« Smart cities » : mirage solutionniste pour voiler l’impuissance politique

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Personnes marchant à Tokyo, Japon © Koukichi Takahashi

La smart city – ou ville intelligente – est un concept en pleine expansion. L’Hexagone ne fait pas exception puisque de nombreuses collectivités locales consacrent déjà des sommes faramineuses pour favoriser ce mode de développement. Pas moins de 25 villes françaises ont ainsi nommé un responsable chargé de rendre plus smart leur environnement urbain. Green city ou safe city : gauche et droite communient dans l’enthousiasme, misant sur le numérique pour s’attaquer au réchauffement climatique comme à l’insécurité. Un moyen commode de dépolitiser ces enjeux et de pallier la misère budgétaire par une inflation technologique.

Les villes accueilleront 75% de la population mondiale d’ici à 2050, concentrant le gros des efforts de lutte contre la criminalité, la pollution ou encore les inégalités. C’est dans ce contexte que la smart city apparaît souvent comme la solution miracle à toutes ces problématiques qui guettent la ville moderne. Selon la Commission Nationale de l’Informatique et des Libertés (CNIL), la smart city, pourrait ainsi permettre « d’améliorer la qualité de vie des citadins […] à l’aide de nouvelles technologies ». Plusieurs domaines inhérents à la ville sont concernés : les « infrastructures publiques, les réseaux, les transports, les e-services et e-administrations ». La mise en place de la 5G en France ne fait qu’accélérer ce modèle puisqu’elle permet une circulation plus rapide des données. La mairie de Paris vient ainsi d’accepter le déploiement de cette nouvelle technologie afin de se préparer à accueillir les JO 2024.

Gauche et droite unies dans l’enthousiasme

Dans un article du Monde Diplomatique de juin 2019, le chercheur et membre de La Quadrature du Net Félix Tréguer analyse « qu’en-dehors de quelques initiatives en matière de mise à disposition des données, de gestion intelligente de l’éclairage public ou des bennes à ordures, la ville intelligente se définit surtout par son volet sécuritaire [la safe-city] ». Pourtant, s’il est vrai que les arguments sécuritaires sont largement mobilisés pour mettre en place des villes intelligentes, les promoteurs de la smart city sont capables d’adapter leurs justifications et leurs arguments au gré des enjeux locaux. La ville intelligente sera tantôt dévouée à la protection de l’environnement à Grenoble, tantôt attentive à la répression de la criminalité dans les villes marquées par une violence soudaine, comme à Nice.

Les dirigeants de certaines villes françaises ayant pris des engagements en faveur de la protection du climat s’enthousiasment face à la mise en place de technologies ultra-modernes. Le maire de Grenoble Eric Piolle, a ainsi inauguré en 2017 la construction d’un « technopôle » doté de « smart grid ready intelligent » afin de raisonner la consommation d’énergie. De même, les métropoles de la capitale des Alpes et de Besançon favorisent la mise en place d’une taxe d’habitation proportionnelle aux déchets des habitants. Pour ce faire, 150 000 nouveaux bacs personnels équipés de puces RFID vont être mis en place à Grenoble tandis que les camions de collecte équipés de matériel de pesée seront dotés de nouveaux logiciels. À Bordeaux, plus de 500 capteurs ont été installés pour la mise en place du projet Smart Lights afin de réduire la consommation d’électricité communale. Même principe à Rillieux-La-Pape, commune de 30 500 habitants ayant mis en place un éclairage intelligent. À Lyon, c’est la baisse de consommation d’énergie des habitants du quartier Hikari qui est souhaitée. Ce projet construit par le géant Bouygues équipe les immeubles de capteurs en tout genre (fournis en grande partie par Toshiba) tandis que chaque résident est équipé d’une tablette de suivi énergétique.

Les nouvelles technologies alimentées par les très polluants métaux rares transportés de l’autre bout du globe pour constituer des « cités écologiques » permettent avant tout d’exporter la pollution engendrée par le système de production et de consommation.

Cette liste n’est pas exhaustive mais permet de comprendre les arguments mis en avant par les responsables politiques soucieux de « verdir » leur image. Qu’en est-il réellement ?

À Lyon, la mise en place de ces nouvelles technologies à l’utilité douteuse – suffit-il de donner une tablette de suivi énergétique pour susciter une nouvelle manière de consommer ? – a entraîné un surcoût de 8% dans la construction du quartier Hiraki, pour le plus grand bénéfice de Bouygues ; une réalité qui jure de prime abord avec l’objectif de réduction des coûts. L’ambition affichée de construire des « cités écologiques » prête à sourire lorsque l’on connaît l’impact environnemental des métaux rares incorporés dans les technologies numériques. Ces matières premières sont en effet transportées de l’autre bout du globe jusqu’aux villes françaises sans que cet aspect ne soit discuté dans le débat public.

Pour une analyse du coût écologique du numérique, lire sur LVSL la synthèse de Nathan Dérédec sur les métaux rares : « Métaux rares : l’empire global de la Chine ».

Ici comme ailleurs, la focalisation sur l’utilité du numérique voile le coût écologique du système de production et de consommation. De même, comment comprendre cette volonté de favoriser une gestion « citoyenne » des déchets, lorsque l’on garde à l’esprit la difficulté de recycler nombre de détritus ?

Lutte 2.0 contre l’insécurité et la pauvreté

Si les arguments en faveur du climat ont souvent été mobilisés dans le contexte des smart cities, de nombreux projets dont le but est de réduire la criminalité essaiment à travers l’hexagone. Il est d’ailleurs très difficile, sinon impossible, pour un responsable politique de s’opposer à cette tendance techno-sécuritaire. En 2014, l’engagement n° 95 du futur maire de Grenoble promettait de supprimer les caméras de surveillance en espace extérieur. Ce dernier avait provoqué un tollé médiatique en plaisantant sur le fait qu’il allait revendre les caméras désinstallées à la mairie de Nice, friande de technologies sécuritaires. La ville méditerranéenne a en effet été marquée par les terribles évènements du 14 juillet 2016, qui ont entraîné une « thérapie de choc » sécuritaire à travers la ville. Ainsi, l’autorisation de portiques de reconnaissance faciale dans deux lycées fut entérinée en 2018 par le conseil régional de la région PACA. L’aéroport de la ville a subi le même traitement de faveur. L’application Reporty, largement plébiscitée par le maire de la ville Christian Estrosi, permet aux citoyens de dénoncer des délits et des incivilités à la police.

L’enthousiasme pour la magie du numérique rend inaudible les discours considérant le chômage ou le mal-logement comme des problèmes structurels, appelant des solutions politiques et non des gadgets technologiques.

À Marseille, l’entreprise Engie Ineo se voit confier le projet « d’observatoire big data de la tranquillité publique » permettant d’agréger différentes sources d’information issues des services publics (police, hôpitaux…), de partenaires externes (ministère de l’Intérieur entre autres) ou des opérateurs télécoms afin de cartographier en temps réel les flux de population. De même, avec son projet de « vidéoprotection urbaine » (VPU), la cité phocéenne suit la même voie que la mairie niçoise. Le projet S²ucre, mené par l’Allemagne et la France, repose sur l’analyse de vidéos et permet de surveiller de larges foules et de prédire leurs comportements. Le projet a déjà été déployé lors du festival d’Hambourg ainsi que lors de la manifestation du 1er mai à Paris.

Pour une analyse de la captation des données par la technologie numérique et de l’économie qu’elle alimente, lire sur LVSL l’article d’Evgeny Morozov : « Captation des données par les GAFAM : aller au-delà de l’indignation ».

Entre 2010 et 2016, le nombre de caméras de surveillance a ainsi augmenté de 126% (1,5 million d’appareils en France). Ces installations onéreuses ont largement été plébiscitées par la puissance publique. En 2009, Brice Hortefeux reprend ainsi le « Rapport sur l’efficacité de la vidéoprotection » à la méthodologie douteuse pour justifier l’utilisation d’une telle technologie. C’est la plupart du temps suite à des actes terroristes que leur mise en place est favorisée (attentats de Londres en 2005, de Boston en 2013 ou de Nice en 2016). Pourtant, de nombreuses études ont prouvé que ces technologies n’avaient qu’une efficacité limitée. Le sociologue Laurent Mucchielli, auteur de Vous êtes filmés ! Enquête sur le bluff de la vidéosurveillance, analyse ainsi que lors des attentats terroristes de Nice, « les caméras n’ont fait que filmer l’horreur et n’ont servi à rien ». Il dénonce un véritable « bluff technologique qui permet plus de lutter contre un sentiment d’insécurité que contre les problèmes de sûreté réellement existants ». En revanche, les multiples coupes budgétaires imposées au Ministère de l’intérieur depuis la présidence de Nicolas Sarkozy sont rarement évoquées dans le débat public.

Dans un rapport financé par la métropole Lyonnaise destiné à « repenser la ville intelligente dans les quartiers populaires », la smart city se met également au service de l’amélioration des services publics. Le problème résiderait justement dans leur difficulté à dématérialiser les administrations. Les territoires ruraux sont accusés du même mal dans l’étude « Smart City vs. Stupid village » publiée en 2016 par la Caisse des Dépôts. Ainsi, la smart city permettrait de rapprocher les citoyens des administrations publiques à l’image de la mission « numérisation de la Seine-Saint-Denis ». La métropole de Toulouse a, quant à elle, favorisé le développement de l’application Jobijoba afin de favoriser l’emploi local tandis que d’autres plateformes sont créées afin de faciliter les demandes de logements sociaux.

Plaider pour la mise en place de la smart city permet aux décideurs politiques de montrer une attention aux problèmes rencontrés par les classes touchées par le chômage de masse ou par la ségrégation spatiale. Ici encore, l’enthousiasme pour la magie du numérique rend inaudible les discours considérant le chômage ou le mal-logement comme des problèmes structurels, appelant des solutions politiques et non des gadgets techniques.

Le projet avorté d’éco-quartier de Sidewalk à Toronto, entièrement conçu par Google, allait ainsi devenir une véritable usine à data.

Ces décisions font également fi du désintérêt de nombre de citoyens envers la dématérialisation de l’administration. Le dispositif Visio-guichets dans les Hautes-Alpes, censé rapprocher les usagers des services publics, n’a par exemple attiré qu’un faible nombre d’utilisateurs. D’autant plus que la dématérialisation des administrations permet souvent de réaliser de fortes coupes budgétaires. Pourtant, 86% des collectivités françaises sont aujourd’hui engagées dans cette voie. La numérisation, cache-misère d’administrations réduites à peau de chagrin par des décennies d’austérité ?

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Les bénéficiaires cachés de la « transition numérique »

Si la mise en place de smart cities se fait pour des raisons différentes, force est de constater que ces dernières possèdent des traits communs. Les villes intelligentes sont souvent réalisées dans le cadre de Partenariats Publics-Privés (PPP). Ce mode de financement se fait avant tout au bénéfice des GAFAM américaines (Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft), et dans une moindre mesure de certains géants chinois ou de différentes entreprises françaises spécialisées dans les high-techs (Thales Group, Safran SA, AnyVision…).

Pour une analyse de la rivalité sino-américaine au prisme du numérique, lire sur LVSL l’article de Sarah Vennen : « Cyber-colonialisme : comment le régime chinois de techno-surveillance s’impose au Zimbabwe ».

Ces PPP permettent aux industries de faire de certaines villes françaises une vitrine de communication à bas prix. La ville de Valenciennes s’est ainsi équipée de caméras de surveillance dotées d’un système de reconnaissance faciale offertes par Huawei. Bien souvent, les « villes intelligentes » s’insèrent dans l’économie globale des données, accroissant et raffinant les moyens de procéder à leur captation. Le projet avorté d’éco-quartier de Sidewalk à Toronto, entièrement conçu par Google, allait ainsi devenir une véritable usine à data. L’opacité régnant autour du projet faisait craindre à certains spécialistes que les données soient utilisées à des fins commerciales. D’autant que le stockage et l’analyse des nombreuses données produites par les géants du web est totalement incompatible avec des impératifs relatifs au changement climatique…

Envers et contre tout, l’installation de villes intelligentes semble largement plébiscitée par l’État. Ce dernier, par le prisme de la Banque Publique d’Investissement (BPI) finance de nombreux projets (VOIE, financement du projet de safe-city de Nice à hauteur de 11 millions d’euros…). De même, les groupes Thales et Engie Ineo, qui participent à de nombreux projets de villes sécuritaires, sont possédées respectivement à 23,6% et 25,8% par l’État français. Les collectivités locales semblent également tout faire pour faciliter l’implantation des géants de la technologie. La région Grand Est a ainsi récemment accordé à Huawei une subvention de 800 000 euros pour construire un site de production, afin de fabriquer des « équipements de communication sans fil 4G et 5G destinés principalement au marché européen ». La mairie de Lyon a, quant à elle, dépensé plus de 340 millions d’euros dans des PPP au bénéfice d’une trentaine d’entreprises dont Toshiba, Bouygues, Transdev ou SPL Lyon Confluence. L’utilité et la nécessité d’un tel mode de développement n’est pourtant que très peu remise en cause.

On doit à Evgeny Morozov d’avoir forgé le concept de solutionnisme technologique, qu’il détaille dans l’un de ses livres au titre évocateur : Pour tout résoudre, cliquez ici. Il renvoie à la croyance selon laquelle des problèmes irréductiblement politiques peuvent trouver des solutions technologiques grâce au numérique. Le paradigme de la « causalité », analyse-t-il, est peu à peu remplacé par celui de la « connexion » ; plutôt que d’interroger la cause de la pauvreté, du changement climatique ou de l’insécurité, la classe politique estime qu’une meilleure « interconnexion » entre demandes et offres, problèmes et solutions, permise par les technologies digitales, permettra de les résoudre. Ce qui revient in fine à considérer que les problèmes politiques sont générés par un accès déficient à l’information, et non par des institutions dysfonctionnelles.

Les smart cities apparaissent comme l’une des têtes-de-pont de ce solutionnisme technologique. Ce leitmotiv ne permettra ni de questionner l’austérité budgétaire, ni le paradigme politique dominant.