L’Espagne sauvera-t-elle l’UE d’une fuite en avant militariste ?

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Les chefs d’État au sommet de l’OTAN à La Haye

Alors que les dirigeants européens serrent les rangs derrière l’objectif des 5 % du PIB consacré à la défense, le chef du gouvernement espagnol rompt le rang. Tandis qu’à La Haye il dénonce un « keynésianisme militaire » aux effets délétères pour les investissements sociaux, à Madrid ses partenaires de gauche menacent de quitter le gouvernement. À l’horizon, ce sont les contradictions de la coalition de gauche qui apparaissent : pourra-t-elle longtemps résister à la prédation américaine tout en respectant les normes de l’intégration européenne et atlantique ?

Jeudi, le Premier ministre espagnol Pedro Sánchez a rompu les rangs avec les autres dirigeants de l’OTAN en refusant de s’engager à porter les dépenses de défense à 5 % du PIB. Depuis son entrée en fonction, Donald Trump réclame une hausse massive du plafond actuel, fixé à 2 %, dans le cadre de son projet de réduction de la présence militaire américaine en Europe. Pour de nombreux États membres, la promesse des 5 % vise avant tout à ménager Trump, après des mois de turbulences diplomatiques inédites. Mais pour le gouvernement de coalition de la gauche large espagnole, elle illustre aussi une course au réarmement européen menée sans le moindre esprit critique.

En vertu du projet actuel du secrétaire général de l’OTAN Mark Rutte, les États membres seraient tenus de consacrer au moins 3,5 % de leur PIB à la défense traditionnelle d’ici 2032, auxquels s’ajouteraient 1,5 % dédiés à des questions de sécurité plus larges, comme la cybersécurité et le contrôle des frontières. Rutte présente ce « compromis » comme un moyen de laisser aux États la marge nécessaire pour atteindre l’objectif des 5 % — un objectif qui s’inscrit globalement dans la ligne des annonces faites récemment par l’Allemagne et la France. Si ces dernières suscitaient déjà le scepticisme, la proposition de Rutte impliquerait, pour la plupart des pays d’Europe du Sud, de plus que doubler leur budget militaire en l’espace de sept ans.

C’est le cas pour le gouvernement de Sánchez : les dépenses militaires espagnoles n’atteignaient que 1,3 % du PIB en 2024 — le taux le plus bas parmi les membres de l’OTAN. Dans une lettre adressée à Rutte avant le sommet décisif de l’OTAN prévu la semaine prochaine, Sánchez a exposé les raisons de son refus d’adopter l’objectif des 5 %, soulignant qu’il était « incompatible avec notre État-providence » et ne serait possible qu’au prix « d’une hausse des impôts pour les classes moyennes, d’une réduction des services publics et d’un recul des prestations sociales pour les citoyens ». « Il revient à chaque gouvernement, en toute légitimité, de décider s’il est prêt à consentir de tels sacrifices, » poursuivait-il. « En tant qu’allié souverain, nous choisissons de ne pas le faire ».

Dans cette même lettre, il soulignait également qu’un tel objectif ne ferait que renforcer la dépendance de l’Europe vis-à-vis de l’armement américain. Il notait notamment que « en précipitant l’Espagne [et d’autres pays européens] vers des achats sur étagère » de matériel militaire, « une part substantielle de leurs ressources » serait dirigée « vers des fournisseurs non européens, les empêchant ainsi de développer leur propre base industrielle ».

Txema Guijarro, porte-parole défense de Sumar — le partenaire de gauche du PSOE dans la coalition — a confirmé ce point auprès de Jacobin [duquel la version anglaise de cet article est issue NDLR] : « nous parlons d’un objectif arbitraire, qui ne repose sur aucune analyse des besoins réels de sécurité ». « C’est aussi totalement contraire à l’objectif d’accroître l’autonomie stratégique de l’Europe vis-à-vis des États-Unis », ajoute-t-il. « Mais d’autres pays, même parmi les plus lourdement endettés comme l’Italie, semblent s’aligner sur cette logique et se précipiter pour obéir. »

À l’approche du sommet de l’OTAN du 24 juin, Sánchez apparaît en effet isolé au sein de l’alliance transatlantique – seul le Premier ministre britannique Keir Starmer n’ayant pas encore pris publiquement position parmi les dirigeants de premier plan. Mais même face à la menace brandie par Trump d’imposer de nouveaux droits de douane à tout pays refusant de signer son exigence des 5 %, Sánchez dispose de solides raisons internes pour refuser de se plier au jeu — à commencer par un vaste scandale de corruption qui ébranle actuellement son Parti socialiste (PSOE). Il avait déjà annoncé, en avril, une hausse immédiate de 10,4 milliards d’euros du budget militaire, sous la pression diplomatique de l’administration Trump. Il savait aussi qu’un nouvel engagement aurait été inacceptable pour son partenaire de coalition Sumar, comme pour ses alliés parlementaires catalans et basques, dont le PSOE dépend pour conserver sa majorité.

Alors qu’il se bat pour sa survie politique, plusieurs membres de son entourage étant impliqués dans cette affaire de corruption, Sánchez se prépare désormais à un possible affrontement avec Trump lors du sommet. L’un des derniers dirigeants de centre-gauche en Europe se retrouve ainsi à nager à contre-courant d’une vague de militarisme.

Bouleversement des plaques tectoniques

La position isolée de Sánchez contraste avec celle qu’il occupait en 2020, lorsqu’il jouait un rôle central dans les négociations autour des fonds européens de relance post-pandémie, dits NextGeneration. À l’époque, il faisait partie d’un bloc uni des pays du Sud, aux côtés de dirigeants italiens et portugais, qui poussaient à l’adoption de ce plan de relance sans précédent — financé pour la première fois par une dette commune de l’UE. L’accord visait à renforcer l’investissement public dans la transition écologique, la numérisation et les politiques sociales, même si ce cadre reposait fortement sur des partenariats public-privé. Il avait aussi fourni à Sánchez un contexte favorable pour gouverner en coalition avec Unidas Podemos sur la base d’un programme social-démocrate modéré.

Mais depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche et les menaces de son administration de remettre en cause l’alliance militaire occidentale, le rythme de la réponse européenne est désormais dicté par les pays du « triangle de Weimar » : la France, l’Allemagne et la Pologne. Durant les semaines tendues de février et du début mars, alors que des responsables de l’administration Trump interrompaient temporairement certaines aides militaires à l’Ukraine et adoptaient une posture de rupture avec la Russie, il devenait difficile de distinguer, des deux côtés de l’Atlantique, ce qui relevait de la rhétorique et ce qui traduisait une véritable intention.

Le soir même de sa victoire électorale, le 23 février, le futur chancelier allemand Friedrich Merz appelait à une « indépendance » vis-à-vis de l’Amérique de Trump et alertait sur un possible éclatement de l’OTAN — tout en annonçant que les dépenses de défense seraient désormais exclues des règles budgétaires restrictives imposées par la loi sur la dette en Allemagne.

Mais si plusieurs dirigeants européens évoquaient l’autonomie stratégique de l’UE vis-à-vis des États-Unis, il s’agissait moins d’un véritable objectif commun que d’un discours destiné à préparer l’opinion publique à la remilitarisation — et à la nécessité d’accroître le soutien militaire à l’Ukraine. Compte tenu de l’impossibilité pour l’UE de remplacer, dans la décennie à venir, les capacités américaines en matière de renseignement, d’aviation ou de puissance navale, des pays comme la Pologne et les États baltes partaient du principe que Washington resterait le garant ultime de leur sécurité.

Par ailleurs, Friedrich Merz comme son prédécesseur Olaf Scholz ont exclu toute nouvelle opération de transferts financiers européens sur le modèle de NextGeneration, qui permettrait de financer une expansion significative de la base industrielle de défense du continent. Le plan ReArm Europe, proposé par la Commission européenne pour un montant de 800 milliards d’euros, prévoit en effet de faire peser l’essentiel du fardeau (650 milliards) sur les budgets nationaux — déjà lourdement endettés — en activant une clause temporaire de dérogation de quatre ans aux règles budgétaires de l’UE pour les dépenses de défense.

Pedro Sánchez, de son côté, est resté discret sur la campagne de réarmement engagée par l’Union européenne. Il a choisi de ne pas participer à certains événements comme le sommet de la « coalition des volontaires » organisé à Kiev lors du Jour de la Victoire, le mois dernier, afin d’éviter d’attirer l’attention médiatique sur un sujet qui ne suscite pas le même soutien populaire en Espagne qu’ailleurs sur le continent. En coulisses, il tente un exercice d’équilibre délicat : maintenir la cohésion de sa majorité gouvernementale, tout en s’adaptant à l’évolution des lignes dominantes au sein de l’UE.

Représentant de centre gauche dont l’approche du pouvoir est intimement liée aux structures multilatérales européennes, Sánchez n’a pas remis en cause de manière frontale la course au keynésianisme militaire dans laquelle s’est lancé le bloc durant les premiers mois de la présidence Trump. Il a plutôt cherché à préserver les acquis de sept années de dépenses sociales expansionnistes, en plaidant pour davantage de flexibilité dans les engagements propres à l’Espagne dans le cadre du plan ReArm Europe. Il a également insisté sur le fait que les nouveaux niveaux de dépenses militaires devaient « rester compatibles avec les responsabilités sociales, environnementales et internationales des États membres ».

Sánchez a aussi défendu à plusieurs reprises l’idée d’un élargissement du concept de sécurité autour duquel s’articule le plan ReArm Europe — en y intégrant notamment des investissements dans les infrastructures critiques, la défense civile ou encore la cybersécurité. À certains moments, notamment à l’approche du sommet du Conseil européen de mars, cette insistance a donné lieu à de véritables tentatives pour rééquilibrer les priorités budgétaires de l’UE, au nom des besoins spécifiques des pays d’Europe du Sud en matière de sécurité. Mais ce discours lui a aussi permis, sur le plan intérieur, d’atténuer la polémique autour des nouvelles dépenses militaires annoncées en avril — en présentant une hausse historique du budget de l’armée sous des atours technocratiques et rassurants.

Contradictions de l’Union européenne

Selon Enric Juliana, chroniqueur de La Vanguardia, à la suite du sommet européen de mars — où sa proposition d’élargir les priorités du plan ReArm Europe avait été rejetée — Sánchez estimait encore possible de négocier une forme d’« exemption espagnole » partielle, permettant de limiter l’ampleur du programme de réarmement. Mais à l’approche du sommet de l’OTAN de juin, et alors que la pression de l’administration Trump s’intensifiait dès le début du mois d’avril, son entourage préparait déjà un virage vers une hausse des dépenses militaires — geste perçu comme un signal d’ouverture à destination de Washington, tout en permettant de sonder la réaction de l’opinion publique et des alliés parlementaires du PSOE.

Les tensions avec les États-Unis avaient atteint un pic en avril, lorsque Pedro Sánchez rencontra le président chinois Xi Jinping la même semaine que Donald Trump proclamait la mise en place de nouveaux droits de douane mondiaux, lors du « Jour de la Libération ». Le chef du gouvernement espagnol s’est imposé comme l’un des plus fervents défenseurs, au sein de l’UE, d’un rapprochement diplomatique et commercial avec la Chine, perçu comme un contrepoids stratégique à l’influence américaine. Mais à la veille de cette rencontre, le secrétaire au Trésor américain, Scott Bessent, avait averti que la position de Sánchez revenait à « se trancher la gorge » — avant de faire pression sur le ministre espagnol des Finances, Carlos Cuerpo, lors d’une réunion tendue à Washington, pour qu’il s’engage clairement sur les dépenses de défense.

Dix jours après son déplacement à Pékin, et vingt-quatre heures après l’annonce du décès du pape François, Sánchez dévoilait une hausse historique du budget militaire, à hauteur de 10,4 milliards d’euros. Ce plan visait à faire passer, dès cette année, les dépenses militaires espagnoles à 2 % du PIB — objectif fixé de longue date par l’OTAN, mais initialement prévu pour 2029. Cette décision marque une accélération spectaculaire de l’effort de défense (soit une hausse de 50 % par rapport au budget 2024), tout en intégrant près de 5 milliards d’euros de dépenses liées à la « sécurité » au sens large, dont une bonne partie ne rentre pas dans la définition strictement militaire adoptée par l’OTAN. Des engagements comme les 1,75 milliard destinés à la gestion des catastrophes naturelles et des urgences civiles semblaient taillés sur mesure pour rendre le paquet budgétaire acceptable — quoique sous protestation — par le partenaire de coalition de gauche du PSOE, Sumar.

La vice-présidente Yolanda Díaz, cheffe de file de Sumar, s’est contentée de critiques mesurées et n’a à aucun moment remis en cause la présence de sa formation au sein du gouvernement. Pourtant, la grogne montait dans ses rangs. Izquierda Unida, composante communiste de la coalition, exprimait « son rejet absolu de la décision prise en Conseil des ministres », affirmant qu’elle « ne correspondait pas à l’esprit dans lequel ce gouvernement avait été formé en 2023 ». Le lendemain, elle menaçait de quitter l’exécutif (où elle détient un portefeuille ministériel) après la révélation d’un contrat passé par le ministère de l’Intérieur pour l’achat de quinze millions de munitions auprès d’une entreprise israélienne.

Face à cette menace, Sánchez fit rapidement annuler le contrat en question, assurant ne pas en avoir eu connaissance. Mais l’incident soulignait déjà une contradiction majeure dans sa doctrine de sécurité. Alors même que Sánchez insistait sur le fait que seuls 19 % de la nouvelle enveloppe seraient consacrés à l’achat d’armes, et mettait en avant les investissements dans les télécommunications ou les infrastructures numériques, El País révélait que les 700 millions prévus pour la modernisation des radios militaires iraient à un consortium comptant la société israélienne Elbit parmi ses membres. Depuis le début de la guerre à Gaza, Sánchez s’est distingué comme l’un des dirigeants européens les plus critiques à l’égard d’Israël — allant jusqu’à qualifier l’État hébreu de « génocidaire » le 14 mai. Pourtant, son ministère de la Défense continue de signer des contrats avec des entreprises israéliennes lorsque, selon lui, aucune alternative n’est disponible. Une tendance qui risque fort d’être amplifiée par la brusque montée en puissance des dépenses militaires.

Et les contradictions ne s’arrêtent pas là. L’ampleur de la hausse budgétaire — 10,4 milliards d’euros pour la défense et la sécurité — met déjà à mal la promesse explicite de Sánchez de « ne pas retirer un seul centime des dépenses sociales ou environnementales ». Pour éviter une crise gouvernementale, la révision budgétaire permettant d’absorber ces nouveaux crédits militaires n’a pas été soumise au vote du Parlement — décision justifiée par le fait qu’elle ne consistait qu’en une réaffectation de fonds déjà approuvés. Selon l’exécutif, cet argent proviendrait, entre autres, d’une hausse des recettes fiscales, de gains d’efficacité, mais aussi d’une enveloppe de fonds européens NextGeneration non encore utilisés — initialement destinés à financer des priorités comme la transition énergétique.

Lignes de crêtes

Ironiquement, c’est quelques jours après avoir annoncé cette hausse massive des dépenses militaires que l’Espagne a subi la pire panne de courant du continent Europe depuis plusieurs décennies — causée par les fragilités de son réseau électrique privatisé et par le manque d’investissements dans des mégabatteries coûteuses, pourtant devenues nécessaires avec l’essor du secteur des renouvelables. Si le resserrement budgétaire auquel est confronté le gouvernement Sánchez ne s’est pas encore traduit par des coupes franches dans l’État social ou dans les dépenses vertes déjà engagées, il limite d’ores et déjà les marges d’expansion future dans ces domaines — d’autant que, avec une majorité parlementaire aussi fragile, l’exécutif a peu de chances de faire adopter les réformes fiscales progressistes pourtant inscrites dans l’accord de coalition.

L’engagement des 5 % que l’OTAN compte faire entériner la semaine prochaine rendrait la situation encore plus intenable. La pression sur Sánchez s’est accentuée au cours du dernier mois, alors que responsables américains et hauts fonctionnaires de l’Alliance atlantique redoublaient d’injonctions. En mai, le secrétaire général de l’OTAN Mark Rutte déclarait que l’Espagne « atteindrait sans aucun doute » l’objectif des 5 %. Une semaine plus tard, après une rencontre avec le ministre espagnol des Affaires étrangères, le secrétaire d’État américain Marco Rubio publiait un communiqué exhortant « l’Espagne à rejoindre ses alliés en allouant 5 % de son PIB à la défense ».

Alors que les dirigeants européens cherchent un moyen de satisfaire les nouvelles exigences fixées par Donald Trump pour garantir la poursuite du parapluie militaire américain, le débat qui précède le sommet de l’OTAN se concentre désormais sur le calendrier à adopter pour atteindre l’objectif des « 3,5 + 1,5 % ». Rutte milite pour une échéance stricte de sept ans, avec des objectifs obligatoires chaque année ; le Canada et plusieurs pays d’Europe occidentale plaident pour un délai de dix ans, assorti d’une plus grande souplesse sur le rythme des hausses annuelles.

L’Espagne demeure le seul État à avoir exprimé publiquement son opposition à l’objectif global — tout en cherchant, en coulisses, à négocier une déclaration finale suffisamment ambivalente pour pouvoir la signer sans provoquer de crise politique intérieure. Mais même avant que n’éclate un scandale de corruption au sein du PSOE, compromettant la stabilité immédiate de l’exécutif, ses alliés à gauche avaient déjà haussé le ton : Izquierda Unida menaçait une nouvelle fois de quitter la coalition. « Si l’Espagne accepte le réarmement brutal exigé par Trump, il sera impossible pour Izquierda Unida de rester au gouvernement », tweetait le dirigeant communiste Enrique Santiago le 7 juin. Ione Belarra, cheffe de Podemos, interpellait quant à elle le chef du gouvernement en séance parlementaire : « Vous n’avez pas le courage de dire non à Donald Trump. »

Mais après avoir reçu, mercredi dernier, le projet final de déclaration conjointe rédigé par Rutte — d’un ton inflexible —, en pleine crise politique, Sánchez a publié une lettre ferme rejetant la cible des 5 % et annonçant que l’Espagne n’augmenterait pas davantage ses dépenses militaires. Dans ce texte, pour la première fois, il s’en prend au fondement même du nouveau keynésianisme militaire : l’idée selon laquelle une hausse des dépenses d’armement, même financée par des coupes dans d’autres budgets publics, pourrait générer un stimulus économique global. À rebours de cette logique, il soutient que le plan de Rutte « accentuerait la fuite de l’épargne européenne vers les marchés étrangers » et freinerait la croissance en « détournant les investissements d’activités cruciales à effet multiplicateur supérieur à celui de l’industrie de défense (comme l’éducation, la santé, ou les technologies numériques) ».

Sánchez espère désormais que d’autres États hostiles à l’objectif des 5 % fassent entendre leur voix lors du sommet de l’OTAN — et compte sur une éventuelle confrontation avec Donald Trump pour ressouder sa base électorale, actuellement démoralisée. L’affaire de corruption, qui implique les deux derniers secrétaires à l’organisation du PSOE, a provoqué une crise de confiance dans son leadership, tant au sein du parti que dans l’électorat progressiste. Mais sa capacité à tenir tête à la diplomatie brutale de Trump pourrait représenter un tournant politique majeur, en lui permettant de défendre l’idée que la cible des 5 % devrait rester facultative.

Deux ans plus tôt, lorsque la coalition gouvernementale avait été reconduite à la surprise générale, l’Espagne était présentée comme une exception dans une Europe basculant vers la droite. Sánchez, en particulier, apparaissait comme un dirigeant progressiste bon teint parvenant à se maintenir grâce à une alliance avec des forces situées à sa gauche. En politique étrangère, il s’est également distingué en condamnant le génocide à Gaza et en refusant de céder à l’hystérie guerrière contre l’Iran. Mais à mesure que le réarmement devient la nouvelle norme du consensus européen, sous l’impulsion de Trump, la marge de manœuvre de Sánchez ne cesse de se réduire.

Cet article est initialement publié par notre partenaire Jacobin sous le titre « Spain Is Right to Reject Increased Military Spending »

Privatisation de la santé et colonisation des données

Les géants de la tech se lancent dans une course aux applications et services qui proposent des soins médico-psychologiques. Si l’utilité de tels produits est loin d’être avérée, ils promettent néanmoins à ces entreprises de nouvelles sources lucratives de données hautement personnelles… Un « colonialisme des données » qui ouvre la voie à une gestion individuelle des problèmes de santé et masque la privatisation rampante de ce domaine. Par Anna-Verena Nosthoff, Nick Couldry et Felix Maschewski, traduit par Jean-Yves Cotté [1].

Se piquant de philosophie lors d’une interview en 2019, Tim Cook, PDG d’Apple, avait abordé la question de « la plus grande contribution d’Apple à l’humanité ». Sa réponse était sans équivoque : elle concernerait « le domaine de la santé ».

Depuis, la promesse de Cook s’est concrétisée sous la forme de plusieurs produits « innovants », censés « démocratiser » les soins médicaux et donner à chacun les moyens de « gérer sa santé ». Ces dernières années, Amazon, Méta et Alphabet ont également tenté de chambouler le marché de la santé. Dernièrement, on a même appris que la société de surveillance Palantir avait remporté un contrat de 330 millions de livres pour créer une nouvelle plateforme de données destinée au British National Health Service (NHS)…

La pandémie de COVID-19 a accéléré cette tendance, laissant dans son sillage divers réseaux de recherches, services de santé en ligne, cliniques et autres entreprises qui ont pour objectif affiché de « repenser l’avenir de la santé » (pour reprendre l’expression de Verily, filiale d’Alphabet) à l’aide de « montres connectées » et autres outils numériques. Si cette ambition n’est pas neuve, ses modalités varient : les incursions des plus grandes entreprises dans le domaine de la santé ne sont plus uniquement axées sur le corps. Non contentes de cartographier membres et poumons, elles ciblent à présent l’esprit.

Ce nouvel intérêt des GAFAM pour le bien-être psychologique, dans le cadre de leur projet de « cartographier la santé humaine », est loin d’être une coïncidence. Les gros titres relatifs à une « crise de la santé mentale » ont récemment envahi la presse américaine : le taux de suicide a atteint un niveau record aux États-Unis et, comme l’a souligné Bernie Sanders, selon un récent sondage du Center for Disease Control and Prevention (CDC), près d’un adolescent américain sur trois a déclaré que son état de santé mentale laissait à désirer…

Les conglomérats technologiques ne sont que trop heureux de lancer des campagnes autour de ces faits alarmants, mettant l’accent sur les efforts qu’ils déploient pour lutter contre ces tendances délétères. Selon les propres mots, ils souhaitent « résoudre la crise de la santé mentale ». Les GAFAM se fient à une maxime longuement éprouvée : en eaux troubles, bonne pêche.

Quand Apple s’enrichit sur les maladies mentales

Les premières initiatives d’Apple visant à pénétrer le marché de la santé ont connu une accélération marquée. Après avoir affiné son outil de signature concocté en 2019, l’entreprise a depuis collaboré activement avec plusieurs instituts de recherche. Son but : prouver que sa « montre connectée », bien plus qu’un coach sportif, peut être un « sauveur de vie » capable de détecter une fibrillation auriculaire, voire une infection de COVID-191 .

Dans le cadre de sa mission consistant à offrir à ses utilisateurs un « tableau complet » de leur état de santé, il est logique qu’Apple ait annoncé récemment son intention d’ajouter une évaluation médico-psychologique à son Apple Watch… La nouvelle fonction « état d’esprit » (state of mind) de l’application « pleine conscience » d’Apple demande à l’utilisateur d’évaluer ce qu’il ressent sur une échelle de « très agréable » à « très désagréable », d’indiquer les aspects de sa vie qui l’affectent le plus (comme la famille ou le stress au travail) et de décrire son humeur par des adjectifs comme « heureux » ou « inquiet ». La promesse, semble-t-il, est qu’une utilisation quotidienne évitera de consulter un psychologue…

Au printemps 2023, on apprenait que le National Health System britannique avait partagé sur Facebook des données intimes relatives à la santé de ses patients

L’application « pleine conscience » utilise ces données pour déterminer le niveau de risque de dépression. Hasard de calendrier : une étude récente sur la « santé mentale numérique » menée par des chercheurs de l’UCLA (et sponsorisée par Apple) a démontré que l’utilisation de cette application sur l’Apple Watch développait la « conscience émotionnelle » de 80 % des utilisateurs, tandis que 50 % d’entre eux affirmaient qu’elle avait un effet positif sur leur bien-être général – des résultats que l’entreprise ne manque pas de mettre en avant.

Au cours des prochains mois, Apple va vraisemblablement lancer d’autres logiciels liés à la santé mentale. Selon de récents rapports, l’entreprise travaille actuellement à une application censée non seulement traquer les « émotions » des utilisateurs, mais aussi leur donner des conseils médicaux : il s’agit de Quartz, un coach sportif alimenté par une intelligence artificielle.

Qu’il y ait bel et bien une crise de la santé mentale aux États-Unis est indéniable. Entre 2007 et 2020, le nombre de passages aux urgences pour des troubles d’ordre médicopsychologique a presque doublé, les jeunes étant les plus affectés…

Cependant, même si l’on admet que les outils « intelligents » puissent modestement bénéficier à certains patients, l’utilisation de wearables peut aussi générer stress et anxiété, comme d’autres études récentes l’ont démontré. [NDLR : Les wearables constituent une catégorie d’objets informatiques et électronique, destinés à être portés sur soi. Vêtements ou accessoires, ils ont la particularité d’être connectés à un appareil, comme un téléphone, pour recueillir des données relatives à la personne qui les porte et à son environnement]. De plus, l’accent mis sur des solutions technologiques de court terme fait courir le risque de détourner certaines maladies psychologiques des causes sociales et politiques qui les sous-tendent : exploitation au travail, instabilité financière, atomisation croissante, accès limité aux soins, alimentation et logement de mauvaise qualité…

Les applications de santé transfèrent également la responsabilité principale de la gestion des troubles médico-psychologiques aux individus eux-mêmes. Sumbul Desai, vice-présidente en charge de la santé chez Apple, a récemment affirmé que l’objectif de son entreprise « est de donner aux gens les moyens de prendre en charge leur propre parcours de santé ». Un mantra néolibéral ancien.

Quand Méta le gouvernement britannique livre ses données de santé à Méta

Apple n’est pas le seul géant de la tech à s’être penché sur la santé mentale de ses clients. Si le géant de Cupertino ne manifeste guère davantage qu’un intérêt purement formel à la question de la confidentialité des données, bien d’autres ne prennent même pas cette peine.

Au printemps 2023, on apprenait que le NHS avait partagé sur Facebook des données intimes relatives à la santé de ses patients. Pendant des années, le NHS avait fourni au réseau social et à sa maison-mère Méta, par l’intermédiaire de l’outil de collecte de données Meta Pixel, des renseignements comprenant des recherches sur l’automutilation et des rendez-vous de consultation pris par les utilisateurs de son site internet…

Outre les données des utilisateurs qui avaient visité les pages de son site internet relatives aux variations du développement sexuel, aux troubles alimentaires et aux services médicopsychologiques en cas de crise, l’Alder Hay Children’s Hospital de Liverpool a également transmis à Facebook et Méta des renseignements sur les prescriptions de médicaments. La clinique londonienne de santé mentale Tavistock and Portman a aussi fourni aux GAFAM les données d’utilisateurs ayant consulté sa rubrique sur le développement de l’identité de genre, spécialement conçue comme support éducatif pour les enfants et les adolescents…

Tandis que des experts en confidentialité comme Carissa Véliz conseillent aux institutions et professionnels de la santé de « recueillir le strict minimum de renseignements nécessaires pour soigner les patients, rien de plus », cette violation des données du NHS par Facebook illustre la tendance inverse. Dans ce cas précis, les données personnelles ont été obtenues sans que les patients y consentent ou en soient informés, afin de leur adresser des publicités ciblées – le cœur du modèle économique de Méta.

Ce scandale est simplement le dernier d’une longue liste de catastrophes récentes en matière de relations publiques pour l’entreprise, juste après le fiasco du lancement de son métavers (ce n’est pas une coïncidence si l’avenir immersif d’internet proposé par Zuckerberg a lui-même été salué comme une « solution prometteuse pour la santé mentale »…). Il ne s’agit pas là d’un incident isolé : en mars 2023, on apprenait que la start-up de télé-santé Cerebral avait partagé avec Méta et Google, entre autres, des données médicales privées comprenant des renseignements relatifs à la santé mentale…

Quand Alphabet se rêve en coach de vie

La maison-mère de Google, Alphabet, est un autre explorateur des données de santé qui a pénétré le marché des wearables. Depuis la finalisation de son achat du fabricant de « montres connectées » Fitbit en 2021, la société s’est jointe à Apple pour vanter leurs mérites.

Si Jeff Bezos semble accaparé par ses rêves d’entrepreneuriat spatial et d’industrie lunaire, il n’en garde pas moins les pieds sur terre lorsqu’on en vient à ce domaine.

Dans la foulée d’une étude menée par Verily (filiale d’Alphabet spécialisée dans la recherche sur les sciences de la vie) pour savoir s’il était possible de détecter les symptômes de dépression avec un smartphone, Fitbit a récemment lancé une application « conçue pour vous donner une vision globale de votre santé et de votre bien-être en mettant l’accent sur les indicateurs qui vous tiennent à cœur ». Semblable à l’application « pleine conscience » d’Apple, elle comporte une fonctionnalité « humeur » qui permet à l’utilisateur de décrire et d’enregistrer ce qu’il ressent.

Une équipe de la Washington University à St Louis a utilisé les données Fitbit et un modèle d’intelligence artificielle pour concrétiser « la promesse d’utiliser des wearables pour détecter des troubles mentaux au sein d’une communauté large et diverse. » Selon Chenyang Lu, professeur à la McKelvey School of Engineering et l’un des concepteurs de cette étude, cette recherche est pertinente dans le monde réel puisque « aller chez un psychiatre et remplir des questionnaires chronophages explique que certains puissent avoir des réticences à consulter un psychiatre ». En d’autres termes, l’intelligence artificielle peut offrir un outil peu onéreux et peu contraignant pour gérer sa propre santé mentale.

Loin de prouver que les wearables peuvent diagnostiquer la dépression, l’étude a simplement relevé plusieurs corrélations potentielles entre une tendance à la dépression et les biomarqueurs connectés. Cela n’a pas empêché Lu de s’enthousiasmer : « Ce modèle d’IA est capable de vous dire que vous souffrez de dépression ou de troubles de l’anxiété. Voyez ce modèle d’IA comme un outil de dépistage automatisé. »

Cette exagération de la preuve empirique perpétue l’idée que la technologie est à même de résoudre les troubles médico-psychologiques – pour le moins douteuse. Une chose l’est moins : c’est extrêmement lucratif pour Alphabet.

Fitbit n’est cependant pas la seule incursion de l’entreprise dans le domaine de la santé mentale. En plus des informations sur la prévention du suicide que Google Search affiche depuis des années au-dessus des résultats des recherches liées à la santé mentale, l’entreprise a récemment annoncé que les utilisateurs qui entrent des termes en relation avec le suicide verront apparaître une invite avec des démarreurs de conversation pré-écrits qu’ils pourront envoyer par SMS à la 988 Suicide & Crisis Lifeline.

Bien qu’un tel outil puisse s’avérer très utile en cas d’urgence, l’inquiétude est réelle de voir Google instrumentaliser les données sensibles ainsi recueillies en les transmettant à des annonceurs qui les exploiteront et les monétiseront de la même façon que les autres. Il convient de mentionner que ces nouvelles mesures de prévention du suicide n’ont été dévoilées par Google que quelques semaines après le suicide de trois de ses employés, ce qui a donné lieu à des spéculations quant à la santé mentale de son propre personnel. Dans ce contexte, ces nouvelles fonctionnalités peuvent être vues comme un coup médiatique pour détourner l’attention des problèmes urgents qui se posent à l’entreprise elle-même – et le modèle qu’elle encourage.

Quand Amazon renonce ouvertement à la confidentialité

Amazon s’achète également une image de prestataire de soins médico-psychologiques. Si Jeff Bezos semble accaparé par ses rêves d’entrepreneuriat spatial et d’industrie lunaire, il n’en garde pas moins les pieds sur terre lorsqu’on en vient à ce domaine.

Il a ainsi annoncé dès 2018 son intention de résoudre la crise de la santé mentale qui touche les États-Unis en « démocratisant » l’accès aux soins médicaux. Il a donc procédé au rachat de la pharmacie en ligne PillPack, puis a développé Amazon Pharmacy.

En 2019, il a lancé Amazon Care, une plateforme en ligne qui propose un suivi médical complet aux employés d’Amazon, 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7 par messagerie et chat vidéo. Pour cela, il a dû collaborer avec Ginger, un service internet de psychothérapie fourni par une application qui se présente comme « une solution globale à la santé mentale » avec « des soins médicopsychologiques à tout moment ».

En 2021, Amazon a fermé Amazon Care et lancé Amazon Clinic, une plateforme virtuelle de soins médicaux plus ambitieuses que la précédente – il a déjà été annoncé qu’il était prévu de la déployer sur tout le territoire américain. Contrairement à Amazon Care, Amazon Clinic est ouvert à tous. Pour l’utiliser, il convient simplement d’accepter « l’utilisation et la divulgation d’informations protégées relatives à la santé » – en d’autres termes, renoncer à son droit à la protection de la vie privée aux termes de la loi fédérale sur la portabilité et la responsabilité en matière d’assurance maladie (Health Insurance Portability and Accountability Act ou HIPAA). Une telle démarche permet à Amazon d’accéder aux données les plus intimes des utilisateurs (la légalité du procédé est en cours d’examen par la Commission fédérale du commerce (Federal Trade Commission ou FTC).

En février 2023, Amazon a enrichi son offre de soins médicaux en rachetant One Medical, une entreprise qui propose des soins de santé primaires en ligne et en personne via une application, dans plus de vingt villes et régions métropolitaines américaines. Mindset, l’une de ses gammes de services spécialisée dans la santé mentale, propose son aide virtuelle avec des séances collectives ou un coaching individuel en cas de stress, d’anxiété, de dépression, de THADA ou d’insomnie.

Outre Amazon Clinic et One Medical, Amazon a récemment élargi son offre de soins médicaux à destination de ses employés en collaborant avec Maven Clinic, la plus grande clinique virtuelle du monde pour les femmes et les familles. Ce partenariat permettra à Amazon, dont le but est de se développer dans cinquante pays en plus des États-Unis et du Canada, d’avoir un accès lucratif à certains des ensembles de données les plus privés et sensibles de Maven Clinic.

Les risques de voir de telles données tomber entre les mains d’entreprises commerciales qui, dans certains cas, les transmettront sans coup férir à des autorités locales ou nationales sont évidents : comme, par exemple, le cas de cette adolescente du Nebraska qui, après que Facebook et Google ont fourni à la police ses messages privés et ses données de navigation, a été condamnée en 2021 pour avoir violé la loi sur l’avortement de l’État…

La colonisation des données de santé mentale

La course effrénée d’Amazon, Méta, Apple et Alphabet pour s’implanter dans le domaine de la santé mentale va bien au-delà d’une simple rupture. L’ampleur de ce bouleversement doit être appréhendée dans le cadre d’une volonté d’annexer des ressources jusqu’alors inexploitées.

Sous le couvert d’entreprises visant à soulager l’instabilité mentale, une forme fondamentale d’appropriation des biens est en cours. Après tout, jusqu’à récemment, l’idée même que notre santé mentale (et l’ensemble des données qui y est associée) puisse être un actif commercial dans un bilan aurait paru étrange. Aujourd’hui, une telle réalité est presque banale. C’est un des aspects de ce que Nick Couldry et Ulises Mejias ont nommé le « colonialisme des données ».

Les quatre entreprises font partie d‘un secteur commercial plus vaste axé sur l’exploitation de nouvelles définitions de la connaissance et de la rationalité destinées à l’extraction de données. À travers l’accaparement habituel de données sensibles et de nombreux autres domaines sociaux (la santé, l’éducation, la loi, entre autres), nous nous dirigeons vers « la capitalisation sans limites de la vie », pour reprendre l’expression de Couldry et Mejias.

La normalisation des wearables comme outils destinés à l’individu, sous couvert de gérer sa santé (tant physique que mentale), fait partie du processus, en convertissant la vie quotidienne en un flux de données que l’on peut s’approprier à des fins lucratives. L’application « pleine conscience » d’Apple et « Log Mood » de Fitbit ne sont que deux exemples de la façon dont les GAFAM, après avoir colonisé le territoire du corps, jette leur dévolu sur la psyché.

À l’instar des précédentes étapes du colonialisme, la colonisation des données affecte de façon disproportionnée ceux qui sont déjà marginalisés. D’une part, les intelligences artificielles impliquées, qui reflètent les stéréotypes dominants, ont un parti-pris défavorable à l’égard des groupes marginalisés, comme l’a souligné un récent procès intenté à Apple pour « biais racistes » de l’oxymètre sanguin de son Apple Watch.

D’autre part, l’idée selon laquelle la santé mentale comme la santé physique relèvent avant tout de la responsabilité individuelle et de la gestion personnalisée assistée par la technologie ne tient aucun compte du fait que les problèmes de santé sont souvent liés à des questions systémiques – conditions de travail abusives ou malsaines, manque de temps et de ressources financières, etc. Le colonialisme des données masque ces facteurs en faveur de la course au profit, alors qu’il est plus que jamais nécessaire d’avoir un débat sur les facteurs socioéconomiques à l’origine de la crise de la santé mentale.

Alors même que ce changement structurel dans la gestion de notre corps et de notre esprit est en cours, il peut sembler paradoxal qu’une vision rigoureusement déterministe, asociale et individualisante quant à la manière dont peut être gérée la santé mentale soit mise en avant par les principaux extracteurs de données. Plus qu’un paradoxe, c’est peut-être l’alibi parfait pour détourner l’attention du pillage nos données.

Notes :

[1] Article originellement publié par notre partenaire Jacobin sous le titre « Big Tech Is Exploiting the Mental Health Crisis to Monetize Your Data ».