Bernie Sanders et Alexandria Occasio-Cortez en meeting dans l'Iowa. © Matt A.J.
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Depuis la défaite de Bernie Sanders face à Joe Biden, la gauche américaine traversait une période difficile. Avec les résultats des primaires de New York et du Texas pour les législatives de novembre, elle renoue avec les succès électoraux et signe son retour dans le jeu politique américain. Au point d’ébranler l’emprise de l’establishment sur le Parti démocrate. 


Juin 2018. En triomphant de John Crowley, numéro trois du parti démocrate, Alexandria Ocasio-Cortez provoque un séisme politique. S’inscrivant dans la continuité de la campagne présidentielle de Bernie Sanders, elle incarne la victoire « des gens contre l’argent » et semble présager le déferlement d’une vague progressiste au Congrès. Pourtant, si AOC (le surnom d’Ocasio-Cortez) a profondément influencé le positionnement idéologique du parti, la gauche radicale dont elle est issue comptait ses victoires sur les doigts d’une main.

Ancré au centre droit, l’establishment démocrate conserve de nombreux atouts pour se prémunir d’une insurrection socialiste dans ses rangs. Aux primaires, les candidats néolibéraux peuvent compter sur les millions de dollars des riches donateurs, lobbies et entreprises pour aligner des budgets de campagne dix fois supérieurs à ceux des candidats progressistes financés par les dons individuels. La machine électorale ensuite – comprendre la galaxie de soutiens politiques locaux et nationaux à laquelle s’ajoutent les institutions syndicales, médiatiques ou commerciales – fournit les précieux endorsements (soutiens) aux candidats choisis par l’establishment, tout en privant les dissidents d’un accès aisé aux ressources nécessaires pour faire campagne. Si on ajoute l’avantage naturel qui sied aux sortants, on comprend les difficultés se dressant face aux candidats inspirés par Sanders et Ocasio-Cortez.[1] 

Certes, suite à l’élection de Barack Obama, le parti républicain avait été pris d’assaut par le Tea Party, qui est rapidement devenu une force incontournable au Congrès. Mais cette aile radicale pouvait compter sur le soutien appuyé d’une poignée de milliardaires, dont les fameux frères Koch, et l’appui de nombreux lobbies industriels et organes médiatiques. À l’inverse, les candidats issus de la gauche radicale ne peuvent se reposer que sur les dons individuels pour affronter l’establishment démocrate. 

Jusqu’à présent, les primaires 2020 ont constitué une suite de déceptions. La gauche a même été contrainte de jouer en défense, les quatre membres du « squad » emmenée par AOC faisant toutes faces à des challengers de centre droit bien financés. La plus emblématique d’entre elles n’étant autre que l’ancienne présentatrice de NBC et ex-républicaine Michelle Caruso-Cabrera, financée par des donateurs de Donald Trump, des dirigeants de fonds spéculatifs, des cadres de Wall Street et appuyée par la Chambre de Commerce de New York. Si cette initiative caricaturale semblait vouée à l’échec (Michelle Caruso-Cabrera s’est prononcée contre le « New deal vert » et l’assurance maladie universelle, vivait dans la Trump Tower de Manhattan et se dit fan de Ayn Rand), elle a forcé Alexandria Ocasio-Cortez à faire campagne activement et à tempérer ses prises de position au Congrès.

À New York, de nombreuses victoires propulsées par le mouvement Black Lives Matter

En triomphant de Michelle Cabrera (avec plus de 72 % des suffrages), Alexandria Ocasio-Cortez a mis fin aux doutes sur la légitimité de sa victoire de 2018 et la pertinence de son action au Congrès depuis son élection. Ce résultat attendu s’accompagne d’une vague progressiste à New York. 

 

Au parlement de l’État de New York, la réélection de Julia Salazar, démocrate socialiste, confirme la percée de cette formation politique à l’échelon local. La jeune femme a beaucoup de points communs avec AOC, jusqu’au territoire qu’elle représente.

Si les résultats ne sont pas encore définitifs* – du fait des votes par procuration – six candidats sortants sont en difficultés. Le premier coup de tonnerre est venu de Marcela Mitaynes, une membre du Democrat Socialist of America (DSA) et employée d’une association d’aide au logement. Elle a sorti un baron démocrate en place depuis 25 ans, troisième personnage le plus important de l’Assemblée de l’État. Sur la base des résultats partiels, deux autres candidats issus du DSA, Jabari Brisport et Zohran Mamdani, devraient* rejoindre Salazar et Mitaynes sur les bancs du parlement.[2] Pour Ryan Grim, journaliste politique à The Intercept, « si la machine démocrate ne trouve pas rapidement la parade, le DSA va emporter l’État de New York ». Wall Street bientôt sous la coupe des socialistes ?

À l’échelle nationale, deux candidats soutenus par la gauche radicale semblent sur le point de remporter des primaires ouvertes : Mondaire Jones et Ritchie Torres. Tous deux ouvertement homosexuels, ils seraient les premiers élus au Congrès issu de la communauté LGBT [3]

 

Mais la victoire la plus significative vient de la 16e circonscription de New York, où le président de la puissante commission des affaires étrangères du Congrès Eliot Engel a été sorti par Jamal Bowman, un enseignant afro-américain du Bronx présenté comme le nouveau Alexandria Ocasio-Cortez. 

Au Congrès depuis 1989, Eliot Engel était systématiquement réélu sans opposition. Ce fervent défenseur des intérêts du complexe militaro-industriel avait voté pour la guerre en Irak et contre l’accord sur le nucléaire iranien signé par Barack Obama. Situé à la droite du parti républicain sur les questions en lien avec Israël, il a publiquement regretté que la Syrie et l’Iran ne subissent pas le même sort que l’Irak, et s’est allié aux républicains pour empêcher l’interdiction du déploiement d’armes à sous-munitions au Yémen. Critiqué pour son manque d’opposition à Donald Trump, il a accepté l’appui de donateurs républicains, en plus des financements issus de lobbies pro-israéliens. 

Les principaux cadres du parti démocrate lui ont apporté leurs soutiens, dont la présidente de la Chambre des représentants Nancy Pelosi, le chef du groupe démocrate au Sénat Chuck Schumer et le gouverneur de l’état de New York Andrew Cuomo. Même Hillary Clinton, qui s’est pourtant retirée de la vie politique, a jugé opportun de lui offrir son soutien officiel. Signe du pouvoir de l’establishment démocrate, le black caucus, un groupe parlementaire réunissant les élus afro-américains au Congrès, a également soutenu Engel (qui est blanc) contre l’Afro-américain Bowman. [4]

Ce dernier pouvait néanmoins compter sur les soutiens d’AOC, de Sanders et des principaux partis et organisations liés à la gauche américaine (dont le Sunrise Mouvement, à l’origine du New Deal vert). Il a ainsi bénéficié du travail acharné des militants de terrain. Lui-même membre du Democrat Socialist Of America, favorable à la nationalisation de l’assurance maladie (Medicare for all), il semble avoir bénéficié du mouvement social et de la crise du COVID pour s’imposer face au baron Eliot Engel. Une victoire qualifiée de « démonstration de force de la gauche démocrate » par le New York Times. 

De l’importance des primaires

De la même façon qu’un membre du NPA aura du mal à remporter la mairie de Neuilly-sur-Seine, un républicain n’a aucune chance de représenter le Bronx, et s’imposer au Kentucky constitue une mission quasi impossible pour un démocrate. Le vainqueur de la primaire d’une circonscription donnée est donc souvent assuré de remporter l’élection législative.

Si la gauche américaine reste minoritaire au sein du groupe démocrate au Congrès, chaque élu supplémentaire compte. D’abord, cela envoie un signal fort aux démocrates de centre droit, qui doivent prendre en compte la menace d’une primaire dans leurs votes et prises de position. Ce genre de victoire renforce ainsi le poids politique des éléments les plus radicaux, dont Alexandria Ocasio-Cortez. Enfin, une poignée d’élus déterminés peut influencer les votes en adoptant une discipline de groupe.[5]

Ces stratégies peuvent orienter significativement la façon dont légifère et gouverne le Congrès. Pour l’instant, la présidente de la Chambre des représentants Nancy Pelosi se positionne à la droite du centre de gravité de son parti, pour défendre les sièges dont dépend sa majorité. Ces circonscriptions clés, par définition disputées et susceptibles de retomber sous contrôle républicain, sont majoritairement aux mains de démocrates situés très à droite et partiellement financés par des lobbies… pro républicains

Or, au Texas, les progressistes viennent de remporter deux primaires dans des circonscriptions de ce type, ce qui pourrait remettre en cause la stratégie démocrate et inverser le rapport de force au Congrès.

Au Texas, des victoires décisives ?

Le parti démocrate mise de plus en plus sur les circonscriptions issues des suburbs, ces banlieues pavillonnaires où vit une classe moyenne supérieure qui vote de plus en plus démocrate. Pour les remporter, l’establishment mise sur des candidats de centre droit, voire conservateur, souvent issus de l’armée américaine ou du monde de l’entreprise, et financés par les lobbies industriels, pharmaceutiques et bancaires. Ce modèle a permis de ravir la chambre des représentants du Congrès au parti républicain, mais a également « droitisé » le parti.

Mais au Texas, deux primaires pour des circonscriptions de ce type viennent d’être remportées par des candidats progressistes. Soutenue par Bernie Sanders et AOC, Candace Valenzuela s’est imposée à Houston. À Dallas, c’est Mike Siegel qui triomphe d’un candidat soutenu par le parti. Enfin, José Garza, un immigré appuyé par le DSA, a battu le candidat sortant pour le poste de procureur général du compté d’Austin (Travis County), démontrant une fois de plus la percée de cette formation socialiste aux États-Unis. [6]

Si ces élus transforment l’essai lors de l’élection générale, ils ne viendront pas uniquement renforcer le bloc socialiste au Congrès, mais pourraient faire basculer la majorité démocrate vers la gauche. Dans l’optique d’une présidence Biden, cela transformerait en profondeur l’action législative démocrate, en particulier en matière de lutte contre le réchauffement climatique.

L’establishment démocrate conserve néanmoins la main mise sur son groupe parlementaire au Sénat, après avoir réussi à repousser les assauts de son aile gauche.

Au Colorado et Kentucky, l’establishment démocrate échappe de justesse à une nouvelle sanction

Au Kentucky, les démocrates font face à une mission impossible, mais impérieuse : battre Mitch McConnell, le président du Sénat et bête noire des progressistes est souvent présenté comme « l’homme politique le plus influent du 21e siècle » (ou, selon un autre point de vue, « le politicien le plus antidémocratique et criminel de l’histoire moderne » – pour paraphraser Noam Chomsky). McConnell s’est illustré par ses efforts contre le droit de vote, son obstruction parlementaire systématique et une aptitude inégalée à imposer l’agenda politique des milieux d’affaires conservateurs. Pour les démocrates, le battre représenterait la seconde meilleure nouvelle, après la défaite de Donald Trump. Seul problème, le Kentucky reste un bastion républicain, malgré la victoire récente d’un démocrate au poste de gouverneur. 

Pour remplir cette mission, les dirigeants du parti démocrate ont choisi Amy McGrath, une ancienne pilote de chasse aux valeurs conservatrices et positions économiques néolibérales, conformément à la stratégie globale du parti. L’idée étant qu’en séduisant les électeurs modérés, le parti démocrate « gagnerait trois voix dans les banlieues aisées pour chaque vote perdu auprès de la classe ouvrière ». [7]

Si McGrath avait, selon Schumer, très peu de chance de l’emporter, ses connexions avec le milieu des affaires et l’horreur qu’inspire McConnell aux électeurs démocrates lui permettraient de lever des fonds records, forçant McConnell à mobiliser des ressources importantes, qu’il ne pourra investir dans d’autres états pour défendre sa majorité au Sénat. McGrath a déjà récolté plus de 40 millions de dollars, du jamais vu pour une primaire.

Mais en refusant de prendre position sur la destitution du président, elle a ouvert un espace pour son adversaire progressiste, Charles Booker, qui défend la nationalisation de l’assurance maladie. Sa campagne énergique a connu un vif succès dans les dernières semaines, propulsées par son rôle dans les manifestations antiracistes. Il avait reçu les soutiens de Sanders, AOC et même, fait rarissime, d’Elizabeth Warren. [8]

Booker semblait sur le point d’humilier les dirigeants du parti démocrate en ravissant la victoire à McGrath. Le soir de l’élection, il dispose de plus de 20 points d’avance. Mais le vote par courrier, dépouillé dans les jours suivants, a donné un avantage décisif à Amy McGrath. Sa campagne avait mis en place un système efficace d’identification des électeurs qui lui a permis de les contacter un par un pour les encourager à voter par correspondance un mois avant le jour du scrutin, sauvant d’un cheveu sa candidature (45 % – 42 %).

Au Colorado, la reconquête du siège de sénateur occupé par le républicain Cory Garner semble gagnée d’avance, tant l’État a basculé à gauche ces dernières années. Mais au lieu de laisser faire la primaire locale, l’establishment démocrate a appuyé de tout son poids la candidature de l’ancien gouverneur John Hickenlooper. Si ce dernier jouit d’une certaine popularité grâce à son ancrage local, il n’en reste pas moins une insulte aux militants. Surnommé John Frackinglooper du fait de son soutien invétéré à l’industrie pétrolière et la fracturation hydraulique, sujet de préoccupation majeure des démocrates au Colorado, ce néolibéral et conservateur pur jus s’est récemment illustré par une campagne aux primaires démocrates pour la présidentielle où il a fait état d’une opposition viscérale aux idées progressistes. Incapable de décoller dans les sondages ou de récolter des financements, il avait été contraint de jeter l’éponge huit mois avant le premier scrutin de l’Iowa. 

Hickenlooper vient de s’imposer face au candidat progressiste Andrew Romanoff à la primaire du Colorado (58 %- 42 %). Au mieux, un nouveau conservateur rejoindra le banc des démocrates au sénat, au pire, le siège le plus facile à prendre de cette élection restera aux mains des républicains, et de Mitch McConnel…

Trop peu et trop tard ?

Si les instances du parti et la plupart des mandats électoraux restent sous contrôle de l’establishment démocrate, la percée de la gauche américaine vient rebattre les cartes. À l’échelle locale, de nombreux socialistes sont élus dans les parlements et conseils municipaux. À Seattle, le DSA est devenu la bête noire de Jeff Bezos. À New York, le maire et le gouverneur sont sous le feu des critiques d’Alexandria Ocasio-Cortez, qui obtient de nombreuses avancées en matière de politique judiciaire et budgétaire grâce à la pression exercée par les élus progressistes. [9] À l’échelle nationale, le basculement est plus lent et laborieux, et les défaites plus nombreuses. Biden a vaincu Sanders, le Sénat reste fermement ancré à droite et les alliés d’AOC au Congrès se comptent sur les doigts d’une main.

Mais le rapport de force pourrait rapidement basculer, ouvrant une fenêtre de tir pour des réformes significatives en matière de justice sociale, de lutte contre le racisme et contre le réchauffement climatique en cas de présidence Biden. Consciente de l’évolution en cours, Nancy Pelosi a salué la victoire de Jamaal Bowman dans des termes bien plus élogieux que ceux qu’elle avait réservé à AOC en 2018. Reste à savoir si la gauche parviendra à transformer l’essai aux législatives de novembre en remportant des circonscriptions détenus par les républicains. La clé du Congrès réside dans ces territoires dont dépendent la majorité démocrate.

* : Mise à jour du 28/07/2020 : les cinq candidats du DSA ont tous remporté leurs primaires dans l’État de New York.

  1. À ce propos, lire « We’ve got people, From Jesse Jackson to AOC, the end of big money and the rise of a movement » de Ryan Grim, Strong Arm Press.
  2. Jacobinmag, Last night was a political earhtquake https://t.co/HEvJansWzS?amp=1
  3. The New York Times, https://www.nytimes.com/2020/06/30/nyregion/ny-house-primaries.html
  4. https://theintercept.com/2020/05/26/eliot-engel-primary-defense-industry-pro-israel/
  5. Lire notre article : Pourquoi le parti démocrate ne s’oppose pas à Donald Trump
  6. https://theintercept.com/2020/07/14/texas-democratic-primaries-progressives/
  7. https://theintercept.com/2020/06/23/charles-booker-amy-mcgrath-kentucky-primary/
  8. https://www.youtube.com/watch?v=3g2puft29Es
  9. https://www.nytimes.com/2020/07/16/nyregion/aoc-billionaires-tax.html

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