Juan Perón et Evita le 22 août 1951
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Alors que l’élection au premier tour d’Alberto Fernández, dimanche 27 octobre, est venue balayer la sordide séquence néolibérale de Mauricio Macri1, l’alliance du nouveau président argentin avec la péroniste Cristina Fernández de Kirchner, présidente de 2007 à 2015 et désormais vice-présidente, incite à se pencher sur l’histoire singulière du péronisme, ce mouvement « ni de droite, ni de gauche » à nul autre pareil.


Qualifié de « démocratie hégémonique » par Alain Rouquié3, telle une forme « d’archétype d’un régime politique à dimension universelle »4, le péronisme fut et serait peut-être encore ce « mouvement à la fois populaire et nationaliste, redistributeur et anticommuniste, favorable au protectionnisme et à l’industrialisation, qui misa sur la santé et l’éducation tout en tâchant de concilier capital et travail »5. Tel le décrit le numéro spécial du Monde diplomatique dédié au populisme – ce qualificatif controversé qui, par-delà les débats qu’il anime, colle on ne peut mieux au péronisme – en en-tête de la publication du discours d’Eva Duarte, la future et incontournable Eva Perón (1919 – 1952). Car qu’aurait été le gouvernement d’un militaire, Juan Domingo Perón (1895 – 1974), sans sa comédienne d’épouse dont il dira d’ailleurs, lors de sa tournée européenne (à elle) en 1947, qu’elle était plus célèbre que lui ?

Dans la comédie musicale Evita d’Alan Parker, sortie en 19966 – et sans parler de l’ample cinématographie que son personnage a inspiré7 – tout est dit ou presque de la passion et de l’aversion que le peuple argentin a éprouvé pour sa madone, et qui teintera pour longtemps sa perception du péronisme historique et des projets ultérieurs qui s’en réclament. Eva Perón est, d’abord par son apparence, cette blonde, charismatique et souriante figure angélique, si conforme aux modèles européens et états-uniens dans une Amérique latine qui regarde vers le Nord depuis sa blanche Argentine8 tout en ayant la ferme intention de s’en affranchir. Douée d’un infatigable esprit d’initiative et d’une ambition entêtée, Evita sera cette femme volontaire, détestée par les militaires et la bourgeoisie argentine, qui a œuvré pour les pauvres, les infirmières et le droit de vote des femmes qu’elle obtient en 1947 avant de décéder quelques mois plus tard d’un cancer à l’âge de 33 ans.

Juan Domingo et Eva Duarte vont, à eux deux, structurer politiquement et émotionnellement le péronisme. Au-delà du phénomène médiatique, il est en effet difficile de saisir ce mouvement, tant dans sa première phase que dans ses incessantes réminiscences, sans prendre en compte cette dualité singulière qui lui a donné forme : la fermeté du militaire, à la fois anti-marxiste et anti-bourgeois, et la candeur empathique et emphatique de son épouse. Elle lui a conféré pour longtemps l’efficacité de sa stratégie visant à répondre – et à être le seul à répondre – aux besoins du peuple ; le « peuple », c’est-à-dire les travailleurs mais aussi leurs patrons, en veillant bien à ce que le socialisme ou le communisme ne se chargent pas d’inspirer la lutte des premiers.

Juan Domingo et Eva Duarte vont, à eux deux, structurer politiquement et émotionnellement le péronisme […] la fermeté du militaire, à la fois anti-marxiste et anti-bourgeois, et la candeur empathique et emphatique de son épouse.

Par là même, le péronisme historique est un mouvement qui haïra les intellectuels, tant les « rouges » que ceux qui, historiquement libéraux dans la lignée politique de l’unioniste Bartolomé Mitre (1821 – 1906), ont défendue l’Argentine bourgeoise et dépendante du Nord : Perón lui préférera comme modèle le fédéraliste et autoritaire Juan Manuel de Rosas (1793 – 1877), opposé aux élans impérialistes des européens de son époque. Cet anti-intellectualisme est un trait caractéristique du premier péronisme, évidemment révisé dans ses formes contemporaines. Pour cause, dans la zone ouest de Buenos Aires, le partido de la Matanza, beaucoup plus étendu et presque aussi peuplé que la capitale9, commence à concentrer dès les années 1930 les secteurs ouvriers émigrés des régions rurales et devient le bastion par excellence du péronisme. Inutile d’y chercher un théâtre ou une bibliothèque (alors que ces derniers sont nombreux dans les villes au sud de Buenos Aires, où la gauche est présente) : pour Perón, le peuple n’a besoin ni de livres, ni d’art : l’instruction basique, un travail sûr accompagné de droits et un accès et aux soins suffira. Ce qui pour l’époque, diront certains, n’est déjà pas si mal, d’autant plus que ces besoins seront bel et bien satisfaits sous la présidence péroniste, quand la gauche n’a jamais réussi à conquérir de pareils droits en Argentine, un argument-phare du péronisme.

Le mouvement s’évertue ainsi à ne pas se préoccuper de l’émancipation des travailleurs, ce qui conduira ses détracteurs à le considérer comme une tendance politique abrutissante et fort peu encline au projet révolutionnaire : son objectif est avant tout une répartition 50/50 entre les travailleurs et leurs employeurs, considérés ensemble comme l’avenir de l’industrie nationale, à la fois levier pour conquérir son indépendance économique vis-à-vis de l’Europe et des États-Unis et pour faire face à la bourgeoisie locale des propriétaires terriens que Perón abhorre et qui le lui rendront bien. Cette dichotomie entre le monde industriel urbain, ouvriers et patrons, et le monde rural se retrouve jusqu’à une époque récente où la péroniste Cristina Kirchner dû faire face en 2009 à un lock-out historique de la part des secteurs agraires réticents à ce que l’on taxe leurs exportations de bovins et de soja transgénique à des fins de répartition des richesses engrangées.

Brève histoire du péronisme10

Le 17 octobre 1945, devenu jour historique du péronisme, le général Perón, alors emprisonné par le gouvernement de l’époque, est libéré par un grand mouvement de masse conduit par la CGT (Confederación general de los Trabajadores) qui organise une marche historique depuis le quartier ouvrier de Berisso, près de La Plata, jusqu’à Buenos Aires, à 64 kilomètres de là, réunissant sur le chemin les ouvriers des quartiers de La Boca, Barracas et Parque Patricios et de la périphérie ouvrière de la capitale pour totaliser une mobilisation d’environ 300 000 personnes11. Perón est élu président l’année suivante. Après avoir établi une nouvelle Constitution, il met en place un plan de nationalisation des secteurs de base de l’économie, approfondit la politique de substitution des importations et met en place une multitude de réformes dans les domaines de la santé, de l’éducation et du droit du travail, assurant à son gouvernement un soutien inflexible des classes populaires.

Juan Perón et Evita le 17 octobre 1951

Son mouvement comptera d’abord deux, puis trois, et enfin quatre branches : la branche syndicale (avec la CGT, seul syndicat autorisé) et la branche politique, puis la branche féminine (uniquement composée de femmes) sous l’initiative d’Eva Perón à partir des années 1950, et plus tard la branche des Jeunesses Péronistes (JP), à partir de 1957, qui prônera la résistance à la dictature du général Aramburu.

Le parti péroniste féminin tout comme le Parti Justicialiste (PJ), organe officiel du mouvement tenant son nom de l’idée de défendre la justice sociale, seront tous deux interdits à partir du coup d’État de 1955 qui renverse Perón et instaure la dictature autoproclamée « Révolution libératrice » (1955 – 1958). Jusqu’en 1972, et malgré quelques allègements circonstanciels sous les présidences de Frondizi puis d’Illia, il est alors prohibé ne serait-ce que de mentionner le nom du général ou de son épouse, accusés d’avoir perverti le pays en accordant des droits aux ouvriers.

Pendant ces années-là, une ligne dure du péronisme subsiste malgré tout et tente de renverser le régime en vue du retour de Perón, exilé en Espagne. Une autre ligne plus souple, syndicale, cherchera plutôt à défendre du mieux qu’elle le pourra les droits des travailleurs dans une conjoncture très défavorable à ces enjeux. Au cours des années 1970, divers groupes se déclarent du péronisme, allant de l’extrême droite (la Triple A, l’Alianza Anticomunista Argentina) à l’extrême gauche (les Montoneros)12 dont le grand idéologue et théoricien fut John William Cooke, mort en 1968. « Cooke a élaboré les bases théoriques d’un péronisme révolutionnaire qu’il considérait comme l’application du marxisme à une réalité nationale spécifique »13, écrivit Marcelo Diaz ; un héritage qui imprégnera et divisera pour longtemps le mouvement.

Très affaiblie par la contestation sociale, notamment symbolisée par le Cordobazo de 1969 (le mai 68 argentin), la dictature dite de la « Révolution Argentine » (1966 – 1973) est contrainte d’accepter la tenue d’élections en mars 1973. Le candidat péroniste de gauche Héctor José Cámpora (qui donnera plus tard son nom à la corporation militante des jeunes kirchnéristes) est élu, le péronisme remportant par ailleurs la majorité des sièges dans une période marquée par une abondante communication14.

Mais les tensions internes au mouvement s’intensifient et le retour du général, enfin autorisé, se transforme en tragédie lors du massacre d’Ezeiza de juin 1973 où les péronistes de droite ouvrent le feu sur les péronistes de gauche venus accueillir leur idole à l’aéroport avec plus de 3 millions de personnes. La répression fait au moins 13 morts et 365 blessés et marque la plus cinglante rupture entre les deux branches du péronisme. Après la démission de Cámpora, le général Perón est à nouveau élu président en septembre 1973 avec sa femme Isabel comme vice-présidente. Il avalise alors lui-même la rupture, le 1er mai 1974, en stigmatisant l’aile gauche de son mouvement (qu’il n’a pas réussi à empêcher de manifester), et ce malgré les efforts de celle-ci pour se démarquer de l’extrême gauche argentine : « les piliers du projet capitaliste élaboré par Perón sont [alors et désormais] le patronat organisé, la bureaucratie syndicale, le péronisme de droite et les appareils policiers et para-policiers de répression »15, écrit encore Marcelo Diaz. Le divorce est consommé, les diverses forces d’extrême gauche16 marginalisées et les Montoneros réprimés et insultés tournent le dos à leur leader qui décède deux mois plus tard, le 1er juillet 1974. S’ouvre alors deux années où son épouse « Isabelita », aux commandes de l’État, est manipulée plus qu’elle ne gouverne par les franges les plus réactionnaires du clan péroniste jusqu’à ce que le général Videla instaure par un nouveau coup d’État en 1976, et jusqu’en 1983, la plus sanglante dictature militaire de l’histoire du pays, ledit « Processus de Réorganisation Nationale », dont la répression fera 30 000 disparus.

Lors du massacre d’Ezeiza de juin 1973, les péronistes de droite ouvrent le feu sur les péronistes de gauche venus accueillir leur idole à l’aéroport avec plus de 3 millions de personnes. La répression fait au moins 13 morts et 365 blessés et marque la plus cinglante rupture entre les deux branches du péronisme.

Au retour de la démocratie en 1983, et alors que les défis de la reconstruction sont immenses17, Raúl Alfonsín, de l’Union Civique Radicale (UCR), est élu président. Le péronisme ne remportera à nouveau les élections qu’en 1989 avec le néolibéral Carlos Menem, représentant d’un péronisme de droite qui conduira le pays à la crise économique et politique de 2001 (sous la présidence de Fernando De la Rúa). Il faudra donc attendre 2003 et l’élection du président de centre gauche Néstor Kirchner, puis des deux mandats successifs de son épouse Cristina Fernández de Kirchner18, pour que le péronisme retrouve une dimension politique un peu plus proche de celle des origines, tentant de concilier capital et travail dans une perspective de justice sociale.

Être péroniste aujourd’hui…

Lorsque l’on se rend à Laferrere, zone très populaire de la Matanza, on comprend combien ce territoire désindustrialisé par la dictature militaire de 1976-1983, puis par l’époque néolibérale ménémiste (1989 – 1999), représente toujours un enjeu politique et un inépuisable bastion du péronisme. Jorge Carrasco, 33 ans, militant péroniste, vient nous chercher en voiture à la gare de Ramos Mejía (la partie nord de la Matanza, plutôt de classe moyenne) et, au cours de la demi-heure de voiture qui nous sépare de son quartier, il nous raconte avec beaucoup d’enthousiasme l’action artistique qu’il cherche à mettre en place auprès des jeunes de la localité. Une fois sur place, la qualité théâtrale du projet – qui n’est pas entre les mains de Jorge, mais qu’il soutient pleinement – laisse songeur : on y « éduque » une poignée d’habitants du quartier en leur faisant jouer, sans la moindre application, une caricature grossière des « buitres » (les fameux « vautours », prédateurs financiers détenteurs de la dette argentine) et des Madres de Plaza de Mayo (s’épanchant sur les bébés kidnappés pendant la dictature). Ici, dans l’agrupación Renacer Justicialista, il n’y a paraît-il pas de « chef », mais un « conducteur », qui serait « comme un leader de l’organisation qui détient la responsabilité politique de notre collectif », nous explique Jorge. Ce collectif fait partie du Conseil local de Laferrere, lui-même appartenant au plus ample Consejo de Partido Justicialista, décrit et assumé par Jorge comme « hiérarchique, verticaliste, composé d’organismes et de secrétariats collégiaux ».

Le conducteur du groupe, la soixantaine, arrive bientôt et, nous serrant fermement la main, nous demande si l’on a été bien traité. À notre réponse affirmative, il nous annonce alors sans détour : « C’est que tu es péroniste, mais tu ne le sais pas encore ». Alors que des pizzas et un succédané de Coca-Cola sont servis sur la table (il est dit officiellement que c’est pour ne pas consommer une marque étas-unienne, mais l’on nous murmure dans l’autre oreille que c’est surtout parce que c’est la marque la moins chère), le « conducteur«  nous désigne l’immense carte au mur, précisant le secteur d’action du collectif dont les militants ratissent régulièrement le quartier. Il se gausse alors de l’insuccès cuisant des « sbires de Cambiemos », le mouvement du président néolibéral Mauricio Macri, qui la semaine précédente se sont fait jetés à grand fracas par des voisins lors d’une entreprise de campagne : « Ici, c’est péroniste ! Les autres ne sont pas les bienvenus ». Lorsqu’on suggère que la gauche française, si tant est que la justice sociale l’aie réellement préoccupée jusqu’à une époque récente, ressemble un peu au péronisme, les militants tiquent. Ici, on aime à préciser que l’on n’est pas de droite, mais surtout pas de gauche. Lorsqu’on leur demande ce qu’ils reprochent à la gauche, on nous répond que la gauche est soit incontestablement violente – ils l’identifient à cette minorité encagoulée qui parfois, quoique sans commune mesure avec les black blocks français, anime les fins de manifestations bien rangées en cassant du mobilier urbain près de l’obélisque de Buenos Aires – soit désespéramment « féminine » : « Son evitistas ! Más que peronistas !  », c’est-à-dire, qu’ils prêtent allégeance à Evita plus qu’au général, autrement dit qu’ils veulent la « justice sociale » sans la « fermeté » (« mano dura »).

Lorsqu’on suggère que la gauche française, si tant est que la justice sociale l’aie réellement préoccupée jusqu’à une époque récente, ressemble un peu au péronisme, les militants tiquent. Ici, on aime à préciser que l’on n’est pas de droite, mais surtout pas de gauche.

Sur le chemin du retour, et alors que la nuit est tombée, Jorge Carrasco nous désigne un gigantesque bâtiment sans lumière sur le bord de la route sur la façade duquel on peut lire « Hospital público Presidente Néstor Kirchner » : « Il est terminé », nous dit-il, « prêt à être inauguré, mais Macri n’en a pas voulu, c’est désastreux » ; apparaît un peu plus loin la ligne du Metrobus, cette voix rapide curieusement interrompue : « Ce fut le geste politique de Macri pour acheter les votes locaux, il a dit qu’il rallierait Buenos Aires à la Matanza, c’est même écrit sur l’abris-bus : « destination : Buenos Aires », mais regarde : ils n’ont même pas construit la moitié ! ». Il tente alors de résumer le sens du combat péroniste contre la droite néolibérale : « Justice sociale, et répartition 50/50 entre le travailleur et le patron, voilà le péronisme », et l’on sous-entend : ni plus, ni moins.

Ainsi se structure la sensibilité de la ligne politique « vieille école » du péronisme faisant sourire ou grincer des dents les plus jeunes militants, en général kirchnéristes, traitant amicalement leurs aînés de « peronchos », c’est-à-dire de vaguement fermés d’esprit, figés dans leurs principes, voire carrément ringards (au même titre que les trotskistes, de l’autre côté du spectre, qu’ils ne portent en général pas dans leur cœur).

Certains jeunes militants de la Cámpora, structure militante du Frente por la Victoria (le parti historique de Néstor et Cristina Kirchner), cherchent justement à renouveler, par une forme théâtrale à la fois populaire et exigeante sous la forme de pièces courtes, l’approche pédagogique de la militance péroniste. En 2017, puis à nouveau en 2018, nous rencontrions Federico Tombetti, trente ans, fondateur du groupe MERDA en acción. Ce collectif anime une radio, produit des conférences et des performances ainsi que du matériel audiovisuel diffusé sur les réseaux sociaux. Ses thèmes de prédilection : la détention illégale de Milagro Salas19, et les fameux fonds vautours – cette fois présentés de façon plus élaborée. Chaque représentation s’accompagne de l’intervention d’un économiste suivie d’un débat. Federico raconte qu’il tolère, parce qu’il la croit utile, la conception verticaliste et paternaliste du péronisme, mais se lasse de sa rigidité d’esprit ce pour quoi, comédien avant d’être militant, il cherche à œuvrer par l’art. Dans le cadre de son activité artistique, il préfère ne pas se dire partisan pour ne pas attiser les clivages, tout en ayant conscience que tous sont kirchnéristes dans son groupe qui se réunit une fois par semaine à l’Instituto Patria, haut lieu du couple Kirchner à deux pas du Congrès de la Nation : « On cherche à atteindre des publics susceptibles de ne pas être d’accord avec nous, on ne prétend pas faire de prosélytisme, on ne va pas appuyer un candidat. On parle du FMI, de l’endettement. L’unique condition pour être dans MERDA c’est d’avoir envie de dénoncer les atrocités de ce gouvernement  ». Ce gouvernement, c’est-à-dire celui de Mauricio Macri, défait dans les urnes le 27 octobre dernier.

Cortège de La Cámpora le 24 mars 2017 7

Nicolás Segal, trente ans également, est économiste et militant péroniste depuis plusieurs années. Il travaille au sein de l’Institut du Travail et de l’Économie (Instituto de Trabajo y Economia) de la fondation Germán Abdala, du nom du militant péroniste qui s’opposa au tournant néolibéral du péronisme durant le gouvernement de Carlos Menem. Son travail consiste à « analyser l’économie argentine et à produire des rapports et des statistiques qui aident les organisations politiques, sociales et syndicales à formuler leurs propres idées sur l’économie ». Cet environnement de travail est pour lui un véritable « espace de dialogue où d’autres acteurs peuvent se rendre compte de comment s’appliquent les concepts de l’économie keynésienne ». Avoir travaillé au Ministère de l’Économie pendant le gouvernement de Cristina Kirchner (mais également sous le gouvernement de Mauricio Macri) fut pour lui un moment idéal pour « proposer de nouvelles idées et les mettre en œuvre », et ce même si « les heures supplémentaires, mal payées, ne se comptaient pas, car dominait la conviction que c’était dans ces moments que se ressentait un engagement et une cohérence avec les idées, avec les camarades, et avec la société toute entière ».

Lorsqu’on lui demande ce qu’est pour lui le péronisme, il ironise en disant que « bien souvent, ce sont les antipéronistes qui définissent le contenu du péronisme plus que les péronistes eux-mêmes » et, par là, contribuent paradoxalement à générer de nouvelles adhésions dans ses rangs : « Pendant le gouvernement Macri, de nouvelles générations de péronistes se sont formées et, au sein même de celles qui existaient, une nouvelle articulation politique est née, basée sur la lutte contre le modèle d’endettement et d’enrichissement des secteurs les plus fortunés afin de remettre en marche l’économie et d’améliorer la situation de la majorité ».

Le péronisme, qui se caractérise pour lui par une « redéfinition permanente », fait « qu’aucun péroniste ne peut s’identifier pleinement avec toutes les variantes et expériences du péronisme ». Cette « amplitude », que d’aucuns pourront trouver matière à critiquer, contribue selon lui à « faire du péronisme une force transformatrice de l’histoire argentine ». Aujourd’hui, assure-t-il, « le péronisme lève la bannière du national, du populaire, de la démocratie et du féminisme ».

Pour le militant et économiste nicolás segal, Cette « amplitude » du péronisme, que d’aucuns pourront trouver matière à critiquer, contribue  à « faire de ce mouvement une force transformatrice de l’histoire argentine ». Aujourd’hui, assure-t-il, « le péronisme lève la bannière du national, du populaire, de la démocratie et du féminisme ».

Le jeune militant, s’il ne cache pas sa joie depuis la victoire d’Alberto Fernández, n’en demeure pas moins sceptique : « Macri nous laisse un pays plongé dans une crise économique et sociale profonde. Un mineur sur deux vit aujourd’hui sous le seuil de pauvreté. L’économie est à nouveau extrêmement endettée en dollars, l’inflation est de 55 % et il va être très difficile de stabiliser la monnaie étrangère. C’est une combinaison explosive qui va réclamer beaucoup d’audace politique et d’engagement pour parvenir à un accord social qui permette de sortir de la crise et de relancer la croissance ». Au-delà de l’économie nationale, abaissée à un niveau critique, il va s’agir également de renouveler les discours. Cela va impliquer de « sortir de cette logique de confrontation sociale [dénommée « grieta » ; littéralement, « la brèche, la faille »] que Macri a installé, avec l’appui des médias, et qui nourrit un courant d’opinion très agressif à l’encontre des plus vulnérables : les pauvres, les migrants, les minorités ». C’est qu’une supposée « délinquance », rendue responsable du « désordre social », a été pendant quatre ans stigmatisée face à « la supposée authentique Argentine qui travaille » : « un discours factice, sans fondement, et très dangereux pour la violence qu’il engendre », commente Nicolás Segal. Le défi des prochaines années sera donc d’affronter cette représentation du péronisme au pouvoir comme une politique qui bénéficie à ce supposé « désordre social », tentant d’ouvrir les discussions qui pourront sortir les Argentins de cette logique discursive de la « grieta ».

Un avenir à force de révisions

On l’aura compris, le péronisme n’en finit pas, de part sa position hybride sur l’échiquier politique, de faire et défaire des luttes entre adeptes qui s’en revendiquent. Alors que le péronisme a toujours marginalisé les forces de la gauche de la gauche – ce que, précisément, lui reproche viscéralement la gauche argentine – le fait qu’il ait rendu effectives les plus notables avancées sociales de l’histoire du pays en fait une source d’inspiration pour de nombreux militants et intellectuels qui se préoccupent aujourd’hui, le treillis militaire en moins et l’écologie en plus, de réinventer la gauche du XXIème siècle sur de nouveaux modes opératoires de masse, assumant positivement le terme de « populisme », au premier rang desquels Ernestau Laclau et Chantal Mouffe20, références, entre autres, de la France Insoumise et de Podemos en Europe. L’idée complexe, séduisante et opératoire pour les uns, vendue car niant la lutte des classes pour les autres, de vouloir englober la majeure partie du « peuple » (concept qui reste à réinventer à chaque époque) contre la seule pointe extrême des oligarchies nationales et mondiales, fait donc date et se renouvelle. On peut par exemple y trouver un écho dans la remise en cause de l’axe gauche-droite (désalignement par ailleurs aisé à reprendre et falsifier ; Emmanuel Macron en fut le cas d’école lors de sa campagne présidentielle) dans les scissions récentes au sein de Podemos entre Pablo Iglesias, partisan de la frange socialiste de son mouvement, et Íñito Errejón, soucieux de brasser large dans une perspective populiste21.

Reste que la logique développementiste du péronisme, du fait de son imbrication parfois excessive avec la logique entrepreneuriale et de son obsession de la croissance dans l’optique d’une redistribution des richesses court toujours le risque d’écarter les préoccupations environnementales et l’exigence écologique, désormais incontournables, risquant de s’assécher idéologiquement à l’endroit où l’esprit de la gauche (plus que les partis de gauche) a plus que jamais besoin de renouveler son imaginaire et son horizon afin de s’ancrer à nouveau comme une alternative viable aux yeux de la majorité. Quoi qu’il en soit, le péronisme n’en finit pas de fasciner et, s’il convient d’en revoir à peu près tous les aspects – de son autoritarisme à son nationalisme exacerbés, produits d’un pays et d’une époque – il reste une source de réflexion puissante, une fois actualisé aux enjeux et aux outils contemporains et après démystification de son culte de la personnalité, pour penser les formes de mobilisation massive et les alliances politiques larges du monde actuel à la fois contre l’ordre néolibéral et la montée des fondamentalismes religieux comme des nouveaux nationalismes fascisants.

1 NANTANSON José, « L’Argentine montre que la gauche n’est pas morte », Le Monde Diplomatique, octobre 2019. https://www.monde-diplomatique.fr/2019/10/NATANSON/60457

2 RUBIO Marthe, « Le péronisme traverse une crise historique en Argentine », Médiapart, 29 novembre 2017. https://www.mediapart.fr/journal/international/291117/le-peronisme-traverse-une-crise-historique-en-argentine

3 ROUQUIÉ Alain, Le siècle de Perón. Essai sur les démocraties hégémoniques, Seuil, Paris, 2016.

5 « Le souffle d’Evita », in Tous populistes !, Manières de voir n°164, Le Monde Diplomatique, avril-mai 2019. Voir : https://www.monde-diplomatique.fr/mav/164/DE_PERON/59681

6 Qui nous a légué sa bande-son inoubliable, dont le succès de « Don’t cry for me Argentina ». Voir : https://www.youtube.com/watch?v=IVyU_gdCnek&list=PLC2977BCE5BC6244B

7 Notamment le film Eva Perón de Juan Carlos Desanzo, avec Cristina Banegas dans le rôle d’Evita, sorti en 1996 : https://www.youtube.com/watch?v=UYOdyClmuis&t=1258s ou encore le documentaire-comédie musicale Las enfermeras de Evita, de Marcelo Goyeneche : https://www.youtube.com/watch?v=LM7onsaR7-g

8 Ladite « Conquête du désert », menée entre 1878 et 1885 et rétrospectivement qualifiée de génocide, aurait contribué à massacrer plus de 20 000 indigènes et fait prisonniers des milliers d’autres, coupant court à la prospérité des peuples autochtones sur le territoire argentin. Voir : https://es.wikipedia.org/wiki/Conquista_del_Desierto

9 On comptait 1 772 130 habitants à la Matanza pour 325 km2 en 2010, pour un taux record de croissance démographique de 41 % en 9 ans. Il est donc légitime d’imaginer que sa population a encore considérablement augmenté. La population de la ville autonome de Buenos Aires, pour sa part, est estimée en 2015 à 3 090 900 habitants pour 203 km2. Voir : https://fr.wikipedia.org/wiki/La_Matanza_(partido) et https://fr.wikipedia.org/wiki/Buenos_Aires

10 Pour un récapitulatif des principales dates, voir : https://www.monde-diplomatique.fr/2017/03/A/57283

11 Ces chiffres, discutés, ont souvent varié selon les sources : https://es.wikipedia.org/wiki/D%C3%ADa_de_la_Lealtad

12 Voir notamment : NADRA Giselle Nadra et NADRA Yamilé, Montoneros : ideologia y politica en el descamisado, Corregidor, Buenos Aires, 2011. Pour une présentation du livre, voir : https://www.monde-diplomatique.fr/2012/01/TOULHOAT/47222

13 DIAS Marcelo, « Vaste offensive de répression contre la gauche du mouvement », Le Monde diplomatique, juin 1974. Voir : https://www.monde-diplomatique.fr/1974/06/DIAS/32412

14 CRISTIÁ Moira, Imaginaire péroniste. Esthétique d’un discours politique, 1966-1976, Presses universitaires de Rennes, 2016. Pour une présentation du livre, voir : https://www.monde-diplomatique.fr/2016/11/COLLIAUX/56778

15 DIAS Marcelo, « Vaste offensive de répression contre la gauche du mouvement », Le Monde diplomatique, juin 1974, op. cit. Voir : https://www.monde-diplomatique.fr/1974/06/DIAS/32412

16 Les FAR (Forces Armées Révolutionnaires), la FAL (Forces Argentines de Libération), les FAP (Forces Armées Péronistes) et l’ERP (L’Armée Révolutionnaire du Peuple).

17 Voir : RAMONET Ignacio, « De la dictature à la démocratie. L’Argentine de la transition », Le Monde diplomatique, octobre 1983. Voir : https://www.monde-diplomatique.fr/1983/10/RAMONET/37585

18 Voir notre article dans Le Vent se Lève : « Argentine, l’ère des Kirchner : retour critique sur une décennie gagnée », mars 2018 : https://lvsl.fr/argentine-lere-des-kirchner-retour-critique-sur-une-decennie-gagnee/

19 Voir : DUVOJNE ORTIZ Alicia, Milagro Sala, l’étincelle d’un peuple, Des femmes — Antoinette Fouque, Paris, 2017. Pour une présentation du livre, voir : https://www.monde-diplomatique.fr/2018/04/LOWY/58592

20 LACLAU Ernesto et MOUFFE Chantal, Hegemonía y estrategia socialista. Hacia una radicalización de la democracia (troisième édition en espagnol), Buenos Aires, Fonde de Cultura Económica, 2015 ; LACLAU Ernesto, La Raison populiste, Paris, Seuil, L’Ordre philosophique, 2008 ; MOUFFE Chantal, Pour un Populisme de gauche, Paris, Albin Michel, 2018.

21 « Íñigo Errejón : « L’axe gauche-droite est l’axe de l’establishment » », Le Vent se Lève, 21 août 2019. https://lvsl.fr/inigo-errejon-laxe-gauche-droite-est-laxe-de-lestablishment/

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