Médias et pouvoir : La juppéisation En Marche

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©Remi Jouan

La grande mobilisation autour de la grève du 5 décembre a été l’occasion d’une période de grâce relative dans le paysage audiovisuel français : les représentants médiatiques des classes supérieures hésitent face à l’ampleur du mouvement social, face au « spectre de 1995 », et traduisent à leur tour dans leurs argumentaires décousus, les atermoiements du gouvernement au sujet de ce mauvais pas de mi-mandat que constitue pour lui cette réforme totale du système de retraite français. Une petite musique s’installe de façon lancinante : et si le gouvernement d’Édouard Philippe, « à moitié droit dans ses bottes », était en voie de juppéisation ?


La force de la mobilisation accompagnant le mouvement de grève initié le 5 décembre s’identifie à plusieurs aspects : nombre de participants aux manifestations (800 000 et 225 000 sur l’ensemble du pays selon les sources officielles du Ministère de l’Intérieur; 1,5 million et 880 000 selon la CGT pour le 5 décembre et le 10 décembre respectivement) ; ancrage territorial ample (mobilisations très fortes aussi bien dans les grands centres urbains que dans les villes moyennes et petites) ; la transversalité des professions et classes sociales concernées (cheminots, pompiers, enseignants, étudiants en passant par les avocats, les cadres et les professions libérales). Mais l’un des autres faits marquant la réussite actuelle de cette grève, c’est le spectacle saisissant que nous offre la combinaison entre les reculades successives des membres du gouvernement sur plusieurs points de la réforme, et la déconfiture des arguments libéraux sur les plateaux télés, face à la coalescence des mécontentements. Essayons d’analyser les raisons de cette crise de la parole néolibérale, gouvernementale, et médiatique.

Petite remise en contexte, tout d’abord, au cours de l’après-midi, les chaînes d’information en continu diffusant le live de la mobilisation se sont focalisées quasi-exclusivement sur les images des cortèges parisiens (BFM TV, CNEWS), lesquels semblaient pris dans les mailles d’une tactique de guerre de l’image employée précédemment par le dispositif politico-médiatique libéral. Le 1er mai dernier en effet, le cortège syndical s’était vu bloqué en milieu de parcours, au niveau du boulevard de l’Hôpital, obligeant les manifestants à reculer en créant des mouvements de foules, au motif de la difficulté d’assurer le maintien de l’ordre face aux casseurs en tête de la marche, alors que les services d’ordre de la CGT dénonçaient, le soir même, une technique violente de provocation à l’émeute de la part du gouvernement. L’épisode médiatique suivant cette journée fut mémorable : la scène choquante des manifestants cherchant à se réfugier dans les locaux de la Salpêtrière, et l’imbroglio du gouvernement et des principales chaînes d’information, pendant 48h sur le thème casseurs/pas casseurs ?

source : Twitter BFMTV

Face à la mauvaise foi gouvernementale, et aux mises en garde des services d’ordre des cortèges syndicaux, frappés par la police, on était déjà en droit de s’interroger sur l’existence d’une stratégie de l’image élaborée consciemment ou non par la préfecture, qui consiste à empêcher le déroulé traditionnel des images d’un cortège défilant normalement et d’un simple cortège de tête émaillé de violences. L’empreinte télévisuelle du mouvement devient alors exclusivement violente, des scènes de désordre, de confusion, réparties sur l’ensemble du cortège, oblitérant toute image ne serait-ce que neutre du déroulé normal d’une manifestation sociale. La bataille de l’opinion semblait ainsi en partie gagnée pour le gouvernement et les médias néolibéraux, du fait de la confusion perçue par les téléspectateurs, effet compensé en partie par la piteuse communication de Castaner sur les «violents» intrus de la Salpêtrière.

Malgré la teneur sensationnaliste de leurs lives de la mobilisation parisienne, ces chaînes ne sont pas parvenues cette fois à oblitérer la légitimité du mouvement national de grève, car la profondeur de l’encrage territorial plaidait trop fort, trop bruyamment pour l’interprétation inverse : le corps social français dans sa variété et dans sa profondeur rejette la réforme par points du système de retraite.

Le 5 décembre dernier, tout semblait parti pour nous offrir les mêmes images et les mêmes commentaires sur les violences ainsi que France 24, BFM et CNEWS nous l’indiquaient déjà dans leur couverture du départ de la manifestation. Malgré la teneur sensationnaliste de leurs lives de la mobilisation parisienne, ces chaînes ne sont pas parvenues cette fois à oblitérer la légitimité du mouvement national de grève, car la profondeur de l’encrage territorial plaidait trop fort, trop bruyamment pour l’interprétation inverse : le corps social français dans sa variété et dans sa profondeur rejette la réforme par points du système de retraite, et le mouvement, par son ampleur ne peut être réduit à des revendications corporatistes. D’autre part, l’aggravation constante de la politique répressive a cristallisé un certain nombre de réserves dans la presse traditionnelle depuis la mort de Steve Maia Caniço cet été. L’une des manifestations principales de ces réserves quant à la politique répressive est la reconnaissance par le principal quotidien de presse nationale Le Monde, de l’emploi délibéré de la violence dans la doctrine de maintien de l’ordre actuel.

 La stratégie de défense de la réforme se repositionne : le gouvernement tente de mettre un coin entre les syndicats et les gilets jaunes en saluant leur capacité d’organisation et de contrôle des débordements, les commentateurs reprenant en cadence cette rhétorique en insistant  sur le lien entre manifestation gilets jaunes et violences, puis entre manifestation sociales tout court et violences.

 La stratégie de défense de la réforme se repositionne : le gouvernement tente de mettre un coin entre les syndicats et les gilets jaunes en saluant leur capacité d’organisation et de contrôle des débordements, les commentateurs reprenant en cadence cette rhétorique en insistant sur le lien entre manifestation gilets jaunes et violences, puis entre manifestations sociales tout court et violences (par opposition aux manifestations écologistes et féministes). Dans un deuxième temps, la tactique se déploie sur le thème de la dissociation entre manifestants corporatistes défendant les régimes spéciaux, et manifestants perdants apparents de la réforme.

Les enseignants sont alors segmentés des autres professions mobilisées et leurs inquiétudes légitimées, ce qui permet aux éditorialistes de soutenir la parole gouvernementale en relayant les concessions salariales importantes annoncées par Blanquer avant même le début de la mobilisation. Puis vient le tour des agriculteurs, dont on rappelle que, raisonnables, adossés à la parole de la FNSEA, et donc pas dans les rues ce 5 décembre, ils bénéficieront (comme les artisans) de leur intégration dans le régime général de cotisation, et de fait profiteront d’un minimum retraite de 1000 euros. Sauf qu’il s’agit en réalité d’un minimum contributif, c’est-à-dire un minimum pour un départ à taux plein, à 40 annuités cotisées. Donc tout sauf un minimum effectif, hors durée de cotisation. Il n’y a donc aucune garantie d’un minimum retraite à 1000 euros pour ces professions en cas de carrières hachées justement, et en-dessous des seuils complets de cotisation.

Une autre composante de la mécanique argumentaire néolibérale, partagée cette fois entre la rhétorique LaRem et les éléments de pensée et de langage propres aux éditorialistes réformistes, tient à la défense de “l’écoute” du gouvernement, au découplage entre réforme systémique et réforme paramétrique pour rallier la CFDT, et insister sur la clause du grand-père pour les régimes spéciaux.

« Pas de brutalité » nous dit Édouard Philippe, abandonnant ainsi la rhétorique de l’universalité initialement adoptée. La retraite à points, qui, sans augmenter tout de suite l’âge de départ, va fonctionner par phases (y compris et surtout en ce qui concerne les augmentations de salaires compensatoires des enseignants plafonnées à 510 millions d’euros en l’état), voilà la solution ! La preuve : on s’attendait de façon imminente à ce que Laurent Berger, représentant du premier syndicat de France, en retrait des négociations, bien qu’il n’ait pas appelé à manifester, rallie le camp du soutien à la réforme en cas de report des négociations sur l’âge pivot à 64 ans… Pas de pot, la stratégie de passage en force d’Edouard Philippe vient fracasser cet espoir.

Rappelons ici que le soutien des cheminots à la grève de 1995 ne s’est pas arrêté une fois obtenues les principales revendications, en soutien au reste des professions concernées.

Dernière chance pour le camp pro-réforme : jouer sur l’immonde tentative de division inter-générationnelle, baptisée « clause du grand-père ». Cette idée témoignant d’un mépris pour l’argumentaire initial sur la pseudo-égalité du système, et d’un mépris pour les français ramenés à un bloc de bœufs égoïstes uniquement consacrés à leur jouissance immédiate, et incapables de se projeter en soutien aux générations futures. Rappelons ici que le soutien des cheminots à la grève de 1995 ne s’est pas arrêté une fois les principales revendications obtenues mais s’est maintenu dans la durée, en soutien au reste des professions concernées.

Pour résumer, le camp politico-médiatique libéral attendait donc que ceux qui sont déjà partisans du principe de la réforme systémique par points, et qui ne se sont pas mobilisés jusqu’à présent (exception faite des routiers), c’est-à-dire les cadres du secteur privé, et la partie aisée du secteur public, et les économistes socio-libéraux (Jean Pisani Ferry, Philippe Aghion) réaffirment un soutien de plus en plus incertain au gouvernement. Cet état de fait illustre la parfaite déconfiture du camp libéral, et donne à voir la profondeur du rapport de force engagé contre le gouvernement par les syndicats et que même l’éditorialiste des Echos semble reconnaître avec une pointe d’admiration dans la voix :

Et de fait, ce discours implicite, pernicieux, qui naturalise, impose la réforme structurelle par points (au nom d’une universalité dont le gouvernement s’est précisément séparée) aboutit par exemple à l’invitation de Daniel Cohen sur LCI le soir du 5 décembre. Présenté par David Pujadas comme « un des économistes les plus respectés au monde » (sic), et bien que critique du gouvernement en apparence, il sert dans le dispositif politico-médiatique libéral à naturaliser la légitimité du système par points jugé structurellement plus adapté à la correction des inégalités de traitement face aux carrières hachées. Ces fameuses carrières hachées, dont tous ces commentateurs semblent entériner l’existence plutôt que de se soucier de les considérer comme symptômes de la flexibilisation du droit du travail. Pas de réforme paramétrique immédiate donc, nous disent les libéraux, mais une nécessaire réforme systémique, plus juste car détruisant les régimes spéciaux liés à la pénibilité, et surtout plus juste car plus individualiste, comme nous le rappelle ce plombier militant macronien.

Avant même le 5 et le 10 décembre, la racine du mal était identifiée : les hésitations gouvernementales, les discussions depuis 18 mois et toujours pas de projet de loi, en un mot : le manque d’efficacité crée de l’angoisse. Un argument qui infantilise une fois de plus la population, renvoyée métaphoriquement à un enfant attendant sa punition, et que l’angoisse de la claque inquiète plus que la douleur physique en elle-même. Plus à droite (si c’est encore possible…), et depuis plusieurs semaines, un créneau de démarcation a été tout trouvé : la réforme par points est malsaine car visant le développement des fonds de pensions, complexe et inégalitaire (rejoignant la critique de gauche), mais en revanche, c’est à la réforme paramétrique que le gouvernement doit s’atteler sachant que le COR donne pour objectif immédiat de rétablissement des équilibres du système actuel une demi-année de travail en plus pour stabiliser les comptes sociaux à échéance 2025.

À droite donc, on critique le gouvernement pour son aveuglement idéologique et son impréparation, tout en soutenant la nécessité d’allonger la durée de cotisation. À aucun moment l’idée d’équilibrer le système par la hausse des cotisations via la hausse des salaires (des fonctionnaires directement, du secteur privé par l’investissement public dans les secteurs industriels et technologiques de pointe) n’est discutée, car renvoyée aux marécages d’un keynésianisme de mauvaise augure pour une croissance et un monde de l’entreprise pour lequel l’investissement est exclusivement corrélé aux seuls indicateurs actionnariaux.

À ces erreurs politiques, idéologiques, de confiance aveugle dans « le retour des investisseurs » qu’espère le gouvernement via cette privatisation progressive des ressources du système de retraite actuel (300 milliards d’euros environ) s’ajoute la naïveté budgétaire et l’inefficacité de la baisse des cotisations, qui orientent les entreprises vers la concurrence par les prix, via la baisse de la masse salariale, alors que la France n’a pas les moyens de lutter sur les prix, et doit se positionner par l’investissement de masse, dans les transitions technologiques nécessaires à l’industrie écologique du futur.

Au contraire, garantir pérennité du contrat de travail et du système de retraite, c’est offrir une possibilité au système productif français, via la stabilisation de la consommation intérieure, de se projeter sur la compétitivité hors-prix, l’investissement dans l’innovation technologique et les processus de production de pointe face aux Chinois et aux Américains positionnés sur les technologies de la communication et insuffisamment (même en Chine) sur la transition énergétique et industrielle nécessaire pour répondre au réchauffement climatique.

Les journalistes de télévision semblent ainsi pris en étau entre la droite LR et LREM, ne sachant à quel saint se vouer. Reprenant tout d’abord en cadence la proposition de service minimum dans les transports de Bruno Retaillau pour commencer (nouvelle occasion de remettre en cause la légitimité du droit de grève inscrit dans la constitution en renvoyant abusivement cette liberté dos à dos avec la liberté de circulation). Puis voyant la forte mobilisation, ils se rabattent sur la critique apparente des hésitations gouvernementales, tout en soutenant la stratégie gouvernementale de division corporatiste de la mobilisation comme si les Français ne se mobilisaient qu’au nom de leur égoïsme individuel et que la réforme systémique à points était hors des revendications…

L’ultime pièce du mécanisme de défense de l’argumentaire réformiste se trouve dans cette assertion répétée à longueur de plateaux ou d’interviews – en particulier face à un syndicaliste ou un opposant politique à la réforme : « le retrait de cette réforme signerait la fin du mandat de Macron ». Ce dernier étant tout entier légitimé non par la force des urnes, mais en définitive par sa capacité à réformer, c’est-à-dire détruire le programme du CNR, le modèle de la République sociale française. Demander le retrait de la réforme selon ce cadre éditorial, c’est donc formuler une demande irréaliste, et en définitive politique et non syndicale, puisqu’il s’agirait de « faire tomber Macron » au lieu de défendre les salariés, considérés comme intrinsèquement individualistes et consuméristes.

Le « parti pris » d’Arlette Chabot sur LCI lors de l’émission 24h Pujadas, le 5 décembre nous a paru particulièrement représentatif de ce cynisme réformiste propre aux élites de la télévision, convaincues encore des lois néolibérales thatchériennes, et convaincues de la mauvaise foi démagogique de toutes les forces politiques de transformation sociale dans ce pays, puisque un extrait vidéo de François Hollande, manifestant en 1995 contre la réforme des retraites, alors qu’il initiera la réforme Touraine sous sa propre mandature, est cité en modèle de cette « nécessaire » trahison libérale qui colle à la gauche depuis Mitterand.

On en appelle encore au « cercle de la raison » en 2019, alors qu’il faudrait peut-être en appeler à la Cour des comptes, pour établir un rapport sur la prévention des conflits d’intérêts au sujet du système des retraites. Jean-Paul Delevoye, fragilisé par un conflit d’intérêt non-déclaré avait en effet allumé une torche de plus à côté du baril de poudre du 10 décembre, et participé à éloigner le ralliement tant attendu de la CFDT (définitivement enterré depuis le 11 décembre et l’annonce du maintien de l’âge d’équilibre à 64 ans par Edouard Philippe). Le gouvernement lui-même voit sa crédibilité renforcée après les révélations de Mediapart sur les conseils directs prodigués par Black Rock à l’exécutif au sujet de la réforme des retraites. Rappelons au passage que ce fond d’investissement, le plus puissant au monde, lorgne depuis un moment déjà sur les systèmes sociaux européens comme l’indique cet autre article de Mediapart de mai 2019.

Ces derniers participent même à la pédagogie du gouvernement quand ils nous indiquent directement sur leur site, que la loi Pacte anticipait la réforme par points, en défiscalisant les cotisations aux systèmes de retraites complémentaires. Ce qui constitue en soi un rapt fiscal de la majorité des citoyens, étant donné que ceux qui ne cotiseront pas à un système de complémentaire retraite privée, la majorité du peuple, sera donc contraint de financer ce système indirectement du fait des défiscalisations accordées par la majorité LREM. Les Macron Leaks contenaient eux-mêmes dans un échange de mail entre techniciens de la campagne sur le sujet des retraites, qu’il fallait impérativement éviter que des contradicteurs ne se penchent sur ce sujet des défiscalisations des produits de complémentaire retraite ou assurance vie.

Aujourd’hui, la juppéisation du gouvernement est en marche, le Premier Ministre « droit dans ses bottes », paraît vouloir tenter l’épreuve de force en se mettant à dos y compris les syndicats réformistes pour le 17 décembre. Cependant, avec un soutien érodé de la part des médias traditionnels qui plaidaient depuis plusieurs semaines pour le découplage de la réforme systémique et de la réforme paramétrique (condition du ralliement total de la CFDT comme le rappelait Jean-Michel Apathie sur LCI), voire pour certains le retrait de la réforme par points et la seule adoption de mesures paramétriques.

Difficile de croire que le gouvernement dispose de marges de manœuvre politique suffisantes pour enrayer sa descente aux enfers avant les municipales. Et nous n’allons pas contredire Jacques Attali, pour une fois, quand il expose que le gouvernement aurait dû faire passer cette réforme dès le départ, avec la destruction du Code du Travail, quand les Français dormaient encore.

« Il faut remettre le citoyen au cœur des décisions » – Entretien avec Édouard Martin, député européen sortant

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Edouard Martin / Wikimedia commons

Édouard Martin fait partie des trois députés européens ayant rejoint Génération-s au cours de leur mandature. Mais si comme ses collègues il n’est pas reconduit et quitte bientôt le Parlement européen, ce n’est pas une conséquence du score décevant de son parti aux élections européennes (3,27%). Le syndicaliste de Florange, qui avait accepté de mener la liste du Parti Socialiste en 2014 à condition de ne pas devoir prendre sa carte, avait promis qu’il ne se représenterait pas. Retour sur le mandat du métallo devenu parlementaire. Entretien réalisé par Thomas Grimonprez.


LVSL – Vous avez toujours clamé votre engagement européen, c’est d’ailleurs la question européenne qui vous avait poussée à soutenir Benoît Hamon et non Arnaud Montebourg à la primaire du Parti socialiste en 2017. Qu’est-ce que vous répondez à ceux qui à gauche, ou plus largement au sein des forces progressistes, considèrent que dans les traités point de salut et que la priorité doit être une sortie de l’Union européenne ?

Édouard Martin – C’est jeter le bébé avec l’eau du bain. Si j’avais une baguette magique et que je pouvais faire un traité européen sur mesure, en fonction de ce que je pense, je n’hésiterais pas à le faire. Avec les traités actuels on peut déjà faire beaucoup de choses. Si on exerçait le pouvoir réel qu’a le Parlement européen depuis le traité de Lisbonne, puisque vous savez qu’on est co-législateur et que plus grand-chose ne se décide sans nous, on peut déjà améliorer l’existant. Pas un accord commercial ne peut être appliqué s’il n’est pas au préalable voté par le Parlement européen. Je prends l’exemple de la directive sur les travailleurs détachés. Si on a réussi à l’améliorer, même si on n’a pas obtenu tout ce qu’on voulait, c’est parce que le Parlement européen a travaillé d’arrache-pied. On n’a pas réussi à faire la même chose sur l’harmonisation des systèmes de sécurité sociale européens, pas parce que la Commission ou le Conseil nous en aurait empêché, mais parce qu’une majorité parlementaire n’a pas voulu cette harmonisation. On voit bien qu’il y a une responsabilité du Parlement, des députés et, si l’Europe est trop libérale ou trop conservatrice ce n’est pas à cause des traités mais à cause de ceux que l’on envoie siéger là-bas. La majorité est libérale et conservatrice, mais personne n’a pris le pouvoir par les armes.

« Si l’Europe est trop libérale ou trop conservatrice ce n’est pas à cause des traités mais à cause de ceux que l’on envoie siéger à Strasbourg et Bruxelles »

C’est donc aux citoyens de décider de l’Europe qu’ils veulent. A travers les traités existants on peut faire du bon boulot et on peut effectivement travailler à moyen et long terme pour améliorer le quotidien des citoyens. Mais il faut aller avec la volonté de le faire. C’est tellement facile de se cacher à chaque fois derrière les traités. Bien sûr qu’ils méritent d’être réécrits, d’être plus axés et centrés sur le citoyen et non pas sur le marché. Mais dire « Les traités ne me conviennent pas, il faut sortir de l’Union européenne », pour moi c’est tromper les citoyens. Qui peut dire aujourd’hui qu’on peut vivre mieux sans l’Europe ? Regardez ce qu’il se passe avec le Royaume-Uni : il y a trois ans ils votaient le référendum pour nous quitter et ils sont toujours là. Ils sont en train de voir au plus près du terrain que les effets négatifs sont plus forts que les effets positifs qu’ils escomptaient.

LVSL – L’autre groupe, beaucoup plus important aujourd’hui, qui prospère sur la critique de l’Union européenne c’est la nébuleuse nationaliste allant d’Orban à Le Pen en passant par Salvini. Mais leur critique de l’Union européenne est souvent très ambiguë. Comment les mettre face à leurs contradictions ?

EM – Regardons de plus près ce qui se passe en Hongrie. Orban qui gagne élection après élection en faisant de l’anti-européanisme son cheval de bataille pour les élections nationales. Et à chaque fois il est réélu entre autre grâce à ça. Finalement que se passe-t-il en Hongrie ? Les premières victimes du système d’Orban ne sont pas les Italiens, les Allemands ou les Belges. Ce sont les Hongrois eux-mêmes. A quoi s’est-il attaqué en arrivant au pouvoir ? Il s’est attaqué aux droits des femmes, au droit à l’avortement, au droit à disposer de son corps. Il s’est attaqué à la liberté de la presse, à l’indépendance de la justice. Là maintenant il fait voter une loi qui permet aux entreprises d’exiger des travailleurs qu’ils fassent voter quatre-cent heures supplémentaires par an payables dans trois ans. Qui sont les victimes du nationalisme ? Ce sont les peuples eux-mêmes. Et c’est là où l’on voit, nous autres Français, ou tout autre pays européen où les partis nationalistes ont le vent en poupe, qu’il faudrait regarder du côté de la Pologne et du côté de la Hongrie et voir que les premières victimes des nationalismes sont les peuples qui les soutiennent.

« L’Europe c’est la liberté de la presse, c’est l’indépendance de la justice, la liberté des citoyens, la protection des minorités quelle qu’elles soient. Ça par contre c’est inscrit dans les traités. »

Et de ça l’Europe nous protège. Ou en tout cas est sensée nous protéger de tout ça. Parce que l’Europe c’est la liberté de la presse, c’est l’indépendance de la justice, la liberté des citoyens, la protection des minorités quelle qu’elles soient. Ça par contre c’est inscrit dans les traités. Alors bien sûr l’extrême droite anti-européenne surfe sur cette vague populiste. Elle cherche à manipuler les citoyens, soit parce qu’ils ne sont pas assez éclairés, soit parce qu’ils veulent sanctionner la classe politique traditionnelle et se laissent séduire par ce discours-là. Cela peut effectivement sonner le glas de l’Europe. Et ça je me refuse d’y croire parce que, quels que soient les errements de l’Europe, quels que soient ses défauts, le projet européen reste pour moi le plus beau projet qu’on ait pu inventer.

LVSL – Justement, au-delà des Hongrois et des Polonais, les autres grandes victimes de ces nationalistes, ce sont les populations exilées. On a vu certains partis de gauche se détourner de cette question migratoire, prétendre que la solution résidait dans un tarissement de l’immigration par l’aide au développement, ou même – comme le parti social-démocrate danois – adopter le discours des nationalistes. Que vous inspire ces positions et la violence de la campagne européenne sur cette question, en particulier en France (qu’on pense aux propos de Jordan Bardella comme à ceux de Nathalie Loiseau) ?

EM – C’est pitoyable ! Cette espèce de surenchère à qui va être le plus à droite, ça me donne envie de vomir. En réalité, ces personnes qui quittent leur pays, je n’en connais aucun qui le quitte par plaisir. Parce que c’est toujours une déchirure, c’est toujours une souffrance de devoir quitter les siens, de devoir quitter son pays. Lorsqu’il s’agit des réfugiés, et notamment des réfugiés syriens, ils fuient quoi et qui ? Ils fuient un dictateur. Et qui vend des armes à ce dictateur ? En réalité, nous l’Europe nous sommes les principaux vendeurs d’armes dans le monde après les États-Unis, ça nous rapporte 76 milliards d’euros chaque année. La vente d’armes fait vivre plus d’un million de travailleurs au niveau européen. Et à qui vont-ils les vendre ? A n’importe quel salopard qui met l’argent sur la table. Regardez la France qui vend des armes à l’Arabie Saoudite et qui les utilise contre la population civile yéménite. Et ensuite on se plaindrait que ces pauvres diables viennent se réfugier chez nous ?

« Demain, car j’ose espérer que ces pays retrouveront la paix, vous ne croyez pas qu’ils se souviendront du fait qu’on leur a tourné le dos quand ils étaient en pleine souffrance ? »

Deuxièmement, qui sont ces personnes qui viennent se réfugier chez-nous ? C’est plutôt la haute société et la société moyenne. Les plus pauvres n’ont pas les moyens de se payer la traversée de la Méditerranée. Ce sont les citoyens les plus qualifiés, les plus diplômés, qui viennent se réfugier chez-nous. J’ai rencontré quelques réfugiés syriens, qui avaient une formation de médecin ou d’avocat. Ils me disaient : « Mais nous on n’a pas vocation à rester en France, ce qu’on souhaite une fois la paix retrouvée en Syrie c’est repartir chez-nous pour refaire le pays ».

On tourne le dos à ces gens là. Et demain, car j’ose espérer que ces pays retrouveront la paix et que l’Europe y jouera un rôle, et qu’on voudra négocier des partenariats avec ces pays-là, vous ne croyez pas qu’ils se souviendront du fait qu’on leur a tourné le dos quand ils étaient en pleine souffrance ? Je suis atterré que la Méditerranée soit devenue le plus grand cimetière du monde. C’est impensable. C’est pourtant écrit dans les traités européens : « Nous devons assistance et asile à toute personne fuyant un pays pour des raisons de harcèlement, de violence, de guerre, etc. ».

On ne respecte pas nos propres traités et ça n’est pas la faute de l’Europe mais celle des États. Mme Loiseau et M. Bardella jouent à qui va le mieux protéger la France. A croire qu’il y a une horde de millions de migrants qui sont en train de se promener dans les rues françaises. C’est d’une sauvagerie et d’une violence inouïe. Et je le répète : l’Europe ça doit être l’Europe des libertés et de la libre circulation. Or bien souvent la cause de la migration ce sont les politiques européennes. Il y a trois ans on vote un texte au Parlement pour protéger les multinationales qui ramènent du minerai, ce qu’on appelle les minerais rares, qui sont présents à foison dans le sol de la République démocratique du Congo. Et ces mêmes multinationales qui paient des bandes armées pour semer la barbarie on ne leur demande même pas de comptes. Elles rapatrient ces minerais, ce qu’on appelle des « minerais de sang », qui profitent à notre économie, c’est grâce à ça qu’on a des téléphones portables, des ordinateurs, des écrans plats. Donc ces crimes là profitent à notre confort. Et dans le même temps on devrait dire à ces gens là : « Vous comprenez on ne peut pas vous accueillir chez nous ». En quoi les traités sont responsables de ça ? Ceux qui dénoncent les traités, qu’ils nous citent une seule ligne d’un traité disant qu’on ne doit pas accueillir ces gens là.

Avant de changer les traités commençons par faire respecter ceux qui existent. Je ne dis pas que ça serait le nec plus ultra demain mais les choses pourraient s’améliorer très sensiblement.

LVSL – Vous avez notamment milité au Parlement européen pour une réindustrialisation de l’Europe et une industrie qui atteindrait 20% du PIB européen. Pourquoi est-ce important sur le plan social et environnemental ? Comment on y arrive ?

EM – Si on regarde les pays qui ont le mieux résisté à la crise, on se rend compte que ce sont les pays les plus industrialisés. Et pour qu’une industrie puisse se pérenniser et puisse se maintenir dans de bonnes conditions et soutenir la concurrence internationale, il faut parfois aussi des aides publiques. Rien n’interdit dans les traités qu’une aide publique vienne soutenir une industrie que nous estimerions stratégique. Si on regarde l’Allemagne, nombreux sont les vendeurs qui sont actionnaires dans une industrie, ce que la France ne fait pas. Ou quand elle le fait, comme pour Aéroport de Paris, elle cherche à la vendre.

Pourquoi je veux défendre la place de l’industrie ? Eh bien parce que moi qui vient d’une terre largement désindustrialisée, je mesure l’impact quand une industrie disparaît. Vous savez une industrie c’est pas seulement un lieu où on produit un bien de consommation. C’est beaucoup plus que ça. Une industrie, lorsqu’elle est implantée dans un territoire, ça crée de la richesse et pas uniquement pour les actionnaires, ça attire du monde, il y a des emplois, donc il y a des commerces, des écoles, des routes, des hôpitaux, des crèches, des parcs. Ça crée le vivre-ensemble et quand une industrie disparaît c’est tout ça qui disparaît. Et on assiste à la paupérisation de la population.

« Vous savez une industrie c’est pas seulement un lieu où on produit un bien de consommation. C’est beaucoup plus que ça. Une industrie, lorsqu’elle est implantée dans un territoire, ça crée de la richesse et pas uniquement pour les actionnaires. Ça crée le vivre-ensemble. »

Sur le plan environnemental, même si on doit s’améliorer encore très largement puisque la technologie nous le permet, l’industrie européenne reste l’industrie la moins émettrice de gaz à effet de serre. Particulièrement en comparaison d’autres pays comme la Chine ou les États-Unis. La question qui se pose c’est si cette industrie là ferme, puisque la production reste constante et même en accroissement dans certains secteurs, ça veut dire que ces productions sont délocalisées dans d’autres parties du monde avec des critères environnementaux, fiscaux et sociaux beaucoup plus permissifs. D’où l’intérêt aussi de garder ces industries là, voire une industrie complètement décarbonée. C’est d’ailleurs l’objectif que s’est fixée la Commission européenne que d’arriver en 2050 à une industrie complètement décarbonée. On a un peu moins de quarante ans pour le faire et on peut le faire parce qu’on a l’argent qui peut permettre cette transition et aujourd’hui dans beaucoup de secteurs on peut avoir une industrie sans produire de gaz à effet de serre. Mais pour ça il faut qu’il y ait des choix politiques, il faut qu’il y ait de l’investissement et si vous demandez à un patron si il préfère injecter de l’argent dans la poche de ses actionnaires ou dans de l’investissement il va vous répondre qu’il préfère rémunérer l’actionnaire. Donc c’est à nous de dire : « La priorité c’est l’investissement parce que si vous n’investissez pas aujourd’hui le prix de votre pollution vous reviendra à beaucoup plus cher et vous devrez payer ce prix ». L’idée c’est d’arriver au pollueur-payeur.

Voilà ce qui manque encore dans l’idée européenne. Là-dessus on est tous plus ou moins d’accord. Là où il y a des divergences c’est sur le rythme des législations. Les principaux blocages ne sont que politiques : les Allemands qui défendent leurs intérêts nationaux ou Emmanuel Macron qui ne veut pas pénaliser les entreprises alors qu’il était prompt à mettre une taxe carbone sur le prix de l’essence qui impacte l’ensemble des citoyens.

Alors bien sûr il faut protéger l’environnement mais avant de taxer le citoyen lambda il faut d’abord que la pollution soit payée par les gros pollueurs. Et ces gros pollueurs ce ne sont pas ceux qui utilisent leur véhicule au quotidien. Ce sont les grosses industries et non seulement on ne leur met pas de taxe carbone mais en plus on leur donne des droits à polluer gratuitement. Non seulement elles ne payent pas mais on leur donne de l’argent pour qu’elles restent compétitives. Et ça, le sentiment d’injustice et d’iniquité dénoncé par les gilets jaunes, je le partage complètement.

LVSL – Êtes vous favorable dans ce domaine à ce que certains comme François Ruffin appellent le protectionnisme solidaire ?

EM – Moi ce n’est pas du protectionnisme solidaire [que je défends]. C’est ce que j’appelle le juste échange. Je vous prends l’exemple du secteur d’où je viens, la sidérurgie. Pour produire une tonne d’acier en Europe on émet deux tonnes de CO2. La même tonne d’acier produite en Chine elle émet trois tonnes de CO2. Donc aujourd’hui les Chinois vendent de l’acier sur le marché européen et ils n’ont aucune obligation vis-à-vis de l’environnement. Les trois tonnes de CO2 à eux ça ne leur coûte rien. Et on oblige les industriels européens à faire des efforts, et tant mieux, ils doivent payer cette pollution. Ce qui est anormal c’est qu’on ne demande pas que les importations ne participent pas aussi à l’effort. Et dans ce cas là il faudrait qu’il y ait un ajustement à nos frontières et tout ce qui est importé de la zone non-européenne soit soumis aux mêmes règles. Et l’équilibre va se faire par-là. Nul besoin de règles protectionnistes ou quoi que ce soit, puisque demain l’empreinte carbone du produit sera un des facteurs déterminants sur sa compétitivité, parce que les citoyens sont de plus en plus sensibles et alertés là-dessus. On aura tous intérêt à démontrer au consommateur que nous sommes les plus vertueux en la matière. Et la régulation elle va se faire le plus tranquillement du monde. Il n’y aura plus de compétition entre pays pour les coûts sociaux les plus bas, à cause d’une fiscalité la plus basse, mais grâce aux plus vertueux d’entre nous. Pour le coup l’Europe a une place majeure à jouer puisque nous avons encore cet avantage compétitif même si il se dégrade. Il ne faudrait qu’on prenne trop de retard, parce que non seulement les productions risquent de partir ce qui serait mauvais pour la planète mais aussi pour les emplois. On serait perdant sur toute la ligne.

Je rappelle quand même que 75 % de nos échanges commerciaux à nous autres Français ce sont des échanges intra-européens. Si demain on met du protectionnisme à nos frontières que croyez-vous que vont faire les autres ? Ils vont faire exactement la même chose. Regardez ce que fait Trump. Regardez comme la situation [avec la Chine] est tendue.

Donc le protectionnisme ça n’est pas la solution. La solution c’est que les politiques là où nous sommes, nous prenions nos responsabilités et que l’on mette en place les critères fiscaux, sociaux, environnementaux nécessaires. C’est la meilleur protection pour l’environnement, pour l’Europe, et pour les travailleurs.

LVSL – Votre nomination était atypique puisque vous faites partie de la poignée d’ouvriers qui ont siégé dans l’hémicycle et vous avez plusieurs fois fait part du décalage que vous ressentiez par rapport à vos collègues, souvent issus des classes supérieures et de leur déconnexion. Aujourd’hui le PCF a fait campagne sur l’entrée de Marie-Hélène Bourlard au Parlement Européen, qui aurait été d’après eux la première ouvrière à y entrer (en fait la première depuis 1979). Est-ce que pour vous une meilleure représentation du monde du travail dans les instances européennes et nationales est un enjeu prioritaire et pourquoi ?

EM – Prioritaire pour moi elle l’est. Je ne suis pas sûr qu’elle le soit pour tout le monde. J’estime qu’un parlement, qu’il soit national ou européen, devrait refléter la sociologie du ou des pays. Je ne dis pas qu’il faut éliminer les énarques, qu’il faut éliminer les CSP+, il en faut, mais il ne faut pas que ça. Il faut que la représentation nationale, ou européenne, elle soit à l’image de la société. Mais pour ça là aussi les Français ont le choix. On peut penser ce qu’on veut de Philippe Poutou, mais c’est un ouvrier, il se présente aux élections, et à chaque fois il fait un flop. J’ai l’impression que la société française souffre de schizophrénie, elle critique ses élites, mais en même temps lorsque l’un des leurs pourrait accéder à un poste de responsabilité on lui tourne le dos en ne lui faisant pas confiance.

LVSL – L’irruption du mouvement des gilets jaunes sur la scène politique vous-a t’elle surprise ? Ne pensez-vous pas que votre démarche (la montée à Paris des ouvriers de Mittal et la prise à partie violente – au moins en parole – des responsables politiques) comportait des similitudes avec celle des gilets jaunes ?

EM – Moi je vous avoue que j’ai été surpris. Je voyais bien qu’il y avait un mécontentement généralisé mais je ne pensais pas que ça éclaterait sous cette forme et avec cette ampleur. En tout cas je l’ai pas vu arriver. Et c’est parti d’un sentiment que je partage : le sentiment d’injustice. Sur l’impôt, les taxes, le niveau de vie. Comment peut-on aujourd’hui vivre quand on est retraité avec moins de 1000€ ? Des personnes isolées avec 400-600€ ? Ce sont des choses que je partage et que j’étais prêt à défendre. Là où je ne me reconnais pas dans le mouvement des gilets jaunes c’est qu’ils voulaient que personne ne parle en leur nom. J’ai été en voir sur un rond-point et j’ai discuté avec eux, avec certains ça s’est vachement bien passé, mais avec d’autres [c’était] « Tous dans le même sac, tous pourris, les politiques comme les syndicalistes tous pourris ». Et moi c’est un propos que je n’ai jamais tenu. J’ai beaucoup harcelé et tapé sur certains politiques parce que j’ai dénoncé leur attitude mais jamais dans mes propos je n’ai parlé de tous pourris parce qu’on sait où ça nous mène.

© Claude Truong-Ngoc

Quelles que soient les formes qu’aient prises les manifestations, à un moment donné, si vous voulez capitaliser sur ce que vous avez tenté et réussi à obtenir il faudra bien qu’il y ait des porte-paroles. Et les gilets jaunes n’ont jamais voulu de porte-paroles. Imaginons qu’il y ait 60 % des Français qui soutiennent l’action des gilets jaunes. Ça fait à peu près 40 millions de Français d’accord avec leurs revendications mais chacun avec sa propre vision de ces revendications, ça veut dire 40 millions de réponses. Ça ne s’appelle pas la démocratie, ça ne s’appelle pas le vivre ensemble. Vous savez dans les démocraties, il y a un temps pour le débat et il faut le prendre, il faut se confronter à nos différences. Et il y a un temps pour la décision. Et ça les gilets jaunes, malheureusement, ce que beaucoup en retiendront in fine, même si ils ont beaucoup contribué à faire avancer certaines choses intéressantes, c’est que par faute de structuration, le mouvement va mourir de sa belle mort. Alors qu’il y avait peut être moyen de faire émerger une vraie représentation démocratique qui aurait pu peser un peu plus si ils avaient cherchés à s’organiser. A trouver, sinon des chefs, du moins des porte-paroles.

LVSL – Il y a quand même un paradoxe : le mouvement des gilets jaunes a été soutenu par près de sept Français sur dix au départ et l’est encore par 45 % de la population (56 % chez les Français aux bas revenus) malgré sa radicalité alors que chez les syndicats ce sont les plus radicaux (CGT et Sud) qui sont en berne comparés aux syndicats réformistes comme la CFDT. Comment vous l’expliquez ?

EM – Comme je le disais il y a les incantations et il y a le travail concret. Moi je ne suis pas d’accord avec toute la ligne de la CFDT, loin de là, mais je connais la pratique des équipes syndicales CFDT dans ma région et dans ma boîte. Et ce qu’on essaye de faire c’est de sortir des discours et des slogans. Je vais vous prendre un exemple. Lorsqu’on rentrait dans les négociations annuelles sur les salaires, les syndicats les plus radicaux, notamment la CGT, quand on demandait 300 francs d’augmentation ils en demandaient le double. En négociation on obtenait 200. On se disait « On n’a pas obtenu 300 mais il vaut mieux un tiens… ». Et on validait l’accord avec une signature à 200 francs. La CGT ne signait jamais et nous tapait dessus en disant « Mais regardez ils se contentent de miettes ». Et cela pendant X années. Une fois j’ai fait la remarque à un représentant CGT : « On va faire le calcul, ça fait dix ans que tu demande 500 francs d’augmentation et ça fait dix ans qu’on obtient entre 200 et 300 francs d’augmentation, tu ne signes jamais, mais si tu regarde dix ans multipliés par 200 francs moi j’ai réussi à obtenir 2000 francs d’augmentation et toi tu en es encore à réclamer tes 500 francs Donc finalement tu es encore moins revendicatif que moi. » [Sinon] ça fait l’effet gilet jaune. Au début vous êtes 1000 sur le piquet de grève, après vous êtes 500, après vous êtes 200, après vous êtes cinquante. Si vous voulez capitaliser ces 200 francs il ne faut pas attendre d’être tout seul sur le piquet de grève parce que non seulement vous n’aurez pas les 200 francs mais vous aurez zéro. Parce que là le patron va voir que vous êtes en position de faiblesse et vous n’allez plus rien obtenir. Et ça je pense que c’est ce qui fait la différence. Parce que les travailleurs écoutent les discours syndicaux et ensuite ils comparent les discours et la pratique syndicale.

« Même Mélenchon l’a dit quand il est venu à Florange : vous voyez, les plus radicaux c’est pas ceux qu’on croit, c’est pas la CGT»

D’ailleurs même Mélenchon l’a dit quand il est venu à Florange : « Vous voyez, les plus radicaux c’est pas ceux qu’on croit, c’est pas la CGT ». Parce que nous pendant deux ans on était sur le piquet de grève matin, midi et soir, 365 jours par an. Ça a duré deux ans. Il y a eu un discours et il y a eu des actes. Certes les hauts-fourneaux ont fermé mais résultat des courses : zéro licenciements. Mittal au départ a dit : « Je n’investirais pas un kopeck à Florange ». On a obtenu 280 millions d’investissements pour rénover les outils qui restent et il y a encore 2200 personnes qui y travaillent. On pourra toujours nous dire qu’on pouvait mieux faire mais ceux qui vont nous reprocher de ne pas mieux faire ce sont ceux qui n’étaient pas là. Donc ceux-là n’ont qu’un droit : de se taire.

LVSL – En 2016 déjà, vous aviez pris vos distance avec la CFDT au moment du mouvement contre la loi El Khomri, critiquant vertement certains articles de ce projet de loi. De même que les ordonnances Macron parce qu’elles mettaient les travailleurs d’un même secteur en compétition. C’est la même logique finalement que celle qui amène à mettre en concurrence travailleurs européens et extra-européens.

EM – Exactement ! Et vous voyez que l’Europe n’y est pour rien. Ce qu’il faut condamner ce n’est pas l’Europe : ce sont les politiques libérales menées dans les États européens. Si tous les élus qu’on envoie au Parlement européen défendent leur compétitivité en disant « il faut être plus compétitif que nos voisins », on n’a pas fini de souffrir. En définitive la loi El Khomri qu’est-ce que c’est ? Ce sont les conséquences de ce que chaque État-membre, pays par pays, a fait voter des [lois] pour conserver une compétitivité vis-à-vis de ses voisins européens. L’Allemagne avec les lois Hartz. Le Royaume-Uni avec leur connerie de contrat zéro heures. L’Espagne avec les lois Rajoy qui ont complètement détricoté le Code du travail avec des entreprises qui peuvent faire un plan social uniquement en ayant une baisse de [leur] chiffre d’affaire pendant trois mois de suite. L’Italie a procédé du même tonneau. Et après il y a eu la loi El Khomri aggravée par les lois Pénicaud. Et une fois qu’on aura fait un tour de manège et qu’on aura attrapé le pompon qu’est-ce qu’on fait ? On refait un tour ? Et ça c’est pas l’Europe qui le dicte. Ce sont les inepties de l’idéologie libérale et des libéraux qu’on envoie au pouvoir. Macron c’est un libéral ! La bonne affaire ! Comme si c’était une surprise. Pourtant il a été élu. Bizarre, non ?

LVSL – Comment justement faire face à Emmanuel Macron et aux libéraux au niveau européen ? Celui-ci a balayé la gauche sociale-démocrate. La gauche radicale ou populiste tout autant que la gauche écologiste peinent à articuler une réponse. Quelle porte de sortie a-t-on ? Le populisme et un clivage haut-bas comme le préconise Mélenchon, une écologie qui s’affranchit du clivage droite-gauche comme le voudrait Yannick Jadot, ou au contraire réactiver ce clivage autour de nouvelles thématiques ?

EM – La gauche sociale-démocrate balayée, la lecture que j’en fais, c’est que si c’est pour voter pour une copie du libéralisme, les citoyens préfèrent voter l’original que la copie. La preuve en Espagne : les mêmes socialistes qui ont eu une politique un peu plus sociale que les autres ont gagné une élection. Donc ça veut dire que ça marche. Et malgré tout la gauche espagnole est resté unie. Malgré les divergences. Malgré Podemos. On est à combien de partis de gauche aux européennes ? Une quinzaine ? Moi je me souviens une quinzaine d’années en arrière d’un slogan qui souvent utilisé c’était « La droite française est la droite la plus idiote du monde ». Aujourd’hui c’est à nous qu’il faut l’adresser.

Bien sûr qu’on a des divergences. Un écologiste ne pensera jamais comme un Insoumis. La France insoumise ne pensera jamais à 100 % comme Hamon. Hamon ne pensera jamais à 100 % comme Brossat … Mais en même temps on a quand même des choses qui nous rassemblent ! Cette Europe-là ne peut continuer comme ça, il faut remettre les citoyens au cœur du débat. Est-ce que ça n’aurait pas donné sens de faire quelque chose en commun ? C’est clair que si chacun veut un programme taillé sur mesure pour lui il faudrait 68 millions de listes. Parce que je suis même sûr que Mélenchon ne pense pas la même chose que Manon Aubry et que Manon Aubry ne pense pas la même chose que Mélenchon. Ça fait le jeu de qui tout ça ? Des fachos et des libéraux.

« Cette diversité en quoi sera-t-elle utile aux citoyens qui votent à gauche ? Et dans cinq ans on va leur demander de revenir avec nous ? Eh bien ça explique en partie les raisons pour lesquelles notre électorat ne se déplace même plus. Et ça on va devoir en tirer des leçons. »

Avec les européennes, nous continuons à nous compter. Parce que c’est la cour de récréation tout ça : c’est à celui qui pisse le plus loin. Mais on va pas pisser loin en réalité. En réalité tout le monde aura perdu. C’est ce que je disais tout à l’heure : des discours à la pratique des choses. Cette diversité en quoi sera-t-elle utile aux citoyens qui votent à gauche ? Et dans cinq ans on va leur demander de revenir avec nous ? Eh bien ça explique en partie les raisons pour lesquelles notre électorat ne se déplace même plus. Et ça on va devoir en tirer des leçons. Et là tout d’un coup j’entends Mélenchon proposer la possibilité d’une gauche fédérée après les élections européennes. Mais pourquoi après ? C’est pas du calcul politique ? Eh bien moi en ce qui me concerne je ne fais partie d’aucun groupe. Je ne me mets que derrière un programme. La personne peut s’appeler Mélenchon, peut s’appeler Aubry, peut s’appeler Hamon, peut s’appeler Brossat, j’en ai rien à faire. Est-ce que oui ou non on peut faire un programme ? Je pense que oui mais dans ces cas-là il faut qu’on se débarrasse de toutes ces personnes qui ne rêvent que d’une chose : être le chef des perdants.

LVSL – Avec 3,3 % Génération·s disparaît du Parlement européen au sein duquel elle avait auparavant trois élus, dont vous-même. Pourquoi avez-vous continué à suivre Benoît Hamon après la présidentielle dans un contexte d’affaiblissement (relatif) des sociaux-démocrates en Europe ?

EM – Moi j’ai soutenu Hamon, pas parce qu’il avait une belle gueule mais parce que pour la première fois un parti osait aborder la question du travail, et peut-être de la disparition d’une partie du travail. Ce qui nous force à repenser nos traditions et notre modèle social. C’est à dire qu’il fallait arrêter à chaque fois de viser le plein emploi qui est de plus en plus un leurre. Alors qu’en même temps les multinationales à travers la robotisation des systèmes de production accumulent de plus en plus d’argent. A un moment donné pour continuer à garder le même niveau de droits sociaux il faut bien que quelqu’un paie.

C’est aussi qu’il serait peut-être temps de réinterroger nos façons de produire et de consommer. De dire « Il faut remettre le citoyen au cœur des décisions » et mettre en place le 49.3 citoyen. Qu’une proposition de loi déposée par les citoyens puisse être prise et débattue à l’Assemblée nationale. Voilà pourquoi je soutiens toujours Benoît Hamon. Non pas seulement lui mais aussi l’ensemble des militants et des gens de la société civile, des syndicats, des associations.

Après les cheminots, les fonctionnaires ?

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© Jeanne Menjoulet

Selon l’INSEE, la fonction publique comptait 940 000 contractuels fin 2016 sur un total de 5,7 millions d’agents. C’est ce statut que le Comité action publique 2022 incite à généraliser dans la fonction publique. Syndicalistes et personnalités politiques lancent l’alerte : il est à craindre qu’après la remise en cause du statut des cheminots, ce soit au statut des fonctionnaires que le gouvernement s’en prenne.


Mardi 15 mai, le secrétaire d’État à la Fonction Publique Olivier Dussopt et les syndicats de fonctionnaires ont ouvert un chantier de concertation. À l’AFP, le secrétaire d’État a déclaré « souhaiter faciliter le recours aux contractuels, non pas pour favoriser une multiplication des contrats courts mais pour permettre aux employeurs publics de recruter de manière plus réactive, plus rapide, plus autonome ».

Qu’est-ce qui distingue aujourd’hui un contractuel d’un fonctionnaire ? Le premier type correspond à des personnes qui ne sont pas titulaires de leur emploi. Jusqu’au décret du 29 décembre 2015, ils sont d’ailleurs qualifiés de « non-titulaires » et pas de « contractuels ». Cette définition par la négative est liée au principe qui veut que la fonction publique emploie uniquement des fonctionnaires. Pour certains syndicats de la fonction publique, la définition de ce statut correspondait à la légitimation d’une forme de précarité en introduisant de la flexibilité dans l’emploi public.

“Il n’y avait que 8% de contractuels dans les hôpitaux en 1996 contre 21,4% actuellement.”

Ils ne disposent dès lors pas de la protection à vie garantie entre autres par le statut des fonctionnaires. Les contractuels sont particulièrement présents au sein des collectivités territoriales (24,8% contre 19% pour la fonction publique d’Etat). Selon la CGT, il n’y avait que 8% de contractuels dans les hôpitaux en 1996 contre 21,4% actuellement. Autrefois présents de manière ponctuelle, la progression du recours aux contractuels reflète une mutation de l’emploi et de la philosophie de la fonction publique.

Vers une précarisation de l’emploi dans la fonction publique

La première différence entre le fonctionnaire titulaire et le contractuel est celle du recrutement. Si le fonctionnaire est recruté sur concours, le contractuel constitue une main d’œuvre pratique et fluide. L’embauche de contractuels est néanmoins encadrée, elle est uniquement pensée comme variable d’ajustement, présente ponctuellement par exemple pour un remplacement ou encore pour recruter un profil précis qui ne correspondrait à aucun fonctionnaire disponible. Dans le cas des communes de moins de 1000 habitants, le recours aux contractuels est également possible, l’enjeu étant d’assouplir et de faciliter la gestion du personnel.

Plus de 50% des agents contractuels sont équivalents de catégorie C, essentiellement des femmes (à plus de 60%) et plus jeunes que la moyenne d’emploi public. Il s’agit aussi davantage de temps partiels (38% contre 16% des fonctionnaires), donc d’un profil socialement plus précaire que ne l’est celui des fonctionnaires.

Ensuite, ce sont des contrats à durée déterminée recrutés sous contrat de droit public par un employeur public. S’ils ont les mêmes droits et exigences que les fonctionnaires, des déséquilibres existent dans les faits. Les agents contractuels n’ont pas nécessairement les mêmes congés payés que leurs homologues titulaires. De plus, les congés maladie ne sont accessibles qu’après 4 mois d’ancienneté.

“S’il n’est pas question pour les membres du gouvernement de remettre en cause le statut, l’extension du recours aux contractuels constitue un premier pas dans l’émiettement du statut des fonctionnaires”

Le Comité action publique 2022 est constitué de 34 personnalités issues du privé, du public et du monde associatif. Lancé le 13 octobre 2017, il répond à trois objectifs : améliorer la qualité du service en développant la relation de confiance entre les usages et l’administration, offrir un environnement de travail modernisé et accompagner la baisse des dépenses publiques. Si le rapport ne devrait sortir que dans les jours à venir, la rencontre entre Olivier Dussopt et les syndicats de fonctionnaires laisse entrevoir un recours accru aux contractuels. S’il n’est pas question pour les membres du gouvernement de remettre en cause le statut, l’extension du recours aux contractuels constitue bien un premier pas dans l’émiettement du statut des fonctionnaires.

Cependant, un certain nombre de professions ont déjà recours aux agents contractuels. Dans l’enseignement public, il est par exemple possible de recruter des enseignants en CDD pour une année scolaire ou moins et ce, de manière reconductible à temps plein ou temps partiel. S’il s’étend sur toute l’année, le contrat comprend également les vacances scolaires. Le salaire est inférieur à celui des titulaires. Les contractuels pallient une insuffisance d’enseignants. Les engager permet ainsi de passer outre la question du manque de professeurs en proposant des petits contrats pour « colmater ».

Dans le cas contraire, la banalisation du recours aux contractuels permettrait également à terme de proposer des contrats moins coûteux à des personnes diplômées, ce qui reviendrait du fait même de cette banalisation à remettre en cause l’emploi à vie. Enfin, dans le cas de remplacements, si un enseignant contractuel ne dispose pas d’un contrat qui s’étend sur une année scolaire, il ne dispose pas des congés payés, notamment de ceux de l’été, ce qui permet de faire facilement des économies.

Les fonctionnaires, une tradition de boucs-émissaires 

Pointer du doigt les statuts permet à l’exécutif, qu’il s’agisse du cas des cheminots comme de celui des fonctionnaires, d’obtenir une large adhésion de la part de l’opinion publique, souvent sévère vis-à-vis de ces régimes d’exceptions, parfois apparentés à des privilèges. Cette stratégie s’appuie également sur un certain nombre de stéréotypes concernant les fonctionnaires – fainéants, payés à rien faire, toujours en vacances -, et sur des discours omniprésents dans le champ politico-médiatique, présentant la réduction du nombre de fonctionnaires comme une urgence, afin de sauver l’économie du pays.

Le contexte électoral a été propice, en 2017, à la réaffirmation de ces principes. La « primaire de la droite et du centre » avait été un bon échauffement, les principaux candidats insistant de façon unanime sur la nécessité d’une réduction massive du nombre des fonctionnaires. C’est même le porteur de la proposition la plus extrême qui l’emporta, François Fillon promettant une diminution de 500 000 emplois dans la fonction publique.

Jean Tirole, dans son Économie du bien commun, affirme également qu’il est nécessaire de « limiter le nombre des fonctionnaires » car « l’État français coûte trop cher », donnant une légitimité académique à cette thèse. Du côté du Medef, Pierre Gattaz considérait dans un entretien au Figaro que la réduction des dépenses publiques était la « mère de toutes les réformes », à commencer par la réduction du nombre de fonctionnaires.

La défense des services publics passe par la défense de ce statut

Certes, la grande annonce de cette réforme concerne la possibilité accrue de recruter des contractuels, et non plus des fonctionnaires disposant du statut de la fonction publique. Mais à moyen terme, cette orientation permettra d’atteindre l’objectif caché de ce projet, et partagé par Messieurs Fillon, Tirolle ou Gattaz, à savoir la suppression drastique du nombre de fonctionnaires, les contractuels n’ayant par définition pas la même sécurité de l’emploi.

Cet horizon d’une réduction massive des effectifs remet tout simplement en question le rôle de l’État et le périmètre des services publics. Ne pouvant être réduite à de simples considérations gestionnaires, cette politique relève d’une vision de la société libérée de statuts jugés archaïques, et néfastes pour l’économie française.

Dans le même temps, on apprend, dans une note de la Direction générale de l’offre de soins (DGOS), restée secrète jusqu’à ce qu’elle soit dévoilée par la fédération FO de la Santé, que le gouvernement souhaite une diminution de 1,2 milliard d’euros de la masse salariale des hôpitaux publics, d’ici à 2020. Ce qui équivaut à la suppression de 30 000 soignants. Un exemple patent du lien entre développement du nombre de contractuels et diminution des effectifs, sachant qu’il n’y avait que 8% de contractuels dans les hôpitaux en 1996, contre 21,4% actuellement. Sans parler du manque dramatique de moyens, notamment humains, dans les hôpitaux publics.

Aussi, la direction que prend le gouvernement constitue une première brèche dans un statut régulièrement remis en cause. Ces prévisions viennent s’ajouter à un contexte social déjà tendu et s’ajouteront aux mots d’ordre des manifestations du 22 et 26 mai.

 

 Crédit photo : © Jeanne Menjoulet

Pierre Laurent : “Une marche du 5 mai réussie est une marche qui additionnerait toutes les forces”

Pierre Laurent à la fête de l’humanité de 2017. ©Ulysse Guttmann-Faure pour Le Vent Se Lève

Congrès extraordinaire en novembre prochain, grève à la SNCF, rapports avec la France Insoumise de Jean-Luc Mélenchon et Génération·s de Benoît Hamon, stratégie pour les européennes : dans cet entretien, le secrétaire national du Parti Communiste Français, Pierre Laurent, fait le bilan de l’élection présidentielle et parle de ses ambitions pour l’avenir


LVSL – Le PCF connaîtra un congrès extraordinaire en novembre 2018, deux ans après le précédent, qui avait vu votre parti faire le choix du rassemblement, avant de décider de soutenir Jean-Luc Mélenchon pour la présidentielle de 2017 lors d’une consultation des militants. Pourquoi ce nouveau congrès ?

Il y a deux raisons à ce congrès. Les élections présidentielle et législatives ont changé en profondeur le paysage politique. Emmanuel Macron est parvenu à constituer une rupture dans le processus de recomposition politique du pays ; il a donné des ailes – comme on le voit avec l’offensive quasi quotidienne contre les droits sociaux  – aux forces libérales pour tenter de redonner le pays aux forces de la finance. Et pourtant, nous sommes convaincus que si le hold-up de Macron sur l’élection présidentielle a réussi, il ne témoigne pas d’une adhésion en profondeur du pays aux thèses libérales. Il y a donc bien, à la sortie de ces élections, une situation qui nous interroge. Pourquoi, alors qu’il y a tant de forces sociales, populaires, attachées à une issue progressiste à la crise sociale et politique du pays, ces forces ont été une nouvelle fois mises en échec et écartées du second tour présidentiel ? Nous pensons donc que la contre-offensive de ces forces doit être organisée.

“Emmanuel Macron a donné des ailes aux forces libérales pour tenter de redonner le pays aux forces de la finance. Et pourtant, nous sommes convaincus que si le hold-up de Macron sur l’élection présidentielle a réussi, il ne témoigne pas d’une adhésion en profondeur du pays aux thèses libérales.”

La deuxième raison, c’est que le Parti Communiste a besoin d’une relance politique de son projet ; il a besoin de faire un bilan critique des initiatives politiques qu’il a prises. Nous avons cherché, depuis la création du Front de Gauche en 2009, à ouvrir une perspective positive et renouvelée à gauche après la dérive que nous sentions inéluctable du Parti Socialiste vers les thèses sociales-libérales. Cette stratégie a marqué des points, mais elle a été traversée par des divisions et par l’impossibilité d’offrir une perspective gagnante majoritaire. Le PCF, qui a soutenu Jean-Luc Mélenchon, a subi aux élections législatives un recul important, même si nous avons conservé un groupe parlementaire à l’Assemblée nationale et au Sénat. Pour toutes ces raisons, nous pensons nécessaire d’effectuer une revue d’ensemble de notre stratégie, de notre bilan, de l’analyse de la situation française, européenne, mondiale qui est la nôtre, et de conduire des changements importants dont nous parlons depuis plusieurs années, et que nous devons aujourd’hui pousser beaucoup plus loin pour répondre à ces nouveaux défis politiques. Je souhaite que ce congrès ne soit pas seulement un congrès de bilan, mais un congrès d’initiatives politiques nouvelles pour les transformations du Parti Communiste, pour la relance de son projet politique, et pour de nouvelles innovations stratégiques qui répondent à la situation actuelle.

LVSL – Quelles sont les priorités de votre congrès ? Dans quel sens votre organisation doit-elle se réformer ?

Il y a trois grandes questions qui sont discutées. Premièrement, l’actualité de notre combat communiste. Nous pensons que la crise de civilisation dans laquelle est désormais entré le système capitaliste mondialisé le conduira à être incapable de faire face aux grands défis du monde contemporain au XXIème siècle. Il ne saura plus relever le défi des inégalités sociales dans notre pays et dans le monde, et non seulement il ne le relèvera pas, mais la poursuite des logiques capitalistes mondialisées actuelles, sous domination de la finance, va accroître ces inégalités, avec des déstabilisations croissantes, politiques et démocratiques.

Deuxièmement, ce système ne sera pas capable de répondre aux grands défis écologiques de notre période, ni à la lutte contre le réchauffement climatique, ni à une vision plus solidaire et plus respectueuse des biens communs de l’humanité, absolument nécessaire pour faire face à ces défis. Enfin, dans une période où les possibilités émancipatrices pourraient être très importantes, avec le niveau des connaissances atteint, avec la révolution numérique, avec un niveau de maîtrise potentiel par les travailleurs de la richesse de leur travail, le système capitaliste, lui, va livrer ces possibilités à la mainmise de multinationales de plus en plus puissantes, et on voit bien que le projet des GAFA n’est plus seulement un projet de domination économique, mais est un projet de contrôle social bien plus vaste et bien plus dangereux pour la démocratie. Nous considérons que face à ces enjeux-là, la réponse communiste, qui au fond est la recherche d’un dépassement des logiques capitalistes – c’est la vision anticipatrice de Karl Marx qui fonde ce mouvement – trouve aujourd’hui une très grande actualité. Mais cette actualité doit être réénoncée dans les conditions du XXIème siècle, à partir de défis qui sont en grande partie nouveaux. Le congrès doit donc être un congrès qui énonce avec beaucoup plus de force, de modernité et de clarté, le projet communiste que nous portons.

La deuxième question discutée par le congrès, c’est la réévaluation de nos stratégies de transformation révolutionnaire. Pour conduire ces stratégies, il ne faut pas d’abord des alliances électorales. Il faut d’abord un mouvement de lutte et d’appropriation de ces objectifs de transformation, un mouvement populaire le plus large possible. Comment donc conduire de nouvelles initiatives stratégiques, qui nécessitent des politiques unitaires, des politiques de rassemblement ? En favorisant, beaucoup plus que nous n’avons réussi à le faire, cet investissement populaire de la transformation sociale. Il faut donc réinventer les luttes, les pratiques politiques, et l’articulation de ces luttes populaires à de nouvelles constructions politiques unitaires, qui ne délaissent pas le mouvement populaire, et qui ne conduisent pas à la délégation de pouvoir vers les seules échéances électorales. C’est d’autant plus un défi que le système institutionnel actuel réduit de plus en plus la cristallisation des changements politiques à la seule élection présidentielle. Or, le mouvement de transformation sociale que nous visons ne peut pas se réduire seulement aux présidentielles. Il faut un mouvement beaucoup plus diversifié, beaucoup plus continu, qui intervient sur la question de la conquête des pouvoirs, à toutes les échelles – nationale, européenne, mondiale. La deuxième question est donc la réinvention stratégique, dans les conditions actuelles, de notre mission de changement.

“Le système capitaliste, lui, va livrer ces possibilités à la mainmise de multinationales de plus en plus puissantes, et on voit bien que le projet des GAFA n’est plus seulement un projet de domination économique, mais est un projet de contrôle social bien plus vaste et bien plus dangereux pour la démocratie.”

Enfin, nous avons besoin de procéder à des transformations du Parti Communiste pour porter beaucoup plus haut cette capacité transformatrice. Nous ne pensons absolument pas que le Parti Communiste soit dépassé, nous croyons dans l’avenir du Parti Communiste, et de formations politiques qui organisent l’intervention populaire. Mais nous avons plusieurs défis à relever de manière nouvelle.

D’abord, nous voulons devenir un mouvement beaucoup mieux organisé dans la proximité. Par exemple, dans le monde du travail qui s’est totalement transformé et qui va continuer de se transformer, la politique a été évacuée. Elle est monopolisée par le patronat et les forces libérales. Il faut donc refaire de la politique dans le travail, réintervenir dans le monde du travail. Le Parti Communiste a été un parti très organisé dans le monde de l’entreprise, qui ne l’est plus aujourd’hui, et c’est une question que nous devons repenser. Cette proximité doit être aussi une proximité beaucoup plus transversale sur des enjeux de société qui ne sont pas territoriaux, qu’on organiserait seulement à échelle locale, mais qui sont des modes d’intervention nouveaux sur les questions écologiques, sur les questions d’alimentation, sur les questions du pouvoir, des pouvoirs dans la société. Notre organisation ne peut donc être seulement une organisation verticale et territoriale. Elle doit être une organisation de réseaux thématiques, qui organise de manière transversale la créativité politique de milliers de citoyens et de militants.

Et puis enfin, nous croyons qu’il faut, tout en utilisant les nouveaux outils numériques, les utiliser au service de la créativité militante décentralisée, et pas au service de structures verticales.

Pierre Laurent à la fête de l’humanité 2017. ©Ulysse Guttmann-Faure pour LVSL

LVSL – Vous envisagez la création d’une plateforme numérique ?

Oui, je pense qu’il faut aller vers un parti plateforme, qui puisse être un parti de mouvement, un parti des mouvements. On oppose souvent « parti » et « mouvement ». Nous croyons à la nécessité des partis, c’est-à-dire d’espaces d’organisation citoyenne et populaire, mais il faut que les pratiques politiques que nous développons soient beaucoup plus ouvertes à la mobilité, à la transversalité, à l’inventivité militante et populaire. Nous avons donc beaucoup de changements à faire. Ces changements, nous les conduirons aussi avec un effort d’éducation populaire, de formation militante beaucoup plus important qu’avant, pour les militants mais aussi dans la société. Je pense qu’il y a un appétit d’appropriation des grandes questions contemporaines, des questions théoriques et des modes d’intervention militante.

LVSL – Sous quelle forme ? Envisagez-vous le retour des « écoles du Parti »  ?

Nous voulons redévelopper l’offre de formation du Parti Communiste. Il faut développer des modèles d’université populaire plus décentralisés, favoriser une rencontre nouvelle entre les milieux universitaires, les chercheurs, les intellectuels, et le monde militant. La revue que nous avons relancée (Cause Commune) est l’un des lieux de ces échanges, mais on veut démultiplier ces moyens-là. Nous travaillons à une refonte complète de la plateforme numérique du Parti.

LVSL – Vous avez parlé tout à l’heure des élections législatives. On observe un paradoxe, dans le sens où le PCF recule à échelle nationale, mais voit son nombre d’élus augmenter. Est-ce que le PCF est condamné à une forme de dénationalisation, et à la mutation en un parti de bastions ?

Pas du tout. Non seulement nous ne devons pas être condamné à cela, mais ce serait mortifère. Je pense qu’il faut au contraire renouveler notre ancrage de proximité, qui reste une des forces du Parti Communiste. A gauche aujourd’hui, le PCF est le parti qui a le plus d’adhérents, (plus de 100,000, 60,000 cotisants réguliers), et puis il y a autour de cette force militante des centaines de milliers de citoyens qui sont au contact de celle-ci. Cette force est vraiment organisée de manière décentralisée. Son ancrage principal est celui du terrain. Je pense qu’il faut au contraire conserver cela comme la prunelle de nos yeux, parce que je crois que la reconstruction d’une initiative militante et de luttes de transformations se mènera justement de plus en plus à partir de la créativité citoyenne et populaire. Donc cette dimension militante, cette présence sur l’ensemble du territoire, c’est quelque-chose que nous devons non seulement garder, mais continuer à développer. La réélection des députés communistes, des sénateurs communistes, présents au Sénat contre toutes les prévisions, est le témoignage que le savoir-faire militant dans cet ancrage de proximité reste l’un des atouts du Parti Communiste. Donc il faut le développer. Mais il faut le développer avec une plus grande efficacité dans la visibilité nationale de cette activité. Et donc nous avons besoin de penser cette initiative militante décentralisée plus en lien avec l’organisation de nos réseaux d’intervention nationaux, qui pour le Parti Communiste ne peuvent pas passer seulement par la présence nationale de quelques porte-paroles. Notre force centrale doit plutôt venir d’une effervescence d’idées, de propositions, de notre capacité à projeter sans cesse dans le débat public de la société des idées nouvelles sur la transformation sociale.

LVSL – Pour revenir sur cette thématique de la dénationalisation, on a pu entendre parmi vos militants que l’absence du PCF aux dernières élections présidentielles, échéance qui cristallise les enjeux politiques dans ce pays, a contribué à son effacement. Qu’en pensez-vous ?

C’est en grande partie vrai. Moi qui me suis prononcé dans le débat que nous avons eu pour le soutien à Jean-Luc Mélenchon, pour favoriser des dynamiques populaires de rassemblement dans la société, je constate avec d’autres que ce processus a effectivement un effet d’effacement de notre parole politique nationale. Dans une vie politique qui s’est outrageusement présidentialisée, cette question doit nécessairement être traitée. Comment résoudre ce problème de l’effacement de la parole politique nationale des communistes ? Est-ce que c’est par la présentation systématique d’un candidat à la présidentielle ? est-ce que ça passe par d’autres formes d’intervention dans la vie politique nationale ? Ce sont les questions que doit résoudre le congrès. Ce qui est certain, c’est que le Parti Communiste a vocation à présenter son projet politique dans toutes les grandes échéances, donc aussi l’élection présidentielle. Il y a donc une contradiction à résoudre qui n’a jamais été bien résolue, sur notre présence à l’élection présidentielle, dans un paysage où cette élection est devenue une échéance majeure. Il faut donc à la fois faire reculer la présidentialisation excessive des institutions, mais aussi des consciences, parce qu’il n’est pas sain que les forces sociales démocratiques, politiques, qui veulent transformer la société, se concentrent sur cette seule échéance. La conquête des pouvoirs par la société passe par bien d’autres luttes que la seule élection présidentielle. En même, temps, oui, il faut réfléchir de manière nouvelle à la présence du Parti Communiste dans cette échéance. Il faut organiser notre visibilité dans cette échéance sans nous faire aspirer par la logique présidentialiste. Je ne dis pas que la réponse est simple. Ce serait intéressant que le congrès du Parti Communiste travaille cette question de manière dialectique.

LVSL – Le grand événement politique de cette présidentielle, c’est l’irruption de la France Insoumise au détriment des deux forces qui structuraient jadis le champ progressiste anti-libéral, c’est-à-dire le Parti Communiste et le Parti Socialiste. Comment analysez-vous cette irruption de la France Insoumise ? Pensez-vous qu’elle est durable, qu’elle va devenir hégémonique ? Comment analysez-vous cette stratégie politique ?

Je pense qu’aucun des mouvements politiques qui s’est manifesté dans l’élection présidentielle de 2017 n’est installé durablement. Tout reste pour le moment encore très instable. Je crois que c’est vrai pour toutes les forces politiques. Ce que je pense de cette irruption, c’est deux choses. Je crois qu’on a connu dans les dix dernières années un déclin accéléré du Parti Socialiste – causé par sa dérive sociale-libérale – parce que la grande masse des électeurs de gauche ne se reconnaissait pas dans cette dérive. La chute de ce parti qui avait marqué la gauche depuis les années 80 a partiellement entraîné avec elle le discrédit de l’idée de « gauche ». Nous en avons subi les conséquences, parce que nous avons été un parti de la gauche, et bien malgré nous, bien que nous ayons construit le Front de Gauche précisément parce que nous ne voulions pas laisser la gauche aller à sa marginalisation. Nous avons donc apporté une réponse à cette question avec la création du Front de Gauche. Notre ambition était que ce Front de Gauche devienne la gauche nouvelle dont le pays avait besoin, débarrassée de ses débris sociaux-libéraux, ceux du Parti Socialiste. C’est ce qui nous a convaincu, après notre soutien en 2012 à Jean-Luc Mélenchon et malgré les désaccords qui avaient surgi, qu’il fallait aller au bout de cette logique de la présidentielle de 2017. Je continue à considérer que le résultat de Jean-Luc Mélenchon à l’élection présidentielle est le résultat de cette dynamique collective, qui n’appartient pas uniquement à la France Insoumise. D’ailleurs les résultats, dès les élections législatives, sont différents.

“Cela ne disqualifie pas la « gauche », l’idée de « gauche » à mes yeux : la gauche comme point de repère face à la droite, comme expression politique de l’affrontement capital-travail, et comme point de repère dans l’espace républicain, la gauche étant le camp de la République démocratique et la droite subissant la tentation anti-républicaine autoritaire.”

Deuxièmement, je pense qu’il y a, en France comme en Europe et dans le monde, la montée de courants populistes et dégagistes, qui sont la conséquence de la crise démocratique dans laquelle le système capitaliste s’enfonce. La démocratie elle-même, ses institutions représentatives, sont discréditées par ces processus de plus en plus autoritaires des forces libérales. Le sentiment gagne qu’on ne changera pas les choses avec ce système démocratique, puisque malgré les alternances, c’est toujours le système libéral qui gagne. Cette crise démocratique profonde permet la réémergence de formes de droites radicalisées, autoritaires, fascistes ; elle conduit aussi, dans la gauche, à l’émergence de courants qui pensent que seule l’émergence de nouvelles formules politiques, loin des systèmes de représentation et des partis anciens, résoudra ces problèmes-là.

Il y a en Europe plusieurs mouvements qui émergent aux frontières de la gauche et d’autres mouvements aux tendances plus floues, des mouvements de ce type. Je pense que la France Insoumise a cristallisé une partie de ce courant-là, qui est un courant qui se détourne des repères traditionnels de la gauche, de la référence principale à l’affrontement entre le capital et le travail, et des repères qui ont fondé l’histoire de la gauche. Nous avons aujourd’hui une géographie des forces de gauche qui est tout à fait nouvelle, dans laquelle la structuration n’est plus principalement entre un courant social-démocrate et un courant communiste, mais entre des courants politiques plus divers : des courants communistes, un courant social-démocrate affaibli, mais aussi de nouveaux courants, qu’on nomme parfois « populistes », parfois « dégagistes »… Tout cela traduit au fond la recherche de nouveaux modèles politiques dans la crise démocratique. C’est un défi nouveau, et probablement le périmètre des alliances de ces forces, demain, ne ressemblera pas au périmètre qu’on a connu durant les décennies précédentes avec l’ « union de la gauche ». Ça ne disqualifie pas la « gauche », l’idée de « gauche » à mes yeux : la gauche comme point de repère face à la droite, comme expression politique de l’affrontement capital-travail, et comme point de repère dans l’espace républicain,. La gauche étant le camp de la République démocratique et la droite subissant la tentation anti-républicaine autoritaire. Mais cela signifie que nous allons probablement vers une représentation politique de cette gauche très différente de celle qu’on a connue jusque-là. Bien évidemment, cela interroge les pratiques du Parti Communiste.

Pierre Laurent à la fête de l’humanité 2017. ©Ulysse Guttmann-Faure pour LVSL

LVSL – Les élections européennes semblent être centrales dans l’agenda de votre prochain congrès. C’est aussi un point de clivage entre vous et Jean-Luc Mélenchon. D’une certaine façon, votre programme européen semble plus proche de celui de Benoît Hamon et de Génération·s. Envisagez-vous la possibilité d’une liste commune ?

Nous envisageons cette élection à partir de ses défis. Il y a un très grand besoin de transformation démocratique, sociale, à l’échelle nationale, mais aussi à l’échelle européenne. Nous considérons que pour pouvoir engager des transformations profondes dans notre pays et dans d’autres pays européens, il faut mener le combat de transformation sociale à l’échelle européenne, et même à l’échelle mondiale. Notre première approche de cette question, c’est l’importance de cette échéance, que nous ne considérons pas comme une parenthèse dans laquelle devrait s’exprimer simplement l’opposition à Macron. Plus profondément, nous voulons aller à cette élection avec une ambition de conquête sur la possibilité de gagner dans toute l’Europe.

Deuxièmement, il y a le risque, dans cette situation que nous connaissons, que la scène européenne ne soit pas dominée par ces forces démocratiques qui chercheraient des issues sociales progressistes, mais par les forces de droite et d’extrême-droite. L’évolution politique d’un certain nombre de pays européens, à l’Est, mais aussi en Italie par exemple, rendent malheureusement cette perspective crédible. Il faut donc non pas se replier face à ces risques, mais au contraire aborder l’élection de manière offensive. Nous l’abordons donc avec une proposition de rassemblement la plus large possible des gauches en France, c’est-à-dire visant à redonner leur périmètre à toutes celles qui aujourd’hui souhaitent s’engager dans la lutte contre la réforme de la SNCF, ou contre l’attaque plus globale contre les services publics. Cette perspective est aujourd’hui difficile à réaliser, parce qu’on voit bien que par exemple, la France Insoumise souhaite aller à cette élection sous ses propres couleurs, et en portant un projet ambigu à nos yeux. Comme nous, ce mouvement porte la volonté de transformer très profondément la politique européenne ; mais contrairement à nous, il envisage le fait que l’on puisse se retirer de ce combat européen, en pensant que ne pouvant pas être gagné, on mènera la lutte à l’échelle nationale. Nous ne croyons pas à ce scénario ; la bataille européenne est inéluctable pour transformer aussi les politiques en France. Nous avons une discussion d’une autre nature avec Benoît Hamon et Yanis Varoufakis, avec qui il s’est rapproché en vue de ces élections. Nous avons un autre débat, sur le fait qu’il pourrait être tenté, à l’inverse, de privilégier une bataille qui ne s’enfermerait pas dans le cadre actuel de l’Union européenne. Mais nous discutons avec Benoît Hamon, ce que nous ne faisons pas avec la France Insoumise ; cela ne tient pas à notre offre politique.

LVSL – Avec le Parti Socialiste, envisagez-vous une discussion ?

Non. Il n’y a eu aucune discussion avec le PS durant la dernière période. Il maintient beaucoup d’ambiguïtés sur sa ligne. J’entends dire que Pierre Moscovici va être l’un des chefs de file du Parti Socialiste lors des élections européennes. Cela en dit long.

LVSL – La mobilisation actuelle semble dessiner de nouvelles convergences. On vous a notamment vu aux côtés de Benoît Hamon, de François Ruffin et d’Olivier Besancenot. Souhaitez-vous voir se former un nouveau front ?

Je pense que les démarches unitaires qui ont été entreprises ces dernières semaines sont plutôt réjouissantes et encourageantes. Quand se lèvent des mouvements sociaux importants, ils poussent dans le sens de cette unification politique. Il faut donc encourager ce mouvement, multiplier les occasions de ces rapprochements, d’abord pour les luttes en cours, c’est-à-dire avec l’objectif de faire gagner ces luttes en faisant reculer Macron sur la réforme de la SNCF. Mais aussi des victoires dans d’autres services publics, par exemple contre la privatisation des barrages hydrauliques. Pour aider à ce mouvement, on vient de proposer, comme nous l’avons fait, devant des barrages hydrauliques, de multiplier dans tout le pays les chaînes humaines qui symboliseraient la mise sous protection citoyenne des services publics, et de faire de ces chaînes humaines des occasions de rassemblement citoyen et populaire. Dans ces luttes, il faut construire à chaque fois que c’est possible des progrès vers une plateforme qui pourrait unir un nouveau front social et politique. Nous savons que ce chemin va prendre du temps à être parcouru. Il faut donc être tenace, y aller progressivement, saisir toutes les occasions d’avancer vers cela. Ce front ne trouvera pas forcément à chaque fois la traduction électorale que l’on pourrait souhaiter, mais il faut marquer des points à chaque fois que l’on peut le faire et progresser vers cet objectif. C’est comme cela que l’on pourra construire une possibilité d’alternative majoritaire au pouvoir de Macron.

LVSL – Dans la mobilisation actuelle, l’une des personnalités qui émerge particulièrement est François Ruffin. Il a obtenu un large soutien de la part des communistes lors des élections législatives. Est-il un point d’appui potentiel pour le PCF dans la recomposition en cours ?

On travaille bien avec François Ruffin, on l’a vu avec l’élection législative de la Somme, puisqu’on a dès le départ construit cette candidature avec lui. Je pense qu’il ne faut pas renouveler à chaque étape la même erreur, c’est-à-dire penser qu’à chaque fois qu’une personnalité s’affirme elle doit devenir le point de référence unique de ce rassemblement. Il faut en permanence garder en tête que la pluralité du rassemblement que nous avons à construire doit additionner toutes les forces. François Ruffin, avec la culture politique qui est la sienne, les nouvelles pratiques politiques qui sont les siennes, qu’il a expérimentées, a beaucoup à apporter à ce mouvement. Les communistes ont aussi beaucoup à apporter. Notre recette politique devrait être en permanence l’addition de ces cultures politiques, et pas la domination de l’une sur l’autre. C’est selon moi la recette gagnante. Je vois bien que c’est un débat qui ressurgit régulièrement, parce que dès qu’un rassemblement naît, on voudrait qu’il devienne uniforme.

“Nous pensons qu’une marche du 5 mai réussie est une marche qui additionnerait toutes les forces. Manifestement, à l’heure où nous parlons, les syndicats ne sont pas présents dans cette marche.”

Mais la pluralité reste l’une des dimensions centrales du mouvement à construire, avec bien sûr de la cohérence. Ce sont des conditions essentielles, surtout dans un pays comme le nôtre qui est un pays de grande culture politique et un pays dans lequel on est très attaché à sa liberté de penser. Beaucoup de cultures politiques, beaucoup de liberté de penser, cela produit nécessairement des mouvements démocratiques, des mouvements de transformation qui sont pluralistes. Tous les mouvements qui ont marqué l’histoire populaire et sociale du pays ont été marqués par cette diversité. Le Front Populaire, Mai 68, 1995… Ces mouvements ont mêlé culture ouvrière, culture populaire, cultures de transformation sociale… Il ne faut pas avoir peur de cette diversité, mais en faire une force.

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Pierre Laurent aux côtés de Benoît Hamon et de François Ruffin. ©Facebook de Pierre Laurent

LVSL – Serez-vous présent le 5 mai à la marche à laquelle François Ruffin a appelé ?

Nous sommes en train de discuter de cette question. Nous participons aux réunions unitaires qui en débattent. Nous pensons qu’une marche du 5 mai réussie est une marche qui additionnerait toutes les forces. Manifestement, à l’heure où nous parlons, les syndicats ne sont pas présents dans cette marche. Ils tiennent à leur agenda syndical, à commencer par la journée du 19 avril dont ils veulent faire une occasion d’élargissement du mouvement de lutte et de renforcer la convergence des luttes. Ils tiennent au 1er mai. Nous sommes donc favorables au principe d’un temps fort national, qui permettrait à des gens très engagés comme à des gens qui le sont moins de converger. Il faut créer pour cela les conditions d’une addition de toutes ces forces. Pour le moment elles ne sont pas réunies, nous y travaillons. Philippe Martinez vient de déclarer que la CGT n’y sera pas présente car le 1er mai est trop proche du 5 mai. Il faut donc poursuivre cette discussion. Nous tentons de verser au-delà des idées qui nourrissent ces processus d’élargissement – j’ai parlé de chaînes humaines, nous soumettons aussi l’idée d’une grande consultation populaire et citoyenne -. Nous cherchons la bonne formule, et nous sommes dans la discussion. Cet objectif n’est pas atteint pour le moment.

LVSL – Jean-Luc Mélenchon considérait en septembre que les luttes syndicales n’aboutissaient pas parce qu’il existait une division entre le politique et le syndical. Il considère aujourd’hui que la condition du recul du gouvernement, c’est que cette division cesse. Qu’en pensez-vous ?

Les causes sont multiples. Au moment des ordonnances Macron, nous étions encore très proche des élections présidentielles. Le niveau de rejet de la politique de Macron n’était pas ce qu’il est devenu aujourd’hui. La prise de conscience s’est faite au cours des mois qui ont suivi, au moment du budget, quand la dimension « président des riches » a commencé à émerger dans la conscience populaire. Cela s’est accentué avec la multiplication des réformes anti-sociales et les attaques contre les services publics. A l’automne, le principal obstacle a été l’échec de l’élargissement du mouvement, pas seulement à cause du manque d’unité, mais aussi parce que le mécontentement que nous connaissons n’était pas encore là. La prise de conscience de la nature profondément anti-sociale, autoritaire, du pouvoir, est beaucoup plus partagée dans le pays aujourd’hui. Il y a donc beaucoup plus de catégories sociales qui entrent dans l’action : des travailleurs du secteur privé, les étudiants, les salariés de différents services publics… Cela favorise l’unité d’action, parce que la pression populaire se fait plus grande. On voit donc des secteurs dans lesquels cette unité n’existait pas à l’automne exister et tenir. Elle favorise donc l’unité politique, parce que ce que nous avons réussi à faire ces dernières semaines avec Olivier Besancenot, Benoît Hamon, la France Insoumise et d’autres, nous ne réussissions pas à le faire à l’automne. Il y a donc aujourd’hui des conditions qui sont meilleures. Mais la clef est dans un mouvement populaire qui peut encore beaucoup grandir dans l’action et dans les grèves, et de réponse unitaire des organisations syndicales et des organisations politiques. Enfin, n’oublions pas une leçon de l’histoire : les grands mouvements ne sont jamais décidés par un mot d’ordre. Ils sont l’agrégation de facteurs multiples, qui à un moment donné se généralisent sans que personne n’ait appuyé sur un bouton. Nous travaillons à la généralisation de cette contestation. Il faut additionner tous ces critères-là.

 

Propos recueillis par  Lenny Benbara

Crédit photo Une et entretien : Ulysse GUTTMANN-FAURE pour LVSL

Réforme de la SNCF : quand “modernité” rime avec retour au siècle dernier

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Locomotive à vapeur

A l’hiver 1995, Alain Juppé et son gouvernement s’étaient heurtés, après avoir annoncé une réforme des régimes spéciaux de la SNCF, à une mobilisation d’une ampleur inédite depuis mai 68, rythmée par trois semaines de grève. Le Premier ministre avait ainsi été contraint de céder face à des grévistes largement soutenus dans l’opinion publique. Il est aujourd’hui intéressant de rappeler cet épisode, alors que le gouvernement actuel promet lui aussi une réforme de la SNCF, qui comprend notamment la remise en cause du statut des cheminots. « En 1995 nous avons fait sauter Juppé, en 2018 on fera sauter Philippe », a d’emblée averti la CGT-Cheminots, pointant du doigt un « passage en force » du gouvernement, après l’annonce par le Premier ministre Édouard Philippe d’un nouveau recours aux ordonnances. Si les syndicats tiennent à cette analogie, qu’en est-il vraiment ?

Le rapport Spinetta, un texte inquiétant

Le 15 février dernier, le Premier ministre Édouard Philippe a en effet rendu public le « rapport Spinetta », qui vise à préparer une « refonte du transport ferroviaire » en profondeur. Si le gouvernement s’est estimé satisfait de ce « diagnostic complet et lucide », pour les syndicats CGT-Cheminots et SUD-rail, il annonce tout simplement la fin du « système public ferroviaire ».

Parmi les 43 propositions avancées par l’ancien PDG d’Air-France, ce rapport préconisait notamment la fin du statut des cheminots, la transformation de la SNCF en société anonyme privatisable, l’ouverture à la concurrence du transport ferroviaire et la fermeture de 9 000 km de lignes, jugées non-rentables.

La CGT-Cheminots a dénoncé d’emblée ces préconisations, qui « constituent une attaque inédite contre le transport ferré public et contre celles et ceux qui, au quotidien, font le choix du train, quelle que soit la région ou le territoire. », ajoutant que « le gouvernement s’apprête à confisquer à la nation son entreprise publique ferroviaire », avant d’appeler à la grève et à une journée de mobilisations le 22 mars.

Le gouvernement contraint à agir rapidement

Édouard Philippe a donc, une dizaine de jours seulement après la remise du rapport Spinetta, annoncé les principaux axes pour bâtir ce nouveau « pacte ferroviaire ». Celui-ci repose sur la fin du recrutement au statut de cheminot à la SNCF, le Premier ministre suivant ici à la lettre les recommandations du rapport. Pour boucler la réforme avant l’été, l’exécutif a lancé dans la foulée une concertation avec les syndicats, les élus locaux et les représentants d’usagers. Les discussions concernant l’ouverture à la concurrence pour les TGV et les TER ont déjà commencé. Puis, à partir de mi-mars, elles porteront sur l’organisation future de la SNCF, et enfin, à partir de début avril, sur l’avenir du statut des cheminots.

Comme cela avait déjà pu être le cas avec la réforme du Code du Travail, la présentation de ce rapport, délibérément offensif et extrême dans ses préconisations, permet au gouvernement de passer a posteriori pour modéré dans ses mesures. Édouard Philippe a insisté en ce sens sur sa décision de renoncer au projet de suppression des 9 000 km de lignes non-rentables, mesure la plus décriée avec 79% d’opinion négative selon le baromètre Odoxa de février, remettant en cause la mission d’intégration des territoires au cœur du service public ferroviaire. Une manière habile, il faut l’avouer, de désamorcer une contestation potentiellement mobilisatrice sur ce thème.

Le gouvernement n’a donc pas tardé à préparer ce plan de réforme de la SNCF, conscient que la mise en marche rapide de réformes permet à Emmanuel Macron d’asseoir son capital politique, tant auprès de ses électeurs que des sympathisants de droite. Cette posture de président mobilisé, en ordre de bataille, dégainant ordonnance sur ordonnance, renvoie certes à une forme assez classique de bonapartisme, mais peut aussi comporter en même temps (sic) une forte dimension populiste, en cela que le gouvernement, et ses relais médiatiques, stigmatisent une catégorie de la population – accusée d’être « privilégiée » – sous prétexte que ses acquis sociaux nuiraient au reste de la population du pays. La mise à l’écart des corps intermédiaires que sont les syndicats et la représentation nationale, à travers le recours annoncé aux ordonnances, fait donc partie intégrante de sa stratégie d’un pouvoir politique vertical et efficace, d’une forme de populisme néo-libéral, qui s’appuie ici sur la représentation stéréotypée de cheminots « privilégiés » et « tout le temps en grève », hélas très ancrée au sein de la population.

Le statut des cheminots, bouc-émissaire de la réforme ?

Concentrer la communication autour de la réforme de la SNCF sur cette suppression du statut des cheminots présente donc un avantage que l’exécutif espère décisif, à savoir isoler les cheminots dans la défense de leurs acquis  sectoriels, conservateurs et égoïstes.

Les cheminots auront sur ce point certainement plus de mal qu’en 1995 à rallier l’opinion publique à leur cause. Selon un autre sondage Odoxa publié le 1er mars, « les Français sont unanimement favorables à la suppression du statut de cheminot : cette décision est très largement approuvée (72%) et fait consensus au niveau sociologique et même politique. » Logiquement dès lors, « près de 6 Français sur 10 (58% contre 42%) estiment injustifiée la mobilisation envisagée par les syndicats pour s’opposer à la réforme de la SNCF ». Des chiffres qui peuvent rassurer Édouard Philippe, dont le mentor, Alain Juppé, avait justement trébuché sur ce même sujet il y a près d’un quart de siècle …

Il faut dire que la situation sociale a changé depuis cette période. La crise économique de 2008, avec la flambée du chômage et de la précarité, semble avoir joué un rôle indéniable dans cette désolidarisation de l’opinion publique, dans un contexte d’affaiblissement de la qualité des prestations de l’entreprise, entre retards et hausse des prix.  De quoi interroger les moyens de mobilisation auxquels pourront avoir recours les syndicats.

Avec Macron, retour en 1920

Pour saisir l’ampleur du recul historique que représente cette réforme, encore faut-il rappeler les conditions de la naissance de ce statut des cheminots. En effet, lorsque celui-ci est créé en 1920, le transport ferroviaire est un marché concurrentiel disputé par des compagnies privées. Le statut des cheminots apparaissait dès lors comme un moyen d’harmoniser les conditions de travail et de vie des travailleurs de ce secteur stratégique, exposés à une forte pénibilité. Or, le gouvernement annonce la mise en concurrence de la SNCF, en supprimant son monopole sur le transport ferroviaire, tout en supprimant dans la foulée ce statut historique.

Comme si Marthy MacRon prenait le train de Retour vers le futur, pour revenir à cette époque. C’est en effet un retour en arrière, antérieur à 1920, que prépare le gouvernement, qui compte faire d’une pierre deux coups : libéraliser le transport ferroviaire en l’ouvrant à la concurrence, et renier le statut des cheminots qui ne s’appliquerait plus qu’à la SNCF, en pointant du doigt un potentiel handicap pour l’entreprise, en situation de concurrence.

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Un groupe de cheminots du PLM devant une locomotive Pacific, en 1912.

Certes, si l’on en croit Charles Consigny, on peut se dire qu’« à la SNCF ils vous disent que leur quotidien c’est Germinal alors qu’ils finissent à 17h ». Si l’on peut tout d’abord s’étonner de cette affirmation, puisqu’il peut arriver de voir passer parfois des trains après cinq de l’après-midi, on peut également se dire que c’est justement grâce à ces acquis, que le quotidien des cheminots n’est plus – tout-à-fait – celui des mineurs décrits par Zola. Peut-être que Charles Consigny aimerait en revenir à ce temps, remarque, cela n’est pas inenvisageable. Mais les prochaines semaines risquent d’avoir davantage un air de Bataille du rail …

Vers une société anonyme privatisable ?

Car les syndicats apparaissent en ordre de bataille, pour lutter contre une autre mesure prévue par cette réforme : la transformation de SNCF Mobilités, la branche de la SNCF gérant les trains, en société anonyme « à capitaux publics détenue en totalité par l’État », afin de satisfaire les exigences européennes. Un statut qui la rendrait tout simplement privatisable, si une nouvelle loi en décidait ainsi.

L’entretien du réseau et son développement, secteurs qui génèrent le plus de dépenses et le moins de bénéfices, resteraient bien sûr à la charge du contribuable. Dans le même temps, nul besoin de prévenir que l’introduction de compagnies privées pour concurrencer l’opérateur public réduira de façon dramatique les recettes générées par le trafic pour la compagnie jusqu’ici en situation de monopole. Un énième moyen de privatiser les profits et de socialiser les pertes.

De même, rappelons que c’est la construction des LGV qui a essentiellement contribué à augmenter la « dette » de la SNCF, tout en bénéficiant largement au privé, à travers des partenariats public-privé juteux pour les géants du secteur. Dans un article intitulé « LGV Tours-Bordeaux : Vinci nous roule à grande vitesse ! », ATTAC révélait les dessous de ce genre de partenariats : Lisea, une filiale de Vinci, qui devait intégralement financer la ligne, n’a finalement investi que 2,4 milliards d’euros sur les 7,6 de coût total. Pourtant, cette entreprise touche bel et bien l’intégralité des taxes de péages, à chaque fois qu’un TGV emprunte ces lignes.

Plus que le statut des cheminots, qui apparaît avant tout comme un acquis social historique défendu par des acteurs stratégiques du service public, ce sont donc ces partenariats public-privé, facilités par la politique du « tout-TGV », qui apparaissent comme la source principale de l’endettement de la SNCF. Autant dire qu’assainir les comptes de cette entreprise publique ne passera pas par une libéralisation du transport ferroviaire, qui privatiserait sensiblement les activités rentables, tout en faisant porter le poids des dépenses d’entretien et d’investissement dans de nouvelles infrastructures sur la collectivité. Une utopie libérale pourtant bientôt réalisée ? À quelques ordonnances près, manifestement.

 

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Un groupe de cheminots du PLM, 1912, https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Cheminots_du_PLM.jpg

 

Et pourtant, c’est un beau métier, facteur…

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Devant le bureau de Poste Crimée, à Rennes, les postiers en grève contre la réorganisation de leur travail. © Yves Souben

Des gestes répétitifs, des cadences imposées par des algorithmes, un métier vidé de son sens. En grève depuis le 9 janvier, les facteurs de toute l’Ille-et-Vilaine protestent contre une nouvelle réorganisation de leur travail. Et dénoncent une pénibilité ignorée par leur direction.

Il faut prendre son courrier. Sortir de la voiture. Le distribuer. Lettre par lettre. Boîte par boîte. Revenir dans sa voiture. Et, un peu plus loin, recommencer. Prendre le courrier, sortir, distribuer. Lettre par lettre, boîte par boîte. Toujours les mêmes gestes, répétés pendant des heures.

On pense facilement que les mouvements répétitifs et le travail à la chaîne appartiennent au passé, au XXe siècle. C’est faux. Publiée le 20 décembre 2017, une étude du ministère du travail souligne que 42,7% des salariés en France doivent répéter continuellement une même série de gestes ou d’opérations. En 2005, ils étaient 27%. Le travail à la chaîne existait dans l’industrie, il s’impose désormais dans le secteur des services. Figures emblématiques du service public, les facteurs en savent quelque chose. Prendre le courrier, sortir de la voiture, distribuer, rentrer, sortir, distribuer, rentrer…

« A un moment donné, tu auras un accident avec ces gestes répétitifs », proteste Philippe Charles, délégué syndical de la CGT FAPT d’Ille-et-Vilaine. Ce mardi 9 janvier, il est avec les autres, sur le piquet de grève du bureau de Poste Crimée, à Rennes. Depuis une semaine, une partie des facteurs du département a arrêté le travail, pour protester contre une nouvelle « réorg’ », imposée par la direction de La Poste.

Des corps marqués par les cadences de travail

Présents depuis sept heures du matin, les grévistes se réchauffent auprès des braséros improvisés dans des bidons métalliques. Un peu plus loin, la sono crachotte du France Gall. « Résiste », encourage-t-elle les salariés. « Prouve que tu existes ! » Auprès des palettes qui se consument en flammes vives, ceux-ci énumèrent les derniers accidents, les souffrances du travail. Il y a les chutes des vélos, plus nombreuses depuis que La Poste est passée aux vélos électriques. On va plus vite avec moins d’effort, mais les accidents n’en sont que plus violents. Une cheville, un genou cassé.

Et puis surtout, il y a « les TMS », expliquent les délégués syndicaux. Avant de préciser : les troubles musculosquelettiques. Toutes ces maladies qui touchent les tissus mous : muscles, tendons, nerfs ; de loin les maladies professionnelles les plus courantes. « J’ai une militante de 45 ans qui est factrice », témoigne Yann Brault, secrétaire-adjoint de SUD PTT sur le département. « Elle a une capsulite, elle s’est décrochée l’épaule en distribuant le courrier. »

Il y a Nounours, aussi, qui se tient à côté du feu. Inutile de chercher pourquoi il veut se donner ce surnom, son imposante stature engoncée dans son blouson de cuir l’explique à elle seule. « Il a mal au dos, toute l’année », explique une de ses collègues factrices. « Depuis qu’on a les nouvelles positions de travail soi-disant ergonomiques, les cadences se sont accélérées », se plaint-il. A la lueur des flammes, il imite ses gestes de travail, pour trier son courrier avant de faire sa tournée. Aux mouvements amples du tri au jet se sont substitués les petits gestes du tri par casier, numéro d’habitation par numéro d’habitation.

Dans d’autres centres, la rationalisation du travail rend celui-ci plus pénible encore, à travers l’imposition des « tournées sacoches ». Le facteur n’a plus la possibilité de trier lui-même son courrier et de s’organiser en fonction de son terrain, il récupère sa sacoche déjà apprêtée et se contente de distribuer ses plis.

Les algorithmes, les pires contremaîtres qui soient

« L’accroissement des contraintes de productivité, l’intensification du travail dans un contexte de vieillissement de la population active expliquent au moins en partie l’augmentation des TMS », résume sobrement l’Institut National de Recherche et de Sécurité (INRS) sur son site. Les facteurs en savent quelque chose. L’âge moyen des salariés du groupe La Poste est de 47,2 ans. Mais surtout, ils sont confrontés à une intensification sans cesse de leurs tâches exigées.

« On a des tournées surchargées, démesurées, et donc des heures supplémentaires qui ne sont pas payées », dénonce Philippe Charles. Mandatées par le comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT), des études indépendantes ont conclu que la charge de travail des salariés était sous évaluée, avec de nombreux dépassements des horaires officiels. Alors les facteurs s’adaptent. « Les collègues arrivent 30 minutes avant l’heure, détaille Christelle, ils ne prennent pas leur pause de 20 minutes pour finir à temps. »

« La charge de travail n’est plus calculée sur le terrain maintenant », déplore Philippe Charles. Les facteurs sont désormais livrés à des algorithmes, qui définissent le temps de travail nécessaire par tournée. Gare à ceux qui dépassent les horaires ainsi calculés. Le cégétiste témoigne : « on a des jeunes qui viennent nous dire qu’on les a engueulé, on leur dit qu’ils ne vont pas assez vite, qu’ils ne savent pas travailler ».

La direction de La Poste, de son côté, se base sur la baisse du courrier pour réorganiser le travail. « Le centre de Rennes Crimée a distribué 25 000 plis en moyenne chaque jour en 2017 », explique dans Ouest France le directeur de l’établissement, Stéphane Lavrilloux. Et de préciser : « c’est deux fois moins qu’il y a deux ans ».

Alors le groupe réduit ses effectifs, drastiquement. En 18 ans, 78 000 emplois de postiers ont été détruits au niveau national. Des tournées de distribution sont elles aussi supprimées. « En 1995, on avait 43 tournées » sur le centre postal de Rennes Crimée, se souvient Nounours. Il n’en reste que 22 aujourd’hui.

Perte de sens, perte de moral

Secrétaire adjoint du syndicat SUD PTT d’Ille et Vilaine, Yann Brault énumère les prochaines suppressions de tournées. « Il y en aura six au bureau Crimée, à partir du 23 janvier. Au bureau Colombier, une douzaine, au moins, dans trois mois. Et au mois de septembre, 3 ou 4 tournées seront supprimées, une douzaine au moins au bureau de Maurepas. »

Plus qu’accompagner la baisse du courrier, ces évolutions accentuent la charge de travail des facteurs. Le CHSCT a demandé une expertise indépendante pour motiver la nécessité de supprimer ces tournées sur les centres rennais. « La direction a refusé de transmettre les logiciels de calcul et les documents », indique Yann Brault. L’affaire a été portée devant la justice. A Grenoble, une réorganisation similaire a été suspendue pour les mêmes raisons.

Quant aux facteurs, ils doivent déjà se plier à la transformation du groupe en prestataire de services. Vérification de chauffe-eaux, tâches demandées par les copropriétés, visites aux personnes âgées… « J’ai dû faire des remises commentées de catalogues », décrit Christelle. « Il faut les remettre en mains propres, en faisant des commentaires. Les gens, ça les emmerde, mais on utilise quand même notre image pour vendre ces produits. » Surtout auprès des personnes âgées, qui ne sont pas touchées par les publicités en ligne.

« On perd le sens de notre métier », constate Philippe Charles. Auprès du feu, dans son blouson de cuir, Nounours confirme les propos du cégétiste. Plus que la douleur physique, c’est le moral des facteurs qui est touché par les réorganisations imposées. « Avant on avait la conscience professionnelle, mais ça s’épuise, on n’est plus motivés. » A ses côtés, Christelle tire le même constat. Avant de soupirer : « et pourtant, c’est un beau métier, facteur… »

Et qu’en pense la direction de La Poste ?

“Vous allez voir, si vous posez des questions sur la surcharge de travail des facteurs, la direction ne vous parlera que de baisse du courrier”, soupiraient les délégués syndicaux sur le piquet de grève. Contacté, l’attache de presse du groupe la poste pour la Bretagne propose immédiatement de venir à la conférence de presse du lendemain. Soit.

Les bureaux administratifs de la poste en Bretagne se trouvent dans l’ancien palais des commerces de Rennes, bâtiment emblématique dont les arcades longent la place de la République, en plein centre-ville. Accompagné par une vigile, on peut rejoindre les étages qui surplombent la poste centrale, inaccessibles habituellement au public. Lorsque vient le moment d’entrer dans la salle de la conférence de presse, une responsable tique.

“Je n’ai pas été prévenue de votre présence.” Ce n’est pas faute, pourtant, d’avoir répondu à l’invitation envoyée. Alors que le journaliste de Ouest France entre sans encombre, l’interrogatoire commence. “Est-ce que vous êtes un média local ? Est-ce que vous êtes politisés ? Est-ce que vous allez prendre en compte notre point de vue ?” On aurait bien aimé transmettre plus précisément les réponses du groupe La Poste aux divers témoignages recueillis. Seulement, un coup de fil au national de la poste plus tard, on se retrouve mis à la rue.  “On vous rappelle dans l’après midi pour que vous puissiez nous poser vos questions.” On attend toujours.

 

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Chez Carrefour, le père Noël est une ordure.

Une cinquantaine de grévistes filtraient les accès du Carrefour Centre Alma, à Rennes, ce samedi 23 décembre. © Yves Souben

Au moment des dernières courses de Noël, les salariés de Carrefour se sont mis en grève dans toute la France. Entre 5 000 et 10 000 postes devraient être supprimés au sein du groupe, d’après la CGT.

Dernier samedi avant Noël. Dans un ultime rush consumériste, les clients se pressent devant l’entrée du Carrefour du centre Alma, à Rennes. Puis se heurtent au barrage filtrant mis en place par la CGT. « Oui, vous pouvez passer », répètent inlassablement les grévistes, qui montrent du doigt l’étroit passage laissé aux consommateurs. La file de chariots bleus s’entasse pêle-mêle devant l’entrée. Certains s’énervent, essaient de forcer le passage. D’autre félicitent la cinquantaine de salariés en grève qui distribuent leurs tracts.

« On proteste contre l’ouverture le dimanche, contre les suppressions de postes, contre la mise en location-gérance de certains magasins », enchaîne rapidement Benjamin Gouezigoux. Sa chasuble CGT sur le dos, le délégué syndical va d’un groupe de grévistes à un autre, des caissières aux logisticiens.

Le 23 janvier prochain, le groupe Carrefour doit en effet présenter un « Plan de transformation ». Au total, entre 5 000 et 10 000 postes devraient être supprimés d’après la CGT. Soit entre 5 et 10% des effectifs du groupe. « Alexandre Bompard devait annoncer son plan le 23 novembre, ça a été repoussé, parce qu’ils craignaient une mobilisation pendant les soldes », poursuit le cégétiste. Arrivé au mois de juillet à la tête du groupe, l’ancien PDG de la FNAC était déjà précédé d’une réputation de « cost-killer ». Sous son mandat, plus d’un millier de postes avaient été supprimés pour augmenter les bénéfices.

Un milliard d’euros de bénéfices, 500 millions de dividendes

A Carrefour, la purge devrait être bien plus violente. Pour faire face à une forte concurrence des autres grandes surfaces comme de la vente en ligne, la chaîne a diminué ses prix, abaissant son taux de marge à 1,1%. Une rentabilité jugée insuffisante par les actionnaires. Soutenu par plus de 100 millions  d’allégements fiscaux chaque année via le Crédit Impôts Compétitivité Emplois (CICE), le groupe a pourtant réalisé en 2016  plus d’un milliard d’euros de bénéfices. En juin 2017, l’assemblée générale de la chaîne a décidé d’en reverser la moitié sous formes de dividendes – soit la modeste somme de 500 millions d’euros.

« Nous, on a eu droit à 80 millions d’euros, à redistribuer entre les 100 000 salariés », constate, amer, Denis Tizon, délégué syndical CGT de la plateforme logistique du Mans. Les travailleurs du groupe doivent pourtant faire face à une pression sans cesse croissante. Chaque année, malgré des clients toujours aussi nombreux, le nombre de salariés diminue. « En 2008, on était 330 à travailler dans le Carrefour du centre Alma », explique Benjamin Gouezigoux. « Aujourd’hui, on est 240 ».

Les salariés décrivent des réserves pleines, des palettes qui traînent sans qu’on ait le temps de les ranger. « On est dans le va-vite, on n’a plus le temps de faire nos tâches, de mettre en rayon, d’afficher les prix ou de vérifier les dates », résume une gréviste.

« Quand une caissière se révolte, on la met au niveau des rayons frais »

Face à cette situation, certains clients s’énervent, jusqu’à insulter les caissières. L’une d’entre elles a dû être mise en arrêt, après un énième dérapage. La pression des cadres, elle, est beaucoup plus insidieuse. « On se prend des remarques, on nous dit qu’on ne sait pas nous organiser, qu’on ne respecte pas les consignes », décrit une gréviste. Elle poursuit : « Dans chaque rayon, on subit des pressions, on me dit qu’il ne faudra pas demander quoi que ce soit si on ne veut pas travailler le dimanche ». Lorsqu’il n’y a pas assez de volontaires pour le week-end, certains chefs de rayons tirent au sort les employés qui devront travailler.

« Quand une caissière se révolte, on la met en bout de caisses, parce qu’il y a les rayons frais et qu’il fait plus froid », décrit Denis Tizon. Autre moyen de coercition pour faire taire les voix dissidentes : les horaires de travail, qui peuvent ruiner une vie familiale. « Il suffit de mettre une pause médiane de deux heures », soupire une caissière.

Dans les réserves du magasin, loin des yeux des clients, les contraintes se font plus visibles. « Ils nous pressent, on nous gueule dessus », raconte un salarié. Le gréviste décrit des scènes humiliantes : « on prend un salarié, on le met au milieu de l’arène, et on lui gueule dessus, devant tout le monde ». Les moins performants sont mis à l’écart, « pour donner du terreau à cette pression », les courriers d’avertissement font peser la menace du licenciement. Ce n’est pas comme ça dans chaque magasin, temporise-t-il. « Mais à Alma, ça a toujours existé. »

Dans les plateformes logistiques, la situation n’est pas plus avantageuse. Les nouveaux objectifs ont un nom : la polyvalence. « On a plus de tâches à faire sur le même temps de travail », résume Denis Tizon. Ceux qui sont en sous-production sont placés aux postes les plus pénibles, les plus âgés, en CDI, sont mis en concurrence avec les intérimaires, plus jeunes.

Des burn-out pour 1 200 euros par mois

Résultat : les salariés craquent, les uns après les autres.  Certains se mettent en arrêt de travail, d’autres font des burn-out, tombent en dépression. « Je remplace un collègue qui est en dépression depuis six mois », constate, amer, un gréviste. « Pour un autre, ça a duré trois ans. » Après avoir travaillé pendant 29 ans dans le Carrefour rennais du Centre Alma, une caissière a démissionné, suite à une dépression. « C’est impossible de retrouver un travail après cela », déplorent ses anciens collègues.

Alors que les policiers rejoignent les grévistes pour demander s’ils ont l’intention de bloquer la grande surface, le directeur du magasin s’approche. Il se plaint : « c’est dommage que ça arrive un 23 décembre », au moment des dernières courses de Noël. Confronté aux différents témoignages des grévistes, il nie en bloc, s’esquive. Un peu plus loin, les autres cadres boivent leur café à la terrasse d’un restaurant, observent le barrage filtrant aux côtés d’un huissier. « Ils ont reçu comme consigne de ne pas envenimer les choses », explique Benjamin Gouezigoux.

« Les cadres nous disent en off qu’on a raison », rapporte Denis Tizon. « Mais en réunion, ils nient tout ce qu’on raconte. » Les primes variables qui leur sont accordées en fonction de leurs résultats les invitent à augmenter toujours plus la productivité de leurs subalternes. « Ils gagnent leurs primes grâce à notre travail », continue une caissière. « Moi, à côté, je gagne 1 200 euros par mois. »

Un salaire encore trop élevé pour le distributeur. Celui-ci favorise la mise en location-gérance de ses magasins les moins rentables, comme à Betton, en Ille-et-Vilaine. En quittant le groupe, les salariés perdent la protection de leur convention collective. « On a calculé qu’on perdra environ 20% de notre salaire », indique une salariée concernée. « Pour moi, ça représente 250€ par mois. » De bien jolis cadeaux de Noël pour le groupe, et ses actionnaires.

Crédits photos : © Yves Souben