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Passerelle Marie-Claire à Bobigny (Seine-Saint-Denis), France © Clicsouris
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En mai 2019, le Sénat de l’Alabama vote la loi anti-IVG la plus lourde de son histoire, avant d’être finalement bloquée le 29 octobre suivant. Cette loi prévoyait jusqu’à 99 ans de prison pour un médecin pratiquant l’IVG, et ne faisait aucune exception même en cas de viol ou d’inceste. Fin mars 2020, suite à l’épidémie de Covid-19, les états du Texas et de l’Ohio ont souhaité suspendre les interventions non urgentes – incluant donc l’IVG – le temps de l’épidémie. Une semaine plus tard, trois juges fédéraux bloqueront cette interdiction. Ces suspensions sont-elles motivées par des raisons médicales ? Peut-on craindre de voir l’accès à l’IVG restreint en France sous couvert de crise sanitaire ?


Une décision idéologique

Maud Gelly, médecin généraliste travaillant au CIVG (Centre de contraception et d’interruption volontaire de grossesse) de Bobigny et sociologue qualifie cette tentative d’interdiction de « complètement malhonnête », et ajoute « ce sont les opposants traditionnels à l’avortement qui remontent au créneau ». Selon la docteure, il ne faut pas confondre un médecin spécialisé en IVG et un médecin spécialisé en réanimation, davantage mis à contribution durant cette période épidémique. « Cela fait quinze ans que je fais des IVG, je ne fais plus de médecine générale depuis quinze ans, je serais incapable de travailler aux urgences et je pense que c’est pareil pour mes collègues américains. Les personnels spécialisés en réanimation ne se forment pas en une demi-journée ». Il est donc faux de croire que les IVG mettent à contribution tous les soignants, de même que la réanimation d’un malade. Sophie Divay, sociologue et maîtresse de conférences à l’Université de Reims, souligne que l’IVG ne demande pas énormément de personnel soignant ou de matériel. « Cette pandémie révèle aussi que les hôpitaux ne peuvent plus s’occuper de la santé de l’ensemble de la population. Il faut laisser des lits aux malades mais on tape sur l’IVG en premier. C’est un choix sous-tendu par une certaine stigmatisation morale. » De plus, il est faux de dire qu’un avortement ne constitue pas une intervention médicale urgente, remettre en cause son accès est donc une décision politique et idéologique.

« Cette pandémie révèle aussi que les hôpitaux ne peuvent plus s’occuper de la santé de l’ensemble de la population. Il faut laisser des lits aux malades mais on tape sur l’IVG en premier. C’est un choix sous-tendu par une certaine stigmatisation morale. »

Les groupes de pression anti-IVG sont nombreux aux États-Unis et contribuent de manière importante à ces prises de décision. Ainsi, ces tentatives d’interdiction de l’IVG aux États-Unis n’ont rien d’étonnant, car, pour reprendre Sophie Divay, « on voit qui est à la tête des États-Unis : Trump est une catastrophe, il menace les droits des femmes comme il menace les droits des plus vulnérables ». Elle évoque aussi les groupes religieux qui prennent la religion comme prétexte pour diffuser leur idéologie. Par rapport à la France, « cette lutte est plus forte, plus nombreuse, mieux financée et organisée aux USA », insiste Maud Gelly. De même, pour reprendre la médecin « les situations de crise sont toujours plus difficiles pour les opprimés ».

Remettre en cause l’IVG pour remettre en cause les droits des femmes

Si la remise en cause de l’IVG est quelque chose d’aussi redondant, c’est car ce droit est un symbole fort pour les droits des femmes : celui de disposer de son propre corps. Ainsi, pour reprendre Maud Gelly, « autoriser l’IVG c’est rendre possible la liberté de s’appartenir pour les femmes. » Il s’agit donc d’une volonté de déposséder les femmes de ce corps qui leur appartient. Pour Sophie Divay, « l’IVG, c’est le côté révélateur, l’aspect émergé de l’iceberg. Au delà de la grossesse, est-ce que les femmes peuvent disposer de leur corps, s’habiller comme elles le veulent, être minces, grosses, différentes des canons qu’on voit dans les publicités ».

« Autoriser l’IVG c’est rendre possible la liberté de s’appartenir pour les femmes. »

Pouvoir s’approprier son corps, c’est pouvoir s’échapper d’un dogme qui vise à régir le corps des femmes. On s’échappe d’un modèle conservateur où la femme est au foyer, mariée et hétérosexuelle. D’après Maud Gelly, « la liberté de s’appartenir c’est ce qui est inacceptable pour ces formations traditionnelles. C’est le point commun entre les catholiques, les intégristes, la droite dure, où l’on fait primer l’argument religieux ou politique, c’est la peur de l’autonomie des femmes ». Sacrifier cette autonomie, cette liberté, c’est enfermer les femmes dans l’image réactionnaire et conservatrice de la « femme qui enfante et qui est une ressource essentielle dans une société patriarcale, où l’enfant relaie le capital familial : c’est le besoin de la femme génitrice », nous rappelle Sophie Divay. Une idéologie où l’importance du corps des femmes est centrale mais où la femme en tant que personne est toutefois absente.

Si, outre-Atlantique, la remise en cause de l’IVG est fortement liée à l’action de groupes de pression idéologiques, la situation est différente en France. On observe toutefois de nombreux groupements idéologiques luttant contre l’accès à la PMA ou encore le mariage pour tous mais, d’après Maud Gelly : « Les professionnels de l’IVG en France estiment que la principale menace, ce n’est plus la droite catholique, traditionnelle, réactionnaire, sur ce point elle a perdu. » Elle poursuit : « Chaque nouvelle loi concernant l’IVG depuis les années 90 a facilité l’accès à l’avortement. La loi de 1993 sur le délit d’entrave à l’IVG a coupé les actions de plusieurs associations ». Si le droit à l’IVG en France semble ancré dans le droit mais aussi dans l’espace public, ça n’empêche pas son accès d’être remis en cause, et ce, malgré le fait que les autorités considèrent toujours cette intervention comme une intervention d’urgence.

Un système de santé dégradé

Néanmoins, la situation des Centres d’interruption volontaire de grossesse est inquiétante. Pour reprendre Sophie Divay : « L’accès aux CIVG est sans arrêt problématique pour les femmes. » Elle explique bien la raison : « C’est parce qu’il n’y a pas assez de CIVG premièrement, et deuxièmement, il n’y a pas assez de personnel et notamment de médecins qui acceptent de faire des IVG parce que les médecins qui sont dans les CIVG sont très mal payés. » Maud Gelly évoque de son côté la fermeture des hôpitaux et des maternités de proximité qui rendent l’accès à l’IVG plus difficile. Faire une heure de route supplémentaire pour aller avorter peut être compliqué pour de nombreuses femmes.

De plus, le confinement est une situation difficile, spécifiquement pour les femmes. En effet, alors que la plupart des violences, physiques, verbales et sexuelles ont lieu dans la famille et spécifiquement dans le couple, les femmes sont confinées avec leurs principaux oppresseurs. Cela leur laisse moins de possibilité de se réfugier, de sortir de chez elles, de demander de l’aide. Maud Gelly évoque 30 % d’appels en plus à la police pour violences conjugales, mais elle précise bien que ce n’est que la partie visible des victimes. Combien de femmes n’appellent pas la police en temps normal ?

« Alors que la plupart des violences, physiques, verbales et sexuelles ont lieu dans la famille et spécifiquement dans le couple, les femmes sont confinées avec leurs principaux oppresseurs. »

À ce sujet, Maud Gelly observe que le nombre de demande d’IVG a baissé de manière importante depuis le 16 mars et les annulations sont plus nombreuses qu’avant. Des femmes appellent le centre pour faire part de leur difficultés à sortir de chez elles suite aux pressions de la famille ou du conjoint. En temps normal, ces femmes ont la possibilité de se rendre à leur rendez-vous sans les informer, sur leur temps de cours, de travail ou durant l’absence des conjoints et des familles. Maud Gelly craint que cette situation entraîne un débordement, une fois le confinement achevé, mais aussi des demandes d’intervention trop tardives, hors des délais légaux. La loi autorise l’IVG jusqu’à douze semaines de grossesse, mais il est possible de faire une demande pour « motif médical » et passer outre ce délai. Cette demande doit toutefois être validée par un collège de quatre médecins.

Dépasser les contraintes et les délais légaux

Afin que ces femmes puissent prendre leur propre décision et disposer librement de leur corps, Maud Gelly, ainsi qu’un certain nombre de médecins et de personnalités politiques souhaitent, par le biais d’un manifeste, étendre le délai légal à quatorze semaines de grossesse sans passer par un collège de médecin. La médecin précise que : « Ce rajout de deux semaines n’est pas dangereux si un personnel formé opère. Ce délai est déjà légal dans d’autres pays ». Si le Mouvement français pour le planning familial aide les femmes qui ont dépassé les délais légaux et les redirige vers des états où ces délais sont plus longs, Sophie Divay rappelle que ces femmes vont payer le voyage, l’hébergement, les soins. Pour celles qui ont dépassé les délais, tout est à leur charge.

Avec cette épidémie, la population a peur de fréquenter les hôpitaux et les structures médicales. Afin de répondre à cette crainte, ce manifeste revendique de pouvoir pratiquer l’IVG en une fois (pour les mineures, un délai de 48 heures est imposé). Enfin, il milite aussi pour l’extension du délai d’IVG médicamenteuse jusqu’à sept semaines. Cette préconisation souhaite laisser les femmes entre cinq et sept semaines de grossesse choisir entre une anesthésie et une IVG médicamenteuse, et ainsi possiblement éviter une hospitalisation dans un contexte épidémique. Si le délai d’une IVG médicamenteuse était jusqu’alors de cinq semaines, la Haute autorité de santé annonçait dans un tweet du 10 avril, en réponse à ces préoccupations, porter à sept semaines de grossesse ce délai.

Si, contrairement aux États-Unis, l’IVG en France semble écrit et ancré dans le droit, son accès n’est pas pour autant assuré. La situation du système de santé et la situation des CIVG se dégrade continuellement. Ce qui prive les services d’urgence, les CIVG et même les services de réanimation, c’est la contraction continue des dépenses de santé, la fermeture continue des hôpitaux de proximité, qui entraîne à chaque fois la fermeture ou la réduction d’une activité IVG. En 1972, lors du procès de Bobigny, l’avocate Gisèle Halimi avait insisté sur le fait que les maîtresses des juges et des avocats de l’époque ne manquaient ni de moyens financiers, ni de contacts pour pouvoir se faire avorter, peu importe les délais. Avec la disparition progressive des CIVG dans les territoires ruraux et paupérisés, il est à craindre que l’accès à l’IVG n’en devienne que plus inégalitaire. Afin de garantir son accès à toutes, il est primordial de libérer le domaine de la santé des errances du New Public Management et d’assurer un service public et efficace pour toutes et tous.

Pour soutenir le manifeste : http://www.ivg-covid.fr

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