Le Front national ou l’Etat social chauvin

Dans cet article traduit de l’espagnol (revue CTXT), Guillermo Fernández Vázquez revient sur la mue opérée par plusieurs partis d’extrême-droite européens ces dernières années, à travers les métaphores qui structurent leur discours. Les droites nationalistes, au premier rang desquelles le Front National de Marine Le Pen, ont ainsi adopté une rhétorique axée sur la patrie en tant que communauté de protection face aux incertitudes engendrées par la mondialisation néolibérale. Au point de chasser sur les terres des partis de gauche en revendiquant la sauvegarde de l’Etat-Providence et la défense des services publics. 

 

Droites nationalistes, patrie et “Welfare chauvinism”

 « Dans un monde où les peuples désirent être protégés, le patriotisme n’est pas une politique du passé, mais une politique d’avenir », signalait Marine Le Pen dans un meeting tenu en présence des principaux leaders de l’extrême droite européenne dans la ville allemande de Coblence, en janvier dernier. « Nous vivons l’effondrement d’un monde et l’avènement d’un autre : c’est le retour au monde des Etats-Nations que la mondialisation a tenté de faire disparaître » poursuivait ainsi la leader du Front National devant le regard attentif et l’approbation de ses compagnons du même bord politique tels que Frauke Petry (Alternative pour l’Allemagne), Mateo Salvini (Ligue du Nord) et Geert Wilders (Parti de la Liberté).

Au-delà de l’attirail idéologique de l’extrême-droite classique et d’un certain regain de confiance suite à la victoire de Trump et du Brexit, qu’y a-t-il dans ce discours qui attire l’attention ? Que nous disent ces paroles de la stratégie de la droite radicale européenne ? Les liens établis entre patriotisme et protection, entre nation et refuge, entre Etat-Providence et Etat-Nation en sont les éléments les plus marquants. Comme en attestent les mots de Marine Le Pen, la patrie, c’est ce qui protège.

“La droite radicale s’éloigne des vieux modèles de Ronald Reagan, Margaret Thatcher et même du Tea Party nord-américain pour s’insurger contre le démantèlement des politiques sociales et les coupes dans le budget de l’Etat-Providence.”

Dans un monde où la crise a rendu les existences, les droits et les perspectives fragiles, l’idée de protection est une assurance-vie. La perspicacité de la droite radicale européenne consiste à savoir mêler le vocabulaire de la protection avec la terminologie propre au nationalisme identitaire. Elle a progressivement amélioré sa manière de conjuguer ces deux rhétoriques tout en laissant au placard les propositions de type néolibérales. Le résultat de cette synthèse est le Welfare Chauvinism ou « l’Etat social chauviniste » ; c’est-à-dire la revendication d’un Etat qui intervienne dans l’économie et redistribue les richesses parmi les individus nationaux. De cette manière, la droite radicale s’éloigne des vieux modèles de Ronald Reagan, Margaret Thatcher et même du Tea Party nord-américain, pour  s’insurger contre le démantèlement des politiques sociales et les coupes dans le budget dédié à l’Etat-Providence.

Toute l’extrême-droite européenne n’a pas opéré cette transition, mais c’est le cas d’une part significative de celle-ci, notamment en France, en Italie, en Allemagne, aux Pays-Bas et en Scandinavie. Une autre frange de l’extrême-droite est restée fidèle aux postulats de type néonazis tandis qu’une troisième a continué à miser sur un profil néoconservateur. En Espagne, Vox s’inscrit dans cette troisième ligne politique. C’est l’une des raisons pour lesquelles le parti n’a pas décollé électoralement durant les années les plus difficiles de la crise. Il existait pourtant dans notre pays les conditions d’émergence d’un parti suivant le modèle du Welfare Chauvinism, mais Vox n’a pas su interpréter correctement les tenants et les aboutissants de cette possibilité. Le parti a renoncé à mener des incursions dans le champ sémantique de la gauche, il s’est privé de la référence à la « protection ». C’est ce qui l’a condamné à n’être qu’un instrument de pression sur le Parti Populaire autour d’un axe thématique avortement-euthanasie-religion. De ce point de vue, Vox a été davantage un lobby qu’un parti attrape-tout.

Frauke Petry de l’AfD, Marine Le Pen du FN, Matteo Salvini de la Ligue du Nord italienne, Geert Wilders du Parti de la liberté néerlandais, réunis à Coblence le 21 janvier 2017.

En revanche, le Front National de Marine Le Pen a quant à lui pris le tournant du Welfare Chauvinism (du moins jusqu’à maintenant). Et cela jusqu’au point d’être considéré comme un exemple paradigmatique de l’évolution de l’extrême-droite : des « partis de niche », dédiés presque exclusivement au développement discursif de la triade sécurité-identité-immigration, à des formations qui incarnent un discours plus élaboré embrassant de plus en plus de thématiques.

L’objectif de cette droite radicale rénovée est de prendre la tête d’une alternative nationaliste pour le pays. Dans cette optique, elle englobe de nouveaux sujets tout en adoptant sur ces derniers une perspective renouvelée. Et ce bien souvent aux dépends de la gauche, à qui elle dérobe une partie de son discours : tant sur le plan de la dénonciation des injustices que sur une facette plus novatrice, par l’adoption de mesures parrainées par des intellectuels (économistes, historiens, philosophes) appartenant à ce spectre idéologique.

La nouvelle droite nationaliste enrichit son offre politique en se nourrissant de la gauche, à qui elle « vole » ses propositions et sa légitimité. C’est le cas pour des thèmes comme l’écologie, l’industrie, les retraites ou les aides au développement, mais aussi pour d’autres sujets moins fortement politisés tels que la critique de la société de consommation et de l’isolement que provoquent les nouvelles technologies, ou encore les défis posés par la crise du travail. C’est ce que nous appelons la transversalité. Elle consiste à croître aux dépends de la gauche et de la droite, c’est-à-dire à les absorber pour mieux les annuler. Marine Le Pen ou Geert Wilders suivent ainsi une vieille règle métapolitique : si tu veux défaire tes adversaires, ingère une partie de leur programme et de leur dynamique.

“La nouvelle droite nationaliste enrichit son offre politique en se nourrissant de la gauche, à qui elle “vole” ses propositions et sa légitimité (…) Marine Le Pen ou Geert Wilders suivent une vieille règle métapolitique : si tu veux défaire tes adversaires, ingère une partie de leur programme et de leur dynamique.”

Dans cet état d’esprit, la protection est le nouveau leit-motiv de la nouvelle droite radicale et la nation constitue l’échelon pertinent pour garantir cette protection. Elle présente la patrie comme le rempart qui protège de la tempête provoquée par la crise financière. La nation est alors un garde-fou, un pare-feu, un abri, une toiture, un foyer. La patrie représente quant à elle le bien-être, un périmètre de défense, un point d’appui et un radeau en pleine mer. « A celui qui n’a plus rien, la patrie est son seul bien », disait Jean Jaurès, dirigeant historique du Parti Socialiste français. Marine Le Pen ne se prive pas d’utiliser à plusieurs reprises cette citation et d’y ajouter : « les vieux socialistes, les vrais socialistes, avaient raison : la patrie est la seule chose qu’il reste au démuni car c’est le lieu de l’affection, l’espace dans lequel il peut encore se sentir en sécurité et où il lui est permis de se souvenir ».

Cette extrême-droite « protectionniste » dessine la patrie comme un refuge à l’atmosphère bucolique de l’enfance. De fait, elle attribue à la patrie les traits de la relation mère-enfant : une « matrie », pourrait-on dire. Cette patrie dont parle Marine Le Pen fournit reconnaissance et soutien, à l’inverse de la froide impassibilité du marché et de la guerre de tous contre tous, à l’opposé de la désorientation et du cosmopolitisme. Elle apporte un vague sentiment d’espoir : le retour à ce qui a été perdu, à la chaleur humaine, à l’unité. Le retour à un minimum de solidarité. La « matrie » du Welfare Chauvinism dessine un périmètre de sécurité d’où l’on peut respirer un bon coup et prendre de l’élan pour se lancer vers l’accomplissement de nouvelles tâches et de nouveaux exploits collectifs. Le terme « matrie » a ainsi quelque chose d’illusoirement beau, de collectif et, je dirais même plus, de prométhéen.

L’extrême-droite « protectionniste » n’a pas manqué l’occasion de s’emparer politiquement de cette idée de « matrie » au cours des affrontements électoraux qui ont éclaté cette année en Europe. Elle est devenue la pierre angulaire de sa stratégie politique, ce qui d’un côté lui donnait un aspect novateur et adapté aux temps actuels, et qui d’un autre côté la séparait de ses ancêtres politiques des années 80, 90 et 2000. Néanmoins, la question centrale demeurait : comment condenser cette idée politique en images ? Quelle métaphore choisir ?

 

 

Quand le pays devient une maison

Le Front National de Marine Le Pen n’a pas hésité à choisir la maison comme symbole de cette « matrie » reconstruite qui offre à nouveau un abri. Dans l’émission 15 minutes pour convaincre, au cœur de la campagne électorale, David Pujadas demandait à chaque candidat « quel objet installeriez-vous sur votre bureau à l’Elysée si vous étiez élue Président(e) de la République ? ». Marine Le Pen, dans un geste éloquent, a choisi des clés pour symboliser son programme : « elles m’ont été données par un chef d’entreprise de la région de Moselle [région industrielle du nord-ouest du pays qui a particulièrement souffert des effets de la crise économique], et il me semble qu’elles sont très symboliques car mon projet est de rendre aux Français les clés de la maison France ». Une semaine auparavant, lors d’un meeting organisé à Perpignan le 15 avril, la candidate du FN avait résumé son programme électoral à un seul souhait : « que les Français cessent de vivre comme des locataires dans leur propre pays et qu’ils en redeviennent les propriétaires ».

Mentionner les « locataires », à l’époque d’Airbnb, c’est nous rappeler que « récupérer les clés de la maison France » signifie avant tout sortir d’une situation d’injustice. « Ils m’ont enlevé ce qui m’appartenait, je vis aujourd’hui moins bien que je ne vivais auparavant », disent les militants du FN. La métaphore de la maison fait donc allusion au malheur de la dépossession, au sentiment de sortir perdant de la situation, de subir un préjudice. La rhétorique du FN exprime ce sentiment à travers la prolifération dans son discours de verbes évoquant l’humiliation. Apparaissent ainsi en cascade des termes comme dominer, abuser, intimider, agenouiller, soumettre, assujettir, asservir, se rendre ou capituler.

“Récupérer les clés de la maison France signifie aussi retrouver le contrôle de sa propre vie et de son propre environnement : recommencer à sentir que l’on a la maîtrise de quelque chose. Le discours de l’extrême-droite opère ici un bond peu orthodoxe vers le récit de l’émancipation.”

Dans cette rhétorique, la mondialisation est présentée comme responsable de la maltraitance. Elle implique toujours l’idée d’agression, de vol, d’aliénation. Les « mondialistes » sont les assaillants de la « maison France » : des voleurs qui laissent les citoyens à la rue avec seulement ce qu’ils ont sur le dos. Dépourvus et vulnérables. Avec cette étrange sensation mêlant indignation et désespoir que ressent celui que l’on vient de dépouiller. Dans de tels cas, la victime doit s’en remettre à quelqu’un de « plus grand » (la police, par exemple) pour qu’il l’aide à se sortir du pétrin. Ce « big brother » est le Front National qui agit à travers la « mère protectrice », Marine Le Pen. Le second clip de campagne du FN pour les élections présidentielles a été, en ce sens, très explicite : il s’intitulait « J’ai besoin de Marine » et la candidate frontiste y accusait ses adversaires de « vouloir mettre à sac le patrimoine matériel et immatériel des Français ». Face à eux, Marine Le Pen était celle qui venait rétablir l’équilibre de la souveraineté.

Pour cette raison, « récupérer les clés de la maison France », signifie aussi retrouver le contrôle sur sa propre vie et son propre environnement : recommencer à sentir que l’on a la maîtrise de quelque chose et que les décisions de chacun comptent. Le discours de l’extrême-droite opère ici un bond peu orthodoxe vers le récit de l’émancipation. Avec la métaphore des clés de la maison, il adresse au citoyen français un message du type : « il est temps que tu réalises ce qui t’arrive et que tes décisions soient à nouveau prises en compte ». Comme vous pouvez l’imaginer, cette rhétorique ouvre un espace pour parler du pouvoir du peuple, de démocratie et de la nécessité d’établir des mécanismes de participation citoyenne. C’est aussi l’opportunité de valoriser l’échelle micro : les relations de proximité, le petit commerce, les relations de quartier.

« Récupérer les clés de la maison France » c’est, en somme, récupérer les clés d’une vie communautaire idéalisée, révolue mais non moins attractive pour autant. Un espace non transformé par tout ce que l’extrême-droite associe au processus de mondialisation : le chômage de masse, l’immigration, la perte des valeurs et l’insécurité à tous les niveaux. Le Welfare Chauvinism se lit donc comme la protection de la communauté du passé dans ses aspects présents : droits sociaux, durcissement du code pénal pour la poursuite des criminels, emphase sur les aspects identitaires de l’éducation (apprentissage de l’histoire, de la langue et de ladite « culture française ») et sauvegarde du rôle de la France sur la scène internationale.

Par Guillermo Fernández Vázquez, traduit de l’espagnol par Sarah Mallah. 

 

 

Crédit photos : 

http://ctxt.es/es/20170913/Politica/14941/francia-le-pen-frente-nacional-derecha-radical-proteccionismo.htm

http://www.lavoixdunord.fr/106891/article/2017-01-21/pour-marine-le-pen-apres-le-brexit-et-trump-l-europe-va-se-reveiller

http://photo.gala.fr/le-changement-de-look-de-marine-le-pen-22993

 

Politique occidentale : vers la tripartition ?

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© Gymnasium Melle . Licence : Creative Commons Attribution 2.0 Generic license. © mélenchon.fr © Presidencia de la Republica mexicana. Licence : Creative Commons Attribution 2.0 Generic license.

Malgré la très mauvaise image de l’activité politique au sein des populations, c’est bien celle-ci qui s’apprête à se réorganiser en profondeur pour absorber les turbulences actuelles. Si la crise politique occidentale actuelle est porteuse d’un vent « dégagiste », la politique, avec un grand P vit un retour impressionnant de rapidité et de violence. Il y a quelques années encore, la « fin de l’histoire » et la mondialisation heureuse semblait guider l’ordre politique mondial, et de conflits d’idées, voire d’idéologies, il n’y aurait plus. 

Aussi profonde que soit la crise politique, elle n’en est encore qu’à ses débuts et les difficultés à former des gouvernements seront encore présentes aussi longtemps que le décès des formations bipartites traditionnelles ne s’est pas achevé. Toutefois, chaque crise finit par un dénouement et aujourd’hui, 3 grands courants idéologiques, conjuguant chacun le populisme de sa propre façon, sont en train de se former pour prendre la relève.

« Radicalisation » des forces libérales

C’est sans doute le courant politique que l’on attendait le moins, tant les logiques néolibérales régissent déjà notre planète. Si le libéralisme économique règne d’ores-et-déjà presque partout, ce sont souvent des formations politiques de centre-droit ou de « troisième voie » autrefois de gauche qui l’ont mis en place. La nouveauté actuelle réside plus dans l’émergence, ou la réémergence de courants authentiquement libéraux, voire de plus en plus orientés vers le libertarisme.

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Justin Trudeau, premier ministre libéral du Canada. © Joseph Morris. Licence : Attribution-NoDerivs 2.0 Generic (CC BY-ND 2.0)

L’un des grands atouts de ces forces libérales est d’avoir assez peu gouverné ces dernières années, bien que leur programme économique soit largement repris ailleurs dans le spectre politique. Le cas des Liberal-Democrats britanniques, ayant gouverné avec David Cameron de 2010 à 2015 est un bon contre-exemple. Cet argument est loin d’être mineur, à l’heure où les partis et les responsables politiques traditionnels sont plus discrédités et haïs que jamais. La lutte contre la corruption et l’accroissement de la transparence tiennent d’ailleurs une place importante dans les programmes libéraux, notamment dans celui de Ciudadanos en Espagne. La jeunesse et la supposée fraîcheur des leaders est également importante dans l’attrait qu’il suscite. Il suffit de penser à Albert Rivera, 37 ans, Emmanuel Macron, 39 ans ou même aux 45 ans de Justin Trudeau.

L’autre grande force de ces mouvements est d’allier le libéralisme moral ou culturel à l’économique, aidant en quelque sorte à faire passer la pilule. La mobilité des individus, la dépénalisation ou la légalisation des drogues, la bienveillance à l’égard du multiculturalisme, la reconnaissance et la protection des droits des minorités sont ainsi défendues clairement. Ici, le meilleur exemple venant à l’esprit est bien sûr celui de Justin Trudeau, télégénique premier ministre du Canada, ayant promis la légalisation de la marijuana, participant à la Gay Pride, accueillant déjà plus de 40.000 réfugiés syriens et ayant formé un gouvernement paritaire et pluriethnique.

L’influence du « capitalisme californien » y est particulièrement forte, en lieu et place d’un Wall Street trop discrédité. Le vocabulaire et les pratiques de la Silicon Valley sont en effet omniprésents : « l’innovation » fait l’objet d’un culte absolu, les codes de la communication de l’ère digitale sont parfaitement maitrisés (jusqu’aux messageries instantanées durant les meetings de Macron), l’entreprise y est décrite positivement (Google, Apple, Facebook, Tesla ne font-ils par rêver ?) et l’uberisation de tout est associée à un progrès. D’ailleurs, certaines personnalités publiques du monde de l’entreprise high-tech se positionnent de plus en plus en potentiels candidats, tel Mark Zuckerberg.

Parfois affublés du qualificatif « d’extrême-centre », qui ne fait pas l’unanimité en raison de leur nature syncrétique, ces formations ont appris à exploiter le populisme pour leurs intérêts, en rejetant tout amalgame avec les conservateurs et les anciens partis de gauche schizophrènes, en s’opposant systématiquement à la corruption et en jouant sur leur image « neuve ». Ce populisme libéral s’est construit sa propre centralité en opposant clientélisme, immobilisme, arriération et dynamisme, multiculturalisme et un supposé « progressisme ». Cela correspond typiquement aux lignes éditoriales de The Economist, de Les Echos ou de Vox.

En fait, le projet civilisationnel porté par ces nouveaux mouvements n’est ni plus ni moins que l’absolutisation de l’individualisme et de l’utilitarisme. Parfois décrite comme une « société liquide » ou une « société d’image » remplie d’interactions toutes plus superficielles les unes que les autres, la recherche de l’aboutissement de la « concurrence pure et non faussée » ne manquera pas d’achever le remplacement d’une solidarité organique, locale et traditionnelle par une solidarité mécanique mondialisée faite d’écrans, d’applications en tout genre et d’automatisation généralisée.

L’électorat de ces libéraux next-gen est avant tout constitué des gagnants de la mondialisation, bien éduqués, parfois expatriés, métissés et très majoritairement urbains. Ils voient dans l’Union Européenne un organisme qui facilite leurs déplacements, professionnels comme touristiques, et fond les « marchés » et les cultures nationales dans une grande soupe, riche de « flexibilité ». A ceux-là, la violence du modèle économique libéral à l’égard des « autres » n’émeut pas, ou plutôt est invisible, loin de leurs métropoles, de leurs écrans et de leurs pratiques hipster.

La nouvelle droite radicale au plus haut

Le populisme de droite radicale est une réalité de plus en plus incontestable dans de nombreuses démocraties occidentales, mais pas que. Le désenchantement du passage au libéralisme économique et de l’entrée dans l’UE de nombreux pays de l’ancien bloc de l’Est, associé à la discréditation encore fraîche de l’expérience communiste, a nourri une poussée d’extrême-droite que personne n’avait senti venir : PiS en Pologne, la Fidesz en Hongrie et toute une nébuleuse de mouvances nationalistes dans les autres pays.

Le clivage discursif utilisé par la droite radicale est simple : les nationaux, bons petits travailleurs et contribuables, se font rouler dans la farine à la fois par les immigrés, légaux comme illégaux, qui « profitent du système » et apporte l’insécurité, et par les pays étrangers ou institutions supranationales. La subtilité des nouveaux populistes de droite est également de récupérer un certain nombre de critiques de la gauche traditionnelle, à la fois pour susciter les votes des victimes de la mondialisation libérale coorganisée et pour s’offrir un vernis populaire. En sont les reflets la stratégie de Donald Trump, « milliardaire en col bleu », d’accuser la Chine ou le Mexique ou celle de Marine Le Pen, héritière et dirigeant d’un parti mouillé dans de nombreuses affaires, de pointer la responsabilité de l’UE dans tous les problèmes nationaux. Cette stratégie de triangulation s’est révélée d’autant plus efficace que la « gauche » de gouvernement participait ouvertement à la mise en place de politiques néolibérales, permettant un passage à droite toute du vote ouvrier.

En arrivant au pouvoir dans de nombreux états, la droite radicale populiste franchit une nouvelle étape, encore inimaginable il y a quelques années. Pourtant, cet accès aux responsabilités pose problème car elle se retrouve face à ses propres incohérences.

Pour l’instant, l’extrême-droite parvient à contourner ces problèmes en trouvant de nouveaux boucs-émissaires et en usant de la rhétorique d’un complot institutionnel à son égard, ce qui lui permet en outre de conserver une apparence « antisystème » et de revendiquer l’accès à toujours plus de pouvoir. Trump continue par exemple à tenir des meetings alors qu’il est élu, en se faisant passer comme victime des juges, qui empêchent son « Muslim Ban » d’entrer en vigueur, et des médias, « parti de l’opposition », qui tirent à boulets rouges sur tout ce qu’il fait. De manière semblable, les attaques de Vladimir Poutine contre la Cour Européenne des Droits de l’Homme lui permettent à la fois d’alimenter son discours de « victime de l’Occident » et de légitimer la sortie de son pays d’une institution qui s’est déjà montrée nuisible à son égard.

Une gauche populiste en plein essor

Longtemps divisée entre deux courants que Manuel Valls avait un jour qualifié « d’irréconciliables », entre sociaux-démocrates convertis au libéralisme et radicaux ne s’adressant qu’aux marges, la « gauche » semble enfin amorcer un renouveau populiste. Sur les préconisations théoriques de Chantal Mouffe et d’Ernesto Laclau, les dernières années ont conduit à la profusion de nouveaux mouvements. Le cas de Podemos est sans doute le plus éloquent, le jeune parti ayant, jusqu’à récemment en tout cas, construit son discours sur la lutte du peuple contre les forces de l’argent, des multinationales aux politiciens véreux, en passant par l’industrie financière, la Commission Européenne et l’éditocratie médiatique. La « caste » régulièrement évoquée par Jean-Luc Mélenchon et le « top 1% » de Bernie Sanders sont de la même manière les avatars des ennemis du peuple.

Les thématiques environnementales et la volonté d’un renouveau démocratique des institutions trouvent également toute leur place au sein de cette dichotomie, puisque l’immobilisme patent sur ces questions est expliqué par l’influence des lobbys et les intérêts des élites économiques. La lutte des classes, dans sa vision économique théorisée par Marx, se retrouve dès lors enrichie de nouvelles dimensions intrinsèquement liées à la répartition des richesses. Comment imaginer améliorer la situation climatique et environnementale sans une hausse du pouvoir d’achats des ménages ? Comment relancer l’économie sans de vastes plans de protection de l’environnement ? Comment, enfin, changer le système économique sans une refonte d’institutions sclérosées par le clientélisme, l’opportunisme et les conflits d’intérêts ou la récupération du pouvoir transféré aux bureaucrates bruxellois ?

Pour gagner, les populistes de gauche tentent donc à la fois de rejeter les marqueurs trop clivants de la gauche radicale classique et d’intégrer les nouveaux combats clairsemés que sont l’antiracisme, l’écologie, le féminisme ou l’altermondialisme. Cette « coalition des précaires », vise à réunir étudiants surdiplômés condamnés aux stages et aux petits boulots, « zadistes » décroissants, pacifistes, féministes ou minorités ethniques victimes de discrimination autant que syndicalistes, chômeurs, retraités précaires et ouvriers, électeurs de gauche plus traditionnels. Etant donné la réalité des inégalités et la prévalence de la hantise du déclassement, ce peuple potentiel rassemblant bien au-delà des frontières habituelles de la gauche a toutes les chances de pouvoir former une majorité électorale. Le problème réside plutôt dans l’inaudibilité des discours de la nouvelle gauche populiste dans les médias dominants, d’où la nécessité d’une offensive culturelle gramscienne considérable.

 

L’irrémédiable déclin des forces du passé

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Angela Merkel et Sigmar Gabriel, partenaires dans la grande “Koalition” © OTRS. Tobias Koch. Licence : Creative Commons Attribution-Share Alike 3.0 Germany license.

Si le débat sur la pertinence du clivage gauche-droite bat son plein en Europe, c’est bien parce que ces nouvelles formations politiques, viennent brouiller les lignes traditionnelles. Mais c’est aussi en raison de l’ébranlement du bipartisme traditionnel, entre la « gauche » et la « droite », tellement aseptisées au fil du temps que beaucoup les associent dans un même rejet. Les anciens partis « de gauche » se sont fourvoyés dans le néolibéralisme, par exemple à travers la « troisième voie » au Royaume-Uni ou la pratique des grandes coalitions en Allemagne et au Parlement Européen, tandis que le conservatismes chevronnés des partis « de droite » peinent à récolter le soutien des jeunes cadres, entrepreneurs et autres CSP dominantes, qui n’ont que faire de la religion et des traditions tant que le business fonctionne.

En France, la dynamique autour des campagnes de Benoît Hamon et François Fillon a rapidement pris du plomb dans l’aile, et ce malgré la prétendue légitimité qu’étaient censée leur apporter des primaires où c’est avant tout le dégagisme qui s’est exprimé. Le premier a été pris dans de multiples scandales dont les tentacules s’étendent chaque jour; sa guerre contre le « lynchage médiatique » dont il prétend faire l’objet, si elle a convaincu des partisans dont la moyenne d’âge n’invite pas à être confiant pour le futur du parti, a éloigné les sympathisants hésitants. Le second, refusant d’assumer le bilan d’un quinquennat désastreux qu’il n’a que très mollement critiqué, a vu son électorat potentiel être en partie siphonné par Jean-Luc Mélenchon et Emmanuel Macron et peine à remplir les salles.

Le second tour de la présidentielle se déroule finalement sans l’un ni l’autre, répliquant les séismes politiques de la présidentielle autrichienne et des élections espagnoles de Décembre 2015 où le bipartisme traditionnel s’est pris une claque à en faire pâlir Manuel Valls. Les Républicains et le PS semblent de plus en plus devoir choisir entre le schisme, la métamorphose ou la marginalisation. Qu’importe ? Pour beaucoup, la droite et la gauche de gouvernement et ses avatars étrangers ont montré ce dont ils étaient capables et le futur se dessine autour de ces 3 nouveaux courants politiques. Un match qui s’annonce d’une violence considérable.

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Comment le système médiatique a poussé les électeurs à choisir entre la peste et le choléra

Les urnes ont tranché. Ce sera la France en marche contre la France bleu marine. Si l’on excepte les soupçons anecdotiques de fraude qui pèsent ici et là, c’est tout à fait démocratiquement qu’ont été sélectionnés les deux finalistes. Dans un pays où les citoyens passent en moyenne quatre heures par jour devant leur télévision, il n’est cependant pas interdit de s’interroger sur le rôle qu’a joué le système médiatique dans l’issue du scrutin. 


Le cas Macron

Les grands médias se sont plus à dépeindre l’arrivée d’Emmanuel Macron au second tour comme une victoire arrachée de haute lutte. Parti de rien, le mouvement initié par l’ex-ministre serait arrivé en première position le 21 avril à l’issue d’une “incroyable campagne”, soutenu par une population enthousiaste en quête de renouveau, désireuse d’entreprendre sans être entravée par ce maudit Code du Travail et de fonder des “start-up” à n’en plus finir.

Le soutien massif des grands patrons de presse à la campagne de Macron, bien entendu, n’est pour rien dans son succès.

Le fait que Vincent Bolloré, dixième fortune française et actionnaire majoritaire de Canal+, ait apporté un soutien enthousiaste à Emmanuel Macron, n’a eu, bien entendu, aucune incidence sur la victoire de celui-ci. Les 30% de temps d’antenne dont a bénéficié Emmanuel Macron sur Canal+ (dont l’audience dépasse régulièrement le million de téléspectateurs) du 1er mars au 21 avril 2017, n’est, en aucun cas, un élément qui permette d’expliquer le succès de la campagne d’En Marche.

Pas plus que celui de Pierre Bergé l’un des principaux actionnaires du journal Le Monde (entre autres) ou encore celui de Bernard Arnault, première fortune française, onzième mondiale et propriétaire du Parisien et des Echos.

Macron, deuxième candidat le plus pauvre ?

Passons sur le ridicule qu’a pu prendre la surmédiatisation des moindres faits et gestes d’Emmanuel Macron par la grande presse. Celle-ci a moins contribué à sa victoire en faisant sa publicité qu’en passant sous silence certaines affaires qui auraient pu lui coûter cher en terme électoraux. L’estimation de son patrimoine personnel à 35.000€ en 2017, par exemple, après avoir gagné deux millions d’euros à la Banque Rothschild, qu’il a quitté en 2014; ce qui supposerait que Macron a dépensé un Smic par jour pendant trois ans… Une estimation aussi étonnante aurait du susciter, du moins la perplexité, sinon la curiosité de la grande presse; mais questionner l’intégrité du protégé de la onzième fortune mondiale n’est pas de l’ordre de l’envisageable dans les grands quotidiens ou sur les ondes des chaînes privées.

Marine le Pen: le diable de confort

Le rapport du système médiatique au Front National est bien plus ambigu qu’il n’y paraît. En apparence, les choses sont claires : le Front National s’en prend aux “journalistes du système” et les “journalistes du système” s’attaquent violemment au Front National. Cette analyse prend du plomb dans l’aile si on prend en compte le temps d’audience dévolu aux représentants du Front National. Florian Philippot décroche le record d’invitations aux matinales des émissions de radio lors des élections européennes, puis en 2014 et 2015.

Durant la semaine qui a clôturé le mois de février 2017, c’est Marine le Pen qui a bénéficié du temps d’antenne le plus long après Emmanuel Macron.

De quoi relativiser la posture “anti-système” du Front National. En réalité, le Front National est la béquille indispensable du système médiatico-politique, son pôle négatif sans lequel il ne pourrait exister. La surmédiatisation du Front National permet d’assimiler toute proposition contestataire à une idée d’extrême-droite. Pour reprendre la terminologie du secrétaire national du PS Jean-Christophe Cambadélis, l’un des idéologues du consensus néolibéral dominant, le monde politique serait fracturé entre les “progressistes” d’un côté, et les “nationaux-populistes” de l’autre.

La défense de la souveraineté populaire face à la mondialisation capitaliste, la sortie de l’euro ou la critique populiste de la classe dominante seraient ainsi des idées d’extrême-droite.

Sans le moindre esprit critique, le monde médiatique a ainsi avalisé le soit-disant tournant social du Front National (qui date de 2008). Double bénéfice : le Front National devient l’alternative populiste officielle au système néolibéral ; une aubaine pour ses partisans, car le candidat qui est porté au second tour face au Front National est assuré de l’emporter. D’un autre côté, cette opération de communication permet aux éditorialistes d’effectuer un parallèle incessant entre la France Insoumise et le Front National, réunis sous la même étiquette “populiste”.

 

Jean-Luc Mélenchon: le retour de l’homme au couteau entre les dents

Le ton de la presse s’est considérablement durci à l’égard de Jean-Luc Mélenchon lorsqu’il s’est envolé dans les sondages. Le Figaro, qui saluait le “talent”, la “culture” et le “courage” du candidat lorsqu’il stagnait autour de 13% dans les sondages, s’est fendu d’un éditorial en forme de tract des années 30 intitulé “Maximilien Ilitch Mélenchon” (en référence à Maximilien Robespierre et Vladimir Ilich Oulianov, “Lénine”) pour assimiler le candidat de la France Insoumise aux partisans du système soviétique lorsqu’il s’est mis à talonner François Fillon.

La percée de Jean-Luc Mélenchon était clairement inacceptable pour les éditorialistes qui escomptaient un Front National au second tour pour faire gagner son concurrent libéral. À deux semaines du premier tour, Patrick Cohen a déclenché une polémique sur un point du programme de la France Insoumise : l’intégration de la France dans l’ALBA, alliance altermondialiste fondée par Hugo Chavez et Fidel Castro. Cette polémique, qui a duré plusieurs jours, a permis aux éditorialistes de repeindre Jean-Luc Mélenchon en partisan d’une “tyrannie révolutionnaire” et de parasiter sa campagne au moment où elle commençait à prendre son envol. Les mêmes éditorialistes se sont faits beaucoup plus discrets sur les liens, autrement plus compromettants, d’Emmanuel Macron avec les monarchies du Golfe. Celui-ci avait en effet avalisé et soutenu un contrat signé sous la présidence de F.Hollande qui prévoyait la vente de 10 milliards de dollars d’armes à l’Arabie Saoudite. Visiblement, si un régime “tyrannique” n’est pas “révolutionnaire”, s’il ne commet pas le crime de résister à l’hégémonie occidentale et de redistribuer ses richesses en faveur des plus pauvres, il n’a rien de condamnable. 

Assez curieusement, aucun média n’a songé à publier un éditorial intitulé “Bandar al-Macron”…

Le règne du consensus libéral comme seul horizon

L’idéologie qui domine au sein du système médiatique est celle qui s’est imposée comme une évidence dans les sphères dirigeantes depuis la Chute du Mur de Berlin, c’est-à-dire le néolibéralisme. Aux yeux des néolibéraux, le marché est le principe régulateur de la société, et tout ce qui se met en travers de sa domination totale doit être écarté. Les métaphores filées qu’affectionne Emmanuel Macron sur le thème du mouvement (“libérer les énergies”, “mettre fin aux entraves qui  paralysent notre société”, “mettre la France en marche”) sont autant de manières d’exprimer la nécessité de faire sauter les structures qui mettent un frein à l’emprise totale du marché sur la vie des individus et de la société (le Code du Travail, la sécurité sociale…) ; raison pour laquelle cette rhétorique a rencontré un tel écho au sein du système médiatique.

Conséquence de ce principe : la promotion illimitée de la “liberté” de l’individu, au sens où l’entendent les partisans du néolibéralisme, c’est-à-dire la liberté d’entreprendre, de travailler ou de consommer. Le libéralisme, parce qu’il promeut la liberté du marché, promeut aussi celle de ses agents économiques. Comme entrepreneur, l’individu doit être “libre” de fonder son entreprise et de la diriger comme il l’entend. Comme travailleur, il doit être “libre” de travailler sans ces restrictions gênantes que sont les 35 heures ou autres entraves que l’on trouve dans le Code du travail. Comme consommateur enfin, il doit être “libre” de consommer sans frein, à l’abri de toutes formes de contraintes. L’auto-entrepreneur, le travailleur méritant et le consommateur heureux sont ainsi élevés au rang d’idéal anthropologique par l’idéologie dominante. Le but de la vie de l’individu est de fonder une start-up, devenir un travailleur indépendant ou chercher à devenir milliardaire.

On comprend que tout programme qui ne mette pas en avant la liberté illimitée de l’individu soit immédiatement disqualifié au sein de la sphère médiatique. La collectivité, la société, le peuple ou la nation sont des concepts abstraits et artificiels aux yeux des néolibéraux; à leurs yeux, seul l’individu existe. Tout projet collectif sera donc stigmatisé comme “collectiviste” ; la référence au peuple sera qualifiée de “populiste” ; toute analyse qui considère la société comme un tout sera rejetée comme “totalitaire”.

Le rôle de l’individu est de travailler, de produire et de consommer pour son profit personnel ; certainement pas de contribuer à une aventure collective au sein d’une entité qui l’excède comme la société, le peuple ou la nation. La politisation de l’individu est donc aux yeux des néolibéraux la dernière des monstruosités : c’est un défi lancé à sa destinée naturelle, celle qui consiste à devenir un consommateur satisfait et un travailleur docile. On comprend donc que le projet de la France Insoumise par exemple, qui consiste à réécrire la Constitution dans le but d’impliquer quotidiennement les citoyens dans la vie de la cité, ait été si violemment rejeté par la grande presse; il poussait au crime suprême: inciter les individus à quitter leur statut de consommateurs pour devenir citoyens.

La peste ou le choléra ?

Cet individualisme exacerbé prôné par le système médiatique et incarné de manière caricaturale par le mouvement d’Emmanuel Macron a été accueilli d’une manière, sinon hostile, du moins peu enthousiaste par la population. Il contredit de manière flagrante l’idéal républicain en promouvant la lutte de tous contre tous. Deux mouvements présidentiables ont mis en avant leur volonté (réelle ou de façade) de résister à cette casse néolibérale pendant cette élection : le Front National et la France Insoumise. Le temps d’antenne dévolu à chacun (26.000 minutes du 1er février 2017 au 21 avril pour Marine le Pen contre 17.000 pour Jean-Luc Mélenchon) a nettement favorisé le Front National. Une sous-médiatisation qui a coûté cher au candidat de la France Insoumise. Une étude de Marianne a tâché d’établir quel candidat était le plus convaincant, en comparant le nombre de voix obtenues le 21 avril au temps de parole des candidats. C’est Jean-Luc Mélenchon qui, selon ces critères, est le candidat le plus convaincant puisqu’il a obtenu 668 voix par minutes, contre 517 pour Marine le Pen. Cette étude permet aux auteurs de l’article d’écrire qu’à “temps de parole égal, le second tour aurait pu opposer Mélenchon à Macron”.

De gauche à droite: le temps d’antenne des candidats, du 1er février au 21 avril. Le nombre de voix qu’ils ont gagné par minute d’exposition médiatique.

Quel que soit le crédit que l’on accorde à cette étude, un fait semble difficile à contester : le Front National, étant largement plus médiatisé que la France Insoumise, a fini par être considéré comme l’alternative la plus solide au système néolibéral par l’électorat protestataire, même s’il était jugé moins convaincant par les électeurs; c’est donc ce mouvement qui a été porté au second tour et non la France Insoumise. Une issue qui réjouit le éditorialistes de la grande presse : face à un Front National limité par un plafond de verre et qui suscite un réflexe de “front républicain”, leur poulain est sûr de l’emporter. Jusqu’à la prochaine élection ?

 

Crédits :

  • https://www.marianne.net/culture/la-liste-noire-de-lactionnaire-totalitaire-vincent-bollore-canal
  • https://lvsl.fr/macron-le-nanti-systeme
  • https://lvsl.fr/front-national-parti-anti-systeme-propulse-medias
  • https://lvsl.fr/quand-macron-soutient-vente-armes-arabie-saoudite

Mélenchon et le vote Macron : l’heure du chantage

La fin de cette élection présidentielle atteint un niveau d’hystérie médiatico-politique et de propagande de haute voltige. Ce samedi 29 avril, le plateau de On n’est pas couché nous a livré un spectacle particulièrement grotesque : sous les applaudissements imbéciles, Moix a fustigé un Mélenchon soit disant « ni républicain ni démocrate », qualifié de « petit-dictateur en carton-pâte », tandis que la ridicule Burggraf nous confiait que Mélenchon l’avait « profondément déçue » (grand bien lui fasse !). Celle-ci allant même jusqu’à déclarer qu’elle voyait chez lui des relents de totalitarisme, sous prétexte qu’il avait refusé de reconnaître les résultats du premier tour, alors même que tous les bureaux de votes n’avaient pas terminé leur décompte. De la même manière, la cliquaille des intellectuels organiques du libéralisme, parmi lesquels BHL, Enthoven ou Barbier ont enfin pu trouver le moyen d’exister en déversant sur les ondes ou dans les chroniques papier du « monde libre », leur antifascisme événementiel de pleurniche et de pacotille…

C’est que les anti-démocrates ne sont pas ceux que l’on croit. La France prend en ce moment des allures inquiétantes de république bananière. Le service publique a désormais des airs de mafia libérale, tandis que la quasi-totalité du reste de l’appareil médiatique ne se cache même plus d’être aux ordres.

De toute évidence, cette élection fut belle et bien une élection volée : à coup d’orientation de l’opinion, de matraquages médiatiques et de discours calomniateurs, le statu quo libéral a vu se réaliser, dans ce second tour Macron – Le Pen, la meilleure configuration possible pour son protégé. Hypocrisie suprême : la sinistre Burggraf, qui avait déclaré sans sourciller que les grands médias étaient des « contre-pouvoirs», se paye désormais le luxe de donner des leçons de démocratie au seul candidat qui dénonçait la calamiteuse 39ème place de la France dans le classement international sur la liberté de la presse.

En ces temps d’imposture universelle, il convient donc de remettre la vérité « de la tête sur les pieds». Toutes ces belles personnes s’accordaient pour nous décrire un Mélenchon respectable en sa fin de campagne, repeint désormais en lâche, mauvais perdant et traître à la république pour ne pas appeler à voter pour le « rempart » tout-préparé qu’est l’escroquerie Macron.  C’est  vite oublier que dans les dernières semaines, tous les moyens ont été mis en œuvre pour empêcher le candidat de la France Insoumise d’accéder au second tour. L’enquête publiée par Marianne le 30 avril rapporte les conclusions du CSA sur le traitement médiatique des candidats à la veille du premier tour : il relève un temps de parole médiatique largement tronqué pour Mélenchon, près de 2 fois moins que Fillon, bien derrière Hamon, Le Pen et Macron (les deux dernier ayant bénéficié de 5 000 minutes de plus que le porte-parole de la FI). A temps de parole égal, le rapport indique que Marine Le Pen n’aurait peut être même pas accédé au second tour, au profit d’un duel Macron-Mélenchon. Avec une moyenne de 700 voix conquises par minute de temps de parole, il était de loin le plus convaincant, loin devant Le Pen (500). Et cela même alors qu’il subissait la campagne calomnieuse sur l’ALBA où le drapeau anti-russe fut agité à la vue de tous les benêts, offensive durant laquelle le maître de l’Elysée, à la vue de la vague insoumise, alla jusqu’à sortir de son silence pour dénoncer une « campagne qui sent mauvais ».

A la peur de voir s’éloigner la seule conjecture susceptible de porter le poulain de Rothschild, de la Commission européenne et de l’Institut Montaigne à la tête du pays, c’est tout le système qui s’est mis à trembler. Deuxième affront : pour avoir laissé entendre, qu’en agitant le « diable de service » Le Pen, le système utilisait là sa seule chance de se survivre et de faire élire le pantin de la finance, Mélenchon sera calomnié et traîné dans la boue. Comble de la manipulation la plus crasse, au lendemain du soir du premier tour, une tribune dans Libération lui somme d’enlever le triangle rouge de son veston.

En raison de sa défiance, le mauvais élève est sévèrement réprimandé, la servilité lui est exigée. Emmanuel Todd a-t-il pourtant tort lorsqu’il déclare que « voter Macron est un rituel de soumission » ? Soumission la plus totale à un va-t-en guerre instable, un fou à lier réclamant une armée personnelle directement placée sous son contrôle et reliée à son téléphone portable, à un homme de paille, lui qui joua le rôle d’intermédiaire direct entre le grand patronat et le gouvernement hollandien, manipulateur professionnel, docteur Frankenstein du pacte de responsabilité, du Crédit impôt compétitivité emploi, du travail du dimanche, et autre loi El Khomri. C’est que l’enfant chéri Macron ne se refuse rien : ses plus récentes déclarations en faveur d’un libéralisme de plus en plus décomplexé et ses caprices incessants de bébé braillard  qui veut désormais gouverner par ordonnance vont même jusqu’à rendre de plus en plus abrupt un sentier royal qui avait été, pourtant, tout entier aménagé pour lui.

Mais l’issue de sa victoire ne fait aucun doute : l’épouvantail du nationalisme est agité par la finance, car il est son bras armé le plus sûr, celui sur lequel elle pourra toujours s’appuyer et qui ne lui fera jamais défaut.

L’enjeu est donc ailleurs, et le temps est à l’humiliation publique, à la distribution des « baisers de la mort », baisers que François Ruffin n’a pas manqué de recevoir de la part de Joffrin et d’Apathie. Retour au calme et à la contestation « raisonnable ». Fin de partie.

Il est de ces situations qui ne servent à rien d’autre sinon qu’à faire tomber les masques,  à distinguer les vrais et des faux contestataires, à l’image de Michael Moore qui livrait, lors des élections américaines, un plaidoyer optimiste en faveur de Clinton. Or, nous entendons qu’en refusant d’appeler au vote Macron, Mélenchon aurait « déçu » ses électeurs, qui lui tourneraient soi-disant le dos. Un tel plat réchauffé servi au grand banquet des hypocrites ne satisfait visiblement que les grands gagnants de la mondialisation, puisque depuis la fin du premier tour, plus de 5 000 adhésions par jour viennent grossir les rangs de la France Insoumise. Situation qui annonce le divorce de plus en plus consommé entre un peuple à bout de souffle et une élite médiatico-politique qui ne dispose plus de la totalité de la classe moyenne éduquée, et qui s’enfonce de plus en plus dans son délire.

En tournant le dos au bal des puissants et en refusant de plier sa ligne, Mélenchon aura au moins montré qu’embrasser l’insoumission n’était pas qu’une vaine tournure purement rhétorique. Il aura prouvé qu’il aurait été le plus digne d’endosser le rôle de chef d’Etat, avec toute la force mentale qu’elle suppose, et sans laquelle on ne peut résister longtemps à la violence des calomnies.

Tout ici a une saveur de fin de règne, dans ce montage maladroit qui ne fait même plus illusion, et qui ne mettra pas longtemps à s’effondrer comme un château de cartes. Autrefois tout puissant, nous commençons à apercevoir la fin du pouvoir du discours de l’oligarchie.

 

La fin de l’étiquette “gauche”

Montage comparant l’esprit des campagnes de 2012 et de 2017.

Non plus « rassembler la gauche » mais « fédérer le peuple » : tel fut le principal mouvement stratégique de la campagne de Jean-Luc Mélenchon. Comparé au discours hamoniste, attaché à l’étiquette « gauche » comme au premier des talismans, le slogan de la France Insoumise semble avoir porté ses fruits et convaincu un électorat jeune et populaire jusqu’alors inaccessible. Compte tenu du point de départ de 2012 et de la primeur du tournant « populiste », ces résultats sont remarquables. Toutefois, ils n’ont pas suffi pour l’emporter. L’une des raisons de cet échec réside probablement dans l’incapacité de la campagne de Mélenchon à s’être complètement émancipée du qualificatif “gauche”.  Sans abdiquer une seule idée, il est temps, une bonne fois pour toutes, d’abandonner une imagerie et un terme confus et éculé. 

« Vive la République, et que demain vive la gauche ! ». Ainsi Benoit Hamon a-t-il conclu son discours après l’annonce des résultats du premier tour. La mention, onze fois répétée, du mot « gauche » dans cette intervention de quatre minutes est à l’image d’une campagne dont le principal leitmotiv fut de justifier une identité mise à mal par le quinquennat de François Hollande et de rassembler les morceaux déchirés d’une vieille photo de famille, dont d’aucuns crurent que le nom portait encore un sens après maints divorces et enterrements. La grande illusion de Benoit Hamon fut de croire que la « gauche » pouvait être sauvée, que le souvenir de « ceux qui ont lutté pour la gauche dans l’histoire », combiné à un discours innovant en matières écologiques et sociales suffiraient à sauver les meubles et rassembler les troupes. Il s’est trompé. Les résultats, dans leur évidente crudité, sont là pour en témoigner.

Benoit Hamon lors du lancement du M1717 ©Ulysse Guttmann-Faure pour LVSL

Cependant, l’illusion de Benoit Hamon tient moins de l’héroïsme historique des derniers carrés que du retard piteux du Maréchal Grouchy. Car, à vrai dire, une campagne menée à coups d’appels au cœur immaculé d’une certaine gauche de combat et étayée par des propositions innovantes, à même de renouveler l’idéal socialiste par un programme écologiquement rigoureux, n’est pas une première en France. Ce fut déjà la forme et le contenu de la campagne de Mélenchon en 2012, dont les trois mois de gesticulations hamonistes n’ont été que la pâle et retardataire copie.

De la « vraie gauche » au Peuple

« Le drapeau rouge et le rouge du drapeau », tels furent, selon les mots de Mélenchon, les emblèmes de la campagne de 2012. Le poing levé, les paroles de l’Internationale, les hardis faubourgs et « l’usine » des Lilas, le souvenir des barricades et des vieilles gloires révolutionnaires, l’enthousiasme pour une France rouge un temps perdue et enfin retrouvée : telle fut la geste de 2012. Elle réunit quatre millions de voix. Inouï, après 23 ans d’une défaite historique, dont on croyait, depuis 1989, qu’elle avait à jamais enterré l’avenir d’une gauche digne de ce nom, le score de 2012 reflétait toutefois bien plus la réunion d’une vieille famille qu’une véritable capacité à prendre le pouvoir. A l’évidence, les nouvelles idées éco-socialistes du Front de Gauche, qui avaient enfin renouvelé le corps idéologique de la gauche radicale, avaient échoué à convaincre le grand nombre. Seuls 16% des jeunes, 14% des ouvriers et 12% des employés s’y étaient montrés sensibles, contre respectivement 18%, 29% et 21% pour Marine Le Pen.

En ce sens, la campagne de 2012 fut une campagne identitaire. Son objectif historique fut moins de l’emporter aux élections, but qui semblait au demeurant inaccessible, que de démontrer la vivacité d’une gauche de combat, capable de regarder droit dans les yeux le siècle à venir et le siècle passé. De ce point de vue, elle fut une réussite.

Cependant, la réussite indiquait immédiatement une limite : la « vraie gauche » avait gagné des couleurs mais pas de victoire. Les élections qui suivirent devaient le rappeler avec une cruelle insistance. Le mot « gauche », répété avec une véhémence jalouse aux élections municipales et régionales, s’éreintait au fur et à mesure que la cristallisation identitaire de 2012 s’émoussait et que Hollande trahissait.

Vint alors le tournant stratégique que l’on connaît. Les reniements de Tsipras éloignaient le modèle du cartel de parti et la naissance de Podemos inspirait la création d’une organisation plus souple ainsi que la diffusion d’un message à la fois radical et transversal, c’est-à-dire sans étiquette. Ne pas rassembler la gauche mais « fédérer le peuple » : le mot d’ordre fut lancé pour la première fois le 24 aout 2014, lors de l’université d’été du Parti de Gauche.

Cette nouvelle stratégie signait la fin de la démarche identitaire du Front de Gauche. Le temps était venu de parler à tout le monde, au Peuple, et de transformer l’identité minoritaire de 2012, celle de la « vraie gauche enfin rassemblée », au mouvement à vocation majoritaire du « Peuple insoumis », en lutte contre l’oligarchie et ses petits maitres.

Une étiquette inutile

Le pari a en grande partie fonctionné. Le programme radical « L’Avenir en Commun », qui, sur le fond, est resté comparable à celui de 2012, « L’Humain d’abord », a su convaincre bien au-delà des rangs originels du Front de Gauche. Cela peut s’expliquer par la capacité de la France Insoumise à avoir remplacé la tautologie identitaire (« ce programme est vraiment de gauche car nous sommes la vraie gauche ») par une tautologie majoritaire (« ce programme est populaire car nous sommes le peuple »). De la même manière qu’il est absurde de sous-titrer un film joué dans sa langue natale, il n’a pas été nécessaire d’égrener le chapelet de la « gauche » pour que les bons s’y retrouvent. 80% des électeurs du Front de Gauche en 2012 et 24% des électeurs de Hollande se sont reportés sur la candidature de la France Insoumise. Par ailleurs, l’abandon de la posture identitaire a permis à des groupes sociaux pour lesquels la « gauche » inspirait de l’indifférence — sinon du mépris — de trouver une fraîcheur et une ouverture inédites dans le discours de Mélenchon. Ainsi, 30% des jeunes, 24% des ouvriers et 25% des foyers en-dessous de 1250 euros de revenu, soit près du double de 2012, se sont déclarés en état d’insoumission.

Alors que Benoît Hamon chantait la gloire et l’union de la « gauche », la campagne de Mélenchon a réalisé une trouée historique sans précédent pour une force radicale de transformation institutionnelle et sociale en France depuis le score de Jacques Duclos en 1969 (21.2%). Aucun drapeau rouge, aucune Internationale,  aucun poing levé ne fut pourtant fondamental pour la réalisation d’une telle prouesse. En revanche, l’adhésion au tricolore, l’incarnation par Jean-Luc Mélenchon de l’autorité morale de l’Etat et le refus intégral de tout mépris à l’égard de ceux qui ne partageaient pas les codes historiques de la France rouge y contribuèrent de façon essentielle.

Voici donc l’une des grandes leçons de la campagne de 2017 : la revendication du terme « gauche » et de ses oripeaux historico-culturels sont devenus inutiles à la progression d’un programme de transformation sociale.

Une étiquette encombrante

Plus problématique, en revanche, est cette deuxième leçon : non seulement le mot « gauche » est devenu inutile, mais, tout au long de la campagne, il s’est révélé piégeur et encombrant.

Alors que Jean-Luc Mélenchon avait laissé de côté le mot et les symboles associés à la « gauche », ses adversaires politiques, ainsi que les médias dominants, n’ont pas manqué de lui recoller l’étiquette dans le dos sitôt qu’il l’eut arrachée de son front. D’abord présenté comme le candidat de « la gauche de la gauche », puis simplement comme celui de « la gauche », Mélenchon fut pêle-mêle accusé de tous les excès révolutionnaires et des impasses du réformisme. Ses adversaires avaient bien compris que l’objectif du tribun n’était plus d’incarner la gauche mais le Peuple. Des procès en castrisme jusqu’en mitterrandisme, tout fut donc entrepris pour qu’il retournât à la case départ. Il fallait que, comme en 2012, Mélenchon clamât le drapeau rouge et la révolution bolivarienne ; il fallait qu’il reperdît son temps à distinguer Robespierre de Staline et 1981 de 1983 ; il fallait qu’il retombât dans le piège identitaire de la « gauche » et de la « vraie gauche ».

Mélenchon sur fond rouge. Montage réalisé par l’émission C à vous le 10 avril 2017.

Mélenchon tint bon, mais le mal fut fait. Dans la dernière semaine de la campagne, l’effort de transversalité populiste, accompli avec maestria lors des débats télévisés, fut rabougri par l’identification externe, imposée par les médias, du candidat de la France Insoumise à la seule « gauche ». Au final, le piège de l’étiquette « gauche » fut en grande partie responsable de la défaite. 

Arracher l’étiquette 

Pour préparer l’avenir il est désormais nécessaire d’immuniser la stratégie “populiste” à vocation majoritaire, mise au jour par la France Insoumise, contre l’étiquetage médiatique et les retours de la gauche identitaire.  De la même manière que le Front National critique en permanence l’utilisation des termes « extrême-droite » (ou même, simplement, « droite ») à son endroit, bien qu’il conserve un programme fondamentalement xénophobe et anti-lumière, les héritiers de la campagne de Jean-Luc Mélenchon devront désormais arracher les étiquettes « gauche » et « gauche de la gauche » partout où ils les trouveront sans pour autant renoncer à la moindre lettre de leur programme.

Associé aux trahisons récentes du réformisme et à l’image ternie des révolutions du XXème siècle, le mot « gauche » n’a, pour l’heure, plus rien de bon à apporter à ceux-là mêmes qui ont grandi en le chérissant. Tout juste apte à qualifier et à comparer objectivement des propositions programmatiques, le terme doit être abandonné comme référent sentimental et identificateur.

 Vers une identité nouvelle

Cela ne veut pas dire, toutefois, qu’il faut se priver des signes, des symboles et de la sensibilité lyrique apportée par la construction d’une identité politique radicale et progressiste. Bien au contraire, si la France Insoumise et ses héritiers parviennent à arracher l’étiquette « gauche », ils seront en bien meilleure position que le Front National pour construire une hégémonie « nationale-populaire », celle que Gramsci voyait comme préalable nécessaire à toute “guerre de mouvement” victorieuse pour les forces du progrès social.

En effet, Marine Le Pen (qu’elle accède ou non au pouvoir) sera toujours en peine d’unifier un peuple français que son programme cherche précisément à diviser. Contrairement aux idées reçues, la xénophobie contient en germe une propension à la guerre civile qui est incompatible avec une véritable stratégie populiste. La désignation d’un ennemi que chacun, chaque jour, peux rencontrer dans la rue ne conduit pas à la construction d’un peuple mais à sa division en partis et en tribus. A l’inverse, la dénonciation d’un adversaire rare, dont la nocivité est bien réelle, dont les adresses sont connues, mais dont les visages ne font pas partie du quotidien de 99% de la population, semble bien plus propice à la cristallisation des affects communs en un mouvement de contestation majoritaire. Cela implique toutefois de dénoncer l’oligarchie non plus comme l’adversaire des seuls « humanistes de gauche » mais comme l’adversaire combiné du Peuple, de la République, de la Nation et de l’Etat.

Jean-Luc Mélenchon lors du meeting du 18 mars place de la République. ©Benjamin Polge

Ces quatre termes peuvent former le noyau de l’identité nouvelle qui fleurira sur les ruines de la « gauche » telle que nous l’avons connue. Le « Peuple » et la « République » furent déjà au coeur de la campagne de Mélenchon. En revanche, la défense de la « Nation » et l’aptitude à diriger « l’Etat » méritent encore d’être mieux revendiqués. Il appartiendra à la France Insoumise d’approfondir l’effort d’incarnation morale, souveraine et régalienne associée à l’exercice du pouvoir. Contre un Front National empêtré dans une définition étriquée du Peuple, et contre un Emmanuel Macron qui ne saurait incarner un Etat qu’il s’apprête à détricoter, il faudra donc ajouter à la tautologie majoritaire de la campagne de 2017 une tautologie nationale (« ce programme est français car nous sommes la France ») et une proposition souveraine (« ce programme est applicable car nous sommes l’Etat »).

Rien ne sert de réveiller les fusillés du Père-Lachaise pour remettre leurs idées au goût du jour. Ce qui compte désormais, dès les législatives, c’est que les continuateurs de la Commune et des « jours heureux » cessent de rappeler le nom de leurs pères et s’attèlent à occuper le centre de gravité du pays — à mi-chemin entre la Bastille et la République, le Panthéon et les Invalides, l’Assemblée nationale et la Concorde.

 

SOURCES :

http://lepeuplebreton.bzh/2015/11/20/n%CA%BCy-a-t-il-aucune-reponse-de-gauche-a-la-lutte-contre-le-terrorisme/
http://www.lejdd.fr/Politique/Qu-est-ce-qui-a-change-entre-le-Melenchon-de-2012-et-celui-de-2017-859433
https://www.youtube.com/watch?v=ncmlXhKlJzc [impression d’écran]
http://img.20mn.fr/0hsVS33DSVOBntlBIeu_8w/2048×1536-fit_benoit-hamon-vainqueur-primaire-organisee-ps-alliees-29-janvier-2017- paris.jpg

Et la culture dans tout ça ?

Lien
Le site Richelieu de la Bibliothèque nationale de France ©Poulpy

Tous les candidats à la présidentielle 2017, sans exception, mettent la culture au centre de leurs discours, mais pas au centre de leurs priorités. Si La France insoumise est le seul mouvement politique à avoir sorti tout un livret sur la seule question culturelle (Les Arts insoumis), tous les autres outrepassent cette thématique qui, si certains l’oublient, est aussi un secteur économique important qui génère plusieurs milliards d’euros tous les ans avec des retombées économiques directes non négligeables.

La culture comme secteur économique

Avant de comparer les programmes et propositions des différents candidats, rappelons que la culture est un secteur économique énorme. Si la France est le pays le plus touristique du monde, ce n’est pas seulement pour son vin rouge mais aussi pour le musée du Louvre, le festival d’Avignon, pour se tenir devant la cathédrale Notre-Dame-de-Fourvière ou la tombe de Georges Brassens à Sète.

En termes de chiffres, le secteur de la culture concentre 3% des emplois, à savoir 700 000 salariés et non salariés. C’est une augmentation de 50% sur vingt ans. Actuellement à 0,65% du PIB, le budget de la culture, quant à lui, n’a pas vraiment augmenté. Si on rapporte le budget de la culture aux personnels qu’elle emploie, il baisse de facto. En 2015, le poids économique direct de la culture — c’est-à-dire la valeur ajoutée de l’ensemble des branches culturelles — était de 43 milliards d’euros. La croissance des branches culturelles, depuis 2008, est en baisse. Seules certaines, comme l’audiovisuel et le patrimoine, augmentent faiblement – croissance qu’il nous faut garder à l’esprit.

En effet, si l’on avait une seule approche économique et de profit sur la culture, nous comprendrions bien vite qu’il y a intérêt à augmenter son budget. Presque tous les candidats sont d’accords pour, au moins, ne pas baisser ce budget. Quelques 180 artistes déploraient, dans un appel publié dans le Huffington Post de février, un « silence pesant sur la culture ». La grande oubliée des débats des primaires et à cinq et onze candidats, la culture, bien qu’elle apparaisse dans tous les programmes, fait figure d’ornements, là où elle devrait être un panneau de direction pour notre pays.

 

Les propositions

Nous faisons le choix d’évincer quelques candidats qui n’ont pas de réelles propositions concernant la culture (Nathalie Arthaud, François Asselineau, Jacques Cheminade, et Philippe Poutou).

Nicolas Dupont-Aignan propose la gratuité des musées le dimanche pour les Français et les résidents et rehausser le budget de la culture à 1% du PIB. Maigre effort. Abrogation de la loi Hadopi, bonne idée mais partagée par tous les candidats. Sinon, il souhaite investir 400 millions d’euros mais seulement dans le patrimoine. Si l’on comprend bien, NDA souhaite investir seulement où cela rapporte plutôt que d’essayer d’équilibrer les branches entre elles.

Quant à François Fillon, déjà responsable d’un quinquennat culturel désastreux sous l’ère Sarkozy, et en totale rupture avec les Grands Travaux culturels du passé, il n’est égal qu’à lui-même. Il souhaite « réduire la fracture culturelle, soutenir la création française et faire de nos atouts culturels un vecteur de développement et de rayonnement ». C’est un peu flou, on ne comprend pas. Concrètement, il souhaite développer ce qu’il appelle la « conscience d’appartenance à la civilisation européenne » ce qu’on peut rapprocher de sa  réécriture du « grand récit national ». Dangereux. En feuilletant son programme, on tombe sur quelques mentions du statut des intermittents qu’il ne porte pas vraiment dans son cœur. De fait, il souhaite lutter contre leurs soit-disants « abus » et exclure une « forme d’emploi permanent ». Quand on sait que les intermittents du spectacle sont dans la classe des travailleurs pauvres et les plus précaires de France, on ne peut que railler ces propositions. Le candidat anti-système, pour le coup, est à contre-courant de ce que tout le monde propose concernant la Loi Hadopi. Tous s’accordent pour l’abroger, M. Fillon souhaite la renforcer. Ses propositions parlent d’elles-mêmes.

Le ministère de la Culture et de la Communication

Concernant le Parti Socialiste et Benoît Hamon, derrière un slogan « La culture partout, par tous, pour tous » et appuyés par la réalisatrice Valérie Donzelli qui a réalisé le clip de campagne, leur projet ne comporte absolument aucune nouveauté, aucune proposition concrète, aucune idée. Benoît Hamon pense sans doute qu’allouer 4 milliards d’euros supplémentaires à la culture le fera passer pour le nouveau Malraux. C’est en réalité dans la droite lignée du quinquennat culturel de Hollande, sans étincelle, sans inspiration, mais un budget qui augmente.

Étonnamment, Jean Lassalle est le seul “petit candidat“ avec des idées. Bien qu’elles aient peu de chances d’être appliquées, ses propositions concernant la culture valent le détour pour leur singularité. Il souhaite créer, sur le modèle de la Fête de la Musique, les Fêtes de la Philosophie et des Savoirs, du Sport et de l’Engagement. Même si le français serait la langue de l’administration, il souhaite protéger les langues régionales ; et rattacher la francophonie au ministère de la Culture. D’autre part, il voit d’un bon œil la création d’un circuit de salles pour décentraliser les œuvres basées à Paris vers la province. Plus cocasse, il souhaite enseigner les arts martiaux dès l’école primaire à tous les enfants.

De nombreux artistes s’engagent depuis des décennies pour combattre l’idéologie du Front National. Marine Le Pen n’a pas de programme culturel, à part celui de rendre les Français trop fiers de leur pays dans une logique de repli national, que l’on connaissait déjà chez le père Le Pen. Elle souhaite une protection nationaliste de la culture et promouvoir le « roman national ». Il y a quelques temps, elle remettait en cause la culpabilité de l’État français dans la rafle du Vel d’Hiv’. Un « roman national » négationniste, ce ne serait justement qu’un « mauvais roman » et non pas l’Histoire de France. Le FN, en voulant créer une seule culture française, se retrouve à la nier.

En Marche ! et Emmanuel Macron sont fidèles à eux-mêmes et voient la culture comme un bien marchand. Pro-Europe, ils souhaitent la création d’un « Netflix européen » de libre-circulation des artistes et des projets culturels. Le nom du projet annonce l’arnaque. Au lieu de protéger les travailleurs de la culture qui subissent déjà la concurrence européenne sur les salaires et l’austérité des politiques étatiques, M. Macron veut l’amplifier en les intégrant dans un réseau “Netflix“ pour les précariser d’autant plus. D’ailleurs, que dit M. Macron des intermittents ? Il souhaite une « adaptation de leur statut », traduire : flexibilisation. Comme s’ils n’étaient pas déjà assez assujettis aux conjonctures économiques ! Ses amis mécènes ont d’ailleurs dû lui souffler à l’oreille qu’il serait bon qu’ils soient exemptés de l’ISF — impôt de solidarité sur la fortune — car, après tout, ils sont investis d’une mission culturelle, eux aussi, de diffusion de la culture. Sauf que lorsqu’on voit les fondations privées telles que Pinault ou LVMH braquer les trésors culturels du monde entier — comme ceux de la Syrie en guerre — pour les transformer en marchandises, on évite de leur faire pareil cadeau et on leur demande plutôt de payer des impôts. Tout simplement. D’autre part, M. Macron souhaite maintenir le budget tel qu’il est, alors qu’il scande dans ses meetings « Hors d’elle [la culture] il n’est pas de véritable citoyenneté ».

Le leader de la France insoumise, Jean-Luc Mélenchon, a consacré avec son équipe de campagne un livret de 28 pages, Les arts insoumis, la culture en commun, sur les propositions culturelles. De tous les candidats, il est celui qui consacre le plus de propositions intéressantes et nécessaires sur les politiques culturelles. Il souhaite un retour progressif de l’État pour remplacer le privé afin d’accélérer la démocratisation culturelle. Connaissant les conditions de vie des intermittents du spectacle, il souhaite mettre fin à cette précarisation et supprimer les niches fiscales des mécènes et leur faire payer l’ISF. Il propose également de rehausser le budget à 1% du PIB — et non pas du budget de l’État. L’ancien professeur de français souhaiterait aussi la gratuité des musées le dimanche, un investissement de 100 millions d’euros dans l’éducation artistique et culturelle de la maternelle jusqu’à l’université. Il souhaite également s’appuyer sur les conservatoires qu’il juge cruciaux dans la formation de l’excellence artistique française de demain. Dans les nouveautés, sur le modèle d’Arte, la chaine franco-allemande, il imagine une chaine méditerranéenne semblable pour accroitre la coopération culturelle entre les pays européens du Sud. L’homme à l’hologramme investit également le numérique dans lequel il voit un atout important pour démocratiser la culture. Entre autres, mettre en place une cotisation universelle sur un abonnement internet pour accéder à une médiathèque publique de téléchargements non-marchands et rendre la culture accessible à tous. Cela permettrait aussi de mieux rémunérer les droits d’auteurs et de protéger ces derniers.

Croire à la culture, c’est croire à un futur commun

Avant d’être sauvagement torturé et assassiné par Klaus Barbie, Jean Moulin prévoyait une grande politique culturelle d’après-guerre, baptisée « Les jours heureux ». Il avait l’ambition d’une décentralisation culturelle, d’un maillage de structure et de lieux en région, et d’un plus grand accès à tous à la chose culturelle. La guerre finit. Arriva de Gaulle et Malraux qui fondèrent les Affaires culturelles. Puis Pompidou avec le centre éponyme. Giscard d’Estaing avec le musée d’Orsay et l’Institut du Monde Arabe. Puis Mitterrand et son acolyte Jack Lang qui firent le grand Louvre, l’opéra Bastille, la grande Arche et la Bibliothèque nationale de France. Déjà sous les deux quinquennats Chirac, on observa une baisse en régime avec le seul Quai Branly. Sous  Sarkozy et Hollande, rien… Une perte d’idées, de directions, une perte d’ambition.

André Malraux, premier ministre attaché aux Affaires culturelles

La chose culturelle est bien plus qu’une marchandise dans laquelle il faut investir pour espérer des retombées économiques directes. La culture est un bien commun de l’humanité, elle est ce qui nous différencie de l’animal et ce qui nous empêche de faire la guerre — contrairement à la conception lepéniste. Justement, André Malraux disait : « La culture ne s’hérite pas, elle se conquiert ». Puis d’ajouter, au Sénat en 1959 : « Il appartient à l’université de faire connaître Racine, mais il appartient seulement à ceux qui jouent ses pièces de les faire aimer. Notre travail, c’est de faire aimer les génies de l’humanité, et notamment ceux de la France, ce n’est pas de les faire connaître. La connaissance est à l’université ; l’amour, peut-être, est à nous. »


Sources : 

Images : 

©Poulpy

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Marine Le Pen et les “oubliés”

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Tour d’horizon de la dédiabolisation. Après s’être intéressé à sa rhétorique de l’ordre républicain, Guillermo Fernández Vázquez* revient sur un nouvel élément clé de la stratégie de Marine Le Pen : la France des « oubliés », ou comment le Front National réussit par son discours à capter l’indignation et le rejet des élites. Issu de la revue CTXT, traduit de l’espagnol par Laura Chazel, Vincent Dain et Juliette Maccotta.

Lorsque l’on observe aujourd’hui le paysage politique français, on est d’abord frappé par l’impression que tout est chamboulé, décousu, disposé d’une manière étrange et inédite. Pour quelqu’un qui aurait hiberné durant le quinquennat de François Hollande, tout paraîtrait méconnaissable, et ce pour plusieurs raisons.

Premier motif de confusion : il se peut que ni Benoît Hamon, candidat du Parti socialiste, ni François Fillon, candidat des Républicains, n’accède au second tour de l’élection présidentielle qui se tiendra en mai prochain. Un deuxième tour sans socialistes ni conservateurs constitue une véritable anomalie dans le système politique français. Ne perdez pas de temps à chercher des situations similaires dans l’histoire de la Vème République, vous n’en trouverez pas.

Second motif de confusion : les candidats ayant le plus de chance de remporter la présidentielle se présentent eux-mêmes comme des figures opposées à l’establishment politique. Chacun met en avant sa position contestataire. L’un, Emmanuel Macron, en insistant sur son opposition aux bureaucraties partisanes ; l’autre, Marine Le Pen, en s’exprimant « au nom du peuple », déstabilisant et neutralisant ainsi les élites. Dans les deux cas, la stratégie repose sur l’avantage symbolique que leur offre leur position d’outsider. Le vainqueur est celui qui est en dehors ; ou plutôt celui qui s’avère le plus crédible lorsqu’il explique 1) que précisément, parce qu’il vient de l’extérieur, il est davantage apte à modifier ce qui est à l’intérieur, 2) qu’il a la capacité, la connaissance et l’expertise pour mettre en œuvre ce changement.

Troisième motif de confusion : le vote FN n’est plus un vote secret et semi-clandestin ; il n’est plus une source de culpabilisation ni de stigmatisation. D’abord, parce qu’il est de plus en plus puissant quantitativement, ensuite, parce que c’est un vote qui s’est transformé qualitativement : il n’est plus un vote contre la communauté politique et ses consensus fondamentaux, mais un vote qui dit vouloir défendre becs et ongles cette communauté (la République), ses valeurs et sa culture. Un vote qui est à la fois communautaire et républicain, un signe de l’ambiguïté de l’offre politique du FN, mais également de la force de sa capacité de réinterprétation. En conséquence, il n’est aujourd’hui pas rare de rencontrer des personnes qui revendiquent ouvertement et fièrement être prêts à voter pour Marine Le Pen.

La clé : les oubliés

Dans ce contexte où dominent la confusion et la sensation de vivre un moment extraordinaire dans lequel personne ne sait exactement ce qu’il peut se passer, une question plane : comment en sommes-nous arrivés là ? Comment Marine Le Pen s’est-elle retrouvée en position de gagner l’élection présidentielle ?

Dans un article récent, Iván Redondo, suggère, à juste titre, que la clé de son succès se trouve dans « la France des oubliés » ; autrement dit, dans la majorité des gens qui se sentent abandonnés par les élites du pays. Cette catégorie (« les oubliés ») a été inventée par l’équipe de communication de Marine Le Pen. Son succès fut tel que même les acteurs politiques les plus réticents à l’employer au départ sont aujourd’hui obligés de s’y référer. Cette catégorie a exprimé de manière claire le mécontentement diffus qui traversait la société française. Elle a su donner forme à cette indignation tout en la projetant dans le futur à travers un message clair: « nous existons et nous sommes ceux qui veulent revenir à une normalité qui a disparu ». Il n’est donc pas étonnant que les verbes les plus importants de cette campagne, récupérer et restaurer, commencent par le préfixe « re ».

Qui sont les oubliés ?

La catégorie des oubliés s’adresse intentionnellement à tous les citoyens qui se sont sentis négligés, abandonnés ou, du moins, peu considérés. Le succès de cette catégorie s’explique essentiellement par sa capacité à interpeller le plus grand nombre. Elle en appelle à ceux qui sont fatigués d’avoir été injustement ignorés, oubliés, remplacés ; fatigués de ce sentiment d’invisibilité aux regards des élites et de cette impression que l’unique message que ceux d’en haut avaient pour eux était le suivant : « débrouillez-vous ». Ce sentiment d’abandon pouvait potentiellement toucher tous les Français, ce qui a permis au FN d’élargir considérablement son auditoire, de transversaliser ses interpellations. Aujourd’hui, la formation lepéniste recueille 35% des intentions de vote chez les agriculteurs, 44% chez les ouvriers, 29% chez les chômeurs et les professions indépendantes, 15% chez les cadres supérieurs, 21% chez les professions intermédiaires, 35% chez les employés et 21% chez les retraités. Ces données témoignent de la diversité de ses soutiens.

Certains groupes sociaux qui composent le nouvel électorat frontiste sont particulièrement intéressants à observer pour comprendre cette hétérogénéité. Les jeunes, par exemple, constituent l’une des catégories de la population les plus représentatives de ce nouveau lepénisme. Selon le dernier sondage de l’Institut Elabe, Marine Le Pen serait la candidate recueillant le plus de suffrages chez les jeunes entre 18 et 35 ans, devant Emmanuel Macron et bien au-dessus de Jean-Luc Mélenchon et de Benoît Hamon. La leader d’extrême droite obtiendrait 33% des voix dans cette tranche d’âge contre 24% pour Macron et 13% pour Jean-Luc Mélenchon. Ces données confirment la tendance de ces derniers mois qui indique qu’après l’abstention, le Front National est le premier parti chez les jeunes. Il s’agit là d’un point d’inflexion important au regard du profil éminemment senior qui caractérisait l’électorat du FN de Jean-Marie Le Pen.

Compte tenu de ces changements, il est intéressant de s’arrêter sur l’un des nouveaux profils de l’électorat de l’extrême droite, mis en évidence par Nonna Mayer, spécialiste du FN. Ce nouveau profil est caractérisé par le fait d’être : une femme, jeune et précarisée (une caissière de supermarché étant l’exemple typique). Le précariat, nettement féminisé, n’est donc plus hostile au FN ; un parti qui avait pourtant souffert pendant de longues années de son incapacité à capter l’électorat féminin. Le radical right gender gap (qu’on peut traduire par fossé entre les genres à l’extrême droite) mis en avant par Terri Givens ne s’applique plus à un parti qui, avec Marine Le Pen, a abandonné les relents de « vengeance antiféministe » qui teintaient ses discours d’antan et parle désormais « au nom des femmes », contre ceux qui menacent leur liberté et les droits qu’elles ont acquis.

Les fonctionnaires, auparavant réticents à voter pour le FN, sont aussi un important vivier d’électeurs pour l’extrême droite aujourd’hui. Une vaste enquête du CEVIPOF signale que Marine Le Pen est en tête des intentions de vote au premier tour parmi eux. Il est particulièrement intéressant de constater que la candidate frontiste n’est pas majoritaire parmi les fonctionnaires de catégorie A, alors qu’elle l’est chez ceux de la catégorie B, et a fortiori parmi les fonctionnaires de catégorie C, loin devant ses adversaires. À cet égard, le FN s’est efforcé d’adopter dans ses discours des positions beaucoup plus étatistes, soulignant les valeurs et l’importance de la fonction publique pour garantir la cohésion territoriale, assurer l’égalité effective dans l’accès aux services publics pour les citoyens nationaux et freiner la désertification rurale. À cela vient s’ajouter une certaine mystification de l’intérêt général : « nous avons réussi à retrouver le sens du service public et du travail au service de la communauté et à retrouver ainsi une certaine idée de transcendance », déclarait Florian Philippot en décembre dernier.

Les homosexuels ne sont plus réticents, eux non plus, à voter pour la candidate d’extrême droite, depuis que celle-ci a déplacé son discours sur le terrain de la lutte pour la liberté et contre le « totalitarisme islamiste », dont la devise, selon la formation frontiste, consiste à affirmer que « tout est religion ». En récupérant des éléments aux discours de la lutte contre les discriminations, Marine le Pen multiplie les appels à la liberté face à un ennemi qu’elle qualifie de « barbare » et de « pré-moderne ». Selon la leader d’extrême droite, défendre aujourd’hui l’égalité de tous les Français et Françaises, c’est admettre que « dans certains quartiers, il ne fait pas bon être femme, ni homosexuel, ni juif ». Une enquête du CEVIPOF publiée en 2016 a surpris l’opinion publique en indiquant que 33% des couples homosexuels avaient voté pour le FN au premier tour des élections régionales, contre 28% pour le reste de la population.

La dispute pour de nouveaux « lieux d’énonciation »

Dans ces circonstances, il convient de se demander pourquoi le reste des acteurs politiques n’est pas parvenu à dominer l’agenda politique, ni à fixer les termes du débat, ni à s’adresser à l’ensemble des citoyens. On peut également s’interroger sur la capacité d’Emmanuel Macron, en tant que candidat outsider, à convaincre l’ensemble hétérogène des « oubliés » qu’il est le plus à même de répondre à leurs attentes en « renouant avec la normalité », dans le monde du travail, de la sécurité, des institutions.

Ce nouveau paysage politique, qui débouchera probablement sur un second tour inédit sans candidats conservateurs ni socialistes, nous montre qu’innover pour construire de nouvelles identités partisanes permet de modifier la structure du débat politique et de faire naître des scénarios dans lesquels les formations traditionnelles se voient obligées de naviguer à contre-courant. Face à une droite repliée sur elle-même et une gauche divisée, Emmanuel Macron et Marine Le Pen, en dépit de toutes leurs différences, partagent un même éclectisme discursif et une même volonté d’adopter de nouvelles postures par le discours, de conquérir de nouveaux « lieux d’énonciation », ce qui permet à leurs voix d’être écoutées, reconnaissables et considérées au-delà des étiquettes et des appartenances déjà existantes. Ils sont, de fait, plus écoutés et de manière moins conditionnée. Ils parviennent ainsi à entrer directement en connexion avec le vaste ensemble des espérances et des insatisfactions, en offrant des interprétations, en leur donnant du sens et, ainsi, en les politisant.

Il ne serait donc pas étonnant de voir Macron et Le Pen s’affronter, au cours des prochaines semaines, pour chacun tenter de se présenter comme le véritable candidat apportant changement, renouveau et protection. Une grande partie de leur succès ou de leur échec en dépend ; et à l’inverse, une bonne partie des « plafonds de verre » auxquels sont confrontés les autres partis s’explique par le fait qu’ils continuent, au contraire, de parler, comme toujours, depuis la même position.

Traduction : Laura Chazel, Vincent Dain, Juliette Maccotta.

* Guillermo Fernández Vázquez, diplômé en philosophie et en science politique de l’Université Complutense de Madrid, a travaillé et collaboré, entre novembre 2015 et septembre 2016, pour Podemos. D’abord, dans le cadre de la campagne électorale pour les élections législatives de décembre 2015, puis comme assistant parlementaire. Il réalise en ce moment sa thèse de doctorat sur la construction des identités politiques à travers le discours chez Podemos et le Front National (FN) de Marine Le Pen et se concentre sur les mythes, les métaphores, les sujets de prédilection et les figures rhétoriques qu’ils utilisent. À ce titre, il a collaboré avec l’hebdomadaire espagnol CTXT en écrivant sur le discours du FN et ses tentatives de constitution d’une nouvelle identité politique. Son analyse discursive – presque « podemiste » pourrait-on dire – de l’ascension du FN nous montre comment la stratégie de dédiabolisation opérée par Marine Le Pen s’est nourrie du sens commun républicain et lui a permis de combattre les étiquettes négatives qui pèsent sur son identité. Nous avons pensé qu’il serait intéressant de diffuser un tel article pour voir comment un Espagnol, spécialiste du FN, comprend les succès de ce dernier. Le point de vue de Guillermo Fernández Vázquez est particulièrement intéressant du fait qu’il applique à son analyse la vision que Podemos tient de la politique comme lutte pour l’hégémonie et pour la conquête du sens et des signifiants.

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Front National : le parti anti-système propulsé par les médias

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Un récent rapport du CSA indique que Marine le Pen a été la seconde personnalité la plus médiatisée après Emmanuel Macron du 20 au 26 février. Cette information n’a pas manqué de surprendre : les médias sont l’une des cibles favorites du Front National. Les journalistes, de leur côté, ne mâchent pas leurs mots sur le Front National et multiplient reportages et analyses extrêmement critiques à son égard. Les relations entre le Front National et les médias seraient-elles plus complexes que ce qu’il n’y paraît ?

Marine le Pen et Florian Philippot : tapis rouge dans dans les médias pour critiquer les médias

Durant les élections présidentielles de 2012, le Front National a été le plus médiatisé de tous les partis politiques après le Parti Socialiste et l’UMP. Selon le rapport annuel du CSA, le Front National a occupé en moyenne 15,6% du temps d’audience des émissions politiques de TF1, Canal+, M6, Direct8 et TMC. C’est moins que le temps d’antenne dont ont bénéficié le Parti Socialiste et l’UMP. Mais c’est beaucoup plus, par exemple, que le temps qui a été accordé à Jean-Luc Mélenchon, alors candidat du Front de Gauche, qui n’a totalisé que 7,4% du temps d’audience lors de ces mêmes émissions politiques.

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Dans quelle mesure cette forte médiatisation du Front National explique-t-elle son très haut score (17,8%) au premier tour des élections présidentielles de 2012 ?

Les élections européennes surviennent deux ans plus tard. Durant la campagne politique, c’est Florian Philippot qui détient le record d’invitation aux matinales des émissions de radio.  Là encore, le Front National réalise un très haut score. Encore une fois, il est permis de se demander dans quelle mesure la presse y a contribué.

Cette sur-médiatisation ne cesse pas après les élections européennes. Florian Philippot continue à décrocher le record de la personnalité la plus invitée dans les matinales durant l’année 2014 puis 2015.

En cette fin de mois de février 2017, Marine le Pen a été la seconde personnalité la plus médiatisée, en terme de temps d’antenne, après Emmanuel Macron.

temps de parole
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L’oeuf ou la poule ? Le faux débat

Le Front National est-il médiatisé parce qu’il est un parti politique important, ou devient-il un parti politique important parce qu’il est médiatisé ?

En réalité, cette question n’a pas de sens car la réponse est à peu près invérifiable. En revanche, il est permis de faire une remarque : l’image d’un parti marginalisé, « boycotté » ou « censuré » par les médias que tente de se donner le Front National est complètement mensongère. La médiatisation du parti de Marine le Pen est au contraire très complaisante si on se penche sur le temps d’audience qui lui est dévolu. Curieux paradoxe ? Les éditorialistes, malgré leur opposition affichée au Front National, ont puissamment contribué à sa progression en invitant régulièrement ses représentants. Pourquoi une telle audience médiatique pour le Front National ?

Logique d’audimat ?

Le Front National se verrait-il accorder autant de temps d’antenne parce que la moindre de ses provocations fait le « buzz » ? Il est vrai que le parti de Marine le Pen est un sujet vendeur ; le moindre article qui lui est consacré est assuré de connaître un succès éditorial certain. Comme l’admet Caroline Laurent-Simon, journaliste à l’AFP, Marine le Pen se vend « comme un pur slogan publicitaire ». Néanmoins, la logique d’audimat n’explique probablement pas tout.

L’épouvantail Front National : la diabolisation des idées contestataires

Il faut dire que le Front National tombe à pic pour les éditorialistes. Le parti de Marine le Pen mêle des revendications populaires (résistance à la construction européenne, à la mondialisation, à la classe politique) à des provocations grossières (comparaison entre les prières de rue des musulmans et l’Occupation nazie). En cela, il diabolise un certain nombre d’idées contestataires. Ainsi, la sortie de l’euro est aujourd’hui considérée par la classe médiatique comme une idée d’extrême-droite car prônée par le Front National.

Extrême droite = sortie de l'euro
Capture d’écran

Proposer de résister à la « construction européenne” serait ainsi « faire le jeu du FN » ou « le lit des nationalistes ».

Jeu du FN 3.0

Jeu du Front National 2.0.
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De la même manière, fournir une critique radicale de la classe politique et médiatique serait une démarche d’extrême-droite

Ces accusations ne manquent pas de sel si on garde à l’esprit que le Front National était le plus pro-européen et le plus libre-échangiste de tous les partis il y a quelques décennies.

Qu’importe ! L’épouvantail Front National permet à la caste politico-médiatique de défendre le néolibéralisme propagé par l’Union Européenne et la classe politique avec un discours humaniste. Car défendre l’Union Européenne, c’est « faire reculer les nationalismes » et « combattre les idées du Front National »…

Projet européen vs nationalismes
Capture d’écran

Marine le Pen et Daniel Cohn Bendit, meilleurs ennemis

Le populisme, voilà l’ennemi ! Qu’importent les millions de personnes jetées à la rue, le chômage record qui frappe la zone euro, les taux d’extrême-pauvreté monstrueux de la Grèce ou de l’Espagne : dans le petit monde fermé des journalistes parisiens, il faut à tout prix « défendre » le « projet européen » et la classe politique contre la « vague nationale-populiste ». Très bien. Il y aurait donc d’un côté les « progressistes », partisans de l’Union Européenne, de la classe politique, du progrès et du capitalisme sauvage ; et de l’autre les « nationaux-populistes », protectionnistes, démagogues, conservateurs et xénophobes.

Sainte Europe vs méchant national-populisme
Capture d’écran

Grosses ficelles. Et pourtant, c’est cette matrice idéologique qui permet à la gauche néolibérale de justifier son existence.

Sortir de l'euro
« Sortir de l’Union Européenne ? Renverser la classe politique ? Mais vous faites le jeu du Front National !” Montage

Que serait un Bernard-Henri Lévy, un Daniel Cohn-Bendit, un Jean-Christophe Cambadélis ou un Manuel Valls si le Front National n’existait pas ? Comment pourraient-ils défendre le « projet européen », la mondialisation néolibérale et la classe politique au pouvoir s’il n’y avait pas l’épouvantail Front National comme repoussoir ?

« Si le Front National n’existait pas, il faudrait l’inventer » : le point de vue du Parti Socialiste

Depuis 1983, il n’existe plus aucune différence tangible entre le Parti Socialiste et son adversaire « de droite » sur les questions socio-économique ; les deux partis, à genoux devant l’oligarchie financière, ont accepté la mondialisation néolibérale, la « construction européenne » et ses dérivés.

Qu’est-ce qui pouvait encore légitimer le Parti Socialiste qui avait trahi les aspirations des classes populaires ? La lutte contre le Front National tombait à pic… L’un des arguments clefs du Parti Socialiste est devenu « la lutte contre le montée de l’extrême-droite ».

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Cet impératif permet de court-circuiter tout débat sur les questions socio-économiques : il s’agit de « voter utile », c’est-à-dire voter pour le Parti Socialiste.

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Libération, journal “de gauche”, a abandonné toute forme de critique du système capitaliste et de la mondialisation depuis les années 80. Sur les questions socio-économiques, il tient le même point de vue qu’un journal « de droite » comme le Figaro. Mais heureusement, il y le Front National, qui permet encore à Libération de se distinguer des quotidiens de droite et de ne pas faire faillite… ©Liberation

Tant pis si son programme socio-économique est le même que celui de la droite : c’est ça ou le Front National !

Il est comique de voir le Front National prendre une posture « anti-système ». Ultra-médiatisé, il remplit une fonction essentielle pour le maintien du pouvoir en place. En diabolisant l’idée de souveraineté nationale, il permet à l’élite médiatique d’assimiler toute critiquer de l’Union Européenne à une idée d’extrême-droite. Il sera désormais impossible d’employer le mot tabou de « souveraineté » sans s’entendre dire que l’on « chasse sur les terres du Front National ». Il sera impossible de fournir une critique conséquente de la caste politique et médiatique sans être amalgamé à une nébuleuse “nationale-populiste » dont fait partie le Front National. En multipliant les provocations, le Front National permet au système politique d’acquérir une nouvelle légitimité aux yeux du peuple en tant que barrage à l’extrême-droite ; et de perpétuer le pouvoir en place. Le Front National, anti-système ? La réalité est tout autre : le système a besoin du Front National et le Front National a besoin du système pour continuer à exister.

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Marine Le Pen et les mots : les dessous de la “dédiabolisation”

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Comment un parti historiquement d’extrême droite, xénophobe, héritier de Vichy et de l’Algérie française a-t-il pu se convertir en une force politique structurant l’une des plus vieilles démocraties d’Europe ? La marque de fabrique de la famille Le Pen a-t-elle vraiment changé ?

On entend souvent dire que le Front national n’a pas changé, qu’il continue à représenter et à diffuser les mêmes idées pesantes d’il y a dix ou vingt ans. La thèse est défendue dans l’une des meilleures études de cas publiée sur le Front national de Marine Le Pen intitulée Les faux semblants du Front National : sociologie d’un parti politique, un ouvrage collectif dirigé par Sylvain Crépon, Nonna Mayer et Alexandre Dézé. Les auteurs du livre considèrent qu’à quelques nuances près, comme par exemple l’évolution de la relation du parti avec la communauté juive ou ses timides ouvertures vers le libéralisme moral, le FN porte encore les mêmes idées xénophobes, et la même vision essentialiste de la nation et de la culture française. Dans les faits, ils ont raison : qui serait convaincu de la transformation du FN en parti de droite, simplement influencé par une rhétorique propre à son passé radical, se tromperait assurément. Un fil rouge relie le programme du Front national de Jean-Marie Le Pen et celui de Marine Le Pen, qui fait le lien entre la préférence nationale du père et la priorité nationale de la fille.

Si Marine Le Pen a appris quelque chose de son père c’est bien, qu’en politique, l’usage des mots est fondamental. Tout d’abord, quand il s’agit de provoquer les esprits et l’attention des gens, et de gagner ainsi en présence médiatique, mais aussi quand il s’agit de s’approprier les concepts qui structurent le consensus républicain français. La grande différence entre le Front national du père et celui de la fille réside dans le fait que l’équipe de Marine Le Pen ne va pas à l’encontre du consensus républicain. Au contraire, elle souhaite s’établir comme le fer de lance de ce consensus. Autrement dit, aujourd’hui, la question pour l’extrême-droite française n’est plus d’essayer de se constituer comme force alternative rejetant les consensus dominants en opposant la nation à la république, la religion à la laïcité, l’individu à la société civile ou la communauté au multiculturalisme, mais bien de réussir à retourner ces consensus dominants en sa faveur. Le grand succès de Marine Le Pen a été de lancer une forme d’offre publique sémantique aux concepts clés qui structurent aujourd’hui en France le sens commun républicain. La présidente du FN a ainsi pu mettre ses compétiteurs politiques dans une position défensive. « Les mots comptent », disait Marine à son père, « mais pour les voler à l’adversaire ».

Pour bien comprendre le tournant copernicien entrepris par Marine Le Pen dans la stratégie de communication du FN, il faut, dans un premier temps, revoir comment son père parlait et comment un vide s’est créé, depuis, dans l’offre médiatique française.

Le parler de Jean-Marie Le Pen : succès et limites

Jean-Marie Le Pen était un inconnu pour la grande majorité des Français avant son apparition, le 13 février 1984, dans l’émission télévisée L’Heure de vérité, un programme de grande audience. Le contexte politique de l’époque est marqué par les attentes et les rejets générés par la coalition gouvernementale dirigée par François Mitterrand, entre socialistes et communistes. Face à un présentateur et un public perplexes,  Jean-Marie Le Pen met subitement fin à l’interview, se lève de sa chaise et, en position militaire, demande une minute de silence pour les victimes du communisme international. Ces quelques secondes de silence gêné en prime time, qui ont interrompu la normalité télévisuelle, ont produit un profond effet sur l’audience et ont propulsé la figure de Jean-Marie Le Pen dans les hautes sphères médiatiques. Quelques jours plus tard, alors qu’il était jusque-là très minoritaire, le parti d’extrême-droite français atteint des résultats historiques. C’était le début d’une nouvelle relation entre le FN et les médias, encore entretenue aujourd’hui. Le Pen réussit en une nuit une ascension impossible en dix ans de carrière politique.

Cette relation, ensuite, est toujours restée très ambivalente et marquée par le registre de la provocation à travers l’usage de phrases à double sens, des jeux de mots et des insinuations vaseuses. Ses sujets préférés : la communauté juive, l’histoire de la Seconde Guerre mondiale, le continent africain, les malades touchés par des MST et les homosexuels. Dire sans dire, s’avancer masqué, mais avant tout, provoquer le scandale et la condamnation morale de l’opinion publique. Il s’agit  pour Jean-Marie Le Pen de manier le mot avant le silence, d’apprendre la technique et le rythme du coup de théâtre. A force de scandales, de procès et de condamnations, Jean-Marie Le Pen finit par devenir, au milieu des années 1990, l’enfant terrible de la politique française. Une figure recherchée par les médias parce qu’elle fait les gros titres, adopte un parler différent, fait parfois éclater des bombes médiatiques et provoque des réactions en chaîne du reste des acteurs politiques.

D’un point de vue politique, la fabrication médiatique du personnage Le Pen fut un succès qui permit de consolider le FN comme troisième force politique du pays, dépassant de loin le Parti Communiste Français. Elle réussit également à articuler le mécontentement d’une partie de la société française par rapport aux consensus dominants sur les thèmes de l’immigration, de l’identité nationale, du travail et de la sécurité ; par rapport aussi à des questions sociétales comme celles de l’avortement, de l’homosexualité ou de l’euthanasie, sans jamais s’en prendre à l’histoire complexe du passé colonial français. De cette façon, le FN se convertît en outsider puissant de la politique française (avec des résultats électoraux stables, jamais en dessous de 10%) et réussît à établir des forts bastions dans le sud et l’est du pays.

Cependant, cette stratégie avait une limite, qui a conduit 82% des électeurs à voter contre Jean-Marie Le Pen au deuxième tour de l’élection présidentielle de 2002. On assistait, en parallèle, à une mobilisation sans précédents dans tout le pays. En tant qu’outsider du système politique français, le FN a suscité la peur chez une immense majorité des Français, inquiets d’assister au démantèlement d’un système de valeurs, de mythes et de consensus auxquels ils se sentaient liés. Ceci explique le ton moralisateur mobilisé par le reste des acteurs politiques, entre le 22 avril et le 7 mai 2002, expliquant qu’un mode de vie était alors en jeu. Le Front national représentait un danger et une menace pour tout le système de règles, de normes, de croyances et de conciliation qui avait gouverné la France depuis, au moins, 1958 et l’instauration de la Vème République. On assistait alors, dans la presse, à un foisonnement de métaphores biologisantes qui comparaient le Front National à une maladie, les articles réclamant l’établissement d’un cordon sanitaire pour l’isoler et le mettre en quarantaine.

Le FN s’était constitué comme un puissant pôle d’opposition à ce qui existe que les autres acteurs politiques pouvaient, cependant, facilement qualifier d’antidémocratique, d’anti-système, d’homophobe, de raciste, de réactionnaire, tout en continuant à susciter l’adhésion de l’immense majorité des citoyens. Le Front national était un acteur puissant, mais isolé, et enfermé à l’intérieur d’un « mur républicain d’isolement » impossible à franchir. Le FN avait beau être un lion puissant, il était un lion que tout le monde voulait voir en cage.

L’année 2002 a été comme un trompe-l’œil. Le succès du FN n’a pu s’interpréter comme une défaite qu’une fois qu’on a pu l’observer de plus près, et percevoir clairement la silhouette d’un canular, d’une victoire fictive, enfin : une sorte de mirage. Passé l’enchantement de voir Jean-Marie Le Pen au second tour de l’élection présidentielle, peu à peu une question s’imposa au parti : comment sortir de la prison ? Comment surmonter les limites de la digue républicaine ? La réponse progressivement imposée, particulièrement après l’arrivée de Marine Le Pen à la présidence du parti en 2011, fut la suivante : la digue ne pourra être surmontée qu’en devenant républicains, ou, pour dire vrai, qu’en paraissant républicains.

La rhétorique de l’ordre républicain

Aujourd’hui, dans ses interventions médiatiques, Marine Le Pen s’auto-présente comme la principale défenseure de l’égalité entre les hommes et les femmes, des services publics, des droits sociaux, de l’État, de la laïcité, de la souveraineté nationale, du patrimoine ou même de l’environnement et de la protection des animaux.

Quand vos adversaires se battent avec des armes destructrices, plutôt que leur tendre un bouclier, mieux vaudrait les priver de leurs armes. Et même leur voler pour ensuite les abattre ! C’est exactement ce que fait le nouveau Front National, dirigé par Marine Le Pen et Florian Philippot. Il ne faut donc pas s’étonner d’entendre la présidente du FN se présenter comme la principale protectrice de la démocratie face à l’autoritarisme de marché, des maîtres, des politiques. De la voir s’établir comme celle qui conservera les équipements hospitaliers menacés par les réductions budgétaires, qui défendra, envers et contre tous, les produits français et les habitants des zones rurales qui voient les postes fermer. De l’entendre valoriser les services de santé, les centres sportifs, les jeunes qui ont peur de la précarité du marché du travail, et de finir par apparaître comme la porte-parole de tous ceux qui se sentent oubliés et abandonnés par les administrations publiques.

Si un jour son parti a été accusé d’apporter le désordre et le conflit au sein de la communauté politique, elle se présente aujourd’hui comme la défenseure de l’ordre républicain, la seule capable d’apporter la paix à une communauté menacée. Menacée par qui ? Les réponses données par le FN sont les suivantes : par le terrorisme islamique, par « l’ultralibéralisme » d’un marché sans contrôle et par l’immigration clandestine.

Ainsi, depuis un an et demi, le FN s’auto-présente comme la meilleure solution pour réinstaurer l’ordre républicain. Une nouvelle étape est donc franchie. Loin de se présenter comme un acteur qui apporte discorde et conflit, la formation lepéniste prétend  aujourd’hui être un parti venant apaiser un climat de crise. Dans cette optique, les mots clés qui structurent son discours sont : l’ordre, toujours conjugué avec le vocabulaire de la protection, de la souveraineté et des droits, et l’État, terme toujours accompagné des adjectifs « stratégie » et « planificateur ». En quelque sorte, le FN deviendrait une synthèse entre la droite et la gauche, entre les Lumières et la tradition réactionnaire, entre le nationalisme et le républicanisme. Ses incursions dans les champs symboliques de la droite et de la gauche sont fréquentes. Alors qu’un jour, ils font l’éloge de la figure du général de Gaulle, chef de la résistance pendant la Seconde Guerre mondiale, père intellectuel de la droite conservatrice et ancienne bête noire de l’extrême-droite – qui avait planifié de l’assassiner – le lendemain, ils revendiquent l’héritage de Jean Jaurès, véritable mythe de la gauche française fortement lié au Parti Socialiste. Le Front national va même jusqu’à se référer au Front populaire français, comme pour incarner le progrès social.

Cette plasticité discursive peut surprendre mais elle doit être comprise comme la tentative de récupérer le patrimoine symbolique du pays, qui emprunte à gauche et à droite. Pour cela, le parti veut dépasser les vieilles divisions idéologiques. C’est ainsi qu’il faut comprendre le choix de son slogan de campagne (« Au nom du peuple ») et du logo qui l’accompagne (une rose bleue). Interrogée sur l’absence de toute référence à l’acronyme du Front national dans sa communication, et sur le remplacement du logo traditionnel du parti (une flamme aux couleurs du drapeau français) par une rose bleue, Marine Le Pen a expliqué de la manière suivante sa décision de campagne : « [J’ai choisi la rose comme symbole de campagne] parce ce qu’elle est d’abord symbole de féminité dans une élection où je serai une des seules femmes candidate à la fonction suprême  […] Mais surtout parce que la rose bleue, dans le langage des fleurs, c’est rendre possible l’impossible. C’est l’expression de la confiance dans l’avènement d’un événement présenté comme inaccessible », avant d’ajouter : « Bien sûr, certains auront une lecture plus politique et verront dans la rose le symbole de la gauche et dans la couleur bleue celui de la droite. Cette vision des choses n’est pas pour me déplaire car c’est bien le rassemblement de tous les Français au-dessus des clivages dépassés, trop souvent stériles, que je recherche. Un rassemblement des meilleures volontés, au-delà de l’ancienne gauche, de l’ancienne droite, pour servir la France et la remettre debout »[1]. Nous sommes devant une nouvelle identité politique qui, au-delà de la gauche et de la droite, parle « au nom du peuple » en essayant de condenser les aspirations à l’ordre, à la protection et à la souveraineté nationale. Une version raffinée de l’autoritarisme qui prospère sur la patrimonalisation et de la transformation simultanée des valeurs républicaines. Marine veut franchir le Rubicon.

À propos de l’auteur: 

Guillermo Fernández Vázquez, diplômé en philosophie et en science politique de l’Université Complutense de Madrid, a travaillé et collaboré, entre novembre 2015 et septembre 2016, pour Podemos. D’abord, dans le cadre de la campagne électorale pour les élections législatives de décembre 2015, puis comme assistant parlementaire. Il réalise en ce moment sa thèse de doctorat sur la construction des identités politiques à travers le discours chez Podemos et le Front National (FN) de Marine Le Pen et se concentre sur les mythes, les métaphores, les sujets de prédilection et les figures rhétoriques qu’ils utilisent. À ce titre, il a collaboré avec l’hebdomadaire espagnol CTXT en écrivant sur le discours du FN et ses tentatives de constitution d’une nouvelle identité politique. Avec l’autorisation de la revue CTXT, nous avons traduit l’un de ses articles, « Marine Le Pen et les mots ». Son analyse discursive – presque « podemiste » pourrait-on dire – de l’ascension du FN nous montre comment la stratégie de dédiabolisation opérée par Marine Le Pen s’est nourrie du sens commun républicain et lui a permis de combattre les étiquettes négatives qui pèsent sur son identité. Nous avons pensé qu’il serait intéressant de diffuser un tel article pour voir comment un Espagnol, spécialiste du FN, comprend les succès de ce dernier. Le point de vue de Guillermo Fernández Vázquez est particulièrement intéressant du fait qu’il applique à son analyse la vision que Podemos tient de la politique comme lutte pour l’hégémonie et pour la conquête du sens et des signifiants.

Traduction : Laura Chazel, Christophe Barret, Clotilde Alfsen.

http://ctxt.es/es/20161221/Politica/10142/Marine-Le-Pen-Francia-Frente-Nacional-politica-retorica.htm

[1]Présentation du logo de campagne par Marine Le Pen, www.frontnational.com, 16 novembre 2016. Disponible en ligne : http://www.frontnational.com/videos/marine-le-pen-vous-presente-son-logo-de-campagne/.

Crédit photo : Luis Grañena, CTXT

[IDÉES] Trump Président : stupeur et tremblements au royaume des aveugles

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Voilà, c’est fait. Donald Trump sera le 45ème Président des États-Unis. Celui qui n’était qu’un clown de télé-réalité, un showman habitué des émissions bas-de-plafond (The Apprentice, Wrestlemania), dirigera la première puissance mondiale. La nouvelle a laissé tout le monde sur son séant, pour rester poli : commentateurs, sondeurs, citoyens et géopolitologues du dimanche sur la Twittosphère. Tous ont eu tort, moi et vous inclus. Dans un contexte de grand aveuglement multi-médiatique, le « croque-mitaine » Donald Trump a eu raison contre la planète entière.

Vite on a vu poindre les articles qui tentent de se rassurer : « Et si les grands électeurs ne votaient pas pour Trump ? », « Et si Trump était destitué ? », « Une pétition de 4 millions de personnes pour que Clinton soit Présidente ». Pitoyables tentatives de trouver une issue de secours, de la part d’un monde médiatique qui semble dans son ensemble incapable d’ouvrir les yeux. Alors, que ce soit dit : avec 74 Grands Électeurs d’avance sur sa rivale, Trump est sûr d’être élu par le Collège Électoral. Une destitution est un acte hautement improbable, qui de plus porterait au pouvoir le vice-président créationniste Mike Pence, bien plus dangereux. Et une pétition ne vaut rien, face à 62 millions de bulletins dans les urnes. Notons avec ironie l’empressement du « camp démocrate » à ne pas accepter la vérité en face et le résultat des élections, alors même qu’ils étaient les premiers à redouter que Trump refuse l’issue du scrutin. Comme quoi…

La démocratie, le bouc-émissaire facile

Donc, oui, on doit s’y faire, individuellement et collectivement : Trump a gagné. Sa présidence sera peut-être un désastre, ou peut-être, plus probablement, un pétard mouillé. Mais il est trop tôt pour s’avancer davantage. L’heure est venue d’être humbles et de prendre une leçon de l’Histoire.

Que faire si on ne veut pas que des Trump fleurissent un peu partout ? Depuis l’élection, on entend tout et n’importe quoi. « Pas surprenant de la part du peuple le plus con de la Terre », « comme quoi, trop de démocratie… », « il faudrait un permis de voter, ça éviterait d’avoir des cons qui votent pour Trump ».

Il y a quelque chose d’absolument malsain là-dedans. Déjà, cela tient de l’aveuglement congénital que de croire que l’élection américaine est trop démocratique, alors même que si le suffrage avait été direct, ce serait Hillary Clinton qui l’aurait emporté. Mais surtout, parce qu’on ne peut pas disqualifier la démocratie à partir du moment où la majorité change, ou lorsque le résultat déplaît. Oui, la démocratie peut dévier et favoriser la démagogie, rangez votre Platon et votre Aristote, on connaît. Mais voir une défaillance intrinsèque à ce modèle politique est une erreur. La basse démagogie telle que fut celle de Trump ne se nourrit pas des errances de la démocratie, mais bien des faillites d’une société moribonde. Une société qui va bien n’aurait que faire d’un Trump, n’aurait eu que faire du discours xénophobe et simpliste qui a largement permis le Brexit au Royaume-Uni. Pour la simple et bonne raison qu’elle n’en aurait nul besoin.

L’Amérique multi-culturelle de Trump

On a tous sous-estimé le mal-être d’une frange croissante de la population, qui en est venue à être la majorité. On prophétisait avec Trump la revanche des « ploucs blancs », de cette Amérique blanche rurale déshéritée et désindustrialisée, animée d’un sentiment de « rancœur raciale » vis-à-vis d’un Obama trop communautaire à leurs yeux. On riait des primaires républicaines, confortablement vautré dans cette certitude d’avoir raison envers et contre tous. On se marrait bien devant « l’idiot porté par des idiots ». Les résultats nous ont violemment donné tort. En réalité, l’Amérique de Trump, c’est-à-dire son électorat, est aussi multi-culturelle que celle de Barack Obama. C’était donc, pour beaucoup de gens, d’horizons divers, du sérieux. Les scores du candidat populiste républicain en Floride par exemple, parmi la population cubaine et latino, sont aux alentours des 30 %. Des asiatiques ont voté Trump, des femmes ont voté pour Trump, des Afro-Américains ont voté Trump.

Si effectivement, Trump est soutenu par l’extrême-droite suprémaciste américaine, les 62 millions d’électeurs qui l’ont porté au pouvoir dressent quant à eux une mosaïque fidèle de l’Amérique : des étudiants pro-Sanders désirant secouer un establishment poussiéreux, aux Afro-Américains déçus d’Obama et dégoûtés par la campagne bling-bling de Clinton ; du Républicain tradi de la Bible Belt à la mère de famille essayant de joindre les deux bouts en banlieue de Philadelphie.

Alors certes, ça fait peur. C’est bien moins pratique. C’est tellement plus simple de conclure à une victoire de la rhétorique raciste, mais non. C’est aussi, surtout, un vote de ras-le-bol, anti-élites. Et il est ironique, certes, qu’il prenne la forme d’un Donald Trump, milliardaire issu du microcosme médiatique et financier new-yorkais. Mais ce qu’il faut se demander alors c’est pourquoi cette colère est-elle captée uniquement par des candidats démagogues, des populistes de droite ? Parce que personne d’autre ne s’y intéresse, voilà pourquoi. Tout juste les médias US faisaient-ils des reportages dans l’Amérique de Trump (entendre par-là dans le « trou-du-cul de l’Amérique ») comme on s’approche, curieux, d’un phénomène de foire. On pointera, à raison, la sociologie du journalisme et le mépris de classe. Les préjugés sur les déclassés et leur malaise social empêchent la plupart des journalistes de voir ce mal-être. Le comprendre ne figure pas dans leur logiciel. Et ça dépasse largement le cadre journalistique. Tous les privilégiés, les éditocrates et autres étudiants dans l’antichambre de la classe sociale supérieure, ont été partie prenante de ce grand aveuglement : à rire de Trump, à être fascinés par le phénomène médiatique, sans voir les causes sociales structurelles sur lesquelles reposait son succès futur. Parce qu’ils forment une classe, qu’on le veuille ou non, de privilégiés, et qu’ils ne connaissent pas le malaise social, dans leur grande majorité. Ils ont beau avoir les meilleures intentions du monde, ce mépris de classe est leur « mur Trump » à eux : ils s’isolent du reste du monde social.

Faute collective

Les leçons pour la vie politique française sont grandes. La victoire de Marine Le Pen dès 2017 devient avec celle de Trump de l’ordre de l’envisageable. Et auquel cas, on sera tous surpris (encore). Alors que le malheur est sous leurs yeux et sous les nôtres, que la souffrance est palpable. La responsabilité sera alors – et elle l’est déjà – collective : c’est celle des médias, qui invitent Marine Le Pen et son aréopage de chiens de combat sur le moindre plateau TV, et qui n’invitent jamais son électeur, vu comme idiot par nature, raciste par évidence. La bulle médiatique est terrifiée à l’idée d’éclater si elle allait à la rencontre des gens… C’est la faute aussi, des hommes politiques déconnectés du réel, qui achètent en 2016 leur pain au chocolat à 15 centimes (Copé) au Prisunic (Juppé). Comment voulez-vous qu’une micro-sphère pareille comprenne quoi que ce soit aux classes les plus populaires et fragiles ? Peut-être est-il temps de se rendre compte que la sacro-sainte démocratie représentative ne représente plus personne ? Que si les gens avaient la possibilité de se représenter eux-mêmes, les possibilités politiques s’en retrouveraient grandement améliorées ?

 C’est la faute, enfin, il faut savoir l’admettre pour avancer, à la gauche, la gauche radicale, la mienne, la vôtre, qui se complaît davantage dans son langage universitaire que dans le travail de terrain. Cette gauche « Lordon » qui rêve de marcher main dans la main avec une gauche ouvrière fantasmée, mais est incapable de parler aux laissés-pour-compte. Cette gauche radicale prompte à dégainer la lutte des classes, mais incapable de dépasser ses propres déterminismes. Prenez Nuit Debout. Si le mouvement est mort, c’est parce qu’il s’est montré incapable de dépasser le cadre très limité de sa naissance. Il a été incapable de déplacer ses « forums citoyens » hors du centre petit-bourgeois, vers la périphérie, les banlieues. Ils sont pourtant là, les gens qui souffrent et attendent des réponses. Des gens qui n’ont pas attendu Nuit Debout pour être mobilisés mais que personne ne veut entendre, à part ici un Trump, à part là une Le Pen. Etre incapable de leur parler, les traiter d’idiots ou de moins-que-rien, c’est laisser la voie libre aux radicalismes, qu’ils soient d’ailleurs religieux ou politiques.

Si les élites, au sens large, se montrent incapables de remettre en question leur modèle de pensée, leurs préjugés de classes, leur aveuglement idiot et méprisant, alors il n’y aura rien d’étonnant à ce que les catastrophes de type Trump se suivent et se ressemblent… La gauche doit être à nouveau audible pour les classes les plus défavorisées, sortir de son confortable aveuglement, de sa bulle sociale. La gauche de demain doit retrouver le goût du terrain, du dialogue comme transgression des barrières sociales. Elle en a assurément les moyens, et c’est à cette condition seulement que tout reconstruire deviendra possible.

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