenant à penser l’environnement autrement14.

© Sylwana Zybura / DR

Sylwana Zybura, artiste polonaise répondant au pseudonyme de Madame Péripétie, s’inscrit quant à elle dans le courant surréaliste de par ses portraits aux costumes fantaisistes, résumés dans son mantra : If It Can Be Imagined, It Exists  (« Si ça peut être imaginé, cela existe »). Photographe de mode et artiste touche-à-tout, la pluralité de ses passions se ressent dans ses œuvres inspirés d’après elle du mouvement punk et du théâtre des années 198015-16.

Évolutions contemporaines : l’ère de la démocratisation de la photographie

Si le post-traitement et la multiplication des outils de type Photoshop a rendu la création plus facile, celle-ci n’est néanmoins pas directement vectrice d’originalité et de créativité18. Beaucoup d’artistes tendent à se ressembler dans leur façon d’envisager la photographie surréaliste. En ce sens, le réseau social Instagram a tout autant participé à la création qu’à l’uniformisation de celle-ci. La nécessité d’esthétisme et du beau au sens normatif du terme que les surréalistes repoussaient autrefois restent prégnante, sur un réseau où les photographes sont si nombreux que l’on serait bien incapable de n’en nommer qu’une infime proportion. L’esthétique publicitaire a également marqué de son empreinte la création. Au-delà du surréalisme, il est donc difficile de juger positivement comme négativement l’impact de l’ère actuelle dans la photographie, tant celle-ci donne lieu au meilleur comme au pire (chacun jugeant le meilleur comme le pire différemment).

« Le réel héritage contemporain du surréalisme s’observe dans le même rejet de la réalité, prenant une forme souvent très symbolique amenant à la critique et la déformation du réel. »

Surtout, il apparaît bien complexe de qualifier les photographes contemporains de surréalistes même quand ceux-ci se rapprochent de ce mouvement à certains égards, tant celui-ci était intrinsèquement lié à son époque et à un basculement de la vision artistique. Il est également complexe de définir réellement le surréalisme, lié à une méthode d’expression propre à chaque artiste. Déjà à l’époque de sa création, André Breton et d’autres artistes du mouvement en sont venus à des divergences sur la définition propre à celui-ci. Le surréalisme semble être parfois devenu un terme générique pour qualifier des œuvres défiant la réalité, tout autant d’une manière absurde, fantastique, que véritablement surréaliste.

Il semble que le réel héritage contemporain du surréalisme s’observe dans le même rejet de la réalité, prenant une forme souvent très symbolique amenant à la critique et la déformation du réel. Ces symboles peuvent se rapprocher de la notion d’inconscient, les rêves tels que décrits par Freud en étant remplis, mais ces symboles apparaissent dans nombre d’œuvres se revendiquant comme surréalistes d’une manière peut-être trop évidente pour y prétendre. Dans son ouvrage sur l’interprétation des rêves, Freud écrivait que ceux-ci étaient particulièrement complexes à déchiffrer du fait qu’ils l’étaient à l’aune du conscient du rêveur une fois celui-ci éveillé.

Le surréalisme moderne : la création d’un nouveau rapport à la nature

Par le photomontage mais surtout la réflexion artistique, certains artistes parviennent tout de même à créer, dans une optique se rapprochant des idéaux et des méthodes surréalistes19. La photographie se confond de plus en plus avec le graphisme, et inversement, faisant l’utilisation régulière du trucage photographique. Cela donne lieu à des artistes aux créations surprenantes, qui traitent pour bon nombre d’entre eux du rapport de l’humain et de la civilisation avec la nature. Plusieurs de ces « néo-surréalistes » ont répondu à quelques questions ou m’ont redirigé vers des interviews déjà réalisées, afin de mieux comprendre leurs intentions 20.

Martin Stranka (@martinstranka)

Until you wake up – © Martin Stranka / DR

Ce jeune photographe tchèque ayant accumulé les prix de photographie ces dernières années se caractérise par son utilisation poussée du montage photographique. Chacune de ses photographies raconte une histoire, où il compose une création à partir de différentes photographies réunies. Devenu professionnel avant l’ère Instagram, il utilise la plateforme pour promouvoir ses œuvres comme tant d’autres. Parfois plus proche du symbolisme que du surréalisme, Martin Stranka préfère considérer ses œuvres comme sa propre réalité. Il catégorise aussi son travail comme du Fine Art photography, à savoir la photographie comme moyen d’expression de l’artiste. Il en résulte des œuvres graphiquement impeccables, représentant un futur proche opposant nature et fin de la civilisation.

Charlie Davoli (@charlie_davoli)

© Charlie Davoli / DR

À l’aide de son appareil reflex et d’un talent certain pour le trucage, Charlie crée sa propre vision du monde, mêlant une fois de plus homme et nature dans ses créations grandiloquentes. Il fait appel à l’espace, à la faune, les contrastant souvent avec la froide réalité. Parfois aussi, il sublime le réel en créant une osmose entre l’humain et son environnement naturel. Il se dit influencé par la science-fiction et le mouvement avant-gardiste Bauhaus, et cherche à décrire les dissonances qui nous entoure. Le collage de la nature sur ses modèles reflète ce lien entre l’esprit et l’imaginaire inconscient.

Jati Putra Putrama (@jatiputra)

© Jari Putrama / DR

Cet artiste indonésien reprend le principe du surréalisme photographique en lien avec l’espace et l’architecture. Lui qui n’est pas un photographe à proprement parler, collabore avec plusieurs d’entre eux en retravaillant leurs clichés. Ses œuvres se caractérisent par des destructions de perspectives, où la terre s’arrête brusquement pour former un angle droit, sans pour autant détruire la vie qui y perdure. La nature retournée, pliée, déformée, donne lieu à des œuvres déroutantes ou angoissantes selon les ressentis. Ses travaux ne sont pas sans rappeler les films de Christopher Nolan, où la gravité se retrouve défiée dans Inception et Interstellar. Il admet lui-même que son surréalisme provient de son intérêt pour ces films, ainsi que les œuvres de Magritte, Dali…

Teresa Freitas (@teresacfreitas)

© Teresa Freitas / DR

Des couleurs bleu et rose pastel au service d’une photographie épurée, Teresa Freitas photographie aussi bien l’architecture que des objets et portraits. La dimension cinématique de ses œuvres peut faire penser au Grand Budapest Hotel et aux plans travaillés de son rélisateur Wes Anderson. La place prise par les couleurs, délicates et percutantes à la fois, nous transporte vers un subtil changement de réalité, sans jamais se situer bien loin de celle-ci. Elle cite par ailleurs le surréalisme et l’expressionisme, tout autant que les animés de Ghibli et les classiques de Disney parmi ses principales influences.

Si ses couleurs sont retouchées pour créer le paradoxe de les rendre à la fois pâles et accrocheuses, la part la plus importante de son travail se trouve pour elle dans le shooting, par l’utilisation de la lumière naturelle, l’absence de profondeur de champ rendant la photographie plus plate… Ses personnages et lieu existent sans véritablement exister comme elle l’exprime elle-même, rendant compliquée la définition de son travail, qui ne saurait se limiter à un courant particulier. Ses créations semblent exister en dehors du temps et de l’espace, dans un univers parallèle, utopique ou dystopique, selon le ressenti de chacun.

À découvrir également : Tommy Ingberg (@tommyingberg) et ses personnages métamorphosés proches des travaux des ParkeHarrison, @Oprisco et ses compositions gracieuses et absorbantes, Robert Jahns (@nois7) et ses paysages romantiques, Kyle Thompson et ses créations émotionnelles mêlant humains et éléments…

L’éloignement de la réalité nuit-il à la photographie ?

Beaucoup de critiques sont nées sur la façon de réaliser de la photographie, qu’elle soit surréaliste ou non, du fait que celle-ci aurait perdu son essence, à savoir la représentation de la réalité. Bien des individus ne considèrent pas la photographie comme un art au même titre que la peinture, la sculpture ou la littérature, du fait que celle-ci ne serait qu’un instrument de capture du visible. Même en tant qu’art, tel serait son unique propos.

Ces arguments constituent justement le débat qui avait déjà lieu un siècle avant, et contre lesquels se révoltèrent les artistes impressionnistes, dadaïstes, puis surréalistes. Cette façon de penser s’est sans doute également développée du fait de l’accessibilité de la photographie à tous, dans une optique soit purement utilitaire, soit sociale au travers des réseaux. La photographie s’est peut-être détournée de sa notion artistique pour devenir un instrument habituel du quotidien des individus dans son acception commune.

L’instrument qu’est Photoshop, au-delà de détourner la réalité, est aussi considéré par certains puristes comme une négation du travail photographique, au sens où celui-ci permet de réaliser tous les effets qui autrefois nécessitaient des connaissances précises et les filtres ont remplacé les techniques de tirage et d’impression. L’uniformisation est sans doute parfois regrettable, mais il paraît compliqué d’en dire autant de la démocratisation engendrée par le renouveau des possibilités techniques et l’accessibilité des appareils.

Par ailleurs, nombre d’artistes et photographes considèrent eux-mêmes que l’intérêt de la photographie provient avant tout de cette capacité à saisir l’existant, la différenciant des autres arts. On pourrait opposer à cela que le dessin au travers du « rendu photoréaliste », poursuit le même objectif. Mais surtout, la représentation de la réalité a-t-elle jamais existé dans la photographie et est-elle seulement atteignable ?

La photographie a toujours été un assemblage de techniques amenant à des résultats déformants de la réalité. Le résultat en deux dimensions de sujets constitués majoritairement de trois dimensions, le cadrage, la focale, le format, le type d’appareil, sont autant d’éléments qui modifient systématiquement la réalité selon tout un tas de choix réalisés par le photographe. On pourrait également parler de la finalité de l’image, à savoir le tirage qui dépend d’une multitude de facteurs, du papier à l’impression, et de tout un tas d’éléments externes et/ou naturels selon les méthodes employées. De même pour le trucage photographique, qu’il soit dans l’art, dans la communication et dans la mode et qu’il est devenu extrêmement complexe de percevoir. La réalité n’est donc plus que celle à laquelle on veut bien croire.

Les progrès techniques en matière d’appareil permettent aujourd’hui des résultats que l’on pourrait considérer comme plus réalistes et mieux définis que la réalité. La retouche peut également avoir pour but de rendre l’image capturée par votre appareil plus fidèle de la vision que vous aurez eu d’un endroit, d’un individu ou d’un évènement, en jouant de la saturation et de la luminosité, par exemple, qui peuvent faire défaut selon les techniques et le matériel à votre disposition. En journalisme, le trucage peut néanmoins avoir des conséquences désastreuses, car toutes ces possibilités rendent complexe la vérification de la véracité des images diffusées au monde entier.

Finalement, toutes les disciplines photographiques n’ont pas un propos artistique et la photographie peut effectivement être employée pour retranscrire la réalité qu’il s’agisse du photoreportage, du paparazzisme… Il est bon de rappeler toutefois que dans l’art, la réalité et son absence se sont presque toujours confondues au travers de la créativité des artistes pour exprimer tout aussi bien la vérité objective que la pure imagination ou les essences des êtres. L’art photographique ne déroge pas à la règle.

« Le courant de la Nouvelle Objectivité partageait déjà ce désir de montrer sans détour la triste réalité, la violence du monde post-Première Guerre Mondiale, en parallèle du surréalisme qui souhaitait l’exprimer différemment »

L’exemple du surréalisme n’est finalement qu’un courant parmi tant d’autres, exprimant le désir d’utiliser la photographie comme n’importe quel art, pour exprimer une réalité tout autant que la dépasser, la transcender, la détourner. Les techniques ne remplacent les intentions artistiques, qui différencient sans doute la photo dans l’optique de tendre vers une démonstration de la réalité, de la photo en tant qu’œuvre d’art. Le photographe se voulant artistique peut en revanche tout à fait décider que son intention sera celle de rendre une œuvre d’un réalisme froid, quasi-exact. Le courant de la Nouvelle Objectivité partageait déjà ce désir de montrer sans détour la triste réalité, la violence du monde post-Première Guerre Mondiale, en parallèle du surréalisme qui souhaitait l’exprimer différemment21.

L’art ne se limite donc pas à un éloignement de la réalité, et l’intention artistique dépend de tant de facteurs que la frontière devient fine, entre art et photojournalisme, entre réalité et détournement de celle-ci. C’est parfois justement ce détournement qui permet le plus d’impact sur le spectateur, dans la construction de sa réalité. L’irréel employé au service du sarcasme, de la dénonciation, n’est-il pas justement ce que les écrivains, cinéastes et photographes de l’absurde utilisaient afin d’amener les lecteurs et spectateurs à repenser la réalité tout en la déconstruisant ? Il en va de même pour les surréalistes, dans un désir tout aussi poétique que politique.

L’image brute et réaliste dans l’idée de choquer ou de pointer du doigt, d’une manière accusatrice ou non, n’est qu’un propos photographique parmis tant d’autres. En opposition, le fait de montrer la banalité de la vie, tout aussi réaliste, que l’on peut retrouver dans de nombreuses œuvres contemporaines, rejoint également l’optique surréaliste. Le trucage, le montage, et toutes les autres techniques imaginables brisant la vérité telle que préalablement conçue par les spectateurs, qu’elles soient celles des artistes surréalistes des années 20 comme celles de photographes contemporains via Photoshop, font partie intégrante de la photographie, aujourd’hui comme hier.

Un surréalisme dévoyé par sa dépolitisation ?

En ce qu’il s’agit de la dimension politique intrinsèquement liée au surréalisme, celle-ci n’a plus les mêmes fonctions, car se situe à une époque différente. Le surréalisme moderne n’est plus en opposition avec les courants qui le précèdent et s’est installé depuis le temps où celui-ci venait briser les codes et renouveler l’art. La dimension politique se trouve toutefois toujours dans les thèmes traités, même si ceux-ci ont également évolué. Certains tabous ont disparu au profit de nouveaux, la vision du corps humain et notamment féminin a depuis bien heureusement changé, de nouveaux défis humains et artistiques se sont implantés.

La place prégnante de l’écologie dans la société actuelle semble nourrir les passions artistiques, ayant participé à faire germer les thèmes de la nature et de l’environnement dans les œuvres photographiques contemporaines. La notion du « beau » a évolué, les défis également, mais la part de revendication et d’interrogation dans l’art est restée intacte, propre à chaque artiste, qui décide d’en incorporer des doses plus ou moins évidentes et subtiles dans leurs œuvres, sans abandonner la dimension esthétique pour autant.

 

 


Sources  :

1 –  https://surrealistphotography.wordpress.com/

2 – André Breton, Manifeste du surréalisme, 1924

3 – Katherine Ware, Man Ray, Taschen, 2012

4 – Le mouvement dada, qui naît aux alentours de 1915 en Allemagne, est considéré comme le précurseur du surréalisme. Celui-ci a pour vocation de briser les codes moraux et esthétiques de l’époque. Tristan Tzara fut l’une des figures majeures du mouvement, qui vit des scissions apparaître au début des années 20, jusqu’à la restructuration au travers du surréalisme, d’André Breton et son groupe parisien.

5 – http://indexgrafik.fr/man-ray-rayogrammes/

6 – Man Ray, Autoportait, (1963), Actes Sud, 1998

7 – MNAM – Centre Pompidou, Hans Bellmer photographe, Editions Filipacchi, 1983. Publié à l’occasion de l’exposition au musée national d’art moderne du Centre Georges Pompidou.

8 – Mary Ann Caws, Les Vies de Dora Maar : Bataille, Picasso et les surréalistes, (trad. de l’anglais), 2000

9 – Bryan Dillon, « The voraciousness and oddity of Dora Maar’s pictures », May 2019, The New Yorker, cf. https://www.newyorker.com/culture/photo-booth/the-voraciousness-and-oddity-of-dora-maars-pictures

10 – Le courant Bauhaus, dont le nom provient d’une école d’architecture et d’arts appliqués allemande de Weimar fondée en 1919, pose les bases de l’architecture moderne, très géométrique. Au-delà de l’architecture, le courant s’intéresse à la photographie, au théâtre… Les productions du style seront considérées comme « art dégénéré » par les nazis, qui fermeront l’école alors réinstallée à Berlin, en 1933.

11 – https://www.etpa.com/photographie/actualites/les-travaux-surrealistes-du-couple-photographe-robert-and-shana-parkeharrison

12 – Site officiel des ParkeHarrison : https://parkeharrison.com/

13 – Festival photo de La Gacilly, 2018.

14 – https://www.artspace.com/artist/robert_and_shana_parkeharrison

15 – https://blog.grainedephotographe.com/les-photos-surrealistes-de-madame-peripetie/

16 – http://sylwanazybura.com

17 – https://leblogphoto.net/2016/11/23/la-photographie-surrealiste-ou-comment-depasser-ses-limites-artistiques/

18 – https://stefaniebousquet.wordpress.com/2017/10/16/le-surrealisme-en-photographie/

19 – Les meilleurs photographes surréalistes et manipulateurs d’image d’Instagram, par Adrian Willings : https://www.pocket-lint.com/fr-fr/applications/actualites/instagram/148765-les-meilleurs-photographes-surrealistes

20 – Echanges individuels avec Charlie Davoli, Martin Stranka, Jati Putra Putrama et Teresa Freitas – Pablo Patarin – 05/2020.

21 – https://junior.universalis.fr/encyclopedie/nouvelle-objectivite/

 

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