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Ivan Marquez annonce son réarmement © Capture d'écran de la vidéo de son discours
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Alors que la communauté internationale était persuadée que la Colombie entrait dans une ère de paix, un groupe de dirigeants parmi les plus iconiques de l’ancienne guérilla des FARC annonce son réarmement. Cette branche dissidente déplore l’incapacité de l’État colombien à respecter ses engagements et à s’attaquer aux causes structurelles de ce conflit à l’origine de centaines de milliers de victimes : l’extrême inégalité de la répartition des terres. Face aux FARC, on trouve des groupes paramilitaires d’extrême droite qui ne souhaitent ni déposer les armes, ni faire face à la justice colombienne pour les crimes commis durant le conflit. Le soulèvement de la guérilla constitue à leurs yeux une occasion rêvée pour enterrer définitivement les accords de paix ; il donne également du grain à moudre au discours belliciste du président Iván Duque, qui n’a jamais été un partisan du compromis avec les FARC.


Iván Márquez, le numéro deux de l’ancien groupe armé FARC a annoncé la reprise de la lutte armée « en réponse à la trahison des accords de La Havane par l’État colombien ». Bien que Márquez ait joué un rôle clef dans les négociations de paix avec le gouvernement, cette annonce n’a rien de très surprenant. Cette déclaration fait suite aux nombreux obstacles législatifs que le gouvernement actuel a délibérément mis en travers de l’application des accords de paix avec la guérilla.

La reprise des affrontements

Dans une vidéo de 32 minutes, filmée avec le slogan « partout où il y a la volonté de se battre, il y a l’espoir de gagner » en toile de fond, Márquez annonce une « nouvelle étape de la lutte », placée sous le signe du « droit universel des peuples à s’armer contre l’oppression ».

Avec un discours qui remonte à l’indépendance et la post-indépendance de la Colombie, marqué par une forte consonance écologique, le dissident de la guérilla se veut plus conciliant. Cherchant à récupérer l’approbation populaire perdue depuis des décennies – et indispensable dans un contexte d’infériorité militaire flagrante face à l’État, il déclare que le mouvement abandonnera les enlèvements de civils et les attaques contre les militaires au profit d’un agenda exclusivement dirigé contre « l’oligarchie » et les entreprises transnationales. Il conclut son message par un appel à la mobilisation civile et affirme : « Notre objectif stratégique est la paix de la Colombie dans la justice sociale, la démocratie et la souveraineté ».

Face à la déclaration de Márquez, les réactions des différents secteurs politiques ne se sont pas fait attendre. L’ancien président Álvaro Uribe, proche des secteurs de l’extrême droite colombienne et principal opposant aux accords de paix, n’a pas tardé à se prononcer : « Nous devons retirer les accords de paix de la Constitution et capturer les narco-terroristes ». Dans le même ordre d’idées, son élève, le président Iván Duque a fait appel au président autoproclamé du Venezuela, Juan Guaidó, pour capturer les guérilleros qui se trouveraient en territoire vénézuélien.

Gustavo Petro, principale figure de la gauche colombienne [lire ici son entretien avec Le Vent Se Lève], a réagi en ces termes : « Iván Márquez réagit comme si nous étions au XXe siècle. Márquez tombe dans le piège qu’Álvaro Uribe a tendu aux accords de paix ». Pour sa part, l’ancien président Juan Manuel Santos, architecte des accords de paix, a déclaré que « 90 % des FARC sont encore impliqués dans le processus de paix et nous devons continuer à les respecter ».

De même, l’ONU a assuré dans une déclaration que « la grande majorité des combattants démobilisés continuent à respecter l’accord » et a exhorté le gouvernement à redoubler d’efforts pour l’appliquer. Mais la réaction la plus attendue a été celle de Rodrigo Londoño, ex-numéro 1 des FARC et actuellement membre du Congrès colombien et chef du parti politique formé par les rebelles après la signature de la paix : « Nous avons honte, et je m’excuse auprès du peuple colombien et de la communauté internationale ».

La grande majorité des ex-guérilleros semble attachée aux accords signés en 2016. Ils déplorent cependant leur non-application. Quelques heures avant cette annonce, Londoño a lancé un appel public au Congrès Colombie, au président Duque et à la Mission de vérification de l’ONU, faisant remarquer que le décret officialisant les Espaces de formation et de réinsertion des anciens guérilleros a expiré et que le Parlement n’a rien fait pour assurer sa continuation. Le chef du parti FARC avertit : « Le temps presse et l’incertitude s’installe parmi les démobilisés. Une situation interne difficile à gérer sera générée ».

Les causes structurelles de la dissidence

De nombreuses difficultés ont été rencontrées dans la mise en œuvre des accords trois ans après leur signature. Le président Iván Duque a déclaré peu après son investiture qu’il n’était tenu par aucune obligation issue des accords signés par l’ex-président Juan Manuel Santos. Le président Duque ne voit pas le moindre inconvénient à rejeter une obligation d’État élevée au rang de norme constitutionnelle et qui constitue aujourd’hui un document officiel du Conseil de sécurité de l’ONU. Ayant déposé leurs armes, les FARC disposent de peu de moyens pour s’assurer que le gouvernement respecte les accords.

Outre l’absence de sécurité juridique qui garantit les outils de réinsertion des ex-combattants, ils assistent à des tentatives constantes de rendre inopérante la Juridiction spéciale pour la paix (Jurisdicción Especial para la Paz). Ce tribunal spécial, qui est au cœur des accords de paix, a été considéré comme un exemple mondial en matière de désarmement ; il y a quelques mois, le Président Duque s’est opposé devant le Congrès à la loi portant sur la création de ce tribunal.

Les raisons de cette opposition sont multiples. D’une part, si ce tribunal ne voit pas le jour, les ex-guérilleros ne pourront pas être entendus par la justice, ce qui entraverait leur réintégration ; cela donnerait raison aux opposants à l’accord de paix qui, pour provoquer l’indignation publique ont affirmé que la négociation ne visait qu’à obtenir une grâce totale pour la guérilla. Mais d’autre part, une volonté de protéger les militaires est à l’œuvre : ceux-ci, ayant commis des crimes dans le cadre du conflit, seraient également jugés par ce tribunal et non par la justice militaire, connue pour son manque d’impartialité.

Plus grave encore : les entraves à la création de ce tribunal impliquent que les tiers impliqués dans le conflit entre les guérilleros et l’État colombien, tels que les groupes paramilitaires d’extrême droite (souvent alliés clandestinement à l’armée nationale), restent impunis. En clair, c’est le droit des victimes à la vérité qui est menacé. L’État colombien et les médias ont toujours essayé de minimiser le poids des groupes paramilitaires dans la guerre, même s’ils sont à l’origine de bien davantage de victimes que les guérilleros ; la comparution de ces groupes devant la justice permettrait, en fait, de réécrire l’histoire du conflit armé en Colombie.

Mais au-delà même de la modification unilatérale du texte des accords et du non-respect des engagements de la part de l’État, ce qui a peut-être causé plus d’incertitude parmi les ex-combattants est l’accroissement exponentiel d’assassinats de représentants de mouvements sociaux depuis que le gouvernement d’Iván Duque a pris le pouvoir. En 2 ans, 613 d’entre eux et 137 ex-guérilleros signataires de l’accord de paix ont été assassinés dans l’indifférence totale de l’État, qui les qualifie de « crimes isolés ».

Il suffit pourtant de jeter un bref regard sur l’histoire de la Colombie pour comprendre l’inquiétude des ex-guérilleros qui ont abandonné les armes pour fonder des mouvements politiques légaux. Dans les années 1980, le mouvement politique Union patriotique, issu du premier accord de paix entre le gouvernement et les FARC, a été décimé ; plus de 5.000 militants et dirigeants de l’UP, dont 2 candidats à la présidence, ont été assassinés. C’est tout un parti politique légalement constitué qui a été massacré par des groupes paramilitaires d’extrême droite, avec la complicité de l’État colombien – qui a reconnu en 2016 sa responsabilité dans ce massacre. Un tel cycle semble aujourd’hui recommencer : une guérilla désarmée, un État qui ne respecte pas ses engagements et une nouvelle guerre qui commence.

Derrière ces affrontements, on trouve des déterminants sociaux structurants depuis des décennies, dont la déclaration d’Iván Márquez se fait l’écho. Il reproche au lauréat du prix Nobel de la paix Juan Manuel Santos de ne pas avoir eu la volonté, pendant sa présidence, de mener à bien une réforme agraire. Il déplore que des points clefs des accords de paix comme l’attribution de terres aux paysans pauvres, la substitution volontaire des cultures illicites et une série de projets visant l’amélioration des conditions de vie dans les campagnes, aient été « perdus dans le labyrinthe de l’oubli ». Car c’est bien le problème de la terre qui est à l’origine de la guerre en Colombie, le pays caractérisé par les inégalités de revenu les plus élevées d’Amérique du Sud.

La question de l’accaparement des terres et de l’extrême inégalité dans leur répartition constitue un problème structurel pour la Colombie depuis des siècles. La thésaurisation par l’appropriation illégitime de terres publiques et le déplacement forcé des populations autochtones et paysannes ont conduit, au début des années 1960, à l’émergence de mouvements de résistance indigène et paysanne, inspirés par le triomphe de la Révolution cubaine. En réponse aux guérillas révolutionnaires de plus en plus organisées, des groupes paramilitaires sont apparus dans les années 1980 : des armées privées d’extrême droite au service de grands propriétaires terriens.  Les soulèvements armés des FARC et des nombreuses autres guérillas que la Colombie a connues ont toujours eu pour carburant l’accaparement des terres. L’histoire de la réforme agraire en Colombie est celle d’un rêve perpétuellement brisé. Depuis sa première tentative en 1936, les intérêts économiques des élites ont toujours prévalu. Aujourd’hui, 1 % des propriétaires colombiens possèdent 80 % des terres, à en croire une étude d’Oxfam.

La droite après la signature des accords de paix

La Colombie est le seul pays de l’Amérique du Sud qui n’ait jamais été dirigé par un gouvernement de gauche. La fin de l’affrontement entre l’armée nationale et les FARC a néanmoins apporté l’espoir d’un changement. Le silence des fusils a permis, au moins pour un temps, de faire ressortir de manière criante le bruit de la corruption. Jusqu’ici, le cœur du débat public avait toujours été monopolisé par le conflit armé. Les regards ont commencé à se tourner davantage vers la classe politique dans le même temps qu’il se détournait des protagonistes armés. Cet état de fait a mis les partis politiques traditionnels en difficulté ; ces derniers mois, ils ont dû faire face à de nombreux scandales et acquis une impopularité historique.

L’un des plus touchés a été le parti du Centre démocratique et son chef, l’ancien président et maintenant sénateur Álvaro Uribe. En l’espace de quelques mois, il a dû faire face à plusieurs accusations. Son ancien ministre de l’Agriculture a été extradé des États-Unis vers la Colombie, où il était en fuite après avoir été condamné à 17 ans de prison pour avoir détourné des subventions destinées à des paysans pauvres.

Un scandale de corruption au sein de l’armée nationale a permis de remettre au premier plan du débat national le cas des « faux positifs » ; cette pratique perpétrée par les militaires pendant la période de la Politique de sécurité démocratique – un programme vedette de l’ancien président Álvaro Uribe (2002-2010) – consistait à tuer des civils qui étaient par la suite présentés comme des guérilleros tués au combat, afin de montrer les progrès effectués dans la guerre contre les rebelles ; cette pratique était renforcée par les récompenses offertes pour ces guérillas tués. Le nombre de ces exécutions extrajudiciaires est estimé entre 1 500 et 3 000 personnes selon les sources, et plusieurs généraux et hauts commandants de l’armée purgent déjà des peines pour ces exécutions.

Mais le coup le plus dur que l’ancien président Uribe a peut-être reçu récemment est la convocation par la Cour suprême de justice pour une enquête le 8 octobre : il est visé par des accusations de corruption, de fraude procédurale et de manipulation de témoins dans le cadre d’une bataille judiciaire qu’il mène actuellement contre le sénateur Ivan Cepeda – l’un des principaux dirigeants de la gauche, qui a officiellement accusé Uribe d’avoir participé à la création de groupes paramilitaires illégaux responsables de crimes contre l’humanité. Cet appel à une enquête a rencontré l’approbation d’une bonne partie de la population, qui voit dans la comparution d’Uribe la possibilité de clarifier plusieurs épisodes du conflit et de clore un chapitre douloureux de l’histoire colombienne.

Perspective

Avec l’annonce de son réarmement, Iván Márquez vient de donner l’oxygène dont Uribe, le Centre démocratique et le président Iván Duque avaient urgemment besoin – la popularité du président colombien est en chute libre depuis le début de son mandat.

Álvaro Uribe avait été élu président à une époque où les FARC exerçaient un contrôle territorial significatif et disposaient d’une structure militaire puissante. Il est arrivé au pouvoir avec le slogan « main ferme », et son soutien populaire écrasant reposait sur la promesse de vaincre les guérillas par des moyens militaires. Si Uribe s’oppose aussi fortement aux accords de paix, c’est que la seule perspective qui lui permettrait de regagner en popularité serait la reprise du conflit armé, qui donnerait une réalité à son discours visant les ex-guérilleros.

La dissidence de Márquez, un mois seulement avant les prochaines élections régionales, représente une opportunité en or pour l’uribisme et les autres partis de droite traditionnelle.

Les possibilités pour le parti politique formé par les FARC après la signature de la paix d’émerger sur le plan national et d’obtenir une plus grande représentation à travers ses candidats dans les régions sont par là-même pratiquement éteintes. L’ombre d’une guérilla armée affectera non seulement les FARC, mais aussi tous les partis politiques d’opposition. Pour tenter de contenir les dégâts causés par Márquez, l’ex-numéro 1 des FARC Rodrigo Londoño a exhorté avec insistance le gouvernement à travailler main dans la main avec lui pour sauver les accords de paix. Iván Duque fait face à deux possibilités : prendre ses distances avec son mentor Álvaro Uribe et mettre en œuvre les accords de paix ou bien suivre la voie tracée par Uribe, achever de mettre fin aux accords et de trahir ceux qui ont rendu leurs armes pour les signer.

Si le président ne prend pas une position claire rapidement et publiquement, la dissidence peut rapidement s’accroître et se renforcer du fait de l’incertitude. Il est cependant très difficile pour les FARC de revenir militairement à ce qu’ils étaient autrefois. Ce n’est pas ici que réside la menace, mais dans l’impulsion qu’ils peuvent donner aux partis d’extrême droite et à la perspective d’un retour à la politique de Sécurité démocratique qui a prévalu sous le mandat d’Uribe et a teinté la campagne colombienne d’une couleur rouge sang pendant près d’une décennie. Dans un pays qui a investi 4,7 % de son PIB dans l’armée, renouer avec la guerre signifie renouer avec une spirale sans fin, dans laquelle le manque d’investissements sociaux continue de pousser les jeunes à s’enrôler dans des groupes armés…

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