© Gage Skidmore
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La sénatrice démocrate de Californie et ancienne candidate à la présidentielle Kamala Harris vient d’être choisie par Joe Biden comme colistière. Une décision présentée comme historique, mais qui masque une victoire de l’establishment démocrate et des puissances financières, dont les conséquences pour la campagne présidentielle et l’avenir du parti interrogent.


Il s’y était engagé pendant son débat contre Bernie Sanders. D’abord perçue comme une manœuvre habile pour accaparer la couverture médiatique et priver Sanders d’oxygène, la promesse de sélectionner une femme comme colistière et future vice-présidente a eu pour effet de limiter les options de Joe Biden. Depuis deux mois, il laissait planer le suspens en auditionnant différentes candidates, tout en reculant sans cesse sa décision. Le processus de sélection aura ainsi été à l’image de Joe Biden : indiscipliné, indécis et maladroit. Mais il a permis de tenir la presse en haleine et de forcer les onze candidates potentielles à multiplier les éloges et levées de fonds en faveur du candidat. 

Il s’est finalement reporté sur Kamala Harris, sénatrice de Californie, ancienne procureure générale de l’État et candidate malheureuse à la présidentielle en 2020. Les commentateurs peuvent se féliciter du choix historique d’une femme de couleur aux origines africaines et indiennes. Mais derrière les symboles dont est friande la presse néolibérale américaine, cette nomination interroge à différents niveaux. 

Kamala Harris, une colistière efficace pour battre Trump ?

La sénatrice de Californie présente l’avantage d’être une femme politique expérimentée, habituée à conduire des auditions musclées au Congrès et s’étant illustrée dans certains débats des primaires démocrates pour sa poigne, notamment au cours d’un échange mémorable dont Joe Biden avait, ironiquement, fait les frais. Offrant peu d’angles d’attaques évidents à Donald Trump, Harris représente la sécurité. Il y a peu de chances qu’elle commette des bourdes, se laisse malmener en interview ou fléchisse lors du traditionnel débat des vice-présidents. Et son siège au Sénat, qui deviendra vacant, reviendra nécessairement à un démocrate, ce qui permet d’éviter d’affaiblir le parti en choisissant une colistière occupant un mandat dans un État plus contesté. Pour autant, renforce-t-elle vraiment le « ticket » comme l’affirme Libération en une de son édition du 13 août ?

La science politique suggère que le vice-président a très peu d’impact sur les campagnes présidentielles. Au pire, il s’agit d’un poids potentiel, comme le fut Sarah Palin pour John McCain, au mieux cela permet de gommer quelques faiblesses du candidat, ou d’aider dans un État particulier. Mike Pence avait permis de solidifier le vote évangéliste derrière Trump, par exemple. 

Dans le cas d’Harris, difficile de voir ce qu’elle apporte au « ticket ». La Californie est acquise à Joe Biden et la sénatrice n’a la cote ni avec la gauche démocrate ni avec l’électorat afro-américain qu’elle avait échoué à mobiliser pour sa propre campagne. Elle ne devrait pas apaiser les conservateurs non plus, qui dénoncent une « carriériste de la côte Ouest  » qui souhaite « socialiser la santé  » tout en attisant les ressentiments racistes et sexistes. 

Son principal atout reste son absence de défaut majeur dans lequel Donald Trump pourrait s’engouffrer. Son bilan de procureure très critiqué à gauche démine les attaques de ce dernier, qui aura d’autant plus de mal à incarner le candidat de «  la loi et l’ordre  » et risque de lutter pour repeindre Biden en marionnette de Sanders. Pour preuve, les milieux financiers ont salué sa nomination, le Wall Street Journal titrant «  l’enthousiasme de Wall Street indique qu’ils estiment que les réformes financières ne seront pas une priorité de cette administration  » et note que «  Biden semble avoir réussi à contenir l’aile gauche de son parti  ». 

Outre sa capacité à lever des fonds auprès des grands financiers, Harris ouvre les portes de la Silicon Valley à Joe Biden, elle qui cultive depuis des années une proximité avec les pontes de la tech américaine. Mais au-delà de ses réseaux d’affaires, la sénatrice apporte deux atouts qui faisaient défaut à Joe Biden : une véritable base militante, construite pour sa propre campagne présidentielle et très active sur les réseaux sociaux, et un certain charisme – ou du moins une éloquence – qui contraste avec les bafouillements de Biden. Si elle joue à fond son rôle de porte-parole et comble le vide laissé par ce dernier dans les médias, elle pourra porter la critique efficacement et occuper le terrain. C’est ce que suggère sa première intervention publique après la nomination, où elle a fait le procès de Donald Trump et de sa gestion de l’épidémie de coronavirus avec une grande clarté. 

 

Kamal Harris s’était construite une image «  progressiste  » à travers de nombreux votes au Sénat et en travaillant sur différents textes aux côtés de Bernie Sanders. Si elle manie parfaitement la rhétorique populiste, elle a su conserver ses distances avec l’aile gauche du parti, et a fait de la triangulation sa spécialité. [1] Une stratégie qui avait précipité son échec aux primaires démocrates, mais lui vaut d’être appréciée des milieux d’affaires. Cette plasticité idéologique et son passé de procureure, où elle avait adopté une ligne extrêmement dure et réactionnaire, lui valent l’hostilité de la gauche américaine. 

Cependant, la levée de fonds record enregistrée le jour de l’annonce de sa nomination – 24 millions de dollars supplémentaires sur la seule plateforme citoyenne «  act blue  » – semble indiquer un certain enthousiasme auprès de la base du parti. 

Reste que sa piètre performance aux primaires démocrates interroge sur sa capacité réelle à faire campagne efficacement. Boudée par la jeunesse et l’électorat afro-américain, ses sondages désastreux l’avaient contrainte à un abandon prématuré en décembre, ce qui lui aura permis d’éviter une humiliation dans son fief californien. Elle qui avait appelé publiquement à bannir Trump de Twitter devra porter une critique plus efficace et substantielle si elle veut avoir un impact positif sur la campagne.

Une défaite de plus pour la gauche américaine, en forme de leçon pour toutes les gauches

En pleine période de mouvement social pour exiger plus de justice et d’égalité, Harris incarne un choix problématique. Une fois passé outre sa couleur de peau, il reste son bilan catastrophique en tant que procureure de la Californie. Si on ajoute le fait que Joe Biden fut le principal instigateur de la politique répressive qui aura conduit à l’explosion de la population carcérale et aux violences policières [2], ce choix représente une défaite supplémentaire pour la gauche démocrate. 

Elizabeth Warren aurait probablement été plus efficace pour faire le procès de Donald Trump et énergiser cette aile du parti. Mais elle reste crainte par les milieux financiers et riches donateurs. Malgré son coup de poignard dans le dos de Bernie Sanders, qui aura largement contribué à la victoire de Joe Biden, et en dépit de son volte-face vis à vis de la réforme de la santé Medicare for all pour devenir plus «  Biden compatible  », Warren se retrouve de nouveau sur la touche. En 2016 déjà, elle avait refusé de se présenter contre Clinton, puis décliné de soutenir Bernie Sanders, espérant obtenir une capacité d’influence plus large au sein du parti. Au mieux, elle récupérera un poste dans une future administration Biden-Harris, au pire, elle subira une primaire issue de la gauche américaine lors de sa prochaine élection au Sénat. 

 

L’establishment obtient gain de cause, lui qui favorisait ouvertement Kamala Harris aux primaires, devant Joe Biden.  

Kamala Harris, futur visage du parti démocrate  ?

Le choix du vice-président a rarement un impact sur la campagne, mais souvent une influence sur l’avenir du parti. Biden avait été choisi par Obama pour rassurer les électeurs animés de réflexes racistes ou conservateurs. Ironiquement, le voilà chargé de sauver le pays d’un président ultra conservateur accusé de racisme. 

Les cinq derniers vice-présidents démocrates sont devenus les candidats du parti à la présidentielle suivante. Compte tenu de l’âge avancé de Joe Biden, Kamala Harris pourrait incarner l’avenir du parti dès 2024, et potentiellement jusqu’en 2028. Un coup dur pour la gauche américaine, bien qu’il puisse se passer beaucoup de choses d’ici là.

En attendant, elle sera probablement plus réceptive que Biden à la pression de l’aile gauche, et pourrait devenir un allié des progressistes au Congrès sur certaines questions, comme le concède le journal socialiste Jacobin et l’hebdomadaire progressiste The Nation. [3] On peut y lire que Harris a démontré une plasticité idéologique et une capacité à bouger vers la gauche lorsqu’on lui met la pression  et que «  son ambition pourrait être un atout, car elle la forcera à suivre la direction du vent avec force et détermination  ». 

Pour l’instant, le choix de Kamala Harris témoigne de la main mise de l’establishment sur le devenir du parti. Une candidate idéale du point de vue des riches donateurs et des élites néolibérales, mais dont le choix de colistière par Joe Biden pourrait s’avérer à double tranchant. Tout dépend comment Donald Trump et l’électorat répondront à son arrivée dans la campagne, qui prend clairement un nouveau départ avec la complétion du ticket démocrate et l’imminence des Conventions. 

  1. En particlulier sur les question de réforme de la santé, cf notre article sur la question
  2. Cf notre portrait de Joe Biden
  3. Lire https://www.thenation.com/article/politics/kamala-harris-ambition/ et https://www.jacobinmag.com/2020/08/joe-biden-kamala-harris-vice-president-neoliberalism

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