Les records macabres de Tsahal à Gaza

Gaza crimes - Le Vent Se Lève
Rassemblement de Gazaouis autour de l’aide humanitaire, régulièrement pris pour cible par Tsahal.

Une mortalité infantile supérieure à celle de tous les conflits récents. L’équivalent « d’une classe d’enfants massacrée chaque jour depuis près de deux ans ». 70 kilotonnes de bombes larguées – six fois la bombe de Hiroshima, sur un territoire six fois plus peuplé. Un nombre record de mineurs amputés. Des tueries à un rythme inégalé depuis le génocide des Tutsis de 1994. Le carnage de Gaza aura porté le piétinement de la vie civile à de nouveaux sommets au XXIè siècle. Des crimes dont l’État israélien et son armée (« la plus morale du monde ») cherchent de moins en moins à dissimuler l’ampleur.

Deux mois après le début de la guerre, Jacobin avertissait : ce qui se déroulait à Gaza n’était « pas une guerre terrible de plus, mais une opération d’une autre nature ». La masse de faits, chiffres et témoignages horrifiques qui en émanaient autorisait à la croire. [Jacobin est un média américain partenaire de LVSL NDLR]

Dix-neuf mois ont passé, et il est désormais clair que les crimes de l’armée israélienne feront date dans l’histoire contemporaine.

D’atrocités en atrocités

Les expressions « sans précédent » et « du jamais vu » reviennent sans cesse à propos de Gaza, dans la bouche de médecins, travailleurs humanitaires, experts en droit et autres habitués des pires théâtres de guerre. Les chiffres leur donnent raison.

Trois mois seulement après le début de l’offensive, le taux moyen de mortalité infligé par l’armée israélienne – 250 morts par jour – dépassait celui des grands conflits du siècle ; Ukraine, Irak et Yémen compris. Le suivant sur la liste, la guerre civile syrienne, pourtant particulièrement sanglante, affichait un taux inférieur de moitié (96,5 morts par jour). Pour retrouver un conflit dont les cent premiers jours furent aussi meurtriers que ceux de Gaza, il faut remonter jusqu’au génocide des Tutsis de 1994 au Rwanda – les autres guerres ne s’en approchent même pas.

Depuis, le rythme des morts a « ralenti », mais uniquement parce que la destruction méthodique des hôpitaux par Israël rend plus difficile le comptage des victimes. En se fondant sur le chiffre officiel du 30 juillet – plus de 60 000 morts, sans doute très en-dessous de la réalité – on obtient encore un taux de 91 Palestiniens tués par jour, supérieur à celui de tous les autres conflits récents, Syrie exceptée. Comme le relevait le journaliste Peter Beinart, c’est aussi davantage de Palestiniens tués chaque jour que lors de certains des massacres les plus célèbres de l’histoire, qui avaient pourtant bouleversé l’opinion mondiale et provoqué des virages politiques : celui de Sharpeville en Afrique du Sud (69 morts) ou le Bloody Sunday en Irlande (26 morts).

Plus encore que le nombre total de morts, c’est l’identité des victimes qui frappe. Après un an, 902 lignées familiales avaient totalement disparu du registre civil de Gaza : aucun survivant, et autant de noms effacés à jamais. Près de 3 500 familles ne comptaient plus que deux membres, 1 364 un seul. Dans certains cas de figure, trois ou quatre générations d’une même famille ont été anéanties d’un seul bombardement. Un tel phénomène est familier des conflits précédents, mais n’a jamais atteint une telle échelle au XXIè siècle.

Gaza détient le record mondial du nombre d’amputés parmi les mineurs, rapporté à la population. En raison du blocus israélien, nombre de ces opérations ont été effectuées sans anesthésie.

Israël a tué une proportion exceptionnellement élevée de civils. En septembre 2024, alors que le bilan était bien plus bas qu’aujourd’hui, plus de femmes et d’enfants avaient déjà été tués que dans la période équivalente pour tout autre conflit des vingt dernières années. Même en adoptant l’estimation la plus basse – en excluant les corps non identifiés et en acceptant l’affirmation délirante d’Israël selon laquelle 20 000 combattants du Hamas auraient péri – les femmes, enfants, personnes âgées et hommes non affiliés au Hamas représentent encore 64 % du total. Cette proportion, largement sous-évaluée, place déjà Gaza au-dessus de la plupart des conflits les plus meurtriers des soixante-dix dernières années, Vietnam, guerres yougoslaves, Syrie et Yémen compris – et bien au-dessus de la moyenne de 50 % observée en moyenne au XXe siècle.

[Que 20 000 combattants du Hamas aient péri sous les bombes israéliennes, comme l’affirme Tel-Aviv, impliquerait que la quasi-totalité des hommes tués par Tsahal appartiennent à l’organisation. De multiples preuves et indices permettent de contrecarrer cette assertion invraisemblable, mais la plus probante réside peut-être dans les programmes israéliens d’intelligence artificielle utilisés durant les premiers mois après le 7 octobre 2023 : ils permettaient aux drones de tuer 100 civils pour un combattant du Hamas, et 300 civils pour un cadre du Hamas, ainsi que le rapportait LVSL à partir d’une enquête du média indépendant israélien +972Mag NDLR].

La violence subie par les enfants dépasse l’entendement. Quatre mois après le début des hostilités, Gaza affichait le pire taux de mortalité infantile de tous les conflits récents : dix fois celui de la Syrie, quarante-cinq fois celui du Yémen. Au 30 juillet, on comptait un enfant tué chaque heure. Comme le résumait la directrice exécutive de l’UNICEF, cela équivaut à « une classe entière d’enfants tuée chaque jour depuis près de deux ans » – une classe dans laquelle on trouverait des nourrissons et des enfants de moins de deux ans. Lorsque le ministère gazaoui de la Santé a publié en juin la liste complète des victimes, classées de la plus jeune à la plus âgée, il a fallu onze pages et 486 noms avant de trouver un enfant âgé de plus de six mois.

Trois mois après le début de la guerre, plus de dix enfants par jour perdaient une ou deux jambes. Gaza détient désormais le triste record mondial du nombre d’amputés parmi les mineurs, rapporté à la population. En raison du blocus israélien, nombre de ces opérations ont été effectuées sans anesthésie. Certains de ces enfants figurent parmi les plus de 17 000 orphelins produits par la guerre. Une nouvelle expression a dû être inventée pour décrire cette réalité devenue courante : « « enfant blessé, sans famille » (Wounded Child, No Surviving Family – WCNSF). Des médecins étrangers rapportent que certains de ces enfants, mutilés à vie et sans personne pour s’occuper d’eux, demandent à mourir.

Des preuves attestent que des enfants ont été délibérément pris pour cibles. Depuis plus d’un an, de nombreux soignants témoignent avoir traité des enfants touchés volontairement à la tête, au cou, à la poitrine ou aux organes génitaux – comme si des soldats israéliens les utilisaient pour « s’entraîner au tir ». D’autres fois, de jeunes garçons ont servi de boucliers humains à Tsahal. Des centaines d’enfants de Gaza ont été arrêtés et emprisonnés en Israël, où beaucoup ont subi des actes de torture. Les adultes ne sont pas épargnés : des dizaines de détenus sont morts sous la torture, qui inclut électrocutions, attaques de chiens et violences sexuelles si extrêmes qu’elles ont nécessité des hospitalisations.

Aujourd’hui, alors que la totalité de la population gazaouie vit dans une insécurité alimentaire aiguë, le nombre de morts, notamment d’enfants, va encore s’envoler. Un expert de la famine estime que celle qui sévit désormais à Gaza est « la plus minutieusement conçue et exécutée depuis la Seconde Guerre mondiale ». Officiellement, elle a déjà causé des dizaines de victimes – mais ces chiffres représentent sans doute à peine 10 % du total.

La destruction de biens culturels par les talibans ou l’État islamique fut un argument central pour en faire des menaces mondiales. Pareille action revendiquée par Israël n’a provoqué aucune réaction en Occident.

Des milliers d’enfants ont déjà dépassé le point de non-retour : ils mourront ou resteront handicapés à vie dans les semaines et mois à venir. Le directeur des opérations d’urgence du Programme alimentaire mondial (PAM) parle d’une situation « sans équivalent au XXIe siècle », comparable seulement à des famines du siècle dernier. C’est un nouveau sommet dans l’accumulation d’actes de cruauté qui caractérise cette guerre, tandis que l’armée israélienne continue chaque jour de massacrer des Palestiniens par dizaines, à coups de bombes et de balles.

Dévastation physique sans équivalent

Ce qui distingue Gaza, ce n’est pas seulement le massacre massif de sa population, mais l’ampleur de la destruction matérielle : une campagne systématique, d’une envergure inédite, visant chaque structure et institution rendant possible la vie organisée dans l’enclave.

En février 2025, 92 % des habitations avaient été endommagées ou détruites, les deux tiers du parc immobilier anéantis. Selon l’ONU, un tel niveau de destruction, « sans précédent » depuis la Seconde Guerre mondiale, ne pourrait être réparé avant 2040 si la guerre s’arrêtait immédiatement – et cet avertissement date déjà de quatorze mois.

Dès le premier mois, le blocus israélien privant Gaza d’électricité et de carburant a conduit à l’arrêt complet des cinq stations d’épuration et de la plupart des postes de pompage des eaux usées. Les déversements non traités ont contaminé les eaux côtières, les sols et les nappes phréatiques. Après un an, 70 % des installations de traitement de l’eau et de l’assainissement étaient hors d’usage. En juin dernier, à peine 49 % des unités de production d’eau potable fonctionnaient encore.

La dévastation écologique inclut, en avril 2025, la destruction de 83 % des terres cultivées, l’abattage de 95 % du cheptel bovin et d’environ deux cinquièmes des moutons et des chèvres. Le nord de Gaza, autrefois couvert aux deux tiers de terres agricoles, est devenu un désert. À cela s’ajoutent le bombardement de l’unique moulin à blé, la fermeture de toutes les boulangeries, la destruction de 72 % de la flotte de pêche et l’arrêt total du secteur halieutique. Gaza a perdu toute capacité à se nourrir seule – aujourd’hui et pour longtemps.

Ce désastre a eu pour effet pervers de rendre la population presque entièrement dépendante de l’aide humanitaire – aide qu’Israël a transformée, selon un ancien béret vert américain, en « piège mortel », où une moyenne de vingt-quatre Palestiniens meurent chaque jour, pris pour cibles alors qu’ils attendent de recevoir de la nourriture.

Plus de la moitié des sites du patrimoine culturel et un tiers des mosquées ont été endommagés ou détruits, certaines estimations avançant des chiffres bien plus élevés. Parmi eux, les deux plus anciens bâtiments de la bande de Gaza : la Grande mosquée al-Omari, lieu sacré pluriséculaire presque entièrement rasé par un bombardement aérien, et le hammam samaritain, bâti par une communauté antique se réclamant des tribus bibliques d’Israël, démoli à coups de bombes et de bulldozers. La destruction de biens culturels par les talibans ou l’État islamique fut un argument central pour en faire des menaces mondiales, tandis que l’anéantissement de la culture juive par les nazis est reconnu comme une composante clé de leur entreprise d’extermination.

Selon les estimations les plus basses, Israël a largué depuis le début de la guerre plus de 70 000 tonnes de bombes sur Gaza – l’équivalent d’environ six bombes d’Hiroshima

L’attaque contre le secteur de la santé a été particulièrement intense : au moins 94 % des hôpitaux ont été touchés, le dernier établissement pleinement fonctionnel ayant été partiellement détruit en avril dernier. Près de la moitié ne fonctionnent plus. Ce niveau de destruction est comparable aux neuf années de guerre au Yémen (50 % d’hôpitaux hors service) et dépasse largement les chiffres de la Syrie (37 %), de l’Ukraine (37,5 %) ou de l’Irak en 2003 (7 % partiellement détruits).

Comme les écoles ou les sites religieux, les hôpitaux sont protégés en temps de guerre. Les attaques qui les visent sont considérées comme si inacceptables que, lorsqu’en 2015 l’administration Obama avait bombardé par erreur un hôpital afghan, le Pentagone a désespérément cherché une justification, trois enquêtes ont été ouvertes, le président a présenté des excuses publiques et seize personnes ont été sanctionnées. Le scandale a été mondial.

L’État d’Israël, lui, a assumé et justifié ses centaines d’attaques délibérées contre des hôpitaux, écoles et lieux de culte.

Les personnels de santé sont également protégés. Pourtant, en deux mois, Israël avait déjà tué plus de soignants à Gaza que dans l’ensemble des conflits mondiaux survenus en une année depuis 2016. Ce chiffre n’a cessé de croître. Même dans les estimations les plus basses, les 557 soignants tués entre le 7 octobre 2023 et le 30 juillet 2025 représentent un peu plus du tiers du total mondial des victimes dans ce corps de métier pendant les huit années précédant la guerre. À cela s’ajoutent des centaines de soignants enlevés par l’armée israélienne, certains torturés à mort.

À la veille du premier anniversaire de la guerre, Israël bombardait en moyenne un centre ou un entrepôt de distribution d’aide tous les quinze jours, une école ou un hôpital tous les quatre jours, un abri temporaire toutes les dix-sept heures, et une habitation toutes les quatre heures. Résultat : une série de records funestes – le plus grand nombre de soignants tués en au moins une décennie, le plus grand nombre de personnels de l’ONU tués, la guerre la plus meurtrière jamais enregistrée pour les travailleurs humanitaires, et la plus meurtrière pour les journalistes, avec plus de reporters tués que dans les sept dernières grandes guerres impliquant les États-Unis réunies, y compris les deux guerres mondiales et la guerre de Sécession.

Bombardements industriels

Une grande part de cette dévastation tient à une campagne de bombardements d’une intensité et d’une indiscrimination rares.

Selon les estimations les plus basses, Israël a largué depuis le début de la guerre plus de 70 000 tonnes de bombes sur Gaza – l’équivalent d’environ six bombes d’Hiroshima, sur un territoire deux fois plus petit que la ville japonaise mais six fois plus peuplé. Les trois premiers mois furent les plus destructeurs : 25 000 tonnes d’explosifs, soit l’équivalent de deux Hiroshimas, avaient déjà été larguées en février 2024.

En six semaines à peine, le nord de Gaza a subi un niveau de destruction comparable à celui des villes allemandes de Dresde, Hambourg ou Cologne pendant la Seconde Guerre mondiale. Au troisième mois, Israël avait rasé 33 % des bâtiments de Gaza – un taux trois fois supérieur à celui infligé par les Alliés aux zones urbaines allemandes en trois ans. Robert Pape, historien militaire américain spécialiste de la puissance aérienne, a qualifié Gaza à ce stade de « l’une des campagnes de punition contre les civils les plus intenses de l’histoire », figurant « dans le quart supérieur des bombardements les plus dévastateurs jamais menés ».

Des chercheurs ont relevé que, dès cette période initiale, la destruction dépassait celle d’Alep, de Marioupol, de Mossoul ou de Grozny – cette dernière ayant été qualifiée par l’ONU de « ville la plus détruite au monde ». En décembre 2023, un spécialiste de la cartographie des destructions en temps de guerre soulignait que « rien n’égale ce rythme en si peu de temps ». Après dix-huit mois, Paul Rogers, professeur émérite et auteur de nombreux ouvrages sur la guerre moderne, estimait que le nivellement de Gaza était « sans précédent dans l’ère post-Seconde Guerre mondiale », comparable seulement à l’incendie de Tokyo en 1945.

Des bombes israéliennes de 900 kilogrammes, capables de tuer dans un rayon de 300 mètres, ont été larguées sur des zones dites « sûres », un marché bondé, un camp de réfugiés

Les chiffres illustrent cette intensité : en trois mois, Israël a largué bien plus de bombes que les Alliés lors de l’incendie de Hambourg (9 000 tonnes) ou du bombardement de Dresde (3 900 tonnes), que le musée américain de la Seconde Guerre mondiale qualifie d’« apocalyptique ». C’est aussi davantage que les 18 300 tonnes larguées par les nazis sur Londres pendant huit mois de Blitz.

En moins de deux mois, Israël a mené 22 000 frappes aériennes – un chiffre 60 % supérieur au n nombre de bombes de la coalition dirigée par les États-Unis contre Daech en Irak en plus de quatre ans, sur un territoire mille fois plus vaste. Ce chiffre dépassait aussi celui des frappes en Syrie durant la même période, alors que le pays est cinq cents fois plus grand que Gaza. L’opération américaine Inherent Resolve avait pourtant été décrite comme une « guerre d’anéantissement ».

En cinq jours seulement, Israël annonçait avoir largué 6 000 bombes sur Gaza. À titre de comparaison, le maximum annuel de bombes larguées par les États-Unis sur l’Afghanistan était d’un peu plus de 7 000 – un total également proche de celui de l’OTAN sur la Libye en huit mois, en 2011. Entre 2013 et 2018, jamais les États-Unis n’ont dépassé 4 400 bombes par an sur l’Afghanistan, pourtant 1 800 fois plus grand que Gaza.

Deux mois après le début de la guerre, Israël avait déjà utilisé 29 000 munitions, un chiffre « nettement supérieur à tout autre conflit des vingt dernières années », selon le directeur d’Airwars. La seule comparaison possible est la campagne de « choc et effroi » de 2003 en Irak, sur un territoire bien plus vaste. Ce total dépassait aussi celui des bombes larguées par les États-Unis dans le monde entier en 2016, et même le chiffre « inédit » atteint par Donald Trump au cours de ses six premiers mois à la Maison-Blanche.

Avec près de 500 bombes par jour, ce rythme surclasse de loin la moyenne américaine de 46 bombes quotidiennes sur tous les théâtres de guerre depuis vingt ans, et dépasse l’intensité des bombardements russes sur l’Ukraine en 2024, dont la plupart ont été interceptés par des systèmes de défense – absents à Gaza.

À cette létalité s’ajoute le recours massif aux munitions les plus destructrices et les moins précises. Entre 40 et 45 % des frappes des deux premiers mois ont utilisé des bombes non guidées, un taux « choquant » pour un expert du Pentagone.

Alors que les États-Unis privilégient généralement des bombes de 200 kilogrammes depuis le Vietnam, 90 % des munitions israéliennes durant les deux premières semaines de la guerre pesaient entre 450 et 900 kilogrammes. Ces dernières, capables de tuer ou blesser dans un rayon de 300 mètres et de creuser d’énormes cratères, ont été larguées sur des zones dites « sûres », un marché bondé, un camp de réfugiés, des immeubles résidentiels et à proximité d’hôpitaux.

Quand les mots manquent

À un certain stade, il importe peu de savoir si les responsables israéliens agissent intentionnellement (même si cela ne fait aucun doute) ou si cette guerre relève du génocide (ce qui est tout aussi incontestable). Un simple survol des faits suffit à le comprendre : quelle que soit la dénomination retenue, ce qu’Israël inflige à Gaza atteint des sommets de cruauté.

Dans l’histoire contemporaine, d’autres guerres ont fait davantage de morts ou proportionnellement plus de victimes civiles. D’autres pays ont subi un volume d’explosifs plus important. D’autres gouvernements ont tué davantage d’enfants et les ont torturés avec sadisme. D’autres nations ont été tout autant anéanties physiquement et ravagées sur le plan environnemental. Dans d’autres conflits, des travailleurs humanitaires et du personnel médical ont été tués, des hôpitaux détruits. Et il y a eu ailleurs des famines délibérément provoquées.

Ce qui distingue Gaza, ce n’est pas seulement de cumuler toutes ces caractéristiques ; c’est d’atteindre, dans chacun de ces domaines, des degrés parmi les pires observés depuis des décennies. C’est pourquoi tant de personnes qui ont passé leur vie à vivre, combattre, observer, mener des actions humanitaires ou étudier des conflits affirment avec constance n’avoir jamais rien vu d’aussi atroce que ce qui se déroule à Gaza.

Ce que nous avons vu, ce que nous continuons de voir, c’est l’effacement pur et simple d’une société de deux millions d’êtres humains. Chaque aspect de la civilisation moderne – jusqu’aux plus élémentaires – a été méthodiquement détruite par l’armée israélienne à Gaza. Et nous assistons désormais à la lente, mais de plus en plus rapide, disparition de ses habitants – par la faim, par la maladie et par le meurtre.

Cet article a été originellement publié par notre partenaire Jacobin sous le titre « Israel’s Gaza War Is One of History’s Worst Crimes Ever ».

Le plan israélien de « migration volontaire » des Gazaouis

Migration volontaire Gaza Netanyahou - Le Vent Se Lève
Benjamin Netanyahou et son ministre de la Défense Israël Katz

Le Vent Se Lève publie une traduction partielle et commentée de l’analyse juridique de l’Euro-Med Human Rights Monitor relative au « plan de relocalisation » des Gazaouis promu par les responsables israéliens. Il inclut la mise en place de supposées « zones humanitaires » par la partie israélienne, qui sont au coeur des « négociations » avec la partie palestinienne sous médiation internationale. L’avis de cet organisme juridique indépendant a été émis le 9 juillet 2025. Le lendemain, Kaja Kallas, Haute Représentante des Affaires Étrangères de l’Union européenne (UE), déclarait que l’Union aiderait Israël dans la mise en place de ces « zones humanitaires » ; plus tard, elle réitérait son refus de placer Israël sous sanctions ou de rompre l’accord préférentiel qui lie ce pays à l’UE. Pour l’Euro-Med Human Rights Monitor, le confinement des Palestiniens dans ces « zones humanitaires » équivaudrait à des pratiques de déplacement forcé et de détention indiscriminée. L’organisation estime que par son inaction continue, mais aussi par les déclarations de ses responsables, l’Union européenne est passible de complicité pour crime de génocide1. Traduction et commentaire par Nicolas Destrée.

Le plan israélien, annoncé par le Ministre de la Défense Israël Katz, visant à déplacer la totalité de la population de la bande de Gaza dans une soi-disant « zone humanitaire » située dans les ruines d’une partie de Rafah, dénote une dangereuse escalade dans le génocide en cours. Ce plan reflète un effort délibéré de dépeuplement de la Bande et d’imposition d’une nouvelle norme démographique ayant pour finalité la mise en place d’un projet colonial d’effacement de toute présence palestinienne.

La coercition s’étend au-delà de l’usage direct de la force militaire pour inclure la création de conditions insupportables qui rendent le maintien sur place pratiquement impossible

Le plan proposé a pour but, dans sa phase initiale, de regrouper des centaines de milliers de civils palestiniens dans la Bande de Gaza comme prélude à leur confinement dans une « zone humanitaire » bâtie sur les ruines d’une ville détruite, à laquelle manque même les moyens de subsistance les plus fondamentaux. La zone sera sera soumise à un strict contrôle sécuritaire, incluant de sévères restrictions relatives à la liberté d’aller et venir, y compris une interdiction de sortie de la zone. Cela revient à l’établissement d’un camp de concentration forclos, dans lequel la population sera détenue de force, en dehors de tout cadre juridique légitime.

NDLR : Le média israélien de gauche Haaretz évoque dans son éditorial du 10 juillet le terme de « camp de concentration » pour décrire lesdites « zones d’aides humanitaires ». Il estime que le strict parallèle entre « politique de concentration » et utilisation de chambres à gaz par le IIIè Reich (qui se trouvaient dans les camps d’extermination nazis et non de concentration) vise à museler les critiques. Ehud Olmert, ancien Premier ministre israélien, utilise la même dénomination2.

Le danger que représente ce plan est aggravé par l’approbation de ce que le Ministre de la Défense Israël Katz nomme une « migration volontaire » des Palestiniens, désignant clairement une politique de déplacement visant la population de Gaza

NDLR : Les déclarations de dirigeants israéliens sur le fait que les Palestiniens devraient « quitter volontairement Gaza » sont innombrables, et ont également été reprises par le Président Trump, et ce depuis plusieurs mois maintenant3.

Ce fait confirme que la concentration des personnes dans le sud n’est pas une mesure humanitaire mais une phase transitoire d’un plan systématique de dépopulation de Gaza. Celui-ci constitue une claire violation du droit international humanitaire, en particulier de l’interdiction absolue du déplacement forcé et de détention indiscriminée de populations protégées par la Quatrième Convention de Genève [article 49 NDLR]. Ces faits tombent sous le coup des chefs de déplacement forcé, de persécution, et d’apartheid, qui sont des schémas de politiques et pratiques qui tombent à elles seules sous le coup de crimes contre l’humanité selon le droit international humanitaire.

Les déclarations du ministre de la Défense Israël Katz concernant l’exploitation du cessez-le-feu temporaire, actuellement en discussion, indiquent clairement qu’il n’aurait pas pour fonction de stopper le génocide mais de donner à l’armée israélienne le temps et les conditions logistiques pour établir des camps ayant pour fonction d’accueillir des centaines de milliers de civils, qui seront plus tard contraints de fuir sous la pression croissante des meurtres, de la famine, et du déplacement forcé. Selon le ministre israélien, le plan prévoit le transfert de 600 000 Palestiniens après les avoir assujettis à de soi-disant « contrôles de sécurité », leur imposant par là de sévères restrictions de mouvement et les empêchant de quitter la zone de sécurité [voir la déclaration initialement rapportée Haaretz NDLR]. Entre autres principes, le plan viole la norme impérative prohibant le génocide, qui ne peut être violée en aucune circonstance et impose des obligations légales immédiates à tous les États de prévention de ce crime, de mettre un terme à sa perpétration, et de tenir pour responsables les perpétrateurs de sa commission.

La contradiction entre l’annonce du Ministre de la Défense Israël Katz d’un plan de transfert forcé et de confinement des résidents de Gaza, avec celle du Chef de l’État Major de l’armée israélienne Eyal Zamir deux jours plus tôt arguant que le transfert de population n’est pas un objectif militaire, révèle une tentative de semer la confusion dans l’opinion publique et au sein de la communauté internationale. Alors que l’armée israélienne cherche à dénier de telles intentions, Israël Katz a révélé un plan détaillé qui concorde pleinement avec les agissements de l’armé israélienne sur le terrain : meurtres de masse, ordres d’évacuation forcées, ciblage délibéré des abris, confinement de centaines de milliers de personnes dans des zones assiégées.

NDLR : On en trouvera un compte-rendu dans le Times of Israel, qui note en introduction : « des universitaires israéliens de premier ordre ont averti que forcer les Palestiniens dans une aire confinée serait légalement injustifiable et constituerait un crime contre l’humanité ». Le plan vise, avec l’aide d’organisations « humanitaires » internationales privées, à l’image de la Gaza Humanitarian Foundation, à rassembler et concentrer la population de Gaza à Rafah, dans une zone dite « tampon », qui devrait s’étendre indéfiniment, avec des contrôles de sécurité biométriques à son entrée et l’interdiction d’en sortir par après, sous peine de déportation. Le ministre Israël Katz a affirmé que si la population palestinienne ne s’exécutait pas, ce serait « la ruine totale ou la destruction ».

Des preuves provenant du terrain démontrent que ces agissements constituent l’exécution d’un plan politique, et non le résultat d’opérations militaires d’urgence. Les déclarations de Katz, plus que le déni de l’armée, reflètent la véritable intention et la politique gouvernementale, ayant valeur de preuve conclusive d’un déplacement forcé mis en place sous couvert de prétexte militaire. L’utilisation de termes facteurs de confusion comme celui de « zone humanitaire » dans le contexte des crimes en cours, revient à tentative flagrante de dissimulation de ces crimes en tant que tel, et l’induction en erreur de la communauté internationale.

Les centres de distribution d’aide mis en place par la « Fondation Humanitaire de Gaza » [« Gaza Humanitarian Foundation »], située dans la soi-disant « zone humanitaire », est en effet devenue un lieu de pièges mortels, avec 758 Palestiniens tués et plus de 5000 blessés depuis l’ouverture du centre fin mai [Ce chiffre a entre-temps grimpé à mille selon l’ONU. La faim menace le personnel médical et les derniers journalistes sur place NDLR]. Ce fait constitue un avertissement de ce qui attend des centaines de milliers de civils si ces derniers étaient transférés de force dans cette zone sous un faux principe humanitaire.

Selon Reuters, le plan propose d’établir des « zones de transit » pour des Gazaouis qui y « résideraient temporairement », ouvrant potentiellement la voie à un transfert en dehors de la Bande. Ce modèle établit le déplacement forcé comme un objectif politique explicite ; des expressions comme « déradicaliser, ré-intégrer et préparer leur relocation s’ils le souhaitent » doivent être comprises comme autant d’outils rhétoriques visant à blanchir un processus pré-annoncé de nettoyage ethnique.

Le déplacement forcé constitue en tant que tel un crime selon le droit international, impliquant l’expulsion de personnes de zones où elles sont légalement présentes au moyen de la force, de la menace, et d’autres moyens coercitifs, et ce sans la moindre justification légale reconnue. La coercition, dans ce contexte, s’étend au-delà de l’usage direct de la force militaire pour inclure la création de conditions insupportables qui rendent le maintien sur place de la population pratiquement impossible et pose un risque grave à la vie, à la dignité, et aux conditions de subsistance. Cet environnement coercitif prend plusieurs formes : la peur de la violence, de la persécution, de la détention, de l’intimidation, de la famine, ou de n’importe quelle autre circonstance qui prive effectivement les individus de leur libre volonté et les oblige à partir.

Tout départ de la Bande de Gaza dans les conditions actuelles ne peut être considéré comme volontaire, du fait que la population est effectivement privée d’un choix libre et informé. Légalement, de tels départs constituent des déplacements forcés, ce qui est prohibé par le droit international.

L’indifférence des États parties et d’organisations des Nations Unies à l’encontre des politiques de déplacement forcé dans la Bande de Gaza ne peut être expliqué par leur inaptitude. Elle reflète le niveau de tolérance, et dans des cas particuliers, la complicité dans la mise en place de plans ayant pour but de dépeupler la Bande. Depuis l’émission du premier ordre d’évacuation massive par l’armée israélienne le 9 octobre 2023, des centaines d’autres ordres d’évacuation ont fait suite de manière continue, et ce sans la moindre pression effective pour stopper ce crime. Avec pour résultat que la majorité de la population de Gaza a été déplacée de force, laissée sans abri ni protection dans ce qui constitue l’un des cas les plus brutaux de déplacement forcé dans l’histoire contemporaine.

Cet article est une traduction partielle et commentée de l’Euro-Med Human Rights Monitor par Nicolas Destrée.

Note :

1 Une précision importante est nécessaire : selon les maigres informations disponibles à ce jour, la nécessité d’agir a fait consensus au sein des chancelleries européennes – ce qui semble confirmé par la déclaration du 21 juillet. Cependant, selon un article de Haaretz, un appel téléphonique entre Kaja Kallas, Haute Représentante des Affaires étrangères de la Commission et Gideon Sa’ar, Ministre des Affaires étrangères israélien, a permis de négocier le « soutien » à l’« aide humanitaire » en question, au mépris des règles démocratiques les plus élémentaires. Si des documents administratifs, comme le relevé d’appels téléphoniques, venaient confirmer ce fait, ce dernier tomberait sous plusieurs chefs d’accusations imprescriptibles : l’entente en vue de commettre le génocide – art. III b – et la complicité dans le génocide, en vertu de l’art. III e de la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide (Organisation des Nations Unies, 9 décembre 1948, AGNU 260 A (III)).

2 Pour un aperçu historique plus général, on renverra à Aidan Forth, Camps, A Global History of Mass Confinment, (University Toronto Press, 2024), ainsi qu’à Julian Go, Policing Empires: Militarization, Race, and the Imperial Boomerang in Britain and the US (Oxford University Press, 2024).

3 Les « nouveaux historiens israéliens » ont montré comment depuis la Nakba, ou « catastrophe » de 1948, le thème de l’« émigration volontaire » est un prétexte servant à couvrir la colonisation. Voir Ilan Pappé, Le nettoyage ethnique de la Palestine, La Fabrique, 2024 [2000].

Tech, finance et armement unis derrière Netanyahou

Benjamin Nethanyahou au lancement du campus Google de Tel Aviv. Capture d’écran Youtube

Renfloué par les marchés financiers et soutenu par la Silicon Valley, Israël a réaffirmé sa vocation de rouage central de l’ordre géostratégique américain suite au 7 octobre 2023. Tandis que son armée continue de pilonner les Gazaouis, Google, Amazon et Microsoft lui livrent leurs modèles d’Intelligence artificielle (IA). Sur les marchés, les grandes banques absorbent sans sourciller les émissions obligataires israéliennes. Et dans les capitales occidentales, aucune sanction ne vient troubler ce flux de capitaux. Derrière les discours sécuritaires, un attelage se dessine : celui d’un techno-militarisme transatlantique, où la guerre sert de débouché à des firmes en quête de rente publique [1].

Dans un discours passionné prononcé devant le Congrès en 1986, le jeune Joe Biden a fait un aveu d’une franchise surprenante. Non seulement Israël était d’une importance vitale pour les intérêts américains, mais si « Israël n’existait pas, les États-Unis devraient l’inventer ». Peu après le 7 octobre, Joe Biden a réitéré cette déclaration en recevant le président israélien Isaac Herzog à la Maison Blanche.

On peut interpréter la déclaration de Joe Biden comme une confirmation de l’utilité stratégique d’Israël pour les États-Unis. Avant-poste de la puissance occidentale au Moyen-Orient, Israël a empêché la formation d’un bloc arabe autonome et a veillé, aux côtés des monarchies du Golfe, à ce que les énergies fossiles continuent d’affluer. Un rôle qui rend le pays essentiel au processus d’extraction des ressources mené par les États-Unis dans la périphérie moyen-orientale.

L’acquisition par Google de Wiz, société israélienne de cloud, pour 32 milliards de dollars, a constitué une bouée de sauvetage pour Tel-Aviv.

Mais les considérations géostratégiques ne sont pas les seules à lier les Etats-Unis et Israël. L’intense lobbying mené à l’intérieur des États-Unis, tel que le décrivent John Mearsheimer et Stephen Walt – auteurs de l’ouvrage The Israel Lobby and U.S. Foreign Policy – joue certainement un rôle. Cependant, outre la promotion des intérêts impériaux de l’Amérique dans la région, Israël entretient également des liens économiques étroits avec des grandes entreprises nord-américaines. Des liens qui peuvent expliquer pourquoi, lorsqu’il est question de la « sécurité d’Israël », il n’y a pas de demi-mesure – et pourquoi les Éatts-Unis demeurent complices du génocide perpétré dans la bande de Gaza.

Intégration d’Israël à l’empire américain

L’imbrication de l’économie israélienne avec celle des États-Unis a véritablement commencé au milieu des années 1980. À l’époque, Israël adopte la politique d’austérité préconisée par l’économiste Stanley Fischer pour lutter contre l’hyperinflation qui sévit dans le pays (M. Fischer est ensuite devenu le huitième gouverneur de la Banque d’Israël et le vice-président de la Réserve fédérale américaine).

Washington a récompensé Tel-Aviv en lui accordant un accord de libre-échange, une assistance financière et en renonçant à ses créances sur la dette israélienne. Cette aide a permis à Israël d’établir des relations plus étroites avec les marchés financiers américains, comme ce fut le cas après le lancement du « processus de paix » qui a abouti aux accords d’Oslo au début des années 1990. Dans les années qui ont suivi, les flux d’investissement entre les deux pays ont augmenté de manière significative.

Dans les années 1990, stimulé par l’afflux de travailleurs qualifiés en provenance des États-Unis et de l’URSS, Israël s’est également taillé un rôle de laboratoire de R&D à faible coût dans le cadre de la division du travail du capital américain. Les secteurs israéliens des technologies de l’information et de la communication (TIC), de la cybersécurité, de la défense et de la biotechnologie ont particulièrement bénéficié de ces échanges. Avec le temps, ils sont devenus toujours plus bilatéraux. La migration d’Israéliens nés en Union soviétique, comme Ilya Sutskever, vers la Silicon Valley, où il est devenu le scientifique en chef d’OpenAI, illustre bien cette tendance.

Cela a créé des liens économiques durables entre capitaux israéliens et américains. La société Intel de Santa Clara est depuis longtemps le plus grand employeur privé en Israël, où elle emploie environ 10 % de sa main-d’œuvre mondiale et contribue à hauteur de 2 % par an au PIB israélien. En achetant les obligations d’Israël, les établissements financiers occidentaux jouent depuis longtemps un rôle essentiel dans les finances publiques et la stabilité macroéconomique du pays.

Cette tendance s’est accentuée après le 7 octobre 2023. Bank of America, Citibank, Goldman Sachs, JPMorgan, Deutsche Bank, BNP Paribas et Barclays ont alors acheté des obligations israéliennes d’une valeur de 19,4 milliards de dollars. Leur succès dans la commercialisation de 5 milliards de dollars d’obligations en février dernier a permis aux taux d’intérêt attachés aux dettes de rester à portée de main (+1,2 % dans le cas des obligations à cinq ans et +1,35 % dans le cas des obligations à dix ans) des bons du Trésor américain d’échéances équivalentes. De plus, ces mêmes institutions se classent également parmi les principaux souscripteurs de bons du Trésor israéliens libellés en shekels et parmi les investisseurs les plus actifs sur le marché secondaire où ces dettes sont négociées.

Environ 75 à 80 % du capital-risque soutenant le secteur technologique israélien provient des États-Unis. Au printemps 2025, 108 entreprises israéliennes étaient cotées sur les marchés boursiers américains. Elbit Systems, le premier fabriquant d’armes israéliens, est l’une d’entre elles. Et depuis près de vingt ans, la filiale locale de l’entreprise bénéficie d’une grande masse d’investissements. En mai dernier, Elbit a levé 512 millions de dollars supplémentaires auprès d’investisseurs américains par le biais d’une nouvelle émission d’actions.

La tech, l’État et le militarisme

Le secteur de la tech américaine a également joué un rôle majeur dans le génocide. Au cours des vingt derniers mois, Amazon et Google ont ouvert à l’armée israélienne et aux principaux fabricants d’armes un accès privilégié à leurs services de cloud.

Depuis octobre 2023, Google et Microsoft ont également fourni à l’armée israélienne leurs principaux modèles d’IA, ce qui leur a valu les félicitations publiques du colonel Racheli Dembinsky, commandant de l’unité du centre informatique et des systèmes d’information de l’armée israélienne. En outre, les capitaux de la Silicon Valley ont servi à renforcer la stabilité macroéconomique de l’économie israélienne. L’acquisition, en mars 2025, de la société israélienne de cloud Wiz pour 32 milliards de dollars par Alphabet, la société-mère de Google, a constitué une bouée de sauvetage pour l’économie israélienne.

Inquiète des maigres perspectives de rentabilité dans l’économie civile, la tech en est venue à considérer la défense et la sécurité comme des marchés de croissance particulièrement prometteurs.

Mais l’implication de la tech ne découle pas seulement de ces liens souterrains entre économies américaine et israélienne. Elle est inhérente au modèle entrepreneurial des géants de la tech au XXIe siècle. Ces dernières années, le secteur de la tech n’a fait qu’accroître sa dépendance aux États, plutôt qu’aux consommateurs, pour le maintien de ses profits. À des degrés divers, les géants de la Silicon Valley sont confrontés à trois problèmes interdépendants : la concurrence des entreprises chinoises, les inquiétudes quant à la viabilité à long terme de la publicité et des revenus issus des services de cloud, ainsi que la crainte que leurs investissements colossaux dans l’infrastructure de l’IA ne soient pas rentables.

Ainsi, les contrats gouvernementaux en sont venus à être considérés comme une assurance-vie par les géants de la tech. Inquiète des maigres perspectives de rentabilité dans l’économie civile, la tech – à l’instar du secteur de la private equity et du venture capital – en est venue à considérer la défense et la sécurité comme des marchés de croissance particulièrement prometteurs.

En passant des contrats avec l’État israélien, ces entreprises sécurisent une source de revenus non négligeable, décrochent une occasion de tester des services sur le terrain et des applications de services publicitaires, ainsi qu’un moyen de rester dans les bonnes grâces du Pentagone. Comme l’a fait remarquer l’économiste marxiste Rosa Luxembourg il y a un siècle, le militarisme contribue à souder les classes dominantes à l’État. À Gaza, le militarisme attire le capital financier grâce aux commandes de plusieurs milliards de dollars passées par Israël à General Dynamics, Lockheed Martin et Northrop Grumman. Mais le pays bénéficie désormais du soutien d’une industrie technologique dont la devise, il y a dix ans à peine, était « Don’t Be Evil ».

Note :

[1] Article originellement publié par notre partenaire Jacobin sous le titre « US Tech and Finance Have Become Israel’s Greatest Allies », traduit par Alexandra Knez.

Iran : derrière la propagande, les profiteurs de guerre

Trump Netanyahou -- Le Vent Se Lève
© Nino Prin pour LVSL

« Changement de régime », « armes de destruction massive », « guerre contre le terrorisme »… la rhétorique de l’ère Bush, longtemps taboue, retrouve droit de cité dans la Maison Blanche. Les néoconservateurs, conspués par Donald Trump un mois plus tôt seulement, ont remporté une victoire éclatante : le conflit avec la République islamique d’Iran débute enfin. Le tournant du chef d’État a surpris nombre d’observateurs, le candidat Trump ayant fait campagne sur la critique des « guerres sans fin » de ses prédécesseurs. L’analyse de ses soutiens financiers permet d’y apporter un éclairage : si les marchés semblent frileux à l’idée d’une guerre, une partie des grandes fortunes a intérêt à un conflit avec l’Iran.

« Tout le monde » sait que l’Iran est sur le point d’obtenir la bombe

La République islamique « est bien est bien plus proche du développement de l’arme nucléaire que ce que nous pensions ». En 1995, le New York Times tire la sonnette d’alarme : les services américains observent une « accélération du programme nucléaire iranien » et affirment que Téhéran « pourrait être capable de développer une bombe atomique en cinq ans ». Cinq ans passés, les mollahs étaient toujours dépourvus de l’arme nucléaire, mais « tout le monde [savait] que l’Iran serait le prochain pays à proliférer – à entrer en possession de l’arme nucléaire ».

L’attaque israélienne permet de pousser « un soupir de soulagement » après des mois de baisse du dollar, peut-on lire dans le Wall Street Journal.

« Tout le monde » était peut-être excessif, mais c’est un « analyste américain spécialisé en renseignement nucléaire » qui l’affirmait au New Yorker. Une nouvelle échéance était prévue : « de nombreux officiers de renseignement américains et israéliens estiment que l’Iran est seulement à trois ou cinq ans de posséder des ogives prêtes au lancement ».

À mesure que le délai approchait, l’alarmisme des journaux américains s’intensifiait : « l’Iran se rapproche de la capacité à construire une bombe nucléaire », titrait le Los Angeles Times en 2003, tandis qu’à lire CNN, l’Iran possédait un programme « extrêmement avancé ». Mais d’ogives, toujours aucune trace.

Avec la signature des accords de Vienne sur le nucléaire, l’Iran devait ouvrir sa porte à l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) en 2015. L’institut était formel : rien n’indiquait que l’Iran avait cherché à se doter de l’arme atomique, ou violé le traité de non-prolifération. Deux décennies de rapports alarmistes, de titres de presse enflammés et de commissions parlementaires anxieuses étaient réduites à néant.

Les plus sceptiques n’avaient pas attendu les accords de Vienne pour questionner les appréhensions d’Israël et des États-Unis. Ainsi, Jacques Chirac avait qualifié en off le scénario d’un Iran nucléarisé de « pas très dangereux » : « il va l’envoyer où, cette bombe ? Sur Israël ? Elle n’aura pas fait 200 mètres dans l’atmosphère que Téhéran sera rasée ».

À l’inverse, depuis le retrait américain des accords de Vienne, les craintes exprimées à l’égard de l’Iran se passent souvent de toute argumentation : « tout le monde sait » que le pays est sur le point d’obtenir la bombe, devait répéter le sénateur républicain Ted Cruz ce 18 juin.

« La guerre fait ressortir le meilleur du dollar »

Développer aurait été difficile, puisque la cheffe du renseignement américain Tulsi Gabbard déclarait sobrement en mars dernier : « l’analyse de nos services est que l’Iran n’est pas en train de construire l’arme nucléaire ». Avant de se dédire sous la pression de Donald Trump, qui avait vertement contesté ses propos lors d’une interview.

Comment expliquer son soutien à l’attaque israélienne et ses menaces de « changement de régime » adressées à l’Iran, après une campagne centrée sur la dénonciation des « guerres sans fin » et des néoconservateurs ? Ses palinodies sur le dossier iranien ont semé la confusion au sein de son propre camp. En réalité, elles découlent des soutiens contradictoires du « trumpisme ». Isolationniste, sa base rejette les interventions militaires ; selon un sondage commandité par The Economist, une large majorité d’Américains demeure hostile à une guerre avec l’Iran.

Mais au sein du Parti républicain, les groupes de pression favorables à un conflit n’ont pas désarmé. L’American Israel Public Affairs Comittee (AIPAC), lié au gouvernement israélien, aura ainsi versé 2 millions de dollars dans la campagne de candidats républicains en 2023 et 2024. Le secteur militaro-industriel aura quant à lui injecté pas moins de 22 millions de dollars en faveur du Parti républicain pour la seule année 2024 – quatre de plus que pour les démocrates. Et dès son élection, Donald Trump laissait entendre qu’il se montrerait reconnaissant à l’égard de ces bailleurs par la nomination du « faucon » Marco Rubio comme secrétaire d’État. Plus discret que le tonitruant (et isolationniste) J. D. Vance, mais à la tête d’un poste plus stratégique en politique étrangère, Rubio incarne une aile néoconservatrice qui n’a jamais été écartée par Donald Trump.

Plus indirectement, d’autres secteurs économiques pourraient bénéficier d’un conflit avec l’Iran. Une montée en flèche des prix de l’or noir induirait des profits records pour le secteur des énergies fossiles. Depuis l’attaque israélienne, le prix du baril de Brent a augmenté de 10 %. Cette « prime de guerre » – ainsi que la nomme la presse financière – pourrait être rapidement être accrue par la fermeture du détroit d’Ormuz, dont la République islamique menace l’Occident. Et quand bien même elle ne serait pas mise à exécution, une pérennisation du conflit générerait une panique sur les marchés à même de prolonger la hausse des prix.

Si l’État hébreu aime à se dépeindre en citadelle assiégée, il peut en réalité compter sur de nombreux alliés objectifs.

Le lobby pétrolier, soutien actif de Donald Trump, a de quoi être déçu : la faiblesse des cours compromet la ruée vers le pétrole et gaz de schiste promise par le candidat républicain. Derrière le sulfureux slogan Drill-Baby-Drill (« creuse bébé, creuse ») martelé durant sa campagne, celui-ci défend en réalité un agenda de souveraineté énergétique guère différent de celui des démocrates, consistant à exploiter un sous-sol riche en sources fossiles non-conventionnelles. Or, les producteurs de pétrole de schiste ont besoin d’un prix d’au moins 40 dollars par baril pour couvrir les coûts d’un nouveau puits ; une somme à mettre en regard du seuil de rentabilité de l’entreprise Saudi Aramco, à 10 dollars par baril.

Une note de l’Institut Rousseau interroge : « Trump a-t-il autorisé Israël à attaquer l’Iran pour sauver ses producteurs de pétrole ? ». Elle rapporte les propos de D. Kirk Edwards, ancien président de l’Association pétrolière du bassin permien : « Je pense que nous allons assister d’ici trente à soixante jours à l’arrêt de nombreuses plateformes actuellement en activité… La plupart des gens sont sous le choc de voir comment cela peut arriver sous une administration républicaine ». Les pétroliers américains risquent donc gros… « à moins qu’un événement majeur ne survienne », continue l’auteur de la note. Il ajoute : « les guerres constituent un moyen classique [de] parvenir » à une flambée des prix.

Mais cette hausse des cours ne menace-t-elle pas les marchés financiers, ainsi que de nombreux analystes l’ont suggéré ? Les marchés ne sont pas tout à fait de cet avis. Une guerre régionale ralentirait bien l’activité et les investissements, mais induirait des contre-tendance vertueuses pour la finance américaine. Dans un article au titre évocateur – « War Brings Out the Best in the Dollar » –, le Wall Street Journal observe : après une chute du dollar depuis févier, consécutive aux menaces tarifaires de Donald Trump, l’attaque israélienne permet de pousser « un soupir de soulagement ». « L’indice du dollar s’est accru de 1 % depuis le premier bombardement », développe-t-il, « et la monnaie américaine se comporte comme elle le devrait, en s’appréciant lors des jours de panique ».

Valeur-refuge, le dollar pourrait bénéficier des turbulences financière provoquées par le conflit. « Une fuite vers la sûreté [fly to safety : ruée des capitaux vers des valeurs-refuge en temps de crise, parmi lesquelles ont trouve l’or et le dollar NDLR] induirait des taux plus bas », indique un analyste interrogé par Reuters. Un moyen de contrecarrer la récession que provoquerait une hausse des prix du pétrole ?

Il faut ajouter que l’incertitude géopolitique génère une floraison des produits dérivés. Au plus grand bénéfice de ceux qui les émettent : au premier semestre 2025, les cinq plus grandes banques de Wall Street avaient effectué un gain record de 37 milliards de dollars en produits dérivés grâce aux fluctuations des marchés provoquées par la guerre commerciale de Donald Trump. Après une politique tarifaire chaotique, quoi de mieux qu’une guerre erratique pour les accroître ?

Attentisme moyen-oriental, soumission européenne

Avec de tels alliés, pourquoi les dirigeants israéliens se restreindraient-ils ? En un an et demi, Israël aura mené un pilonnage génocidaire ininterrompu sur la bande de Gaza, envahi le Liban et bombardé la Syrie avec le blanc-seing des Occidentaux. Malgré quelques protestations pour la forme, l’afflux d’armes vers Tel-Aviv n’aura jamais diminué. Avec l’élimination des dirigeants du Hezbollah et la chute de Bachar al-Assad, la voie vers Téhéran est plus ouverte que jamais. Si l’État hébreu aime à se dépeindre en citadelle assiégée, il peut en réalité compter sur de nombreux alliés objectifs.

À l’évidence, de nombreux acteurs régionaux craignent un conflit de grande envergure avec l’Iran. Les monarchies du Golfe, en particulier l’Arabie Saoudite, ont dénoncé l’agression israélienne contre un « pays frère ». Elles appréhendent une fermeture du détroit d’Ormuz, qui tarirait leurs exportations pétrolières, et un renversement de la République islamique, qui aurait des effets déstabilisateurs incalculables pour la région.

Mais hypothèses maximalistes mises à part, les gouvernements du Moyen-Orient ont-ils intérêt à une résolution pacifique du conflit ? Une hausse des cours de l’or noir viendrait gonfler le revenu des pays pétroliers. Il faut ajouter que la perspective de prendre un ascendant décisif sur le principal concurrent régional de l’Arabie Saoudite n’est pas pour déplaire à ses dirigeants. Du reste, la destruction par Israël des infrastructures du Liban a permis aux capitaux du Golfe d’y affluer, contrats en or à la clef – la prolongation du conflit en Iran ne fait-elle pas miroiter des débouchés semblables ?

Pour la Turquie, Israël constitue bien une menace. Mais jusqu’à présent, les deux puissances expansionnistes ont su étendre leur zone d’influence sans heurts. Et même en se procurant un appui indirect : les bombardements israéliens sur le Hezbollah n’ont-ils pas contribué au succès de l’assaut du Hayat Tahrir al-Sham (« Front de libération du Levant », HTS) sur Damas, soutenu par la Turquie ?

En apparence, l’arrivée au pouvoir en Syrie de cette milice originellement anti-sioniste n’est pas une bonne nouvelle pour l’État hébreu. Mais en réalité, si la base du HTS demeure pro-palestinienne, sa direction est prête à toutes les concessions pour un rapprochement avec les Occidentaux. Y compris à une normalisation avec Israël, qui a dernièrement pu survoler le territoire syrien pour bombarder l’Iran. « Certes, la Syrie est loin de disposer d’un système de défense performant lui permettant de contrôler son espace aérien » précise un article de L’Orient-le-Jour, ajoutant que « tout indique que le président de transition syrien, Ahmed al-Charaa, ne voit aucun inconvénient à ces “violations” israéliennes […] et semble se réjouir de la perspective d’un effondrement du régime des mollahs ».

La précision est d’importance. En cas d’enlisement du conflit, doit-on exclure un engagement direct du HTS contre les forces iraniennes présentes en Irak ? Nés dans la contestation de l’impérialisme mais contraints à un rapprochement-éclair avec Washington – l’ancien ambassadeur américain à Damas ayant clandestinement rencontré le chef d’État Ahmed al-Charaa dès 2023 –, ces islamistes sunnites semblent désormais canaliser leur furie vengeresse vers Téhéran, et non Tel-Aviv.

L’Azerbaïdjan constitue une autre puissance régionale sur laquelle Israël pourrait s’appuyer. Allié discret mais actif de l’État hébreu, le chef d’État Ilham Aliev ne fait pas mystère de ses vues irrédentistes sur l’Iran. En cas de conflit au sol, les trois provinces le plus au nord de l’Iran (Azerbaïdjan ouest, Azerbaïdjan est et Ardabil) constitueraient un point de tension majeur, rendant le pays vulnérable à l’ingérence de l’Azerbaïdjan – mais aussi de son parrain turc.

Attentisme ou alliance objective, chaque États moyen-oriental semble tirer son épingle du jeu. À l’inverse, l’alignement de l’Union européenne sur la position américaine révèle toujours plus crûment sa dépendance à l’égard des États-Unis – et la vassalité de ses chefs d’État à l’égard de Washington. Les Européens seraient en effet les grands perdants d’un choc pétrolier et d’une déstabilisation de l’Iran. Celle-ci était un partenaire commercial important du Vieux continent jusqu’à ce que les sanctions américaines le contraignent à s’en retirer.

L’Allemagne, laminée par la crise énergétique, a ainsi remercié Israël de « faire le sale boulot » quand Emmanuel Macron a repris à son compte le récit néoconservateur d’un Iran au bord de l’arme nucléaire. Sans crainte du ridicule : « certains programmes de missiles iraniens sont en théorie capables d’emporter un engin nucléaire et d’autres ont la portée permettant d’atteindre certaines parties de notre territoire national ». Un réalignement destiné à faire pardonner son initiative visant à reconnaître un État palestinien, à présent indéfiniment ajournée ?

Trump va-t-il lâcher Nethanyahou ?

Netanyahou - Trump - Le Vent Se Lève
Rencontre entre Donald Trump et Benjamin Netanyahou à la Maison Blanche, le 7 avril 2025.

Alors que les Gazaouis agonisent sous les bombes, un basculement silencieux s’opère : les États-Unis négocient directement avec le Hamas, marginalisent Israël et redessinent leur stratégie au Moyen-Orient. Déclin de l’unipolarité américaine, montée en puissance des États du Golfe, isolement de Netanyahou, fissures au sein des élites israéliennes : l’architecture régionale vacille. Le soutien à Israël, jadis pilier de l’ordre impérial, devient un fardeau stratégique. Par Jonathon Shafi [1].

[NDLR : Cette analyse se fonde, entre autres, sur le tournant stratégique que les États-Unis opèrent vers l’Asie dans une optique de confrontation avec la République populaire de Chine, et sur la dynamique de désoccidentalisation en cours – thèmes sur lequel LVSL a publié de nombreux articles. Elle ne fait pas consensus au sein de notre rédaction : d’autres ont mis en avant l’isolationnisme à géométrie variable de Donald Trump et l’influence du lobby militariste aux États-Unis pour nuancer leur retrait du Moyen-Orient – et souligner le soutien persistant de la nouvelle administration républicaine à Benjamin Netanyahou]

La récente libération d’Edan Alexander, otage américano-israélien, a été le fruit de négociations directes entre les États-Unis et le Hamas. Présentée comme un geste destiné à instaurer un climat de confiance en vue d’un cessez-le-feu plus large, cette initiative s’est déroulée sans la participation des représentants israéliens.

Ce tournant a été perçu comme une rupture historique dans les relations entre Washington et Tel-Aviv, déclenchant un vif débat sur la nature des rapports personnels entre Donald Trump et Benyamin Nétanyahou. Avigdor Lieberman, président du parti conservateur Yisraël Beiteinou, estime que l’axe américano-israélien se trouve actuellement à un point « historiquement bas ». Certains y voient une mise en scène politique, destinée à préparer l’opinion à de nouvelles escalades sanglantes. Mais il faut dépasser la psychologie des dirigeants — obsession des commentateurs contemporains — pour interroger les dynamiques structurelles et les tensions stratégiques qui dessinent l’arrière-plan d’un ordre mondial en recomposition.

La fin de l’unipolarité américaine appelle un changement de paradigme au Moyen-Orient et bouleverse les certitudes d’hier. Ce qui se joue, en toile de fond, c’est rien de moins qu’un remodelage de l’architecture étatique mondiale : un monde en transition, où les puissances régionales redéfinissent leurs sphères d’influence au sein d’un nouvel ordre multipolaire.

« Si Israël n’existait pas, les États-Unis devraient l’inventer pour défendre leurs intérêts dans la région. »

– Joe Biden, 1968

Les États-Unis, désormais en déclin relatif par rapport à leur position passée de superpuissance incontestée, cherchent à négocier au mieux leur retrait stratégique. L’appareil impérial américain, tentaculaire, est devenu trop coûteux à entretenir ; et surtout, les guerres menées pour préserver cette hégémonie se sont soldées par des échecs retentissants, aux allures de fiascos. Dans cette reconfiguration, Israël est appelé à jouer un rôle stratégique moins central pour Washington, qui n’a aucun intérêt vital dans les instabilités propres à l’ère Netanyahou — notamment une confrontation ouverte avec l’Iran.

Rendements décroissants

Ce processus révèle que, bien que très influent, le lobby pro-israélien ne dicte pas la politique étrangère américaine. Cette idée a longtemps eu cours, mais elle tend à sous-estimer l’intérêt propre des États-Unis. Loin d’être entraînée à contrecœur par un allié trop exigeant, l’Amérique a en réalité investi dans Israël comme dans un avant-poste militaire destiné à sécuriser ses objectifs impériaux au Moyen-Orient. Comme le déclarait Joe Biden en 1986 : « [Soutenir Israël], c’est le meilleur investissement de 3 milliards de dollars que nous puissions faire. Si Israël n’existait pas, les États-Unis devraient l’inventer pour défendre leurs intérêts dans la région. »

Une logique qui correspondait à une certaine phase de l’impérialisme américain. Mais cette stratégie est aujourd’hui remise en question, à mesure que cet actif se déprécie — voire se transforme en fardeau. Le nouveau contexte régional, dominé par l’émergence d’un ordre multipolaire, exige désormais une stabilité que les États du Golfe entendent eux-mêmes garantir. Washington, de son côté, aspire à une réorganisation régionale capable de protéger ses intérêts financiers et stratégiques à long terme, en prenant acte de l’échec des interventions militaires répétées au Moyen-Orient.

C’est dans ce cadre que s’inscrivent l’accélération des discussions avec l’Iran et la probabilité croissante d’un accord. Les États-Unis ont également mis fin aux hostilités avec les Houthis — fait remarquable, sans coordination ni soutien israélien. Comme mentionné précédemment, ils ont même engagé un dialogue direct avec le Hamas, au grand dam du cabinet israélien. Lors de son dernier déplacement, Trump a tenu des pourparlers de haut niveau avec plusieurs acteurs clés de la région — mais pas avec Israël. Le porte-avions USS Harry S. Truman a depuis quitté la mer Rouge, avec trois avions de chasse en moins. Rien d’étonnant, dès lors, à ce que Netanyahou en vienne à admettre qu’Israël devra « se sevrer de l’aide militaire américaine ».

Alors que les États-Unis se préparent à une rivalité croissante avec la Chine, ils cherchent un compromis leur permettant de poursuivre leurs objectifs commerciaux en s’appuyant sur les États du Golfe, dans un contexte d’intégration régionale. Cette redéfinition des priorités s’accompagne d’une coordination active avec l’Arabie saoudite sur les modalités d’un cessez-le-feu durable à Gaza — un processus complexe, semé d’embûches, tant le désengagement soulève de nouveaux dilemmes. Cela explique en partie pourquoi un rapport affirme que l’administration Trump envisage un jour l’expulsion d’un million de Palestiniens de Gaza vers la Libye, et que l’ambassade américaine le dément catégoriquement le lendemain. Ces palinodies pourraient refléter des lignes de fracture au sein même de l’establishment américain sur cette question — ce qui renvoie à l’avenir incertain de Gaza, en grande partie détruite par Israël avec le soutien de ses alliés de l’OTAN.

Le projet d’un « riviera » Trump-Netanyahou dans une Gaza vidée de sa population n’avait aucune chance d’être accepté dans la région — et l’image générée par intelligence artificielle, postée par Trump sur les réseaux sociaux, était d’une obscénité trop flagrante. Mais sur le plan concret, cette provocation a eu pour effet d’accélérer la mise en œuvre du plan égyptien pour Gaza, qui rejette l’épuration ethnique de l’enclave. Ce plan a reçu le soutien du sommet arabe, et, plus discrètement, celui du Royaume-Uni, de la France, de l’Allemagne et de l’Italie. Contrairement à ce que laissaient entendre certains premiers échos, les États-Unis ne s’y sont pas opposés. L’envoyé spécial au Moyen-Orient, Steve Witkoff, l’a même salué comme une « initiative de bonne foi de la part des Égyptiens ».

Israël se retrouve acculé : il a besoin d’une normalisation régionale, mais sa position de négociation est minée par les crimes de guerre et les exactions génocidaires qu’il continue de commettre. Chaque heure passée à poursuivre cette politique affaiblit un peu plus sa posture diplomatique. L’agence Moody’s alerte sur de « graves conséquences pour les finances publiques » et sur « une dégradation continue de la qualité institutionnelle », en raison des risques politiques majeurs. Selon certaines estimations, Israël pourrait perdre jusqu’à 400 milliards de dollars d’activité économique au cours de la prochaine décennie.

Si un petit cercle d’intérêts liés à l’industrie de l’armement prospère dans un état de guerre permanent, la majorité des flux commerciaux — bien plus vastes et complexes — n’y a pas intérêt.

En dépit de cela, les États-Unis passent désormais des accords avec les pays arabes sans exiger une normalisation avec Israël en contrepartie. En échange, Trump a obtenu la promesse d’un investissement saoudien de 600 milliards de dollars — incluant l’un des plus importants contrats d’armement de l’histoire. Cela remet également en cause l’engagement traditionnel des États-Unis à garantir à Israël une « supériorité militaire qualitative » sur ses voisins, pilier historique de sa domination régionale. Trump a d’ailleurs réaffiché, à Riyad, son opposition aux guerres de changement de régime, et a porté un coup important aux canaux de diffusion du softpower américain en définançant l’United States Agency for International Development (USAID).

Mettre fin au chaos géopolitique

Ce basculement offre aux puissances régionales et au Conseil de coopération du Golfe une opportunité historique : discipliner Israël et faire avancer la cause d’un État palestinien. Il faut toutefois préciser que cet objectif, de leur part, n’a rien d’altruiste — en témoigne leur inaction persistante face au génocide en cours à Gaza. Leur intérêt est de garantir que leur sphère d’influence régionale s’inscrive, dans le nouvel ordre mondial, selon des lignes qui leur soient favorables. Dans cette optique, l’Arabie saoudite perçoit Israël comme une menace sécuritaire pour ses ambitions régionales : l’obsession expansionniste et brutale de l’État hébreu vis-à-vis des Palestiniens alimente un cycle sans fin de violences et d’instabilité. La justesse de la cause palestinienne, dans ce calcul, est presque accessoire — ce qui explique l’indifférence inexcusable avec laquelle Riyad temporise.

La question palestinienne est toutefois devenue un levier structurant dans les rapports de force interétatiques régionaux. Elle sert désormais de plateforme pour contenir Israël. La seule inconnue reste l’ampleur et la vitesse de ce revirement. Un autre facteur décisif réside dans l’exigence de stabilité régionale exprimée par le capital international — car la géographie du commerce mondial ne peut plus reposer sur des marchés ouverts à coups de frappes aériennes américaines.

Si un petit cercle d’intérêts liés à l’industrie de l’armement prospère dans un état de guerre permanent, la majorité des flux commerciaux — bien plus vastes et complexes — n’y a pas intérêt. Cela explique pourquoi le Financial Times a plaidé dès octobre 2023 pour un cessez-le-feu, et pourquoi d’autres porte-voix de l’establishment comme The Economist commencent à se distancer prudemment de la politique israélienne à Gaza.

La pression monte, et les alliances se tendent. Le Royaume-Uni, la France et le Canada ont publié ce mois-ci une déclaration commune condamnant l’expansion militaire israélienne et l’absence d’aide humanitaire dans la bande de Gaza ; pour la première fois, la menace de sanctions ciblées a été évoquée publiquement. Netanyahou a répliqué en qualifiant cette prise de position de « gigantesque récompense pour l’attaque génocidaire contre Israël du 7 octobre ». Une réaction cynique, quand on sait que ces pays ont fourni sans relâche armements, soutien technique et couverture diplomatique à Tel-Aviv.

Mais ces États doivent désormais composer avec leur image internationale, leurs impératifs de sécurité globale et une compétition économique accrue. Ce n’est sans doute pas un hasard si Rachel Reeves a déclaré que le Royaume-Uni visait un important accord commercial avec les pays du Golfe, dans le sillage des récentes négociations entre l’Union européenne et l’Inde. De telles initiatives risquent d’être compromises si Israël va jusqu’au bout de son entreprise génocidaire et mène à bien le nettoyage ethnique de Gaza — avec toutes les conséquences régionales que cela entraînerait.

La semaine dernière, plus de trois cents responsables et investisseurs espagnols se sont réunis à Riyad dans le cadre d’un forum économique hispano-saoudien, où des accords substantiels ont été conclus. Dans le même temps, l’Espagne appelle à un embargo sur les armes à destination d’Israël et exhorte ses partenaires européens à en faire autant. Elle réclame également des mesures concrètes en faveur de la reconnaissance d’un État palestinien. Ces points figuraient à l’ordre du jour du sommet de haut niveau organisé dimanche par le « groupe de Madrid », qui rassemblait des représentants européens — France, Royaume-Uni, Allemagne, Italie — aux côtés d’émissaires de l’Égypte, de la Jordanie, de l’Arabie saoudite, de la Turquie, du Maroc, de la Ligue arabe et de l’Organisation de la coopération islamique. De plus en plus, Israël n’apparaît plus comme un partenaire stratégique rationnel et rentable, mais comme un problème à résoudre pour les puissances occidentales, un obstacle aux intérêts de leur secteur privé et à leurs ambitions régionales.

Isolé, et perdant de sa valeur stratégique aux yeux de Washington, Netanyahou semble sans issue.

Isolé, et perdant de sa valeur stratégique aux yeux de Washington, Netanyahou semble sans issue. Il est possible qu’il négocie déjà son propre « lendemain », misant sur son dernier levier : infliger davantage de souffrances aux Palestiniens pour faire monter les enchères dans l’horreur. Son récent voyage en Hongrie est lié aux procédures ouvertes par la Cour pénale internationale (CPI). Et si cette cour reste un instrument colonial, il n’est pas certain que la tentative de concentrer la responsabilité sur un seul individu puisse être évitée. On peut s’attendre à ce que l’Occident se détourne plus nettement de Netanyahou dans les mois à venir, dans une tentative de se dissocier de la catastrophe qu’il a contribué à créer — tout en cherchant à rétablir des relations avec le Moyen-Orient et le Sud global.

Netanyahou est également empêtré dans un marécage judiciaire domestique, où il fait face à plusieurs affaires de corruption autrement plus difficiles à éluder. Mais le cœur du problème est ailleurs : dans la réorganisation géopolitique qu’impose l’émergence d’un monde multipolaire, Israël — au-delà de la personne de Netanyahou — perd sa centralité dans la stratégie américaine pour la région.

Fuite en avant dans la sauvagerie

Netanyahou et ses alliés tiennent toujours les rênes de l’État israélien — ce qui ne fait qu’accroître le danger et l’instabilité — mais leur pouvoir se fissure, et leur gouvernance devient de plus en plus intenable. La politique de Netanyahou ne mène qu’à l’appauvrissement croissant des perspectives israéliennes. Il faut aussi souligner que ce conflit ne se résume pas à une poignée de pacifistes isolés face à une classe dirigeante soudée. Des lignes de fracture traversent les élites économiques, l’armée, les services de sécurité, et jusqu’à certaines figures politiques de premier plan.

À cela s’ajoutent les éléments les plus fanatiques et messianiques — colons et extrémistes religieux — dont l’influence risque de croître à mesure que la situation s’envenime, aggravant encore la désintégration du tissu étatique. Plus l’horreur s’intensifie, plus les divisions deviennent virulentes. Sur Channel 14, l’élu Moshe Feiglin a récemment affirmé que « chaque enfant, chaque bébé, est un ennemi » ; tandis qu’à l’opposé, l’opposant Yair Golan avertit : « Israël est en train de devenir un État paria, comme l’Afrique du Sud l’a été… Un pays sain ne fait pas la guerre aux civils, ne tue pas des bébés pour le plaisir, et ne se donne pas pour objectif de déporter des populations. »

Il n’existe plus aucun récit dominant capable de fédérer la propagande : le discours s’est tout bonnement effondré. Le mouvement international de solidarité avec la Palestine, quant à lui, a vu ses principales revendications légitimées.

L’ancien Premier ministre Ehud Olmert lui-même a pris ses distances, déclarant lors d’un « Sommet populaire pour la paix » que « Gaza est palestinienne, non israélienne. Elle doit faire partie d’un État palestinien. » C’est, selon lui, la condition pour une normalisation durable. D’anciens chefs du Mossad et du Shin Bet ont, avec un ex-vice-chef d’état-major de Tsahal, cosigné une lettre appelant Trump à ne pas suivre Netanyahou et à mettre fin à la « guerre ». Ces prises de position relèvent bien sûr de calculs stratégiques, fondés sur le constat que Netanyahou a atteint une impasse. L’objectif désormais est un sauvetage diplomatique : tenter de réaligner autant que possible les positions israéliennes et américaines. On notera que les soutiens traditionnels d’Israël dans les médias se sont étrangement tus. Il n’existe plus aucun récit dominant capable de fédérer la propagande : le discours s’est tout bonnement effondré. Le mouvement international de solidarité avec la Palestine, quant à lui, a vu ses principales revendications légitimées, ainsi que son analyse de l’ampleur et des objectifs du carnage infligé à Gaza.

Ce mouvement s’est imposé, ces derniers mois, comme l’avant-garde de la conscience morale, tout en demeurant politiquement inclusif, malgré les calomnies dont il a été la cible. Désormais, en Occident, les « grands et bons » commencent à infléchir leur position. Sans aller jusqu’à reconnaître la nature apartheid de l’État israélien, Thomas Friedman, éditorialiste du New York Times, écrit : « Ce gouvernement israélien agit d’une manière qui menace les intérêts fondamentaux des États-Unis dans la région. Netanyahou n’est pas notre ami. » Dans The Guardian, Jonathan Freedland prédit que Trump finira par trahir son ancien allié. L’ex-vice-président de la Commission européenne Josep Borrell affirme désormais qu’Israël commet un génocide. Emmanuel Macron doit, pour sa part, coprésider un sommet à New York avec l’Arabie saoudite sur la création d’un État palestinien.

Il faut le rappeler : ces évolutions sont dictées par des intérêts, non par une soudaine poussée de conscience morale. Dans le cas de la France, Macron cherche à faire avancer des objectifs géopolitiques européens et français au Moyen-Orient, pour lesquels l’alignement sur Israël rapporte de moins en moins. Comme les États-Unis, Paris a besoin d’un nouveau mode de relation avec la région. D’autres capitales anticipent d’ores et déjà le lent processus de « blanchiment » qu’exigera la normalisation future de l’État israélien, en réduisant le problème à une dérive exceptionnelle incarnée par Netanyahou.

Rien de ce qui précède ne peut être considéré comme acquis — d’autant plus que le gouvernement israélien risque de se radicaliser encore. À chaque étape, le mouvement mondial pour la Palestine doit continuer à se mobiliser, à s’institutionnaliser et à universaliser ses positions. Car, en définitive, c’est la résilience du peuple palestinien qui, contre toute attente, constitue le facteur décisif dans l’équation régionale. Leur lutte pour la dignité, la liberté et les droits fondamentaux a démontré, dans les faits, ce qu’ils affirment depuis toujours : exister, c’est résister.

L’axe Budapest-Tel-Aviv : au-delà des convergences idéologiques

Orban Netanyahou - Le Vent Se Lève
Visite de Benjamin Netanyahou à Budapest, 5 mars 2025

L’accueil en grande pompe d’un criminel de guerre à Budapest ferait-il oublier l’essentiel ? Quelques mois avant l’invitation de Benjamin Netanyahou, des « pagers » explosifs fabriqués en Hongrie étaient activés par le Mossad contre des cibles libanaises, civiles et militaires. Quelques années plus tôt, Viktor Orbán utilisait le logiciel-espion Pegasus, conçu en Israël, pour surveiller ses opposants. Il avait d’abord été testé sur les Palestiniens, cobayes d’une surveillance étendue sur plusieurs continents. Au-delà des convergences idéologiques évidentes entre Benjamin Netanyahou et Viktor Orbán, c’est un échange de bons procédés que révèle la consolidation de l’acte Budapest-Tel-Aviv [1].

Viktor Orbán a convié son homologue israélien en dépit des accusations qui pèsent contre lui : usage de la famine comme arme de guerre, crimes contre l’humanité et génocide. En vertu du droit international, cela n’aurait pas dû survenir. État-membre de la Cour pénale internationale (CPI), la Hongrie était tenue d’arrêter Benjamin Netanyahou dès son arrivée sur le sol hongrois. Or, avant même l’atterrissage du Premier ministre israélien, le gouvernement d’Orbán fait savoir qu’il ne respecterait pas ces obligations légales. En accueillant un criminel de guerre, la Hongrie affiche une fois de plus son mépris des droits humains et de la justice internationale.

Orbán avait annoncé dès novembre dernier son intention d’inviter Netanyahou, qualifiant les mandats d’arrêt de la CPI d’« honteux » et « absurdes ». Ce séjour — de deux — est le deuxième voyage international du Premier ministre israélien depuis la publication des mandats d’arrêt, après l’ovation debout qu’il a reçue au Congrès américain pour ses crimes contre l’humanité.

Péter Magyar, le visage de l’opposition à Orbán, a évité de condamner la visite de Benjamin Netanyahou

Ce n’est pas une première. En 2023, le chef de cabinet d’Orbán avait déjà confirmé que la Hongrie n’arrêterait pas Vladimir Poutine si celui-ci venait à se rendre dans le pays, bien qu’il soit lui aussi recherché par la CPI pour crimes de guerre en Ukraine. Tout en se posant en chantre de la paix sur la scène intérieure, Orbán sabote les principes de justice et d’État de droit en ouvrant les bras aux criminels de guerre les plus notoires de la planète.

Quid des critiques progressistes d’Orbán ? Elles brillent par leur silence. Le fameux « plus jamais ça » semble n’avoir plus aucune portée en Hongrie. La visite de Netanyahou aurait pu être l’occasion de protester contre l’accueil d’un criminel de guerre. Mais plutôt que de défendre le droit international, l’ensemble du spectre politique hongrois a préféré l’indifférence – ou la complaisance. Un silence qui, comme auparavant dans l’histoire du pays, risque de laisser sur la conscience collective la marque d’une complicité avec les entreprises fascisantes et génocidaires.

Moment critique

La visite de Netanyahou intervient en pleine période de tensions politiques en Hongrie. Le mois dernier, Viktor Orbán a annoncé son intention d’interdire les « marches des fiertés » dans tout le pays. Pour justifier cette attaque frontale contre les droits des personnes LGBTQ, il a invoqué la « protection de l’enfance ». Une défense des mineurs qui, visiblement, ne trouve rien à redire au massacre de dizaines de milliers d’enfants à Gaza.

Le projet d’interdiction a déclenché une vague d’indignation en Hongrie comme au sein de l’Union européenne. Des manifestations massives ont eu lieu pour défendre les droits LGBTQ et les libertés constitutionnelles. Les militants hongrois ont organisé plusieurs actions, notamment en arborant le triangle rose — symbole utilisé par les nazis pour persécuter les personnes homosexuels — sur les principaux monuments de Budapest. Dans ce contexte, la venue de Benjamin Netanyahou, combinée à cette nouvelle attaque contre les minorités et la liberté de réunion, pose aussi un défi à Péter Magyar, le nouveau visage de l’opposition.

Ancien membre du parti Fidesz, Magyar dirige le parti Tisza, une formation de centre droit relativement récente, qui enregistre de bons scores dans les sondages. À l’image des précédents adversaires d’Orbán, il adopte une stratégie que l’on peut qualifier de « centriste radicale », refusant de prendre position sur nombre d’enjeux considérés comme sensibles, afin de séduire l’électorat progressiste tout en mordant sur les conservateur. Pour l’instant, il s’est gardé de défendre les homosexuels hongrois face à cette attaque frontale contre leurs droits, recevant paradoxalement le soutien des libéraux – au lieu des critiques que pourraient générer sa lâcheté. Magyar a également évité de condamner la visite de Netanyahou, malgré les mandats d’arrêt lancés par la Cour pénale internationale.

Représente-t-il une quelconque alternative pour défendre les principes démocratiques et humanitaires en Hongrie ?

Blanchir l’antisémitisme

La relation ambiguë entre Orbán et Netanyahou — utilisée comme outil de blanchiment de l’antisémitisme passé du Fidesz — avait déjà fait couler beaucoup d’encre. Mais la visite du Premier ministre israélien en Hongrie illustre plus que jamais à quel point les postures pro-israéliennes peuvent parfaitement avec un antisémisme latent. Paradoxe devient d’autant plus brûlant à l’heure où Donald Trump instrumentalise la crainte de l’antisémitisme pour justifier une nouvelle vague de répression maccarthyste — allant jusqu’à l’arrestation et la déportation de personnes critiques à l’égard d’Israël. L’affaire Mahmoud Khalil constitue un cas d’école sur la décomplexion de la droite pro-israélienne : jusqu’où est-elle prête à aller — et que peut-elle se permettre sans être inquiétée ?

Cette prétendue lutte contre l’antisémitisme est devenue le prétexte au déploiement d’un agenda ultra-conservateur. Une litanie d’« envahisseurs étrangers » — immigrés, musulmans, progressistes, féministes, personnes queer, etc — menaceraient menacer les autochtones hongrois, dans une posture obsidionale qui n’est pas sans rappeler les justifications des colons israéliens.

Cette paranoïa suprémaciste autour du fantasme d’un « grand remplacement » est pleinement assumée par Orbán, tout comme Trump ou Netanyahou. Dans son discours du 15 mars, jour de fête nationale, Orbán déclarait : « La bataille qui se joue aujourd’hui est en réalité celle de l’âme du monde occidental. L’empire veut mélanger puis remplacer les populations natives d’Europe par des masses envahissantes issues de civilisations étrangères. » Il semble admirer Israël dans son processus de fascisation à marche forcée – dont le génocide en cours à Gaza est la manifestation la plus criante.

En mars dernier, des figures majeures de l’extrême droite européenne, dont des Hongrois, se sont rendues à Jérusalem pour une conférence organisée par le gouvernement israélien au nom de la lutte contre l’antisémitisme. De nombreuses organisations et personnalités juives ont boycotté l’événement, dénonçant la présence de figures notoirement fascisantes. Lors de la conférence, Netanyahou a salué la répression brutale menée par Trump contre les manifestations pro-palestiniennes, tout en soutenant son projet de nettoyage ethnique par expulsion à Gaza. Il a également attribué la montée de l’antisémitisme à « une alliance systémique entre l’ultra-gauche progressiste et l’islam radical ».

La Pologne s’est retrouvée écartelée sur la question d’une éventuelle arrestation de Netanyahou s’il se rendait à la cérémonie de commémoration d’Auschwitz.

La plupart des intervenants ont soigneusement évité d’évoquer l’antisémitisme d’extrême droite. Tandis que Netanyahou aide Orbán à blanchir l’antisémitisme du Fidesz, Orbán semble lui rendre la pareille en adoubant les projets d’épuration ethnique de Trump à Gaza. Selon le Times of Israel, Netanyahou chercherait à obtenir le soutien d’Orbán pour « bâtir une coalition de pays en faveur du plan de Trump pour Gaza ». En février, Donald Trump avait défendu l’expulsion des Palestiniens pour transformer Gaza en station balnéaire — une idée rejetée, d’après les sondages, par seulement 16 % de la population israélienne. D’autres intérêts pourraient cependant être en jeu.

De Pegasus aux pagers

Orbán n’a pas encore commenté ou soutenu les projets de Donald Trump pour Gaza. Il reste difficile de savoir à quel point il risquerait gros en adoubant une proposition aussi marquée, alors que l’exaspération grandit à son égard dans plusieurs capitales européennes. D’après un document obtenu par Politico, la coalition du chancelier allemand entrant Friedrich Merz entend pousser l’Union européenne à suspendre les fonds et les droits de vote des pays violant les principes fondamentaux du bloc — une directive qui vise sans ambiguïté la Hongrie. Mais l’Union elle-même reste divisée sur la question israélo-palestinienne.

Plus tôt cette année, la Pologne s’est retrouvée écartelée sur la question d’une éventuelle arrestation de Netanyahou s’il se rendait à la cérémonie de commémoration d’Auschwitz. Un sondage révélait que plus de 60 % des Polonais soutenaient une telle arrestation. Finalement, Netanyahou a renoncé à faire le déplacement. Alors, pourquoi prendre le risque de se rendre dans l’Union européenne pour rencontrer Orbán ?

En 2021, un rapport révélait que des journalistes et critiques du régime hongrois avaient été ciblés par Pegasus, logiciel espion israélien. Développé par NSO Group, cet outil — acquis et utilisé par divers régimes autoritaires pour surveiller journalistes et militants — permet d’activer à distance caméras, micros et de siphonner toutes les données d’un téléphone. Si les États-Unis ont depuis inscrit NSO Group sur liste noire, la Hongrie, elle, n’a jamais reconnu ni assumé ses achats du logiciel.

Les accusations d’abus liés à Pegasus se sont multipliées, alors que des voix palestiniennes alertaient depuis des années : la population palestinienne servirait de cobaye pour les technologies de guerre (y compris psychologique) israéliennes, testées à Gaza avant d’être exportées pour des usages répressifs à l’échelle mondiale.

En 2024, une entreprise hongroise a été impliquée dans la fabrication de « pagers explosifs » utilisés au Liban et en Syrie pour terroriser et éliminer des civils. BAC Consulting aurait fourni des milliers de ces appareils, qui ont tué au moins douze personnes — dont deux enfants — et blessé quelque 2 800 autres. Une enquête du New York Times révèle que le Mossad a créé plusieurs sociétés-écrans pour commercialiser ces appareils, dont l’une serait précisément BAC Consulting, basée en Hongrie.

Ces affaires dévoilent que la convergence entre la Hongrie et Israël dépasse les affinités idéologiques : elle s’enracine aussi dans des partenariats opaques. Alors même qu’Orbán annonce vouloir recourir à des technologies de surveillance sophistiquées pour réprimer les organisateurs et les participants des marches des Fiertés, Israël pourrait bien lui en fournir les outils.

Ainsi, l’opposition hongroise a choisi de ne pas poser les questions qui fâchent sur cette visite de Netanyahou — qui restera probablement l’un des épisodes les plus honteux de l’histoire hongroise du XXIe siècle. Qu’un criminel de guerre poursuivi au niveau international puisse se promener librement en Hongrie, sans la moindre opposition, ne témoigne-t-il pas du degré de fascisation de la société hongroise ?

Note :

[1] Article originellement publié par notre partenaire Jacobin sous le titre « Viktor Orbán’s Shameful Embrace of Benjamin Netanyahu » et traduit pour LVSL.

Israël va-t-il maintenant attaquer l’Iran ?

Benjamin Nethanyahou à la tribune de l’OTAN présentant l’Iran et ses alliés comme la menace principale pour Israël. © Free Malaysia Today

Massacre génocidaire à Gaza, intensification de la colonisation en Cisjordanie, bombardement du Liban, invasion de la Syrie : ces quinze derniers mois, l’État d’Israël a démontré qu’il ne reculerait devant aucune limite. Benjamin Netanyahou se tourne à présent vers l’Iran, fragilisé par la chute de son allié syrien. Il pourra compter sur une administration américaine acquise aux « faucons » pro-israéliens. Malgré les proclamations isolationnistes du candidat Trump, promettant de « mettre fin des guerres sans fin », un nouveau conflit de grande envergure se prépare peut-être au Moyen-Orient, avec le soutien des États-Unis. Par Richard Silverstein [1].

Les soutiens de l’État d’Israël célèbrent un triplé : en un peu plus d’un an, le Hamas, le Hezbollah et le régime de Bachar al-Assad ont été ou bien vaincus, ou bien militairement affaiblis. L’Iran, un autre ennemi, a perdu de sa superbe suite à des frappes israéliennes, l’assassinat du chef du Hamas à Téhéran et d’un commandant des gardiens de la révolution à Damas. Ses alliés chiites irakiens auraient promis, au moins temporairement, de cesser leurs attaques contre Israël.

Des sources militaires israéliennes affirment en outre que ces frappes contre l’Iran ont démantelé une grande partie des systèmes de défense aérienne du pays. Elles ne cachent pas que ces opérations s’inscrivent dans un cadre plus large, visant à préparer un futur assaut contre le programme nucléaire iranien. Selon ces mêmes sources, il faudra un an ou plus à l’Iran pour réparer les dégâts actuels et rétablir ses capacités. Un laps de temps au cours duquel une attaque israélienne semble opportune – et loin d’être improbable.

Complaisance de l’administration américaine

L’Iran affaibli, les dirigeants israéliens et les conseillers de Donald Trump plaident en faveur d’une intensification des hostilités. L’ancien ministre israélien de la défense, Yoav Gallant, s’est rendu à Washington le mois dernier. Il a fait pression sur les responsables américains, leur intimant de ne pas manquer la « fenêtre pour agir » qui s’ouvrait contre l’Iran. Il préconise une opération, de préférence israélo-américaine, contre l’infrastructure nucléaire de l’Iran.

Le président Joe Biden n’était pas favorable à une telle attaque. Cette décision revient désormais à l’administration Trump, dont les conseillers envisagent sérieusement cette option. Bien que Trump ait exprimé à plusieurs reprises sa réticence à engager les forces américaines dans des interventions à l’étranger, il reste attentif aux intérêts israéliens.

Au minimum, il demanderait aux agences de renseignement américaines de partager les documents susceptibles d’aider au ciblage des sites iraniens ; il fournirait également les munitions spécialisées nécessaires à de telles frappes, comme l’a fait Biden à Gaza et au Liban.

Par exemple, pour détruire le site nucléaire iranien le plus sûr, Fordow, il faudrait un bombardier GBU-57 de 30 000 livres, qui ne peut être transporté que par un bombardier B-2. La mission serait confiée à un pilote américain ou israélien. Sans ce niveau de participation américaine, il est peu probable qu’Israël puisse causer des dommages significatifs à Fordow.

L’Iran affaibli, les dirigeants israéliens et les conseillers de Donald Trump plaident pour une intensification des hostilités avec l’Iran.

L’assassinat par Israël de l’ancien numéro deux du Hezbollah, Imad Mughniyeh, rendu possible par une équipe de reconnaissance de la CIA, témoigne d’une collaboration similaire entre les États-Unis et Israël en matière de renseignement. Les États-Unis ont également contribué à localiser une grande partie des hauts responsables du Hamas à Gaza, ce qui a permis à l’armée israélienne de les assassiner. De même, nous pouvons nous attendre à ce que l’administration Trump donne son feu vert à Israël pour que le pays continue à éliminer les principaux responsables de la sécurité iranienne, comme il l’a fait pour les hauts dirigeants du Hamas et du Hezbollah.

Surenchère israélienne après quinze mois d’impunité

La nouvelle réalité de l’échiquier géopolitique du Moyen-Orient offre à Israël une plus grande latitude pour attaquer ses rivaux. Les restrictions qui existaient à une certaine époque ont disparu. En défiant l’administration Biden lors du génocide de Gaza, le Premier ministre Benjamin Netanyahou a montré qu’Israël agirait en toute impunité, n’importe où dans la région, pour défendre ses intérêts. De même, il n’a, jusqu’à présent, jamais été confronté aux conséquences de ses actes ou à l’obligation de rendre des comptes.

Les nouvelles méthodes stratégiques d’Israël ont été mises en évidence à Gaza, où le pays a commis un génocide malgré l’indignation de l’opinion internationale. Le gouvernement américain est resté les bras croisés et n’a opposé que peu de résistance. Même les mandats d’arrêt lancés par la Cour pénale internationale contre Yoav Gallant et Benjamin Netanyahou ne les ont pas dissuadés de massacrer près de 50 000 Palestiniens. Le bilan total est encore plus élevé : Devi Sridhar, chercheur à l’université d’Édimbourg, estime dans le Guardian que le carnage pourrait atteindre les 335 000 décès, en comptabilisant les victimes « indirectes » des frappes israéliennes et de l’embargo.

De même, les forces de défense israéliennes ont dépeuplé une grande partie du Sud-Liban et ont complètement détruit des villages entiers qui étaient autrefois des bastions du Hezbollah. Elles ont transformé en ruines le quartier de Dahiyeh, à Beyrouth, où le groupe militant était basé. Une grande partie de ses dirigeants ont été tués par des bombes anti-bunker fabriquées aux États-Unis, alors qu’ils s’abritaient dans ce qu’ils croyaient être des bunkers souterrains imprenables. Le succès de ces opérations militaires israéliennes, conjugué à des considérations de politique intérieure, accroît considérablement les perspectives d’une intervention en Iran.

Trump, qui avait déjà ordonné l’assassinat du chef des Gardiens de la révolution Qassem Soleimani, incarne une ligne « dure » contre l’Iran. Il s’est également retiré de l’accord sur le nucléaire iranien conclu en 2015 par Barack Obama. Le nouveau président n’a que faire de la diplomatie conventionnelle ou des accords. Il préfère une approche unilatérale et, si nécessaire, le recours à la force. Il est donc d’autant plus probable qu’il donne son feu vert à une opération israélienne.

La vulnérabilité politique de Benjamin Netanyahou constitue un autre facteur aggravant. Pour le dirigeant israélien, dont la cote de popularité est de 29 %, la seule chose qui empêche la tenue d’élections anticipées et une défaite est la poursuite du conflit militaire. En début de mois, il a témoigné pour la première fois devant la justice, où il fait face à trois chefs d’accusation de corruption. Une condamnation pour l’un des chefs d’accusation l’obligerait à démissionner.

Netanyahou s’est révélé être un homme politique résilient et rusé, expert dans l’art de manipuler le public, ses adversaires et ses alliés politiques dans son propre intérêt. Il comprend très bien qu’une attaque réussie contre l’Iran, même si elle laisse présager une contre-attaque, pourrait lui apporter d’énormes avantages politiques à l’intérieur du pays.

L’invasion de la Syrie, prélude à une attaque contre l’Iran ?

En décembre, Bachar al-Assad a été renversé par le groupe islamiste Hayat Tahrir al-Sham (HTS). Sous sa précédente dénomination, Al-Nosra, cette organisation était un allié objectif d’Israël dans le Golan syrien, où il affrontait les forces du Hezbollah. Dans la foulée de la victoire du HTS, l’armée israélienne a envahi la Syrie et occupé un territoire situé à quelques kilomètres de la ligne d’armistice entre les deux pays, tracée en 1974. Benjamin Netanyahou a rapidement abrogé l’accord et annoncé qu’Israël occuperait indéfiniment le territoire syrien en tant que « barrière défensive » sur sa frontière septentrionale.

Selon un rapport de Reuters basé sur des témoins visuels syriens, les commandos des Forces de défense israéliennes (FDI) opèrent à quelques dizaines de kilomètres du centre de Damas, non loin de la banlieue de la ville. Bien que l’armée israélienne ait démenti cette information, elle a reconnu que des forces étaient actives à l’extérieur de la nouvelle zone tampon : « L’ armée israélienne a déployé des troupes dans la zone tampon et dans un certain nombre de secteurs qu’il est nécessaire de défendre ». En d’autres termes, l’armée ne se limite pas au territoire occupé. Elle mènera des opérations dans tous les territoires syriens qu’elle jugera essentiels à ses intérêts.

Depuis le renversement de Bachar al-Assad, le HTS constitue l’autorité de fait à la tête de la Syrie. Mais les deux véritables acteurs à l’oeuvre sont sans conteste la Turquie et Israël.

Le tour de l’Iran est-il venu ?

Une fois qu’Israël aura stabilisé sa position en Syrie, il sera en mesure de se tourner vers l’Iran. Donald Trump, de nouveau a la Maison Blanche, sera confronté à la question de savoir s’il doit approuver une attaque israélienne contre l’infrastructure nucléaire et militaire de Téhéran. Trump pourrait s’opposer à une implication directe des États-Unis, hésitant à se lancer dans un nouveau conflit majeur, en phase avec ses promesses de campagne. Mais il ne fait aucun doute qu’il fournirait des renseignements essentiels aux Israéliens.

Une frappe massive contre des cibles iraniennes pourrait déclencher une guerre régionale. Même si les membres iraniens de « l’axe de résistance » sont mis hors d’état de nuire, d’autres – chiites irakiens et alliés houthis – ont la capacité d’infliger des dommages importants aux intérêts américains et israéliens dans la région.

Début janvier, Axios a révélé qu’un conseiller à la sécurité nationale avait présenté au président Biden un plan d’attaque des installations nucléaires iraniennes

Jusqu’à présent, l’Iran a limité son programme nucléaire. Son taux d’enrichissement de l’uranium n’a pas dépassé 60 %. Il n’a pas produit de système de lancement de missiles. Ce processus pourrait prendre un an ou plus. L’Iran a choisi de ne pas dépasser ces limites, ne voulant pas fournir à ses ennemis les raisons d’une telle attaque.

Début janvier, Axios a révélé qu’un conseiller à la sécurité nationale avait présenté au président Biden un plan d’attaque des installations nucléaires iraniennes, dans le cas où l’Iran tentait d’accéder à l’arme atomique.

Bien qu’une attaque américano-israélienne infligerait de lourds dégâts aux infrastructures nucléaires iraniennes, les experts estiment qu’elle ne suffirait pas à détruire ses capacités. L’accession de l’Iran au statut de puissance nucléaire modifierait profondément l’équilibre des forces dans la région. Israël ne serait plus la seule puissance nucléaire : l’Iran rejoindrait ce cercle restreint. Dès lors, Israël ne disposerait plus d’un pouvoir et d’une influence sans entrave. À l’instar de la Corée du Nord, l’Iran posséderait une garantie de survie en cas d’attaque massive visant son anéantissement ou un changement de régime.

Pendant la Guerre froide, c’était la doctrine de la « destruction mutuelle assurée » entre les États-Unis et l’Union Soviétique qui empêchait l’un et l’autre camp de se servir de l’arme nucléaire. La configuration actuelle semble beaucoup moins rassurante au Moyen-Orient. Ni les États-Unis, ni l’Union Soviétique, n’étaient dirigés par des millénaristes engagés dans une entreprise génocidaire et une guerre sainte contre l’Islam, comme ceux qui gouvernent actuellement Israël. L’éventualité d’une escalade nucléaire semble ainsi plus élevée que durant la Guerre froide.

Depuis le 7 octobre 2023, Israël a transformé la région en une zone encore plus inflammable. Et il ne semble pas que la nouvelle administration Trump ait la volonté de prévenir un conflit d’une magnitude imprévisible.

Note :

[1] Article originellement publié par Jacobin sous le titre « Is Iran Next ? », traduit par Alexandra Knez pour LVSL.


 

La Syrie est-elle entre les mains d’Erdoğan ?

Erdogan - Syrie - Le Vent Se Lève

L’ampleur de l’ingérence turque en Syrie fait peu de doutes. Les partisans d’Erdoğan ne manquent pas de voir la main d’Ankara derrière le renversement de Bachar al-Assad. Si la conquête de Damas par le groupe islamiste sunnite Hay’at Tahrir al-Sham (HTS -Organisation de libération du Levant) est une bonne nouvelle pour la Turquie, celle-ci devra composer avec une mosaïque d’acteurs aux intérêts contradictoires. Outre le nationalisme kurde et l’avancée d’Israël, elle devra faire face au désir d’indépendance d’une population syrienne qui ne souhaite pas troquer une tutelle (iranienne) pour une autre (turque). Il est peu probable qu’une véritable hégémonie se recompose après la chute de Bachar al-Assad : c’est plus probablement un conflit prolongé, peut-être à bas bruit, qui attend la Syrie. Article par Cihan Tuğal, orginellement publié par la New Left Review, traduit pour LVSL par Alexandra Knez.

Les cercles progouvernementaux turcs sont euphoriques. Non seulement une coalition dirigée par des islamistes sunnites a renversé le dictateur qu’ils exécraient, mais ils sont également convaincus que leur président a orchestré l’opération. Au tout début des Printemps arabes, l’AKP escomptait qu’ils débouchent sur la formation de gouvernements sur un « modèle turc », combinant conservatisme religieux, démocratie formelle et gestion néolibérale de l’économie. Les islamistes syriens semblaient correspondre à ces réquisits.

Un temps, la violente répression d’Assad contre les manifestations civiles a rendu impossible une telle transition. C’est alors que la Turquie entreprit d’armer une série de milices rebelles, à la suite des puissances occidentales, de la Russie et de l’Iran, dans une course à la militarisation et à la confessionnalisation du conflit. Il en a résulté une partition de facto du pays en régions distinctes – chiites, sunnites et kurdes. Au moins quatre millions de Syriens se sont réfugiés en Turquie, alimentant un sentiment anti-immigrés. Le blocage semblait sans fin. Jusqu’à ce que la semaine dernière, des forces dirigées par des islamistes s’emparent de Damas…

Conflits d’interprétation, guerres des récits

Depuis lors, les journaux islamistes saluent en Erdoğan « l’instigateur de la révolution syrienne », « le conquérant de la Syrie » ou encore « le plus grand stratège du XXIè siècle ». Alors qu’une partie de la droite turque avait commencé à douter de la stratégie syrienne du gouvernement, la jugeant responsable de la crise des réfugiés, ses partisans semblent désormais confortés dans leur position. Avec le renversement d’Assad, ils s’attendent à la fois à une reconsolidation interne du pouvoir autour de l’AKP et à une augmentation massive de l’influence turque dans la région – beaucoup annonçant la fin effective du contrôle occidental.

En revanche, l’opposition considère la chute d’Assad comme le résultat d’un jeu américain dans lequel Erdoğan et les jihadistes ne sont que des pions. Alors que les partisans du pouvoir anticipent une Syrie démocratique et islamique sous influence turque, les « kémalistes » et leurs alliés centristes craignent sa partition de jure et l’émergence d’un État kurde – dont ils rendent Erdoğan responsable. Au cours de la semaine écoulée, les deux camps ont cherché à amasser des indices à l’appui de leur position. La réalité ne se satisfait pas de ces caricatures. L’incertitude demeure quant à l’identité des commanditaires en Syrie. À ce stade précoce, une chose est déjà certaine : bien que pour l’instant l’équilibre des forces ait évolué en faveur d’Erdoğan, les fantasmes d’une restructuration impériale turque de la région reposent sur des fondements fragiles.

La Turquie contrôle plusieurs factions armées dans le nord de la Syrie, organisées au sein de la coalition connue sous le nom d’Armée nationale syrienne (ANS, anciennement Armée syrienne libre). La Turquie espère que l’ANS éliminera les Forces démocratiques syriennes soutenues par les Américains, et subordonnera les Kurdes syriens à un gouvernement islamique à Damas. Erdoğan souhaite également voir des fonctionnaires affiliés à la l’ANS dans le cabinet post-Assad. Cependant, l’influence de la Turquie sur le groupe HTS, qui a mené l’offensive sur Damas – est limitée.

Début décembre, la Turquie s’est entretenue avec la Russie et l’Iran dans le but apparent de mettre fin aux hostilités plutôt que de déposer Assad. Plus tôt, à la mi-novembre, Erdoğan avait lancé des appels publics pour qu’Assad soit inclus dans un régime de transition. Loin d’être le maître d’œuvre de la campagne, il semble donc qu’Erdoğan ait été contraint de donner le feu vert après que le HTS ait pris l’initiative. L’ANS a participé à l’offensive, mais ne l’a pas dirigée. Des frictions ont également été signalées entre les HTS et l’ANS, et même – ce qui est révélateur – l’arrestation de certains cadres de l’ANS pour maltraitances envers des civils kurdes.

Que représente réellement le groupe HTS ? Son ancrage dans l’État islamique et le Jabhat al-Nusra (une scission syrienne d’Al-Qaïda), son inscription sur la liste officielle des groupes terroristes dressée par Washington, le rendait peu propice à entretenir de bonnes relations avec l’Occident. Pourtant, les États-Unis et l’Union européenne se sont montrés relativement satisfaits lors de sa descente sur Damas. L’impératif d’affaiblir le rôle régional de l’Iran primait celui de combattre l’islamisme…

En Turquie, l’opinion sur le groupe est divisée. L’opposition affirme que le HTS est une création des États-Unis et d’Israël, tandis que les partisans d’Erdoğan insistent sur le fait que la Turquie a armé et entraîné ses hommes au cours des dernières années. Une autre rumeur veut que le HTS ait été formé par les services de renseignement britanniques. Certains experts affirment que l’assaut sur Damas n’aurait pas pu réussir sans l’implication des agences de renseignement occidentales ; d’autres soutiennent que ces agences ont été trompées ou débordées par le HTS. Salih Muslim, un éminent dirigeant kurde du Parti de l’union démocratique (PYD), décrit quant à lui les HTS comme faisant simplement partie du « paysage Syrien », et avec lesquels les Kurdes souhaiteraient coexister…

Jihadisme en costume

À ce stade, il est impossible de savoir lequel de ces récits est le plus proche de la réalité des faits. Mais on ne peut ignorer le fait que les islamistes ont gagné la sympathie des peuples de la région ; en raison de leur capacité d’action, ils sont parfois perçus comme le seul espoir de changement face au statu quo. Quels que soient les commanditaires de HTS, le groupe est certainement l’expression d’une tendance profonde – de massification, d’institutionnalisation et de respectabilisation internationales des groupes jihadistes. Ces trois dynamiques rivalisent parfois les unes avec les autres, mais ce dernier rebondissement dans le drame syrien les a vues se combiner dans le HTS.

En d’autres termes, quel que soit l’enchaînement exact des événements, il ne fait aucun doute que la mouvance islamiste – et particulièrement sa branche jihadiste – a gagné du terrain dans la région. L’opposition turque, y compris à gauche, insiste sur le fait qu’il s’agit d’un islamisme à la solde des Américains.

Pourtant, une rétrospective des fluctuations d’Erdoğan face aux Américains rappelle que l’Occident joue avec le feu en s’acoquinant avec de tels groupes. Après tout, l’AKP a d’abord été l’incarnation d’un Islam à la sauce américaine, combinant libertés individuelles, valeurs familiales, conservatisme religieux, libre-échange et réalignement diplomatique pro-occidental. Toutefois, au fil des ans, il s’est attaqué aux libertés individuelles, subordonnant libre-échange, famille et religion à un modèle de développement d’État-parti aux ambitions régionales démesurées. Fût-ce aux dépens de l’influence américaine.

Des centaines de frappes aériennes israéliennes ont eu lieu en Syrie depuis le détrônement d’Assad, et Netanyahou a déclaré qu’il avait l’intention de transformer le plateau du Golan en territoire israélien. Qu’il réussisse ou non, Israël souhaite accroître son influence sur la région, après avoir détruit les capacités militaires de son rival du nord – à l’encontre de la rhétorique des partisans d’Erdoğan, selon lesquels le triomphe du HTS représente un coup d’arrêt à la puissance occidentale, ou à « l’expansionnisme israélien ».

Conflits inter-impérialistes sans stabilisation hégémonique

Il serait toutefois erroné de prédire l’avènement d’une hégémonie américano-israélienne totale, si l’on entend par là une combinaison efficace de l’usage de la force et du consentement, plutôt qu’une domination fondée sur une violence brute. Il est peu probable qu’un véritable pouvoir hégémonique émerge de cette tournure chaotique des événements. Il est également peu probable que nous assistions à l’émergence d’un État libre et démocratique, tout comme à une partition définitive. Le scénario le plus plausible pour les années à venir est celui d’un conflit prolongé, peut-être relativement contenu, avec un renforcement de la puissance militaire, diplomatique et commerciale de la Turquie. Cette issue constituerait une victoire pour Erdoğan, mais bien en-deçà des fantasmes de ses partisans.

Le principal danger pour l’expansionnisme turc réside dans l’affirmation du pouvoir kurde. Toute paix stable devra passer par l’autonomie ou l’indépendance des Kurdes syriens, désormais officiellement reconnue par les États occidentaux. Pour les Kurdes eux-mêmes, les conséquences de cette formalisation seraient ambivalentes. Passe encore le fait de perdre leur statut de héros pour la gauche internationale. Surtout, ils sortiraient également de leur isolement et deviendraient une « composante comme une autre » du système étatique international en décomposition. Les Kurdes turcs seraient entre-temps abandonnés à leur sort, tout en étant galvanisés par le processus de normalisation qui se déroule au sud.

L’AKP (ainsi que son partenaire néo-fasciste, le MHP) a pris contact avec Öcalan, le chef emprisonné de la guérilla kurde, peu avant que le HTS lance sa campagne à Alep (ce que de nombreux anaystes considèrent comme une preuve que la Turquie était déjà au courant de l’opération anti-Assad). Cependant, le gouvernement a également suivi cette ouverture par une répression sévère contre le Parti kurde officiel et leurs maires élus, indiquant ainsi que tout accord avec Öcalan se ferait aux conditions du gouvernement turc – et entraînerait de grandes pertes pour le mouvement dans son ensemble.

Pour l’instant, les monarchies du Golfe sont quant à elle mises à l’écart. Leur récente tentative de réhabiliter Assad, en acceptant finalement la Syrie au sein de la Ligue arabe, a échoué. Mais elles finiront elles aussi par entrer dans ce jeu de pouvoir, compliquant encore les tentatives d’un acteur unique, que ce soit la Turquie ou les États-Unis, d’affirmer un leadership clair. La Chine, discrète jusqu’à présent, pourrait également entrer dans la mêlée, au moins en tant que puissance coercitive douce. Alors que de plus en plus de pays rivalisent d’influence, essayant de remodeler la région à leur image, la Turquie verra ses ambitions maximalistes s’évaporer.

La rivalité inter-impérialiste en cours comporte également une dimension économique. La Syrie a été dévastée par des guerres par procuration entre plusieurs pays, qui ont non seulement coûté la vie à un demi-million de personnes et en ont déplacé plus de dix millions, mais qui ont également détruit les infrastructures et les finances du pays. Aujourd’hui, le potentiel d’investissement – pour reconstruire à partir des ruines – a aiguisé l’appétit des entrepreneurs du monde entier. En 2018, lorsque la Turquie a perdu 56 soldats lors d’une opération militaire, l’un des principaux conseillers d’Erdoğan eu cette célèbre remarque : « Nous fournissons des martyrs, mais les entrepreneurs turcs obtiendront une plus grande part du gâteau. » Les marchés semblent d’accord, les actions des entreprises du secteur de la construction ayant fortement augmenté ces derniers jours.

Il n’est toutefois pas certain que ce type d’investissement dans les infrastructures puisse réellement décoller, étant donné la trajectoire incertaine des conflits militaires, en particulier dans le nord et le sud du pays. Les États-Unis et leurs alliés ont réussi à détruire bon nombre de leurs ennemis régionaux, mais ils n’ont pas été en mesure de mettre en place des accords fonctionnels et durables. La chute d’Assad changera-t-elle la donne ? Cela reste à voir. Mais une chose est certaine : là où l’impérialisme néolibéral américain a échoué, les desseins de l’expansionnisme islamo-turc ont encore moins de chance de se réaliser.

Pascal Boniface et Gérard Araud : OTAN, Israël, Syrie, BRICS et l’avenir de la diplomatie française

Araud - Boniface - Le Vent Se Lève

Tandis que le mouvement HTS s’empare du pouvoir à Damas, les bombardements continuent sur Gaza. Alors que de nombreuses ONG accusent les forces armées israéliennes de commettre un génocide, la France a décrété qu’elle ne procéderait pas à l’arrestation de Benjamin Netanyahou exigée par la Cour pénale internationale. Et tandis que les BRICS annoncent une nouvelle infrastructure monétaire indépendante du dollar, les Européens continuent de faire bloc autour des États-Unis. Face à la réélection de Donald Trump, « l’autonomie stratégique européenne » est sur toutes les lèvres ; mais celle-ci est-elle autre chose que le tremplin de l’hégémonie américaine en Europe ? Pour en débattre, Le Vent Se Lève reçoit Pascal Boniface et Gérard Araud pour le second épisode de ses entretiens croisés.

👤 Pascal Boniface est géopolitologue, fondateur de l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS).

👤 Gérard Araud est diplomate, ancien ambassadeur de France aux États-Unis et en Israël.

L’avenir d’Israël selon l’extrême droite

Benjamin Nethanyahou, Premier ministre israélien. © Free Malaysia Today

Les horreurs du 7 octobre 2023 ont renforcé des tendances qui parcouraient déjà Israël. La banalisation des crimes contre l’humanité, l’ethnicisation du pays et la militarisation de la société n’ont jamais été aussi fortes. Au sommet de l’État, deux ministres impulsent une mutation des institutions : Itamar Ben-Gvir à la Sécurité nationale et Bezalel Smotrich aux Finances, qui dirige également l’administration des territoires occupés. Leur horizon : faire d’Israël une « Sparte juive », en croisade perpétuelle contre ses territoires voisins. Une fraction de la société continue de refuser cette évolution militariste, dans un contexte qui n’a jamais été aussi difficile. Par Nimrod Flaschenberg, ancien assistant parlementaire du parti israélo-palestinien Hadash et Alma Itzhaky, chercheur [1].

Depuis l’attaque du 7 octobre, les Israéliens vivent avec une douleur lancinante. La perte de 1200 concitoyens continue de hanter bon nombre d’entre eux. Une minorité déplore également ce que leur pays inflige à Gaza – mais aussi à la Cisjordanie et au Liban – et ce que leur société est devenue.

La catastrophe subie par les Gazaouis est sans commune mesure avec les épisodes antérieurs des affrontements israélo-palestiniens. Et malgré ce que la presse suggère régulièrement, cette catastrophe est faite de main d’homme. Comme tous les crimes de guerre, l’anéantissement de Gaza a ses responsables, ses complices et ses soutiens passifs. Elle n’aurait pas été possible sans une transformation de l’opinion du pays, qui n’a pas débuté au 7 octobre.

Le glissement progressif d’Israël vers l’extrême droite s’est produit au cours de ces vingt dernières années, sinon plus. Il plonge ses racines dans une source idéologique plus lointaine : expansionnisme juif et nettoyage ethnique ne sont pas absents d’un certain sionisme des origines. S’ils ont toujours été contestés au sein de la société israélienne, le 7 octobre a marqué une consolidation historique de l’opinion belliciste et suprémaciste.

Le fragile vernis libéral et démocratique qui préservait un semblant de normalité – du moins pour les Israéliens juifs – s’est fissuré. Comme si le 7 octobre avait mis en lumière des tendances sous-jacentes de l’État d’Israël, notamment sa dépendance à l’égard des forces armées et son caractère ethnique.

Traumatisme dans la conscience collective

Le 7 octobre, qui a immédiatement été dépeint comme l’événement le plus sombre de l’histoire juive depuis la Shoah, a généralisé un sentiment d’insécurité et une vision pessimiste de l’avenir. Il a aussi catalysé une hargne vengeresse contre les Palestiniens. Ce traumatisme ne s’arrête pas au 7 octobre : la guerre en cours a aussi eu de multiples conséquences dévastatrices sur la société israélienne.

L’inaccessibilité du nord d’Israël permet au gouvernement de justifier une fuite en avant dans l’agression du Liban.

L’espace physique en tant que tel s’est drastiquement réduit. Les premiers jours, les autorités israéliennes ont ordonné à environ 300.000 citoyens qui habitaient au sein des frontières internationalement reconnues de quitter leurs maisons. Si l’évacuation du sud pouvait être rendue nécessaire par la présence de milices palestiniennes armées, celle de la partie nord découlait d’une décision prise dans un moment de panique, de peur qu’une attaque similaire soit lancée par le Hezbollah.

Suite à l’évacuation, les échauffourées n’ont eu de cesse de s’intensifier à la frontière, jusqu’à aboutir à l’intensification des frappes israéliennes au Liban. Elles ont culminé dans l’assassinat de Hassan Nasrallah, dirigeant du Hezbollah, puis dans l’invasion terrestre du pays du Cèdre.

Au sud, de nombreux habitants ont déjà regagné leurs maisons du fait de la destruction de la Bande et du contrôle exercé sur sa frontière par l’armée israélienne. Mais dans le nord, le long de la frontière libanaise, les quelque 6.000 déplacés ne sont toujours pas rentrés chez eux, tandis que leurs anciennes villes et kibboutz se transforment en villes fantômes occupées par des soldats israéliens, et que leurs maisons sont vulnérables aux tirs du Hezbollah.

En conséquence de l’évacuation de communautés entières vers des hôtels et des centres d’accueil, un nombre important d’Israéliens se trouvent sans domicile. Certains habitants de kibboutz ont été intégrés en masse au sein d’autres communautés situées dans des régions plus centrales, mais des dizaines de milliers de personnes continuent d’errer à travers le pays, s’appuyant sur des membres de leur famille ou sur des amis, sans savoir si leur déplacement deviendra permanent. Personne ne peut dire s’ils pourront revenir chez eux.

L’inaccessibilité du nord du territoire israélien constitue l’un des griefs les plus forts vis-à-vis du gouvernement. Si certains considèrent que la perte de souveraineté est le prix à payer pour la poursuite de l’offensive à Gaza, la réalité du déplacement a surtout été instrumentalisée par le gouvernement sous la forme d’une propagande belliciste favorable à l’expansion du front septentrional.

Fuite en avant autoritaire

Avant le 7 octobre, la société israélienne était déjà plongée dans une lutte acharnée autour de la réforme de la justice impulsée par Netanyahou, qui menaçait d’octroyer une autorité sans précédent au pouvoir exécutif. Elle s’inscrivait dans un vaste ensemble visant à faciliter l’annexion de la Cisjordanie. Des manifestations importantes avaient lieu depuis janvier 2023, mais le 7 octobre a rassemblé la société autour du drapeau national, et permis au gouvernement de poursuivre son programme autoritaire par d’autres moyens.

Dans les premières semaines qui ont suivi le 7 octobre, Israël a lancé une vague massive d’enquêtes, d’arrestations et de mises en examen à l’encontre de citoyens palestiniens accusés d’« incitation à la violence » et de « soutien au terrorisme ». La plupart des personnes arrêtées l’ont été pour des publications sur les réseaux sociaux, notamment des manifestations d’empathie et de tristesse à l’égard de la souffrance des Gazaouis. Des milliers d’enquêtes ont été ouvertes, et le procureur général a autorisé la police à détenir des suspects beaucoup plus facilement. Des citoyens ont enduré des détentions prolongées, au cours desquelles ils ont pu être soumis à des violences physiques. Des journalistes palestiniens travaillant pour des médias internationaux ont aussi été victimes d’abus, d’arrestations, de restrictions arbitraires et, dans de nombreux cas, d’interdictions légales.

La répression policière s’est accompagnée de harcèlements, de divulgation d’informations personnelles sur internet et de violence à grande échelle perpétrés par des civils et des groupes d’extrême droite – qui, eux, agissent en toute impunité. Des Palestiniens ont été menacés sur leurs lieux de travail, dans leurs écoles et dans des espaces publics, favorisant une atmosphère d’intimidation et de censure. Le harcèlement est particulièrement répandu dans les universités.

Selon de nombreux analystes, ces mesures dirigées contre les Palestiniens et les militants pacifistes s’inscrivent dans une politisation à grande échelle de la police. La mainmise de l’extrême droite sur la police a commencé par la nomination d’un partisan du kahanisme radical [doctrine terroriste issue du sionisme religieux, NDLR], Itamar Ben-Gvir, comme ministre de la Sécurité nationale.

Dans les semaines qui ont suivi l’attaque du Hamas, Itamar Ben-Gvir a supervisé la distribution d’armes à feu aux civils, augmentant le nombre de détenteurs privés de 64 %.

En décembre 2022, la Knesset a adopté l’« amendement Ben-Gvir » de la loi sur la police, qui constituait une condition préalable à la formation du gouvernement Netanyahou. Elle a ainsi entériné un transfert des pouvoirs du commissaire général de la police au ministre de la Sécurité nationale. Peu après, Ben-Gvir a lancé une série de nominations politiques à des postes d’encadrement de la police, mettant à pied des officiers qui s’opposaient à son programme et donnant davantage de pouvoir à des officiers loyaux, notamment les plus enclins à réprimer violemment les manifestations. Ces nominations ont été effectuées au détriment des réglementations et sans contrôle judiciaire, favorisant l’ascension d’officiers d’extrême droite. 

Suite au 7 octobre, Ben-Gvir a accéléré la transformation de la police israélienne pour en faire une arme politique, tandis que d’autres forces d’extrême droite paramilitaires se mettaient en place. Dans les semaines qui ont suivi l’attaque du Hamas, Ben-Gvir a supervisé la distribution à grande échelle d’armes à feu aux civils, assouplissant les restrictions de permis et augmentant le nombre de détenteurs d’armes privés de 64 %. Environ 12.000 permis auraient aussi été accordés illégalement, entraînant une enquête au sein du ministère.

Ben-Gvir a aussi mis en place environ 900 « Unités de réaction urgente » composées de civils armés de fusils d’assaut. Ces unités, hâtivement créées, dépourvues d’entraînement, de discipline et de supervision spécifiques, opèrent à présent dans des villes et des villages de tout le pays (y compris à Jérusalem-Est et dans des villes à la fois juives et palestiniennes à l’intérieur de la ligne verte), et de graves inquiétudes s’élèvent quant à l’utilisation non autorisée qu’elles font de la force et de la possibilité de qu’elles provoquent des conflits entre civils.

Expansion du règne colonial

Tandis que Ben-Gvir joue au pyromane à l’intérieur des frontières israéliennes, son partenaire Bezalel Smotrich, le représentant des colons juifs extrémistes au gouvernement, a lâché la bride de son électorat dans la Cisjordanie occupée. L’accord de coalition a octroyé à Smotrich le poste de ministre des Finances et celui de responsable de l’Administration civile et de la Coordination des activités gouvernementales dans les territoires (COGAT), les deux organismes qui encadrent toute la vie civile de la zone C de la Cisjordanie [sous contrôle total d’Israël, NDLR]. Il a également été autorisé à établir un nouveau corps civil dénommé « administration des implantations », qui est responsable de tous les aspects de la vie dans les implantations où prévalait jusqu’alors la juridiction militaire. Ce remaniement administratif ouvre discrètement la voie à une annexion de facto des colonies.

Depuis le 7 octobre, Smotrich fait pleinement usage des responsabilités qui lui ont été confiées afin de promouvoir un nettoyage ethnique et l’expansion des implantations en Cisjordanie. Dès avril, 2024 s’établissait déjà comme une année record en matière de déclaration de territoires occupés comme « terres publiques », c’est-à-dire de futures zones de construction des implantations. De nouveaux records ont également été battus en matière de taux d’approbation de plans de nouveaux bâtiments et de tentatives de légaliser rétroactivement des maisons et des avant-postes illégaux, y compris sur des terres détenues à titre privé par des Palestiniens. Vingt-quatre nouveaux avant-postes ont été construits depuis le début de la guerre et des dizaines de nouvelles routes asphaltées.

La violence des colons contre les Palestiniens atteignait déjà des sommets avant le 7 octobre et n’a fait que s’intensifier depuis lors, bénéficiant souvent de la protection, sinon de la participation active, de la police et de l’armée. Près de 1.000 attaques violentes ont été signalées cette année, y compris des attaques impliquant des centaines d’émeutiers, contre au moins trente et un Palestiniens. Des militants rapportent que le recrutement de nombreux colons dans les rangs des réservistes rend impossible de discerner les colons des soldats, et les attaquants bénéficient d’une immunité quasi complète. Alors que la guerre fait rage à Gaza, dix-neuf communautés de bergers de la vallée du Jourdain ont été expulsées et dépossédées de leurs terres.

Animalisation des Palestiniens

La haine et la déshumanisation dont les Palestiniens font actuellement les frais sont sans précédent – même au regard de la longue histoire guerrière d’Israël. À de notables exceptions, les réactions publiques au massacre, à la famine et à la terreur subies par les Gazaouis vont du haussement d’épaules à l’appel au meurtre. Les dirigeants israéliens ont effectués des centaines de déclarations génocidaires, ainsi que l’ont documenté la Cour internationale de justice ou un récent rapport d’Amnesty International. Récemment encore, le ministre Smotrich déclarait qu’il pourrait être « justifié et moral » d’affamer les deux millions d’habitants de la Bande de Gaza.

Dans la conscience israélienne, la Bande de Gaza existe comme un territoire fantôme.

À ce processus de déshumanisation, le 7 octobre a servi de catalyseur ; mais pas de déclencheur. Il résulte plutôt de décennies d’embargo et de siège, au cours desquelles Israël s’est arrogé la supervision de tous les pans de la vie à Gaza. Dans la conscience israélienne, la Bande existait comme une sorte de territoire fantôme : un endroit où régnait censément le mal absolu, mais dont personne ne savait rien, et avec lequel il ne pouvait y avoir aucune communication.

Cette déshumanisation est renforcée par les médias dominants en Israël. Les agences de presse ont systématiquement étouffé les rapports faisant état des souffrances civiles à Gaza, la plupart ne citant d’autre source que les Forces de défense israéliennes (FDI) elles-mêmes. À l’exception d’une poignée d’agences indépendantes et de rapports occasionnels dans Haaretz (quotidien isréaëlien de gauche, ndlr), les Israéliens ne sont pas exposés aux images et aux rapports éprouvants auxquels l’ensemble du monde a accès. Comme l’a récemment fait remarquer la journaliste Hagar Shezaf, les FDI empêchent les journalistes non accompagnés d’accéder à Gaza. Un moyen de s’assurer de l’alignement de la couverture médiatique sur leur récit. Le gouvernement a aussi mis un terme aux opérations d’Al Jazeera en Israël, restreignant plus encore les sources accessibles au public.

Ce blackout médiatique rend une large partie des Israéliens inconscients de la dévastation qu’ils infligent, et aveugles aux complexités de la société palestinienne. Les Palestiniens et leurs alliés sont perçus par une fraction croissante des Israéliens comme obnubilés par le massacre des Juifs, à Gaza, en Cisjordanie et même sur les campus américains. Les implications de cette propagande sont claires : seule l’option militaire permettra de protéger les Israéliens contre un nouveau 7 octobre.

Une « Sparte juive » en Méditerranée orientale

L’année 2024 a vu la militarisation sans fin d’une société déjà largement régie par les forces armées. Une Sparte juive en Méditerranée orientale, guidée par Dieu dans une croisade perpétuelle contre les Arabes : cette vision d’Israël, promue par la droite religieuse, est à présent accueillie à bras ouverts.

Selon le récit militaire dominant autour du 7 octobre, Israël a trop longtemps reposé sur une « petite armée intelligente », fondée sur une technologie de pointe, des services de renseignement experts et une force aérienne de haute volée. Avec l’attaque du Hamas, les experts militaires ont embrassé un nouveau consensus : il faut plus d’armes et plus de tanks pour défendre les frontières et superviser l’occupation. Cette expansion permanente des forces armées dans un pays relativement petit n’est pas sans implications sociales majeures.

Une telle militarisation nécessiterait d’étendre le service militaire masculin. Les chiffres relevés par les médias font état d’une extension du service militaire obligatoire de trois à quatre ans et d’un service de réserve portée jusqu’à 100 jours par an. La généralisation de la conscription à aux Juifs orthodoxes, qui en sont pour le moment exemptés, devient à présent une question brûlante.

En d’autres termes, Israël se prépare à un état de guerre permanent. Donc à une économie de guerre permanente.

En d’autres termes, Israël se prépare à un état de guerre permanent. Donc à une économie de guerre permanente. L’augmentation des investissements dans l’armée (dans les systèmes d’armes, l’entraînement, le personnel etc.) se fera au détriment des services sociaux. En outre, l’importance croissante du service militaire influera directement sur la productivité du pays, les soldats ne produisant pas de valeur économique.

Ces coûts directs ne constituent que l’effet immédiat de la transformation d’Israël en une nouvelle Sparte. L’ampleur de la destruction de Gaza, la dimension génocidaires des bombardements sur la bande, risquent de faire d’Israël une nation paria, malgré le soutien sans failles des États-Unis et quelques supplétifs. L’économie israélienne, fortement intégrée dans la mondialisation, tirée par une secteur de pointe, ne peut survivre longtemps à l’isolement. Israël devra mettre les bouchées doubles sur la cybersécurité, l’armement et l’extraction des gaz naturels pour maintenir un niveau de PIB comparable à celui de la moyenne des pays occidentaux. Et même si l’économie de guerre parvient à tenir, les niveaux de vie des citoyens demeureront incomparables avec ceux auxquels ils s’étaient accoutumés ces dernières décennies.

Face à ce tableau bien sombre, de nombreux Israéliens qui en ont la possibilité et les moyens – une expertise professionnelle et un passeport étranger – sont en train de quitter le pays. Qu’ils soutiennent ou non la guerre, ils ne veulent pas vivre dans un État militariste. La tendance est particulièrement marquée dans les secteurs qu’Israël doit faire perdurer, pour la viabilité de son économie : haute technologie, université, médecine. Alors que les barrières qui séparent Israël du reste du monde ne cessent de croître, l’exode est déjà en cours.

Opposition de façade à Benjamin Netanyahou

Face au traumatisme de la société, à la militarisation du paysage public et l’avalanche de politiques antidémocratiques, l’opposition au gouvernement de Netanyahou a échoué à fournir une réponse audible. Si les critiques de la gestion de la guerre par le gouvernement se multiplient, seule une faible majorité s’élève contre la guerre elle-même.

Ce n’est pas que la colère contre le gouvernement de Netanyahou ne soit pas réelle. De vastes pans de la société le tiennent pour responsable de l’échec à prévenir le 7 octobre, et de l’abandon des otages et des régions du nord de l’Israël. Lors de manifestations de grande ampleur organisées au cours de l’année écoulée (tout particulièrement suite au meurtre de six otages en août), les manifestants brandissaient des pancartes qualifiant Netanyahou et ses ministres de meurtriers. Il ne s’agissait cependant pas de leur reprocher l’assassinat de plus de 41.000 personnes à Gaza, mais leur refus de signer un accord de cessez-le-feu qui aurait pu sauver les otages.

La gauche radicale israélienne marginalisée qui participait à ces manifestations dans le bloc « anti-occupation », représentée à la Knesset par le parti palestino-israélien Hadash, a tenté de lier le sort des otages à celui des Gazaouis, qui souffrent les uns comme les autres de la guerre. Mais l’amère vérité est qu’une majorité écrasante accepte largement le récit selon lequel seule une intervention militaire peut rétablir la sécurité.

Yair Lapid, le dirigeant de l’opposition, a récemment changé de ton en appelant explicitement à cesser la guerre, mais il s’est retrouvé en minorité. D’anciens généraux comme Benny Gantz ainsi que l’homme fort de la droite Avigdor Lieberman, tous très critiques de Netanyahou, proposent l’invasion du Liban. Un objectif que partage Yair Golan lui-même, figure de la gauche et opposant de premier ordre à Netanyahou. Gideon Sa’ar, autre dirigeant de l’opposition de droite, a récemment rejoint le gouvernement de Netanyahou en soutien à la campagne au Liban, augmentant ainsi largement les chances du gouvernement de se maintenir au pouvoir jusqu’à 2026.

Si la pression exercée par le mouvement de protestation a contribué à la libération de 105 otages dans les 15 premiers jours de novembre 2023, les manifestants se heurteront à un mur tant qu’ils échoueront à apporter une réponse aux questions politiques plus larges que la guerre a fait émerger. Toutes les parties en présence considèrent en effet que mettre un terme à la guerre constitue le prix à payer (ou non) pour le retour des otages – et non comme un objectif en soi.

Cette contradiction est particulièrement évidente dans une campagne récente pour le retour des otages, qui préconise de poursuivre ensuite les combats à Gaza. Cette idée, à la fois cruelle et irréaliste, constitue plutôt une tentative désespérée pour infléchir une opinion intoxiquée par les discours bellicistes. Elle sert cependant le dessein du gouvernement, qui peut facilement accuser les manifestants d’être irrationnels et défaitistes – et permet à Netanyahou de se présenter en « négociateur » face au Hamas et aux États-Unis. En échouant à remettre en cause le postulat fondamental des actions du gouvernement, l’opposition finit par les renforcer.

Une issue non militaire à la question palestinienne n’était pas au programme des principaux partis israéliens avant le 7 octobre. Aujourd’hui, c’est moins le cas que jamais.

L’hésitation de l’opposition traditionnelle à appeler à un cessez-le-feu découle aussi de l’absence d’une vision politique alternative. Les Israéliens sont terrorisés par l’idée d’un retour à la normale pour Gaza. La plupart d’entre eux savent que la promesse « d’éliminer » le Hamas n’est pas réaliste, et que le maintien des forces militaires à Gaza et au Liban, sans parler de la reconstruction des implantations détruites, est synonyme d’une guerre sans fin.

Et pourtant, les principaux acteurs n’ont proposé aucune autre solution. Nombreux sont ceux qui critiquent Netanyahou parce qu’il autorise le Hamas à diriger l’enclave et à se renforcer, au détriment de l’Autorité palestinienne, mais aucun autre parti n’a envisagé une résolution alternative au conflit.

La déclaration de réconciliation signée entre le Hamas et le Fatah à Pékin en juillet dernier aurait pu constituer une ouverture pour une autre solution si Israël n’avait pas assassiné Ismail Haniyeh, considéré comme un modéré au sein du Hamas, la semaine suivante. La perspective d’un gouvernement d’unité palestinienne qui superviserait conjointement la reconstruction de Gaza avec le soutien de la communauté internationale est de loin la meilleure. Des solutions concrètes qui permettraient de faire face à la situation à Gaza, de reconstruire, de lever le siège et d’ouvrir graduellement les frontières dans le respect d’accords régionaux, n’étaient pas inscrites au programme des partis dominants en Israël avant le 7 octobre. Aujourd’hui, c’est moins le cas que jamais.

L’importance de la pression étrangère

Israël est pris en étau : peur de menaces extérieures d’un côté, fascisation de ses institutions de l’autre. La croyance fataliste en l’intervention militaire comme seule et unique solution possible enferme le pays dans une double impasse. La peur de Netanyahou et la propagande belliqueuse prospèrent sur ce terreau. L’intervention actuelle d’Israël au Liban et au Moyen-Orient a entraîné un rebond significatif du soutien apporté au gouvernement. Alors que la réussite militaire initiale de ces attaques a été saluée en Israël, elle est aussi synonyme de nombreux mois de guerre supplémentaires et du risque de voir reproduites les atrocités commises à Gaza, sans pour autant promettre d’avenir clair pour les Israéliens déplacés, qui ne pourront retourner chez eux qu’une fois des accords négociés.

Dans de telles conditions, les changements ont peu de chance de provenir de l’intérieur du système politique israélien. Si certains sont déterminés à poursuivre la lutte, la rupture traumatique que constitue le 7 octobre et les vagues successives de répression ont porté un coup fatal à la gauche et aux pacifistes, reclus dans la marginalité. Dans ce contexte, seule une intervention internationale décisive, débutant par un embargo sur les armes, peut stopper la guerre à Gaza et au Liban.

Sur le long terme, la pression internationale est indispensable pour forcer un changement au sein de la société israélienne. Cela implique que la fuite en avant belliciste et génocidaire du gouvernement actuel se paie au prix fort. Ce n’est qu’à cette condition qu’une force alternative émergera en Israël, capable de dire non à l’extrême droite, la militarisation de la société, l’épuration ethnique de la Palestine et l’embrasement de la région.

Note :

[1] Article de notre partenaire Jacobin, traduit par Piera Simon-Chaix.