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Homme assis dans la rue, en 2018. Domaine public
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Le 25 février dernier, déposées par la rosée macronienne matinale, la twittosphère découvrait des photos du président de la République, en habits de ville, accroupi aux côtés du Samu Social, bien décidé à partager bienveillance et humanité avec les victimes de l’exclusion. Au-delà de la simple opération de communication, sur le modèle de celles que l’espace politico-médiatique nous délivre quotidiennement, ces clichés révèlent la logique profonde qui porte, aujourd’hui, la figure de l’exclu, victime d’un conflit apaisé, avec beaucoup de sang mais sans armes, avec un lit d’abattus sans aucun responsable.


Le champ politique est un espace où le langage règne en maître. Il est la voix qui porte les idées, organise les pensées, les traduit autant qu’il les modèle. Plus que ce qu’il dit, il nous intéresse pour ce qu’il nous dit de la politique et de l’état actuel du champ des idées. On sait avec Gérard Noiriel et Lucien Febvre que « faire l’histoire des mots, c’est déjà introduire le doute sur les évidences de tous les jours »[1]. Le social est ce qu’il nous semble être. Il est ce que nous en percevons. Et en ce sens, les discours sont parmi les premiers actes de mise en forme du social. La politique est elle aussi un monde comme volonté et représentation. Toutes les communautés qui nous classent et où l’on se classe en retour sont des constructions historiques auxquelles les actes de langage ont largement participé[2]. La sociologie américaine, et Goffman en tête, nous en a beaucoup dit sur les procédés qui s’opèrent lors de la construction des catégories et des frontières qui les bordent. L’usure de l’usage arrose l’idée facile d’une réalité donnée, immuable, et d’un discours qui ne fait que la dire, oubliant que ce qui dit, fait.

En France, les années 1980 ont bouleversé les lignes idéelles qui s’étaient fixées autour d’une gauche dont les stratégies électorales avaient poussé à la réaffirmation révolutionnaire[3] et d’une droite au pouvoir depuis de nombreuses années, et donc enfermée dans son incarnation du système. La gauche – et pas seulement socialiste – voyait dans la stratégie d’opposition, la clé de la victoire. Pour gravir les marches du pouvoir, il fallait s’opposer fermement. Pour cela, il fallait affirmer ostensiblement un camp, marquer d’un trait épais la frontière avec l’autre camp, garder dans le sien tout ce que l’on voulait pour jeter dans l’autre tout ce que l’on haïssait. En s’asseyant du côté des perdants, des possédés et des exploités, pour se définir comme pour s’imaginer triomphant, il fallait dessiner un autre, c’est-à-dire des gagnants, des possédants, des exploitants. La partition sociale s’opérait alors selon une logique haut-bas. Un tel schéma faisait donc des victimes des victimes du système – et dans le verbe de gauche, des victimes du capitalisme – et des exploitants des coupables. Ce type de lecture est indissociable d’une dimension collective constituée par – Arendt l’a fort justement souligné – la conscience et la défense d’un intérêt commun, lesquelles encouragent l’instinct de conservation.

Nombreux sont les travaux à avoir souligné le rôle du discours de classe sur l’existence de la classe. Il est acquis que « les partis font les groupes qui font les partis »[4]. On sait avec l’étude profonde de Stéphane Beaud et Michel Pialoux sur La Condition ouvrière que les raisons économiques et industrielles – certes décisives – n’épuisent pas à elles seules l’explication de la dissolution de ce qui était le mouvement collectif le plus important du siècle passé. La conscience de classe s’étant progressivement évaporée, la conscience, et donc la défense, des intérêts communs disparaissaient dans le feu du même incendie. Nombreux sont ceux à avoir analysé l’émergence de la figure individuelle et à avoir souligné les raisons socio-économiques, industrielles et culturelles la gouvernant. Les recompositions à l’œuvre engagent un processus de repositionnement idéelles. L’analyse des termes qui les composent – en l’occurrence, l’exclusion – nous permettra d’en esquisser quelques traits importants.

« Et par le pouvoir d’un mot, je recommence ma vie »

Tout ce que l’on a dit sur les processus de catégorisation et d’identification et tous les développements dont cela découle se retrouvent résumés dans ce vers d’Éluard : « Et par le pouvoir d’un mot, je recommence ma vie ». L’ouvrier d’hier, cœur de la classe ouvrière, tout en pouvant s’incarner individuellement, ne cessait d’être réinscris dans son ensemble et donc dans le mouvement collectif. L’immigré était un travailleur immigré, pris dans le conflit de classe et intégré à ce titre dans les rapports sociaux. Les grands conflits sociaux – en France comme ailleurs – étaient des vecteurs privilégiés d’intégration des immigrés qui se retrouvaient embarqués dans des problématiques françaises au même titre que les français. Dans le conflit de classe, la double identité de travailleur immigré penchait en faveur de la première. Les entreprises étaient, dans le vocabulaire de la gauche, des matrices des rapports d’exploitations et produisaient des exploités. Et par le pouvoir des mots, les ouvriers ont cessé d’appartenir à la classe ouvrière, les travailleurs immigrés sont devenus de simples immigrés, l’entreprise est devenue le lieu de tous nos espoirs de croissance, une terre de dialogue et un ensemble apaisé, et les exploités sont devenus des exclus. La réalité change – ainsi que l’a perçu Bourdieu – non pas parce que l’on agit sur elle, mais parce que l’on agit sur les perceptions qu’en ont les acteurs.

Les socialistes sont entrés dans la décennie quatre-vingt par les portes du pouvoir. On ne refera pas l’histoire de l’expérience socialiste[5], mais on se servira de ses conclusions pour comprendre la place centrale qu’a acquis le consensus. On l’a dit, les socialistes misaient, avant 1981, sur le conflit partisan pour s’imposer – il s’agissait de délégitimer la droite et se montrer comme sa meilleure alternative –, une fois au pouvoir, pour espérer y rester, il fallait désormais investir l’union. Ce n’est pas un hasard si l’idée de dialogue se déploie dans ces années, et que les signes d’ouverture politique se multiplient. Le conflit pour gagner, son apaisement pour rester.

La décennie quatre-vingt-dix donne à voir des rapprochements symptomatiques entre droite et gauche, jusqu’à établir des consensus non sur les réponses, mais sur les termes de la question. Par exemple, on s’accorde pour faire de la sécurité une priorité ou de l’immigration une grille de lecture. Il suffit de voir avec quelle facilité les termes à la mode circulent d’un bout à l’autre de l’échiquier politique pour s’en convaincre. Ainsi en va-t-il de la diversité, historiquement défendue par la gauche, captée par la droite, appropriée par l’entreprise, puis finalement admise et revendiquée par tous. Ainsi en va-t-il également de la figure de l’exclu qui est, en ce sens, révélatrice des mouvements idéels. Ces deux exemples – et tous ceux qui fonctionnent sur leur modèle – se distinguent par la forme de dépolitisation qui les animent (ou feint de les animer).

En marge !

Plonger – ne serait-ce que très brièvement – aux origines contemporaines du terme d’exclu dans le champ politique nous donne les premières clés de compréhension, comme toujours avec la démarche généalogique. On perçoit avec Chantal Guérin[6] que lorsqu’au milieu des années quatre-vingt, le terme s’est imposé, il triomphait d’un ensemble d’autres modes de lecture du social («  pauvreté, marginalité, précarité… »), et était utilisé pour qualifier tous ceux qui étaient devenus pauvres dans un contexte où rien n’aurait pu les en empêcher. Malgré les politiques de lutte contre le chômage, malgré l’hyperactivité législative, malgré toute la bonne volonté sociale – pensait-on – on n’avait pu empêcher ces pauvres de le devenir. Dès lors que le fatalisme règne en maître, les tenants de l’action détournent le regard. Très rapidement, on comprend que le terme est dépassionné, déconflictualisé et dépolitisé.

« La notion d’exclusion laisse de côté l’idée d’un choix ou d’une volonté plus ou moins délibérée de la part de ceux qui excluent. »

En passant du domaine savant au domaine commun, les usages de l’exclusion se sont déplacés. Tentons d’y voir plus clair pour comprendre ce qu’elle nous dit de l’état actuel de la compétition idéelle.

Mille victimes, aucune tête

Le premier constat qui s’impose tient dans cette idée : l’exclusion est traitée comme un absolu. S’ajoute à cela, une série d’autres remarques. Sa dépolitisation se fait par l’instauration du régime de l’évidence. Dès lors, l’analyse – si tant est qu’un tel qualificatif ne surestime pas de trop ce dont il est question – se borne aux conséquences, s’évitant de penser aux causes. On déplore l’exclusion, c’est-à-dire l’état de fait, et non pas ce qui l’engendre, c’est-à-dire le processus. Remonter aux causes, c’est réinscrire l’exclusion dans son mouvement, c’est restituer le cadre systémique qui est le sien et c’est, enfin, rappeler qu’il existe des acteurs dans ces conflits sociaux.

Ainsi, la première conséquence de ce traitement de l’exclusion s’avère être la disparition des acteurs. Il s’agit d’un conflit sans acteur identifié, désincarné. Se contenter des conséquences, c’est laisser à l’ombre ceux qui – sinon produisent – autorisent les causes. Michel Wieviorka le disait ainsi, « La notion d’exclusion laisse de côté l’idée d’un choix ou d’une volonté plus ou moins délibérée de la part de ceux qui excluent. » Autrement dit, on « exclut la question de l’origine de l’exclusion », écrit Jeannine Verdès-Leroux, pour n’en faire qu’une « calamité abstraite » (Guérin). L’importante mise à distance de toute responsabilité encourage largement son invisibilisation.

On se contente d’être exclus, ni par, ni de, mais simplement exclu.

Le consensus l’emporte sur le conflit, permettant à tous de s’émouvoir occasionnellement de la misérable situation des exclus, et de s’en arrêter à ce bref partage sentimental. Il ne s’agit pas de dire qu’il est aisé – et même possible – d’en finir avec l’exclusion, mais bien de noter que l’on a cessé – et, en réalité, jamais tenté, c’est au cœur du terme – de remonter la chaîne causale. S’évanouissent ainsi les points de vue propices à une pensée en système. On se contente d’être exclus, ni par, ni de, mais simplement exclu.

Précisément, c’est cette dimension consensuelle qui a donné à l’exclusion une carrière, et Henri Rey d’écrire ainsi, « Le succès de la notion d’exclusion tient à cette élision du conflit. »

On pourrait également ajouter à cela que le discours sur l’exclusion encourage l’exclusion ou, pour le dire avec Élias, l’exclusion façonne chez ceux qu’elle atteint ce qu’elle leur reproche.

Voilà donc établi que l’exclusion est un thème déconflictualisé, sans acteur identifié et dont le succès tient précisément à ces deux dimensions. Tentons, pour franchir un pas supplémentaire, de comprendre ce que cela nous dit des modes de lecture des rapports sociaux et de déceler les usages qu’ils autorisent.

Tournent les idées entre les frontières qui s’affaissent

Avec le mot, on saisit l’orientation du discours et le mode de lecture des réalités sociales. Il s’agit toujours ici de considérer, d’après un point de vue bourdieusien, que ce qui est, est ce que l’on décrit. L’exclusion illustre, ce qui ne veut pas dire explique, le passage d’une logique haut-bas, jadis hégémonique et aujourd’hui inaudible, à une logique dedansdehors. Du premier schéma, on était gagnant ou perdant, voire victime ou coupable, du second on est inclus ou exclus. Le monde marche à grand pas, ce qui ne peuvent suivre sont exclus et nous ne pouvons rien pour eux. Le marche ou crève inspiré d’un Darwinisme (social) mal lu puis mal compris n’a pas la patience que réclament les analyses causales.

Le schéma vertical a donc cédé le pas à un schéma circulaire, non pas dans la réalité sociale, mais dans sa description. Il ne s’agit nullement de dire que l’on ne pourrait plus lire la société à partir d’une ligne de fracture verticale, mais d’établir que cela a cessé d’être fait. Ainsi, l’exclusion fonctionne comme l’un des exemples – et ils sont nombreux – de la fabrique du consensus qui a largement occupé le champ politique ces dernières décennies, et qui s’est traduit par une tendance forte à la circularité idéologique et au brouillage des distinctions. On peut ainsi mesurer l’évolution idéologique à partir de l’une de ces manifestations.

Se pose maintenant une question : que faisons-nous de l’exclusion ? Dès lors que « tout se passe comme si dans l’exclusion aucune volonté humaine n’était en jeu », on comprend que celle-ci prenne alors « une sorte de statut d’intempérie ou de catastrophe naturelle face auxquelles il n’est que mobilisation humanitaire. »[7]

La compensation morale du renoncement

Ses nuances occultées, ses causes délaissées et ses acteurs invisibilisés, l’exclusion est pourtant largement investie. Elle est un outil taillé aux dimensions des exigences politiques. Elle permet à la fois l’exposition des considérations sociales, les déversements empathiques emplies d’humanisme circonstancié, tout en dispensant d’une analyse sérieuse qui conduirait inévitablement à la mise en cause systémique, c’est-à-dire à la responsabilisation des présents.

Comment se comporter face à la manifestation évidente d’un des travers du système que l’on incarne ? La réponse choisie tient dans cette mobilisation humanitaire qui fonctionne comme une compensation morale au renoncement à changer les structures qui produisent l’exclusion. Beaucoup plus que les notions de précarité, de pauvreté, de misère – et à plus forte raison d’exploitation ou de quelqu’une des notions inscrit dans ce champ lexical du conflit – l’exclusion permet de tirer de la situation sociale une image de marque tout en autorisant l’économie d’une pensée qui conduirait à la remise en cause de celui qui l’énonce.

Il y aurait long à dire sur ce qui distingue l’exclusion des exclus. Alors que la première est coupée de toutes ses origines, les seconds tendent toujours à être plus que de simples exclus. Malade, drogué, inactif, punk, asocial, etc., l’exclu ne tient pas tout entier dans l’exclusion, il la déborde. Si bien que chacune de ces caractéristiques, qu’on lui ajoute toujours, peut être retenue comme cause plutôt que comme conséquence de l’exclusion. Un tel schéma trace une frontière entre l’exclusion – combat sans ennemi et lutte sans victime visible – qui permet, lorsque l’on s’oppose frontalement à elle, d’exprimer ses considérations sociales, et les exclus – responsables autant, si ce n’est plus, que victimes – que l’on renvoie à leur propre faute. Cette distinction permet d’isoler encore davantage la lutte contre l’exclusion de toute pensée causale, de toute identification d’acteurs.

Et c’est ainsi que l’une des incarnations du système qui produit l’exclusion peut venir s’agenouiller, une nuit d’hiver, aux côtés du Samu Social pour plaindre les victimes.

[1] Noiriel, G., Le Creuset français, Le creuset français (édition revue et augmentée). Paris, Seuil, 2006, p.9.

[2] Wallerstein, I., Balibar, E., Race, nation, classe  : les identités ambiguës, Paris, La Découverte, 1997, 344 pages.

[3] Dans le cas socialiste, sans retisser une histoire largement racontée, on notera simplement que le congrès de Metz (1979) fut l’occasion de réaffirmer la ligne qui l’avait emporté à Épinay (1971), largement encouragée par le CERES, bâtie sur une volonté de rompre avec le capitalisme, en opposition avec la ligne du réalisme notamment conduite par Michel Rocard.

[4] Lefebvre, R., Le socialisme français et la « classe ouvrière », Nouvelles Fondations, 2006, p.64.

[5] Hoffman, S., Ross, G., L’expérience Mitterrand. Continuité et changement dans la France contemporaine, Paris, PUF, 1988.

[6] Guérin, C., « L’exclusion et son contraire », in Gauthier, A. (dir.), Aux frontières du social : L’Exclu, L’Harmattan, Paris, 1997, pp.41-68.

[7] Ibid.

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