© Photo diffusée le 12 mai sur le compte Twitter du Conseil Territorial de Cabildos CTC
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Depuis la signature des accords de paix en 2016, des centaines de leaders sociaux ont été assassinés en Colombie, souvent par des milices paramilitaires, avec la protection implicite du président Iván Duque. Parmi ces victimes, un nombre important d’indigènes, luttant pour préserver l’intégrité de leur territoire face à des projets d’investissement économique. Les événements récents dans la Sierra Nevada offrent une illustration emblématique de ces antagonismes ; les industries touristiques tentent d’y déposséder quatre peuples indigènes de leurs terres ancestrales. Lorsque le droit échoue à légitimer ces investissements, de nouvelles méthodes sont employées pour faire pression sur les communautés indigènes : leurs leaders sont tout simplement victimes d’assassinats ciblés. 


En pleine lutte contre l’épidémie de Covid-19, un groupe d’indigènes de la Sierra Nevada de Santa Marta – massif montagneux du nord de la Colombie – dénonce des empiétements illégaux sur son territoire ancestral. Des travaux d’envergure ont été réalisés sur au moins cinq sites considérés comme « sacrés » par les groupes ethniques.

Alors que le tourisme se développe rapidement en Colombie, divers investisseurs font pression pour développer leurs activités dans cette région littorale, au mépris des droits fonciers indigènes. Aujourd’hui, quatre communautés – Arhuaco, Kogui, Kankuamo et Wiwa – demandent des mesures d’urgence pour sauvegarder les écosystèmes et sites religieux.

De longue date, la Sierra Nevada de Santa Marta a été une terre d’affrontements constant entre guérilleros, paramilitaires et narcotrafiquants

C’est dans ce contexte qu’a été assassiné, fin avril 2020, Alejandro Llinas Suárez, fervent défenseur des droits environnementaux et sociaux dans la Sierra Nevada. Ceci, alors que des témoignages convergents attestent de la présence de groupes armés illégaux dans la région.

Depuis son élection en 2018, le président Duque n’a de cesse de remettre en cause les accords de paix et de désarmement signés deux ans auparavant avec les Forces Armées Révolutionnaires de Colombie (FARC). Il en résulte un regain de violence dans de nombreuses régions. Perpétrés par des organisations paramilitaires d’extrême-droite redynamisées, les assassinats de leaders communautaires et de défenseurs des Droits de l’Homme on atteint un niveau historique, secouant le processus de paix et les espoirs que cet accord avait fait naître.

[Pour une remise en contexte du conflit colombien et du problème paramilitaire, lire sur LVSL : « En Colombie, le réarmement des FARC et la revanche de l’extrême droite paramilitaire »]

La Línea Negra : un patrimoine ancestral au cœur d’intérêts divergents

Culminant à 5775 mètres, la Sierra Nevada de Santa Marta, située au nord-est de la Colombie, est la chaîne montagneuse côtière la plus haute au monde. Une région stratégique pour le développement de la Colombie, de par sa situation géographique mais aussi du fait de sa biodiversité et de ses ressources naturelles exceptionnelles.

De longue date, elle a été au centre de luttes entre les indigènes, qui tentent de préserver leurs territoires, et des acteurs extérieurs dont la stratégie vise à les en dépouiller. Un nouvel acte de ce drame est en train de se jouer. Le 12 mai dernier, en postant vidéos et photographies sur le compte Twitter du Conseil Territorial de Cabildos (CTC), les communautés indigènes ont alerté l’opinion publique sur des intrusions illégales qui visent à développer le tourisme de masse dans cette zone. Ils dénoncent l’utilisation d’équipements de chantier dans les mangroves et en plusieurs lieux aux alentours de l’embouchure du Río Ancho, en particulier un site sacré nommé Jaba Alduweiuman, (« Mère de la connaissance de la nature »). « A notre connaissance, cette activité est illégale, aucun permis n’a été délivré pour réaliser ces travaux, qui de par leur caractère, sont interdits », a affirmé le leader indigène Jose de los Santos Sauna, dans une déclaration écrite le 15 mai 2020.

Délimitation de la Línea Negra © Codigo prensa

Ces travaux ont lieu dans le territoire ancestral de la Línea Negra (Ligne Noire), habité par les peuples descendants des communautés amérindiennes Tayronas. La loi colombienne reconnaît à celles-ci un droit inaliénable sur cette région de la Sierra Nevada. Elle est protégée par la résolution 837 de 1995 et par le décret N° 1500 du ministère de l’Intérieur, ratifié le 6 août 2018. Selon ces textes, tout projet de travaux au sein de la Línea Negra doit être discuté en amont avec les communautés indigènes, puis consenti légalement.

Aux réclamations sur les infractions foncières, s’ajoute une lettre signée par Rogelio Mejía Izquierdo, gouverneur du Conseil Arhuaco de la région du Madgdalena et de La Guajira, à l’intention de la Cour Constitutionnelle : « par ce biais légitime nous demandons une réponse immédiate à la requête du peuple indigène Arhuaco ». De nombreuses plaintes ont été déposées depuis plus d’un an au sujet de l’exploitation minière illégale dans les lieux sacrés, pourtant les organismes institutionnels ne parviennent pas apporter une solution définitive aux problèmes.

Les peuples ethniques qui habitent la Sierra Nevada assurent qu’ils affrontent « le pire moment de leur histoire » ; « tous les maux que nous avons dû endurer par le passé ont empiré sous le gouvernement actuel », explique le gouverneur Mejia Izquierdo, dénonçant l’incompétence de l’équipe du président Duque depuis le début de son mandat en 2018.

Un conflit ancien

La Sierra Nevada de Santa Marta a été une terre d’affrontements constants entre guérilleros, paramilitaires et narcotrafiquants depuis de nombreuses années. Parfois insidieuses, les violences entre ces acteurs et contre les indigènes prennent régulièrement des formes ouvertes, sanglantes, selon des rapports de force complexes et en évolution constante. Menacées par ces intrusions répétées sur leurs territoires, les communautés indigènes ont pris l’habitude de s’organiser. Les Arhuaco furent les premiers à interpeller le gouvernement colombien afin de faire reconnaître leurs droits sur leurs terres ancestrales. Au début des années 1970, alors qu’émergent dans les pays les premières contestations indigènes, l’État colombien fait entrer dans la loi la Línea Negra, reconnue comme limite du territoire des quatre communautés de la Sierra Nevada. Cette décision est cruciale pour la reconnaissance de nouveaux droits particuliers et collectifs des peuples indigènes du pays.

Depuis le désarmement des FARC, conclu en juin 2017, certaines régions du pays sont confrontées à une progression de la violence des groupes armés cherchant à accaparer les anciens territoires de la guérilla, où l’État reste quasiment absent

Cependant, au cours des années 1990, le développement du narcotrafic dans la Sierra Nevada fait exploser les violences et les combats pour le contrôle du territoire. Cette zone sera le centre d’opération de divers groupes armés tels que les Forces Armées Révolutionnaires de Colombie (FARC), l’Armée de Libération Nationale (ELN), – groupes guérilleros de gauche – et les Autodéfenses Unies de Colombie (AUC) – principal groupe paramilitaire. L’armée, et les forces de lutte contre le narcotrafic, se contentèrent bien souvent d’interventions aériennes, manifestant l’incapacité de l’État à exercer un contrôle permanent du terrain et à arbitrer entre les parties en conflit. Au cours de cette période et devant l’inertie des autorités nationales, de nombreux indigènes seront assassinés et dépossédés de leurs terres.

En 2004, dans le cadre de la Politique de Sécurité Démocratique du président Álvaro Uribe Vélez, une grande opération militaire est enfin engagée dans la Sierra. Objectif : freiner les intrusions des groupes armés illégaux, et rendre leurs terres aux communautés. L’intervention permet le démantèlement des mafias et des groupes insurgés, ainsi que la démobilisation des unités paramilitaires qui assiégeaient la zone. Trois ans plus tard, une politique sociale destinée au peuple indigène se met en place : la Ceinture environnementale et traditionnelle de la Sierra Nevada de Santa Marta, prévoyant la construction d’une dizaine de villages dans les bassins des fleuves qui traversent la Sierra. L’État essaie de répondre aux nombreuses revendications exprimées par les indigènes depuis des années en fournissant des services publics élémentaires ainsi que des structures pour la promotion de la culture locale et la défense de l’environnement.

L’embellie aura été de courte durée. En effet, si dans un premier temps le programme de Ceinture environnementale et traditionnelle permit d’espérer une préservation des cultures indigènes, de nouveaux projets de développement économique sont rapidement venus prendre le dessus. Jaime Luis Arias, le leader du Conseil Territorial de Cabildos (CTC) assure qu’il y a « toujours eu des tensions dans la Sierra Nevada », mais que c’est « sous le mandat de l’ex-président Uribe que le nombre de concessions minières a augmenté ». Outre l’exploitation minière, le CTC a dénoncé auprès de la Cour Constitutionnelle des grands projets d’infrastructure dans la Línea Negra tel que le terminal charbonnier de Puerto Brisa, le barrage hydroélectrique de Ranchería et l’hôtel Los Ciruelos. La Cour ne s’étant pas prononcée, les communautés indigènes se retrouvent plus que jamais en position de faiblesse pour faire valoir leurs droits.

[Lire notre entretien avec Ernersto Samper sur LVSL : « Le gouvernement d’Ivan Duque est un gouvernement de propriétaires »]

Assassinats de leaders sociaux

C’est dans ce contexte de tension sur fond d’intérêts économiques et touristiques que, le 25 avril dernier, Alejandro Llinás Suárez défenseur de droits environnementaux et sociaux de la Sierra Nevada a été assassiné. Fin février, il avait publiquement dénoncé, dans une interview au journal Semana, la présence de plusieurs groupes armés d’extrême droite extorquant les touristes visitant le Parc national de Tayrona – l’une des destinations les plus prisées du pays, située à l’intérieur de la Línea Negra. « Ils installent des sortes de billetteries de façon illégale » a-t-il affirmé, estimant que ces abus étaient commis avec des complicités officielles.

Alejandro Llinás avec un enfant Kogui © Hernán Pardo Silva

L’Organisation Nationale Indigène de Colombie (ONIC), qui représente les peuples autochtones, corrobore les dénonciations du leader. Depuis janvier, un nombre croissant d’acteurs armés se disputeraient le contrôle des activités illicites dans la zone. Contre rémunération, ils proposeraient aux touristes des excursions illégales dans des zones protégées de la réserve.

C’est l’une des manifestations de la violence politique qui, problème endémique, connaît une nouvelle escalade dans la Colombie d’aujourd’hui. Elle se traduit par des menaces contre des communautés paysannes, principalement indigènes et afro-descendantes, et par l’assassinat ciblé de défenseurs de leurs droits. Depuis le désarmement des FARC, conclu en juin 2017, certaines régions du pays sont confrontées à une progression de la violence des groupes armés cherchant à accaparer les anciens territoires de la guérilla, où l’État reste quasiment absent. L’ONIC a dénoncé l’assassinat de cent-vingt-trois indigènes depuis le début du mandat du Président Duque le 7 août 2018. Pour l’organisme, ces attaques « systématiques » sont le résultat du « non-respect des accords » de paix avec la guérilla des FARC, anéantie par son désarmement, avec pour conséquence la « hausse des cultures de marijuana et de coca » ; à laquelle les communautés indigènes se trouvent confrontées.

[Pour une analyse de la proximité du gouvernement colombien avec les groupes paramilitaires, lire sur LVSL notre entretien avec Gustavo Petro : « La mafia colombienne est en mesure de dicter ses lois »]

Le président Duque lui-même a imputé ces violences à l’explosion des cultures illicites. Et pourtant, sa décision d’avoir recours à la force, de durcir les mesures policières contre la consommation de stupéfiants, et le fait qu’il envisage le retour des fumigations aériennes au glyphosate, sont loin d’apaiser les revendications des indigènes.

Lors d’un point de presse à Genève le 14 janvier dernier, Marta Hurtado, porte-parole du Haut-Commissariat des Nations Unies aux Droits de l’Homme (HCDH), a déclaré que la grande majorité des meurtres des leaders sociaux recensés en 2019 a eu lieu dans des zones rurales. 98 % d’entre eux ont été commis dans des municipalités où règne une économie illicite et où opèrent des groupes armés ou criminels. De plus, 86 % de ces assassinats ont eu lieu dans des villages où le taux de pauvreté est supérieur à la moyenne nationale. Une tendance qui n’a malheureusement montré aucun relâchement depuis le début de l’année. Le HCDH a fait un appel au gouvernement colombien pour que celui-ci protège les défenseurs des droits civiques et diligente des enquêtes sur les responsables de ces crimes.

Un horizon incertain

Frein majeur à des changements politiques effectifs, l’absence de découpage clair entres les différentes entités administratives gérant la région, et le manque de coordination entre elles, ne font que rendre la situation plus complexe. La Sierra Nevada se présente ainsi comme un noyau de thématiques conflictuelles récurrentes en Colombie : « l’exploitation minière illégale a perduré pendant le mandat actuel. Les cultures illicites telles que la production de coca sont de retour dans les territoires ancestraux. Et le tourisme avance à grand pas menaçant notre culture et nos lieux sacrés », explique Rogelio Mejía, le gouverneur du Conseil Arhuaco. Le non-respect des accords signés, les divergences inconciliables, la superposition de plusieurs échelles de décision politique, l’existence de rapports de force informels comme la présence de groupes armés ou les stratégies de négociation des multinationales avec les populations locales, ont en outre rendu difficile la mise en place d’un système de gouvernement crédible, ou tout au moins fonctionnel.

Alors que cette zone est l’une de plus riche de Colombie, sa population se débat contre la pauvreté et la corruption. Il n’existe aucune culture de planification, et les relations de la population avec les institutions publiques se traduisent au mieux par des programmes sans suite, au pire par des promesses de soutien qui ne se concrétisent jamais. Et si les communautés indigènes sont invitées à prendre part aux discussions les concernant, leur voix ne porte guère : les décisions prises dans le consensus ne bénéficient d’aucune garantie, et sont souvent contredites par des mesures adoptées par d’autres acteurs.

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