L’auto-dissolution de Bayrou, fin de règne pour Macron ?

Emmanuel Macron sur le perron de l’Elysée. © Kremlin.ru (Wikimedia Commons)

Après trois budgets austéritaires adoptés par 49.3 depuis 2022, la colère des Français contre des services publics exsangues et une fiscalité toujours plus régressive ne cesse de croître. Si les macronistes espéraient échapper à une censure grâce à des concessions mineures au Parti Socialiste et au Rassemblement National, ainsi qu’un « dialogue social » permettant d’endormir les syndicats, la menace d’un mouvement d’ampleur le 10 septembre, rappelant les gilets jaunes, les a conduits à changer de tactique. Alors que le départ de François Bayrou est quasi-certain, Emmanuel Macron conserve plusieurs cartes pour continuer à mener son entreprise de destruction : nomination d’un nouveau gouvernement de droite dure, menace de dissolution ou encore pression des marchés financiers. Puisque de nouvelles législatives ont peu de chances de clarifier la situation politique, le salut ne semble pouvoir venir que de la mobilisation populaire. À condition que les leçons du passé récent soient tirées.

« À la rentrée, il y aura une confrontation entre le réel et les idéologies. » Voilà ce que déclarait François Bayrou lors d’une énième conférence de presse destinée à défendre son budget austéritaire prévoyant 44 milliards d’euros de saignées supplémentaires dans les dépenses publiques. Une petite phrase qui reprend le refrain habituel des néolibéraux : la dette publique est un mal absolu, seul un démantèlement de l’État pourra le résoudre, quoi qu’en disent les « idéologues ». Ce propos méprisant pourrait bien se retourner contre la Macronie : l’idéologie austéritaire, combinée à la « politique de l’offre » consistant à multiplier les cadeaux fiscaux aux plus riches et aux entreprises, est bien celle qui a créé plus de 1000 milliards d’euros de dette supplémentaire sous le règne du « Mozart de la finance ». S’il est donc un « réel », au terme du mandat Macron, c’est celui de l’appauvrissement des Français, de l’effondrement des services publics et d’une économie en manque critique d’investissement.

La Vème République toujours plus autoritaire

Jusqu’à présent, Emmanuel Macron avait réussi tant bien que mal à éviter un nouveau mouvement social d’ampleur contre sa politique, alors que son premier quinquennat avait été marqué par celui des Gilets jaunes et le second a débuté par des mois de mobilisation contre une réforme des retraites injuste et injustifiée. Certes, son pari de dissoudre l’Assemblée nationale pour renforcer son camp ou cohabiter avec le Rassemblement national (RN) avait échoué, le Nouveau front populaire ayant obtenu le plus grand nombre de sièges. Mais le blocage politique du pays en trois camps lui a permis de reprendre la main. Outrepassant les usages républicains, qui veulent que le chef de l’État nomme une personnalité issue du camp ayant le plus grand nombre de députés, il a préféré sceller une alliance minoritaire avec les Républicains via la nomination de Michel Barnier.

L’obstination du « bloc central » à défendre les intérêts de l’oligarchie et à supprimer des dizaines de milliards d’euros dans tous les budgets sauf ceux de l’armée et de la sécurité intérieure, ont cependant vite abouti à la censure de ce dernier, après seulement trois mois à Matignon. Mais une fois encore, la Constitution de la Vème République a démontré son utilité pour permettre à l’exécutif de passer outre les blocages parlementaires. Macron a vite nommé un autre Premier ministre reprenant la même politique, François Bayrou, qui a réussi à faire passer le budget 2025 en recourant à l’article 49.3. Des dispositions tout à fait anti-démocratiques mais permises par la Constitution du « coup d’État permanent ».

Pour éviter de subir le même sort que son prédécesseur, Bayrou n’a eu qu’à recourir à la peur de « l’instabilité » et d’une attaque des marchés financiers sur la dette française. Immédiatement, le RN, dont le programme économique est désormais presque identique à celui du « bloc central », et le Parti socialiste, toujours plus soucieux d’apparaître « sérieux » auprès de la bourgeoisie que de respecter ses électeurs, ont accepté de ne pas le censurer en échange de maigres concessions. Parmi elles, un « conclave » sur les retraites, très vite parti en fumée : en fixant un cadre de rigueur strict à respecter et en s’appuyant sur le MEDEF pour le représenter, le gouvernement a dès le départ cadenassé la discussion avec les syndicats. Finalement, presque tous ont quitté la table, à l’exception des syndicats patronaux et des plus conciliants, notamment la CFDT, dont la secrétaire générale affirme ne pas regretter « d’avoir joué le jeu du dialogue social »

Après le non-respect du référendum de 2005, le recours toujours plus important au 49.3, le non-respect des résultats des urnes et le mépris de la démocratie sociale, les outils de démocratie participative sont à leur tour piétinés.

La non-censure du PS et du RN et l’accaparement des syndicats dans cette comédie stérile ont permis à Bayrou de gagner quelques mois au pouvoir, durant lesquels tous les sujets politiquement risqués ont été remis à plus tard. La seule loi majeure adoptée depuis janvier a été la loi Duplomb, du nom d’un sénateur lobbyiste de la FNSEA, qui réintroduit des pesticides dangereux pour la santé, dérégule à tout va pour multiplier les méga-bassines, les fermes-usines et autorise l’épandage de pesticides par drone. Son parcours législatif résume à lui seul la dérive anti-démocratique que permet la Vème République : adoptée par le Sénat, chambre élue indirectement où la droite conserve la majorité, elle a été rejetée par ses propres soutiens à l’Assemblée nationale afin d’éviter l’obstruction de la gauche, avant d’être adoptée dans une Commission mixte paritaire (instance réunissant 7 parlementaires de chaque chambre, ndlr) où les débats sont à huis clos ! Malgré la propagande vendant cette loi comme un « soutien aux agriculteurs », plus de deux millions de Français ont signé une pétition citoyenne sur le site de l’Assemblée nationale pour exprimer leur opposition à ce texte. Mais seul un débat sans vote a été concédé. 

Une révolte populaire qui gronde

Après le non-respect du référendum de 2005, le recours toujours plus important au 49.3, le non-respect des résultats des urnes et le mépris de la démocratie sociale, les outils de démocratie participative sont à leur tour piétinés, comme cela avait déjà été le cas de la Convention citoyenne pour le climat, enterrée par Macron. C’est dans ce contexte de fuite en avant autoritaire et d’acharnement austéritaire qu’ont émergé les appels sur les réseaux sociaux à lancer un grand mouvement social le 10 septembre. Après le prix de l’essence, c’est cette fois-ci la suppression de deux jours fériés qui a fédéré les colères. Mais les braises étaient déjà chaudes avant cette étincelle supplémentaire : pouvoir d’achat rogné par l’inflation, services publics toujours plus affaiblis, multiplication des scandales dans les gouvernements successifs, révélation de 211 milliards d’euros par an d’aides aux entreprises, arrogance des gouvernants…

Le fait que cette initiative ne vienne ni des partis politiques, ni des syndicats rappelle la mobilisation des gilets jaunes en 2018-2019, le plus grand mouvement social français depuis mai 1968. Les revendications de justice fiscale, de mise en place d’un référendum d’initiative citoyenne (RIC), de hausse des salaires et de confrontation avec l’Union européenne font également penser à la colère populaire d’il y a sept ans, tout comme les appels à bloquer les centres logistiques et axes de transport, en plus d’une « grève générale ». Pour une majorité des Français, il n’y a en effet plus grand chose à attendre des élections, aboutissant à un blocage qui permet aux institutions de continuer à fonctionner sans légitimité démocratique, ni des syndicats, dont les journées de grève éparses ont échoué à bloquer la réforme des retraites il y a deux ans. La rue semble être le seul espace restant pour s’exprimer, malgré la répression policière.

Pour une majorité des Français, il n’y a plus grand chose à attendre des élections, aboutissant à un blocage qui permet aux institutions de fonctionner sans légitimité démocratique, ni des syndicats, dont les journées de grève éparses ont échoué à bloquer la réforme des retraites. La rue semble être le seul espace restant pour s’exprimer.

Certes, à ce stade, il est difficile de savoir à quel point ce mouvement social sera d’ampleur, qui y prendra part, sous quelle forme et combien de temps il durera. La volonté des soutiens du mouvement du 10 septembre d’éviter toute « récupération » politique suffit en tout cas à faire trembler le gouvernement, qui n’aura pas d’interlocuteurs à amadouer. Certes, la France insoumise, puis les communistes et les écologistes, ont annoncé soutenir le mouvement tout en lui laissant son autonomie, retenant donc les leçons des gilets jaunes. Mais contrairement aux affirmations de la presse, qui accuse déjà Jean-Luc Mélenchon de vouloir le chaos absolu dans les rues, celui-ci n’aura que peu de prise sur un mouvement qui semble avoir plus de similarités avec la révolte serbe où le peuple s’auto-organise

Sacrifice de Bayrou, répression, dissolution : les cartes d’Emmanuel Macron

Les deux mois qui séparent les premiers appels de la date de mobilisation auront cependant permis au pouvoir de se préparer. Tandis que les plans de déploiement des CRS sont en préparation dans les préfectures, un « conseil de défense sur la guerre informationnelle » et les ingérences étrangères est également annoncé le 10 septembre, ce qui fait craindre des mesures de blocage des réseaux sociaux si le mouvement devenait menaçant. Le réseau Tiktok avait ainsi été bloqué en Nouvelle-Calédonie l’an dernier et le gouvernement avait également envisagé de couper l’internet mobile, tandis que le fondateur de l’application Telegram a été arrêté (il est depuis en liberté conditionnelle, ndlr) en France l’an dernier afin de forcer sa messagerie à coopérer davantage avec les forces de police.

Sachant que la réponse répressive ne pourra suffire, Emmanuel Macron a décidé de sacrifier François Bayrou. Sans grand état d’âme, puisque ce dernier avait imposé sa nomination comme Premier ministre en menaçant de retirer le soutien de son parti, le MODEM, à l’alliance gouvernementale. En forçant Bayrou à demander la confiance des députés le 8 septembre lors d’une session extraordinaire, le Président de la République ne fait qu’anticiper l’étude de la motion de censure déposée par les insoumis prévue le 23 septembre, qui aurait sans doute abouti. Les socialistes et le Rassemblement national, en plus des insoumis, des communistes et des écologistes, ayant annoncé ne pas lui accorder leur confiance, son gouvernement est déjà condamné. En avançant le calendrier, Macron espère que cette censure, la seconde en neuf mois, permettra de contenir les blocages prévus le surlendemain.

C’est alors que l’incertitude demeure : si la mobilisation n’est pas forte, le Président de la République pourra continuer à démembrer les services publics et à vendre le pays à la découpe. Le gouvernement actuel pourrait d’ailleurs ne pas quitter le pouvoir tout de suite, l’expérience du gouvernement démissionnaire de Gabriel Attal, resté deux mois de plus que prévu à Matignon l’été dernier, ayant montré combien les règles de la Vème République sont souples. Plus probablement, Macron pourrait alors nommer un autre Premier ministre de droite reprenant les mêmes ministres et surtout la même ligne politique. Une succession accélérée de gouvernements qui illustre combien le problème se situe plus à l’Elysée qu’à Matignon. 67% des Français réclament d’ailleurs la démission d’Emmanuel Macron.

Une dissolution présente l’avantage pour le pouvoir de canaliser l’énergie des représentants politiques et des médias vers une élection plutôt que vers la mobilisation sociale.

Si le pays venait à être sévèrement bloqué, le chef de l’Etat disposera cependant d’une autre carte : une nouvelle dissolution de l’Assemblée nationale. Ayant déjà beaucoup perdu de députés l’an dernier, Macron n’a plus grand chose à y perdre. Quant à une victoire potentielle du Rassemblement national, elle pourrait convenir à Macron, qui préfère cohabiter avec Jordan Bardella plutôt que redistribuer les richesses. Si le retour aux urnes n’est jamais une mauvaise chose, les chances d’obtenir une clarification politique et une majorité sont faibles. Mais cette option présente l’avantage pour le pouvoir de canaliser l’énergie des représentants politiques et des médias vers une élection plutôt que vers la mobilisation sociale. Dans l’intervalle, un gouvernement technocratique pourrait mettre en place les mesures d’austérité exigées par la Commission européenne.

Attaques des marchés contre pression populaire

Pour faire passer sa politique toujours plus impopulaire, l’oligarchie et ses représentants s’emploient désormais à saborder la confiance dans la dette française, en répétant partout que le pays est en faillite et que les marchés financiers ne nous prêterons bientôt plus, ou à des taux prohibitifs. Les médias multiplient déjà les graphiques sur les spread (différence de taux d’intérêts, ndlr) entre la France, l’Allemagne, l’Italie ou la Grèce et interrogent leurs « experts » sur le risque d’une mise sous tutelle du Fonds monétaire international (FMI). Des scènes surréalistes alors que la demande de dette française sur les marchés est toujours très supérieure à l’offre, que le coût de la dette reste mesuré et que de multiples solutions existent : une baisse des taux directeurs de la BCE, l’annulation des dettes qu’elle détient, une autre politique fiscale pour remplir les caisses de l’État, des mesures protectionnistes qui diminueraient le déficit commercial français et alimenteraient le budget. Des pistes pourtant jamais débattues sérieusement.

Mais cette petite musique d’un pays au bord de la banqueroute vise en réalité à créer une prophétie auto-réalisatrice dont les marchés financiers raffolent : si les taux d’intérêt de la France commencent à monter, alors d’autres prêteurs jugeront le risque plus élevé et exigeront une prime plus importante, alimentant un cycle infernal. Les promoteurs de la rigueur pourront alors invoquer la « charge de la dette » pour justifier encore plus de coupes budgétaires, qui affaibliront à leur tour l’économie en détruisant la demande et l’investissement, alimentant ainsi un cercle vicieux. Une méthode efficace pour privatiser à tout va, déjà testée avec succès dans de nombreux pays européens depuis quinze ans.

Si l’opposition au budget fédère les soutiens du 10 septembre, le pouvoir ne manque pas de moyens de diviser le mouvement, en laissant monter la violence pour terroriser les participants pacifiques ou en proposant « d’augmenter le salaire net » en supprimant des cotisations à destination de la Sécurité sociale.

Pour déjouer ce scénario, la mobilisation sociale devra être massive et s’organiser autour d’objectifs clairs. Si l’opposition au budget envisagé fédère pour l’instant les soutiens du 10 septembre, le pouvoir ne manque pas de moyens de diviser le mouvement, par exemple en laissant monter le niveau de violence pour terroriser les participants pacifiques ou en proposant « d’augmenter le salaire net » en supprimant des cotisations à destination de la Sécurité sociale. L’émergence de revendications fortes et cohérentes est donc nécessaire pour éviter un tel sabotage. Sur le plan politique, la démission d’Emmanuel Macron, l’instauration du RIC et le passage à une VIème République seront indispensables pour mettre un terme à la dérive autoritaire actuelle. Sur le plan économique, les propositions de justice fiscale ne manquent pas, mais la seule redistribution ne saurait résoudre les maux de l’économie française, qui a également besoin de protectionnisme et d’investissements massifs pour la réindustrialisation. Des points sur lesquels l’apport d’intellectuels ou de personnalités politiques compétentes pourra être bénéfique.

Pour les partis et les syndicats, un équilibre à trouver

La question de l’articulation entre les organisations traditionnelles, notamment les partis et les syndicats, et la mobilisation d’un peuple largement non-encarté et non-syndiqué sera ici décisive. Chaque camp aura en réalité besoin de l’autre. D’une part, les participants au mouvement auront besoin de représentants et l’anti-parlementarisme est condamné à l’impasse : sans accès au pouvoir législatif, espérer transformer la société sera vain. De l’autre, les partis de gauche qui ont apporté leur soutien au mouvement ont tout intérêt à ne pas chercher à le noyauter et à le contrôler, faute de quoi ils accentueront le rejet à leur égard et se retrouveront avec leurs militants habituels, insuffisamment nombreux pour faire plier Macron. Sur ce plan, les premières déclarations – Jean-Luc Mélenchon parlant par exemple « d’aider et de servir le mouvement » tout en évitant toute  «récupération » – sont plutôt encourageantes. Reste à savoir comment elles se traduiront par la suite.

Les stratégies obscures des centrales syndicales, souvent plus promptes à participer à n’importe quel « dialogue social » qu’à s’appuyer sur la colère populaire pour enclencher un bras de fer, leur ont fait perdre la confiance de nombreux salariés.

La même question se pose avec les syndicats, dont l’expérience peut être utile à des primo-manifestants et la présence, même réduite, dans des secteurs stratégiques (transport, énergie, raffinage, gestion des déchets…) décisive pour « tout bloquer ». Cependant, les stratégies obscures des centrales syndicales, souvent plus promptes à participer à n’importe quel « dialogue social » qu’à s’appuyer sur la colère populaire pour enclencher un bras de fer, leur ont fait perdre la confiance de nombreux salariés. Les leçons de l’échec de la mobilisation contre la réforme des retraites devront être tirées : alors que la victoire avait été obtenue dans les têtes, avec une très large majorité de Français opposés à une réforme dont ils avaient compris les enjeux, et à l’Assemblée nationale, puisque le texte n’a jamais été voté (il a été imposé par 49.3, ndlr), les syndicats avaient la responsabilité d’organiser la colère populaire en bloquant le pays. La majorité des citoyens y étaient prêts, comme en témoignent les journées de mobilisation rassemblant un, deux, voire trois millions de personnes dans la rue, et les dons historiques aux caisses de grève. Pourtant, les syndicats habituellement les plus combatifs, comme la CGT et Solidaires, ont préféré conserver l’unité de l’intersyndicale à tout prix, s’alignant ainsi sur la stratégie perdante de « grève perlée » promue par la CFDT.

Si Solidaires et la CGT, poussée par ses fédérations les plus combatives (chimie, mines et énergie, commerce), ont annoncé rejoindre le mouvement du 10 septembre en faisant grève, les autres syndicats ne se joignent pas à ces appels. Bien sûr, la perte de salaire et la répression patronale invitent à ne pas lancer des appels à la grève générale trop facilement, au risque de décourager les troupes. Au vu de l’atmosphère sociale, il semble pourtant que le fer est aujourd’hui chaud et qu’il n’attend plus que d’être battu.

L’administration Trump à l’assaut de l’État américain ?

En ciblant l’accès aux soins, l’éducation, la protection environnementale ou la recherche, Donald Trump approfondit une logique de captation des ressources étatiques au service de grands groupes industriels et financiers. Retour sur les sources idéologiques de la purge entreprise par la nouvelle administration Trump – et des intérêts sous-jacents -, à l’occasion d’une conférence organisée par Le Vent Se Lève et la Fondation Gabriel Péri. Y sont intervenu Quinn Slobodian, historien des relations internationales et du capitalisme à l’université de Boston, auteur de Le capitalisme de l’apocalypse, ou le rêve d’un monde sans démocratie (Seuil, 2025) ; Sylvie Laurent, américaniste, maîtresse de conférences à Sciences-Po, autrice de La Contre-révolution californienne (Seuil, 2025) ; Daniel Cirera, conseiller scientifique de la Fondation Gabriel Péri, codirecteur avec Guy Groux et Mark Kesselman de Regards croisés USA-France. Mouvements et politique en temps de crises (Arbre bleu, 2022). La conférence a été animée par Lilith Verstrynge, politologue, secrétaire d’État aux droits sociaux et à l’Agenda 2030 dans le gouvernement espagnol (2022-2023).

Europe centrale et orientale : une intégration aux pieds d’argile

Europe centrale et orientale - Le Vent Se Lève
Les dirigeants – polonais, hongrois, tchèque et slovaque – du « groupe de Visegrád ». Moteur de l’intégration européenne et atlantique dans les années 1990, cette coalition inter-gouvernementale fait désormais souvent bloc face à la Commission européenne.

Vingt ans après l’élargissement l’Union européenne (UE) à l’Europe centrale et orientale, cette intégration dévoile toute sa fragilité. Dépendance aux investissements étrangers, inégalités territoriales, émigration massive, recul démocratique : les « néo-adhérents » sont loin de la prospérité promise deux décennies plus tôt. À une ère de prédation, où les capitaux allemands ont fait main basse sur leur industrie, succède une période d’instabilité, consécutive à la guerre d’Ukraine et la fin de l’énergie à bas coût importée de Russie. L’Union européenne devait permettre un rattrapage-éclair des pays d’Europe centrale et orientale (PECO) ; désormais, elle les entraîne dans son déclin.

Dans son roman le Château (Das Schloss), Kafka décrit la quête d’un protagoniste cherchant désespérément à atteindre un château, se trouvant être le chef-lieu de la bourgade qu’il traverse, et qui, en essayant de trouver un moyen de le rejoindre, s’éloignant toujours un peu plus de son objectif.

En-dehors de l’endroit où le roman prend place – l’Europe centrale – le parallèle avec le processus d’adhésion de 2004, qui a vu 10 pays rejoindre l’UE, dont huit issu des pays d’Europe centrale ou orientale (PECO), vient immédiatement à l’esprit du lecteur. Ce processus, pensé comme un moyen de rattacher une partie de l’Europe, autrefois éloigné, et de lui permettre un rattrapage économique à grande vitesse. L’objectif était clair, les prévisions optimistes.

Vingt ans plus tard, le processus semble s’être égaré et la perspective d’une intégration approfondie avec le reste de l’Union s’érode. L’attention se porte désormais moins sur de nouvelles intégrations que sur l’évolution du regard de l’UE envers les PECO. Entre-temps, les habitants des PECO avaient eu de quoi déchanter…

L’aigle bicéphale, « modèle » d’intégration

L’intégration repose sur deux pôles jugés complémentaires : la libéralisation des marchés et la démocratisation du système politique, permettant d’en finir avec l’héritage des anciennes Républiques soviétiques. Ces deux visions ont accouché d’un ensemble ensemble de règles, établis en 1993 à Copenhague. Ces « critères de Copenhague » ont défini les conditions d’entrée dans l’UE – et suggéré l’horizon vers lequel l’Union devait les faire tendre.

Entre 2000 et 2016, les dividendes rapatriés par les firmes étrangères en République Tchèque ont représenté en moyenne 3,7 % du PIB. Deux fois plus que les aides européennes.

D’un point de vue institutionnel, cela passe par une plus grande importance faite à l’État de droit, qui s’enrichit d’ailleurs du droit de l’UE avec une nouvelle juridiction (la Cour de justice de l’UE) ainsi que de nouveaux textes de droit – et notamment la Charte des droits fondamentaux de l’UE. Les critères de Copenhague exigent en outre « la présence d’institutions stables garantissant la démocratie, l’État de droit, les droits de l’homme et la protection des minorités » ainsi que « l’existence d’une économie de marché viable et la capacité à faire face aux forces concurrentielles à l’intérieur de l’Union européenne ».

Pour aider au rattrapage, différents versements d’aides ont été réalisés. Tout d’abord, une première de l’ordre de 13.2 milliards d’euros pour les néo-adhérant, de 2000 à 2003. À la suite de cela, pas moins de 41 milliards leur ont été versés de 2004 à 2006, destinés principalement aux subventions agricoles et aux infrastructures. Aujourd’hui encore, les pays d’Europe de l’Est demeurent les principaux bénéficiaires nets de l’UE – la Pologne jouit d’un bénéfice net d’environ 12 milliards d’euros, la Hongrie et la Roumanie de respectivement 5 et 3 milliards d’euros en 2023.

L’autre apport est venu du secteur privé, avec une hausse des Investissements directs étrangers (IDE) au sein des néo-arrivants, boostés par l’inclusion dans le marché commun. Selon les chiffres officiels de la Commission européenne, un certain rattrapage peut s’observer : le revenu moyen des néo-arrivants est passé de 40 % du revenu moyen de l’UE à 52 % entre 1990 et 2008. En trompe-l’oeil ?

Antichambre de la mondialisation

Cette trajectoire s’est construite en vertu d’une intégration à bas coût dans les chaînes de valeur industrielle de l’Ouest, couplée à une spécialisation sectorielle poussée, impliquant une dépendance accrue à l’étranger. Grâce à leurs faibles salaires, leur proximité logistique avec le cœur industriel européen et un accès facilité à l’énergie russe, plusieurs pays ont su tirer parti de leur adhésion. L’Union européenne a alors joué un rôle de catalyseur, assurant un décollage rapide.

Cette croissance n’a pas été homogène. À l’image de la mondialisation, elle a surtout bénéficié aux territoires déjà dotés, creusant les inégalités internes et en provoquant une spécialisation marquée des PECO dans les secteurs sous-traitants… au détriment des autres. Le cas de la Slovaquie est particulièrement révélateur. Elle accueille désormais les usines de PSA, Jaguar, Volkswagen, Kia… L’automobile représente environ 40 % de ses exportations et 250 000 emplois directs, selon les estimations officielles.

Depuis 1990, les PECO ont vu environ 20 millions de personnes émigrer vers l’Europe de l’Ouest – près de 15 % de la population de la zone

La réussite apparente de l’intégration s’est effectuée au prix de l’extraversion de l’économie des PECO impliquant une forte dépendance aux IDE, majoritairement allemands. En Hongrie, ceux-ci représentent près de 18 % du stock total. Dans l’ensemble des pays du groupe de Visegrád – Pologne, Hongrie, République Tchèque et Slovaquie –, plus de 30 % des IDE concernent l’industrie manufacturière – automobile, électronique –, selon la Banque européenne d’investissement.

Ce modèle de croissance extraverti a généré d’importants transferts de richesses. Entre 2000 et 2016, les dividendes rapatriés par les firmes étrangères en République Tchèque ont représenté en moyenne 3,7 % du PIB, atteignant parfois 5 %. À titre de comparaison, sur la période 2014–2020, les aides européennes – Fonds structurels et d’investissement – n’ont représenté qu’environ 1,7 % du PIB par an.

Avant même la crise consécutive à la guerre d’Ukraine, ce modèle d’intégration était loin de correspondre à l’image idyllique qui en était propagée. Mais la crise a dévoilé toute sa fragilité. Sur la période 2022-2023, l’Allemagne a réduit ses projets de 44 % et ses capitaux directs de 67 %. Auparavant, les PECO avaient eu à souffrir de retraits soudains de capitaux – selon le principe de fly to quality : en période d’instabilité, les investisseurs se réfugient vers le centre, jugé plus sûr, au détriment des économies périphériques. Cette fois, le phénomène s’inscrit dans la durée – d’autant qu’un autre pilier de ce modèle, à savoir l’énergie russe bon marché, vacille également.

Le retrait de l’Allemagne ouvre la voie à d’autres puissances, en premier lieu la Chine. En Hongrie, le géant CATL a lancé la construction d’une méga-usine de batteries à Debrecen –entre un et deux millions de batteries produite par an –, tandis que BYD prévoit, à Szeged, une usine capable de produire 200 000 véhicules à l’année. Cet afflux de capitaux semble limiter l’impact social du reflux allemand – mais permet à la Chine de profiter de la fragilité des PECO pour leur imposer des conditions plus asymétriques encore.

Crise de l’intégration

À l’hémorragie occasionnelle des capitaux s’est superposée celle, autrement plus régulière, des travailleurs. Depuis 1990, les PECO ont vu environ 20 millions de personnes émigrer vers l’Europe de l’Ouest – près de 15 % de la population de la zone. L’Estonie s’est vue privée de 7 % de sa population entre 1998 et 2013. Ce phénomène concerne en majorité de jeunes actifs qualifiés, accélérant le déclin démographique.

Cette fuite des cerveaux a aussi modifié les équilibres électoraux : en affaiblissant le poids des classes moyennes urbaines et pro-européennes, elle a pu favoriser l’émergence de partis conservateurs ou nationalistes. Loin d’être marginal, ce processus pèse désormais sur la cohésion sociale des PECO comme sur l’avenir politique du projet européen.

L’avenir n’est pas à l’optimisme. Si la libéralisation des économies a été imposée de manière radicale, conformément aux critères de Copenhague, la démocratisation des institutions patine – à tout le moins. En Slovaquie ou en Hongrie, c’est à un net recul des libertés que l’on assiste. Le bilan social est quant à lui assez terne pour que les populations rejettent une intégration plus approfondie. Bien que la Croatie ait récemment rejoint la zone euro – au prix d’un muselage du débat public sur la question, ainsi que le documentait Le Vent Se Lève en 2022 –, la plupart des PECO refusent d’abandonner leur souveraineté monétaire.

Les PECO étaient déjà sujets à de fortes difficultés économiques dans un contexte relativement stable, marqué par une mondialisation triomphante, une prédominance du libre-échange et une alliance transatlantique au beau fixe. Dans un monde désormais marqué par une dynamique de protectionnisme commercial et de fragmentation géopolitique le fragile modèle des PECO pourrait s’effondrer comme un château de cartes. Et l’UE, qui a pu dynamiser l’économie de ces pays quelques années durant, semble désormais les entraîner dans sa subordination aux États-Unis.

Comme le proclame un personnage du Château de Kafka : « Ce ne sont pas les moyens qui manquent, ce sont les fins qui font défaut. » À l’image de l’administration du roman, les institutions européennes produisent parfois des effets contraires à leurs intentions. Y a-t-il une quelconque réforme à espérer de pareil cadre ?

Outre-mer : de la fragmentation néolibérale à la fièvre identitaire

Outre-Mer néolibéralisme - Le Vent Se Lève
Médaille d’honneur de l’engagement ultram-marin, officialisée en septembre 2022 par le ministre Sébastien Lecornu.

Alors que les fractures se creusent sous l’effet de la mondialisation et de l’individualisation des consciences, les promesses du « pacte républicain » semblent plus lointaines que jamais pour les territoires ultra-marins. Pour Jeanne Belanyi, directrice de l’observatoire des Outre-mer de la Fondation Jean-Jaurès, leur situation constitue un miroir grossissant des maux qui affectent l’ensemble du pays. Dans son ouvrage à paraître Les Outre-mer sont-ils encore dans la République ?, (Éd. Le bord de l’eau, 2025), elle défend que les territoires ultra-marins sont confrontés à une démission politique qui affecte aussi les banlieues et la France rurale, les « quartiers populaires » et la « France périphérique »1.

L’individualisation des tâches et la mise en concurrence systématique, accolées à la création du marché unique, ont aboli les frontières et aussi bien atomisé que précarisé le monde ouvrier. Illustration marquante : durant les années 1980, en Europe, « cinq à dix points de produit intérieur brut (PIB) ont glissé du travail vers le capital » et « la part des dividendes versés aux actionnaires a triplé dans la valeur ajoutée »2. C’est ainsi que tandis que le monde dit supérieur peut « se refermer sur lui-même » et « vivre en vase clos », un mouvement inverse se produit au bas de l’échelle, et l’on passera ainsi d’une sociologie de la classe ouvrière, structurée par des représentations, des valeurs et un rapport au monde collectifs, à celle des classes populaires, caractérisée par une atomisation à l’image de « l’archipélisation » de la société française3.

Pour surmonter un sentiment d’infériorité, conséquence d’une « sorte de vide psychologique et identitaire », de nouvelles voies de résistance à la domination sociale ont émergé, parmi lesquelles celle de la tripartition de la conscience sociale des catégories modestes, développée notamment par le sociologue Olivier Schwartz4. Du fait d’un sentiment d’appartenance à un « nous » fortement érodé au sein des groupes dits dominés, à la vision de la société fondée sur la dichotomie « eux/nous » se substituerait une vision tripartite du monde social, entre d’une part « eux », ceux d’en haut, « nous », les travailleurs de base, et « ceux d’en bas », les fractions précaires des classes populaires parmi lesquelles les chômeurs et les familles d’immigrés dont les revenus sont en partie assurés par les allocations.

Alors que la citoyenneté tend à se diluer dans les alvéoles des ruches identitaires, le néolibéralisme, en faisant de l’individu l’unique agent social, exacerbe des identités déjà stimulées

C’est en souhaitant se distinguer de ces derniers que Pierre Rosanvallon estime qu’une partie des travailleurs situés en bas de la hiérarchie entendent retrouver une forme de dignité, et c’est en ce sens qu’il estime ainsi qu’une « identité de mépris » peut servir de fondement dissimulé à une fierté retrouvée. Alors que cette tripartition témoigne d’un « écartèlement » des catégories populaires , de leur hétérogénéisation de plus en plus marquée et renforcée, en un sens, par les réalités très différentes auxquelles renvoient la « France périphérique », la « France des banlieues » et la « France ultramarine », les mesures financières et consultations citoyennes en réponse aux mouvements sociaux se révèlent insuffisantes5.

Elles peinent à faire émerger une « société de semblables », selon l’expression du sociologue Robert Castel, c’est-à-dire, pour reprendre la définition qu’en donnait Olivier Schwartz6, une société capable d’intégrer l’ensemble de ses membres, et qui se donne les moyens de contenir au maximum les inégalités. Les territoires ultramarins, tendant bien souvent à l’Hexagone le miroir grossissant de ses turpitudes, font l’expérience du même mais en pire, ces considérations atomisantes classistes s’additionnant à un passé colonial dont la plaie restée vive ne cesse de ressurgir à mesure que s’amoncèlent les difficultés dont leurs populations font l’expérience.

Face à cette réalité, le paradigme prédominant du développement personnel appelle à trouver par soi et pour soi la solution à tous les maux que rencontre l’individu. Plutôt que d’interroger les collectifs, il convoque l’éthos personnel de l’individu, seul « responsable de [sa] vie et de [son] bonheur », car « le seul moyen de modifier le monde qui nous entoure est de changer à titre personnel »7. Le développement personnel n’est qu’un seul exemple du phénomène de recroquevillement sur soi produit par « l’atomisation continuelle du monde » dont le « c’est mon choix donc c’est mon droit » produit des effets indéniables sur le tissu social et identitaire. Des considérations identitaires, notamment liées à l’origine raciale ou ethnique, participent parfois de cette même dynamique individualisante, comme en témoignent certaines formulations dans les controverses publiques : « Je parle en tant qu’Afro-Américain… », « je parle en tant que Latino… ».

Ce référencement identitaire a pour finalité de provoquer une décomposition toujours plus détaillée et sans fin des identités afin qu’elles soient les plus représentatives possible. Ne risquent-elles pas, in fine, de se concurrencer encore plus ? L’idéologie de la diversité ne pousse-t-elle pas à mettre en avant son identité au détriment, au moins partiel, d’un collectif ?

De manière paradoxale, alors même que le capitalisme, de par sa logique d’uniformisation du monde, tend à standardiser les goûts dans la « société du spectacle », son pendant individualiste, le néolibéralisme, cherche quant à lui à générer, pour sa propre survie, un besoin schizophrénique de singularité, doublé d’un besoin d’authenticité, chez chacun de nous.

Alors que les contradictions des promesses d’émancipation sont pointées par la diffusion des idées décoloniales et postcoloniales, qui interrogent ce qui continue de relever de la colonialité dans les sociétés contemporaines et la manière dont la modernité occidentale a « produit et fabriqué ces autres, non européens », il est une forme d’hypocrisie qui doit être relevée. Celle de la droite qui se complaît dans le néolibéralisme mercantile, lequel créée l’exaltation des identités, dont elle se satisfait très bien tant que cela ne menace pas l’ordre économique établit. Elle dont les tenants sont les premiers à pourfendre ceux qui placent la question de la race au milieu des problématiques sociales et économiques, alors mêmes qu’ils n’ont aucun problème à bénéficier d’un système qui, justement, exacerbe les phénomènes identitaires. De ce point de vue, on ne peut qu’être étonné des saillies des conservateurs qui n’ont de cesse de vilipender les « wokistes », tandis qu’ils chantent les louanges du marché mais exècrent la société qu’il produit. »

La mondialisation favorise une forme d’uniformisation tandis que son versant néolibéral exacerbe les particularismes. Le lien social s’en trouve fragmenté, éclaté en une multitude de « nous » identitaires et repliés sur leurs singularités, porteurs de revendications parfois instrumentalisées.

Face à cela, trois postures se dessinent : ceux qui, vantant la liberté de choix, défendent en réalité une liberté « libérale » vidée de toute portée subversive mais profitable à l’industrie mondialisée par la consommation d’artefacts ; ceux qui tentent de capitaliser politiquement sur le retour des particularismes identitaires en jouant de la perversité consistant à faire croire aux Français qui ont le sentiment qu’on ne leur laisse plus rien sinon leur identité que c’est parce qu’on le donne aux « Autres » ; et ceux qui ont réinvesti la lutte pour l’égalité des droits en se réappropriant les outils forgés par le nouvel esprit du capitalisme.

Cette tension entre reconnaissance des identités et universalisme abstrait traduit en creux une crise du projet républicain : lorsque les institutions ne produisent plus d’égalité réelle, ce sont les appartenances différenciées qui servent de repères, et non les principes proclamés. »

« Face à une mondialisation aveugle et homogénéisante, la réponse d’un néolibéralisme exacerbant l’individu n’a ainsi pas tardé à se faire jour. Dans le même mouvement, l’universalisme qui se présente comme indifférent à la différence se voit concurrencé par un surinvestissement de l’identité que la citoyenneté abstraite aurait souhaité gommer. Ces deux mouvements d’apparence antagonistes, sont pourtant la face d’une même pièce.

En effet, ne pas combattre le néolibéralisme mercantile revient précisément à abandonner le terrain à un marché qui tend à uniformiser les modes de vie, tout en flattant l’illusion de singularité de chacun. Cette quête de distinction individuelle s’incarne alors dans la consommation d’artefacts standardisés, produits à la chaîne au gré des tendances, et dont la publicité se charge d’assurer le service après-vente.

Toujours dans le même mouvement, mais dans un registre singulièrement différent, nier les luttes identitaires, au motif qu’elles mettraient à mal l’universalisme et tenteraient de faire sécession avec le pacte républicain, participe de l’exacerbation des identités de ceux qui les mènent, en ce qu’ils font l’expérience quotidienne d’une identité au rabais. En résultent, dans un cas comme dans l’autre, l’exacerbation d’identités qui prospère sur le délitement du collectif, encouragée d’une part, instrumentalisée de l’autre.

Alors que la citoyenneté est marquée par une tendance à se diluer dans les alvéoles des ruches identitaires, le néolibéralisme, en faisant de l’individu le seul et unique agent social de la République, n’a de cesse d’exacerber des identités déjà stimulées. Les revendications identitaires doivent ainsi être comprises comme la conséquence d’un déficit, voire d’un déni, de reconnaissance, au lieu d’être stigmatisées comme l’indice d’une volonté de séparation.

Notes :

1 Le texte est issu du livre de Jeanne Belanyi, à paraître.

2 François Ruffin, « À Jacques Delors, le grand marché unique européen reconnaissant », Le Monde diplomatique, février 2024.

3 Jérôme Fourquet, L’archipel français : naissance d’une nation multiple et divisée – Où allons-nous ?, Paris, Seuil, 2019.

4 Pierre Rosanvallon, Les Épreuves de la vie : comprendre autrement les Français, Paris, Seuil, 2021.

5 Louis Chauvel, Le destin des générations : structure sociale et cohortes en France du XXe siècle aux années 2010, Paris, PUF, 2010.

6 Olivier Schwartz, « Vivons-nous encore dans une société de classes? Trois remarques sur la société française contemporaine », La Vie des idées, 22 septembre 2009.

7 Raphaëlle Giordano, Ta deuxième vie commence quand tu comprends que tu n’en as qu’une, Paris, Eyrolles, 2015. Miguel Ruiz, Les Quatre Accords toltèques, Genève, Éditions Jouvence, 1999.

Les Bulgares révoltés contre l’entrée de leur pays dans la zone euro

Manifestation à Sofia (Bulgarie) contre l’entrée dans l’euro fin juin 2025. © Capture d’écran France 24

Alors que les élites européennes et bulgares ont applaudi le feu vert donné par la Commission européenne à l’entrée du pays balkanique dans l’euro, la population doute fortement de la pertinence de cette transition monétaire. Outre les craintes légitimes d’une potentielle inflation durant le changement de monnaie, les Bulgares craignent aussi un scénario similaire à leur voisin grec, alors que leur pays est le plus pauvre de l’UE. Une forte contestation a donc émergé dans ce pays moins europhile et moins atlantiste que la moyenne [1].

Ces dernières semaines, des milliers de Bulgares sont descendus dans les rues de la capitale, Sofia, pour protester contre l’adhésion du pays à la zone euro, qui doit prendre effet début 2026. Approuvée par la Commission européenne le 4 juin après de nombreuses tergiversations et négociations, la décision a déclenché un débat public féroce portant sur la politique fiscale et l’identité nationale. Des manifestants scandant « Non merci à l’euro » et dénonçant « l’euro-colonialisme » ont tenté de prendre d’assaut le Parlement et de mettre le feu à la mission de l’UE. Dans toute la ville, des slogans peints à la bombe en faveur de la monnaie nationale, le lev, suggèrent que la question est loin d’être réglée.

Autrefois État loyal au bloc soviétique, la Bulgarie s’est tournée vers l’Occident dans les années 1990. Tout les courants politiques, des ex-communistes aux anti-communistes historiques, ont affirmé leur souhait de rejoindre l’alliance euro-atlantique. La Bulgarie est d’abord entrée dans l’OTAN en 2004, puis dans l’UE trois ans plus tard. Pour l’establishment politique, l’adhésion à la zone euro est la prochaine étape logique, accordant au pays une place officielle au sein de l’Eurogroupe et lui permettant peut-être, à terme, de dépasser sa position périphérique.

La Bulgarie est d’abord entrée dans l’OTAN en 2004, puis dans l’UE trois ans plus tard. Pour l’establishment politique, l’adhésion à la zone euro est la prochaine étape logique, lui permettant peut-être, à terme, de dépasser sa position périphérique.

Le mouvement en faveur de l’adhésion est mené par un large bloc politique, comprenant le parti de centre-droit au pouvoir, les Citoyens pour le développement européen de la Bulgarie (GERB), ainsi que ses partenaires de coalition, le Parti socialiste de centre-gauche (BSP) et le parti nationaliste-populiste « There is Such a People » (ITN). Initialement prévue pour le 1er janvier 2024, la transition a été retardée de deux ans en raison de la montée en flèche de l’inflation, qui a dépassé les 15 % à la suite de la pandémie.

Ce retard a enhardi les détracteurs de la transition, tout comme la crise politique apparemment insoluble que traverse la Bulgarie, avec sept élections anticipées et huit premiers ministres au cours des quatre dernières années. À la suite des grandes manifestations contre la corruption qui ont eu lieu en 2020 et qui ont contribué à renverser le gouvernement de Boyko Borissov, le président du GERB, le pays a connu une série de coalitions fragiles et d’accords de partage du pouvoir. Le GERB reste le plus grand parti, mais avec une cote de popularité réduite à environ 25 % dans les sondages, il doit maintenant compter sur divers alliés pour maintenir sa majorité. L’actuel Premier ministre, Rosen Zhelyazkov, se présente comme une force stabilisatrice ayant pour mandat de faire baisser les prix et de soutenir les petites entreprises, mais il est considéré par beaucoup comme une marionnette de Borissov : faible, corrompu et désireux de s’attirer les bonnes grâces de Bruxelles.

Les partisans de la zone euro, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de la Bulgarie, soulignent que le lev est depuis longtemps lié à l’euro. En 2020, la Bulgarie a en effet rejoint le mécanisme de change européen, conçu pour maintenir un système de change stable entre l’euro et les monnaies nationales des autres pays de l’UE, faisant ainsi de la « souveraineté monétaire » un fantasme nostalgique. Selon eux, l’achèvement de la transition permettrait à la Bulgarie de bénéficier d’un essor du tourisme et des investissements étrangers. La question plus profonde, bien sûr, est la position de la Bulgarie dans la sphère du pouvoir occidental. À Bruxelles et à Washington, le pays est depuis longtemps considéré comme le « maillon faible » de l’UE en raison de la fragilité de ses institutions politiques, sensibles aux pressions économiques et diplomatiques de la Russie, en particulier dans des domaines tels que l’énergie, les infrastructures et les secteurs des médias et de l’information. L’adhésion s’inscrit dans une tentative plus large de fortifier la frontière orientale de l’OTAN contre une telle influence et d’unifier « l’Occident ».

Le grand public, quant à lui, voit les choses différemment. Plus de 60 % d’entre eux déclarent ne pas considérer la Russie comme une menace. Certes, depuis le déclenchement de la guerre en Ukraine, Moscou est devenu de plus en plus impopulaire en Bulgarie, avec près de 34 % d’opinions négatives, mais cela ne se traduit pas par un soutien à l’alignement occidental. Il n’y a pas de majorité en faveur d’une alliance avec l’OTAN et l’UE. Il existe également une forte opposition à la poursuite de la guerre, ce qui a incité le gouvernement à envoyer des armes et des munitions de manière clandestine, par l’intermédiaire de pays tiers. Près de 30 % des citoyens déclarent ne pas savoir s’ils sont favorables à l’Ouest ou à l’Est. Sur la question de l’adhésion à l’euro, 51% des Bulgares y sont opposés et 43% y sont favorables.

51% des Bulgares sont opposés à l’entrée dans l’euro, contre 43% qui y sont favorables.

Jusqu’à présent, la gauche bulgare – qui comprend un large éventail de partis regroupés au sein de la coalition électorale « Gauche unie » du BSP – s’est principalement rangée du côté de l’establishment sur la question de l’intégration européenne, permettant au parti d’extrême droite Revival de s’imposer comme la principale opposition. Fondé en 2014, Revival est passé du statut d’outsider politique à celui de troisième parti de l’assemblée législative après les élections de 2022, au cours desquelles il a fait campagne sur une plateforme anti-vaccins, anti-LGBT et anti-UE. Avec environ 15 % des voix, il a joué un rôle de premier plan dans les récentes manifestations.

Le parti s’est joint au président bulgare Rumen Radev pour demander un référendum sur la question de l’euro, proposition que le gouvernement a rejetée. Il a également tenté d’entraver le processus au Parlement, en occupant le podium lors d’un vote crucial et en bombardant le gouvernement de motions de défiance. Certains hauts responsables du parti ont récemment rencontré une délégation des Républicains américains et ont proposé de lier le lev au dollar plutôt qu’à l’euro.

Comme la Bulgarie, la Grèce s’est efforcée de respecter les critères de Maastricht – en mettant en œuvre diverses réformes néolibérales – avant d’adopter l’euro en 2002. Cependant, l’accumulation d’une dette publique excessive et d’une croissance relativement lente, résultant de son rôle périphérique dans l’économie de l’UE, a conduit à une crise politico-économique.

Si l’opposition de l’extrême droite au changement de monnaie peut être motivée en partie par l’opportunisme, elle peut néanmoins invoquer des précédents. Comme la Bulgarie, la Grèce s’est efforcée de respecter les critères de Maastricht – en mettant en œuvre diverses réformes néolibérales – avant d’adopter l’euro en 2002. Cependant, l’accumulation d’une dette publique excessive et d’une croissance relativement lente, résultant de son rôle périphérique dans l’économie de l’UE, a conduit à une crise politico-économique d’une décennie qui s’est répercutée sur tout le continent, culminant dans une série de mesures d’austérité qui ont détruit la souveraineté fiscale du pays. La Banque centrale bulgare a cherché à minimiser ces comparaisons en présentant la débâcle grecque comme le résultat d’une mauvaise gestion politique plutôt que comme un problème structurel.

L’autre parallèle évident est la Croatie, qui est devenue en 2023 le vingtième État à adopter l’euro. Nombre de Croates accusent la nouvelle monnaie d’être à l’origine de l’augmentation du coût de la vie, car les entreprises ont arrondi le prix des produits de base tels que la nourriture et les vêtements lors de la conversion de la kuna (ancienne monnaie croate, ndlr) vers l’euro. Cette situation, ainsi que l’augmentation des factures d’énergie et des impôts, a affaibli le parti au pouvoir, le HDZ. Privé de sa majorité parlementaire lors des élections de 2024, il a été contraint de former une coalition avec le Mouvement de la patrie, parti d’extrême droite, qui s’est vu attribuer trois ministères et une série d’autres concessions. L’agitation populaire s’est poursuivie en janvier, lorsqu’une vague de boycotts des supermarchés par les consommateurs a déferlé sur le pays, obligeant la coalition à introduire des plafonds de prix sur des dizaines de produits.

Le consensus des élites bulgare sur la nécessité de l’euro est donc très éloigné de l’opinion publique. En traitant la dissidence comme de la désinformation, le gouvernement a évité de répondre aux inquiétudes politiques légitimes. Le fossé n’a fait que se creuser ces derniers mois, alors que les politiques erratiques de Trump ont ébranlé les marchés financiers et déstabilisé les monnaies, tout en introduisant des incertitudes sur les relations entre les États-Unis et l’Union européenne. Pendant des années, la Bulgarie a été incapable de transcender son statut d’État le plus pauvre de l’UE. Lors des dernières élections, le taux de participation est tombé à un niveau historiquement bas de 34 %. Sans perspectives, beaucoup de Bulgares préfèrent partir vivre à l’étranger : depuis le sommet atteint à la fin des années 1980, la population a diminué de plus de 2,2 millions d’habitants (la Bulgarie comptait 6,4 millions d’habitants en 2023, ndlr). Le processus est bien connu dans les pays européens les plus isolés : stagnation économique, désillusion croissante et radicalisation de l’extrême droite. Une nouvelle monnaie non désirée pourrait accélérer ces tendances.

[1] Article issu de notre partenaire New Left RevMarantzidouiew, originellement publié .

Jeannette Jara : une « communiste » à la tête du Chili ?

Jeanette Jara - Chili - Le Vent Se Lève
Jeannette Jara prononçant son discours de victoire au pied de la statue de Salvador Allende

C’est dans la surprise générale que Jeannette Jara s’est imposée avec un score de 60 % (825 835 voix) lors de la primaire de la coalition « Unité pour le Chili ». Ancienne ministre du Travail et de la Protection sociale du gouvernement de Gabriel Boric, figure majeure de la gauche, elle se projette dans un duel avec José Antonio Kast, le candidat de l’extrême droite, aux élections présidentielles de novembre-décembre 2025. Si son appartenance au Parti communiste a mis en émoi la presse conservatrice, qui agite le spectre de la terreur rouge, Jara affiche un visage de modération. Refusant de « promettre des miracles », elle propose un « chemin possible pour améliorer la vie des Chiliens et Chiliennes ». Pour son équipe, la tentation est forte d’adopter une ligne conciliatrice… au risque de reconduire au pouvoir une gauche impuissante face aux élites économiques ?

Née en avril 1974 à Conchali dans la région métropolitaine de Santiago, Jeannette Jara est fille d’un ouvrier (technicien en mécanique) et d’une mère au foyer. Cette diplômée de l’Université de Santiago a mis en avant son parcours populaire durant la campagne. Jara commence à militer au sein des Jeunesses communistes chiliennes à l’âge de 14 ans et devient, au cours des années 1990, une dirigeante étudiante de l’Université de Santiago aux côtés de la figure communiste Gladys Marín, candidate lors de l’élection présidentielle de 1999-2000 et très critique vis-à-vis du centre gauche au pouvoir. Cette première participation communiste à la présidentielle chilienne est décevante : elle n’obtient que 3% des voix à l’issue d’un scrutin largement remporté par la coalition de la Concertation [coalition de partis de centre-gauche et de centre-droit née de l’opposition au régime d’Augusto Pinochet, qui a ensuite gouverné le Chili en y appliquant des réformes essentiellement libérales NDLR].

Si Jara s’inscrit dans sa lignée en tant que seconde candidate communiste de l’histoire chilienne, elle n’a rien d’une marxiste orthodoxe. Elle prend notamment ses distances vis-à-vis de Cuba – « régime démocratique distinct du nôtre » – et du Venezuela – « régime autoritaire ». Ces déclarations, qui se veulent conciliatrices, ont cependant gêné les dirigeants du Parti communiste autant que ceux du centre-gauche chilien, à l’image de Carolina Toha, candidate du Parti pour la démocratie (PPD), qui la juge insuffisamment critique de ces expériences gouvernementales.

Incarner l’héritage de la gauche, d’Allende à Bachelet

Tout au long de sa campagne, Jeannette Jara a préféré mobiliser la mémoire de Salvador Allende et le bilan de la coalition de Michelle Bachelet. La candidate travaille ainsi à construire une mémoire oecuménique de la gauche chilienne, de ses expériences les plus radicales aux plus pragmatiques. Lorsqu’elle démissionne du ministère du Travail et de la Protection sociale en avril 2025 après avoir été désignée candidate par son parti, la communiste est la figure la plus à gauche du gouvernement Boric. Elle incarne un certain nombre de réformes sociales : réduction du temps de travail à 40 heures, augmentation du salaire minimum ou réforme des retraites introduisant une cotisation patronale de 8,5%.

Celle-ci induit des avancées non négligeables, puisque les patrons étaient auparavant uniquement tenus de contribuer à hauteur de 1,38% (voire 1,5%) au sein d’une Assurance invalidité et survivants (SIS). Dans le détail, cette nouvelle cotisation est répartie entre une cotisation individuelle de 4,5% qui peut soit alimenter les Administrateurs de fonds de pension (AFP), soit le nouveau système de Sécurité sociale publique.

Le pensionné a le choix entre ces deux entités dans la gestion de sa capitalisation et peut faire hériter ou transférer cette capitalisation individuelle. Les 4% restants sont incorporés dans le nouveau système de Sécurité sociale administré par l’État et le Fonds autonome de protection des retraites (FAPP), qui permet d’assurer une nouvelle solidarité publique (orientée vers la réduction des inégalités de genre, des risques liés à la santé ou encore, la prise en charge des travailleurs précaires). Le nouveau système mixte chilien combine ainsi capitalisation individuelle et solidarité publique. Il corrige à minima les inégalités structurantes de l’ancien modèle en protégeant les plus précaires et en renforçant le rôle de l’État. Cette nouvelle cotisation permet en effet à ce dernier de garantir une aide publique de 250 dollars (soit 250 000 pesos), en complément de la Pension unique garantie (PUG) créée en 2018 et destinée aux plus de 65 ans.

Jara envisage de poursuivre cette pente réformiste, puisqu’elle s’est engagée ce lundi 14 juillet à mettre sur la table, en cas de victoire à la présidentielle et de majorité au Congrès, la suppression des AFPs1. La combinaison de ce volontarisme politique avec un bilan flatteur en la matière et un profil populaire assumé ont sans nul doute contribué à sa victoire. Sa propension à la construction de compromis et son leadership, qui l’ont amené à être comparée à l’ancienne présidente Michelle Bachelet, ont cependant tout autant pesé dans la balance – sans doute davantage que le caractère « communiste » de son projet2.

L’organisation de cette primaire, ne se sont cependant pas décidés en quelques mois : elle s’inscrit dans un processus entamé dès le début de la présidence Boric. Tandis que les quatre anciens présidents de centre gauche disposaient des coalitions électorales de la Concertation (1988-2010) et de la Nouvelle Majorité (2013-2018), le retour de la gauche au pouvoir s’est confronté à la division électorale entre la gauche du Front large (nouvelle gauche des années 2010 porteuse d’un discours plus radical que celui des forces composant traditionnellement la gauche chilienne) et le centre gauche lors des élections présidentielle et parlementaires de 2021.

Au-delà des renoncements de Gabriel Boric

Investi le 11 mars 2022, le jeune président de gauche Gabriel Boric subit un premier revers le 4 septembre de la même année. À l’issue d’une campagne ponctuée d’errances stratégiques et de maladresses, les chiliens rejettent alors largement une Constitution progressiste, censée mettre à bas l’héritage institutionnel de l’ère Pinochet. Rédigée par une majorité d’indépendants et des personnalités de gauche non partisane comme Elisa Loncón – première présidente élue de l’Assemblée constituante en juillet 2021 –, elle incarnait un horizon écologique, plurinational et d’État social. Deux jours après le scrutin, le 6 septembre, Gabriel Boric semble admettre une défaite majeure pour sa majorité politique (composée de la coalition de gauche radicale Approbation Dignité qui inclut notamment son parti Convergence sociale) puisqu’il nomme une majorité de ministres issus du centre-gauche.

Ce retour en force au sein du gouvernement du centre gauche – pourtant affaibli par les élections de 2021 (lors desquelles il obtient, avec seulement 815 429 voix, soit 11,60% des suffrages, son score le plus faible depuis le retour de la démocratie) – provoque la coexistence de deux « anneaux concentriques »3 ou « deux âmes »4 de gauche – pour reprendre les expressions utilisées par la presse chilienne – au sein du gouvernement de Gabriel Boric, partagé entre la coalition d’Approbation dignité (Gauche ou gauche radicale, Convergence sociale, Révolution démocratique, Fédération régionaliste verte sociale, Parti communiste) et la coalition du Socialisme démocratique (Centre gauche, Parti socialiste, Parti pour la démocratie, Parti radical, Parti libéral).

En octobre 2022, un mois après le remaniement, un comité politique des deux blocs appelle à un « conclave officiel » afin de définir une ligne gouvernementale cohérente. Il sonne le glas des ambitions réformatrices de Gabriel Boric. Mais il faut ajouter que dès son investiture, la nomination de ministres issus de l’establishment au poste des Affaires étrangères et de l’Économie verrouillait déjà les perspectives de changement structurel…

Face à l’échec de la première Assemblée constituante de 2022, une seconde est créée par l’ensemble de ces partis politiques. En janvier 2023, dans la perspective des deuxièmes élections constituantes en deux ans, l’Alliance gouvernementale entame des négociations entre Approbation Dignité et le Socialisme démocratique. Cependant, le 1er février, après un mois de réunions et négociations, l’Alliance annonce que la gauche partira divisée lors de ce scrutin, deux partis du centre gauche espérant conquérir des électeurs centristes pendant la campagne et élargir ainsi le nombre d’élus de gauche.

La gauche est alors divisée entre la liste de centre gauche Tout pour le Chili (composée du Parti pour la démocratie, du Parti radical et du Parti démocrate-chrétien) et son homologue Unité pour le Chili (réunissant les partis de la coalition Approbation dignité, mais également le Partis socialiste et Libéral). À l’issue de l’élection, la gauche subit un revers qui permet paradoxalement au Parti républicain chilien – force d’extrême droite ultraconservatrice et ouvertement nostalgique du pinochetisme – de dominer un organisme dont la raison d’être est précisément de réécrire la constitution héritée de la dictature.

C’est face à ce désaveu que, le 9 octobre 2023, l’Alliance gouvernementale organise un nouveau conclave intitulé « Rencontre pour le Chili », en vue de relancer l’objectif de construire une stratégie électorale et une coalition plus solide en vue des élections régionales et municipales de 2024, en y incluant aussi le Parti démocrate-chrétien. Cela débouche sur la coalition Avec toi, pour un meilleur Chili (Chile Contigo Mejor) qui permet à la gauche de sauver les meubles, celle-ci perdant seulement trente mairies face à la droite de Chile Vamos, qui arrive en tête du scrutin. Un résultat qui aurait pu être aggravé sans l’unité entre la gauche et le centre gauche.

Dans la perspective des prochaines échéances électorales à la fin de l’année, la gauche ne souhaite pas reproduire les divisions de 2022/2023 et malgré le résultat en demi-teinte des scrutins de 2024, la gauche et le centre gauche signent un accord de coalition nommé Unité pour le Chili (Unidad por Chile) le 30 avril 2025. Une coalition qui remplace l’Alliance gouvernementale sur laquelle reposait la majorité fragile de Gabriel Boric depuis novembre 2022…

De quoi Jara est-elle le nom ?

C’est dans ce contexte d’une gauche unie mais en manque de personnalités marquantes, que la populaire ministre du Travail Jeannette Jara s’est imposée comme la candidate de son parti, malgré les velléités d’autres personnalités telles que l’ancienne ministre Camila Vallejo ou l’ancien maire de Recoleta (commune populaire au nord de Santiago, ndlr) Daniel Jadue. Le 8 avril 2025, la candidate communiste, tout juste désignée par son parti, se rend et débute sa campagne devant la statue de Salvador Allende, située place de la Constitution devant le palais de la Moneda à Santiago5. Dès cette prise de parole, le ton de la candidate est donné : un pragmatisme assumé combiné à une modération des propositions programmatiques.

Aidée par son charisme et un talent oratoire reconnu jusqu’à la presse conservatrice chilienne, Jara « ne pas promet de miracles » mais propose un « chemin possible pour améliorer la vie des Chiliens et Chiliennes ». La candidate communiste accentue son programme sur le renforcement de l’État-providence au travers d’un accès garanti aux soins essentiels, une attention portée à la santé mentale, un salaire minimum de 680 euros (soit 750 000 pesos, une hausse de 50%) et la construction de nouvelles lignes de train dans le nord du pays, désavantagé face à un sud déjà bien desservi6. L’ancienne ministre du Travail se démarque des autres candidats et insiste sur le fait que : « son histoire ne fait pas partie de l’élite » et cherche à construire un discours qui touche, non seulement les milieux urbains et favorisés, mais également les espaces ruraux7.

Pendant la campagne de la primaire, au travers des débats (le long du mois de juin) ou de leurs interventions publiques respectives, les invectives entre les deux candidates Jeannette Jara (PCCh) et Carolina Toha (PPD) se sont intensifiées. Au gré des différents sondages, la candidate du centre gauche concentre ses attaques sur Jara, estimant notamment qu’elle « représente un parti qui, là où il a régné dans le monde, a entraîné (…) l’extension de la pauvreté »8. L’équipe de campagne de la social-démocrate estiment que seul le centre gauche peut l’emporter au second tour de la présidentielle face à l’extrême droite, brandissant un argumentaire bien connu de modération et de pragmatisme.

De son côté, Jeannette Jara n’hésite pas à critiquer le bilan sécuritaire du gouvernement de Gabriel Boric, c’est-à-dire celui de Carolina Toha comme ancienne ministre de l’Intérieur, évoquant un manque d’actions quant à la formation des policiers (carabineros) et la lutte contre le trafic de drogue9.

Dès la publication des résultats de la primaire, l’ensemble des candidats déclarent cependant sans ambiguïté leur soutien à Jeannette Jara, respectant ainsi l’accord de coalition. Pendant son discours de victoire prononcé le 30 juin, Jara cite un certain nombre de personnalités ou figures historiques de la gauche : Clotario Blest (figure de la gauche révolutionnaire), Eloísa Díaz (féministe), Salvador Allende (ancien président socialiste), Michelle Bachelet (ancienne présidente socialiste), Luis Emilio Recabarren (fondateur du Parti communiste chilien) ou encore Gladys Marín (ancienne présidente du Parti Commmuniste chilien)10. Cette série de références démontre le souhait de la candidate communiste d’embrasser la pluralité de la mémoire de la gauche chilienne.

Cependant, une force politique manque à l’appel de cette union de la gauche et du centre gauche rapidement constituée : les centristes du Parti démocrate-chrétien (PDC), pourtant acteurs clés du mandat de Gabriel Boric et plus globalement du centre-gauche chilien depuis le retour de la démocratie dans les années 1990. Le lendemain de la victoire de Jara, le président du parti, Alberto Undurraga, annonce ne pas vouloir soutenir une candidature communiste, réitérant le fait que sa préférence penchait du côté de la candidate du Parti pour la démocratie (PPD), allié historique du PDC.

Dans les jours qui suivent cependant, 2 sénateurs, 1 député, 2 maires, ainsi que la secrétaire générale du PDC Alejandra Krauss, tous des cadres de l’aile gauche du Parti démocrate-chrétien (proches idéologiquement du PS ou du PPD), expriment leur soutien public à la candidature de Jeannette Jara11. Ces soutiens de certains démocrates-chrétiens rappellent les liens historiques entretenus par le Parti communiste avec les différentes coalitions de centre gauche (Concertation, Nouvelle Majorité), celui-ci ayant quasi systématiquement appuyé ces accords électoraux malgré de nombreuses critiques sur leurs politiques économiques. Les cadres de l’aile gauche du Parti démocrate-chrétien maintiennent ainsi une forme de pression vis-à-vis des plus centristes du parti dans l’attente de la décision qui doit être prise le 26 juillet lors d’un Conseil national12.

Dilemmes tactiques

D’ici-là, cet éventuel soutien interroge à la fois la stratégie de Jeannette Jara et des partis historiques : rassembler le plus d’étiquettes politiques, jusqu’à celle des centristes du Parti démocrate-chrétien (PDC), pour une large coalition dès le premier tour face à la droite et l’extrême droite ou se contenter de travailler à un soutien officieux pour ne pas trop compromettre son projet politique ? Afin de rassembler, la candidate communiste et les dirigeants du parti ont laissé fuiter pendant quelques jours la rumeur selon laquelle elle s’apprêterait à quitter le Parti communiste pour lui permettre de devenir uniquement la candidate de la coalition Unité pour le Chili.

Cependant, si ce geste pourrait permettre de rassembler plus largement, il serait quasiment inédit dans l’histoire de la gauche chilienne ; aucun des présidents de gauche n’a en effet quitté son parti, que ce soit pendant la campagne ou une fois au pouvoir, à l’exception du démocrate-chrétien Patricio Aylwin mais cette décision a été prise dans un contexte particulier : élu en janvier 1990, il s’agissait du premier président à accéder au pouvoir après la chute de la dictature militaire d’Augusto Pinochet13.

Cette rumeur n’a d’ailleurs finalement pas été confirmée et le fait que Daniel Jadue, poids lourd du parti, ait pris les devants pour annoncer publiquement cette éventualité pourrait être justement considéré comme une forme de pression exercée sur Jara en vue de faire avorter une décision aussi lourde de sens et limiter sa possible centrisation. Toujours est-il que le fait qu’un départ ait pu être envisagé traduit le caractère clivant d’un Parti communiste qui peut parfois diviser par ses propositions ou ses différentes critiques vis-à-vis du centre gauche au pouvoir, ce qui explique les réticences de nombre de cadres du parti démocrate-chrétien.

Ce dernier faisant cependant face à une crise existentielle causée par une hémorragie électorale sans précédent, il finira probablement, par pur pragmatisme, par convenir d’une liste parlementaire unique avec la coalition d’Unité pour le Chili14. Un accord qui, dans certaines régions et circonscriptions, pourrait être tout aussi fondamental pour cette dernière puisqu’il augmenterait la probabilité d’une majorité de gauche au Congrès de la République.

La victoire de Jeannette Jara, outre les raisons personnelles et de stratégie politique évoquées précédemment, s’explique également par la mort lente mais durable du centre gauche chilien, aujourd’hui incarné par la coalition du Socialisme démocratique. Les partis du centre gauche conservent leur force au Congrès en raison de leur implantation partisane et des élus historiques, mais sont hors-jeu de la présidentielle depuis 2021. Comme l’ont mis en avant certains observateurs de la campagne de la primaire, le centre gauche n’est plus que l’ombre de lui-même, sans aucune mesure phare et un héritage qu’il ne sait plus défendre15. Caractérisé par une logique de compromis visant à canaliser le néolibéralisme chilien sans le remettre fondamentalement en cause, celui-ci a en effet été remis en question par la gauche des années 2010, qui a fini par prendre le dessus sur ses prédécesseurs.

Le faible score obtenu par le candidat Gonzalo Winter, député membre du parti Front large dont est issu le président Gabriel Boric, vient cependant tout autant nuancer la consécration de cette gauche des années 2010. Si le député de la région métropolitaine de Santiago, proche de Boric, s’est peu à peu effacé pendant la campagne face à la dynamique de Jeannette Jara, deux raisons principales structurent son échec : Gonzalo Winter s’est entouré, au sein de son équipe de campagne, des principaux penseurs de la gauche critique des années 2010, qui ont conduit à la création de partis tels que Convergence Sociale ou Révolution démocratique.

Autrement dit, Winter a nommé au sein de son équipe de campagne des proches historiques de Gabriel Boric tels que Francisco Arellano ou Felipe Valenzuela, qui ont conçu un discours « anticoncertationniste », c’est-à-dire ouvertement opposé à l’héritage du centre-gauche et à la ligne idéologique qu’il porte depuis les années 199016. Face à l’engouement rencontré par Jeannette Jara dans les universités et auprès de la jeunesse, séduite par un discours se voulant plus optimiste quant à l’avenir du pays, la rhétorique de Gonzalo Winter semblait usée et trop idéologique, preuve d’une certaine incapacité à marginaliser totalement la gauche de compromis. La seconde raison tient au gouffre entre la radicalité du discours de Winter et la tiédeur des réformes de Gabriel Boric – ainsi qu’à la désillusion consécutive à son mandat dont les seules avancées sociales sont précisément incarnées par… Jeannette Jara.

Dans les jours qui suivent la victoire de Jeannette Jara, une dynamique dans les sondages s’installe, la candidate communiste étant donnée en tête avec près de 25 à 30% des voix, soit quelques pourcentages de plus que le candidat d’extrême droite José Antonio Kast. Cependant, ce dernier terminerait, selon les mêmes enquêtes, en tête du second tour avec près de 46% des voix contre 34 ou 35% pour Jara. Celle-ci fait donc face au défi de parvenir à convaincre les abstentionnistes et les indécis. Ceux-ci représentent en effet pas moins de 20% des électeurs, signe que la gauche a tout intérêt à élargir sa base électorale sans sacrifier ses propositions sociales ambitieuses.

Dans les prochaines semaines, plusieurs défis vont s’ouvrir pour Jeannette Jara : celle-ci pourrait choisir de modifier son programme politique et économique pour l’adapter aux exigences du centre gauche et convaincre ainsi plus de partis de rallier la coalition présidentielle, voire construire une liste parlementaire unique. Au risque de sacrifier ses ambitions initiales, et d’incarner une continuité avec un système oligarchique largement rejeté ?

Notes :

1 Ailyn Astorga, «“Teniendo un parlamento que me apoye, voy a promover el fin de las AFP”: Jeannette Jara habló sobre su propuesta para ser presidenta », El Pais Chile, 14 juillet 2025

2 Antonia Laborde, « Jeannette Jara, la ministra de Boric que explota un liderazgo similar al de Bachelet », El Pais Chile, 27 mars 2025.

3 Martín Browne, « Segunda etapa: Boric comienza a despedirse de su diseño original del gabinete », La Tercera, 29 août 2022

4 Alex von Baer, « Poner fin a tensiones entre las dos almas del Gobierno: el diseño de La Moneda para cónclave de Boric con parlamentarios », Ex-Ante, 24 mars 2022

5 PubliMetro, « Jeannette Jara en modo candidata: “Chile necesita un liderazgo que no mire desde arriba», 8 avril 2025

6 Mathieu Dejean, « Au Chili, les défis de la communiste Jeannette Jara pour battre l’extrême droite », Mediapart, 6 juillet 2025

7 Shelmmy Carjaval, « Jara marca su primera actividad como candidata del PC con mención a Allende y la promesa de “avanzar sin renunciar a los principios” », La Tercera, 8 avril 2025

8 CNN Chile, « El duro dardo de Carolina Tohá a Jeannette Jara y al PC: “Donde han gobernado los países se han estancado socialmente y ha cundido la pobreza” », 16 juin 2025

9 Alonso Aranda, « Duro cruce por seguridad entre Jara y Tohá marca nuevo debate del oficialismo en antesala de primarias », La Tercera, 3 juin 2025

10 Partido Comunista de Chile, Discurso de Jeannette Jara tras triunfo en la primaria presidencial de Unidad por Chile: «Vengo con la garantía que trabajaré incansablemente por nuestro país», 30 juin 2025

11 Daniel Lillo, « La arremetida de líderes de la DC para conseguir el apoyo a Jara y la fuerte división interna que podría desatar masiva renuncia de militantes », El Dinamo, 2 juillet 2025

12 Anibal Torres Duran, « Apoyo o no a Jara: la controversia dentro de la DC Biobío previo a la junta nacional », Diario Concepcion, 5 juillet 2025

13 Fundacion Patricio Aylwin, « Tengo que responder a todos los chilenos y no solo a la DC », 19 janvier 1990

14 Nuevo Poder, « Senador Flores (DC) cree posible lista única si hay generosidad partidaria », 4 juillet 2025

15 La Tercera, « El fracaso político del Socialismo Democrático », 6 juillet 2025

16 Jorge Palacios, « La cadena de errores que llevó al fracaso la candidatura de Winter y que dejó al Frente Amplio relegado al tercer lugar », The Clinic, 30 juin 2025

20 ans après le référendum de 2005 : le « non » fait la force !

© Nino Prin pour LVSL

Il y a vingt ans, le « non » de 55% des Français à la Constitution européenne soumise à référendum envoyait un message clair de rejet d’une construction supra-étatique néolibérale, technocratique et austéritaire. Ultra-majoritaire chez les classes populaires et victorieux malgré la propagande médiatique en faveur du « oui », ce vote dessinait une majorité sociale pour une autre politique, bâtie sur la souveraineté populaire et un Etat fort face à l’oligarchie et à la mondialisation. Malgré le passage en force du Traité de Lisbonne, cette majorité existe toujours et doit servir de base électorale et sociale pour la gauche. C’est en tout cas l’avis du député LFI de Loire-Atlantique Matthias Tavel. Tribune.

Vingt ans après le « non » du peuple Français au Traité constitutionnel européen le 29 mai 2005, la poutre travaille encore. L’histoire a donné raison à ceux qui ont défendu la rupture avec la construction libérale de l’Europe. Les dogmes libéraux (austérité budgétaire, libre-échange, banque centrale indépendante, soumission à l’OTAN etc.) ont montré leur incapacité à faire face aux crises comme aux défis durables. Même les libéraux ont dû les mettre parfois entre parenthèses depuis, face au Covid par exemple. 

Mais les fanatiques de la Commission européenne et leurs relais veulent persévérer avec cette boussole, « quoi qu’il en coûte » économiquement, socialement, écologiquement, démocratiquement. Car dans un contexte structurel de changement climatique, de désindustrialisation, d’impérialisme douanier des Etats-Unis, de concurrence déloyale chinoise, de sécurité collective européenne mise à mal par la guerre de Poutine en Ukraine, la poursuite du « monde d’avant » n’est ni possible, ni souhaitable. 

Un « non » populaire

Le monde d’après ne peut avoir d’autre fondement que l’exigence populaire exprimée dans les urnes du 29 mai 2005. Ce jour-là, 55% des Français votaient « non » à l’Europe libérale, avec une très forte participation de 70%, au terme d’un débat intense. Plus encore, le « non » l’emportait chez 80% des ouvriers et dans 84 départements sur 100, dans 413 circonscriptions sur 577. C’est cette « force du peuple » que l’oligarchie a voulu effacer. Sans succès.

« Le champ politique reste profondément structuré par l’onde de choc de 2005. »

Le champ politique reste profondément structuré par l’onde de choc de 2005. Au bout de vingt ans de manœuvres et fausses alternances, le camp du « oui » est à bout de souffle. L’effondrement du PS en 2017, de l’UMP en 2022, du macronisme depuis, confirme le rétrécissement continu de la base sociale du « oui » de 2005, libéral et européiste. Si les deux porte-parole du « oui » qui s’affichaient ensemble à la une de Paris Match à l’époque, François Hollande et Nicolas Sarkozy ont été élus, ils auront été le chant du cygne de leurs partis. Et la fusion de ces deux courants d’opinion dans le macronisme en aura signé l’agonie. A l’inverse, les forces politiques en dynamique sur ces vingt dernières années, en particulier la gauche radicale par le Front de Gauche puis la France insoumise, mais aussi le RN, sont directement liées au « non ». 

L’Europe austéritaire contre la souveraineté

La forfaiture de la ratification du Traité de Lisbonne par voie parlementaire en 2008 aura donné le départ d’une série de coups de force pour imposer aux peuples les choix qu’ils refusaient : référendums contournés ou piétinés en France, Pays-Bas, Irlande, Grèce ; recours à l’article 49-3 de la Constitution en France pour imposer la privatisation d’EDF-GDF, la loi El Khomri, les budgets austéritaires ou la retraite à 64 ans ; criminalisation des Gilets jaunes ainsi que des mouvements sociaux, écologistes, ou pour la paix à Gaza etc. La « normalisation » libérale de la France se fait contre la démocratie, par un néolibéralisme autoritaire dont 2005 a été la genèse. La brutalité du refus d’Emmanuel Macron de respecter le résultat des élections législatives de 2024 en écartant le Nouveau Front Populaire de la formation du gouvernement n’est que la suite logique du rétrécissement autoritaire du « oui » liée à sa minorisation dans la société française.

L’aspiration à la souveraineté n’a fait que se renforcer depuis 2005. Souveraineté populaire face à la monarchie présidentielle et aux diktats européens comme l’a par exemple exprimé l’exigence du référendum d’initiative citoyenne. Souveraineté industrielle et agricole pour produire ce dont le pays a un besoin impérieux contrairement aux pénuries subies, à la concurrence déloyale, aux délocalisations. Souveraineté sociale des salariés face à la toute puissance des actionnaires et aux licenciements boursiers ou pour reprendre les entreprises en coopératives comme les Fralib ou les Duralex. Souveraineté en matière de défense pour une politique non-alignée face à Trump et Poutine. Souveraineté énergétique et numérique pour ne plus dépendre des énergies fossiles importées au prix de soumissions géopolitiques ni du féodalisme numérique des GAFAM. Souveraineté par la planification et l’adaptation pour faire face aux incertitudes d’un climat déréglé. Et même souveraineté sur soi-même par la constitutionnalisation du droit à l’avortement ou l’exigence du droit à mourir dans la dignité.

Pour un populisme unitaire

Car vingt ans après, les leçons de 2005 sont toujours valables. Il n’y aura pas de rupture économique et sociale sans refondation démocratique, sans reprise du pouvoir par les citoyens à travers la 6e République. Il n’y aura pas de reconstruction des services publics ou de l’industrie, de bifurcation écologique sans protectionnisme, sans mise en cause du mythe de la « concurrence libre et non faussée », du libre-échange, de l’austérité budgétaire et de l’indépendance de la Banque centrale européenne. Il n’y aura pas de voix européenne pour la paix sans sortie de la soumission à l’OTAN. Pour le dire simplement, il n’y aura pas de politique de défense des intérêts populaires et de l’intérêt général sans confrontation avec les traités et institutions de l’Union européenne.

Dans nombre de pays, c’est l’extrême-droite nationaliste qui en tire profit. Elle joue sur l’ambiguïté, mélangeant un discours hypocrite prétendant défendre la souveraineté pour mieux servir de force d’appoint ou de remplacement aux oligarchies néolibérales affaiblies, en reprenant ses grandes réformes. Elle divise les intérêts populaires par le poison du racisme pour empêcher les résistances et dissimule ainsi son projet libéral derrière un vernis identitaire. L’extrême-droite n’est pas la défenseure de la souveraineté du peuple, mais de la confiscation de celle-ci pour la détourner au service de l’oligarchie. 

« Une autre leçon de 2005 est qu’il est possible de gagner à gauche contre la sainte alliance des médias dominants, de l’oligarchie qui les possède, et des forces politiques qui défendent ses intérêts. »

La France peut basculer dans le même chemin si la gauche n’est pas capable de porter haut ce qui a fait sa force en 2005, la défense de la souveraineté populaire au service d’un projet égalitaire et émancipateur. En un mot, la République jusqu’au bout.

Une autre leçon de 2005, pleine d’espoir, est qu’il est possible de gagner à gauche contre la sainte alliance des médias dominants, de l’oligarchie qui les possède, et des forces politiques qui défendent ses intérêts. Bien sûr, en 2005, les chaines d’information en continu et les réseaux sociaux n’existaient pas. Mais le matraquage médiatique pour le « oui » et pour insulter les partisans du « non de gauche » en les assimilant au FN était féroce. Et il a perdu. Dans les urnes du 29 mai 2005, le « non » était majoritaire chez les sympathisants de gauche et les voix de gauche étaient majoritaires dans le « non » français.

C’est par un discours clair, un autre projet de société autour de la souveraineté et de la dignité, centré sur la défense de toutes les classes populaires et de l’identité républicaine de la France face à la mondialisation libérale que le « non » de gauche a emporté la conviction et la victoire. Comment ? Par une campagne unitaire et citoyenne avec une multitude de comités locaux rassemblant partis, syndicats, associations et citoyens engagés autour du « non » et mêlant le meilleur de toutes les cultures de la gauche de rupture. C’est ce « populisme unitaire » qui a permis la victoire.

En Roumanie, la colère contre le libéralisme de Bruxelles nourrit le poujadisme

George Simion (à gauche), Anamaria Gavrilă (POT) et Călin Georgescu (à droite) lors d’une manifestation le 1er mars à Bucarest. © Page Facebook de George Simion

Après la victoire surprise du nationaliste Călin Georgescu au premier tour de la présidentielle en décembre 2024, le régime roumain a vacillé : élection annulée, candidature de Georgescu interdite, manifestations massives… En cherchant à tout prix à conserver leurs réseaux clientélistes et à maintenir l’ancrage atlantiste du pays qui abritera bientôt la plus grande base européenne de l’OTAN, les élites libérales du pays ont joué avec le feu. George Simion, seul candidat d’extrême-droite autorisé à se présenter, vient de réaliser un score encore plus écrasant et semble bien parti pour gagner. En accusant Moscou de miner la démocratie roumaine, les partis traditionnels pro-européens ont finalement nourri leurs opposants poujadistes et pro-Trump. Un scrutin rocambolesque et dégagiste qui en dit long sur le ras-le-bol des Roumains face au grand marché européen. Reportage.

Le calme avant la tempête ? En cette période de Pâques, fête très importante pour les 74% de Roumains qui s’identifient comme orthodoxes, la politique semble assez loin. Au marché d’Obor, au Nord-Est de Bucarest, les habitants de la capitale achètent brioches, œufs, et produits frais pour leurs repas, tandis que les cierges et les bougies destinés aux offices religieux sont en vente presque à chaque coin de rue. L’excellent état des églises, qui contraste avec celui des autres bâtiments pas toujours bien entretenus, illustre l’importance de la religion pour les Roumains. Hormis quelques panneaux électoraux discrets, rien ne vient rappeler qu’une élection présidentielle doit se tenir dans moins d’un mois.

Dégagisme et guerre judiciaire

Certes, les églises font davantage le plein que les bureaux de votes : aux derniers scrutins, législatif et présidentiel, organisés fin 2024, à peine plus d’un électeur sur deux s’est déplacé. Mais cette atmosphère très calme contraste avec la tension qui secoue le pays depuis plusieurs mois. Le 24 novembre 2024, à la surprise générale, le candidat indépendant d’extrême-droite Călin Georgescu est arrivé en tête du premier tour de la présidentielle avec 23% des suffrages. Cet entrepreneur politique a d’ailleurs habilement su exploiter la dévotion religieuse des Roumains, terminant chacun de ses discours par des appels à Dieu. « Se présenter comme le Messie dans un pays en manque de leadership depuis des années est un créneau porteur » résume Florentin Cassonnet, correspondant du Courrier des Balkans en Roumanie. 

Deuxième surprise : une candidate libérale anti-corruption, Elena Lasconi, s’est également qualifié pour le second tour, devançant d’à peine 3.000 voix le représentant du PSD, le parti « social-démocrate » qui partage depuis 35 ans le pouvoir avec la droite du PNL (Parti national libéral), dont le candidat arrive cinquième. Si une vague dégagiste était attendue, son ampleur surprend les politiciens roumains. Une semaine plus tard, le PSD et le PNL perdent leur majorité au Parlement, subissant une hémorragie de 19% des voix, qui bénéficie largement à l’extrême-droite. Le parti AUR (Alliance pour l’Union des Roumains) gagne 9 points et devient la deuxième force politique du pays, tandis que deux autres formations nationalistes et ultra-conservatrices, SOS Roumanie et le Parti de la Jeunesse (POT, qui a soutenu Georgescu), entrent à la chambre des députés. Pour les élites du PSD et du PNL qui gouvernent le pays depuis la chute du régime de Ceaușescu, c’est la panique. Nouveau rebondissement le 6 décembre 2024 : deux jours avant le second tour de la présidentielle, la Cour Constitutionnelle, dont les neuf juges ont été nommés par le PSD et le PNL, décide… d’annuler l’élection, invoquant des soupçons d’ingérences russes via le réseau Tiktok.

Manifestation en soutien à Călin Georgescu à Bucarest le 24 janvier 2025. © Page Facebook de Călin Georgescu

Călin Georgescu et son rival d’extrême-droite d’AUR George Simion (arrivé quatrième au scrutin présidentiel de fin 2024) parlent de « coup d’Etat », tandis que son opposante libérale Elena Lasconi s’oppose aussi à cette décision, qu’elle estime « illégale et immorale ». A eux trois, ils représentent plus de cinq millions d’électeurs et 56% des votants, soit le double du score combiné des candidats du PSD et du PNL. Georgescu organise plusieurs grandes manifestations contre « la dictature de l’Europe, qui soumet la Roumanie à la tyrannie » et ses intentions de vote s’envolent. La fragile démocratie roumaine vacille, certains redoutant un épisode similaire à l’invasion du Capitole américain par les partisans de Trump en 2021 ou du Congrès brésilien par ceux de Bolsonaro deux ans plus tard. En parallèle, la bataille judiciaire continue, jusqu’à l’interdiction définitive de la candidature de Georgescu en mars. 

Les stratagèmes des partis traditionnels pour empêcher l’accession au pouvoir de l’extrême-droite lui ont offert un boulevard électoral dont elle n’aurait jamais osé rêver.

Malgré le soutien populaire dont il bénéficie, il se retrouve privé de solutions. Il se résout donc à soutenir son rival George Simion, qui n’a presque même plus à faire campagne : le ras-le-bol face à la situation se transforme presque mécaniquement en votes. Le 4 mai 2025, lors de la nouvelle élection, il terrasse ses opposants avec 41% des voix dès le premier tour. Le PSD et le PNL ont beau présenter un candidat commun, Crin Antonescu, celui-ci est à nouveau exclu du second tour, dépassé par le maire de Bucarest, Nicușor Dan, qui reprend le créneau centriste et anti-corruption porté par Lasconi au précédent scrutin. Plus rien ne semble désormais empêcher le rouleau compresseur Simion de l’emporter le 18 mai prochain. Les stratagèmes des partis traditionnels pour empêcher l’accession au pouvoir de l’extrême-droite lui auront donc offert un boulevard électoral dont elle n’aurait jamais osé rêver.

Ingérences russes ou des services secrets roumains ?

Si la fin de ce feuilleton est désormais prévisible, de nombreux angles morts persistent, notamment les raisons de la percée soudaine de Georgescu. A lire la presse occidentale, les publicités Tiktok payées par la Russie auraient suffi à convaincre plus de deux millions d’électeurs crédules à voter pour un fasciste inconnu quelques semaines auparavant. D’après ces « enquêtes » qui s’appuient sur les rapports déclassifiés des services secrets roumains, quelques centaines d’influenceurs auraient été payés pour mettre en avant des mots clés liés à Georgescu à travers des agences marketing occultes, pour un coût de 380.000€ sur Tiktok et de 140.000 à 224.000€ sur Facebook, selon Le Monde. Si l’on en croit ces révélations, l’affaire aurait donc été très rentable pour le Kremlin. A la conférence sur la sécurité de Munich, le vice-président américain JD Vance, soutien affiché de l’extrême-droite roumaine, n’a pas hésité à se moquer du ridicule de la situation : « si votre démocratie peut être détruite par quelques centaines de milliers d’euros de publicités en ligne par un pays étranger, c’est qu’elle n’est pas très solide. »

« La Russie sert de bouc émissaire pour ne pas aborder les vrais problèmes. »

Florentin Cassonnet, correspondant du Courrier des Balkans.

Pour Florentin Cassonnet, l’importance donnée à cette ingérence russe est exagérée : « la Russie a fait ce qu’elle fait ailleurs : elle mène une guerre informationnelle et exacerbe les tensions internes. Mais elle sert aussi de bouc émissaire pour ne pas aborder les vrais problèmes. » Bien sûr, la Russie avait des raisons de souhaiter une victoire de Georgescu, hostile à la poursuite du soutien roumain à son voisin ukrainien. Mais elle n’est pas le seul acteur qui avait intérêt à promouvoir sa candidature. D’après le média d’investigation roumain Snoop, ce serait plutôt le Parti National Libéral, à la peine dans les sondages, qui aurait financé ces pubs pro-Georgescu dans l’espoir de diviser le vote d’extrême-droite et de pouvoir ainsi se qualifier au second tour. D’autres analystes roumains estiment quant à eux que le PSD voulait un candidat d’extrême-droite au second tour pour pouvoir gagner facilement grâce à un « vote barrage ». Des scénarios qui ont totalement échappé à leurs concepteurs.

Ces doutes se fondent sur l’influence très forte des services secrets roumains sur la politique du pays. D’après la journaliste d’investigation Emilia Șercan, le parcours de Georgescu, laisse à penser qu’il serait « le produit électoral créé et patiemment cultivé dans d’obscurs laboratoires dirigés par des hommes des services secrets. » Elle en veut pour preuve la thèse du politicien au Collège de la défense nationale, une instance sans qualification académique, largement sous l’influence de Gabriel Oprea, un ancien officier de l’armée de Ceaușescu, recyclé dans la politique sous les couleurs du PSD jusqu’à devenir Premier ministre. Pour Florentin Cassonnet, Georgescu n’a en tout cas rien d’anti-système : « son CV est à prendre avec des pincettes : il y a beaucoup de trous et de doutes sur son travail concret dans différentes instances. Il vient du sérail, cela rappelle le parcours des agents de la Securitate (services secrets roumains sous la dictature de Ceaușescu, ndlr). »

Sans affirmer avec certitude que Georgescu est une création de « l’Etat profond », Vladimir Bortun, politologue d’origine roumaine travaillant désormais à Oxford, juge l’hypothèse crédible. D’après lui, « la Roumanie a un appareil de sécurité surdéveloppé, avec 5 ou 6 agences, qui ont chacune leurs propres intérêts économiques et politiques. Certaines souhaitaient peut-être une victoire facile face à l’extrême-droite, quand d’autres pouvaient avoir un intérêt à la victoire de Georgescu. » Bortun s’interroge sur la complaisance du système à l’égard de Georgescu alors qu’il existait, selon lui, des raisons sérieuses d’empêcher sa candidature en amont, notamment le fait qu’il n’ait jamais déclaré ses dépenses de campagne. On peut y ajouter « l’oubli » suspect de l’enquête dont il fait l’objet depuis 2022 pour « apologie du mouvement légionnaire ». Georgescu avait en effet fait l’éloge de ce mouvement paramilitaire fasciste et de Ion Antonescu, le « Pétain roumain » (qu’il a qualifié de « héros de la nation »), dont le régime, allié à Hitler, fut responsable de la Shoah en Roumanie. Prononcer de tels propos dans un pays qui a le deuxième plus grand nombre de victimes de l’Holocauste aurait dû conduire à écarter sa candidature bien avant le vote final.

Un maillon essentiel de l’OTAN en plein doute sur la guerre en Ukraine

Malgré ses déclarations révisionnistes et sulfureuses, Georgescu n’a finalement été « débranché » que dans l’urgence, dans des conditions qui ont renforcé le doute et la colère des Roumains sur le fonctionnement de leur démocratie. Si le PSD et le PNL ont employé les grands moyens pour empêcher sa possible victoire, c’est que les piliers de leur modèle étaient menacés, en particulier l’alignement atlantiste de la Roumanie. En plein cœur de la capitale, devant l’énorme Palais du Parlement construit par Ceaușescu, un grand drapeau de l’OTAN, aux côtés de ceux de la Roumanie et de l’UE, vient d’ailleurs rappeler combien l’appartenance au bloc occidental est fondamentale pour ses dirigeants.

Devant l’immense Palais du Parlement, construit par Ceaușescu, les drapeaux de l’OTAN et de l’UE viennent rappeler l’orientation géopolitique de la Roumanie. © William Bouchardon

Voisin de l’Ukraine, le pays abrite depuis 2016 les radars et les batteries de missiles qui font partie du bouclier anti-missile de l’OTAN. Aux côtés de la Pologne et de la Turquie, qui disposent aussi de matériel du même type, cette installation est explicitement conçue pour riposter à une attaque russe. La guerre en Ukraine a évidemment donné une importance supplémentaire à la Roumanie dans l’alliance dirigée par Washington : elle abritera à terme la plus grande base de l’OTAN sur le sol européen, sur les rives de la Mer Noire. Une fois achevés les immenses travaux, chiffrés à 2,5 milliards d’euros, la base de Mihail Kogălniceanu, héritée de la période communiste, devrait couvrir 3.000 hectares et accueillir 10.000 soldats. Le budget militaire roumain a quant à lui grimpé de 45% en 2024, alors que le pays connaît pourtant le plus fort déficit public de l’UE, à 9,3% du PIB. Fier de l’implication de son pays dans l’effort militaire demandé par les Etats-Unis, le Président sortant Klaus Iohannis, issu du PNL, était d’ailleurs candidat pour diriger l’OTAN.

Mais l’enlisement de la guerre en Ukraine questionne les Roumains sur la pertinence du soutien permanent à Kiev. « En 2022, il y a eu une vraie solidarité envers les réfugiés ukrainiens, mais désormais les Roumains voient le coût de la guerre, en termes d’inflation (14% en 2022, 10% en 2023, 5% en 2024) ou d’aide financière à apporter à leur voisin » rapporte Florentin Cassonnet. Une situation qui a servi de carburant électoral à Georgescu. Celui-ci s’est appuyé tant sur des faits réels, comme la concurrence du blé ukrainien qui a mis en difficulté des agriculteurs, que sur des fake news, évoquant par exemple des allocations qui seraient 10 fois supérieures pour les enfants ukrainiens que les enfants roumains, pour arguer de la nécessité de stopper l’aide à l’Ukraine. Peu importe que ses arguments soient fondés ou non, ils « ont résonné avec la réalité vécue par les Roumains, en particulier dans les régions frontalières » explique le correspondant du Courrier des Balkans.

Des « souverainistes » très pro-américains

Au-delà du coût de la guerre pour un pays qui est déjà parmi les plus pauvres de l’UE, « beaucoup de Roumains ont peur d’être entraînés dans une guerre avec la Russie » complète Vladimir Bortun. Loin de la ligne de front, Ursula Von der Leyen, Keir Starmer ou Emmanuel Macron continuent à tenir une ligne jusqu’au-boutiste qui suscite des doutes chez de nombreux Roumains. « Ceux-ci ont été sensibles à la promesse de Georgescu de faire de la Roumanie un pays neutre, même s’il s’est ravisé quand il a commencé à percer dans les sondages » complète Bortun. Mais cette menace de voir la Roumanie rejoindre le camp des membres indociles de l’OTAN, aux côtés de la Hongrie de Viktor Orbán et de la Slovaquie de Robert Fico, a suffi à effrayer Bruxelles et Washington. Étant donné la « place importante [de la Roumanie] dans le système de sécurité de l’UE et de l’OTAN », Florentin Cassonnet s’interroge sur les pressions occidentales qui ont pu être exercées sur les autorités roumaines pour stopper l’élection.

La menace de voir la Roumanie rejoindre le camp des membres indociles de l’OTAN, aux côtés de la Hongrie de Viktor Orbán et de la Slovaquie de Robert Fico, a effrayé Bruxelles et Washington.

Depuis cet hiver, la situation a quelque peu changé. D’une part, l’exclusion de Georgescu du scrutin et son « remplacement » par George Simion a rassuré les capitales européennes : « Simion est de moins en moins anti-système, il arrondit les angles comme l’ont fait Marine Le Pen ou Giorgia Meloni », détaille Cassonnet. « Il ne parle pas de sortie de l’UE ou de l’OTAN, mais demande plutôt un rééquilibrage pour que la Roumanie en bénéficie davantage. » D’autre part, malgré ses revirements et son amateurisme en matière diplomatique, le retour de Donald Trump à la Maison Blanche a légitimé les discours en faveur de négociations de paix.

Georgescu et Simion ne tarissent d’ailleurs pas d’éloges sur le Président américain, qu’ils voient comme un sauveur apportant la paix et rétablissant les valeurs traditionnelles, qu’ils opposent au « wokisme » qui serait promu par l’UE et George Soros. Simion s’est d’ailleurs rendu à l’investiture de Trump, tandis que Georgescu a suggéré que l’annulation de sa victoire faisait partie d’un plan visant à entraîner l’OTAN dans une guerre directe avec la Russie, afin d’empêcher Trump d’apporter la paix mondiale. Plus surprenant, Victor Ponta, ancien Premier ministre du PSD, forcé de démissionner pour des affaires de corruption en 2015 et arrivé quatrième à la présidentielle de mai 2025, a lui aussi tenté de copier Trump, arborant une casquette « Make Romania Great Again » durant sa campagne. « Ils essaient tous les trois d’être le Trump roumain », explique Bortun. « Si même les candidats soi-disant souverainistes se présentent comme tels, ça vous donne une idée de la place de la Roumanie dans le système international ! C’est une attitude d’auto-colonisation. » Plutôt que d’être les «pro-russes » que décrivent les médias occidentaux, Georgescu et Simion semblent au contraire pleinement en phase avec le tournant nationaliste et réactionnaire en cours de l’autre côté de l’Atlantique.

Dans les eaux glacées du marché européen

En s’inspirant de Trump, l’extrême-droite roumaine a donc habilement exploité la crainte bien réelle de l’élargissement de la guerre en Ukraine pour finalement rester dans le giron de Washington. Mais outre ces aspects conjoncturels, le terrain était fertile depuis longtemps pour une percée des forces fascistes. L’ultra-libéralisme économique mis en place depuis la chute du communisme, puis l’adhésion à l’Union européenne en 2007, ont fait exploser les inégalités et la précarité. « L’entrée dans le néolibéralisme s’est traduite par des privatisations massives, un sous-investissement chronique des services publics, un code du travail qui protège très peu les travailleurs, une flambée des prix de l’immobilier et un système fiscal régressif » liste Vladimir Bortun. Un cocktail explosif auquel s’ajoute aujourd’hui un « consensus politique total en faveur de l’austérité » pour baisser le déficit.

Jetés dans les eaux glacées du marché, de nombreux Roumains tentent tant bien que mal de joindre les deux bouts. Etant donné la faiblesse des aides sociales et la préférence du gouvernement pour l’entreprenariat, beaucoup font des petits boulots journaliers, notamment dans l’économie ubérisée. D’autres survivent en cultivant leur petit lopin de terre ou grâce à l’argent envoyé par leurs proches à l’étranger. L’émigration est en effet un phénomène de masse : entre 4 et 8 millions de Roumains vivent à l’étranger, notamment en Europe de l’Ouest [1]. La population roumaine s’élève aujourd’hui à 19 millions d’habitants, contre 23 millions en 1990. Entre 1989 à 2021, le pays a perdu chaque année 130.000 personnes, soit l’équivalent d’une ville moyenne… Des départs que pourrait renforcer l’entrée dans l’espace Schengen, effective depuis le 1er janvier 2025.

Sur la Piața Romană, une grande publicité Coca Cola vante le « goût de l’optimisme » qu’aurait le capitalisme. © William Bouchardon

Si l’européanisation a pu faire rêver par le passé, ses conséquences négatives sont désormais flagrantes. « L’intégration européenne a été vue comme la solution à tous les problèmes et a rempli un vide idéologique », explique Florentin Cassonnet. « Certes, elle a apporté des milliards d’euros d’aides, mais cela s’est fait en contrepartie de l’ouverture des marchés. » Il cite par exemple l’achat d’énormes surfaces agricoles par des investisseurs étrangers (italiens, allemands, autrichiens, israëliens etc.). De la même manière, « 85 des 100 plus grosses entreprises sont étrangères » d’après Vladimir Bortun. Implantées pour bénéficier du second coût du travail le plus faible dans l’UE après la Bulgarie, trois fois et demi moins cher qu’en France, ou pour bénéficier d’un marché de consommateur captif dans les secteurs de la grande distribution, de la banque ou des télécoms, celles-ci font de très bonnes affaires en Roumanie, à l’image de Dacia, propriété du groupe Renault. Mais « l’argent réalisé par les entreprises étrangères en Roumanie revient ensuite à l’Ouest », explique Florentin Cassonnet, qui considère que « l’UE fonctionne de manière coloniale. » Le « goût de l’optimisme » évoqué par une publicité géante de Coca Cola sur la place de Roumanie à Bucarest semble avoir tourné au vinaigre.

Le poujadisme de l’extrême-droite plébiscité

Pour Vladimir Bortun, « l’accession à l’Union européenne a exacerbé la compétition entre les capitalistes nationaux et les grandes entreprises étrangères ». Un conflit que l’on retrouve désormais dans le champ politique roumain : tandis que le PSD et le PNL sont fermement pro-européens et attachés à l’attractivité de la Roumanie pour les investisseurs étrangers, l’extrême-droite entend défendre les entrepreneurs roumains contre la bourgeoisie comprador. « Georgescu a travaillé dans des organisations internationales et sa femme, très mise en avant durant sa campagne, dirigeait la branche roumaine de Citibank (banque américaine, ndlr) jusqu’au début des années 2010. Ils ont constamment répété que ces structures étrangères n’avaient pas d’ambition de développer le pays. La plupart des Roumains adhèrent à ce discours », explique le chercheur en science politique.

« L’accession à l’Union européenne a exacerbé la compétition entre les capitalistes nationaux et les grandes entreprises étrangères. »

Vladimir Bortun, politologue.

Le programme économique de Georgescu, dans lequel se retrouve également Simion, ciblait en effet les PME roumaines, en particulier dans le monde rural, qu’il considère comme la « colonne vertébrale » de l’économie nationale. Pour les soutenir, il promettait de baisser l’impôt sur les sociétés à seulement 10%, contre 16% aujourd’hui. Hors de question en revanche, d’avoir « un État-nounou qui redistribuerait les richesses d’une manière égalitaire, comme dans un régime socialiste ». Cette combinaison d’un soutien appuyé à la petite bourgeoisie et de revendications réactionnaires en matière de mœurs n’est pas sans rappeler celui de l’Union de Défense des Commerçants et Artisans de Pierre Poujade dans la France des années 1950, qui fera entrer Jean-Marie Le Pen à l’Assemblée nationale.

Le gouvernement roumain veut faire du pays une #Startupnation grâce à l’auto-entrepreneuriat. © William Bouchardon

Ce programme séduit largement les Roumains, « en particulier dans les zones rurales et les petites villes en croissance économique, c’est-à-dire là où le petit entrepreneuriat est le plus implanté » détaille Bortun. Mais Georgescu et Simion ont également réalisé des scores écrasants parmi la diaspora : 43% pour le premier et plus de 60% pour le second, bien que la participation soit très faible dans ce corps électoral. Pour Vladimir Bortun, lui-même membre de cette diaspora, ce succès s’explique par deux facteurs : la fierté apportée par le discours nationaliste de l’extrême-droite à des travailleurs souvent humiliés et discriminés dans leurs pays d’émigration, ainsi que la promesse d’avantages matériels pour les inciter à revenir développer leur pays en y créant une entreprise.

Rancœur contre un système corrompu

Si elle vote peu, la diaspora pèse néanmoins très lourd lorsqu’elle se mobilise. « Le 10 août 2018, une grande manifestation des Roumains de la diaspora a eu lieu contre la corruption. Beaucoup de ces personnes ont voté pour Georgescu » explique Florentin Cassonnet. Certes, cet enjeu est moins important que lors des précédentes élections, mais il demeure un motif d’exaspération important dans un pays classé parmi les plus corrompus d’Europe. « Sur le papier, toutes les exigences pour intégrer l’UE ont été mises en œuvre, mais sans la substance. Derrière la façade démocratique, les pratiques autoritaires et la corruption continuent » estime le correspondant du Courrier des Balkans. Comme dans la plupart des pays de l’ancien bloc de l’Est, le passage à une économie de marché a en effet bénéficié à une petite classe, largement recyclée de l’ancien régime, qui a su mettre à profit ses connexions politiques. Ces businessmen ont su profiter des opportunités au moment de la privatisation des entreprises d’Etat et dont les entreprises vivent souvent de rentes ou de contrats publics attribués dans des conditions douteuses. 

Comme dans la plupart des pays de l’ancien bloc de l’Est, le passage à une économie de marché a bénéficié à une petite classe, largement recyclée de l’ancien régime, qui a su mettre à profit ses connexions politiques.

Des intérêts représentés politiquement par le PSD et le PNL, qui se partagent le pouvoir. « Ces deux partis sont censés être opposés mais ils gouvernent ensemble depuis le début des années 2010, un peu comme en Allemagne avec les grandes coalitions. Ce n’est pas un combat idéologique, mais un partage des postes et des ressources : chacun de ces partis donne des contrats aux entreprises qui lui sont proches. Bon nombre de Roumains sont dépendants de ce système clientéliste » développe Florentin Cassonnet. Le désaveu de ces partis ne vient pas de nulle part : « en 2017, le gouvernement Grindeanu a tenté de faire passer par ordonnance une loi d’amnistie pour certains actes de corruption » rappelle-t-il. Le Premier ministre de l’époque était d’ailleurs directement concerné par l’amnistie en question… Ces décrets signés en pleine nuit déclenchent la colère des Roumains, qui se mobilisent massivement dans la rue, donnant lieu aux plus grandes manifestations depuis la fin du régime de Ceaușescu. Si ces réformes sont finalement retirées, le gouvernement censuré par les députés et le chef du PSD condamné pour corruption, le problème de fond n’a pas été réglé. « La justice anticorruption est utilisée comme une arme politique par beaucoup de politiciens » estime Cassonnet, d’où le manque de confiance des Roumains dans leur système politique.

Dès lors, « le rejet de la corruption bénéficie tant aux libéraux de l’USR comme Lasconi et Dan qu’à l’extrême-droite » analyse-t-il. Si la minorité de la population qui a bénéficié de l’intégration européenne, en voyageant, en étudiant ou en faisant des affaires à l’étranger penche pour les centristes de l’USR, la majorité des Roumains préfèrent la version fascisante du dégagisme. Seuls les retraités, maintenus dans un état de dépendance au PSD, qui a augmenté leurs pensions par clientélisme, continuent de voter fortement pour ce parti, analyse Vladimir Bortun. Selon lui, la probable victoire de George Simion ne devrait cependant pas changer grand-chose : sur le modèle de Viktor Orbán, l’extrême-droite devrait surtout distribuer davantage de contrats publics à ses proches, tandis que « leur critique des entreprises étrangères reste très superficielle. »

Un électorat de gauche qui s’ignore ?

Face à Simion, le profil de Nicusor Dan, « un réformateur qui s’est fait connaître par des campagnes pour la protection du patrimoine et fait campagne pour une Roumanie “normale” et honnête” », d’après Florentin Cassonnet, ne fait guère rêver. En effet, « il ne propose rien pour protéger les Roumains, à l’intérieur ou à l’extérieur du pays. » Face à la précarité et à l’absence de perspectives, l’horizon de marchés publics mieux encadrés et d’un État sobre fait clairement moins recette que le nationalisme vantant la grandeur du pays. La Roumanie est-elle donc condamnée aux fascistes télégéniques qui souhaitent annexer la Moldavie voisine – une position défendue par Georgescu et Simion -, lutter contre le « lobby LGBT » et mettre en place un capitalisme de connivence avec leurs propres oligarques ?

La « Maison de la presse libre » construite par le régime communiste. Le souvenir de la dictature de Ceaușescu reste un frein majeur à l’émergence d’une alternative de gauche en Roumanie. © William Bouchardon

S’il est quelque peu désabusé, Vladimir Bortun se veut positif : pour lui, « l’essor de l’extrême-droite est rendu beaucoup plus facile par l’absence de la gauche » et le fait que près de la moitié des Roumains s’abstiennent indique qu’une alternative est possible. « Il existe une majorité de gauche en Roumanie sur de nombreux enjeux socio-économiques : des enquêtes indiquent un soutien de plus de 80% de la population pour des investissements étatiques créant des emplois, une intervention plus forte de l’Etat pour lutter contre la pauvreté et le renforcement des services publics. Même sur la question de la propriété publique de certains secteurs, il existe des majorités », rappelle-t-il. 

Mais ces revendications n’ont pas d’organisations capables de les porter dans le champ politique : « le souvenir du régime communiste empêche l’émergence d’organisations de gauche et a fait reculer la conscience de classe. La droite a conquis l’hégémonie culturelle », estime Bortun. Certes, il existe bien des petits partis, comme Demos ou Sens, qui portent des mesures progressistes, mais « ils souffrent d’une vision très électoraliste, coupée des liens avec le mouvement syndical et les mouvements sociaux » regrette-il. Le salut pourrait venir de ces derniers : alors que la Serbie voisine se mobilise contre le régime kleptocratique du président Vučić, Bortun n’exclut pas qu’un mouvement similaire émerge un jour en Roumanie. Il cite en exemple le mouvement contre la mine d’or de Roșia Montană, auquel il a participé en 2013-2014, qui unissait un front très large contre un projet destructeur pour l’environnement et le patrimoine local qui n’aurait bénéficié qu’à une multinationale canadienne. Celui-ci avait réussi à réunir des Roumains de tous horizons politiques autour d’un intérêt commun et s’est soldé par une victoire. Un motif d’espoir pour un pays qui a urgemment besoin d’une alternative au nationalisme et aux fausses promesses du marché.

Note :

[1] Les variations s’expliquent des modes de calculs différents, notamment en fonction de la comptabilisation des travailleurs vivant à l’étranger de manière saisonnière. La Banque Mondiale donne ainsi le chiffre de 4 millions, quand le ministère de la diaspora roumaine parle de 8 millions.

L’Équateur sur la voie de « l’autoritarisme compétitif »

Daniel Noboa, président de l’Equateur depuis 2023.

Où s’arrêtera le tournant autoritaire de l’Équateur ? Daniel Noboa a été amplement réélu (13 avril) dans des conditions critiquées par l’opposition et les observateurs internationaux. Si le scrutin s’est déroulé dans une relative transparence, l’utilisation de l’argent public à des fins électorales, le consensus médiatique en faveur du président sortant, les états d’exception en cascade et la persécution judiciaire de l’opposition ont limité ses chances de parvenir au pouvoir. Noboa dispose à présent des leviers institutionnels pour imposer un agenda économique et social dicté par les élites du pays. Impopulaire, il est en phase avec le retour brutal du sous-continent dans le giron du Fonds monétaire international (FMI) et l’orbite diplomatique de Washington. Reportage.

NDLR : Emblématique du tournant politique de l’Amérique latine, l’Équateur a fait l’objet de nombreuses publications récentes au Vent Se Lève. Outre un entretien avec la candidate malheureuse à l’élection présidentielle Luisa González, nous vous invitons à lire nos analyses relatives à l’assaut de l’ambassade du Mexique d’avril 2024, la dissolution des structures étatiques et la perméabilité croissante entre institutions publiques, secteur privé et narcotrafic. Tous nos articles sur le sous-continent latino-américain sont disponibles dans notre dossier « l’Amérique latine en question ».

Triomphe démocratique, fraude électorale ou « structurelle » ? 

Comment Luisa González a-t-elle pu obtenir un score presque équivalent à celui du premier tour ? Sa progression quasi-inexistante jette le trouble du côté de ses partisans. D’autant plus qu’elle a bénéficié du soutien de Leonidas Iza, leader marxiste indigène et candidat malheureux, qui avait tout de même recueilli 5% des suffrages au premier tour. Ces 540.000 bulletins de vote, qui représentaient les seules réserves de voix d’un scrutin particulièrement polarisé où seuls trois candidats ont dépassé le seuil des 3%, sont à mettre en regard avec les maigres 87.000 suffrages supplémentaires récoltés par la candidate González.

Une interrogation d’autant plus brûlante qu’une si faible progression pour un candidat entre les deux tours est presque sans équivalent dans l’histoire récente du sous-continent. Ainsi que le relève Francisco Rodriguez, chercheur à l’Université de Denver, sur une trentaine de scrutins latino-américains, seuls deux présentent un schéma similaire. Il faut remonter à l’élection péruvienne de 2016 et au scrutin haïtien de 2011 pour constater une progression aussi faible d’un candidat entre les deux tours.

Dans le cas haïtien, c’est une fraude qui avait permis au parti au pouvoir de se maintenir. Dans le cas péruvien, la candidate Keiko Fujimori – fille et héritière politique d’Alberto Fujimori, auteur de nombreux crimes à la tête du Pérou dans les années 1990 – avait fait face au barrage de la quasi-totalité des partis politiques, de la gauche marxisante à la droite ultralibérale. Ainsi, son score n’avait quasiment pas varié entre les deux tours. Une configuration bien différente pour l’Équateur d’avril 2025 où le troisième candidat, Leonidas Iza, avait soutenu Luisa González.

D’autant que l’intégralité des voix « anti-corréistes » s’était déjà cristallisées autour du président sortant à l’occasion du premier tour, comme en témoigne l’effondrement inédit du traditionnel Parti Social-Chrétien sous la barre des 1%, soit 14 points de moins que lors du dernier scrutin où il n’incarnait pourtant déjà plus le vote utile de droite … Ainsi que l’écrit Francisco Rodriguez : « les résultats de l’élection équatorienne de l’année 2025 ne sont pas normaux, et ne doivent pas être considérés comme tels. Les chercheurs en sciences sociales et experts électoraux devraient se demander : comment expliquer une telle anomalie ? ».

Sans rompre formellement avec le cadre démocratique, le régime équatorien en exploite les failles afin de restreindre l’accès de l’opposition aux leviers d’action politique.

À cette question, la réponse du noyau dur des « corréistes » est simple : une « fraude » généralisée. Plusieurs anomalies ont bien été documentées, et des cas de fraude ont pu contribuer à expliquer cet écart. Cette explication est cependant insuffisante : la plupart des délégations internationales présentes en Équateur ont attesté que l’élection s’était déroulée dans des conditions libres et transparentes. Si la fraude avait été massive au point d’expliquer le million de voix de différence entre les deux candidats, les témoignages auraient abondé en ce sens.

L’explication pourrait être plus prosaïque : jusqu’à quelques jours du second tour, une distribution massive d’aides monétaires directes a été consentie par le gouvernement. Dans un océan d’austérité, Daniel Noboa a soudainement injecté pas moins d’un demi-milliard de dollars pour venir en aide aux producteurs et provinces en difficulté. Une pratique qui avait soulevé l’inquiétude de l’Organisation des États américains (OEA), pourtant bien disposée à l’égard des gouvernements de droite : au lendemain de l’élection, elle dénonçait un « usage indu des ressources publiques et de l’appareil d’État à des fins prosélytes ».

À cette distribution conjoncturelle de « bons », d’une ampleur inédite dans un contexte électoral, s’ajoute un climat plus général d’intimidation et de violations de l’État de droit. À vingt-quatre heures des élections, Daniel Noboa avait – à la surprise générale – déclaré un État d’urgence dans sept provinces ; celui-ci, ainsi que l’a dénoncé l’opposition, conférait un pouvoir discrétionnaire aux autorités militaires et suspendait les garanties constitutionnelles des votants. La veille, les Équatoriens vivant au Venezuela avaient été interdits de participation au scrutin par le Conseil national électoral. À la tête de cette institution censément impartiale, l’ex-députée Diana Atamaint, dont le frère avait été nommé, en décembre 2024, consul à Washington…

L’interdiction de l’usage des téléphones portables dans l’isoloir et le lieu de vote, ainsi que les dénonciations d’une supposée tentative de « fraude » des « corréistes » par Daniel Noboa (dans un pays pourtant militarisé), avaient contribué à créer un climat d’une extrême tension. Si les « fraudes » directes survenues le jour de l’élection n’expliquent pas le million de voix d’écart entre Daniel Noboa et Luisa González, une « fraude structurelle » n’a-t-elle pas truqué les règles du jeu en amont ?

Manipulation clientéliste de l’aide sociale, inflexion partisane des instances de contrôle, violation des garanties constitutionnelles, rhétorique d’intimidation : lorsque l’un de ces phénomènes point au Venezuela, la presse française y consacre généralement plusieurs jours de reportages indignés, tandis que sa diplomatie s’en émeut avec gravité. L’Équateur n’a pas eu droit à de tels égards.

Autoritarisme compétitif au service d’un « Plan Colombie 2.0 »

Le système politique équatorien revêt pourtant toutes les caractéristiques de ce que les politologues Steven Levitsky et Lucan Way qualifient « d’autoritarisme compétitif ». Sans rompre formellement avec le cadre démocratique, de tels régimes cherchent à en exploiter les failles afin de restreindre l’accès de l’opposition aux leviers d’action politique qu’il est censé garantir. Cela passe en général par trois instruments : l’utilisation abusive des moyens de l’État – qui se traduit, dans le cas équatorien, par la distribution d’argent public à des fins clientélistes -, une couverture médiatique biaisée ainsi qu’un harcèlement organisé en vue de dissuader les opposants de poursuivre leurs activités politiques.

La mission d’observation électorale envoyée sur place par l’Union européenne faisait justement état, au lendemain du premier tour, d’un « biais clairement favorable à l’actuel président dans les médias publics ». La persécution organisée de nombre d’opposants politiques n’est quant à elle plus à prouver depuis l’arrestation, au mépris de toute convention diplomatique, de l’ex-vice-président Jorge Glas en plein cœur de l’ambassade mexicaine. Ce n’est qu’un exemple d’une accélération des procédures judiciaires engagées à l’encontre de figures de premier plan du « corréisme », à l’image du maire de Quito, Pabel Muñoz, qui fait actuellement face à une procédure de destitution après avoir été accusé par le Tribunal contentieux électoral (TCE) d’avoir employé des fonds publics et une fonctionnaire municipale au profit de la campagne de Luisa González.

Pratique critiquable, mais dont la dénonciation par une instance – le TCE, qui est par ailleurs resté muet face à des agissements du même ordre perpétrés par le gouvernement Noboa – ne peut qu’interroger. Ce, d’autant plus qu’il ne s’agit pas d’un cas isolé. Le premier édile de Guayaquil (plus grande ville d’Equateur, ndlr), Aquiles Alvarez, lui aussi issu du mouvement de la Révolution citoyenne, a en effet échappé de peu à une peine d’incarcération préventive dans une affaire de trafic de carburants avant que le juge chargé de l’affaire n’ait estimé qu’il ne disposait pas de preuves suffisantes en vue d’appliquer une telle peine. Luisa González elle-même a fait face à une accusation de diffamation après avoir accusé María Beatriz Moreno, dirigeante du mouvement politique duquel est issu Daniel Noboa, d’entretenir des liens avec le narcotrafic. Là encore, la candidate a rapidement été relaxée par la justice.

Il faut dire que de tels soupçons sont partagés bien au-delà du simple camp « corréiste ». Verónica Sarauz, veuve de l’ex-candidat centriste Fernando Villavicencio, assassiné en pleine campagne présidentielle en 2023, ne cesse d’accuser les autorités équatoriennes d’entraver l’enquête relative au meurtre de son époux. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’elle a dû se soumettre à un contrôle arbitraire au sein de l’aéroport de Quito le 15 avril dernier. Un contrôle à ses yeux injustifié qui survient une semaine à peine après qu’elle a affirmé avoir subi des pressions de la part du procureur général en vue de la convaincre d’accuser le mouvement de la Révolution Citoyenne du meurtre de Villavicencio, ce à quoi elle s’est refusée.

Les tensions entre ces deux camps politiques sont pourtant de notoriété publique depuis des années, l’époux de Verónica Sarauz ayant été l’un des fers de lance de l’opposition à Rafael Correa entre 2007 et 2017. Le fait qu’ils soient malgré tout suspectés de fomenter conjointement la déstabilisation du gouvernement équatorien s’inscrit dans une rhétorique consistant plus largement à assimiler au narcotrafic toute opposition affichée à la politique mise en place par Daniel Noboa. Éléments de langage qui caractérisent pleinement « l’autoritarisme compétitif » tel qu’il est défini par Levitsky et Way – et qui font entrer l’un des plus proches alliés de Washington dans la catégorie des régimes hybrides, aux côtés de la Russie de Vladimir Poutine.

Le fait que les corréistes et les centristes soient, malgré leurs divergences profondes, suspectés de fomenter conjointement la déstabilisation du gouvernement équatorien s’inscrit dans une rhétorique consistant plus largement à assimiler au narcotrafic toute opposition affichée à la politique mise en place par Daniel Noboa.

Cette rhétorique n’est pas sans rappeler la logique ayant présidé à la mise en place du Plan Colombie, vingt-cinq ans auparavant. Ratifié par Washington et le gouvernement colombien dirigé par le conservateur Alvaro Uribe, cet accord de coopération militaire visait à favoriser l’intervention de forces américaines en vue de lutter contre le narcotrafic. C’est précisément la logique à l’œuvre en Équateur depuis l’adoption par référendum, le 21 avril dernier, d’un article permettant à l’armée de suppléer, voire de se substituer aux forces de police dans un certain nombre de territoires en manque d’effectifs.

Ces militaires sont également appuyés par des sociétés de sécurité privées telles que Blackwater, propriété d’Erik Prince, ex-commando américain qui ne cache ni sa proximité avec Donald Trump, ni son rejet de la gauche équatorienne. En toute cohérence avec les exactions que ce groupe est accusé d’avoir perpétré en Irak, celui-ci s’est notamment illustré par l’arrestation arbitraire, le 5 avril dernier, de plusieurs habitants de Guayaquil, relâchés dans la foulée par manque de preuves. Le tournant néolibéral engagé par Lenin Moreno en 2017 atteint ainsi son paroxysme : afin de pallier les conséquences de la cure d’austérité sur les effectifs de police, l’État va jusqu’à déléguer son « monopole de la violence légitime » à des sociétés étrangères qui, sous couvert de lutte contre le narcotrafic, en viennent à s’ingérer dans le dernier scrutin…

Vers un narco-État ?

La farce équatorienne succèdera-t-elle à la tragédie colombienne ? Les travaux de la chercheuse Lucie Laplace ont montré combien, dans le cadre du Plan Colombie, la lutte contre le trafic de drogue a été un prétexte pour dissimuler le véritable objectif de cette opération : lutter contre la guérilla des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC). Tandis que ses combattants étaient pourchassés, de nombreux groupes paramilitaires, étroitement liés à l’administration colombienne et aux narcotrafiquants, ont été épargnés. Ainsi, ce « plan » n’a fait qu’exacerber le conflit armé interne qui a endeuillé la Colombie sans menacer le règne des gangs. Dans le cas équatorien, il est frappant de constater que, tandis que des figures incarnant la lutte contre le narcotrafic se trouvent au premier rang des victimes du tournant autoritaire, les fers de lance du trafic de stupéfiants semblent en tirer profit.

Si la convocation d’une Constituante vise à conférer un vernis populaire à un agenda largement contesté, le consentement des Équatoriens pourrait n’être extorqué qu’au prix de nouvelles infractions à l’État de droit.

Au cours des cinq dernières années, de nombreux chargements de cocaïne auraient été détectés dans des installations appartenant à près de 127 entreprises bananières, parmi lesquelles le groupe Noboa Trading Co. Or, il se trouve que le président équatorien est directement lié à cette société via l’entreprise panaméenne Lanfranco Holdings, qui en est l’actionnaire majoritaire. En violation de la Constitution équatorienne, qui interdit au personnel de l’administration publique de détenir des parts dans des paradis fiscaux, Daniel Noboa est en effet co-propriétaire de cette entreprise aux côtés de son frère.

Jake Johnston, directeur de recherches internationales au sein du Centre de recherche économique et politique (CEPR), estime que cela induit un conflit d’intérêt significatif. En vue d’atteindre l’objectif prioritaire affiché par Noboa, à savoir l’éradication du narcotrafic, il apparaît nécessaire de réguler de manière plus stricte l’ensemble des compagnies bananières du pays. Or, cet accroissement normatif viendrait dans le même temps engendrer un certain nombre de coûts susceptibles de restreindre les profits générés par les exportations bananières, ce qui entre en contradiction avec les intérêts personnels du chef d’État équatorien. C’est ainsi que, si les liens directs entre Noboa et le narcotrafic ne sont pas avérés – les dirigeants du groupe Noboa Trading Co. ayant systématiquement coopéré avec les autorités équatoriennes à la suite de ces découvertes -, force est de constater qu’ils partagent non seulement les mêmes circuits de commercialisation, mais également un intérêt commun : l’affaiblissement des institutions étatiques.

Pivot d’un nouveau tournant pro-américain

Malgré sa petite taille et sa relative pauvreté en ressources naturelles, l’Équateur n’a pas été un pays anodin dans la géopolitique régionale. Sous la présidence de Rafael Correa (2007-2017), il a été l’un des pôles les plus radicaux du rejet des politiques du FMI. Une lutte que l’Équateur a prolongée sur le plan diplomatique, promouvant une intégration régionale latino-américaine, en rupture avec le cadre panaméricain qui prévalait alors. Quito, ce n’est pas un hasard, a hébergé le siège de l’UNASUR.

De même, depuis 2017, l’Équateur s’est distingué dans la radicalité de son tournant pro-américain. Coopération en matière sécuritaire et militaire, retour dans le giron du FMI, alignement de sa diplomatie sur le Département d’État américain : Daniel Noboa a radicalisé une orientation déjà embrassée avec enthousiasme par ses deux prédécesseurs. Comme pour symboliser l’avènement d’une nouvelle ère, Daniel Noboa reprend à la gauche une méthode éprouvée : la convocation d’une Assemblée Constituante.

C’est un tel processus qui avait permis à l’Équateur de se doter d’une nouvelle Constitution en 2008. Celle-ci proclamait le caractère social de l’économie du pays, la souveraineté du pays vis-à-vis des tribunaux d’arbitrage ou d’une présence militaire étrangère, et limitait les nouveaux emprunts qui ne serviraient pas à financer des dépenses sociales. Autant de mesures que le camp de Daniel Noboa entend défaire par le biais de la convocation d’une nouvelle assemblée constituante. Un pari qui n’est pas sans risque : en avril 2024, les Équatoriens se prononçaient par référendum sur onze réformes promues par le gouvernement. Les deux mesures au caractère le plus nettement néolibéral ont été rejetées : la reconnaissance de la légalité des tribunaux d’arbitrage et du travail à l’heure ont été refusées à 65 et 69,5 %.

Coopération en matière sécuritaire et militaire, retour dans le giron du FMI, alignement de sa diplomatie sur le Département d’État américain : Daniel Noboa a radicalisé une orientation déjà embrassée avec enthousiasme par ses deux prédécesseurs.

Si la convocation d’une Constituante apparaît comme un moyen de conférer une légitimité populaire à un agenda contesté de toutes parts, le consentement des Équatoriens pourrait n’être extorqué qu’au prix de nouvelles infractions à l’État de droit. Un processus qui bénéficie du soutien, ou de l’indifférence, des autres États de l’Amérique.

Exception notable dans un sous-continent tétanisé par le retour de Donald Trump à la présidence : la présidente mexicaine Claudia Sheinbaum a défendu une position « anti-impérialiste » assumée, refusant de reconnaître la légitimité des résultats et affichant son appui politique à Luisa González. Elle s’inscrit dans la lignée de son prédécesseur, qui visait à promouvoir une intégration régionale susceptible de prendre le contrepied de l’influence nord-américaine dans la région. S’opposant à Washington et à la majorité des pays du continent, elle avait salué la réélection de Nicolas Maduro.

À l’opposé, le gouvernement chilien de Gabriel Boric, qui avait dénoncé les irrégularités du scrutin vénézuélien, a tout de suite reconnu la licéité du processus équatorien. Un positionnement cohérent avec son orientation diplomatique essentiellement pro-américaine, prise au lendemain même de sa victoire électorale. Plus surprenant, son homologue bolivien Luis Arce lui a emboîté le pas. Une manière de se distinguer encore de son prédécesseur – et ex-camarade de combat – Evo Morales, qui affichait une forte proximité politique avec Nicolas Maduro à l’époque où il dirigeait le pays.

De la même manière, le chef d’État brésilien Lula da Silva, qui avait souhaité incarner une position de médiateur dans le cas vénézuélien, a immédiatement reconnu l’élection de Daniel Noboa. Une décision qui peut s’expliquer par sa volonté de prendre la tête d’une intégration régionale plus large, mais par conséquent, moins « politique ». Saluant son homologue le 15 avril 2025, il affirmait que : « Le Brésil continuera à travailler avec l’Equateur pour défendre le multilatéralisme, l’intégration sud-américaine et le développement durable de l’Amazonie ».

Entre le positionnement « anti-impérialiste » mexicain et la posture plus consensuelle du Chili, de la Bolivie et du Brésil, le chef d’État colombien Gustavo Petro a souhaité incarner une voie médiane. S’il n’a pas dénoncé une « fraude », il a refusé de reconnaître un scrutin considéré comme insuffisamment libre et transparent – une attitude similaire à celle qu’il affichait pour le Venezuela. Et comme dans le cas vénézuélien, il a offert la médiation de son pays pour solder le différend entre le parti au pouvoir et l’opposition.

Le caractère exceptionnel du positionnement mexicain et colombien n’a rien de fortuit. Il traduit l’alignement renouvelé du sous-continent sur Washington, malgré les différends affichés par de nombreux gouvernements avec le locataire de la Maison-Blanche. Le même constat vaut pour l’Europe. Le sous-continent a largement manifesté son inquiétude face au retour de Donald Trump au pouvoir, et multiplié les proclamations indépendantistes. C’est pourtant en bloc qu’il soutient la position américaine, dans son arrière-cour, sur l’élection équatorienne…

Guerre commerciale : la nostalgie du libre-échange n’est pas la solution

Le port à conteneurs de Vancouver (Canada). © Kyle Ryan

La guerre commerciale de Trump a semé le chaos économique à travers le monde. Mais la tentation des libéraux de revenir simplement aux « beaux jours » du libre-échange n’est pas une solution. [1]

La guerre commerciale déclenchée par Donald Trump a provoqué une panique sur les marchés mondiaux, envoyant des ondes de choc dans les chaînes d’approvisionnement internationales. Les marchés boursiers sont en chute libre, les prévisions de croissance ont été fortement revues à la baisse, et une récession économique avec une montée du chômage se profile. Cela a poussé beaucoup à regretter les temps plus ordonnés d’avant Trump — une nostalgie pour la mondialisation libérale des années 2000, avec un libre-échange mondial sans entrave et une économie mondiale régie par des règles prévisibles. Le géopolitiste Ian Bremmer affirme ainsi avec confiance que « la mondialisation a contribué à faire des États-Unis le pays le plus prospère de l’histoire », et dans le New York Times, l’éditorialiste Thomas Friedman écrit que notre époque a été « l’une des plus relativement paisibles et prospères de l’histoire… grâce à un réseau toujours plus serré de mondialisation et de commerce ».

À première vue, cette réaction est compréhensible. Il y a en effet de nombreuses raisons pour lesquelles la guerre tarifaire de Trump est contre-productive. Les droits de douane sont une forme de taxe principalement payée par les consommateurs. Ce sont des taxes non progressives, qui frappent les plus pauvres de manière disproportionnée, car ils consacrent une plus grande part de leur revenu à des biens de consommation courante désormais soumis à ces nouveaux droits. Si Trump met à exécution sa promesse d’utiliser ces recettes pour financer des baisses d’impôts pour les riches, cela pourrait devenir l’une des réformes fiscales les plus régressives de l’histoire des États-Unis.

Si Trump met à exécution sa promesse d’utiliser ces recettes pour financer des baisses d’impôts pour les riches, il s’agirait d’une des réformes fiscales les plus régressives de l’histoire des États-Unis.

Mais la nostalgie de l’ère du libre-échange n’offre pas d’avenir, peu importe ce que l’on pense de Trump et de son programme. La vague de mécontentement qui a conduit à la victoire de Trump est intimement liée aux tensions provoquées par la mondialisation. L’ordre mondial néolibéral, dominant depuis la chute de l’Union soviétique, a combiné libre-échange et déréglementation financière, entraînant une augmentation des inégalités, une désindustrialisation et des pertes d’emplois. Il n’est donc pas surprenant que ce soient les électeurs de la classe ouvrière des régions les plus touchées du Midwest américain qui aient fait basculer l’élection de 2016 en faveur de Trump, car il promettait de s’attaquer à la mondialisation et aux accords de libre-échange qui leur avaient coûté leurs emplois et ravagé leurs communautés.

La sortie de cette guerre commerciale ne devrait donc pas consister simplement à revenir au statu quo ante, puisque c’est précisément ce qui nous a menés ici.

Les problèmes du libre-échange

Lorsque l’on parle de libre-échange mondial, il est important de comprendre que celui-ci n’est pas le résultat naturel des forces du marché. Au contraire, le régime commercial mondial est le fruit de politiques étatiques actives, façonnées par les acteurs les plus puissants de la planète. Au XIXe siècle, la Grande-Bretagne a ouvert des marchés dans le monde entier à coups de canons. En Chine, les empires européens ont mené deux guerres sanglantes — connues sous le nom de guerres de l’opium — pour empêcher les Chinois d’interdire le commerce de l’opium sur leur territoire.

Le régime commercial actuel a été façonné lors des « Uruguay rounds » dans les années 1980, culminant avec la création de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) en 1995. Il s’agit d’un produit de la domination unipolaire américaine après la chute du mur de Berlin. Ce régime s’est concentré sur la réduction des droits de douane, mais aussi sur l’interdiction faite aux pays de mettre en place d’autres formes de réglementation — appelées « barrières techniques au commerce », comme les normes environnementales ou les conditions de travail. Les syndicats occidentaux mettent en garde depuis les années 1990 contre les menaces que ce système fait peser sur les emplois locaux, tandis que les pays en développement ont dénoncé le fait qu’ils se voyaient refuser les mesures de protection que les pays riches avaient utilisées pour se développer.

Ce régime a largement profité, depuis quarante ans, aux grandes entreprises des États-Unis et de l’Occident, qui pouvaient réduire leurs coûts salariaux et éviter les réglementations en délocalisant leur production vers les pays du Sud. Certains pays asiatiques ont utilisé cette mondialisation des chaînes de production pour renforcer leur secteur industriel et réaliser leur développement économique. Dans les années 2000, la Chine en particulier a combiné une forte planification étatique avec les règles du libre-échange pour gravir les échelons de la chaîne de valeur mondiale, vers une production technologique plus avancée.

Le mythe des avantages comparatifs

La théorie qui sous-tend les avantages du libre-échange remonte à l’économiste du XIXe siècle David Ricardo, dont la théorie des avantages comparatifs fait toujours référence aujourd’hui dans la pensée économique dominante. L’idée est que les pays — peu importe leur niveau de développement — peuvent bénéficier du commerce en se spécialisant dans les secteurs où ils sont relativement les plus efficaces. Cela signifie qu’un pays A, plus pauvre, qui n’excelle que dans quelques domaines, peut tout de même tirer profit d’échanges avec un pays B, beaucoup plus compétitif dans tous les secteurs.

L’idée de commerce gagnant-gagnant n’a en réalité existé que sur le papier. En pratique, la spécialisation selon les avantages comparatifs immédiats a enfermé les pays périphériques dans une dépendance à la production de matières premières volatiles.

Mais cette idée de commerce gagnant-gagnant n’a en réalité existé que sur le papier. En pratique, la spécialisation selon les avantages comparatifs immédiats a enfermé les pays périphériques dans une dépendance à la production de matières premières volatiles. L’économiste Ha-Joon Chang a démontré que les pays qui ont réussi à utiliser le commerce comme moteur de développement économique — comme la Corée du Sud, son pays natal — ont activement utilisé l’intervention de l’État pour modifier leurs avantages comparatifs. Si la Corée du Sud avait suivi aveuglément la théorie de Ricardo, elle ne compterait pas aujourd’hui de géants industriels comme Samsung et Hyundai. Son économie serait encore dominée par le riz et le poisson.

Mais avec la mondialisation financière, toute politique allant à l’encontre des intérêts du capital était immédiatement sanctionnée par les marchés. Cela a conduit à une compétition salariale entre travailleurs, les entreprises pouvant facilement délocaliser vers des régions à faibles coûts. Cela a aussi engendré une concurrence fiscale, les pays abaissant leurs impôts pour attirer les investissements. Les résultats sont clairs : des inégalités croissantes à l’échelle mondiale, les salaires étant perdants face au capital. Dans les pays riches, la délocalisation a touché de plein fouet la classe ouvrière, tandis que dans des pays comme la Chine ou l’Inde, les fruits de la croissance ont principalement profité aux chefs d’entreprise. Cette course vers le bas fiscale a également mis à mal les systèmes de protection sociale.

Les véritables enjeux du commerce mondial

Pour la gauche, la véritable question dans la politique commerciale n’est pas tant la circulation des biens que la mobilité sans restriction du capital. Depuis les années 1980, la libéralisation des flux financiers et des réseaux de production a permis aux entreprises de se relocaliser avec une grande facilité, utilisant la menace des délocalisations pour discipliner le travail et restreindre la prise de décision démocratique. Cette mobilité est devenue une caractéristique structurelle de l’économie mondiale, déséquilibrant profondément le rapport de force en faveur du capital.

Le commerce a joué un rôle disciplinaire. Il n’a pas seulement facilité les échanges ; il a redéfini le terrain de la politique intérieure en limitant les marges de manœuvre des États.

Dans ce contexte, le commerce a joué un rôle disciplinaire. Il n’a pas seulement facilité les échanges ; il a redéfini le terrain de la politique intérieure en limitant les marges de manœuvre des États. La peur de la fuite des capitaux a sapé la négociation collective, érodé les bases fiscales, et forcé les États à participer à une course vers le bas en matière de salaires, de réglementations et de prestations sociales. La rhétorique de la compétitivité a remplacé les questions de justice, et la politique économique a été réduite à ce que les marchés considèrent comme acceptable.

Ce que l’on oublie souvent lorsqu’on appelle à « relocaliser » l’industrie, c’est que les acquis sociaux des économies industrielles de l’après-guerre étaient le fruit d’institutions syndicales fortes, et non de la seule activité manufacturière. Sans un haut niveau de syndicalisation et d’organisation politique, le retour de la production industrielle n’améliorera probablement pas les conditions de la classe ouvrière.

Le véritable défi n’est ni de restaurer une ère révolue de la mondialisation, ni de se replier derrière des frontières nationales. Un débat sérieux sur le commerce mondial à gauche doit commencer par l’ambition de transformer les règles du jeu globales, afin que le commerce ne soit plus un outil de coercition au service du capital.

[1] Article issu de notre partenaire Jacobin.