Verts, sociaux-démocrates : et soudain, tout le monde devint progressiste…

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© Aitana Pérez pour LVSL

À l’heure où la question de l’union de la gauche agite les partis politiques français, il n’est pas inutile de se tourner de l’autre côté du Rhin, où cet enjeu est plus brûlant encore. Ni les Verts allemands, ni les sociaux-démocrates du SPD, ni la gauche post-communiste de Die Linke ne sont particulièrement enthousiastes à l’idée d’une coalition verte-rose-rouge. Néanmoins, cette alliance de centre-gauche n’est pas formellement exclue. Pourra-t-elle entamer le statu quo néolibéral pour autant ? L’agenda politique des Verts et des sociaux-démocrates permet, à tout le moins, d’en douter — qui plus est, dans un contexte de retour en force de la crainte de l’inflation au sein de la population allemande. Traduction par Jean-Baptiste Bonnet.

Il est redevenu possible de rêver de folles utopies — du moins celle de ne pas être gouverné par la CDU d’Angela Merkel. Depuis que les Verts ont décidé de faire d’Annalena Baerbock leur candidate à la chancellerie, ils connaissent un nouvel essor dans les sondages, comme à l’hiver 2019, avant que la pandémie n’éclate. Quelques sondages montrent une majorité théorique, bien que très mince et fragile, pour une alliance de centre-gauche sans la CDU. Mais une coalition verte-rose-rouge a-t-elle une réelle chance ? La coalition noire-verte [CDU et Verts] n’est-elle pas déjà une fatalité ? Le scepticisme et le cynisme sont tout à fait justifiés.

L’option verte-rose-rouge reste plutôt improbable à l’heure actuelle. Mais indépendamment de ce que l’on pense d’une telle alliance, les circonstances dans lesquelles elle pourrait se réaliser devraient être examinées de plus près.

Si une coalition verte-rose-rouge était arithmétiquement possible et que la CDU/CSU obtenait plus de voix que les Verts, Mme Baerbock devrait décider si elle préfère devenir la première chancelière écologiste d’Allemagne ou ministre sous Armin Laschet [le candidat de la CDU]. Malgré toute la distance qui la sépare de Die Linke sur le plan des idées, il se pourrait que ses ambitions personnelles l’emportent et que, pour cette seule raison, elle se décide en faveur du poste de chancelier — et donc aussi en faveur d’une alliance gouvernementale de gauche. Il en va de même pour Olaf Scholz si le SPD se retrouve inopinément devant les Verts.

Si une coalition verte-rose-rouge était possible et que la CDU/CSU obtenait plus de voix que les Verts, Mme Baerbock devrait décider si elle préfère devenir la première chancelière écologiste d’Allemagne ou ministre sous Armin Laschet.

On pourrait rétorquer que Baerbock, en tant que “reala” [l’aile droite des Verts], est probablement plus désireuse d’une coalition centriste fermement ordolibérale avec la CDU/CSU et éventuellement le FDP [ndlr : parti ultra-libéral]. Mais même si Mme Baerbock se classe bien dans cette catégorie sur le papier, quiconque connaît les rouages internes des Verts sait à quel point ces étiquettes ne signifient rien. La direction du parti Habeck-Baerbock a réussi ce dont les principaux politiciens verts rêvaient depuis des décennies : une synthèse idéologique qui satisfait une grande partie de la base du parti. L’ancien rassemblement disparate de mouvements écologistes est devenu un parti de masse cohérent comptant plus de 100 000 membres.

Sur l’ordolibéralisme allemand, lire sur LVSL l’article de Jean-Baptiste Bonnet : « Ordolibéralisme : comprendre l’idéologie allemande »

Les critiques de gauche à l’égard des Verts suivent généralement un même schéma : avec les méfaits du gouvernement fédéral rose-vert de Gerhard Schröder, le parti a trahi ses principes fondateurs [ndlr : de 1998 à 2005, les Verts participent en tant que partenaires du SPD aux lois Hartz qui dégradent les droits des travailleurs précaires et à l’intervention de l’Allemagne au Kosovo et en Afghanistan, à l’opposé du pacifisme radical traditionnel des Verts]. Cependant, ces tentatives de “démasquer” le parti ne semblent jamais aboutir. Les partisans des Verts, en particulier, ne sont guère impressionnés par ces attaques.

Cette critique, souvent formulée sur un ton très moralisateur, repose sur l’hypothèse que le parti n’existe que pour absorber les votes des personnes “plutôt de gauche” qui souhaiteraient en fait des politiques vraiment radicales, voire socialistes. Cette clientèle confuse serait simplement éblouie par le marketing très professionnel des Verts, mais ne se sentirait pas idéologiquement attachée au parti. Cependant, cette analyse ne fonctionne plus depuis longtemps. Si les Verts ont autant de succès, c’est aussi parce que leurs électeurs obtiennent d’eux exactement les politiques qu’ils souhaitent.

Les administrateurs du capitalisme

Le successeur malheureux de Jeremy Corbyn, Keir Starmer, et le courant travailliste de la “soft left” dont il est proche, la candidate à la présidence américaine Elizabeth Warren, la première ministre néo-zélandaise Jacinda Ardern et maintenant aussi les Verts allemands, tous font partie d’une Internationale progressiste centriste nouvellement constituée, qui est en lice pour hériter du néolibéralisme progressiste de Clinton, Schröder, Blair et plus récemment Obama. Une partie des conseillers de Biden peut également être affiliée à ce nouveau courant. La gauche radicale est quelque peu perplexe face à ce phénomène et a jusqu’à présent lutté sans succès pour trouver la bonne réponse politique.

Qui sont ces nouveaux “progressistes” et que veulent-ils ? Remarquablement, en-dehors de Starmer, il y a peu de différences entre le personnel politique et son électorat. L’adhérent moyen des Verts pense comme Baerbock ; la vision du monde d’un électeur de Warren ne diffère généralement pas beaucoup de celle de Warren. Ce n’était pas encore le cas du New Labour et du SPD de Schröder, ni des démocrates de Clinton dans les années 1990. Avec un mélange de rhétorique de modernisation et de véritables progrès de société, leurs successeurs se présentent aujourd’hui comme des “forces progressistes” à leur électorat politiquement incertain et désorienté, et en profitent pour leur imposer des réformes néolibérales.

Derrière les nouveaux centristes progressistes se rassemble une nouvelle classe composée des couches les plus diplômées — la “classe professionnelle-managériale” (PMC), décrite pour la première fois par Barbara et John Ehrenreich dans les années 1970. Pendant des décennies, elle a constitué une composante importante des coalitions progressistes-néolibérales. Cette époque est révolue. Aujourd’hui, la PMC ne se contente plus de faire partie d’un grand compromis de classe. Elle veut se tenir debout sur ses propres bases politiques.

L’électorat des Verts, et en particulier leurs adhérents, provient en grande partie des couches les plus diplômées de la fonction publique et des secteurs parapubliques : enseignants, cadres moyens et supérieurs de la fonction publique, travailleurs sociaux, personnel scientifique et employés d’organisations de la société civile [ONG, associations et autres structures qui composent le secteur non-marchand] donnent le ton au sein du parti. La vision du monde des Verts reflète in fine leur position de classe.

Ceux qui travaillent du côté “social” de l’État, plutôt que dans la police, la justice et l’armée, ont pour mission principale de prévenir et de régler les conflits sociaux. Que ce soit dans les écoles, les services d’urbanisme ou les centres de conseil en matière de drogues, le quotidien professionnel de cette classe se caractérise par la conciliation des intérêts, la compréhension et l’empathie, associées à un recours possible à la coercition (aussi douce que possible) à tout moment. Si les conflits n’apparaissent pas ou peuvent être résolus par un processus de médiation sans causer de problèmes à la société dans son ensemble, cela est considéré dans ces professions comme l’expression d’un travail accompli avec succès.

Derrière les nouveaux centristes progressistes se rassemble une nouvelle classe composée des couches les plus diplômées — la “classe professionnelle-managériale” (PMC) — […] Le quotidien professionnel de cette classe se caractérise par la conciliation des intérêts, la compréhension et l’empathie, associées à un recours possible à la coercition (aussi douce que possible) à tout moment

Par rapport à la périphérie européenne et à l’espace anglo-saxon, ce secteur professionnel est encore relativement important en Allemagne. La vague d’austérité et de privatisation ayant été moins brutale ici, des parts moins importantes du secteur public ont été confiées à des prestataires de services privés. La PMC américaine comprend donc davantage d’employés du secteur privé sans lien direct avec l’État, comme les employés des universités privées ou les fameux “départements des ressources humaines”, l’énorme secteur de l’économie américaine dont la tâche principale est la gestion des conflits sur le lieu de travail. La relation au secteur public et à l’austérité est donc clairement plus ambivalente chez les PMC anglo-saxons.

Chez les Verts, en revanche, les attitudes à l’égard des largesses publiques se sont considérablement assouplies. Au niveau de la base, on n’entend guère parler en bien du néolibéralisme progressiste classique des années 1990. Le parti et le programme électoral veulent s’éloigner de Hartz IV [loi votée par le SPD et les Verts durcissant considérablement les conditions de versement des allocations-chômage et de l’assistance sociale] et s’orienter vers davantage d’assistance aux plus démunis. La protection du climat passe avant la règle d’or [règle constitutionnelle interdisant un déficit supérieur à 0,5% du PIB hors période exceptionnelle]. C’est du moins ce qui est promis.

Cela aussi reflète les priorités d’un électorat dont les emplois dépendent souvent directement ou indirectement du secteur public. La démocratie interne du parti est prise au sérieux, et Mme Baerbock devra probablement soumettre un éventuel accord de coalition avec la CDU au vote des membres. Un programme d’austérité brutal est donc sûr d’échouer sur cet écueil. Ce frein que constitue la démocratie de base chez les Verts a déjà fait dérailler les négociations sur une coalition Jamaïque en 2017 [première tentative de coalition entre les Verts, la CDU et le FDP].

Une grande partie des membres des Verts s’accommoderaient très bien d’un peu plus de redistribution et d’un programme d’investissement public généreux. La coalition verte-rose-rouge n’échouera donc pas sur les questions financières et macroéconomiques, ne serait-ce que parce qu’une protection efficace du climat l’exige de manière évidente.

Bien sûr, cela ne fait pas des Verts et de leurs alliés progressistes des socialistes. La tâche principale déclarée de ce centrisme progressiste est de gérer le capitalisme et d’aplanir ses contradictions. L’idée d’une classe ouvrière organisée agissant comme un sujet politique indépendant qui pourrait changer fondamentalement l’ordre économique dans son intérêt leur est étrangère. Leur optimisme quant à la possibilité de contenir le capital par un État régulateur provient également du fait qu’ils ne croient tout simplement pas à de réelles alternatives.

Du point de vue du centrisme progressiste, le capitalisme ne peut plus survivre sans l’intervention régulière de l’État — personne ne peut plus le nier. Il reste pourtant le seul système possible selon eux. Les alternatives socialistes sont elles rejetées comme des rêveries sans lendemain.

« Surtout, pas de populisme »

Néanmoins, ces centristes progressistes ne sont pas essentiellement ouverts qu’à des alliances avec le capital, mais également avec la gauche. Starmer est le seul, parmi ces nouveaux progressistes, à avoir ouvertement déclaré la guerre à la gauche. Cette stratégie lui a valu d’enchaîner défaite sur défaite. Biden et Ardern, en revanche, sont, chacun à leur manière, très habiles à jauger la force de la gauche et à lui offrir des compromis qu’elle aura du mal à refuser. Bernie Sanders et Alexandria Ocasio-Cortez ne critiquent Joe Biden qu’avec des gants de velours — même quand ces précautions ne se justifient pas. Ils savent qu’ils ont beaucoup à perdre en attaquant trop Biden.

Rien ne permet de penser que les Verts allemands suivront la même voie que Starmer et chercheront à entrer en conflit ouvert avec la gauche. Après tout, ils savent que les préoccupations fondamentales de la gauche, comme le développement du logement public et la démilitarisation conséquente de la politique étrangère allemande, sont extrêmement populaires, même si l’impopularité générale des partis, des politiciens, des activistes ou des sous-cultures de gauche ne faiblit pas.

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Si Die Linke reste ferme dans les négociations de coalition, elle pourrait certainement obtenir beaucoup de choses en termes de politique intérieure : des programmes d’investissement dans le logement, la protection du climat et les transports publics, un revenu minimum [à l’image du RSA en France] et la fin des sanctions Hartz IV sont envisageables avec les Verts et le SPD, tout comme un retour modéré de l’impôt sur la fortune. La coalition verte-rouge se heurte à des barrières ailleurs. À côté de préoccupations réelles concernant le climat et d’un enthousiasme nouveau pour plus “de reconnaissance et de justice”, l’éco-système des Verts s’appuie sur un troisième pilier idéologique : un anti-populisme forcené.

Pour une analyse des événements récents qui ont secoué le SPD, lire sur LVSL l’article de Jean-Baptiste Bonnet : « Congrès du SPD : dernière chance pour la social-démocratie ? »

La base des Verts est tout aussi inquiète des “populistes” que de la crise climatique. Le rejet démonstratif du populisme est un excellent exemple de l’ambiguïté congénitale avec laquelle la nouvelle synthèse idéologique est maintenue. Car si les Verts de gauche n’ont que l’AfD en tête, pour les centristes, cela signifie aussi Die Linke. Cependant, cette différence d’opinion ne conduit pas à un conflit, car il existe un accord sur un principe de base : le “populisme” en tant que force socialement corrosive est craint et détesté par les Verts.

La base des Verts est tout aussi inquiète des “populistes” que de la crise climatique. Le rejet démonstratif du populisme est un excellent exemple de l’ambiguïté constructive avec laquelle la nouvelle synthèse idéologique est maintenue. Car si les Verts de gauche n’ont que l’AfD en tête, pour les centristes, cela signifie aussi Die Linke

Les Verts ont une aversion pour les conflits, non pas principalement en raison de leur préoccupation pour leur sécurité matérielle, mais en raison de leur éducation et de leur pratique professionnelle. En tant que cadres et travailleurs du secteur social, ils pensent que les conflits et les agressions doivent être gérés et aplanis plutôt que traités ouvertement. Bien sûr, ils sont également gênés par le programme inhumain de l’AfD. Néanmoins, la condamnation esthétique d’un front populiste perçu comme agressif et incivilisé joue un rôle tout aussi important pour leur identité politique.

Cet anti-populisme virulent légitime également la politique étrangère verte, dont la défense contre les menaces idéologiques extérieures constitue l’élément central. Brexit, Trump, Poutine, Bolsonaro, Hamas : le “populisme” se répand dans le monde entier, les “démocrates” doivent faire front pour se défendre. Ce ne sont plus les conflits armés de la périphérie mondiale qu’il faut pacifier, mais notre propre société, au mieux européenne, dans laquelle des forces extérieures dressent les populations les unes contre les autres. Il est vrai que la fondation Heinrich Böll, affiliée au parti, qui reprend les positions de l’establishment de Washington avec un zèle presque religieux, a une importante fonction de légitimation. Mais les membres des Verts n’ont souvent pas besoin d’être convaincus sur ces questions. Leur anti-populisme transatlantique s’est développé de manière organique. Ils se sentent confortés par l’élection de Joe Biden, qui a rendu les États-Unis à nouveau “respectables”. Sa prétention impérialiste au leadership est acceptée avec un haussement d’épaule. Dans la “lutte contre le populisme”, il est permis de se salir les mains.

Il ne faut pas se faire d’illusions : idéologiquement, les membres des Verts sont rigoureusement unis sur ces questions. Mme Baerbock sait qu’on lui demandera d’adopter une ligne dure contre certains “populistes” de Die Linke. La gauche doit être consciente qu’elle a peu d’alliés parmi la base des Verts sur ces questions. Tant la direction du parti que la base insisteront pour obtenir des sacrifices, tant symboliques que substantiels, de la part d’un potentiel partenaire de coalition de gauche. Ce n’est pas tant parce qu’ils sont de fervents partisans du libéralisme mais parce que l’image qu’ils ont d’eux-mêmes repose sur l’obligation de ne pas céder aux “populistes”.

Le marche vers le progrès passe par le centre

Pour la gauche anti-libérale à travers le monde, traiter avec les nouveaux progressistes pourrait devenir une question centrale en matière de crédibilité politique. L’extrême-gauche américaine souligne à juste titre que certains des critiques internes les plus puissants du Parti démocrate font peu de bruit. Ils ne parviennent pas à exercer une pression publique significative sur le président. Néanmoins, des structures indépendantes de gauche, voire explicitement socialistes, se sont établies et peuvent jouer ce rôle dans une certaine mesure. Une partie de la vérité, cependant, est que la classe ouvrière n’est pas suffisamment bien organisée, où que ce soit dans le monde occidental, pour réaliser une politique transformatrice par elle-même à l’heure actuelle. Les projets sociaux de la gauche seront presque impossibles à mettre en œuvre sans un pacte au moins temporaire avec le centre progressiste.

Un gouvernement vert-rose-rouge, s’il se concrétise, pourrait apporter en Europe la politique du début de la présidence Biden : à l’intérieur, un renouveau de l’État interventionniste, notamment en matière de politique commerciale et industrielle, et une timide redistribution des richesses et à l’extérieur, le risque d’une nouvelle guerre froide.

Pour un premier bilan de l’action de Joe Biden, lire sur LVSL cet article de Politicoboy : « Après 100 jours, pourquoi Joe Biden impressionne la presse française »

Il n’est pas encore certain que les partis puissent s’entendre sur des projets de politique intérieure transformatrice et sur une ligne de politique étrangère commune [ndlr : lire à ce sujet l’article de Serge Halimi sur les divisions géopolitiques de la gauche en France paru dans le Monde diplomatique], et quels compromis devraient être faits à cet égard. Beaucoup dépendra également de la situation politique mondiale à l’automne. La question de savoir si le programme de politique intérieure d’une alliance gouvernementale de gauche est justifié dans de telles circonstances deviendra un point de discorde au sein de la gauche en cas d’urgence. Il est impossible de répondre à cette question de manière définitive à l’heure actuelle. Et une coalition noire-verte reste toujours beaucoup plus probable.