Histony : « Il peut y avoir une culture accessible sans qu’elle soit divertissante »

https://www.youtube.com/watch?v=wYaARSuRfgY
Histony © Histoire, mémoire et politique sont-elles compatibles ? Janvier 2020, Youtube

En 2015, Histony, docteur en histoire, a créé sa chaine YouTube qui vise à rendre accessible au grand public l’histoire en tant que discipline savante et rigoureuse. Traitant de divers thèmes comme la Révolution française, l’invention du roman national, le Titanic, ou encore les Romains et le sexe, Histony mobilise l’histoire comme l’un des outils nécessaires au développement de l’esprit critique face à certaines de ses récupérations idéologiques et médiatiques. Entretien réalisé par Clément Plaisant et Xavier Vest.

Le Vent Se Lève Vous avez créé votre chaîne YouTube en 2015 afin d’aborder différentes thématiques historiques en mêlant honnêteté scientifique et clarté. Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur la mise en place de ce projet ?

Histony – J’ai été tout d’abord assez déçu de la fermeture du milieu universitaire, tout en ayant conscience de la difficulté de ce champ à capter un large public avec les moyens à sa disposition : des colloques ou des publications scientifiques plus restreintes. Finalement, alors que l’université publie beaucoup de choses intéressantes, de tels contenus ont du mal à venir jusqu’à un large public et celui-ci est contraint d’aller vers des figures telles que Laurent Deutsch, Stéphane Bern. Il est clair que ce sont

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L’impératif néolibéral de « l’adaptation » : retour sur l’ouvrage de Barbara Stiegler

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© Julien Février

Professeure de philosophie politique à l’Université Bordeaux Montaigne, Barbara Stiegler publie en janvier 2019 « Il faut s’adapter » aux éditions Gallimard. Le titre de l’ouvrage évoque une expression familière au lecteur, tant des injonctions de cette nature saturent l’espace médiatique et politique : « notre système social n’est pas adapté au XXIème siècle », « la France a du retard sur ses voisins », « il faut évoluer et s’adapter dans un monde qui change », etc. Barbara Stiegler cherche à reconstituer la logique théorique sous-jacente à ces slogans. Pour ce faire, elle restitue les débats qui opposaient, au début du XXe siècle, les défenseurs du courant « néo-libéral » à leurs adversaires ; héritiers auto-proclamés de la théorie de l’évolution, ils se faisaient les promoteurs d’un « darwinisme » (souvent dévoyé, qui devait moins à Charles Darwin qu’à Herbert Spencer) appliqué aux champs économique et social. Le Vent Se Lève revient sur cet ouvrage essentiel, qui met en évidence une dimension longtemps ignorée du néolibéralisme. Par Vincent Ortiz et Pablo Patarin.

[L’année dernière, Le Vent Se Lève publiait un entretien avec Barbara Stiegler :  « Le néolibéralisme est imbibé de catégories darwiniennes »]

Si Barbara Stiegler rend hommage à Foucault pour ses réflexions sur le néolibéralisme dans Naissance de la biopolitique, elle en souligne

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Lawfare : la légalisation des procès politiques ?

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Jean-Luc Mélenchon en compagnie de Fernando Haddad, candidat malheureux face à Jair Bolsonaro © Joka Madruga, agencia PT.

« Le lawfare, en plus de constituer un sérieux danger pour les démocraties nationales, est utilisé pour engendrer la violation systématique des droits sociaux. Il résulte d’un dévoiement des actions judiciaires en combinaison avec des opérations multi-médiatiques ». C’est par ces mots que le pape François dénonce la pratique du lawfare (contraction des mots anglais law et warfare), c’est-à-dire un processus de judiciarisation de la politique – autrement dit, une immixtion accrue du pouvoir judiciaire dans la sphère politique, au point qu’elle finirait par en déterminer le cours. Une pratique dénoncée en Amérique latine par les ex-présidents Rafael Correa, Cristina Kirchner ou encore Lula da Silva, et en Europe par Pablo Iglesias ou Jean-Luc Mélenchon. Au-delà de ces phénomènes particuliers, les débats autour du lawfare posent la question de la véritable nature du pouvoir croissant des juges et des médias, à l’heure où judiciarisation de la vie politique et médiatisation de la pratique judiciaire marchent main dans la main.

L’Amérique latine, laboratoire du lawfare

Au sens strict, la pratique du lawfare remonte à l’existence du pouvoir judiciaire. L’histoire des régimes constitutionnels occidentaux est scandée par des épisodes spectaculaires d’immixtion des juges dans les processus politique – de la tentative avortée d’impeachment

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Les usages modernes de la figure de l’exclusion, le conflit apaisé

https://pxhere.com/fr/photo/1556715
Homme assis dans la rue, en 2018. Domaine public

Le 25 février dernier, déposées par la rosée macronienne matinale, la twittosphère découvrait des photos du président de la République, en habits de ville, accroupi aux côtés du Samu Social, bien décidé à partager bienveillance et humanité avec les victimes de l’exclusion. Au-delà de la simple opération de communication, sur le modèle de celles que l’espace politico-médiatique nous délivre quotidiennement, ces clichés révèlent la logique profonde qui porte, aujourd’hui, la figure de l’exclu, victime d’un conflit apaisé, avec beaucoup de sang mais sans armes, avec un lit d’abattus sans aucun responsable.

Le champ politique est un espace où le langage règne en maître. Il est la voix qui porte les idées, organise les pensées, les traduit autant qu’il les modèle. Plus que ce qu’il dit, il nous intéresse pour ce qu’il nous dit de la politique et de l’état actuel du champ des idées. On sait avec Gérard Noiriel et Lucien Febvre que « faire l’histoire des mots, c’est déjà introduire le doute sur les évidences de tous les jours »[1]. Le social est ce qu’il nous semble être. Il est ce que nous en percevons. Et en ce sens, les discours sont parmi les premiers actes de mise

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« Les gilets jaunes sont la version populaire de Nuit Debout » – Entretien avec Paolo Gerbaudo

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Le chercheur Paolo Gerbaudo. En fond, le Parlement grec. © Léo Balg, LVSL

Spécialiste de l’impact d’Internet sur la politique et des mouvements d’occupation de places de 2011, Paolo Gerbaudo est sociologue politique au King’s College de Londres. À l’occasion de la sortie de son troisième livre, The Digital Party, nous avons voulu l’interroger sur la démocratie digitale, le rôle du leader en politique, le Mouvement 5 Etoiles ou encore le mouvement des gilets jaunes. Retranscription par Bérenger Massard.

LVSL – Peut-être devrions nous débuter avec la question suivante : comment sont nés ce que vous appelez les partis digitaux ? Et en quoi sont-ils liés, par exemple, à Occupy ou aux indignés en Espagne, c’est-à-dire aux mouvements qui occupent les places ? Existe-t-il un idéal-type de parti numérique ?

Paolo Gerbaudo – C’est une question très intéressante. En effet, cette nouvelle génération de partis est fortement liée à la génération de mouvements sociaux apparus en 2011, notamment Occupy, Los Indignados, Syntagma en Grèce, qui ont porté de nombreux thèmes similaires à ceux de ces partis : le thème de la démocratie, la critique envers les élites, les demandes de participation citoyenne, la critique du capitalisme financier… Malgré leur puissance, ces mouvements ne parvenaient pas à atteindre leurs objectifs finaux, ce qui a donné lieu à beaucoup de

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Le totalitarisme : de catégorie scientifique à outil de disqualification politique

https://fr.wikipedia.org/wiki/Fichier:Staline-1902.jpg
Staline / Wikimedia commons

On ne compte plus les fois où, lors d’un quelconque débat, un participant accuse son contradicteur d’adhérer à une idéologie totalitaire, afin de le disqualifier et ainsi empêcher ledit débat d’avoir lieu. Cependant, si l’usage politique de la notion est bien assuré, une étude un peu moins superficielle permet de soulever de nombreuses questions sur sa pertinence et sa capacité à rendre compte des phénomènes qu’elle prétend décrire.

Le concept a tellement pénétré le langage politique et médiatique qu’il est régulièrement asséné comme argument massue sur les plateaux des chaînes d’info en continu, ou dans les colonnes de la presse mainstream. Cet usage des plus assurés en matière politique n’est cependant pas sans soulever de nombreuses difficultés d’un point de vue scientifique. Ces difficultés ne sont pas nouvelles et le débat sur la consistance de la notion était déjà vieux de plusieurs décennies quand Hannah Arendt publia Les Origines du totalitarisme en 1951 1. Qui dit débats, dit définitions différentes de la notion 2, ainsi, on distingue des définitions du “totalitarisme de gauche” ou “de droite”. Ces définitions sont à rapprocher de l’orientation politique de leur auteur, ainsi, le terme

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« Le néolibéralisme est imbibé de catégories darwiniennes » – Entretien avec Barbara Stiegler

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Barbara Stiegler © F. Mantovani, Gallimard

Évoluer dans un monde qui change, s’adapter à un environnement qui est en mutation permanente… d’où viennent ces métaphores biologiques qui imprègnent le discours dominant ? Barbara Stiegler, professeure de philosophie à l’université de Bordeaux-Montaigne, tente de répondre à cette énigme dans son dernier livre publié aux éditions Gallimard, « Il faut s’adapter ». Elle s’intéresse aux controverses qui parcouraient la pensée libérale dans les années 1930, à l’époque où l’on débattait de l’héritage de Darwin dans les sciences sociales. Aux origines du néolibéralisme contemporain, on trouve un penseur dont l’influence a été considérable sur le siècle passé : Walter Lippmann. Entretien réalisé par Wonja Ebobisse et Vincent Ortiz, retranscrit par Hélène Pinet.

LVSL – Votre livre est consacré à l’analyse de deux pensées libérales des années 1930 : celle de John Dewey et celle de Walter Lippmann, qui cherchent à refonder le libéralisme sur de nouvelles bases. La pensée de Dewey est inspirée par un évolutionnisme issu de Darwin, celle de Lippmann d’un évolutionnisme qui doit davantage aux darwinistes sociaux et à Herbert Spencer. Pourriez-vous revenir sur les différences entre ces deux interprétations de la théorie de

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Mai 68 : “sous les pavés, l’entreprise” ?

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Le parcours de Daniel Cohn-Bendit serait-il symptomatique de l’héritage de Mai 68 ? Emmanuel Macron serait-il l’héritier direct des “événements de Mai”, ainsi qu’on a récemment pu le suggérer ? Ce mouvement contenait-il en son sein des germes de libéralisme ? C’est une interprétation courante de la contestation que Michel Albert, commissaire au Plan sous le gouvernement Raymond Barre, formulait en ces termes : sous les pavés, il y avait l’entreprise. Cette vision des événements de Mai, qui fait sourire lorsqu’elle est formulée en ces termes, n’est pas dénuée de toute pertinence. Si Mai 68 fut d’abord et avant tout une révolte sociale d’une ampleur inédite dirigée contre les inégalités sociales et les bas salaires, contre le capitalisme, le monde de l’entreprise et la société de consommation, force est de constater que “l’esprit de Mai” a été partiellement récupéré par ce qu’il était censé détruire. Ce que l’héritage de Mai 68 illustre avant tout, c’est finalement la formidable capacité du capitalisme à absorber sa contestation, à marchandiser son opposition, et en dernière instance à se nourrir des armes dirigées contre lui.

Cette interprétation des événements de Mai 68 est défendue aussi bien par des courants libéraux que par

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Auto-entrepreneuriat : les chaînes de l’indépendance

https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Die_schlesischen_Weber_(1846).jpg
“Les tisserands silésiens” (1844), de Carl Wilhelm Hübner, décrit les conditions miséreuses de travail à domicile des tisserands qui finiront par se révolter. ©Wikimédia Commons

Les attaques répétées à l’encontre du salariat à statut s’appuient en partie sur une rhétorique de survalorisation de l’entrepreneuriat, souvent présenté comme une activité accessible à tout le monde et d’une noblesse sans égal. L’auto-entrepreneuriat illustre bien les limites de ce « tous entrepreneurs » et les illusions qu’il véhicule. Cet article replace le statut d’auto-entrepreneur dans son histoire, et montre comment ses promoteurs, Hervé Novelli en tête, n’ont eu de cesse de mettre en avant la logique du « self-help » face à celle de la solidarité, à la faveur d’une lecture très libérale de la crise. 

« Voici, pour l’ouvrier de mérite, un certain moyen d’arriver au résultat proposé, de devenir entrepreneur sans capital, et sans l’inconvénient attaché à une entreprise collective : ce moyen est celui du travail à la tâche ou marchandage, que les nouveaux amis des ouvriers ont aboli ». L’enthousiasme vient d’Adolphe Thiers, dans De la propriété (1848). La nouveauté que l’on prête à la plupart des débats contemporains relève bien souvent de l’illusion ; c’est particulièrement vrai dans le cas de l’auto-entrepreneuriat, qui ressemble par bien des côtés au marchandage du XIXe siècle. En voici le principe : un patron passe une commande auprès d’un ouvrier qui entreprend, pour une somme

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Utopie, dystopie et science-fiction : Quand le futur devient politique.

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Hunger Games, exemple chimiquement pur de l’alliance de la dystopie et de la science fiction. ©BagoGames.

Depuis les années 1980, le constat de la fin des utopies semble revenir inlassablement sur le devant de la scène médiatique et politique, au point d’en faire un lieu commun semblable à la célèbre thèse de la « fin de l’histoire ». Mais, contrairement à cette dernière, aujourd’hui abondamment discutée, le déclin de l’esprit utopique nous apparaît comme une dynamique irréversible.

Le récit de l’émancipation collective laisserait place à l’éclatement des désirs individuels, l’homo politicus s’effacerait au profit de l’homo economicus et la fin des religions de l’histoire sonnerait le retour des religions tout court. A cela s’ajouterait un véritable changement culturel, celui d’un rapport nouveau au temps, comme le note l’historien François Hartog dans Régimes d’historicité, présentisme et expériences du temps (2003). Selon lui, notre époque se caractérise par un présent omniprésent, qu’il appelle « présentisme », et une focalisation sur l’événement du fait des réseaux sociaux, de l’information en continue ou encore de l’obsolescence rapide des technologies, des produits et des comportements. Dans une société où l’immédiateté est la seule dynamique, il devient alors impossible de réfléchir sur les conséquences à long terme de nos actes (énergie atomique, OGM, changement climatique, terrorisme) ainsi que sur notre nouveau rapport au

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