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La situation des femmes au Kirghizistan est meurtrie par un fléau : le mariage par enlèvement nommé « ala katchuu ». Kyz ala katchuu signifie en langue kirghize « prendre une jeune femme et fuir ». Selon les estimations qui reviennent régulièrement, cela concernerait entre 35 et 45 % des femmes kirghizes. Le sociologue Russel Kleinbach estime qu’il y a 11 800 femmes enlevées par an, 32 par jour et 1 toutes les 40 minutes. Officiellement, la pratique aurait disparu durant l’époque soviétique. Pour comprendre ce qu’est le ala katchuu, il faut voir qu’il ne s’agit pas d’un simple acte criminel et illégal. C’est une violence qui se réclame d’une certaine tradition tout en l’inventant. De fait, elle prend place dans le contexte d’un Kirghizistan rural et pauvre confronté à la modernité et cherchant à maintenir des normes patriarcales au sein de la société kirghize.


Le Kirghizistan est l’une des cinq républiques d’Asie centrale devenues indépendantes à la chute de l’URSS. Ce pays de langue turcique et de religion musulmane a été crée par l’Union soviétique dans les années 1920. Craignant l’influence d’idéologies panislamiques ou panturques, la bureaucratie soviétique a classifié les peuples d’Asie centrale selon leurs langues afin de les faire rentrer dans un moule d’État-nation. Ainsi est né le « pays des Kirghizes », le Kirghizistan.

Paradoxalement, Moscou a en même temps délimité les frontières pour empêcher l’indépendance économique de ces pays. Le Kirghizistan est ainsi séparé en deux par d’immenses montagnes, pays où les Kirghizes ne représentaient que 40 % de la population en 1959, de par les fortes minorités Russes et Ouzbeks. C’est finalement Moscou qui poussa les républiques soviétiques d’Asie centrale à l’indépendance en 1991, les forçant à devenir des État-nations. Méfiants entre eux, les nouveaux États ont sacralisé leurs particularités nationales et se sont renfermés autour de leur ethnie majoritaire. Le Kirghizistan a suivi cette logique nationalisante  : les Kirghizes représentent au recensement de 2018 73 % de la population, loin devant les minorités ouzbeks (14 %) et russes (5 %).

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Carte du Kirghizistan

Ce petit pays de 6 millions d’habitants a une trajectoire politique qui le distingue de ses voisins. Là où ceux-ci sont devenus des régimes présidentiels autoritaires, le Kirghizistan est un régime parlementaire. La société civile est active et a participé aux révolutions de 2005 et 2010, chassant les présidents en place. Il ne faut pas se leurrer toutefois. En effet, le Kirghizistan reste une démocratie hybride, avec des tensions interethniques et des pressions électorales. C’est sans compter le ala katchuu.

DES ENLÈVEMENTS REVENDIQUÉS AU NOM DE LA TRADITION

Qu’est-ce que le ala katchuu ? Le terme désigne l’enlèvement par un homme d’une femme à des fins de mariage. Cet enlèvement est parfois justifié par des Kirghizes comme une tradition rituelle et consensuelle dans le sens où il permet de ne pas payer de dot à la famille de la mariée, notamment pour des raisons financières. Kidnapper sa future femme pour l’épouser aurait donc dans ce cadre une justification utilitariste, le kidnapping prenant place dans un rituel.

Ce rituel suit généralement cet ordre : plusieurs hommes interpellent une femme, la font rentrer de force dans un véhicule et l’amènent à la maison de la famille du kidnappeur en lui disant d’accepter le mariage. Une fois dans la maison, un banquet de mariage a lieu et la grand-mère du kidnappeur dépose un châle blanc sur la tête de la victime en pleurs que l’imam bénit. La voici fiancée ou mariée. Si elle n’est que fiancée, elle vit chez la famille de son kidnappeur jusqu’au mariage.

Une opinion populaire assez commune prétend que l’ala katchuu est présent dans l’épopée de Manas, œuvre nationale du Kirghizistan. Elle se maintient facilement car ce texte est une œuvre particulièrement longue. La pratique est cependant forcée, le taux de refus d’un mariage est estimé à près de 7 % selon les statistiques de l’Institut Kyz Korgon. Le ala katchuu est donc une violence qui cherche à imposer la norme du mariage et l’ordre patriarcal au sein de la communauté kirghize. Cette situation pousse les femmes dans une situation de dépendance des hommes qui les entourent.

UNE PRESSION SOCIALE FORTE CHEZ LES KIRGHIZES

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Dans son livre Soviétistan : Un voyage en Asie centrale, l’anthropologue norvégienne Erika Fatland relate la pression sociale sur la femme, y compris par sa propre famille qui la pousse à accepter le mariage proposé par son kidnappeur : « Nous aussi, on nous a enlevées, nous aussi nous pleurions, mais nous avons eu des enfants et nous avons tout oublié. Regardez-nous maintenant ! Nous avons des enfants, des petits-enfants et nous habitons une belle maison ! ». La victime fait face à une pression sociale et psychologique de la part d’une famille qui reproduit génération après génération le ala katchuu. Cette pratique est intériorisée dans le cadre familial d’autant plus facilement qu’elle place les femmes sous la dépendance économique du mari.

Il existe une dimension communautaire qui renforce l’ancrage rural de l’ala katchuu. Dans les années 1980, le départ des populations russes urbanisées a fait augmenter le taux de ruralité puisqu’il est passé de 62 à 65 %. Erika Fatland évoque également l’histoire d’une jeune femme russophone nommée Elena qui faisait ses études à la capitale Bichkek. Alors qu’elle résidait à la campagne chez une amie Kirghize, des habitants du village la kidnappent. Elena tente de résister au mariage par divers stratagèmes : fugue, cris, coups, rejet du châle blanc, bluff d’être enceinte. Elle se sort de cette situation grâce à un appel de sa sœur avocate. Celle-ci rappelle qu’Elena est russe et menace de porter plainte. Son amie kirghize a, elle, cédé à la pression de la famille furieuse et épousé le kidnappeur.

Cette histoire symbolise à quel point le ala katchuu concerne principalement les populations kirghizes du Kirghizistan. La combativité d’Elena montre que le ala katchuu peut être combattu plus facilement pour des femmes vivant dans un milieu urbain et n’étant pas de la population kirghize. À l’inverse, son amie évolue dans un contexte où chaque famille connaît tout le monde et où le ala katchuu est normal. De fait, elle agit pour éviter la honte pour sa famille.

L’INVENTION DE LA TRADITION : UNE RÉPONSE AU CHANGEMENT

Pour comprendre ce phénomène d’invention de la tradition, il est utile d’aller voir auprès de l’historien britannique marxiste Eric Hobsbawm (1917-2012). Spécialiste du XIXe siècle et des nationalismes, Hobsbawm a forgé l’expression d’Invention de la tradition dans un livre éponyme publié en 1983.

Inventer la tradition peut paraître paradoxal, à cause de la confusion entre la tradition et la coutume. La tradition est censée être invariable à l’inverse de la coutume. Or, quand un changement social fort arrive, le passé n’est plus le moule, mais peut devenir un modèle à restaurer. De nouvelles traditions sont donc créées pour s’adapter à ces changements au nom d’un passé lointain.

Lors du XIXe siècle en Europe ou lors du XXe siècle en Asie centrale, le changement social a favorisé l’émergence de nationalismes qui ont modifié profondément la société, avec l’émergence de l’État-nation comme forme politique dominante. Ces époques sont particulièrement fertiles pour inventer des traditions, car les traditions permettent d’affirmer les spécificités d’un groupe et de légitimer un pouvoir. Pour citer Hobsbawm, « Là où les vieilles méthodes sont vivantes, les traditions n’ont pas besoin d’être renouvelés ou vivantes » .

Le revival n’est donc jamais un retour total au temps passé, mais entend répondre aux changements du temps présent par un appel à restaurer des éléments anciens. Ces traditions inventées peuvent être construites officiellement tout comme émerger du corps social et se répandre. Comme traditions officielles venant du haut, on peut citer les symboles nationaux comme le drapeau ou l’hymne. Comme tradition inventée par le bas, l’on retrouve des traditions moins bureaucratiques, maintenues par l’adhésion de la population. La tradition inventée sait se camoufler en antiquité ou en principe moral supérieur pour masquer les changements qu’elle provoque.

LA CRÉATION RÉCENTE DU ALA KATCHUU

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Statue de Manas à Bichkek, la capitale

Dans le cas du ala katchuu, plusieurs signes indiquent que c’est une tradition inventée assez récemment par le bas. Comme dit plus haut, le récit populaire kirghize entend légitimer cette pratique en la fondant sur l’épopée de Manas. Ce magnum opus de la tradition orale kirghize renvoie à l’époque où les Kirghizes étaient des nomades. Les travaux historiques semblent plutôt rattacher l’émergence de l’ala katchuu aux collectivisations décrétées par Staline dans les années 30. Ce fut un choc psychologique pour les Kirghizes, qui subirent une sédentarisation forcée et violente, déréglant leur cycle de vie. La population kirghize était même menacée de devenir une population minoritaire : là où les Kirghizes étaient 66 % de la population totale en 1926 contre 10 % de Russes, ils n’étaient plus que 40 % en 1959, devant les 30 % de Russes.

Le mythe du retour d’une tradition disparue sous l’URSS cache en réalité l’apparition et l’appropriation de cette tradition dans les milieux ruraux sous la période soviétique. Le ala katchuu est ainsi une réaction à l’urbanisation et la russification du pays. C’est la même période où les Kirghizes commencent à se penser comme une nation dotée de sa propre langue et de sa propre littérature, prenant l’épopée de Manas comme référence culturelle majeure. Le ala katchuu serait donc profondément lié au changement social de cette époque. Une partie des Kirghizes ruraux auraient répondu à cette crise en renforçant la hiérarchie patriarcale et les cloisons communautaires. Pour justifier cela, la tradition nationale pouvait prendre appui sur un passé fantasmé.

LUTTER CONTRE L’ALA KATCHUU : LA RÉSILIENCE PATRIARCALE

L’ala katchuu est une pratique interdite qui concerne pourtant une grande partie de la population. Pour l’expliquer, il faut d’abord revenir sur le réseau conséquent d’ONG au Kirghizistan. Ce réseau permet aux populations urbaines éduquées de Bichkek et d’Och d’influencer les parlementaires par du lobbying. L’ONG Leader est ainsi une des organisations féministes qui ont permis le changement de législation en 2012. Avant 2012, la punition pour ce qui était un délit était d’une amende de 100 000 soums (1250 euros) et de 3 ans de restriction de liberté de mouvement, ce qui était une peine moindre que celle pour le vol d’un mouton ! Depuis 2012, la législation punit désormais le ala katchuu comme un crime. Les nouvelles peines de prison vont jusqu’à 7 voire 10 ans ferme.

Ces avancées se heurtent à la résilience patriarcale. Cette dernière concerne les campagnes comme les institutions judiciaires. Le nombre d’hommes condamnés pour ala katchuu est négligeable : 1 homme sur 1500 parmi ceux passés en justice. Entre 2012 et 2014, seuls deux hommes ont été condamnés à la prison. Dans un des deux cas, la victime a fait face à ces remarques du procureur : « Pourquoi refuser une vie sans risque avec cet homme ? N’était-il pas assez bien pour vous ? ». Dans les milieux ruraux, le ala katchuu reste ancré comme la norme des relations de couple.

Erika Fatland avait interviewé un fauconnier nommé Taglarbek dans un entretien assez édifiant. Répondant à comment il s’était marié, il répondit sans ciller : « Je l’ai volée ». Insensible aux larmes de la femme qu’il avait enlevée, il disait qu’ « Elle pleurait et elle criait, bien sûr, ce sont nos traditions. » Vis à vis des nouvelles législations, son attitude était de mettre en cause les femmes : « Depuis l’interdiction d’ala katchuu, certains hommes ont peur de parler aux femmes. Maintenant que cette nouvelle loi est entrée en vigueur, ces hommes-là ne se marieront plus jamais. » Pendant l’entretien, sa fille balayait la maison quand son fils apprenait à dresser les faucons pour succéder à son père.

UNE PRISE DE CONSCIENCE PROGRESSIVE

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Quelle horizon pour le ala katchuu ? Le maintien d’une tradition rurale aura-t-il raison sur le volontarisme féministe urbain ? À vrai dire, il y a des motifs d’espoir et de désespoir. Parmi les motifs d’espoir figurent les manifestations du 6 et 9 juin 2018 dans le centre de Bichkek contre le ala katchuu. Ces manifestations réagissaient au meurtre de Burulai Tourdalieva, 19 ans, par Mars Bodochev, son kidnappeur le 27 mai 2018. Ainsi, ces manifestations eurent un écho important dans la société kirghize, bien au-delà du nombre de 1000 manifestants.

De même, la chanteuse Zere Asylbek a déclenché une polémique en octobre 2018 avec le clip Kyz (Fille), où elle apparaît en soutien-gorge. Menacée de mort, cette jeune fille de 18 ans a participé à la prise de conscience sur ce sujet. Toutefois, la mentalité conservatrice continue de dominer les campagnes, d’autant plus que l’urbanisation du pays stagne. Enfin, la médiatisation du sujet reste difficile à cause de l’enclavement d’un pays pauvre comme le Kirghizistan.

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