Emmanuel Macron et Donald Trump © RFI
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Depuis que le président de l’Assemblée nationale Juan Guaidó s’est autoproclamé Président du Vénézuéla, le gouvernement des États-Unis multiplie les mesures de rétorsion financière et les menaces d’intervention militaire à l’égard de Nicolás Maduro. Si le gouvernement vénézuélien porte indéniablement une part de responsabilité dans la crise que traverse le pays, il est impossible de comprendre la situation actuelle sans prendre en considération le rôle de l’opposition. Usant de tous les moyens, celle-ci a régulièrement tenté de renverser les gouvernements de Hugo Chávez (1999-2013) et de Nicolás Maduro (élu Président en 2013) depuis deux décennies. En reconnaissant Juan Guaidó comme représentant légitime du Vénézuéla, Donald Trump, Emmanuel Macron et Jair Bolsonaro donnent leur aval à la stratégie putschiste de l’opposition vénézuélienne, qui n’a jamais supporté d’être écartée du pouvoir. Il s’agit d’une dimension de la crise vénézuélienne passée sous silence par les grands médias français, qui se font la caisse de résonance du point de vue de l’administration Trump.


Le soutien apporté par Donald Trump à Juan Guaidó est-il réellement motivé par des considérations démocratiques ? La question peut prêter à sourire lorsqu’on prend en compte le nombre de régimes autoritaires soutenus par les États-Unis d’Amérique dans le Sud du continent. L’amiral Craig S. Faller, à la tête du commandement Sud des Etats-Unis, s’est chargé de lever toute ambiguïté s’il était encore besoin : « deux solutions sont envisageables pour le Vénézuéla : soit on fait sortir Maduro comme Noriega, soit on le fait sortir comme Marcos ». L’officier américain faisait référence à Manuel Noriega, homme d’État panaméen renversé en 1989 par une invasion américaine qui a causé la mort de plus de 3,000 civils et installé le Panama sous la tutelle militaire des États-Unis.

Une opposition putschiste, soutenue par les États-Unis, dans un climat de guerre civile

John Bolton, conseiller en sécurité nationale de Donald Trump, déclarait à Fox News il y a quelques jours : « nous discutons en ce moment avec les grandes entreprises américaines qui sont installées au Vénézuéla. Nous cherchons à atteindre le même objectif (…) cela ferait bien avancer les choses si nous parvenions à faire en sorte que les entreprises américaines puissent investir au Vénézuéla et exploiter ses ressources naturelles ». Que le Vénézuéla, premier pays au monde en termes de réserves pétrolières, suscite la convoitise des entreprises multinationales, n’a rien de vraiment étonnant. Comme le rappelle John Bolton, le gouvernement américain agit en loyal défenseur de leurs intérêts en Amérique latine.

Depuis le début de la crise, Donald Trump joue la carte de la tension. Il a récemment multiplié les mesures de rétorsion économiques et financières à l’égard du Vénézuéla, approfondissant celles qui avaient été mises en place par Barack Obama. Le gouvernement américain frappe d’illégalité les transactions financières avec le Vénézuéla, ce qui interdit notamment au pays de refinancer sa dette auprès des banques américaines. Il est rejoint en cela par l’Angleterre, qui retient dans ses coffres forts l’équivalent de 1.2 milliard de dollars d’or qui appartiennent au Vénézuéla.

Le néoconservateur Elliott Abrams a récemment été nommé représentant spécial des États-Unis pour le Vénézuéla par Donald Trump. Elliot Abrams n’est pas tout à fait un inconnu en Amérique latine. Il a été assistant au Secrétariat d’État dans les années 80, où il a joué un rôle clef dans le soutien des États-Unis au gouvernement autoritaire du Salvador et aux « contras » du Nicaragua (responsables, au bas mot, du massacre de milliers de civils). Plus récemment, toujours en poste à la Maison Blanche, il aurait donné son aval au coup d’État contre le Président Vénézuélien Hugo Chávez en 2002, selon une enquête du Guardian. Le risque d’une guerre civile suite à l’auto-proclamation de Juan Guaidó comme Président de la République du Vénézuéla, avec ou sans intervention étrangère, est donc réel. Pablo Bustinduy, député de Podemos, déclarait la semaine dernière au Congrès : « La seule sortie pacifique et démocratique à la crise doit passer par la négociation et le dialogue politique entre les partis, comme l’ont déjà demandé l’Uruguay, le Mexique, l’ONU et le Vatican. C’est la seule position légitime, légale et acceptable ». Un appel qui semble désespéré, à l’heure où plus d’une douzaine de chefs d’État américains (ce qui inclut Donald Trump, Justin Trudeau et Jair Bolsonaro), ainsi que le gouvernement français et le Parlement Européen ont d’ores et déjà reconnu Juan Guaidó comme représentant légitime du Vénézuéla.

Les médias français présentent le paysage politique vénézuélien comme partagé entre un gouvernement à l’autoritarisme croissant et une opposition démocratique. Le caractère putschiste d’une partie importante de l’opposition vénézuélienne n’est pourtant plus à démontrer. Depuis l’élection de Hugo Chávez en 1999, elle n’a pas accepté de reconnaître la légitimité du pouvoir issu des urnes, ni la Constitution vénézuélienne approuvée par des millions de citoyens à l’issue d’un référendum. Elle a ainsi organisé un coup d’État en 2002, qui avait pour but de démettre Hugo Chávez du pouvoir, mais qui a fini par échouer au bout de 48 heures. Leopoldo López, l’une des personnalités les plus médiatisées de l’opposition, considéré par la presse française comme une figure de proue de la lutte pour la démocratie, déclarait lors de ce coup d’État : « quels sont les scénarios possibles pour le Vénézuéla ? Ou bien nous avons un coup d’État rapide et sec, ou bien on accueille favorablement notre proposition (que Chávez démissionne). Il n’y a pas d’autre moyen de résoudre les obstacles auxquels le Vénézuéla fait face aujourd’hui ». De la même manière, Juan Guaidó, considéré en Occident comme un parangon de vertu démocratique depuis qu’il s’est auto-proclamé Président du Vénézuéla, menaçait ce jeudi Nicolás Maduro d’une invasion nord-américaine : « l’intervention militaire est un élément dans le rapport de force qui est présent sur la table (…) Nous exercerons toute pression qui sera nécessaire ». Le même Guaidó a également ouvertement appelé les forces armées à se soulever contre le gouvernement.

Sans même prendre en compte le caractère anti-démocratique de l’opposition vénézuélienne, il n’est pas inutile de rappeler quel est le bilan de son action politique au pouvoir, avant l’élection de Hugo Chávez. Accion Democrática et Copei, deux des principaux partis de la MUD (Mesa de Unidad Democrática – la principale structure d’opposition au gouvernement actuel), et qui se sont partagés le pouvoir de manière arbitraire pendant 40 ans avant la victoire de Chávez, traînent derrière eux une large histoire de corruption et de répression. Le Président Carlos Andrés Pérez, en particulier, laisse un souvenir peu glorieux au Vénézuéla. Il a abandonné le pouvoir en 1993 pour avoir été jugé coupable de malversation sur des montants équivalents à 17 millions de dollars. Avant cela, il a impulsé un processus de conversion du Vénézuéla au néolibéralisme sous l’égide du FMI – avec en particulier la libéralisation des prix ainsi que la privatisation des services publics et des entreprises d’État. La crise sociale engendrée par ses politiques économiques a déclenché de nombreuses protestations, réprimées avec la plus grande brutalité. L’une d’entre elles, connue sous le nom de « Caracazo », s’est soldée par la mort d’au moins 400 manifestants et de milliers de « disparus », victimes de la répression armée. Henry Ramos, dirigeant du parti au pouvoir durant le Caracazo, a été élu président de l’Assemblée nationale en 2016 (contrôlée par l’opposition) ; il est devenu l’un des principaux dénonciateurs des violations des Droits de l’Homme perpétrées par le gouvernement de Nicolás Maduro. Comme tant d’autres, son indignation semble être à géométrie variable, et sa mémoire pour le moins sélective…

En 1995, le Vénézuéla était miné par une profonde crise sociale ; le taux de pauvreté dépassait 66 %, et l’inflation 100 % en 1996. L’opposition vénézuélienne concentre actuellement ses efforts sur l’éviction de Nicolás Maduro, et passe soigneusement sous silence son piètre bilan en matière économique et sociale. Elle critique le Président actuel pour la recrudescence de la pauvreté que l’on observe au Vénézuéla ces dernières années, mais ferme les yeux sur le fait que les mesures néolibérales qu’elle préconise risquent d’accroître considérablement la pauvreté et les inégalités, comme par le passé.

Longtemps décrédibilisée en raison de ce bilan peu enviable, l’opposition vénézuélienne remporte finalement les élections législatives de 2015. Mais le Tribunal Suprême de Justice, constitué d’une majorité chaviste – et proche du gouvernement de Nicolás Maduro -, a réduit les pouvoirs de l’Assemblée nationale à néant. Depuis cette défaite, Nicolás Maduro gouverne en contournant systématiquement l’Assemblée nationale et favorise l’émergence d’un pouvoir législatif parallèle, à échelle des Communes vénézuéliennes. Il favorise ainsi l’éclatement des centres de pouvoir vénézuéliens et la superposition des strates institutionnelles. Contrairement à la vision qu’en donnent les médias occidentaux, le Vénézuéla n’est pas gouverné de manière verticale par un Etat unifié ; au contraire, il est régi par un mille-feuille administratif et institutionnel, dans lequel coexistent plusieurs polices et plusieurs centres d’autorité. L’absence d’un Etat centralisé est un facteur d’aggravation de la conflictualité, dans un pays polarisé par des tensions sociales extrêmes et un climat de lutte à mort entre « chavistes » et « anti-chavistes ». L’armée, placée sous l’autorité du gouvernement, passe pour l’une des forces sociales les plus loyales à Nicolás Maduro – la carrière d’officier de Hugo Chávez n’y est pas pour rien. Néanmoins, elle n’est pas toujours imperméable aux tentations putschistes encouragées par les Etats-Unis et l’opposition  ; Nicolás Maduro ne cesse d’augmenter le salaire des soldats et des hauts-gradés pour conjurer le spectre d’un coup d’Etat militaire. Le risque d’une guerre civile aux conséquences humaines incalculables n’est donc pas à sous-estimer. Combien de temps le respect de la légalité empêchera-t-il encore les Communes contrôlées par les « chavistes » et les régions aux mains de l’opposition, les officiers loyalistes et les fractions putschistes de l’armée, les « milices bolivariennes » mises en place par l’Etat et la police acquise à l’opposition, de plonger dans l’affrontement ouvert ?

C’est dans ce contexte de guerre civile larvée, de conflictualité politique incandescente et de morcellement de l’État vénézuélien que Juan Guaidó s’est autoproclamé Président du Vénézuéla. Il bénéficie du bilan économique alarmant de Nicolás Maduro, qui a laissé croître l’inflation au point que seul le Zimbabwe peut se prévaloir d’une instabilité des prix plus importante.

Aux origines de la crise vénézuélienne : « guerre économique » des oligarques, incompétence du pouvoir chaviste ou contraintes internationales structurelles ?

Parmi toutes les économies latino-américaines en faillite au cours de ces dernières décennies, aucune n’a été autant médiatisée que celle du Vénézuéla. Et pour cause : les enjeux idéologiques sont de taille. Il suffit qu’un candidat à l’autre bout du monde exprime un soupçon de soutien envers les avancées sociales du chavisme pour que la carte « crise au Vénézuéla » soit jouée à son encontre lors de tous ses débats postérieurs.

La crise économique au Vénézuéla est tantôt présentée – par les mêmes qui passent sous silence le caractère néolibéral de la crise des subprimes – comme la preuve irréfutable que l’application du « socialisme » est vouée à l’échec, et plus largement que toute contestation du dogme néolibéral mène à la catastrophe. Bien sûr, disparaissent du paysage médiatique comme par enchantement la crise de la dette des années 1980 en Amérique latine, l’hyperinflation en Argentine sous le gouvernement d’Alfonsín (1983-1989), en Équateur à la fin des années 90, la crise mexicaine de 1994, celle de l’Argentine – encore – en 2001, ou celle de l’Uruguay en 2002. Ces crises régionales ont un aspect commun : elles se produisent invariablement sous des gouvernements néolibéraux. C’est que les économies latino-américaines sont structurellement propices à ce genre de crises, qu’elles soient régies par un pouvoir « socialiste » ou néolibéral.

S’il fallait se défaire des préjugés idéologiques qui embourbent le débat autour du Vénézuéla, on pourrait y voir sans trop de détours la faillite d’une économie capitaliste périphérique, soumise à des contraintes structurelles dues à sa place dans la division internationale du travail, héritée de son passé colonial, qui fait de ce pays un mono-exportateur de pétrole à l’économie bien fragile. Une fois ces données prises en compte, il est aisé de comprendre les crises monétaires qui en découlent.

Supposons que la France soit un pays qui n’exporte qu’un bien primaire, très demandé dans le monde mais dont les cours varient fortement. Comment ferait la France pour développer une industrie ? Elle devrait en premier lieu protéger ce secteur à l’état embryonnaire et le subventionner avec les entrées de capitaux qui proviennent de ses exportations. Si le cours du bien exporté chute rapidement, la protection du secteur industriel naissant et peu compétitif disparaît, et celui-ci se retrouve exposé à la concurrence internationale qui finit par le détruire et par appauvrir le pays. Ce phénomène se produit généralement dans des pays riches en matières premières, qui ont développé une monoculture au fil des siècles – ce qui explique en partie qu’il s’agisse très souvent de pays pauvres.

Il faut prendre en compte le fait que les pays exportateurs de matières premières sont généralement soumis, hors périodes exceptionnelles, à la dégradation des termes de l’échange. En effet, du fait de l’augmentation globale du niveau de vie de la population, les prix des biens de capitaux produits par les pays centraux ont tendance à augmenter plus rapidement que ceux des biens primaires, exportés par les pays périphériques. Par conséquent, les pays producteurs de biens primaires, étant donné que le prix relatif de ces derniers a tendance à diminuer, sont contraints d’exporter davantage pour pouvoir maintenir leur pouvoir d’achat – ce qui accroît ainsi leur dépendance auxdits biens primaires. Les limites sont évidentes : même si leurs capacités productives étaient illimitées, le reste du monde ne leur adresse pas une demande infinie et le marché serait rapidement saturé. Cela tend à produire un creusement du déficit de la balance commerciale : la valeur des exportations n’arrive pas à compenser la valeur des importations. Se produit alors généralement le phénomène suivant : la demande de devises pour payer les importations devient supérieure à la demande de monnaie nationale pour payer les exportations, et cette dernière se déprécie.

Dans ce cas de figure, les importations mesurées en monnaie nationale se renchérissent, ce qui exerce une première pression à la hausse sur les prix nationaux. Les aspects psychologiques de l’inflation entrent alors en jeu : si les agents remarquent que leur pouvoir d’achat diminue avec l’inflation, alors ils auront tendance à vouloir se procurer des devises. La demande de ces dernières augmente et le processus de dépréciation s’approfondit. Ce même raisonnement s’applique aux investisseurs. Ces derniers ont intérêt à se défaire des titres nationaux car l’inflation ronge leur rentabilité et à s’en procurer d’autres, libellés en monnaie étrangère. Une nouvelle fois, la demande de devises étrangères s’accroît, au détriment de celle de monnaie nationale – et ce cercle vicieux est sans fin.

Remplaçons la France par le pays périphérique, celui-ci par le Vénézuéla, on comprendra le choc qu’a provoqué la chute brutale du cours du pétrole à partir de 2014 pour une quasi-monoculture pétrolière.

Bien sûr, cet environnement difficile n’exonère par le PSUV de ses responsabilités. Les contraintes structurelles étant ce qu’elles sont, il revenait justement au mouvement chaviste de les prendre en compte et de changer la donne – c’est le point de vue d’une partie grandissante du PSUV, qui reproche à la gestion de Nicolás Maduro, voire à celle de Hugo Chávez, d’avoir aggravé les contraintes internationales qui pesaient sur le Vénézuéla. Avec une population de plus de trente millions d’habitants, pourquoi ne pas avoir plus fortement misé sur le marché intérieur, et ne pas avoir cherché à diversifier l’économie vénézuélienne pour amoindrir sa dépendance au pétrole ? Quoique soumis aux règles impitoyables des échanges internationaux, le Vénézuéla des premières années chavistes a vu fondre son taux de pauvreté. Ces résultats ont eu tendance à masquer le manque d’investissement dans la matrice productive, qui sont devenus criants lors des épisodes de pénurie – complaisamment médiatisés par les mêmes médias occidentaux qui passent sous silence l’ampleur des famines africaines. Après vingt ans de chavisme, le Vénézuéla est aujourd’hui aussi dépendant à l’égard du pétrole qu’il l’était en 1999 – un comble, protestent certains chavistes critiques, pour un mouvement qui prétendait émanciper le Vénézuéla de son statut de pays exportateur de matières premières !

Une analyse rigoureuse des causes de la crise vénézuélienne ne saurait donc se satisfaire d’aucune grille de lecture monodéterministe. Si la place qu’occupe le Vénézuéla dans la division internationale du travail constitue un élément structurant, l’inaction du pouvoir chaviste à cet égard n’est pas un facteur négligeable – pas plus que la gestion de la crise par Nicolás Maduro, dont il n’est pas difficile de voir que certaines mesures ont contribué à provoquer l’hyperinflation qui ravage actuellement le Vénézuéla. Quant à la « guerre économique » dénoncée par Nicolás Maduro depuis 2013, que mènent selon lui les grands propriétaires vénézuéliens contre le gouvernement en organisant la pénurie, il est aujourd’hui établi qu’elle n’a rien d’un mythe [cet article de Valentine Delbos compile un certain nombre d’éléments qui établissent la véracité de cette guerre économique]. Que les dirigeants des multinationales souhaitent se débarrasser d’un gouvernement qui a l’affront de s’attaquer à leurs privilèges n’a au demeurant rien de très surprenant ; nombre de chavistes regrettent que Nicolás Maduro verse dans la surenchère rhétorique à l’égard des manoeuvres occultes de “la bourgeoisie” et de “l’Empire”, plutôt que de mettre en place des réformes de structure destinées à combattre la pénurie. Certains prônent par exemple la mise en place de compagnies de distribution nationales, contrôlées par l’État, qui pourraient garantir un minimum de bien-être à la population…

Il apparaît donc très peu rigoureux de faire de la crise vénézuélienne actuelle la conséquence de « l’application du socialisme ». Considérer que le Vénézuéla vit sous une économie « socialiste » frôle l’abus de langage, pour un pays dont l’oligopole de distribution de marchandises est détenu par une poignée de richissimes acteurs privés ! Si les politiques économiques mises en place par Maduro expliquent en partie la crise actuelle, il est difficile d’y déceler les traces d’un socialisme exacerbé, bien au contraire. Loin d’exercer un contrôle stalinien des moyens de production, le PSUV a dû composer autant avec les intérêts croisés d’une bourgeoisie pétrolière et négociante qu’avec les créanciers nationaux et internationaux. Les concessions faites à ces secteurs, que ce soit sur le plan de la politique monétaire, qui a permis une importante fuite de capitaux, ou sur celui de la gestion de la dette, rigoureusement orthodoxe, se rapprochent plutôt des politiques menées par Mauricio Macri en Argentine !

Vers une intervention militaire ou une guerre civile au Vénézuéla ?

Un tel risque aurait été impensable il y a quelques années. On peine à comprendre le caractère dramatique des enjeux actuels si on ne prend pas en compte l’évolution du contexte latino-américain dans son ensemble. L’élection de Hugo Chávez en 1999 a inauguré un nouveau cycle politique en Amérique latine, que l’on qualifie généralement de « progressiste » ou de « post-néolibéral », au cours duquel une série de présidents critiques du néolibéralisme ont été portés au pouvoir : Inácio Lula da Silva au Brésil (2002), Néstor Kirchner en Argentine (2003), Evo Morales en Bolivie (2006), Daniel Ortega au Nicaragua (2007), Rafael Correa en Equateur (2007)… Quels que soient les divergences idéologiques de ces gouvernements « progressistes », tous s’accordaient sur le fait qu’ils devaient oeuvrer à protéger mutuellement leur souveraineté et mettre en place une coopération régionale renforcée. C’est ainsi que le sommet des Amériques de 2015, au cours duquel les chefs d’État de toute l’Amérique se sont réunis, fut une épreuve d’humiliation diplomatique pour Barack Obama ; le Président américain venait d’édicter une série de sanctions contre le Vénézuéla, et l’Amérique latine fit bloc contre lui.

Quatre ans plus tard, au plus fort de la crise déclenchée par Juan Guaidó, il ne se trouve plus que cinq gouvernements latino-américains pour afficher leur soutien à Nicolás Maduro : Cuba – l’indéfectible allié -, la Bolivie, le Nicaragua, l’Uruguay, ainsi que le Mexique, dirigé par le Président nouvellement élu Andrés Manuel López Obrador (« AMLO »). L’Argentine, le Brésil ou l’Équateur, alliés géopolitiques fondamentaux du Vénézuéla pendant des années, sont aujourd’hui alignés sur le positionnement géopolitique de Donald Trump. La menace d’une intervention militaire ou d’un coup d’État de l’opposition vénézuélienne sanctionné par les autres pays, impensable il y a cinq ans, semble chaque jour moins éloignée. La médiatisation de la crise en Amérique du Nord et en Europe, qui relaie sans recul critique le point de vue de l’opposition vénézuélienne et conditionne l’opinion occidentale à l’acceptation d’une telle éventualité, ne fait que l’accroître.

Par Gillian Maghmud et Pablo Rotelli.

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