https://pixabay.com/fr/photos/mendicit%C3%A9-femme-pauvret%C3%A9-aum%C3%B4ne-1683496/
Le taux de pauvreté est en augmentation constante en France © Pixabay
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

L’image circule sur les réseaux : le président Macron, dans la pénombre nocturne d’une rue parisienne, s’agenouille près d’une tente, en maraude avec les équipes du Samu social de Paris. Le chef de l’État y apparaît empathique et modeste, souhaitant que cette initiative demeure « discrète » et enfilant, pour l’occasion, un jean et un blouson en cuir. On trouvera même un article du Figaro Madame commentant la tenue, et seulement la tenue, du Président ce soir-là : « une allure très « flic de série télévisée » qui lui va étrangement comme un gant ». Au-delà de son image personnelle, Emmanuel Macron paraît surtout très décidé à honorer ses engagements, emphatiques, de lutte contre la précarité. Soudain humanisme du président ou mascarade médiatique savamment orchestrée ? Par Yoen Qian-Laurent et François Expert.


En sous-texte de cette glorieuse image, un chiffre est constamment rappelé : le Gouvernement a ouvert, en novembre dernier, 14 000 places supplémentaires pour l’hébergement d’urgence des personnes sans-abri en période de grand froid. Ainsi la macronie va-t-elle, sûre de sa politique. « Ça, c’est être humain », peut-on lire sur Twitter. Faudrait-il être de mauvaise foi, pour pouvoir en douter ?

© Capture d’écran : Twitter

Pour qui connaît un tant soit peu cette réalité qu’est l’accompagnement des personnes de la rue, une telle charge communicationnelle est pourtant scandaleuse et ne saurait voiler les manques immenses de l’actuel Gouvernement sur ce front social.

Coupe sèche dans les budgets de l’hébergement d’insertion

Derrière l’augmentation hivernale des places en hébergement d’urgence, qui doit être saluée, le Gouvernement a en réalité initié l’an dernier une réforme à la baisse du financement des Centres d’hébergement et de réinsertion sociale (CHRS). Ces centres, gérés par des associations comme Emmaüs ou la Croix Rouge, accueillent aujourd’hui près de 45 000 personnes en France, pour des périodes de plusieurs mois, en vue de leur réinsertion. Il s’agit notamment des personnes les plus fragiles : femmes victimes de violences, personnes sortant de prison, malades psychiatriques ou confrontés à l’alcoolisme – autant de personnes dont la réinsertion sociale ne peut passer par un hébergement d’urgence, mais nécessite un accompagnement au long cours.

le Gouvernement a pourtant décidé de réduire leurs crédits de 57 millions d’euros sur quatre ans, tout en adoptant une nouvelle méthodologie de financement fondée sur des « tarifs plafonds »

Pour des raisons essentiellement budgétaires, le Gouvernement a pourtant décidé de réduire leurs crédits de 57 millions d’euros sur quatre ans, tout en adoptant une nouvelle méthodologie de financement fondée sur des « tarifs plafonds ». Concrètement, de même qu’il existe des plafonds forfaitaires dans les hôpitaux, encourageant la réalisation d’opérations financièrement plus « soutenables » au détriment des autres, il existe à présent de semblables tarifs plafonds pour chaque nuit passée dans un CHRS. Ces centres, déjà confrontés à un travail difficile et largement sous-financé, devront ainsi faire face au choix suivant : se concentrer sur les personnes relativement en « bonne santé », afin de minimiser le coût de l’accompagnement chaque nuit et de continuer d’accueillir autant de personnes que possible. Ou bien diminuer encore le nombre de personnes accueillies, afin de financer l’hébergement, plus coûteux, de publics plus fragiles.

Une maraude, mais pour quoi faire ?

En ouvrant plus de places en hébergement d’urgence, mais en diminuant dans le même temps les moyens alloués aux CHRS, c’est-à-dire à l’hébergement d’insertion, le Gouvernement prend en réalité une décision catastrophique quant à ses effets pour les personnes de la rue. Cette décision revient en effet à opérer une distinction entre deux types d’action qui doivent précisément être pensées dans leur continuité.

Comme le rappellent régulièrement Xavier Emmanuelli, le fondateur du Samu social, ou Sylvie Zucca, auteure d’un essai remarquable sur les pathologies qui procèdent de « l’usure de la rue » [1], les maraudes ont été conçues comme le premier étage, la première étape d’un accompagnement global de la personne. On n’allait pas en maraude pour aller en maraude ; on n’hébergeait pas deux nuits pour remettre les gens dehors. Ces actions n’ont de sens qu’en tant qu’elles constituent un premier lien avec les personnes de la rue en vue d’un parcours de réinsertion qui nécessite du temps, de la patience et des moyens. C’est précisément ce parcours que les orientations de l’actuel Gouvernement sont en train de disloquer. Et c’est aussi pourquoi l’image d’un Président en maraude, rien qu’en maraude, est au fond assez juste : s’appuyer, l’hiver, sur les dispositifs d’urgence et les associations, pour économiser plusieurs millions d’euros par an en réduisant le financement de l’aide à la réinsertion.

L’efficacité comme mot d’ordre

Les justifications apportées par le Gouvernement à cette orientation, pourtant unanimement condamnée par les associations présentes sur le terrain, méritent qu’on s’y attarde. On y retrouve au premier chef – une fois n’est pas coutume – l’impératif purement technique de l’efficacité. Le président Macron n’avait d’ailleurs pas hésité, le 27 juillet 2017 à Orléans, à présenter la question de la précarité elle-même comme une question d’efficacité : « Je ne veux plus, d’ici la fin de l’année, avoir des femmes et des hommes dans les rues. C’est une question de dignité, c’est une question d’humanité, et d’efficacité là aussi. » Rarement un tel mot d’ordre avait semblé aussi mal placé. Son usage anticipait pourtant ce qui s’est depuis lors confirmé : une logique purement technicienne, débouchant sur des coupes budgétaires.

L’économie réalisée – 57 millions d’euros sur quatre ans – est pourtant négligeable, si on la rapporte aux capacités financières de l’État. À titre d’ordre de grandeur, 57 millions d’euros, cela représente à peine 1,3 % du produit annuel de l’ancien impôt sur la fortune (ISF). Le Gouvernement n’a cessé d’expliquer que cet ancien impôt était « inefficace  » et qu’il rapportait peu. Son seul rétablissement pourrait pourtant permettre de multiplier par plusieurs dizaines les crédits annuels consacrés aux CHRS, c’est-à-dire, concrètement, à la réinsertion des personnes sans-abri. Ici comme ailleurs, du reste, l’impératif de l’efficacité si fortement revendiqué par l’actuel Gouvernement mérite qu’on l’interroge. En quoi est-il en effet soutenable, pour de si faibles économies, de réduire le financement de l’aide à la réinsertion de milliers de personnes ?

https://pixabay.com/fr/photos/mendicit%C3%A9-femme-pauvret%C3%A9-aum%C3%B4ne-1683496/
Le nombre de sans-abri a augmenté de 50 % en France en 10 ans © Pixabay

La solidarité en proie à une logique de performance

Ce que le Gouvernement promeut et met en œuvre, c’est en réalité le passage d’un soutien financier structurel de l’État aux associations solidaires à une logique de performance, fondée sur la réévaluation constante des dispositifs d’assistance pour en réduire le coût. Cette transition, désastreuse dans ses effets pour les personnes de la rue, témoigne ainsi d’un projet plus profond, purement idéologique : étendre les impératifs de la productivité à la sphère solidaire.

La réforme à la baisse du financement des CHRS s’inscrit dans une logique de réduction des financements, afin de mettre en concurrence et de rendre plus « performants » les acteurs de terrain

Il convient en ce sens de souligner la cohérence de ce traitement des sans-abris par le Gouvernement avec d’autres mesures en vogue dans les arcanes du pouvoir, à l’image du conditionnement des aides sociales. Dans ces différents domaines, à la solidarité proprement dite est peu à peu substituée une logique de la performance, une logique contractuelle. Celle-ci procède d’un socle idéologique inscrit dans la droite ligne du New Public Management, courant anglo-saxon qui prône une révision d’ensemble des politiques publiques à partir d’un principe fondateur : la négation de toute différence de nature entre la gestion publique et la gestion privée. De ce principe découle une thèse : l’action publique gagnerait en efficacité en adoptant les méthodes du monde de l’entreprise. On observe ainsi dans de très nombreux domaines – y compris en dehors de la sphère de la solidarité, par exemple dans l’Université et le monde de la recherche – une soumission croissante de toute activité à un impératif technique de productivité, quantifié par des indicateurs de performance.

La réforme à la baisse du financement des CHRS s’inscrit tout droit dans cette logique : réduire les financements et les conditionner au succès des « projets », afin de mettre en concurrence et de rendre plus « performants » les acteurs de terrain dans l’accompagnement des personnes de la rue. C’est tout le contraire qu’il faudrait pourtant faire : favoriser les synergies et les coopérations entre les associations chargées de l’accompagnement et de la réinsertion de personnes de la rue, en leur permettant de s’abstraire d’une logique de rendement qui ne convient en rien à leur activité.

Le village Potemkine

Lors de la présentation de son « Plan pauvreté » le 13 septembre 2018, le président Macron affirmait avec emphase : « Vous l’aurez compris, Mesdames et Messieurs, ce plan de prévention et de lutte contre la pauvreté, ce n’est pas un plan de charité. Ce n’est pas un plan charité car il ne s’agit pas de permettre de vivre un tout petit peu mieux dans la pauvreté, il s’agit de sortir de la pauvreté. » La charité renvoyait dans ce discours, en son sens péjoratif, à la position condescendante et finalement inefficace de celui qui, en donnant peu mais pas assez, maintient celui qu’il aide en situation de dépendance plutôt que de l’aider à en sortir. Sur l’accompagnement des personnes de la rue, malheureusement, on aurait bien du mal à dire en quoi le projet de l’actuel Gouvernement doit être distingué de cette posture. La mise en scène de la maraude d’Emmanuel Macron, dans ce contexte, n’est pas seulement gênante : elle est profondément de mauvaise foi.

D’après la légende, lorsqu’il reçut l’impératrice de Russie Catherine II, le prince Grigori Potemkine fit construire en urgence des villages de carton et y fit rassembler des paysans, bien habillés pour l’occasion. Par cet artifice, le courtisan espérait convaincre Catherine II que sa région était prospère, et ses sujets heureux. La mise en scène de la maraude présidentielle ressemble à ces villages. Amplement relayée par les soutiens du président Macron, elle leur évite de voir l’image que la rue leur renvoie ; ce qu’elle leur dit d’une politique injuste, d’une société où la dissolution du lien social ne cesse de s’aggraver. La lutte contre la pauvreté mérite bien mieux que de tels artifices.


[1] Je vous salis ma rue : Clinique de la désocialisation, éditions Stock, 2007, préface de Xavier Emmanuelli

AIDEZ-NOUS À GRANDIR

Le Vent Se Lève n'existe que grâce au soutien de sa communauté de lecteurs.
Si vous aimez notre travail, faites un don à l'association, votre soutien est précieux.

Faire un don

  •  
  •  
  •  
  •  
  •