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« Le dollar est notre devise, mais votre problème », selon la formule d’un ministre américain de l’Economie. Pour lutter contre les effets néfastes d’un système monétaire international dominé par le billet vert, de nombreux économistes ont envisagé la mise en place d’une devise mondiale unique, tels Keynes dès 1944, ou de manière plus contemporaine Michel Aglietta, Agnès Benassy-Quéré et Jean Pisani-Ferry. Concrètement, un projet de monnaie mondiale commune est sur les rails depuis 2009, poussé par les puissances émergentes comme la Russie et la Chine.


Le dollar américain : une devise quasi-hégémonique à l’échelle internationale

A l’échelle mondiale nous payons et épargnons majoritairement en dollar : il représente la principale devise « de transaction » (en 2013, 87 % des échanges internationaux concernaient le dollar contre une autre devise ; 33% pour l’euro), ainsi que la principale devise de réserve, ou « monnaie refuge » (environ 62% des réserves de change mondiales seraient en dollars ; 22% en euros). Bien que géré par l’institution d’un seul Etat, à savoir la Banque centrale américaine (la FED), le dollar est donc incontournable pour tous les Etats du monde.

Or, les BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud) et autres « Pays du Sud » sont particulièrement affectés par l’absence de contrôle mondial sur l’émission du dollar et par la volatilité de son taux de change (due à la politique unilatérale de « planche à billet » américaine) qui peut perturber le commerce mondial. D’autre part, le dollar peut aussi être un outil politique pour imposer des sanctions extraterritoriales : la banque BNP Paribas s’était par exemple vue infliger une amende de près de 9 milliards de dollars en 2014 par les régulateurs américains pour avoir contourné des embargos imposés par les Etats-Unis à Cuba, l’Iran, le Soudan et la Libye. La Société générale s’apprête également à payer une amende pour les mêmes raisons.

En quoi constituerait le projet de monnaie commune proposé en 2009 par la Chine et la Russie ?

Cette « monnaie internationale » serait émise par une institution financière internationale (FMI ou institution ad hoc) et composée d’un panier de devises donnant plus de poids aux pays du Sud. Deux options sont envisagées :

1) L’émission de nouveaux « Droits de tirage spéciaux » (DTS) du FMI, monnaie mondiale déjà existante, en modifiant leur composition pour y rajouter du rouble, de la roupie et d’autres devises de pays émergents (la composition des DTS est actuellement la suivante : dollar – 41 % ; euro – 31 % ; yuan – 11% ; yen – 8 % ; et livre sterling – 8 %).

2) la création d’une nouvelle monnaie, en plus de ce panier de devises, qui serait encadrée par une nouvelle institution financière internationale, encore inexistante (la Nouvelle banque de développement des BRICS, par exemple ?).

Cette monnaie commune permettrait : de stabiliser les taux de change (ce qui pourrait mettre fin à la « guerre des monnaies » et ainsi favoriser le commerce international) ; de prévenir les « dévaluations compétitives », les crises de change et les crises économiques qui en découlent ; de promouvoir le développement de pôles financiers régionaux (là où le système monétaire actuel consacre la domination des devises USA-Canada, de l’Union Européenne et du Japon).

L’entrée du Yuan dans le panier de devises du FMI en 2015 n’a pas changé la donne

Si le FMI a reconnu le Yuan chinois comme sa 5e monnaie internationale de réserve à la fin 2015, les DTS ne peuvent toutefois pas encore jouer le rôle de nouvelle monnaie commune. Seule avancée : en consacrant la place du Yuan et par conséquent la confiance que peuvent lui accorder les acteurs économiques, le système international devrait progressivement moins reposer sur le dollar.

Et de fait, les pays du Sud cherchent activement à réduire leur dépendance au dollar. Plusieurs décisions ont été prises en ce sens ces dernières années. Sur un plan unilatéral, d’abord : la Banque centrale chinoise a annoncé en novembre 2013 qu’elle allait cesser d’accumuler des dollars. La Russie et la Chine mettent par ailleurs tout en œuvre pour effectuer des transactions dans leurs deux devises : comme un méga-contrat gazier d’approvisionnement de 30 ans conclut en mai 2014 (pour près de 300 milliards d’euros) et un accord de « swap » (échange de devises rouble / yuan) en août 2014 pour éviter le recours au dollar dans leurs transactions commerciales, accord dont la prolongation est actuellement en cours de négociation. La « guerre commerciale » menée depuis janvier 2018 par le président américain Donald Trump contre la Chine va par ailleurs probablement accentuer cette coopération.

Ensuite, sur un plan multilatéral : la Nouvelle banque de développement des BRICS, mise en place en 2016, pourrait émettre à terme l’équivalent des DTS du FMI – qui seraient toutefois principalement constitués de devises des BRICS (et non d’un panier plus large de monnaie d’autres « pays du Sud ») –.

Ce sont donc les contours d’un nouvel ordre monétaire international à long terme qui se dessinent. Et avec l’émergence économique de la Chine et de l’Inde, gageons qu’il sera plutôt arc-en-ciel que monochrome !


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