Nouvel élargissement de l’UE : une folie économique et politique

Emmanuel Macron, Ursula Von der Leyen et Volodymyr Zelensky, fervents partisans d’un élargissement de l’UE. © Joseph Édouard pour LVSL

La guerre en Ukraine a relancé le processus d’élargissement de l’UE vers l’Est et les Balkans à un rythme effréné. Motivée par des raisons géopolitiques, à savoir endiguer la puissance russe sur le continent européen, cette expansion soulève pourtant d’immenses questions économiques et politiques. En intégrant en son sein des États pauvres, l’Union européenne encouragerait en effet une nouvelle vague de délocalisations et de dumping social et soumettrait les agriculteurs du continent à une terrible concurrence. En outre, le seul moyen d’éviter des blocages politiques d’une Europe à 34 ou 35 serait de renforcer le fédéralisme, en rognant encore davantage les pouvoirs de décision des États-membres. Un scénario délétère poussé par les élites européennes en dehors de tout mandat démocratique.

Après avoir attribué le statut de candidat à l’Ukraine l’an dernier, l’Union européenne s’apprête désormais à entamer les négociations officielles avec Kiev. En comparaison, la Turquie a mis douze ans à devenir candidate et les négociations sont toujours extrêmement lentes. La célérité de la bureaucratie bruxelloise pour accueillir en son sein un pays ravagé par la guerre a pu surprendre. Elle s’explique par la ferme volonté qu’affichent la Commission européenne et le Conseil européen à élargir au plus vite l’UE – idéalement d’ici 2030 – à l’Ukraine, mais aussi à la Moldavie, à la Serbie, au Monténégro, à la Macédoine du Nord, à l’Albanie, à la Bosnie-Herzégovine, voire la Géorgie.

Lors d’une soirée consacrée à la présentation d’un rapport sur l’élargissement, la secrétaire d’État chargée de l’Europe Laurence Boone reconnaissait – avec une certaine gêne – que « les écarts entre les pays de l’UE et les pays candidats sont trop importants pour que nous fassions l’économie de cette réflexion […] qui, il ne faut pas se le cacher, sera difficile ». Clairement, cette « réflexion » est bâclée, au nom d’une vague « solidarité européenne » et d’une prétendue « bataille terrible des démocraties contre la montée des autocrates ». Au-delà du deux poids, deux mesures occidental, dont peuvent témoigner, par exemple, les Palestiniens ou les Arméniens, le sacrifice des conditions d’adhésion pour des motifs géopolitiques est lourd de conséquences. S’il est bien sûr important de soutenir un pays agressé – l’Ukraine – par exemple via l’accueil de réfugiés et l’envoi d’aide humanitaire, l’intégrer dans une union économique et politique alors qu’il n’est clairement pas prêt est une véritable folie.

Vers une UE toujours plus soumise à l’OTAN

Tout d’abord, les prétentions européennes à s’affirmer géopolitiquement en s’élargissant à l’Est sont parfaitement vaines. La majorité des pays concernés par la future vague d’élargissement sont connus pour leur atlantisme forcené, aux dépens de toute autre politique étrangère. C’est notamment le cas de l’Ukraine, dont le géopolitologue Pascal Boniface estime que si elle entre dans l’UE « elle sera un relais des positions des États-Unis et sera encore plus pro-américaine et pro-OTAN que le Royaume-Uni en son temps », d’autant plus qu’« elle estimera qu’elle doit tout aux États-Unis et non à l’Europe ». Dès lors, l’Union européenne sera encore davantage soumise à la politique étrangère américaine, avec le risque d’être entraînée dans des décisions contraires à ses intérêts, voire nuisibles à la sécurité du continent.

Date d’entrée des pays européens dans l’OTAN. La Suède est en train d’achever son processus d’entrée.

Le renforcement de l’influence géopolitique des États-Unis sur l’Union Européenne à travers les élargissements de cette dernière n’est pas nouveau : les expansions de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN) ont quasi-systématiquement donné le rythme aux entrées dans l’UE. Ainsi, parmi les dix États qui intégrèrent l’UE en 2004, huit étaient entrés auparavant dans l’OTAN, en 1999 ou en 2004. Lorsque la Bulgarie et la Roumanie rejoignent à leur tour l’Union en 2007, cela fait déjà trois ans que les deux pays sont rentrés dans l’OTAN. De même pour la Croatie, dernier membre à avoir rejoint l’UE (en 2013), entrée dans l’alliance atlantique en 2009.

L’antériorité de l’adhésion à l’OTAN sur l’adhésion à l’UE démontre que les pays candidats ne voient cette dernière que comme le pendant politico-économique de la première.

Le même processus est en train de se répéter. L’Albanie, le Monténégro, et la Macédoine du Nord font ainsi déjà partie de l’OTAN depuis respectivement 2009, 2017 et 2020. L’Ukraine a quant à elle inscrit dans sa Constitution sa double aspiration à rejoindre l’Union européenne et l’OTAN dès février 2019. L’antériorité de l’adhésion à l’OTAN sur l’adhésion à l’UE démontre que les pays candidats ne voient cette dernière que comme le pendant politico-économique de la première. L’Union européenne passe ainsi après la priorité sécuritaire, qui n’est envisagée qu’à travers l’OTAN, dont l’objectif depuis sa création est de former un « glacis » occidental contre l’URSS puis la Russie.

Cette priorité peut se comprendre si l’on garde à l’esprit l’histoire de ces États, et leurs relations compliquées – voire franchement hostiles – avec Moscou. Cependant, cette soumission supplémentaire de l’UE à l’OTAN va à l’encontre de la volonté de certains États ouest-européens d’avoir une politique plus indépendante des décisions de Washington. Tel est notamment le cas de l’Autriche, non-membre de l’OTAN, de la France, longtemps marquée par une politique étrangère « gaullo-mitterrandienne », voire, plus récemment, de l’Espagne, qui n’a pas hésité à critiquer fortement le gouvernement israélien, soutenu de manière inconditionnelle par les États-Unis. En faisant entrer encore plus de pays atlantistes dans l’UE, tous les discours autour de l’« autonomie stratégique européenne », défendue par Emmanuel Macron, ou de « Commission géopolitique » annoncée par Ursula von der Leyen sonnent totalement creux.

Le fait même de vouloir élargir l’Union en hostilité à la Russie – qui le lui rend bien – va à l’encontre des intérêts des pays européens. S’il est légitime de vouloir sécuriser les marges de l’Union face à une guerre et des tentatives de déstabilisation bien réelles, il ne semble en effet pas prudent pour l’avenir du continent de se couper de toute possibilité future de construction d’un système de sécurité européen écartant totalement l’immense voisin russe. Or, l’élargissement européen envisagé « coïncide opportunément avec la vision américaine du monde impliquant l’endiguement de la Russie, quand les Européens pourraient au contraire — géographie oblige — avoir intérêt à trouver des arrangements avec un puissant voisin impossible à effacer du continent ».

Vingt ans de délocalisations à venir

Déjà très discutable sur le plan stratégique, ce futur élargissement vers les Balkans et l’Est soulève également d’immenses questions économiques, pourtant quasi-absentes du débat public. Or, il est vraisemblable que cette vague d’élargissement aggravera le processus de détricotage des États-providence et du droit du travail en Europe, comme cela s’est vérifié suite aux élargissements de 2004 et 2007.

L’histoire récente des élargissements européens est là pour le prouver : les bas niveaux de protection sociale et de salaires des pays qui ont rejoint l’Union européenne dans les années 2000 ont offert aux investisseurs du Vieux contient la possibilité de pratiquer un dumping social très lucratif. Le marché unique européen reposant depuis 1986 sur le principe des « quatre libertés » – à savoir la libre circulation des biens, des capitaux, des services et des personnes –, les entreprises ne se privèrent pas de délocaliser leur production à l’Est afin d’y profiter d’un coût du travail bon marché. C’est ainsi que, de 2000 à 2017, l’emploi industriel a progressé de 5% en Pologne pendant qu’il s’effondrait sur la même période d’environ 30% en France et au Royaume-Uni, et de presque 20% en Italie et en Espagne [5].

Un travailleur ukrainien coûtera près de deux fois et demi moins cher qu’un bulgare, pays-membre dont le salaire minimum est actuellement le plus faible de l’Union (400€/mois).

Les mêmes causes provoquant les mêmes effets, un futur élargissement de l’Union européenne aurait nécessairement les mêmes répercussions économiques et sociales désastreuses. Si aucun rapport chiffré sur l’élargissement n’a pour l’instant été publié, force est de constater que les disparités économiques entre les États-membres actuels et les pays qui s’apprêtent à les rejoindre sont tout aussi considérables que cela était le cas lors des élargissements de 2004 et 2007. Selon Eurostat, les salaires minimums dans les États candidats des Balkans sont compris entre 376 euros par mois en Albanie et 532 euros au Monténégro. En Moldavie, selon l’Organisation Internationale du Travail, il ne dépasse pas 50 euros.

Quant à l’Ukraine, de loin le plus gros pays concerné par cette vague d’élargissement avec 42 millions d’habitants avant la guerre, le salaire minimum y est fixé à 6,700 hryvnias, soit 168 euros par mois. Un travailleur ukrainien coûtera donc près de deux fois et demi moins cher qu’un bulgare, pays-membre dont le salaire minimum est actuellement le plus faible de l’Union (400€/mois)… Précisons enfin que le président Zelensky mène une politique très agressive pour séduire les investisseurs occidentaux : partenariat entre Blackrock et le ministère ukrainien des finances pour mener des privatisations, régressions sociales à tout va et quasi-suspension du droit de grève, attaques massives contre les syndicats, etc. De quoi attirer de nombreuses multinationales à la recherche de travail à bas coût et cherchant à réduire leur dépendance à la Chine via des « délocalisations de proximité ».

Outre la délocalisation des activités industrielles, les pays d’Europe de l’Ouest – et plus encore ceux d’Europe centrale – s’inquiètent des effets d’une entrée de l’Ukraine sur le plan agricole. Immense producteur de céréales, Kiev peut en effet espérer conquérir le marché européen grâce à ces coûts défiant toute concurrence une fois entré dans le marché commun. Dans les faits, ce scénario a déjà été expérimenté entre mai 2022 et mai 2023. Afin d’acheminer les céréales ukrainiennes à destination des pays africains sans passer par la Mer Noire – où Moscou exerce un embargo, levé à certaines reprises grâce à des négociations diplomatiques – l’Union européenne a ainsi créé des « corridors de solidarité » à travers l’Europe centrale et levé les barrières au commerce (droits de douane, quotas, réglementations…). Si les produits agricoles en question devaient seulement traverser ces pays, une part s’est finalement retrouvée sur les marchés d’Europe centrale suite à l’action de gros négociants. Pour les agriculteurs de la région, ce fut une catastrophe : en avril 2023, même pas un an après l’entrée en vigueur de ce système le prix du blé avait chuté de 31% en Hongrie et celui du maïs de 28%. Après d’intenses manifestations d’agriculteurs, le mécanisme a été mieux encadré pour s’assurer que les céréales en question ne fassent que transiter. Il n’en reste pas moins que cette séquence préfigure les conséquences d’une entrée de l’Ukraine dans l’UE, qui constituerait, selon le président de la FNSEA, une « catastrophe ».

Du pain bénit pour les multinationales

Dans les cas où la production ne peut être délocalisée, l’Union européenne offre tout de même à l’investisseur la possibilité de recourir à une main-d’œuvre moins coûteuse grâce au « travail détaché ». Le travailleur en question est un salarié qui effectue une mission de court terme dans un autre pays de l’Union européenne pour une période normalement limitée à un an. Ce principe élaboré du temps de l’« Europe des Quinze » – à une époque où les économies et les réglementations sociales étaient relativement homogènes – est devenu extrêmement rentable avec l’entrée des Pays d’Europe centrale et orientale. En effet, si une directive européenne prévoit dès 1996 que le revenu soit fixé selon le minium salarial légal du lieu de détachement, et une autre adoptée en 2018 tente d’appliquer véritablement le principe « à travail égal, rémunération égal », les cotisations sociales continuent d’être réglées dans le pays d’origine. En d’autres termes, même si les travailleurs détachés et locaux reçoivent un salaire brut égal, ils ne cotisent pas au même montant et n’ont donc pas accès aux mêmes prestations sociales. Ainsi le détachement offre toujours à l’employeur des économies substantielles sur le coût salarial, ce qui s’apparente à une « délocalisation à domicile ».

Outre le chômage induit pour les travailleurs nationaux des pays ouest-européens – et peut-être bientôt d’Europe centrale – les élargissements vers des pays toujours plus pauvres participent aussi d’une stratégie visant à éroder le pouvoir de négociation des salariés, tant sur les salaires qu’en matière de conquêtes sociales. Comment exiger une hausse de salaire – ne serait-ce que pour compenser l’inflation – lorsque planent les menaces de délocalisation ? De même, la compétition étrangère sert souvent d’argument aux représentants du patronat pour exiger l’assouplissement du code du travail. Ce fut par exemple le cas pour les lois « Hartz » en Allemagne, largement légitimées par l’élargissement de 2004.

Parfois, la Cour de Justice de l’Union Européenne – dont la jurisprudence prime sur le droit national – s’en charge même directement. En décembre 2007, dans l’arrêt Viking, la CJUE donne par exemple tort au syndicat des marins finnois, qui menaçait alors de faire grève contre l’immatriculation d’un bateau en Estonie par une compagnie finlandaise qui voulait y profiter d’une convention collective plus avantageuse, limitant ainsi le droit de grève pourtant censé être « fondamental ». Nul doute que d’autres décisions de ce type devraient intervenir à l’avenir étant donné le dogme libéral des institutions européennes.

L’impossible convergence économique

Face à ce dumping social extrêmement violent, les tenants de l’élargissement cherchent à rassurer : la « convergence » des économies est-européennes avec celles de l’Ouest finira par advenir. A terme, les salaires et la protection sociale s’amélioreront à l’Est et s’aligneront sur les standards des pays les plus développés. Ainsi, les délocalisations ne seraient qu’une phase transitoire, jusqu’à ce que le « rattrapage » ait eu lieu.

Cette convergence parait toutefois impossible. Une fois entrés dans l’Union européenne, et soumis de ce fait à la concurrence par l’application des principes libéraux de Maastricht, les nouveaux pays n’auront d’autres choix pour rattraper les économies du centre que de jouer sur la compétitivité salariale – soit d’assurer un faible niveau de salaire, un faible niveau d’imposition et de cotisations sociales et la docilité des travailleurs – afin d’attirer les capitaux nécessaires au rattrapage industriel. C’est selon cette logique que les pays entrés en 2004 et 2007 se sont maintenus jusqu’à aujourd’hui dans un sous-développement social. L’exemple de la Pologne, dont le poids démographique est comparable à celui de l’Ukraine, est éloquent : entre 2008 et 2022, selon les données d’Eurostat, le coût horaire du travail moyen n’a augmenté que de 7,6 à 12,5 euros en Pologne. Alors que le coût horaire moyen d’un travailleur polonais par rapport à un Français était 4,1 fois moins cher en 2008, il était encore 3,2 fois moins cher l’an dernier. L’hypothétique « convergence » risque donc de prendre encore des décennies, surtout en cas de nouvel élargissement.

L’hypothétique « convergence » risque de prendre encore des décennies, surtout en cas de nouvel élargissement.

Plutôt que d’attendre que leurs salaires rattrapent ceux des autres États, de nombreux travailleurs issus des pays entrés dans l’UE depuis 20 ans préfèrent émigrer. Un exode qui conduit à d’immenses problèmes démographiques pour les pays de départ, les populations en question étant généralement de jeunes actifs. A titre d’exemple, entre 2013 et l’épidémie de Covid, 200.000 Croates ont migré vers un autre pays de l’UE, pour une population actuelle inférieure à quatre millions d’habitants. Le problème se pose particulièrement en Moldavie, où est estimée à 25% la part de la population qui vit en dehors des frontières du pays. En facilitant l’émigration et en faisant obstacle à une véritable amélioration des conditions de vie, l’élargissement risque d’empirer grandement le problème de dépopulation du pays.

Comme l’expliquent Coralie Delaume et David Cayla dans leur ouvrage 10 questions + 1 sur l’Union européenne (Michalon, 2019), « quand bien même l’UE parviendrait, on ne sait comment, à se doter de règles communes strictes pour rendre impossibles les stratégies de dumping, quel modèle de développement alternatif resterait-il aux pays périphériques ? L’uniformisation des règles sociales et fiscales proposée par certains par-dessus un marché unique (c’est-à-dire sans sortir de ce cadre dérégulé) ne tient aucun compte de la spécificité des différents pays ». Cela aurait ainsi pour conséquence l’effondrement économique des régions les plus fragiles. Seules de « gigantesques compensations financières [pourraient] éviter un désastre social et un dépeuplement rapide », en assurant un rattrape industriel sans dumping social. Mais là encore, cela apparaît très hypothétique.

Vers une explosion du budget européen

Au vu des sacrifices nécessaires, il est difficile d’imaginer les pays riches de l’Union consentir à des transferts financiers massifs vers l’Est, et que les pays d’Europe du Sud, durement frappés par l’austérité des années 2010, acceptent de recevoir moins, voire de devenir contributeurs nets. Sans même imaginer de vastes plans d’investissements et d’expansion de la protection sociale à l’Est, les récentes estimations quant à l’évolution du budget communautaire d’une Europe élargie font froid dans le dos. D’après une estimation du secrétariat du Conseil européen auquel pu avoir accès le Financial Times, l’entrée de neuf nouveaux pays dans l’Union (Ukraine, Moldavie, Géorgie et six pays des Balkans) alourdirait le budget de l’Union de 257 milliards d’euros.

« Tous les États membres devront payer davantage et recevoir moins. »

Rapport du secrétariat du Conseil européen.

Les conséquences de cette hausse historique du budget européen (+21%) sont décrites dans le rapport en question. D’une part, « tous les États membres devront payer davantage et recevoir moins », en particulier les pays les plus riches tels que l’Allemagne, la France et les Pays-Bas. D’autre part, « de nombreux États membres qui sont actuellement des bénéficiaires nets deviendront des contributeurs nets », tels que la République tchèque, l’Estonie, la Lituanie, la Slovénie, Chypre et Malte. Sur le plan agricole, en plus de la violente concurrence ukrainienne, les agriculteurs des États-membres actuels devraient faire face à une coupe de 20% de subventions au titre de la Politique Agricole Commune (PAC).

Enfin, étant donné la précipitation dans laquelle se déroulent les négociations actuelles, on peut émettre de sérieux doutes sur le bon usage de ces fonds. En effet, si des efforts sont certes réalisés, les pays candidats sont particulièrement touchés par la corruption et il est probable qu’une part des crédits européens atterrissent dans les poches des oligarques ou politiciens locaux au lieu de financer des projets utiles. L’exemple de l’ancien Premier Ministre tchèque Andrej Babiš est à ce titre assez éloquent : propriétaire d’Agrofert, un grand groupe actif dans la chimie, l’agroalimentaire, la construction, l’énergie, la logistique et les médias, cet oligarque est soupçonné d’avoir fait bénéficier illégalement une de ses fermes d’une subvention de deux millions d’euros. Un montant ridicule par rapport aux détournements qui pourraient avoir lieu en Ukraine, classée 116ème au niveau mondial en matière de corruption par l’ONG Transparency International (sur 180). A tel point que même Jean-Claude Juncker, ancien président luxembourgeois de la Commission Européenne qui n’est pourtant pas connu pour son intégrité, a jugé que « l’Ukraine est totalement corrompue » et n’a pas sa place dans l’Union.

Le retour du fédéralisme par la petite porte

Improbable et donc risquée, l’augmentation massive du budget européen qui irait de pair avec une nouvelle vague d’élargissement soulèverait aussi la question du fédéralisme budgétaire. La gestion des fonds structurels et de cohésion – qui servent à financer le fameux « rattrapage » – étant une compétence de l’Union, la Commission européenne verrait ses ressources budgétaires augmenter sensiblement. Etant donné les réticences probables des Etats-membres actuels à contribuer davantage au budget européen, certains envisagent déjà de financer les nouveaux besoins en renforçant les « ressources propres » de l’UE, c’est-à-dire les impôts et taxes directement affectés à l’échelle européenne. Historiquement, l’UE a d’ailleurs disposé d’importantes « ressources propres » à travers les droits de douane prélevés sur les importations issues de l’extérieur de l’Union. Mais la multiplication des accords de libre-échange, directement liée à l’action de la Commission européenne, a réduit ces recettes à peau de chagrin.

Etant donné que la Commission n’entend nullement revenir en arrière sur ce point, créer de nouvelles « ressources propres » revient à transférer à l’UE – au moins en partie – la compétence fiscale des Etats. Un rapport d’un groupe de travail franco-allemand sur l’élargissement recommande ainsi de « créer de nouvelles ressources propres pour limiter l’optimisation et l’évasion fiscales ainsi que la concurrence fiscale au sein de l’UE ». Lorsqu’on sait à quel point des États comme le Luxembourg, les Pays-Bas, Malte ou l’Irlande sont des paradis fiscaux tout à fait tolérés par l’Union européenne, revêtir cette proposition d’un vernis progressiste pour mieux faire passer la pilule fédéraliste est à tout le moins osé. La lutte contre l’optimisation et l’évasion fiscales à l’échelle européenne n’étant bien sûr pas une question de fiscalité européenne mais de volonté politique.

Les fédéralistes les plus forcenés espèrent que la perspective de blocages permanents dans le cadre d’une UE à 35 fasse renoncer les Etats à leur droit de veto.

Au-delà de la question fiscale, qui est une des fonctions les plus fondamentales d’un Etat, l’élargissement risque également de porter atteinte à la souveraineté des États membres sur d’autres plans. En effet, en passant de 27 membres à plus de 30, voire 35, l’élargissement rend inévitable une extension à de nouveaux domaines du vote à la majorité qualifiée au Conseil de l’Union européenne. Contrairement au vote à l’unanimité, qui offre à chaque Etat un veto lui permettant de préserver ses intérêts, le vote à la majorité qualifié implique l’accord de 55% des Etats représentant au moins 65% de la population de l’Union. Déjà étendu depuis le traité de Nice en 2000, qui préparait les élargissements des années suivantes, le vote à la majorité qualifiée est donc une menace directe pour les intérêts nationaux de chaque Etat-membre. Pour l’heure, les domaines politiques les plus sensibles – la fiscalité, la sécurité sociale et la protection sociale, l’adhésion de nouveaux États membres de l’UE, la politique étrangère et de sécurité commune (PESC) – nécessitent encore une unanimité. Mais les fédéralistes les plus forcenés espèrent que la perspective de blocages permanents dans le cadre d’une UE à 35 fasse renoncer les Etats à leur droit de veto.

Même sans extension de la majorité qualifié, la prochaine vague d’élargissement diluera encore un peu plus le poids décisionnaire de ces derniers. L’addition de la population des huit pays candidats, et en particulier l’Ukraine, à la démographie de l’UE diminuera mécaniquement le poids de chaque pays au sein des votes à majorité qualifiée. En outre, au nom du principe selon lequel chaque pays-membre doit disposer d’un commissaire européen, les effectifs de la Commission pourraient aisément dépasser les 30 personnes. Une telle augmentation, par l’atomisation des responsabilités, les rivalités, et les coûts de coordination qu’elle entraînerait, serait une garantie d’inefficacité. Il est probable que la solution proposée à cette impasse soit de conserver le nombre de commissaire à vingt-sept, mais d’instaurer un mécanisme de rotation, ou d’accorder aux plus petits pays des junior commissionner – soit des commissaires de seconde-classe. Dans les esprits européistes les plus chimériques, sans doute n’y a-t-il aucun problème à priver un État-membre de commissaire puisque, bien que désigné par un gouvernement, celui-ci est censé se défaire de toute attache nationale et penser en « européen »…

La construction européenne toujours plus anti-démocratique

Ces transferts de souveraineté vers Bruxelles sont dangereux, car, comme le déclarait avec éloquence Philippe Séguin en 1992, « pour qu’il y ait une démocratie il faut qu’existe un sentiment d’appartenance communautaire suffisamment puissant pour entraîner la minorité à accepter la loi de la majorité ! ». Or force est de constater que jusqu’à présent « la nation c’est précisément ce par quoi ce sentiment existe » [21], et que le peuple européen n’existe pas.

Afin de surmonter les difficultés économiques et politiques posées par l’élargissement, certains prônent la solution d’une Europe en cercles concentriques. Concrètement, les pays-candidats pourraient d’abord adhérer à un premier cercle axé sur la collaboration politique, ce qui aurait pour avantage de les arrimer rapidement et solidement à l’Union européenne tout en évitant le contre-coup économique d’une adhésion accélérée. Au centre de l’Union, un cercle plus restreint irait quant à lui plus loin dans l’« intégration », avec davantage de règles supranationales. Cet horizon a notamment été proposé par Emmanuel Macron, qui a créé une « Communauté Politique Européenne » au-delà des pays de l’UE l’an dernier.

Sauf que celle-ci n’est qu’un forum de discussion parmi tant d’autres. On voit mal pourquoi les pays candidats s’en contenteraient. Maniant parfaitement le double discours, Macron a par ailleurs déclaré en mai dernier que « la question […] n’est pas de savoir si nous devons élargir […] ni même quand nous devons le faire, c’est pour moi le plus vite possible ». Ainsi, l’option d’une adhésion graduelle ou d’une « Europe en cercles concentriques » est surtout là pour détourner l’attention et rassurer les opinions nationales inquiètes d’un nouvel élargissement. Enfin, quand bien même ce scénario verrait le jour, la fuite en avant fédéraliste n’en serait aucunement stoppée. Au contraire, les partisans d’une Europe en cercles concentriques prévoient une intégration encore plus poussée que dans l’Union européenne actuelle.

La précipitation et l’opacité dans lesquelles se déroulent les discussions autour de l’élargissement nous disent cependant beaucoup sur la nature de la construction européenne. En avançant masqué, en refusant de répondre aux interrogations sur les questions budgétaires, économiques ou de fonctionnement interne et en mettant en avant des concepts vides comme la « Communauté politique européenne » ou l’« autonomie stratégique », l’objectif des élites européistes est bien d’empêcher la tenue d’un véritable débat démocratique sur ces questions. Cela n’a d’ailleurs rien de nouveau, la construction européenne s’étant longtemps faite dans des salons feutrés. Seules véritables occasions pour le peuple français de s’emparer des enjeux européens et de voter, les référendums de Maastricht (adopté à seulement 51%) et du Traité Constitutionnel Européen (rejeté à 55%) ont d’ailleurs illustré combien la construction européenne ne répond pas aux attentes des Français. Au vu des enjeux posés par le futur élargissement, un référendum serait pourtant bien nécessaire.

La question macédonienne peut-elle faire tomber Tsipras ?

Historien, spécialiste de la Grèce et des Balkans, auteur d’une oeuvre historique en trois tomes intitulée La Grèce et les Balkans (Folio Histoire), Olivier Delorme revient sur l’épineuse question macédonienne et son influence sur la politique intérieure grecque. A l’aune des manifestations de masse qui ont eu lieu à Thessalonique et à Athènes contre l’ouverture de négociations avec Skopje, on peut envisager que le nationalisme hellénique arrive à faire coaguler les mécontentements contre le gouvernement Tsipras. A moins que Tsipras n’ait l’intention de se servir de la question macédonienne pour fracturer la droite et se maintenir au pouvoir… 

Si l’on veut comprendre quelque chose à la « question macédonienne » et ne pas s’arrêter aux poncifs véhiculés par les médias dominants d’Europe occidentale, il faut commencer par prendre en compte les trois réalités que recouvre l’appellation de Macédoine :

– un royaume antique de langue et de culture helléniques dont les centres de pouvoir se trouvaient sur le territoire de la Grèce d’aujourd’hui : Pella, Verghina (Aigéai antique), Philippes sont des sites archéologiques remarquables dont les musées[1] présentent un matériel attestant le large usage d’un soleil à seize branches, que l’Ancienne République yougoslave de Macédoine (ARYM[2]) adopta, lors de son indépendance consécutive aux guerres de sécession yougoslaves, en septembre 1991, comme symbole figurant sur son drapeau ;

– une région géographique appartenant aux États impériaux byzantin puis ottoman, où les Slaves et les Turcs, arrivés aux VIe-VIIe siècles de notre ère pour les premiers, au XIVe pour les seconds, se sont imbriqués aux populations plus anciennement installées – grecques, albanaises, aroumaines ;

– un territoire partagé à l’issue des guerres balkaniques de 1912-1913, entre les États nationaux nés au XIXe siècle – Grèce (Macédoine égéenne), Bulgarie (Macédoine du Pirin), Serbie (Macédoine du Vardar) –, lesquels ont procédé à des échanges de population, volontaires ou non, afin d’assurer à chacune de ces trois Macédoines une relative homogénéité « ethnique ».

Pris dans la tourmente des guerres balkaniques, le nationalisme macédonien se retrouve coincé entre les antagonismes helléno-bulgares 

A la fin du XIXe siècle, se développe en outre un mouvement national macédonien, revendiquant une identité slave distincte des identités bulgare et serbe, dont les membres (komitadjis) utilisent le terrorisme contre l’Empire ottoman et contre la population grecque, puis contre les États nationaux serbe et bulgare durant l’entre-deux-guerres. Ce sont des komitadjis, agissant pour le compte des oustachis croates, qui assassinent le roi de Yougoslavie Alexandre et le ministre des Affaires étrangères français Barthou, à Marseille en octobre 1934. Cette revendication nationale s’appuie sur l’existence d’une langue propre dont beaucoup considèrent qu’elle est en réalité un dialecte très proche du bulgare (du bulgare écrit sur une machine à écrire serbe si l’on veut faire un peu de mauvais esprit ; les délégations de l’ARYM en Bulgarie comprennent toujours un interprète dont la seule utilité est d’affirmer l’existence d’une langue différente du bulgare alors que Bulgares et Macédoniens de l’ARYM se comprennent parfaitement).

La question se complique encore après la première guerre mondiale, du fait de la position du Komintern[3] qui, dans les années 1920, considère que les Balkans devraient être réorganisés dans une fédération dont une Macédoine unifiée serait l’une des composantes – position qui, en Grèce, marginalisera durablement le Parti communiste (KKE) comme traître aux intérêts nationaux. Elle prend un tour d’autant plus passionnel en Grèce que nombre des 1,5 million de Grecs chassés d’Asie Mineure en 1922-1923 sont installés en Macédoine égéenne. Or, ces réfugiés qui ont subi, soit un génocide comparable à celui des Arméniens pour les Pontiques installés au bord de la mer Noire (le Pont Euxin des Anciens), soit une brutale purification ethnique pratiquée par la Turquie kémaliste naissante, ne peuvent supporter de voir mise en cause l’appartenance à la Grèce du refuge où ils reprennent racine.

Et ce qui reste inconcevable aujourd’hui pour beaucoup de leurs descendants, héritiers d’une mémoire toujours vive et douloureuse.

“Tout auréolé de son rôle à la tête du plus puissant mouvement de résistance d’Europe, Tito se voit alors un destin dépassant les frontières yougoslaves. Avec celui qui fut son supérieur au Komintern, le Bulgare Dimitrov, il négocie la forme que pourrait prendre la fédération balkanique mise en sourdine durant les années 1930. Pour Tito, il ne pourrait s’agir que d’un élargissement de la Yougoslavie dont il serait le leader naturel : aux six républiques s’ajouteraient l’Albanie, la Bulgarie et la Grèce.”

La question et la mémoire se compliquent d’autant plus que, de 1941 à 1944, une partie de la Macédoine égéenne et de la Thrace est annexée à la Bulgarie, alliée de l’Axe, qui y mène une politique de slavisation forcée, si cruelle et implacable que nombre de Grecs choisissent de fuir la zone bulgare pour la zone d’occupation allemande où l’on meurt pourtant de faim durant l’hiver 1941-1942.

Mais la situation n’est guère plus simple au nord. Car une fois la Yougoslavie occupée et démantelée par les États de l’Axe au printemps 1941, la Macédoine du Vardar, échue à la Serbie en 1912-1913, est elle aussi annexée à la Bulgarie et bulgarisée de force, tandis que le parti communiste de la région choisit de s’affilier à celui de Sofia – à la grande fureur d’un Tito, qui obtient de Moscou le retour de ce parti dans son giron… et l’épuration des cadres macédoniens pro-bulgares.

La fédération balkanique titiste bute sur la question macédonienne  

Aussi, parmi les six entités fédérées et les cinq peuples constitutifs de la Yougoslavie titiste d’après guerre, figurent une République de Macédoine (Macédoine du Vardar détachée de la Serbie) et un peuple macédonien. Mais tout auréolé de son rôle à la tête du plus puissant mouvement de résistance d’Europe, Tito se voit alors un destin dépassant les frontières yougoslaves. Avec celui qui fut son supérieur au Komintern, le Bulgare Dimitrov, il négocie la forme que pourrait prendre la fédération balkanique mise en sourdine durant les années 1930. Pour Tito, il ne pourrait s’agir que d’un élargissement de la Yougoslavie dont il serait le leader naturel : aux six républiques s’ajouteraient l’Albanie (qui se trouve alors très largement sous contrôle yougoslave), la Bulgarie et la Grèce. Quant à la République fédérée de Macédoine, elle se verrait annexées les Macédoines égéenne et du Pirin auxquelles la Grèce et la Bulgarie auraient dû renoncer. Pour Dimitrov au contraire, il s’agirait d’une fédération des États existants, dans laquelle la Yougoslavie disposerait d’une voix (et non de six comme dans le projet titiste) à égalité avec la Bulgarie, l’Albanie et la Grèce. C’est Staline qui, sans d’abord avoir manifesté d’opposition à ce que la Yougoslavie « avale l’Albanie[4] », sifflera brutalement la fin de la partie, jugeant inacceptable qu’à travers ce projet, largement ébauché dans son dos, Tito vise une hégémonie régionale qui ne pourrait qu’affaiblir le rôle dirigeant de l’URSS dans un bloc soviétique en cours de consolidation. Cela constituera même une des raisons majeures de l’excommunication de la direction yougoslave.

Le Maréchal Tito, ici avec Koča Popović, Chef d’état-major de l’Armée populaire yougoslave de 1948 à 1953.
Stevan Kragujević. ©Stevan Kragujević

Enfin la question macédonienne contribue largement à la défaite du KKE entré en guerre civile en 1946, et dont les approvisionnements dépendent de Tito bien plus que de Staline (lequel n’a jamais envisagé sérieusement de remettre en cause le partage d’influence dans la région négocié avec Churchill en octobre 1944). Contraint à se rallier au projet titiste de Macédoine unifiée en échange de l’aide yougoslave, le KKE perd nombre de ses soutiens en Grèce. Car si beaucoup pouvaient partager ses objectifs politiques intérieurs, beaucoup considèrent ce ralliement comme une trahison des intérêts nationaux fondamentaux de la Grèce.

“Au dernier acte de la tragédie de la guerre civile grecque, sommé par Moscou de condamner la dissidence yougoslave, le KKE se condamne à l’asphyxie en choisissant la fidélité à Staline contre Tito – lequel lui coupe les vivres.”

Le KKE voit dès lors sa base se réduire progressivement aux Grecs de langue slave qui hypothèquent un peu plus leur place dans la Grèce des lendemains de la guerre civile : on les considérait déjà comme ayant profité de l’occupation bulgare ou y ayant collaboré, ils apparaissent désormais comme faisant le jeu des communistes et du démantèlement de l’État grec. Nombre d’entre eux seront contraints au départ vers la Bulgarie, la Yougoslavie ou l’Albanie. Les autres resteront durablement suspects au pouvoir réactionnaire qui s’installe en Grèce, sous tutelle américaine, à la faveur de la guerre civile. Quant à l’électorat de Macédoine égéenne, il bascule massivement, en partie à cause de cet enjeu macédonien, de la gauche ou du progressisme incarné par Vénizélos, le grand homme d’État grec de la première moitié du siècle, vers la droite conservatrice.

Au dernier acte de la tragédie de la guerre civile grecque, sommé par Moscou de condamner la dissidence yougoslave, le KKE se condamne à l’asphyxie en choisissant la fidélité à Staline contre Tito – lequel lui coupe les vivres.

La question macédonienne est donc à la fois multiforme et éminemment passionnelle. De sorte que, face aux guerres de sécession yougoslaves des années 1990, les dirigeants titistes de la République fédérée de Macédoine ne se résolurent à l’indépendance que par défaut, une fois épuisés les espoirs de rénovation de la fédération. D’autant qu’ils redoutaient d’avoir à gérer une république qui était la plus pauvre de Yougoslavie, totalement enclavée – sans débouché maritime, ressources naturelles notables, ni économie viable. D’ailleurs, où qu’on se situe dans la région, l’indépendance de cet État soulève d’épineuses questions. Sofia a reconnu l’État macédonien, mais non le peuple macédonien qu’elle considère comme une partie du peuple bulgare. Et si Tirana reconnaît un peuple macédonien – slave –, nombre des dirigeants albanais professent que l’est de l’ARYM a vocation à rejoindre la Bulgarie et l’ouest, majoritairement albanophone, à devenir un troisième État albanais, après l’Albanie et le Kosovo, voire à rejoindre une Grande Albanie telle qu’elle exista sous protection de l’Italie fasciste puis de l’Allemagne nazie entre 1941 et 1944.

Dès les années 90, la question macédonienne fait chavirer les gouvernements à Athènes

Mais c’est à Athènes que cette indépendance suscita la plus grande inquiétude. D’abord parce qu’elle réveillait trop de spectres : guerres balkaniques et guerre mondiale de 1912 à 1918, Grande Catastrophe d’Asie Mineure de 1922-1923, bulgarisation forcée de 1941 à 1944, guerre civile de 1946 à 1949. Ensuite parce que, dans le contexte des guerres de sécession yougoslaves où s’exaltaient les passions nationales et les irrédentismes, s’approprier le nom de Macédoine, celui d’une région divisée entre trois États et qui ne peut donc être la propriété d’un seul, ainsi que du soleil de Verghina, emblème associé à une dynastie de culture hellénique dont les capitales se trouvaient sur le territoire actuel de la Grèce, faisaient redouter aux Grecs un irrédentisme latent, crainte renforcée par plusieurs articles fort ambigus de la Constitution du nouvel État. En outre, jamais les komitadjis n’avaient renoncé à revendiquer Thessalonique pour capitale de la Macédoine et, lors de l’indépendance de 1991, le principal parti d’opposition, à Skopje, se revendiquait de cet héritage en reprenant le nom du parti historique de ces terroristes macédoniens, la VMRO, ou Organisation révolutionnaire intérieure macédonienne, fondée un siècle plus tôt en 1893.

Konstantinos Mitsotakis. ©Konstantinos Mitsotakis.

Les partenaires européens de la Grèce ignorant ou voulant ignorer ce contexte passionnel, les pressions et chantages financiers de l’UE se font dès lors de plus en plus appuyés afin de pousser le Premier ministre grec conservateur, Konstantinos Mitsotakis, arrivé au pouvoir laborieusement (après trois élections législatives en un an et avec deux sièges de majorité), à reconnaître sans condition le nouvel État. Et ses concessions conduisent le jeune ministre des Affaires étrangères, Antonis Samaras, à démissionner en avril 1992, à quitter le parti conservateur Nouvelle Démocratie (ND) et à fonder un nouveau mouvement « Printemps politique », sur une ligne d’intransigeance à l’égard de Skopje. Dès lors, le gouvernement Mitsotakis est en sursis – jusqu’à ce que, acceptant en avril 1993, l’admission à l’ONU (donc au FMI et à la Banque mondiale) du nouvel État sous le nom d’Ancienne République yougoslave de Macédoine et sans que son drapeau litigieux soit hissé, il se trouve obligé de provoquer de nouvelles élections lorsque les députés qui ont suivi Samaras lui retirent leur soutien.

Le PASOK fait son beurre en récupérant le nationalisme hellénique, accentuant les tensions avec Skopje 

La question macédonienne a donc fait tomber le gouvernement d’Athènes et Mitsotakis perd les élections d’octobre 1993 (Samaras obtient 4,88 % des voix et 10 députés). Face à lui, le Parti socialiste panhellénique (PASOK) a compris que se placer sur le terrain patriotique de l’intransigeance envers Skopje était son meilleur atout pour revenir au pouvoir, perdu en 1989 à la suite de retentissants scandales. Participant activement, aux côtés de l’Église, à la mobilisation de la société qui aboutit à des manifestations de masse à Thessalonique, Athènes et un peu partout dans le pays, il réalise à ces élections le deuxième meilleur score de toute son histoire (46,88 % et 170 sièges sur 300). Andréas Papandréou redevient alors Premier ministre et, dès novembre, la Grèce quitte les négociations patronnées par l’ONU, puis décide de fermer sa frontière le 16 février 1994, alors que Thessalonique est un poumon économique essentiel pour l’ARYM.

Parallèlement, à Skopje, la VMRO accuse le gouvernement social-démocrate de trahir les intérêts fondamentaux de la nation lorsque celui-ci reprend les négociations avec Athènes sous l’égide de l’ONU, sous forte pression américaine et sous la contrainte de la nécessité. Car le blocus grec aggrave encore une situation économique rendue catastrophique par l’embargo international contre la Serbie et le Monténégro (1992) et par l’afflux de réfugiés venus du Kosovo et de Bosnie. En 1995, le revenu par habitant, qui s’élevait à 2 200 dollars en 1990, n’est plus que de 700 dollars, et 40 % de la population active se trouve au chômage en 1996.

“Dans les années qui suivent, l’ARYM voit en outre monter les tensions entre majorité slave et minorité albanophone (faute de recensement, l’enjeu politique étant trop fort, les estimations de l’importance respective des deux communautés font l’objet d’interminables controverses).”

Le compromis auquel Athènes et Skopje parviennent en novembre 1994 prévoit l’établissement de relations diplomatiques entre les deux capitales, la réaffirmation solennelle de l’intangibilité des frontières, la libre circulation des biens et des personnes (donc la levée du blocus grec), l’abandon du soleil de Verghina comme drapeau de l’ARYM, l’engagement de la Grèce à ne pas s’opposer à son admission dans les organisations internationales dont elle est membre. En outre, il est précisé que les passages litigieux de la Constitution ne pourront être interprétés comme constituant « la base d’une revendication quelconque » de la part de Skopje « à l’égard de tout territoire qui ne se trouve pas à l’intérieur de ses frontières » et qu’ils ne pourront jamais être allégués comme « une raison d’intervenir dans les affaires intérieures d’un autre État en vue de protéger le statut et les droits de toutes personnes se trouvant dans d’autres États. »

Enfin, Athènes et Skopje s’engagent à négocier sur un nom du nouvel État qui soit acceptable par tous, négociation toujours au point mort vingt-trois ans plus tard alors que, dans l’intervalle, la Grèce s’est installée au rang de troisième partenaire commercial de l’ARYM et de premier investisseur dans ce pays.

La montée des tensions albano-slaves mène la Macédoine à multiplier les provocations à l’égard d’Athènes

Dans les années qui suivent, l’ARYM voit en outre monter les tensions entre majorité slave et minorité albanophone (faute de recensement, l’enjeu politique étant trop fort, les estimations de l’importance respective des deux communautés font l’objet d’interminables controverses). Au tournant des années 2000, ces tensions conduisent même le pays au bord de l’explosion sous la pression militaire d’une Armée de libération nationale de Macédoine[5], désireuse de réitérer le coup réussi par l’UÇK au Kosovo. Mais l’intervention des États-Unis et de plusieurs États européens pour garantir l’unité de l’ARYM transforme celle-ci en un État sous tutelle, un quasi-protectorat. Tandis que l’économie, largement mafieuse, ne décolle pas, et que le système politique est gangrené par un clientélisme généralisé qui prive l’État de toute efficacité. En outre, chaque alternance entre la VMRO et l’Alliance sociale-démocrate de Macédoine (SDSM), partis dominants de la communauté slave dont le dynamisme démographique des albanophones menace à terme la situation majoritaire, se traduit par un marchandage avec le parti albanophone choisi comme partenaire (indispensable) de coalition, ce qui conduit à une ethnicisation croissante de la vie politique, de l’enseignement, de l’administration, de sorte que l’ARYM ressemble de plus en plus à un État bicommunautaire dont l’unité est de plus en plus virtuelle.

En outre, si les gouvernements SDSM restent prudents face aux comportements pouvant donner lieu aux accusations d’irrédentisme, ceux de la VMRO (1998-2002 et 2006-2016) adoptent une attitude bien différente. C’est notamment le cas de Nikola Gruevski, Premier ministre de 2006 à 2016, né dans une famille originaire de Grèce et partie pour la Yougoslavie durant la guerre civile, qui en plus d’une pratique du pouvoir passablement tyrannique (mainmise sur les médias et la justice, atteinte aux droits de l’opposition, pressions sur les ONG, modification de la loi électorale…) se fait le champion d’une absurde volonté d’accaparement par un pays slavo-albanais de la « mémoire » du royaume macédonien antique de culture grecque, véritable chiffon rouge pour la plupart des Grecs. La statue équestre et monumentale d’Alexandre le Grand érigée au sommet d’une colonne de béton dans le cadre du kitschissime et mégalomaniaque plan « Skopje 2014 », au coût exorbitant pour ce pays pauvre, est particulièrement symptomatique de cette provocation permanente. Le nouvel aéroport de Skopje est baptisé « Alexandre-le-Grand », comme l’autoroute Skopje-Thessalonique, tandis que le stade rénové de la capitale reçoit le nom d’Arena Philippe II. Ne reculant devant aucun ridicule, Gruevski reçoit en grande pompe le prince Ghazanfar Ali Khan, chef de la tribu pakistanaise des Hunzas qui prétend descendre des soldats d’Alexandre et, cette même année 2008, Gruevski dépose une gerbe au monument à Goce Delčev, un des pères de la VMRO, monument agrémenté pour l’occasion d’une carte de la Macédoine comprenant Thessalonique et les Macédoines grecque et bulgare.

Aéroport Alexandre Le Grand ©Hristina Dojcinova

Ces innombrables provocations, contraires au moins à l’esprit de l’accord de 1994, conduisent Athènes, en avril 2008 et malgré les engagements pris dans cet accord, à bloquer l’intégration de l’ARYM à l’OTAN. En réponse, Gruevski adresse, en juillet, au président de la Commission européenne, une lettre lui demandant de faire respecter les droits linguistiques et d’expression d’une prétendue « minorité macédonienne » vivant en Grèce. Il s’attire une fin de non-recevoir (l’UE n’a pas de compétence en la matière) agrémentée d’un rappel que les relations de bon voisinage figurent parmi les conditions à une éventuelle adhésion. Skopje saisit également la Cour internationale de Justice de la question du veto grec. Dans sa décision (5 décembre 2011), la Cour écartera l’argument de la lettre à la Commission, puisque celle-ci était postérieure au veto. De manière nettement plus contestable, elle considérera que les manuels scolaires en usage dans l’ARYM, et qui véhiculent pourtant un irrédentisme flagrant, ne constituent pas un acte d’hostilité ou de propagande de nature à justifier le veto. Et elle conclura que la Grèce « a méconnu son obligation de ne pas s’opposer à l’admission » de l’ARYM à l’OTAN, tout en écartant les demandes de réparation de Skopje.

“Dans ces conditions, la position du Premier ministre grec Alexis Tsipras, qui profite de cette fenêtre d’opportunité pour engager des discussions sur une solution définitive à la question du nom (et de la révision de la Constitution de l’ARYM ?), peut paraître justifiée – sans que cela implique une complaisance envers sa politique de soumission aux injonctions euro-allemandes.”

Au demeurant, les provocations de Gruevski n’indisposent pas que les Grecs. Elles conduisent aussi Sofia à préciser que son soutien à l’intégration européenne n’est pas inconditionnel et que la Bulgarie pourrait même… rallier la position d’Athènes dans la querelle du nom. Ce que la Serbie a fait en 2009, après que Skopje, sous la pression de sa propre minorité albanaise, eut reconnu l’indépendance du Kosovo.

Marquée par les tensions, la décennie Gruevski s’achève dans une grave crise intérieure émaillée de violences puisque la VMRO, si elle est arrivée légèrement en tête aux élections législatives de décembre 2016, s’avère incapable de former une coalition majoritaire tout en refusant de céder le pouvoir. Il faudra plus de cinq mois et d’intenses pressions américaines et européennes pour que le leader du SDSM, Zoran Zaev, puisse constituer un gouvernement investi le 31 mai 2017 par 62 députés sur 120.

Ce nouveau gouvernement semble prêt à rompre avec la ligne du précédent : on évoque désormais à Skopje la possibilité de débaptiser les monuments, routes ou édifices, de remiser les statues, tous symboles qui font obstacle à une détente et à un dialogue enfin constructif. S’il mettait fin également à la circulation de cartes ou de manuels scolaires véhiculant un irrédentisme plus ou moins manifeste, on ne pourrait que se féliciter de cette évolution. Et dans ces conditions, la position du Premier ministre grec Alexis Tsipras, qui profite de cette fenêtre d’opportunité pour engager des discussions sur une solution définitive à la question du nom (et de la révision de la Constitution de l’ARYM ?), peut paraître justifiée – sans que cela implique une complaisance envers sa politique de soumission aux injonctions euro-allemandes, le Parlement grec ayant dû adopter au début de 2018, en quelques jours, un énième « mémorandum » intérimaire de 1531 pages, selon un rituel régulier depuis 2010 qui constitue une négation des principes fondamentaux de la démocratie parlementaire, puisque les députés n’ont pu ni prendre connaissance sérieusement des centaines de mesures contenues dans ce document, ni les amender.

La question macédonienne élude le véritable défi géopolitique de la Grèce assiégée par l’euro-germanisme : l’hydre turque

En effet, l’intérêt géostratégique d’Athènes n’est-il pas aujourd’hui d’avoir les meilleures relations possibles avec Skopje ? Plutôt que l’irrédentisme éventuel d’un pays pauvre de 2,1 millions d’habitants, le défi géostratégique majeur de la Grèce, 10,75 millions d’habitants, n’est-il pas celui que lui impose une Turquie de 79,5 millions d’habitants, dotée d’une armée quatre à cinq fois plus puissante que la sienne, et dont le gouvernement islamiste (largement financé par l’UE au titre de la préadhésion comme du chantage aux migrants) s’est engagé dans une dérive autoritaire et un aventurisme de plus en plus imprévisible, incontrôlable et agressif, comme le montrent les récents incidents dans les eaux territoriales du Dodécanèse, près des îlots d’Imia et l’invasion du territoire syrien ? Qui, sinon Erdoğan, remet en cause les frontières de la région en évoquant régulièrement depuis un an la caducité du traité de Lausanne (1923) qui les a fixées ? Quel État, sinon la Turquie, en plus de l’Arabie saoudite et du Qatar, s’emploie, depuis les années 1990, à convertir à un Islam rigoriste des communautés musulmanes des Balkans (Bosnie, Kosovo, Albanie, ARYM, Bulgarie, Grèce) traditionnellement acquises à un Islam tolérant, syncrétique et peu observant ? La même Turquie qui ne cesse de renforcer sa coopération militaire avec l’Albanie ainsi que sa présence économique dans ce pays comme au Kosovo, et dont l’éclatement de l’ARYM favoriserait plus encore une politique néo-ottomane de plus en plus problématique.

Recep Tayyip Erdogan, le président turque en visite à Moscou. ©Kremlin

En outre, si la dénomination « République de Macédoine » paraît légitimement inacceptable pour la Grèce, dans la mesure où elle peut impliquer que la Macédoine est tout entière dans cette République ou que toutes les parties de la Macédoine géographique ont vocation à y entrer, il n’en va pas de même des noms qui, depuis longtemps déjà, sont sur la table – Haute-Macédoine, qui semble aujourd’hui avoir l’avantage, Macédoine du Nord, Macédoine du Vardar, Macédoine-Skopje… (les albanophones, qui viennent d’obtenir la reconnaissance de l’albanais comme deuxième langue officielle de l’ARYM, ne pourraient bien sûr accepter Macédoine slave) – lesquels indiquent que le mot Macédoine est employé dans son sens de région géographique et que cette République ne prétend pas à être la seule Macédoine.

“En effet, l’intérêt géostratégique d’Athènes n’est-il pas aujourd’hui d’avoir les meilleures relations possibles avec Skopje ? Plutôt que l’irrédentisme éventuel d’un pays pauvre de 2,1 millions d’habitants, le défi géostratégique majeur de la Grèce, 10,75 millions d’habitants, n’est-il pas celui que lui impose une Turquie de 79,5 millions d’habitants, dotée d’une armée quatre à cinq fois plus puissante que la sienne, et dont le gouvernement islamiste s’est engagé dans une dérive autoritaire ?”

Bien sûr, un accord qui lèverait le veto grec à l’adhésion de l’ARYM à l’OTAN et à l’UE priverait à l’avenir la Grèce de ce moyen de pression sur Skopje. Or, la coalition gouvernementale de Skopje est si faible et fragile (49 sièges pour le SDSM et les partis slaves avec lesquels il a fait liste commune, 10 et 3 pour ses deux partis albanophones partenaires, sur 120 députés, alors que la VMRO en a 51, les 7 autres sièges allant à une formation slave et une albanophone) que toute révision des articles litigieux de la Constitution semble bien improbable. Quant à l’opinion, d’après les sondages, elle est très majoritairement hostile à un autre nom que celui de République de Macédoine. Et l’on peut donc craindre que, la VMRO revenant au pouvoir à plus ou moins brève échéance, elle profite de la levée des vetos grecs tout en ne respectant pas l’accord qu’aurait conclu son prédécesseur. C’est un risque. La question pour tout gouvernement est de choisir entre des risques.

Reste la question intérieure grecque et elle est loin d’être simple.

La question macédonienne pourrait conduire à la coagulation des mécontentements contre Tsipras 

Dans les années 1990, la mobilisation populaire était progressivement montée en puissance – jusqu’à rassembler un million de manifestants (10 % de la population grecque d’alors). Suivant les sources, ce seraient de cent mille à quatre cent mille personnes qui auraient manifesté le dimanche 21 janvier 2018 à Thessalonique, et de cent quarante mille à un million et demi qui se sont rassemblés au centre d’Athènes le dimanche 4 février, alors qu’il ne s’agit que de l’amorce d’un processus et d’une mobilisation contre une entrée en négociation, non contre le résultat de celle-ci.

Dans un pays martyrisé depuis bientôt dix ans par les politiques euro-allemandes, les mouvements sociaux n’ont jamais cessé, mais ils ne convergent pas, ils ne coagulent pas. Partout en Grèce, le mécontentement contre le gouvernement est palpable, mélange d’amertume d’avoir été trompé, d’humiliation née de la manière dont la Grèce a été traitée par l’UE et par les médias occidentaux, de colère à voir bradés à des acheteurs étrangers infrastructures et patrimoine publics. En fait, après les grands mouvements sociaux de 2010-2011, la trahison par Tsipras du résultat du référendum qu’il avait convoqué à l’été 2015 et la conviction que, dans le cadre européen, aucune alternance des forces politiques ne peut déboucher sur une politique alternative, l’opinion a sombré dans une profonde dépression où se conjuguent rage sourde, apathie et sentiment d’impuissance.

“À moins que, du fait d’une mise en œuvre graduelle des mesures imposées à la Grèce par la tutelle euro-allemande, Tsipras ne préfère tomber avant. Il pourrait faire le calcul qu’en anticipant ce scrutin plutôt que d’attendre la dégradation de la situation qui lui vaudra quelques points de moins, Syriza pourrait sauver assez de sièges pour s’imposer comme l’une des composantes obligées d’un gouvernement « d’union nationale » – une « Grosse Koalition » qui, dans le cadre européen, devient le modèle dominant et dont il a appelé de ses vœux la reconduction en Allemagne.”

Aussi la question aujourd’hui n’est-elle pas tant celle du bien-fondé de la position de Tsipras à l’égard de l’ARYM que celle de la coagulation sur un mode patriotique, à travers la question macédonienne et les passions qu’elle véhicule, de toutes les rancœurs que le gouvernement a accumulées contre lui du fait de sa politique depuis l’été 2015 (selon les sondages, Syriza peinerait à rassembler plus d’un électeur sur cinq ayant l’intention de voter). Et c’est là qu’on peut tenter un parallèle avec le destin du gouvernement Mitsotakis en 1992-1993 : si, depuis 1990, sa politique libérale dure n’avait pas brutalisé de larges secteurs de la société, on peut penser que la mobilisation sur la question macédonienne, alors exploitée par le PASOK, n’aurait pas pris l’ampleur qu’elle avait prise alors.

L’autre ressemblance entre ce moment de crise et le temps présent, c’est la majorité très étroite du gouvernement : 2 sièges à l’époque ; sur 300 députés, les élections de septembre 2015 en ont donné 145 à Syriza et 10 à son allié de droite dite souverainiste « Les Grecs indépendants » (ANEL). En 1993, Mitsotakis tomba, sur la question macédonienne, du fait de la défection de son ancien ministre des Affaires étrangères, Samaras. Et Tsipras ne peut se maintenir au pouvoir sans l’appoint de l’ANEL. Or ce petit mouvement revendique une identité orthodoxe et une résolution farouche à défendre l’hellénisme – d’où son intransigeance sur la question macédonienne. Pour l’instant, le chef de l’ANEL et ministre de la Défense, Panos Kammenos, a multiplié les déclarations contradictoires, suggérant pour l’ARYM le nom « Vardarska » (du nom du fleuve Vardar, Axios en grec) qu’on sait inacceptable par Skopje, tout en assurant son collègue des Affaires étrangères de sa confiance. Mais le 21 janvier dernier, trois députés et le vice-président de l’ANEL ont participé au rassemblement de Thessalonique dont le mot d’ordre était le refus de tout emploi du mot Macédoine dans le nom définitif de l’ARYM. Pour autant, les sondages créditant aujourd’hui l’ANEL d’un score insuffisant pour obtenir une représentation parlementaire, ses députés peuvent être tentés de conserver leurs sièges jusqu’au terme de la législature (2019). De même que, ayant quitté la ND par refus des mémorandums euro-allemands, ils les ont acceptés une fois parvenus au pouvoir avec Syriza. Mais ce serait à coup sûr se couper de ce qui reste à ce parti d’une base électorale qui l’a rallié sur la défense de l’hellénisme.

La tentation de Tsipras pourrait être de fracturer la droite et de s’imposer comme la plaque tournante d’une nouvelle grande coalition

À moins que, du fait d’une mise en œuvre graduelle des mesures imposées à la Grèce par la tutelle euro-allemande, les effets austéritaires de celles-ci devant s’aggraver notablement à partir du 1er janvier 2019, Tsipras ne préfère tomber avant. Il pourrait faire le calcul qu’en anticipant ce scrutin (le terme de la législature est en septembre 2019) plutôt que d’attendre la dégradation de la situation qui lui vaudra quelques points de moins, Syriza pourrait sauver assez de sièges pour s’imposer comme l’une des composantes obligées d’un gouvernement « d’union nationale » – une « Grosse Koalition » qui, dans le cadre européen, devient le modèle dominant et dont il a appelé de ses vœux la reconduction en Allemagne. Car l’abstention, qui atteindra sans doute des sommets inégalés en Grèce, s’ajoutant à l’effet mécanique du scrutin proportionnel et à la faible adhésion suscitée par la droite, dont le principal argument est qu’elle serait mieux en cour à Berlin, risque bien de priver la ND, créditée par les sondages d’un maigre score autour de 30 %, de majorité absolue.

Dans ces conditions, Tsipras pourrait donc s’être avancé sur le terrain macédonien pour pousser l’ANEL à prendre la responsabilité d’élections anticipées tout en affaiblissant, à droite, le leadership déjà contesté de Kyriakos Mitsotakis.

Car la question macédonienne est sans doute un excellent moyen d’activer les fractures qui traversent le parti conservateur. Samaras, qui a fait tomber le père de l’actuel chef du parti en 1993, incarne toujours la droite dure, proche de l’extrême droite, d’une ND qu’il a réintégrée et dont il a pris la présidence en 2009, avant de devenir Premier ministre de 2012 à 2015, présidence qu’il a dû abandonner après la victoire du Non au référendum de l’été 2015. Quant aux modérés, il restent profondément divisés par la haine qui « lie » les deux clans Karamanlis et Mitsotakis, à la manière des Montaigu et des Capulet : à la fin 2015, Kyriakos Mitsotakis est devenu chef de la ND à l’issue  d’un scrutin interne, à la transparence contestée, dans lequel il a battu le candidat des Karamanlis.

Or si Kyriakos Mitsotakis ne peut guère engager aujourd’hui le combat contre le gouvernement sur la question macédonienne, la position de Tsipras étant à peu près celle du père de Kyriakos en 1993, il ne peut non plus approuver Tsipras sans risquer d’être mis en cause, comme son père vingt-cinq ans plus tôt, par nombre de députés et d’électeurs de son parti. Ainsi, lors de la manifestation de Thessalonique de ce 21 janvier, a-t-on vu tous les députés ND de la région, au premier rang desquels les représentants du clan Karamanlis dont le berceau est à Serrès (une des sept préfectures de la région grecque de Macédoine centrale). Premier ministre de 1955 à 1963 puis de 1974 à 1980, période où il gère la transition démocratique qui suit l’effondrement de la dictature militaire, Konstantinos Karamanlis racontait que, né sujet ottoman, il avait le souvenir, dans son enfance, des armes cachées par son père pour les combattants grecs contre les Turcs et les komitadjis. Président de la République de 1980 à 1985 puis de 1990 à 1995, il se garda alors d’apporter le moindre soutien à Mitsotakis père en 1992-1993. Ce 21 janvier, Achilléas, le frère et ministre de ce « Grand » Karamanlis, et Konstantinos, son neveu qui fut aussi Premier ministre de 2004 à 2009, sont donc allés fleurir la statue du frère et de l’oncle, située à deux pas de celle… d’Alexandre le Grand. Quant à Samaras, il s’interroge désormais, en off sans beaucoup de ménagement, sur les convictions d’un Kyriakos Mitsotakis dont la déclaration, au soir du 21 janvier, assurant de son respect la sensibilité qui a conduit à une mobilisation qualifiée d’impressionnante, traduisait surtout un profond embarras.

Le 4 février, à Athènes, a donné de surcroît une nouvelle dimension au mouvement. Par son ampleur (entre un demi-million et un million de personnes, semble une estimation plausible)  et par le lieu symbolique où il s’est déroulé : la place Syntagma (de la Constitution), devant le bâtiment d’un Parlement réduit au rôle de chambre d’enregistrement des mémorandums euro-allemands (on notera d’ailleurs l’absence du moindre drapeau européen dans la foule, alors que foisonnaient drapeaux grecs, étoiles de Verghina, drapeaux byzantins frappés de l’aigle à deux têtes, ou drapeaux de la République de Chypre, symbole d’un hellénisme menacé, puisqu’elle est en partie occupée et colonisée par la Turquie depuis 1974), est l’endroit où se sont déroulées la plupart des manifestations populaires qui ont marqué l’histoire contemporaine du pays. Le rassemblement athénien s’est distingué aussi par son caractère national, avec des prises de parole de délégations et d’organisations venant de tout le pays – et des diasporas – et par son caractère transpartisan – depuis le musicien Mikis Théodorakis, icône historique de la gauche et de la résistance à la dictature militaire des années 1967-1974, mais aussi une des figures de proue des manifestations populaires du début des années 2010, qui a vertement condamné la soumission du gouvernement Syriza-ANEL aux Diktats euro-allemands, et qui a réclamé, ce 4 février, un référendum sur la question macédonienne, jusqu’à Samaras, bien sûr, et aux franges les plus réactionnaires de l’Église.  Zoé Konstantopoulou, présidente du Parlement grec pendant les premiers mois du mandat d’Alexis Tsipras qui a démissionné après que celui-ci ait ratifié le mémorandum, a salué ce rassemblement : “Aujourd’hui, les citoyens ont parlé. Avec leur présence massive, pacifique, grandiose et unique. Aujourd’hui, les citoyens ont fait ressembler les fascistes à des fourmis tristes. Au lieu de meneurs, comme s’efforcent de les présenter certains qui se disent « hommes de gauche » et qui finissent eux-mêmes en fascistes. Aujourd’hui, Mikis [Theodorakis] a parlé en patriote et en internationaliste. En véritable homme de gauche. Il aime sa patrie et reconnaît aux autres peuples le droit d’aimer leur propre patrie. Aujourd’hui, Georges Kasimatis a parlé, en défenseur constant de la Constitution, de la démocratie et de la souveraineté populaire. Il a combattu les Mémorandums pendant 8 ans. Je suis fière des combats que nous avons menés ensemble. Le peuple l’a écrit. Ce peuple fier et insoumis. Qui ne se laisse pas confondre. Aujourd’hui, seul compte le respect pour ce peuple. Qui est petit et tellement grand“.

En effet, le clergé orthodoxe était très présent lors du rassemblement d’Athènes ce 4 févier, tandis que celui du 21 janvier à Thessalonique a bénéficié du soutien très actif (et un peu plus…) du métropolite Anthime de Thessalonique, porte-drapeau de la fraction la plus réactionnaire du clergé et depuis longtemps farouchement opposé à toute concession à l’égard de Skopje, dans la lignée des archevêques d’Athènes Sérapheim (1974-1998) et Christodoulos (1998-2008). Leur successeur, élu en 2008, Iéronymos II, un intellectuel plein de pondération, a voulu rompre avec la ligne d’implication dans le champ politique de ses prédécesseurs et s’était gardé depuis 2015 de toute déclaration hostile au gouvernement. Mais il a en quelque sorte été obligé de suivre ses troupes, et de montrer, lui aussi, son intransigeance. Car du fait des quatre siècles de domination ottomane et des conditions de construction de l’identité et de l’État nationaux, l’Église orthodoxe de Grèce, autocéphale[6], est indissociable de cette identité et se considère comme gardienne des intérêts de l’hellénisme –singulièrement en Macédoine.

Les rassemblements des 21 janvier et 4 février ne constitueront-ils qu’un feu de paille ? Ou bien la résurgence de la question macédonienne peut-elle servir de catalyseur, sur le terrain national, à une réaction en chaîne qui n’a pu se produire sur le terrain social ? Va-t-elle déboucher sur une redistribution des cartes politiques ? Il est trop tôt pour se prononcer, mais lorsqu’une situation est aussi bloquée et délétère que celle qu’ont créée en Grèce les politiques euro-allemandes, c’est souvent par des voies et sur un terrain inattendus que se produisent les bouleversements.

[1] Notamment celui de Verghina, installé à l’intérieur du tumulus de la nécropole des rois de Macédoine, où est exposé le trésor funéraire de Philippe II, père d’Alexandre le Grand.

[2] Former Yougoslav Republic of Macedonia (FYROM) en anglais.

[3] Internationale communiste, ou IIIe Internationale.

[4] Conversation de Staline avec le Premier ministre yougoslave Milovan Đilas en janvier 1948 : « Nous ne nous intéressons pas à l’Albanie. Nous sommes d’accord pour que la Yougoslavie avale l’Albanie[4] », in Milovan Djilas, Conversations avec Staline, Gallimard, Paris, 1962, p. 157.

[5] UÇKM, Ushtria Çlirimtare Kombëtare e Maqedonise, Armée de libération nationale de Macédoine, émanation du courant le plus extrémiste de l’UÇK, Ushtria Çlirimtare e Kosovës, Armée de libération du Kosovo.

[6] L’autocéphalie est le droit pour une Église orthodoxe d’être « sa propre tête », c’est-à-dire de se gouverner elle-même, nonobstant la primauté d’honneur du siège patriarcal de Constantinople.

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