Le Mexique et la quatrième transformation : « au nom du peuple et pour le peuple » ?

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Andrés Manuel López Obrador © Presidencia de la República

Andrés Manuel López Obrador a entamé la « quatrième transformation » (4T) du Mexique en 2018. Malgré la pandémie de Covid-19 qui touche durement le pays, le président mexicain entend maintenir le cap de sa transformation, à savoir une rupture discrète avec les politiques antérieures visant à bâtir une république forte et protectrice, tant sur le plan social qu’économique et international. Un agenda qui n’est pas sans contradictions.

À l’arrivée de l’aéroport international Benito-Juárez de Mexico, de nombreux drapeaux mexicains flottent. Signe, sans doute, d’un gouvernement dont l’ambition affichée est de « régénérer » – en référence au parti-mouvement Mouvement de régénération nationale, Morena, qui a permis l’élection d’Andrés Manuel López Obrador (AMLO) à la présidence – une république souveraine. Cette entreprise passe par ce qui est appelée la « quatrième transformation » – 4T, qui désigne la politique menée par le gouvernement fédéral du Mexique depuis l’élection de AMLO en 2018. C’est une expression, d’abord employée par le président et ses partisans puis généralisée, qui a pour but d’inscrire la politique de l’actuel président dans la lignée des trois grandes transformations passées du pays : la première correspond à la guerre d’indépendance du Mexique (1810-1821), la deuxième à la réforme laïque (1857-1860) et la troisième à la Révolution mexicaine (1910-1920).

Une offensive contre la corruption réussie ?

Elle touche en premier lieu les institutions. Après avoir introduit dans la loi un équivalent du Référendum d’initiative citoyen – RIC, le gouvernement dirigé par Andrés Manuel López Obrador a ajouté de nouveaux articles dans la constitution mexicaine. Entre autres, le président peut désormais être jugé, durant son mandat, pour trahison à la patrie, fait de corruption ou tout autre délit grave d’ordre commun par le Sénat. Le président ne sera puni que si le Sénat réunit une majorité des deux tiers. La peine encourue sera la fin immédiate du mandat du président et l’interdiction à vie d’exercer un mandat public[1]. Depuis le mandat de Carlos Salinas de Gortari (1988 – 1994), la corruption du président est une constante dans la vie publique mexicaine. De fait, Salinas est connu pour avoir privatisé partiellement les autoroutes mexicaines ce qui a profité à sa société autoroutière. Felipe Calderón, lui est connu pour avoir lancé la meurtrière guerre contre le narcotrafic qui a toutefois permis la croissance du cartel de Sinaloa, cartel dont les liens avec Calderón se font chaque jour plus limpides. Cette modification de la Constitution vise donc à mettre fin à ce phénomène.

Toutefois – et on pourra penser au cas de Dilma Rousseff au Brésil – cette possibilité dans la Constitution peut être utilisée pour d’autres buts, moins vertueux, que la lutte contre la corruption comme la protection de puissants intérêts privés. En effet, on peut très bien imaginer qu’une accusation à l’encontre du président fondée sur des faits fictifs commence à circuler dans la presse, retourne une ample majorité des citoyens contre lui et permet, in fine, de faire condamner le chef de l’État par le Sénat sans que la supercherie n’apparaisse. Le Mexique a, après tout, été classé au 143ème rang de la liberté de la presse par Reporters sans frontières. Théoriquement, la cohérence de cette mesure est critiquable. AMLO reconnaît régulièrement, d’une part, que le souverain légitime est le peuple. D’autre part, il donne la possibilité aux sénateurs, qui ne sont que des représentants du peuple en nombre réduit, de défaire l’élection du président, qui est une décision du peuple, sans avoir à aucun moment à consulter le supposé souverain légitime.

La lutte contre la corruption ne se limite pas qu’à la création d’un contre-pouvoir au pouvoir présidentiel. Cela passe aussi par une réforme globale du système juridique. En effet, une réforme de la justice, via la modification de sept articles de la Constitution et l’introduction de deux lois fédérales, est en train d’être approuvée par le Congrès mexicain. La Cour suprême de la Justice ne pourra s’occuper dès lors, si cette réforme venait à passer, que d’aspects purement constitutionnels ou d’aspects relevant de traités internationaux. De plus, toute nouvelle décision établira une jurisprudence à caractère national dès la première fois alors que pour l’instant ce n’est qu’au bout de cinq fois. Cela aura pour conséquence de réduire l’opacité juridique et d’accélérer l’administration de la justice. Cette réforme a aussi pour ambition d’éradiquer le népotisme régnant dans la nomination des magistrats, via de nouvelles facultés institutionnelles, la solidification des carrières judiciaires, et l’instauration d’une évaluation éthique des magistrats tous les six ans dont l’issue est leur maintien ou non[2].

« C’est pourquoi Morena cherche à faire passer la Ley de Banco de Mexico […]. Cela constitue une attaque claire à l’un des piliers du néolibéralisme : l’autonomie de la banque centrale. »

Au niveau financier, la lutte contre la corruption est notamment menée par l’Unité d’intelligence financière (UIF)[3]. En 2019, première année du mandat effectif de AMLO, celle-ci a présenté 177 dénonciations concernant des dépôts et retraits de provenance illicite ou liés au financement terroriste tandis qu’elle en a présenté 129 en 2020. En comparaison, durant le sexennat précédent d’Enrique Peña Nieto, l’UIF a fait en moyenne moins d’une centaine de dénonciations par an. Au total, les dépôts concernés dépassent le montant de 321 milliards de pesos soit l’équivalent d’environ 13 milliards d’euros tandis que les retraits dépassent celui de 289 milliards de pesos, soit au total l’équivalent d’un dixième du budget fédéral annuel du Mexique[4]. Elle a aussi fait bloquer pour la même raison 12 191 comptes, évalués en dollars, pour un montant total de l’ordre de 1 milliard de pesos mexicains[5].

Pour l’heure, les dollars qui se trouvent dans les mains des banques mexicaines, qu’ils proviennent de compte bloqué, d’envoi par les migrants mexicains ou autre, peuvent soit être vendus, soit être rapatriés aux États-Unis. Toutefois, à cause d’une série de décisions prise par le Département du Trésor des États-Unis, le nombre d’opérations financières en dollars que les banques mexicaines peuvent faire, ainsi que leurs montants, se sont vus être limités. En conséquence, les banques mexicaines se retrouvent obligées de conserver des dollars, dont le volume augmente à la suite d’opérations de congélation menées par l’UIF ou avec le flux des remises migratoires. C’est pourquoi Morena cherche à faire passer la Ley de Banco de Mexico (la loi de la Banque du Mexique). Cette loi vise à faire en sorte que la Banque centrale du Mexique achète automatiquement les surplus de dollars en échange de pesos mexicains. Ces dollars se retrouveraient ensuite dans les réserves internationales du pays.

Cela constitue une attaque claire à l’un des piliers du néolibéralisme : l’autonomie de la banque centrale. Alors que le Sénat avait approuvé la réforme le 9 décembre 2020, le 14 décembre l’agence de notation Moody’s a averti que si cette réforme venait à passer, la note du Mexique s’en trouverait affectée tandis que le pesos mexicain perdait de sa valeur relativement au dollar (le 9 décembre, le dollar valait 19,93 pesos, le 14, il en vaut 20,201). Le 15 décembre 2020 la réforme est suspendue. Cette réforme était censée être examinée à nouveau en février dernier mais il n’y a pas eu d’avancée notable et elle est donc pour l’heure congelée. Les marchés financiers ont donc réussi à bloquer une timide réforme affectant l’autonomie de la Banque centrale mexicaine dont l’un des buts était de permettre la réinjection de liquidités issues de la lutte contre la corruption dans l’économie mexicaine. L’amélioration des conditions économiques ne semble donc pouvoir se faire que dans la mesure où le cadre néolibéral est respecté.

https://www.bloomberg.com/quote/USDMXN:CUR Site consulté en janvier 2021
Évolution du cours dollar – pesos mexicain au cours de l’année 2020 © Bloomberg

Un chemin cahoteux vers une république protectrice

L’un des premiers effets de la 4T a été une amélioration rapide des conditions de vie des plus précaires via notamment des bourses attribuées directement par le nouvel organisme fédéral « El Banco del Bienestar » – la Banque du bien-être. Ce système de bourse, ainsi qu’un droit à la mobilité et un droit au développement intégral pour les jeunes, font désormais partie de la Constitution mexicaine[6].

Les revenus de bons nombres de petits paysans ont aussi pu s’accroître grâce à un système de prix garanti pour des produits de base tel le riz, les haricots, le maïs, etc. Ce système continue d’ailleurs de s’étendre tandis que le salaire minimum continue de grimper : après l’avoir augmenté de 16% en 2019, le gouvernement mexicain l’a encore augmenté de 20% en 2020 et de 15% en 2021. Le salaire horaire s’établit donc maintenant à 17,7 pesos. Ces relèvements successifs n’ont pas entraîné une hausse du chômage, celui est resté à un niveau inférieur à 5% et son augmentation est sans doute dans une large part due à la pandémie de Covid-19. Par ailleurs, l’inflation cumulée sur la période janvier 2019 – décembre 2020 se situe à un niveau acceptable de 6% d’après les chiffres avancés par l’« Instituto Nacional de Estadística y Geografía » (Institut national de statistiques et géographie, INEGI). Tout cela laisse donc penser que la 4T bénéficie réellement sur le plan des revenus à l’ensemble des classes populaires mexicaines.

https://www.inegi.org.mx/temas/empleo/ Site consulté en janvier 2021
Évolution du taux de chômage sur la période 2006 – 2020 © INEGI

Cette politique d’aides et d’augmentation des revenus visent, en particulier, à diminuer la délinquance et la criminalité[7] en évitant que la population ne soit tentée de survivre en volant ou en servant des cartels de narcotrafiquants. Cette politique, conjuguée à la création de la Garde nationale, une garde qui a été créée à partir de l’armée mexicaine et qui est chargée de protéger la paix et les citoyens, a pour l’heure un bilan mitigé. Certes, le nombre de vols, séquestrations et féminicides a diminué, relativement à novembre 2018, de l’ordre de 30 %. Mais, dans le même temps, les extorsions et homicides douloureux ont respectivement augmenté de 12,7 % et 7,9 %[8]

Outre la volonté de créer un pays plus sûr, AMLO et son gouvernement entendent aussi mettre en place un système de santé gratuit et universel. Il existe une sécurité sociale mexicaine qui prend en charge une partie des coûts de soins publics mais elle ne concerne que ceux qui cotisent. Ceux qui ne cotisent pas représentent environ 69 millions de personnes, soit à peu près la moitié de la population totale. Cette partie de la population était prise en charge par le Seguro Popular. Mais cet institut était inefficace et corrompu : un manque de médicaments était déploré régulièrement tandis qu’une partie non négligeable des dépenses, que ce soit pour acheter des médicaments, payer des salaires ou autres, était de fait des dépenses non justifiées. Il a été remplacé début 2020 par l’« Instituto de Salud para el Bienestar » (Institut de santé pour le bien-être, INSABI), un institut décentralisé fédéral. Il vise à terme à incorporer tous les centres de santé et hôpitaux publics, qu’ils soient fédéraux ou étatiques, en mauvais état[9] ou non et ce dans le but de garantir un accès aux soins gratuits et pour tous. Pour l’heure, 14 États sur 23 ont accepté de s’insérer dans ce nouveau système[10] et la création de l’INSABI s’est accompagnée d’un investissement supplémentaire prépandémique de 40 milliards de pesos pour recruter le personnel manquant, rénover les hôpitaux en mauvais état, etc.

Mais l’action transformatrice dans le domaine de la santé de la 4T ne se limite pas qu’aux soins. Elle incorpore aussi une dimension préventive : depuis septembre 2020, tous les produits alimentaires sont obligés de signaler, à l’aide de gros hexagones noirs, s’ils contiennent trop de sucres, trop de graisses saturées, trop de sel ou s’ils sont trop énergétiques. La première cause de mortalité au Mexique n’est pas les agressions physiques (au cinquième rang en 2019 avec 36 661 morts) mais en réalité les maladies cardiovasculaires (156 041 morts) suivies par le diabète (104 354 morts)[11]. Par ailleurs, 70 % de la population est en surpoids et quasiment un tiers est obèse[12]. Le Mexique fait donc face à une véritable épidémie et cette mesure s’entend comme un moyen de protection de la population face à la prédation des grandes multinationales, comme Coca-Cola dont les produits et la publicité sont présents quasiment partout au Mexique, que ce soit dans la plus petite supérette ou dans la moindre fête de famille.

Photo prise par Julien Trevisan
Des bouteilles de Coca-Cola avec le nouvel étiquetage © Julien Trevisan

La réforme des retraites de la 4T vise elle aussi à modifier en profondeur la structure de l’ordre économique et social. Au Mexique, celle-ci se fait par capitalisation privée. C’est un héritage du tournant néolibéral qu’a pris le pays dans les années 80[13]. Les pensions des travailleurs sont donc gérées par des fonds privés (désignés par Administradoras de Fondos para el Retiro, AFORES) qui prélèvent, en particulier, des commissions sur celles-ci. La Ley del IMSS (la loi de la Sécurité sociale) et la Ley de Sistema del Ahorro para el Retiro (la loi du Système d’épargne pour la retraite) visent à plafonner ces commissions : de 0,98% actuellement, celles-ci pourront au plus être égale désormais à la moyenne arithmétique des commissions aux États-Unis, à la Colombie et au Chili, soit 0,54%[14]. Le gouvernement de la 4T entend donc limiter la liberté des AFORES dans le choix du niveau des commissions afin de garantir des pensions plus élevées.

« On peut donc s’attendre à ce que la part du budget fédéral allouée aux retraites augmente conséquemment, ce qui pose la question épineuse de l’équilibre budgétaire. »

Toujours dans l’optique d’augmenter le niveau des pensions, les cotisations patronales augmenteront progressivement, passant de 5,15% à 13,88%, tandis que la cotisation salariale restera bloquée à 1,13%. L’État augmentera graduellement sa part de 6,5% à 15% (cela ne concerne que les travailleurs qui gagnent entre 1 et 15 fois le salaire minimum) et la pension minimale de 3 289 pesos sera portée à 4 445 pesos. La durée de cotisation nécessaire pour toucher sa pension minimale sera dans le même temps abaissée progressivement, passant de 1 250 semaines à 1 000 semaines[15]. Cette réforme a donc aussi pour objectif d’améliorer les conditions de départ à la retraite. Cependant, cette réforme va renforcer l’intérêt pour les employeurs d’employer des personnes à bas salaires étant donné que les cotisations patronales vont augmenter pour tous les salaires. Un effet probable de cette réforme est donc une baisse du salaire moyen. Or cette réforme prévoit aussi une augmentation de la la contribution de l’État mexicain vis-à-vis des bas salaires. On peut donc s’attendre à ce que la part du budget fédéral allouée aux retraites augmente conséquemment, ce qui pose la question épineuse de l’équilibre budgétaire. Ce qui explique pourquoi cette réforme a pu se faire sans opposition véritable du patronat mexicain.

En revanche, la partie de la réforme ayant attrait aux commissions des Afores a suscité une levée de boucliers immédiate. En effet, dès que la réforme a été connue, les secteurs financiers ont fait part de leurs inquiétudes de voir lesdites commissions plafonnées, faisant valoir que ce plafonnement était contraire au nouvel accord Canada-États-Unis-Mexique (ACEUM). Ce traité de libre-échange a été signé le 30 novembre 2018, deux jours avant l’entrée en fonction d’AMLO en tant que président et a commencé à être appliqué le 1er juillet 2020 suite à quelques négociations supplémentaires entre les trois pays. Il est beaucoup plus volumineux que son prédécesseur, l’accord de libre-échange nord-américain (Aléna), 34 chapitres contre 22 et traite de domaines nombreux comme, par exemple, l’énergie ou les « bonnes pratiques régulatrices ». En lien avec ce dernier sujet, ce traité prévoit l’utilisation de tribunaux d’arbitrage pour régler des différends entre investisseurs et États[16]. Les investisseurs mexicains, à la différence des investisseurs nord-américains, peuvent d’ailleurs porter les affaires à la fois devant les cours locales du pays et à la fois devant les tribunaux internationaux prévus par le traité. Les secteurs financiers peuvent donc profiter d’une asymétrie du traité désavantageuse pour l’État mexicain pour obtenir gain de cause et, in fine, briser le plafonnement des commissions.

« Autrement dit, AMLO est en train de réaliser une exclusion douce du secteur privé du domaine de l’énergie. Mais des représentants d’entreprises privées ont déjà fait part de leur volonté de porter plainte dans le cadre de l’ACEUM et il n’est donc pas dit qu’AMLO parvienne à ses buts. »

Un autre secteur clé où l’ACEUM et sa possibilité d’arbitrage risquent d’interférer avec la 4T est le domaine énergétique. Certes, l’ACEUM reconnaît la souveraineté du Mexique sur ses hydrocarbures et n’empêche pas les expropriations indirectes. Mais, dans le même temps, il prévoit des mécanismes pour assurer une sécurité juridique aux investisseurs, importateurs, exportateurs et prestataires de service dans le domaine énergétique. Or, la politique énergétique d’AMLO vise, entre autres, à assurer l’autonomie du pays et à renforcer le rôle de Petróleos Mexicanos (PEMEX), entreprise publique chargé de l’exploration, de la production, du raffinement et de la distribution du pétrole, ainsi que de la Comisión Federal de Electricidad (CFE), l’équivalent mexicain d’EDF. En particulier, de nouveaux investissements dans PEMEX et CFE sont en cours, tout nouveau contrat de pétrole ne pourra être attribué qu’à PEMEX et la CFE va devenir la source d’électricité prioritaire[17]. Autrement dit, AMLO est en train de réaliser une exclusion douce du secteur privé du domaine de l’énergie. Mais des représentants d’entreprises privées ont déjà fait part de leur volonté de porter plainte dans le cadre de l’ACEUM et il n’est donc pas dit que López Obrador parvienne à ses fins.

Outre l’ACEUM, une autre épine dans le pied de la 4T est de nature financière. Si en 2019 la dette publique n’a pas varié par rapport à 2018 (11 000 milliards de pesos, 45% du PIB environ), ce n’est pas le cas pour l’année 2020. Au contraire, celle-ci, du fait de la pandémie de Covid-19 et de la dépréciation subite du pesos par rapport au dollar au courant du second trimestre 2020, a augmenté de 7 points de PIB (soit 12 000 milliards de pesos). Dans le même temps, on estime que le PIB du Mexique a diminué de l’ordre de 10 % en 2020. L’économie mexicaine a certes recommencé à croître, de l’ordre de 12% au troisième trimestre 2020, et le niveau de prélèvement d’impôts s’est maintenu relativement à 2019, ce qui est notable compte-tenu de la dégradation du contexte économique, mais il n’est pas certain que cela suffise à calmer les agences de notations. D’autant plus qu’AMLO entend financer la 4T en utilisant toujours les mêmes sources : la lutte contre la corruption et l’austérité républicaine, excluant en particulier toute hausse d’impôts.

Ndlr : l’austérité républicaine consiste à diminuer les salaires des dirigeants de l’État et hauts-fonctionnaires, ainsi que toutes les dépenses inutiles effectuées au bénéfice de la classe politique.

Réaffirmation sur le plan international

Si la signature de l’ACEUM a sans doute permis de satisfaire les États-Unis, il est peu probable que celui-ci apprécie l’affirmation du Mexique sur le plan international sous la 4T. Le Mexique est connu pour favoriser les solutions diplomatiques pacifiques pour résoudre les conflits : il s’est par exemple opposé à la guerre en Irak en 2003. Cette réputation lui a permis de recevoir le soutien de 187 États sur les 195 composant l’ONU pour siéger de 2021 à 2022 au Conseil de sécurité dans le but d’y promouvoir les solutions multilatérales ainsi que le respect des droits humains. La prise de position du Mexique devant l’ONU pour une répartition plus équitable des vaccins contre le Covid-19 s’inscrit dans cette perspective.

C’est aussi dans cette idée de respect des droits humains que le Mexique avec la 4T a renoué avec sa tradition d’asile politique – l’un des cas les plus connus d’asile accordé étant sans doute celui de Léon Trotski en 1937. En effet, alors qu’Evo Morales tentait de fuir la Bolivie à la suite du coup d’État, AMLO lui a offert l’asile politique et a affrété un avion de l’armée mexicaine pour le ramener. Au bout du compte, cette opération a permis au Mexique de s’affirmer par rapport aux États-Unis, ces derniers ayant pris une part active dans le coup d’État en Bolivie, de construire une image de pays progressiste et de renforcer les liens avec la Bolivie (le Mouvement vers le socialisme (MAS), parti dirigé par Evo Morales étant revenu au pouvoir)[18].

Photo prise par Julien Trevisan
Affiche en soutien à la 4T © Julien Trevisan

Cette politique internationale qui vise à s’affirmer comme une puissance souveraine et qui conduit donc parfois à s’opposer aux États-Unis n’a pas conduit AMLO à s’aliéner le soutien du peuple mexicain et ce alors même que les élites médiatiques ont tendance à s’aligner sur le voisin du nord. D’une manière plus globale, la politique protectrice et visant à affirmer le peuple comme sujet qu’est la 4T bénéficie d’un ample soutien, la popularité de López Obrador s’établissant fin janvier 2021 à 60%. Mais les dangers, qu’ils soient financiers, juridiques, internationaux ou relevant de grands intérêts privés s’amoncellent et pourraient venir à bout des fragiles fondations républicaines qui sont en train d’être mises en place. Ce dont AMLO semble avoir conscience : « Je suis convaincu que le meilleur moyen d’éviter les reculs dans l’avenir dépend en bonne partie de la poursuite de la révolution des consciences afin de créer pleinement un changement de mentalité qui, au moment venu, se transformera en volonté collective, prête à défendre ce qui a été obtenu au profit de l’intérêt public et de la nation. »[19]

Sources :

[1] : Article 110 de la Constitution mexicaine, paragraphe 3 : « Las sanciones consistirán en la destitución del servidor público y en su inhabilitación para desempeñar funciones, empleos, cargos o comisiones de cualquier naturaleza en el servicio público. »

[2] : BALLINAS, V. et BECERRIL, A., « Comisiones del Senado aprobarán Reforma Judicial de AMLO », La Jornada, 25/11/2020. Disponible ici : https://www.jornada.com.mx/ultimas/politica/2020/11/25/comisiones-del-senado-aprobaran-reforma-judicial-de-amlo-7539.html

ANIMAL POLÍTICO, « Senado aprueba en lo general y lo particular la reforma judicial de AMLO », Animal Político, 27/11/2020. Disponible ici : https://www.animalpolitico.com/2020/11/aprueban-comisiones-reforma-judicial-pleno-senado/

[3] : On aurait aussi pu parler de la reprise en main par l’État mexicain des fiducies mises en place par le passé dont le but était le développement de différents secteurs (agriculture, éducation, transition énergétique, défense …) qui ont en réalité permis d’opérer des transferts d’argent publique en direction du privé de manière plus ou moins opaque. Rien que dans la recherche scientifique et l’innovation technologique, le montant du transfert dépasse les 41 milliards de pesos. Cf ANIMAL POLÍTICO, « AMLO pide auditoría a fideicomisos tras su desaparición ; Conacyt denuncia transferencias a particulares », Animal Político, 21/10/2020. Disponible ici : https://www.animalpolitico.com/2020/10/amlo-ordena-auditar-fideicomisos-despues-desparicion-conacyt/

[4] : Tiré de la conférence de presse matinale du gouvernement fédéral mexicain datant du 04/03/2020. Voir : https://lopezobrador.org.mx/2020/03/04/129244/

Pour un article faisant un bilan de l’action de l’UIF sous le mandat de M. Nieto, voir GUTIÉRREZ, F., « Número de denuncias de la UIF cayó el último año de Peña Nieto », El Economista, 18/03/2019. Disponible ici : https://www.eleconomista.com.mx/economia/Numero-de-denuncias-de-la-UIF-cayo-el-ultimo-ano-de-Pena-Nieto-20190318-0066.html 

[5] : On a pris comme base de conversion 1 $ = 20 pesos mexicains.

[6] : Article 4 de la Constitution mexicaine.

[7] : Sur le sujet plus spécifique de la violence qui est un sujet central au Mexique, voir REYGADA, L., « Mexique : Lopez Obrador face au défi de la violence », LVSL, 01/02/2020. Disponible ici :  https://lvsl.fr/mexique-amlo-defi-violence/

[8] : Tiré du Segundo Informe de Gobierno datant du 01/09/2020. Voir : https://lopezobrador.org.mx/2020/09/01/discurso-del-presidente-andres-manuel-lopez-obrador-en-su-segundo-informe-de-gobierno/

L’Informe de Gobierno est un bilan annuel réalisé par le gouvernement fédéral sur son action.

[9] : Le nombre d’hôpitaux abandonnées, saccagées ou dont la construction n’était pas terminée était de 401 au moment de l’arrivée au pouvoir d’AMLO d’après le Seconde Informe de Gobierno.

[10] : Les neuf États restants étant gouvernés par des opposants politiques à AMLO. Voir : CRUZ MARTÍNEZ, Á., « Desde hoy, la gratuidad de servicios en hospitales de alta especialidad », La Jornada, 01/12/2020. Disponible ici : https://www.jornada.com.mx/ultimas/politica/2020/12/01/desde-hoy-la-gratuidad-de-servicios-en-hospitales-de-alta-especialidad-8033.html

[11] : STATISTA, « Principales causas de mortalidad según el número de defunciones registradas en México en 2019 », Statista Research Department, 10/2020. Disponible ici : https://es.statista.com/estadisticas/604151/principales-causas-de-mortalidad-mexico/

[12] : INSTITUTO DE SEGURIDAD Y SERVICIOS SOCIALES DE LOS TRABAJADORES DEL ESTADO, « La Obesidad en México », Gobierno de México, 19/01/2016. Disponible ici : https://www.gob.mx/issste/articulos/la-obesidad-en-mexico

[13] : CHINAS SALAZAR, D. D. C., « La privatización del sistema de pensiones en México. Reforma a la ley del ISSSTE. », Asociación Latinoamericana de Sociología, Guadalajara, 2007.
Disponible ici : https://cdsa.aacademica.org/000-066/1495.pdf

[14] : Si cette moyenne venait à augmenter, le plafond resterait cependant bloqué à 0,54%.

[15] : EL ECONOMISTA, « Principales cambios con la reforma al sistema de pensiones de México », El Economista, 11/12/2020. Disponible ici : https://www.eleconomista.com.mx/economia/Principales-cambios-con-la-reforma-al-sistema-de-pensiones-de-Mexico-20201211-0035.html

MONROY, J., « AMLO propone tope a cobro de comisiones por manejo de afores », El Economista, 25/09/2020. Disponible ici :
https://www.eleconomista.com.mx/politica/AMLO-propone-tope-a-cobro-de-comisiones-por-manejo-de-afores-20200926-0003.html

[16] : ECIJA México, S.C., « México : El Arbitraje de Inversión y el T-MEC », ECIJA, 02/07/2020. Disponible ici : https://ecija.com/sala-de-prensa/mexico-el-arbitraje-de-inversion-y-el-t-mec/

ALARCÓN, G. L., MANZANO, P., MATSUI, C. et DUQUE, P., « México : T-MEC disposiciones para la resolución de controversias entre inversionistas y estado : principales diferencias para México », DLA Piper, 26/10/2020. Disponible ici :
https://www.lexology.com/library/detail.aspx?g=37b9a103-56fb-470f-a838-b96b0a929bda

[17] : ALEGRÍA, A., « CFE invertirá más de 381 mil millones de pesos en seis años », La Jornada, 22/01/2021. Disponible ici : https://www.jornada.com.mx/notas/2021/01/22/economia/cfe-invertira-mas-de-381-mil-millones-de-pesos-en-seis-anos/

NAVA, D., « Pide AMLO a reguladores privilegiar a Pemex y CFE », El Financiero, 04/08/2020. Disponible ici : https://www.elfinanciero.com.mx/economia/amlo-lee-la-cartilla-a-reguladores-energeticos-les-pide-ajustarse-al-fortalecimiento-de-cfe-y-pemex

[18] : On aurait aussi pu parler de l’offre d’asile politique à Julian Assange, de la mise en place de procédures de contrôle sur les agents étrangers ou encore de la critique d’une procédure de la Drug Enforcement Administration (DEA), agence fédérale nord-américaine. À ce sujet, on pourra consulter respectivement : PÉREZ, M., « México ofrece asilo político a Julian Assange, fundador de WikiLeaks », El Economista, 04/01/2020. Disponible ici : https://www.eleconomista.com.mx/internacionales/Mexico-ofrece-asilo-politico-a-Julian-Assange-20210104-0013.html

LOPEZ, O., « México aprueba una reforma que restringe a los agentes extranjeros, expertos dicen que es una represalia contra EE. UU. », The New York Times, 15/12/2020. Disponible ici : https://www.nytimes.com/es/2020/12/15/espanol/america-latina/mexico-agentes-estados-unidos.html

ANIMAL POLÍTICO, « Hay muchísimos errores, hicimos lo correcto: AMLO tras críticas de EU por caso Cienfuegos », Animal Político, 18/01/2021. Disponible ici : https://www.animalpolitico.com/2021/01/hicimos-correcto-amlo-criticas-eu-cierre-caso-cienfuegos/

[19] : Segundo Informe de Gobierno, op. cit.  : « Estoy convencido que la mejor manera de evitar retrocesos en el futuro depende mucho de continuar con la revolución de las conciencias para lograr a plenitud un cambio de mentalidad que, cuando sea necesario, se convierta en voluntad colectiva, dispuesta a defender lo alcanzado en beneficio del interés público y de la nación. »

AMLO : rupture avec le néolibéralisme ou continuité ? La « quatrième transformation » du Mexique

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Le 2 décembre dernier, Andrés Manuel López Obrador (AMLO) a été investi président du Mexique. Arrivé au pouvoir grâce au soutien d’une large base populaire et d’une partie de la bourgeoisie, il entreprend la « 4ème transformation » (4T) du pays (1) après des décennies de politiques néolibérales ; sans pourtant rompre clairement avec l’agenda de ses prédécesseurs…


Le Mexique est un pays plongé dans la violence. Violence sociale et de genre d’abord, avec un coefficient de Gini sur la répartition des revenus (tout type de revenu compris (2)), de 0.78, un taux de pauvreté de 45% (3) et 8 200 meurtres de femmes à déplorer sur la seule période 2015-2017 (pour une population de femmes de 66 millions) (4). Violence provoquée par les cartels de la drogue ensuite, qui se sont développés sur tout le territoire mexicain. Sur le plan économique, les cartels génèrent une activité annuelle estimée à 30 milliards d’euros (soit 10 % du budget fédéral annuel du Mexique) à l’aide d’une main d’œuvre qui comprend environ 1 millions de Mexicains (5).

Le cas Ayotzinapa : quarante-trois étudiants de l’École normale rurale de Ayotzinapa ont disparu en 2014 après une rencontre avec la police locale

Violence institutionnelle enfin, caractérisée par l’impunité manifeste dont bénéficient la police et l’armée mexicaines. On peut aussi citer à cet égard le cas Ayotzinapa : quarante-trois étudiants de l’École normale rurale de Ayotzinapa ont disparu en 2014 après une rencontre avec la police locale, alors qu’ils allaient manifester contre les pratiques du gouvernement mexicain. Cette brutalité policière se conjugue à une violence politique et un système électoral largement frauduleux, qui a permis d’écarter le candidat d’opposition aux élections présidentielles en 1988, 2006 et 2012 (à savoir, dans ces deux derniers scrutins, AMLO).

La promesse d’une nouvelle force politique ?

Il faut noter que depuis la Révolution mexicaine de 1910, le Parti révolutionnaire institutionnalisé (PRI) a toujours remporté les élections présidentielles, à l’exception des scrutins de 2000, 2006 et 2018. Le Parti action national (PAN), conservateur, a remporté celles de 2000 et de 2006. Quant au scrutin de 2018, c’est le parti-mouvement « Mouvement de régénération nationale » (Morena) qui l’a emporté, dirigé par AMLO.

Ce dernier est arrivé au pouvoir avec la promesse de mettre en place une rupture radicale : lutte contre l’insécurité qui ravage le Mexique, éradication de la corruption, guerre menée à la pauvreté via la distribution d’aides sociales et la stimulation d’une croissance juste et soutenable(6) (7), mêlée à des éléments plus orthodoxes : respect de l’autonomie de la Banque centrale, de l’équilibre budgétaire…(8)

Dans les faits, pour réaliser cette promesse de « transformation », AMLO s’appuie sur un cabinet composé notamment de plusieurs personnalités bien connues des Mexicains : Esteban Moctezuma Barragán, l’actuel secrétaire de l’éducation publique, qui a été membre du PRI jusqu’en 2002 ; Víctor Villalobos, l’actuel secrétaire de l’agriculture, de l’élevage, du développement rural, de la pêche et de l’alimentation, qui a servi sous le gouvernement de Felipe Calderón (président de 2000 à 2006, PAN) ; ou encore Arturo Herrera Gutiérrez, l’actuel secrétaire aux finances et au crédit public, qui a collaboré avec la Banque mondiale de 2010 à 2018 (9)(10)(11).

Renouvellement démocratique et lutte contre la corruption

Ce gouvernement, malgré sa continuité avec l’ancien système politique, encourage l’émergence de nouvelles institutions et pratiques démocratiques ; des consultations populaires sont mises en place, l’une d’entre elles aboutissant à l’arrêt de la construction de l’aéroport de Texcoco (12)(13)) ; le référendum d’initiative citoyenne révocatoire est inscrit dans la loi (14) ; la fin de l’immunité judiciaire du président est actée, ainsi que la possibilité de condamner celui-ci pour « traîtrise à la patrie », tandis qu’une procédure qui pourrait éventuellement mener à la révocation du président est légalisée (15). Les Mexicains devront donc choisir, début 2022, si leur président doit ou non terminer son mandat. Par ailleurs, chaque jour, le gouvernement donne une conférence de presse à propos de ses dernières décisions. Enfin, – rupture notable par rapport à la présidence de Felipe Calderón et d’Enrique Peña Nieto (président de 2012 à 2018, PRI) – les manifestations d’opposition à la politique du gouvernement se sont pour le moment déroulées sans répression massive.

Le renouvellement des institutions et des pratiques institutionnelles a pour fin la lutte contre la corruption, promise par AMLO. La loi dite d’austérité républicaine (16) prévoit, entre autres, la suppression des retraites des anciens présidents ; pour les fonctionnaires de l’État, elle interdit de contracter des assurances vie et médicale ; l’interdiction d’être employé dans une entreprise pour un fonctionnaire disposant d’informations sensibles en lien avec l’activité entrepreneuriale, et ce jusqu’à dix ans après la fin du contrat de travail avec l’État mexicain – une mesure qui aurait empêché Felipe Calderón de travailler dans le secteur énergétique après son mandat présidentiel.

Chaque jour, on estime que 9 millions de litres d’essence sont volés, représentant une perte annuelle d’un peu moins de 3 milliards d’euros par an (de l’ordre de 1% du budget fédéral).

Le gouvernement, toujours dans l’optique de la lutte contre la corruption, s’attaque aux réseaux de huachicoleros, ces voleurs d’hydrocarbures produits par PEMEX (l’entreprise publique du Mexique chargé de la production de l’essence (17)), soit directement dans les installations, soit au niveau des oléoducs. Cette année encore, un gouverneur d’État a été pris sur le fait. Chaque jour, on estime que 9 millions de litres d’essence sont volés, représentant une perte annuelle d’un peu moins de 3 milliards d’euros par an (de l’ordre de 1% du budget fédéral) (18). Les « huachicoleros à col blanc », selon l’expression d’AMLO, c’est-à-dire les fraudeurs fiscaux, sont aussi l’une des cibles privilégiées du gouvernement (19). Dans la période correspondant au mandat de Calderón et de Nieto, le gouvernement a gracié environ 150 000 contribuables pour un montant total d’environ 2 milliards d’euros.

Une politique d’aides limitée

Cet argent récupéré via la lutte contre la corruption permet au gouvernement de mettre en place des politiques d’aide aux Mexicains considérés comme vulnérables : les plus pauvres, les handicapés, les retraités. Désormais, les élèves pauvres de tous niveaux scolaires et les étudiants peuvent demander une bourse bimensuelle, d’un montant compris entre 75 et 115 euros (ce qui représente une population d’un peu moins de 11 millions de personnes pour une aide totale d’un peu moins de 3 milliards) ; les handicapés (790 000 personnes) ont le droit à une bourse bimensuelle de 120 euros, ainsi que les personnes âgées (8 000 000 de personnes) (20).

De la même manière, une politique d’aide à des petits producteurs est initiée. Début octobre, le gouvernement a enclenché un processus d’achat direct des récoltes de riz, haricot, maïs, blé et lait auprès de 2 millions de petits producteurs, ce qui a permis à ces derniers d’avoir des prix de vente garantis. Les entreprises publiques Diconsa et Liconsa se chargent ensuite de vendre ces produits à des prix plus bas que la normale (21)(22). En revanche, les producteurs de café ne bénéficient pas d’un tel traitement, et certains se plaignent de cette carence d’aides et de protection face à la concurrence de la multinationale Nestlé (23).

Cette politique d’aide se fait sans hausse d’impôts, en particulier sur les plus riches

Il faut noter que cette politique d’aide se fait sans hausse d’impôts, en particulier sur les plus riches et qu’AMLO a insisté, en février 2019 (24) et octobre 2019 (25), sur le fait qu’il n’y en aurait pas. Le gouvernement mexicain compte principalement sur la croissance de l’économie mexicaine pour financer le budget fédéral. Celui-ci a augmenté le salaire minimum de 16% dès le début de son fonctionnement (26), et l’inflation a ralenti pour atteindrait 3% cette année (27). Cependant, la croissance mexicaine n’est pas repartie à la hausse, au contraire : après avoir atteint 1,6% au dernier trimestre 2018, elle est redescendue à 0,1 % au premier trimestre 2019 pour remonter à 0,3% au second trimestre 2019 (28). Par ailleurs, il faut noter que le chômage est resté à peu près stable (contredisant ceux qui estiment qu’une hausse du salaire minimum est nuisible pour l’emploi) : il est passé de 3,3% au second trimestre 2018 à 3,5% au second trimestre 2019 (29).

Si la croissance continue à se maintenir à ce niveau et, sans hausse d’impôts supplémentaires, cela compliquerait la maîtrise de l’équilibre budgétaire du gouvernement – et l’obligerait à faire des choix plus radicaux, dans une direction ou l’autre.

Développement des infrastructures

Un des projets majeurs vise à redonner son indépendance énergétique au Mexique ; celle-ci a été abandonnée lorsque PEMEX a été longuement privatisée, depuis le mandat de Carlos Salinas de Gortari (1988-1994, PRI) jusqu’au mandat de M. Nieto (30). AMLO a choisi d’investir massivement dans PEMEX, sans refouler le secteur privé (31). Au total, 600 000 000 d’euros ont été investi dans les six raffineries du pays en 2019 (32) afin d’enrayer la chute de la production d’essence. Celle-ci est passée de 3 400 000 barils en 2004 à 1 670 000 barils en 2018. L’investissement réalisé a eu pour conséquence d’augmenter la production de 50 000 barils. Cependant, malgré cette hausse de la production, PEMEX a enregistré une perte de 8 milliards sur les trois premiers trimestres de 2019 à cause de la baisse des prix (33). Par ailleurs, toujours en vue d’augmenter la production, la construction d’une nouvelle raffinerie, à Dos Bocas (Tabasco), a commencé à être entreprise (34).

https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Carte_administrative_du_Mexique.png
Les états du Mexique et leurs capitales respectives

À ce sujet, il convient de souligner que le congrès local de l’État de Tabasco, soutenu par AMLO (35), a fait passer une loi, la « ley garrote », qui punit quiconque entrave la liberté de circulation ou réalise une extorsion d’une peine de prison allant de six à treize ans (36). Un arsenal législatif est donc mis en place contre des groupes qui tenteraient de bloquer la construction ou le bon fonctionnement de la nouvelle raffinerie – il est destiné à contrecarrer les résistances que le gouvernement risque de rencontrer de la part de l’oligarchie mexicaine.

Dans cette optique, la cour suprême a bloqué l’application de la ley federal de remuneraciones de los Servidores Públicos, qui vise à empêcher que les fonctionnaires gagnent davantage que le président, à savoir 5000 euros mensuel. Ce salaire est deux fois inférieur à celui de M. Nieto (37-38).

Des entrepreneurs, en créant le hashtag #NoMásDerroches et en faisant appel à la cour suprême, ont aussi manifesté leur opposition à la fin de la construction de l’aéroport de Texcoco et à la construction, à la place, d’un aéroport dans la zone militaire de Santa Lucía, tous deux dans l’État de Mexico (État proche de Mexico, voir la carte) (39).

Les transports et le secteur privé

La cour suprême ne s’étant, au final, pas prononcée en sa défaveur, l’aéroport de Santa Lucía, qui serait à la fois civil et militaire, commencerait à fonctionner en mars 2021 (40). Sa construction nécessitera un budget de 3,5 milliards d’euros.

Des chocs futurs avec des élites économiques sont aussi à prévoir avec la construction du Train Maya, dont le budget est évaluée à 7,1 milliards d’euros, dans la partie sud-est du pays (41). En effet, les chemins de fer dans leur quasi-totalité ont été privatisés puis abandonnés. Les Mexicains pour se déplacer en transports en commun n’ont donc, le ferry mis à part, que deux choix : l’avion qui relie seulement les capitales des États ou les bus, moins onéreux.

Or dans le sud-est, la compagnie de bus ADO est en situation de quasi-monopole. Il est donc probable que celle-ci essaie d’empêcher la construction du train Maya. Pour légitimer cette construction, le président AMLO compte organiser une consultation populaire dans les États concernés (13).

En plus de ces deux projets, un projet de tramway dans la ville de Guadalajara est également prévu (42), ainsi que la rénovation des lignes de métro 1 et 3 de Mexico (43). Les transports, jusqu’ici, avaient été largement négligés ; entre 2008 et 2016, ce secteur avait reçu seulement 0,6% du PIB, soit deux fois moins que la moyenne des pays d’Amérique latine sur la même période (44).

Volontarisme politique et orthodoxie : le grand écart du gouvernement

En parallèle de ces grands projets, l’organisation du travail encourt des modifications sensibles. C’est dans cette optique que la « ley federal del Trabajo » (loi fédérale du travail) a été votée au cours de cette première partie de mandat qui vise à garantir la liberté et la démocratie syndicales, la négociation collective et de meilleurs salaires(45).

Cette dynamique de renforcement des droits des travailleurs risque de se heurter aux accords de libre-échange avec le Canada et les États-Unis d’Amérique (l’ACEUM pour l’Accord Canada-États-Unis-Mexique) qu’AMLO cherche, en parallèle, à finaliser. Plus généralement, les réformes étatistes et dirigistes mises en place par le nouveau gouvernement mexicain semblent difficilement compatibles, sur le long terme, avec le respect de l’équilibre budgétaire et le statu quo fiscal promus par AMLO.

Le « populisme » d’AMLO serait-il un « radicalisme du centre », pour reprendre la formule de Francesco Callegaro (46) ? Depuis l’investiture d’AMLO il y a deux ans, le gouvernement mexicain est parvenu à initier un agenda de démocratisation des institutions et de lutte contre la pauvreté sans rompre avec le consensus néolibéral. Un grand écart entre volontarisme politique et équilibre budgétaire qu’une croissance en berne pourrait bientôt compromettre…

 

Notes

Pour les conversions, 1€ = 21 pesos mexicains.

(1) La première transformation correspond à la guerre d’indépendance du Mexique (1810-1821), la deuxième à la réforme laïque (1857-1860) et la troisième à la Révolution mexicaine (1910-1920).

(2) Ce coefficient sert à mesurer les inégalités de revenu : 0 correspond à l’égalité parfaite et 1 au cas où un individu concentre tous les revenus d’un pays. En comparaison, la France a un coefficient d’environ 0,3, les États-Unis d’Amérique de 0,4.

(3) : https://www.proceso.com.mx/567654/pobreza-en-mexico-15-superior-al-promedio-de-america-latina-cepal

(4) : https://www.proceso.com.mx/527637/solo-20-de-los-asesinatos-de-mujeres-en-mexico-son-investigados-como-feminicidios-el-ocnf

(5) : https://www.jornada.com.mx/ultimas/economia/2018/11/11/economia-del-narco-genera-600-mil-mdp-cada-ano-en-mexico-5650.html

(6) : Deuxième chapitre de « El principio. Los primeros cuatro meses » de Armando Batra.

(7) : https://www.bbc.com/mundo/noticias-america-latina-44681165

(8) : “En materia económica, se respetará la autonomía del Banco de México; el nuevo gobierno mantendrá disciplina financiera y fiscal; se reconocerán los compromisos contraídos con empresas y bancos nacionales y extranjeros.” (tiré du discours de victoire de AMLO : https://www.animalpolitico.com/2018/07/discursos-lopez-obrador/)

(9) : https://lopezobrador.org.mx/gabinete-2018-2024/

(10) : https://www.celag.org/gabinete-amlo-perfiles-y-prospectivas/

(11) : https://www.milenio.com/politica/quien-es-y-cuanto-gana-esteban-moctezuma-como-titular-de-la-sep

(12) : https://www.bbc.com/mundo/noticias-america-latina-46024519

(13) : https://www.jornada.com.mx/ultimas/politica/2019/11/11/consulta-por-tren-maya-para-evitar-sabotaje-legal-amlo-939.html

(14) : https://www.eluniversal.com.mx/nacion/politica/diputados-avalan-revocacion-de-mandato-y-consulta-popular

(15) : https://www.proceso.com.mx/605942/amlo-plantea-el-21-de-marzo-de-2022-como-dia-para-consultar-si-continua-en-el-cargo

(16) : https://www.proceso.com.mx/602452/lista-la-ley-federal-de-austeridad-republicana-pasa-al-ejecutivo-para-su-publicacion

(17) Créée à la suite de l’expropriation par le gouvernement de Lázaro Cárdenas des entreprises nord-américaines et britanniques.

(18) : https://www.proceso.com.mx/570016/del-narco-al-huachicolero-cronica-de-una-guerra-inventada

(19) : https://www.proceso.com.mx/600883/diputados-aprueban-reforma-que-elimina-la-condonacion-de-impuestos

(20) : https://www.proceso.com.mx/597983/amlo-presume-en-su-primer-informe-sus-politicas-de-apoyo-a-jovenes-adultos-mayores-y-discapacitados

(21) : https://www.jornada.com.mx/ultimas/politica/2019/10/01/amlo-comprara-el-gobierno-cosechas-a-precios-de-garantia-7324.html
(22) :
https://www.proceso.com.mx/601478/amlo-anuncia-precios-de-garantia-a-productores-y-baja-en-canasta-basica-de-diconsa-y-liconsa

(23) : https://www.jornada.com.mx/2019/08/19/estados/027n1est

(24) : https://www.proceso.com.mx/572935/ni-alza-de-impuestos-ni-gasolinazos-para-el-desarrollo-de-mexico-afirma-amlo
(25) :
https://www.proceso.com.mx/604298/amlo-se-opone-al-aumento-del-cobro-por-el-derecho-al-uso-del-agua-a-agricultores

(26) : https://www.jornada.com.mx/ultimas/politica/2019/09/30/se-estudia-aumento-al-minimo-para-2020-el-16-fue-insuficiente-amlo-1895.html

(27) : https://expansion.mx/economia/2019/10/09/la-inflacion-en-mexico-se-desacelera-a-su-menor-nivel-en-3-anos

(28) : https://mexicocomovamos.mx/?s=seccion&id=97

(29) : https://www.proceso.com.mx/596050/el-desempleo-en-mexico-aumenta-a-3-5-en-el-segundo-trimestre-inegi

(30) : https://www.proceso.com.mx/526543/a-80-anos-de-la-expropiacion-la-desnacionalizacion-petrolera

(31) : https://www.proceso.com.mx/597665/amlo-planea-revivir-la-exploracion-de-empresas-privadas-en-aguas-profundas-financial-times

(32) : https://edit00.jornada.com.mx/ultimas/2019/09/23/produccion-de-pemex-se-ha-recuperado-al-50-amlo-6626.html

(33) : https://www.jornada.com.mx/ultimas/economia/2019/10/29/pemex-perdio-88-mil-millones-entre-julio-y-septiembre-2847.html

(34) : https://www.proceso.com.mx/596906/va-bien-se-esta-trabajando-bien-amlo-sobre-la-refineria-de-dos-bocas

(35) : https://www.jornada.com.mx/ultimas/politica/2019/07/30/respalda-amlo-ley-garrote-en-tabasco-281.html

(36) : https://www.jornada.com.mx/2019/07/30/estados/025n1est

(37) : https://www.proceso.com.mx/574160/por-mayoria-el-senado-aprueba-la-ley-federal-de-remuneraciones

(38) : https://www.infobae.com/america/mexico/2019/09/10/salario-y-aguinaldo-de-lopez-obrador-aumentara-en-2020/

(39) : https://www.jornada.com.mx/ultimas/politica/2019/10/09/da-juez-via-libre-al-aeropuerto-en-santa-lucia-3243.html
(40) : http://jornadabc.mx/tijuana/17-10-2019/santa-lucia-sera-inaugurado-el-21-de-marzo-de-2022-amlo

(41) : https://www.jornada.com.mx/ultimas/politica/2019/09/20/tren-maya-obra-aceptada-por-mayoria-en-sureste-del-pais-amlo-5673.html

(42) : https://www.jornada.com.mx/ultimas/politica/2019/04/05/supervisa-amlo-construccion-de-linea-3-de-tren-ligero-en-guadalajara-3193.html

(43) : https://www.jornada.com.mx/ultimas/capital/2019/10/31/se-invertiran-30-mil-mdp-para-renovar-lineas-1-y-3-del-metro-5576.html

(44) : https://www.jornada.com.mx/ultimas/economia/2019/11/03/mexico-invierte-en-transporte-0-6-por-ciento-del-pib-cepal-9915.html

(45) : https://www.proceso.com.mx/581893/reforma-laboral-es-una-conquista-para-los-trabajadores-defensores-sindicales

(46) : https://lvsl.fr/le-populisme-est-un-radicalisme-du-centre-entretien-avec-francesco-callegaro

Mexique: Lopez Obrador face au défi de la violence

https://amqueretaro.com/mexico/2019/07/01/paz-lo-mas-dificil-de-conseguir-en-mexico-amlo/
©Cuartoscuro

Le premier président progressiste de l’histoire moderne du Mexique a hérité d’une situation désastreuse du point de vue sécuritaire. Après 12 ans d’une stratégie de « guerre contre les cartels » qui a enlisé le pays dans un drame humanitaire sans précédent, il peine à freiner la courbe de la violence.


L’Amérique latine est la région la plus violente du monde. Alors qu’elle ne réunit que 8% de la population mondiale, elle concentre à elle seule plus de 30% des homicides commis à travers la planète. Une “épidémie”, selon les termes de l’Office des Nations Unies contre la drogue et le crime, qui peut s’expliquer par divers facteurs: crime organisé, armes à feu, taux d’impunité, niveaux des inégalités… À ces funestes ingrédients le Mexique en a rajouté un autre qui n’a fait qu’empirer les choses.

Élu en 2006 dans des circonstances plus que douteuses, le président Felipe Calderón (Parti action nationale, droite) s’est empressé d’éclipser son manque de légitimité en endossant l’uniforme de commandant en chef des Forces armées. Afin d’asseoir son autorité, il décide – à peine quelques jours après son investiture – de lancer une offensive contre les puissants cartels de la drogue. La « guerre contre le narcotrafic » est ainsi officiellement déclarée.

https://aristeguinoticias.com/3101/mexico/la-guerra-de-felipe-calderon-solo-aumento-la-violencia-cide/
Le président Calderón a lancé la guerre contre les cartels en 2006, à peine quelques jours après avoir pris le ses fonctions. Photo ©Cuarto/AristeguiNoticias

2006 – 2018: la « guerre contre les cartels »

Cette décision, qui bouleversera profondément la société mexicaine, se révèlera être totalement contreproductive. Soutenue par les États-Unis avec lesquels Calderón s’empresse de signer un accord de coopération (l’Initiative de Mérida), elle consiste principalement à impliquer l’armée dans les missions de sécurité publique. Les militaires sortent des casernes et l’accord tacite reposant sur la corruption qui liait barons de la drogue et autorités est rompu. Les affrontements se multiplient et les cartels, qui avaient l’habitude de ne se faire la guerre qu’entre eux visent dorénavant aussi l’État.

Mais c’est bien la population civile qui paye le prix fort: elle se retrouve peu à peu prise en étau et plusieurs régions sombrent dans le chaos de la violence. Les indices explosent. Les homicides augmentent de 150% durant le sexennat de Calderón (2006-2012). Son successeur, Enrique Peña Nieto (Parti révolutionnaire institutionnel, centre droit), poursuivra la même politique mortifère jusqu’à la fin de son mandat.

La militarisation du pays est alors dénoncée de toute part, notamment par la Commission Interaméricaine des droits de l’homme et l’ONU. Le constat est catastrophique: avec pas moins de 250 000 morts, le Mexique se place dans le trio de tête des pays les plus dangereux du monde, devancé seulement par la Syrie. Le taux d’homicides y a en effet été multiplié par 3, passant de 9,85 pour 100 000 habitants en 2006 à 29,27 en 2018. À cela il faut ajouter les centaines de milliers de déplacés, l’existence de plus de 1 500 fosses clandestines, 95 journalistes assassinés… Dans un contexte de recrudescence des cas de torture et d’exécutions extrajudiciaires, la violation des droits de l’homme devient une pratique généralisée impliquant autant les autorités civiles que militaires.

La crise est inédite. Alors qu’à l’époque la plupart des médias dirigent l’attention de la communauté internationale vers d’autres pays comme le Venezuela, le Mexique traverse la pire situation du continent en matière de droits de l’homme. Des ONG locales – soutenues par la Fédération internationale des droits de l’homme – vont jusqu’à dénoncer à la Cour pénale internationale des crimes de lèse humanité perpétrés à l’encontre de la population, commis tant par les cartels que par les forces gouvernementales. On estime à 60 000 le nombre de « desaparecidos », ces personnes victimes de disparition forcée. Un chiffre hallucinant qui évoque l’époque des dictatures militaires d’Amérique du Sud et leur Plan Condor. Le Comité de l’ONU contre les disparitions forcées n’hésite pas à dénoncer une « tragédie humanitaire » un contexte de « disparitions généralisées » tout en pointant du doigt l’implication récurrente d’agents de l’État.

Et pour quels résultats ? Loin d’avoir perdu la guerre, les narcotrafiquants ont conservé toute leur capacité de nuisance. Le nombre de cartels a d’ailleurs augmenté et ceux-ci ont diversifié leurs activités, s’adonnant désormais aussi à l’extorsion, à la traite de personnes ou encore au trafic de combustible. Pire encore, une constellation de plus de 80 organisations criminelles plus ou moins indépendantes a surgi tout autour d’eux, ce qui rend la situation encore plus explosive qu’auparavant. Lorsqu’en juillet 2018 le candidat de la gauche Andrés Manuel Lopez Obrador (Mouvement de régénération nationale) remporte triomphalement les élections présidentielles, la population attend beaucoup de celui qui a promis de mettre un terme à cette guerre pernicieuse et de renvoyer les militaires dans leurs casernes.

https://www.tabascohoy.com/nota/386769/mexico-segundo-pais-mas-violento-del-mundo-iiss
La “guerre contre les cartels de la drogue” a provoqué un niveau de violence inédit et une militarisation du pays.

AMLO: nouvelle stratégie sécuritaire

« AMLO » prend possession de ses fonctions 5 mois plus tard, le 1er décembre 2018. Après douze ans de descente aux enfers, le pays qu’il reçoit est exsangue. Au sentiment d’insécurité qui touche 75% de la population viennent s’ajouter corruption endémique, collusion rituelle entre pouvoirs publics et délinquance, délitement des institutions et un état de droit bien trop souvent malmené… Avec un système judiciaire au bord de l’effondrement dans plus de trois-quarts du territoire (manque de personnel et de moyens), rien d’étonnant à ce que l’impunité s’impose (taux de 99.3%) et à ce que prédomine la défiance envers les autorités (90% des délits ne sont pas dénoncés). S’il est exagéré de parler d’État défaillant, il est par contre impossible de nier l’existence d’un système amplement gangrené tout comme le grave niveau de décomposition sociale prévalant dans certaines régions. Il faudra moins d’une semaine pour que le nouveau secrétaire d’État chargé des Droits de l’homme, Alejandro Encinas, fasse une annonce sidérante: “Il y a 26 000 corps non identifiés dans les morgues du pays“.

Alors que l’année 2018 s’était terminée sur une moyenne de près de 100 homicides par jour (devenant la plus violente de l’histoire moderne du Mexique), AMLO proclame le mois suivant que la guerre est officiellement finie. Il remplace la stratégie de lutte frontale contre les cartels par une nouvelle approche qui se veut plus humaine. Sa démarche consiste notamment à traiter les facteurs sociétaux qui alimentent la délinquance: chômage, manque d’opportunités, misère dans les campagnes. C’est l’un des objectifs des différentes bourses et programmes sociaux lancés par son gouvernement et dont bénéficient bientôt 20 millions de Mexicains.

Le manque de confiance envers les forces de police régionales et municipales le pousse néanmoins à revenir sur sa promesse de campagne: il s’appuie sur différents corps de police militaire pour créer une nouvelle entité, la Garde nationale. Bien qu’ayant placé le respect des droits de l’homme au cœur du nouveau dispositif – qui compte d’ailleurs sur l’aval du Haut-commissariat aux droits de l’homme des Nations unies – le rétropédalage est fortement critiqué par nombre d’organisations qui dénoncent une perpétuation de la militarisation du pays. Mais les forces armées jouissent du plus haut taux de confiance auprès de la population, sont mieux entraînées et beaucoup moins corrompues: impossible de s’en priver.

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Le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme a été associé à la création de la Garde nationale. ©Mauricio Huizar, El Sol de México

En revanche, c’est de l’aide des États-Unis dont AMLO compte bien se passer: il projette d’abandonner l’Initiative de Mérida. Devenu la clé de voûte de la collaboration entre les deux gouvernements dans le cadre de la lutte contre la drogue et le crime organisé, l’accord s’est surtout montré bénéfique pour l’industrie de l’armement étatsunienne. Il a aussi permis de justifier une intromission toujours plus accentuée des services de sécurité et de renseignement de Washington en territoire mexicain. C’est pourquoi AMLO compte mettre en place une révision globale de la stratégie de coopération. « Nous voulons des investissements pour la création d’emplois, pas du soutien militaire », déclare-t-il début mai 2019.

Des résultats qui tarderont à arriver

Toujours est-il que la nouvelle politique de pacification – résumée dans la formule « des accolades, pas des balles » – tarde à porter ses fruits. Loin de diminuer, les chiffres de la violence maintiennent au contraire leur tendance à la hausse. Tout indique que la première année de mandat d’AMLO verra dépasser les 36 000 homicides comptabilisés en 2018 (les chiffres définitifs pour l’année 2019 n’ont pas encore été publiés). Le manque de résultats rapides est sévèrement pointé du doigt et les critiques pleuvent sur la stratégie sécuritaire du gouvernement. L’opposition, pourtant totalement responsable de la situation actuelle, dénonce un supposé manque de fermeté face aux criminels.

Quant au président Donald Trump, il profite du fait que la Garde nationale essuie plusieurs échecs sanglants face aux cartels pour s’engager dans des déclarations interventionnistes : il propose sans ambages d’envoyer son armée pour « faire le travail rapidement et efficacement. » Et de remettre en cause le changement de stratégie opéré par AMLO: « C’est le moment pour le Mexique, avec l’aide des États-Unis, de mener une guerre contre les cartels de la drogue et de les éliminer de la surface de la terre ». Une « guerre », soit reprendre le chemin qui a pourtant provoqué le désastre.

De son côté, le ministre des Affaires étrangères mexicain Marcelo Ebrard rappelle que la meilleure contribution que les Etats-Unis puissent faire est « non pas de fournir des hélicoptères mais plutôt de freiner le trafic d’armes de guerre ». En effet, en vente libre dans de nombreux États voisin, on calcule que plus de 2 millions d’armes auraient traversé illégalement la frontière vers le Sud durant ces 10 dernières années. Mais Trump préfère jeter de l’huile sur le feu au lieu de s’occuper sérieusement de ce problème ou de celui de la demande de produits stupéfiants: il menace désormais de classer les cartels mexicains comme « organisations terroristes ». Un label qui ouvrirait la porte à toujours plus d’ingérence.

Tout porte à croire que les insuccès du gouvernement mexicain en matière sécuritaire sont profitables aux intérêts de Washington. Fin mai 2019, le Mexique s’était vu obligé – face à un chantage aux tarifs douaniers imposé par Trump – d’accepter de dévier 6 000 membres des forces de l’ordre de leur mission principale en les déployant à la frontière sud, afin de freiner le flux des migrants en provenance d’Amérique centrale. Un chantage aux tarifs douaniers imposé par Trump transformait ainsi une partie de la toute nouvelle Garde nationale en sous-traitante de l’US Border Patrol.

Ainsi, après un an au pouvoir, le panorama sécuritaire s’avère très compliqué pour AMLO. Bien qu’ayant réaffirmé le mois dernier que la lutte contre la criminalité demeurait sa priorité absolue, comment répondre aux attentes d’une population à bout et qui exige des résultats rapides au vue de la situation calamiteuse dont il a hérité ? D’autant plus qu’elle nécessitera forcément du temps pour s’assainir. La solution est loin d’être évidente. Le ministre de la Sécurité Alfonso Durazo déclarait il y a quelques jours face aux 2 000 nouvelles recrues de la Garde nationale: « Des mois difficiles nous attendent, et particulièrement pour vous ».

Le Mexique n’est pas encore sorti de son bourbier.

Álvaro García Linera : « En temps de crise, derrière chaque libéral modéré se trouve un fasciste »

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El vicepresidente de Bolivia, denunciado al expresidente de Bolivia Quiroga. © Asamblea del Estado Plurinacional de Bolivia

Vice-président de l’État plurinational de Bolivie depuis 2006 et grand architecte de la politique impulsée par Evo Morales, Álvaro García Linera nous a accordé une interview à Mexico où il a trouvé l’asile, après avoir été contraint de fuir son pays. Dans cet entretien, il raconte le coup d’État de l’intérieur, et livre son analyse des causes, des acteurs et ingérences extérieures. Entretien réalisé par Élodie Descamps et Tarik Bouafia, le 16 novembre 2019 à Mexico. Traduction par Rachel Rudloff.


LVSL – Depuis quelques jours, vos militants, sympathisants et plus généralement les citoyens boliviens qui s’opposent au coup d’état subissent une répression brutale de la part des forces policières et militaires. Comment réagissez-vous face à cette vague de violence qui ne cesse de s’intensifier ?

AGL – Je suis triste et indigné par l’assassinat de sept humbles paysans [NDLR : on comptabilise au moins 30 morts aujourd’hui]. Tous ont été assassinés avec des armes automatiques aux mains de l’armée et de la police nationale alors qu’ils manifestaient leur condamnation et leur rejet du coup d’état. Il y a un massacre en cours en Bolivie et il est clair que, dans un jour, une semaine, un ou cinq ans, les responsables, qu’ils soient policiers, militaires ou civils, devront répondre de leurs actes devant les tribunaux de justice. Ils couvrent de sang le peuple bolivien d’une façon terrible, atroce. Il y a plus de 110 blessés par balle. Plus de 600 arrestations. C’est un coup d’état criminel, sanglant, qui ne recule devant aucun moyen pour s’imposer.

LVSL – Pourtant, vous vous étiez justement retirés pour éviter cette violence dont vous menaçait l’opposition…

AGL – Oui. Nous sommes partis car nous ne voulions pas voir de boliviens tués. La police nous a menacés, les forces armées ont désavoué l’ordre constitutionnel et ont menacé d’user de la force contre nos camarades. Nous avons donc annoncé notre démission, contraints par cette pression policière et militaire, pour qu’aucun mal ne leur soit fait. Et malgré ce renoncement à notre victoire électorale, à gouverner, malgré que nous ayons accepté que nous ne serions pas candidats aux prochaines élections, malgré tout cela, les putchistes, ce gouvernement d’imposture, continuent de tuer des Boliviens, dans ce que l’on peut clairement qualifier de violence raciale contre les indiens. Cette violence que l’on peut voir est un espèce de règlement de comptes de la part d’une élite politique contre des indiens, des indigènes, qui ont osé gouverner, qui ont osé obtenir le pouvoir, obtenir des droits.

LVSL – Pour bien saisir le déroulé des événements : le dimanche 10 novembre, en l’espace de quelques heures, vous annoncez de nouvelles élections et finalement, vous prenez la décision de vous retirer pour mettre un terme aux violences déclenchées par l’opposition de droite. Le chef des forces armées Williams Kaliman vous aurait « suggéré » de démissionner. Que s’est-il passé exactement et comment expliquer que les forces armées aient soutenu si rapidement le coup d’état ?

AGL – Le coup d’État s’est fait en trois étapes. D’abord une étape civile qui s’amorce au lendemain des élections. Nous avons gagné avec plus de 10 % d’écart, ce qui annulait de fait, la réalisation d’un second tour. Devant ces résultats, le candidat perdant Carlos Mesa ne reconnaît pas notre victoire et réclame un second tour. Et immédiatement, surgit une vague insurrectionnelle menée par des classes moyennes traditionnelles qui brandissent un discours de suprématie raciale. Des villes comme Santa Cruz, Cochabamba et La Paz se sont soulevées contre le gouvernement. Ils ont commencé par brûler les institutions de l’État. Sur les neufs tribunaux électoraux, lieux où l’on comptabilise les voix, cinq sont pris d’assaut et incendiés. Des urnes et des bulletins de votes sont brûlés.

Pour la première fois, des groupes paramilitaires fascisants font leur apparition. Ils attaquent des leaders syndicaux, incendient différents sièges de syndicats paysans et ouvriers et en pourchassent les militants. Des femmes paysannes qui manifestaient sont également agressées par des bandes composées de 500, 600 motos portant des personnes munies de battes, de bâtons à clous, de gaz lacrymogènes. Ils ont même enlevé la maire d’une commune de paysans : ils l’ont frappée, maltraitée, jetée à terre, ils lui ont uriné dessus, coupé les cheveux, menacé de la lyncher… Et devant les médias télévisés, ils l’ont couverte de peinture. Ils s’en sont également pris aux paysans et paysannes qu’ils trouvaient sur leur chemin, en les battant comme du bétail, comme des animaux.

Face à ces crimes, les forces populaires ont répondu en appelant à la résistance au coup d’état. Des ouvriers mineurs arrivent alors de la Centrale Ouvrière Bolivienne (COB) de La Paz. Des paysans, des indigènes, des urbains se mobilisent pour défendre le président. Si cette confrontation entre forces civiles insurgées et forces civiles défendant la démocratie s’était maintenue dans cet état, nous les aurions battus. Mais ça, ce n’est que le premier moment du coup d’état, celui des civils, où l’on a cherché à imposer une terreur urbaine en marge de l’État et des institutions légalement constituées.

Vient alors la seconde phase : celle de la police, qui va tout faire basculer. La police désavoue le commandement civil et refuse de protéger les institutions et les organisations civiles agressés. Puis, au bout de 24 heures, c’est au tour du commandant des forces armées de désavouer le commandement civil. Il appelle alors au retrait d’Evo. C’est une escalade civile, policière et militaire. S’il n’y avait pas eu cette intervention policière et militaire, le coup d’État se serait éteint dans sa phase civile.

Le lendemain, après avoir désavoué les autorités légitimes, ceux-là mêmes qui n’étaient pas intervenus pour rétablir l’ordre et protéger la population, ont fait preuve d’une capacité extraordinaire pour déployer des forces répressives afin d’arrêter des paysans, des dirigeants, de gazer des manifestants.

LVSL – On note de la part des putschistes, une volonté de s’en prendre aux secteurs populaires, comme les mineurs, les ouvriers, les agriculteurs, les indigènes, qui historiquement ont constitué la base sociale sur laquelle Evo s’est appuyé pour arriver au pouvoir. 

AGL – L’armée et la police ont laissé libre cours aux rebelles et aux putschistes, aux dépens de la Constitution. C’est ce qui a donné le ton brutal du coup d’Etat. Vous avez sûrement vu les images de la “présidente” auto-proclamée avec à ses côtés un général qui lui remet l’écharpe présidentielle. Ce n’était pas arrivé depuis la dictature. Depuis quand un militaire met-il l’écharpe au président ? C’est le rôle de l’Assemblée !

Il n’y avait pas eu de photo semblable depuis les années 1980, quand le chef de l’armée, Garcia Mesa, a mené un coup d’État et tué le leader socialiste Marcelo Quiroga à Santa Cruz ainsi que des dizaines de mineurs, pour s’emparer du pouvoir. Depuis 39 ans, nous n’avions pas vu d’image de ce genre, où politiques et militaires occupent littéralement le palais du gouvernement, et s’auto-constituent en gouvernement. Jeanine Áñez est un pantin, c’est la police et les militaires qui ont réellement le pouvoir.

LVSL – En 2008, il y avait déjà eu une tentative de coup d’État déclenché par des secteurs conservateurs de La Media Luna et soutenu par l’ex-ambassadeur états-uniens en poste Philip Goldberg. Que s’est-il passé pour que ce qui a échoué il y a 11 ans, triomphe aujourd’hui ?

AGL – Deux choses ont particulièrement changé. Tout comme aujourd’hui, il s’agissait d’un coup d’État civil, animé par des Comités Civiques qui sont des structures regroupant corporativement des secteurs très conservateurs des régions de Santa Cruz et de l’ouest du pays. Cela avait commencé par un soulèvement. Cependant, en 2008, ni la police ni les forces militaires ne se sont jointes à eux. Aujourd’hui si, car ils ont appris de leurs erreurs. Beaucoup d’argent a été investi pour ce retournement des cadres policiers et militaires (certainement des milliers de dollars pour acheter la loyauté des forces de sécurité). Ça, c’est une nouveauté. En 2008, ils avaient maintenu une neutralité institutionnelle. A cette époque, la bataille avait tourné en faveur des forces progressistes.

L’autre élément à prendre en compte pour comprendre le changement entre le coup d’État de 2008 et celui d’aujourd’hui, c’est qu’il y a 11 ans, nous avions à faire à un continent uni. Lula gouvernait le Brésil, Chavez le Venezuela, Correa l’Équateur, Kirchner l’Argentine… Immédiatement, l’Amérique Latine s’était positionnée comme un bloc de défense de la démocratie. D’ailleurs, les membres de l’Union des Nations Sud-Américaines (UNASUR) s’étaient réunis en urgence à Santiago au Chili. La réunion avait été dirigée par la présidente Michelle Bachelet et les différents membres rejetèrent ce coup d’État.

Près de deux semaines se sont écoulés depuis le coup, on compte des dizaines de morts, mais aujourd’hui l’UNASUR est une coquille vide, il n’existe aucun organisme régional ne dépendant pas des États-Unis capable de garantir la souveraineté et la paix sur le continent. Pire, nous observons des attitudes comme celle de l’OEA, qui joue un rôle déplorable, en légitimant et sanctifiant des décisions qui mènent au massacre du peuple bolivien.

LVSL – À ce propos, le site d’information Behind Back Doors a publié début octobre une série de 16 audios qui révèlent des conversations entre des dirigeants de l’opposition bolivienne (l’ex-préfet de Cochabamba Manfred Reyes Villa, l’ex-député Cochachamba Maurico Munos), des ex-militaires et des sénateurs états-uniens (Marco Rubio, Ted Cruz, Bob Menendez), dont l’objectif est de déstabiliser le pays dans le cas de votre réélection. Il s’agit en partie de monter un soulèvement militaro-policier, d’incendier et d’attaquer les maisons de députés du MAS pour qu’ils soutiennent votre renoncement… Selon vous, doit-on prendre ces révélations au sérieux ?

AGL – Oui, il faut les prendre très au sérieux. Ces informations racontent des plans qui se sont préparés en coulisses au cours des derniers mois. Je crois que le signal qu’ils attendaient était l’ampleur de notre succès aux élections. En 2014, nous avions gagné avec 62%, aujourd’hui, avec 47%. Il est clair que nous ne l’avons pas remporté avec le large avantage des années précédentes. Pour lancer l’offensive contre Evo, il était nécessaire pour l’opposition que nous ne franchissions pas la barre symbolique des 50%, et c’est malheureusement ce qu’il s’est passé. La droite s’est alors dit “c’est leur moment de faiblesse, nous devons agir”.

LVSL – Comme vous l’avez précisé, vous êtes passés de 62% à 47% entre 2014 et 2019. Durant ces 5 années, une partie de la classe moyenne qui vous soutenait, a tourné le dos au processus de transformation que vous aviez impulsé. Comment expliquez-vous que de larges secteurs de la population qui sont sortis de la pauvreté, ont eu accès à l’université, à des postes de fonctionnaire, ont finalement arrêté de vous soutenir ?

AGL – Ce phénomène appelle une réflexion plus approfondie. Cependant, on peut avoir plusieurs lectures. Gagner avec 62% puis avec 47%, c’est normal. D’ailleurs, dans de nombreux pays du monde, les gouvernements sont élus avec 40%, 35%, voire moins. Pour un gouvernement classique, gestionnaire, cela fait partie de la routine. Mais pour un gouvernement progressiste qui soutient des transformations sociales réelles, gagner avec moins de 50% impose d’autres défis.

Un de ces défis est : comment neutraliser, comment légitimer la coercition légitime de l’État ? Sur ce point, le Venezuela est en avance sur nous. Et pour cause, en dehors des problèmes qu’il peut avoir, le Venezuela a eu la vertu de créer en parallèle de l’État, une structure de défense de son processus révolutionnaire. Chose que nous n’avons pas faite. Non pas que cela ne nous semblait pas nécessaire, car en réalité nous avons essayé, mais peut-être pas avec la volonté et la profondeur suffisante. C’est un élément clé.

Ce débat nous vient de Salvador Allende [NDLR président chilien renversé en 1973 par le général Pinochet avec l’appui des Etats-Unis]. Est-ce possible d’arriver au socialisme de manière démocratique ? Oui. Mais il faut construire des structures qui défendent la démocratie. Ce que j’appelle démocratie n’est pas seulement le processus électoral, mais un concept bien plus profond. La démocratie c’est l’égalité. C’est l’extension des droits. C’est la déracialisation des pouvoirs, déracialisation des opportunités de chacun. C’est pour cela qu’il ne peut y avoir de transformations que si le processus est démocratique. Et cette transformation doit concerner les institutions mais aussi les organisations civiles, afin qu’elles soient capables de défendre les conquêtes sociales face aux ingérences extérieures. C’est ce que le Venezuela a réalisé et que nous n’avons pas su faire. Ça, c’est la première leçon. Car il est certain que l’argent qui a circulé dans les rangs de la police et des militaires venait de l’extérieur. Et il s’agit de beaucoup d’argent.

La seconde leçon est que si les processus progressistes le sont vraiment, ils doivent générer des mécanismes d’ascension sociale. Si tu es très pauvre, tu deviens juste pauvre. Si tu es pauvre, tu te mets à avoir des revenus moyens. Si ce n’est pas le cas, c’est n’est pas une démocratisation des biens collectifs. De même, il est compréhensible que les populations issues des secteurs populaires qui accèdent à des revenus moyens développent d’autres attentes. On ne peut pas les blâmer pour cela. D’ailleurs, et c’est ce qui nous a différencié du Brésil, les processus régressifs de certains pays du continent sont survenus quand cet ascenseur social de classe populaire à moyenne n’a plus fonctionné. De là, surgit un moment de conservatisme. Dans notre cas, comme nous l’avons déjà vu dans d’autres pays, nous avons fait en sorte que l’ascenseur social persiste, même si son rythme s’est considérablement réduit.

Mais que s’est-il passé ? La classe moyenne s’est sentie envahie par des secteurs populaires et indigènes qui avaient acquis une formation académique, davantage de capital culturel et économique, lui permettant d’accéder aux fonctions publiques. La classe moyenne traditionnelle n’a pas supporté qu’une nouvelle classe moyenne d’origine populaire accède à ces positions qui leur était jusque-là réservées. Elle s’est sentie paralysée, si bien qu’elle a adopté des positions extrêmement conservatrices. Que nous a-t-il manqué ? Tant pour cette classe intermédiaire traditionnelle que pour des parties de la nouvelle classe moyenne, il aurait fallu que nous élargissions notre discours. Les classes s’étaient modifiées économiquement, et notre discours est peut-être resté, pendant un temps, déconnecté de la réalité.

LVSL – Dans les médias “mainstream”, Carlos Mesa est présenté comme un politique de centre-droite, alors que Luis Fernando Camacho serait le “leader d’une contestation populaire”. Que pouvez-vous nous dire sur la trajectoire politique et idéologique de ces deux acteurs clés du coup d’état ? 

AGL – Carlos Mesa a été président de Sanchez Losada, puis candidat à la présidentielle. Il se présente comme un homme de centre-droite, mais lors des derniers événements, il s’est radicalisé, comme la classe moyenne en général. Il a donc ignoré notre victoire puis appelé à se rassembler le lundi 21 octobre. Ce même soir, les sièges électoraux ont brûlé. Dès le début du coup d’état, il a refusé toute possibilité de négociation. Il a aussi été la première personne à reconnaître madame Áñez comme présidente et a gardé le silence absolu sur les attitudes dictatoriales, sur la violation de la Constitution, sur le massacre du peuple. Il est passé de libéral modéré à putschiste. Mais cela nous rappelle que dans les moments de crise, derrière chaque libéral modéré, se trouve un fasciste.

De son côté, Luis Fernando Camacho vient d’une famille très conservatrice. Son père était membre de l’Action Démocratique Nationaliste, qui était le parti de l’ex-dictateur Banzer Suarez. Homme d’affaire, il a su tirer profit d’une disponibilité régionale anti-gouvernementale avec une certaine base sociale. Il a su aussi faire usage d’un discours religieux, racialisé, pour manipuler et mobiliser cette population. C’est l’homme qui a fait prier les gens publiquement et qui affirmait à tout va que Pablo Escobar était son héros, parce que comme lui, il tenait une liste noire des personnes qu’il souhaitait éliminer.

LVSL – Le contexte régional actuel n’est pas anodin. Alors que l’Amérique Latine est secouée par des protestations massives contre les gouvernement néo-libéraux (Haïti, Chili, Équateur), que des candidats progressistes ont gagné les élections dans des pays clés comme le Mexique ou l’Argentine : comment analysez-vous ce coup d’État dans cette période de conflit et de reconfiguration géopolitique que vit le continent ?

AGL – On a beaucoup parlé de la fin du cycle progressiste. Selon moi, l’image du cycle n’est pas pertinente. Je préfère le concept de vague parce que si l’on parle d’un cycle, il ne devrait y avoir de gouvernement progressiste, ni au Mexique ni en Argentine. Ce sont des vagues, plus intenses ou plus basses. La métaphore de la révolution comme vague utilisée par Marx pour expliquer les révolutions de 1848 me permet de me représenter le moment actuel. C’est un moment de grand chaos. Mais ce n’est pas un cycle, c’est une vague. Elle avance au Mexique et en Argentine, elle recule en Bolivie, et on observe des protestations contre le modèle néolibéral en Équateur et au Chili…

LVSL – La Bolivie a été un pilier du progressisme latino-américain qui a émergé au début des années 2000. Est-ce que vous considérez le coup d’État contre Evo comme une façon de freiner une possible nouvelle vague progressiste ?

AGL – Oui, parce que c’était un projet qui avait du succès : une économie qui fonctionne, une répartition de la richesse qui fonctionne, un processus d’industrialisation qui fonctionne, une gestion macroéconomique qui fonctionne. Comment, alors, arrêter tout cela ? Par la politique. Par la violence.

Le Mexique ou l’enfer des femmes

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La dernière marche du 8 mars, à l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes, a rencontré un succès sans précédent à Mexico © María José Martínez

Toutes les trois heures au Mexique, une femme est assassinée. Et toutes les 18 secondes, une autre y est violée. Des chiffres à peine croyables qui sont la conséquence d’une société où le patriarcat est entretenu notamment par l’Église catholique, où l’impunité, quasi-totale, est permise par une corruption endémique et où la violence a été exacerbée par le néolibéralisme et l’impérialisme étasunien. Si la progression du mouvement féministe et l’élection du nouveau président Andrés Manuel Lopez Obrador ouvrent des perspectives positives pour la condition de la femme mexicaine, le chemin à accomplir sera long et difficile.


Une violence contre les femmes normalisée

19h10, station Bulevar Puerto Aéreo, ligne 1 du métro de Mexico : une jeune femme s’apprête à sortir de la rame. Soudain, un homme s’approche d’elle, pointe discrètement un couteau sur ses côtes et lui souffle : « Sors avec moi, il y aura une voiture blanche, monte dedans et si on te demande quelque chose, dis que c’est ton Uber ». La victime se met à suffoquer. Une vieille dame lui demande si elle va bien. Elle ne répond pas. Celle-ci se met alors à crier « Au feu ! Au feu ! ». Les passagers se retournent, un policier arrive, l’agresseur s’enfuit.

Ce qui semble n’être qu’un fait divers est en fait un énième exemple de la violence institutionnalisée contre les femmes au Mexique. Ainsi, en 2018, les autorités ont recensé 3580 féminicides, c’est-à-dire des meurtres de femmes dont leur genre est le mobile direct. Certaines estimations montent même jusqu’à 8000 femmes. Et parmi elles, au moins 86 mineures. Avant l’âge de 17 ans, 40 % des Mexicaines seront victimes d’un viol ou d’une tentative de viol.

Chaque jour en moyenne, 80 viols sont signalés à la police dans le pays tandis que les numéros d’urgences reçoivent 300 appels liés à des faits de violence contre des femmes. Et c’est bien peu comparé aux chiffres estimés. Dans un pays où l’impunité est l’un des principaux fléaux, seuls 2% des délits sont jugés et 94% des agressions sexuelles ne sont pas signalées. La faute à des procédures bien souvent trop complexes et inefficaces et à des policiers corrompus ou refusant d’écouter les victimes avec respect. Parfois même, policiers et violeurs sont les mêmes comme l’explique Tania Reneaum, directrice d’Amnesty International au Mexique.

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Hommage à huit victimes de féminicides à Ciudad Juárez, là où leurs corps ont été retrouvés © Iose

En quinze ans, les féminicides ont progressé de 85%. La principale cause de cette augmentation est la guerre contre la drogue, commencée en 2006 pour des motivations électoralistes du parti conservateur alors au pouvoir et sous la pression de l’Empire étasunien et de son complexe militaro-industriel. Cette guerre a entraîné une très forte déstabilisation du pays qui a favorisé l’impunité des criminels et a accru la violence et la puissance des cartels qui participent au trafic d’être humain. La militarisation de l’État a causé une explosion des violations des droits de l’Homme, particulièrement aux dépends des femmes. Et la corruption systémique, particulièrement prégnante sous le mandat d’Enrique Peña Nieto, a aggravé la défaillance du système judiciaire.

La tristement célèbre ville de Ciudad Juárez est un cas d’école des liens entre néolibéralisme et violence contre les femmes

Les meurtres de femmes sont souvent bien plus cruels que ceux des hommes : leurs corps sont généralement mutilés et découpés. Ils sont le fait d’individus isolés qui, profitant de l’impunité, les violent puis les assassinent ou bien des cartels qui les kidnappent, les prostituent et les tuent après plusieurs mois d’exploitation sexuelle. Cela est particulièrement le cas dans le Nord du pays, à la frontière, où de nombreux Américains viennent effectuer du tourisme sexuel à bas coût et où la présence des maquiladoras, ces zones de libres échanges où prospèrent les usines de sous-traitance étasuniennes, favorisent l’immigration interne de femmes pauvres et sans attaches à la recherche d’un emploi, faisant d’elles des cibles faciles. Ainsi, la tristement célèbre ville de Ciudad Juárez, baptisée par les médias capitale mondiale du meurtre, est un cas d’école des liens entre néolibéralisme et violence contre les femmes.

Une société patriarcale

À la défaillance des institutions s’ajoute la profonde culture machiste et patriarcale. Ainsi, la violence intrafamiliale est normalisée et était majoritairement considérée jusqu’il y a peu comme relevant de la sphère privée. On estime ainsi que près de la moitié des femmes mexicaines sont victimes de violences conjugales. Un sondage révélait que 10 % des hommes mexicains interrogés considéraient tout à fait normal de frapper une femme désobéissante.

Chaque année au Mexique, environ 1500 femmes meurent à la suite d’un avortement clandestin. Principale responsable de ces mortes : l’église catholique

Le droit des femmes à disposer de leur corps est également restreint par l’interdiction de l’interruption volontaire de grossesse dans tout le pays à l’exception de la capitale depuis 2007. Dans 17 des 32 États du pays, l’avortement conduit même à des peines de prison : jusqu’à trente ans dans l’État de Guanajuato. Il est même arrivé que des femmes se retrouvent en prison pour avoir fait une fausse couche. Chaque année au Mexique, environ 1500 femmes meurent à la suite d’un avortement clandestin. Principale responsable de ces mortes : l’Église catholique, force réactionnaire dont l’hyperpuissance est manifeste dans un État pourtant laïc. Ainsi, un évêque du Chiapas n’a pas hésité pas à comparer les partisans de la dépénalisation à Hitler quand tous les autres se contentent de simples : « Assassins ! ». Pourtant, ce ne sont pas moins d’un million d’avortement qui ont lieu chaque année, le plus souvent hors de Mexico, donc illégal et entrainant dans 40% des cas des complications. La légalisation de l’avortement dans la capitale fait également de cette enclave l’une des villes où se pratique le plus d’IVG au monde, de nombreuses femmes du reste du Mexique et d’Amérique centrale s’y rendant spécialement pour cela. Une possibilité réservée à celles qui en ont les moyens puisqu’en plus des frais inhérents au déplacement, l’acte est seulement gratuit pour les résidentes du district fédéral.

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Comme dans d’autres pays d’Amérique latine, le foulard vert est le symbole de la lutte pour le droit à l’avortement © ItandehuiTapia

Bien sûr, on retrouve également un écart salarial important : à travail égal, les femmes ont un salaire 27% inférieur à celui des hommes. À cela s’ajoute généralement une participation beaucoup plus importante au travail domestique : 10 à 20h de plus que les hommes sont en moyenne consacrées aux tâches ménagères et 8 à 15h de plus au soin des enfants et des personnes âgées.

L’émergence du mouvement féministe

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En réponse à la violence, le mouvement féministe s’affirme de plus en plus rapidement au Mexique © Luisa María Cardona Aristizabal

Face à cette situation terrible, un mouvement féministe relativement important a pris place au Mexique, notamment dans les centres urbains. Ainsi, la marche du 8 mars dernier, à l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes, a rencontré un succès inédit dans la capitale. Des dizaines de milliers de manifestantes et de manifestants ont battu le pavé avec un mot d’ordre glaçant : « On veut vivre ! ». Autres slogans notables : « Pas une morte de plus », « Ni saintes, ni putes : simplement femmes », « Mon corps, mon choix » ou encore « Avortons le patriarcat ». Principales revendications : la prise de mesures radicales pour lutter contre la violence et les féminicides, l’égalité salariale et, pour la majorité, la légalisation et la gratuité de l’interruption volontaire de grossesse.

En effet, cette mesure ne fait pas l’unanimité chez toutes celles se réclamant du féminisme : le courant féministe chrétien – dont le nom est quelque peu un oxymore – composé essentiellement de femmes relativement âgées, s’y oppose suivant la ligne de l’Église catholique et revendique une vision différentialiste des sexes qui ne remet que peu en question les rôles de genre. À l’inverse, c’est un courant très anglo-saxon, par forcément adapté à la situation mexicaine, qui domine le mouvement féministe dans les universités de la capitale.

Si ce dernier semble avoir eu jusqu’à présent peu d’impact dans la lutte contre les inégalités et les violences faites aux femmes en dehors des campus, il est fortement instrumentalisé par la droite conservatrice et leurs médias pour discréditer le féminisme. Ainsi, nombreuses sont les femmes mexicaines à refuser de se revendiquer comme féministes, considérant celles-ci comme « des extrémistes haïssant les hommes et voulant faire des femmes des lesbiennes ». Cette caricature grossière rencontre malheureusement un certain succès.

Les femmes indigènes sont particulièrement exposées à l’exploitation sexuelle

Les femmes indigènes forment également une avant-garde féministe notable. Victimes de racisme, souvent considérées comme des citoyennes de seconde zone et vivant généralement dans des zones reculées, elles ont par exemple un accès beaucoup plus limité à la contraception. Leur condition économique fragile les expose également beaucoup plus souvent au fléau de l’exploitation sexuelle. L’une de ses portes paroles a notamment été María de Jesus Patricio, dite Marichuy, qui fût la candidate d’organisations indigènes de gauche – et notamment de l’armée zapatiste – à la dernière élection présidentielle.

L’alternance à gauche : vers de nouvelles perspectives

La forte progression du mouvement féministe peut s’expliquer par trois facteurs. D’abord, un ras-le-bol grandissant face à l’explosion de la violence. Ensuite, par la dynamique mondiale féministe portée notamment par le mouvement #MeToo. Enfin, par l’élection d’Andrés Manuel Lopez Obrador – AMLO à la tête du pays en juillet dernier.

Celui-ci ne fait pas l’unanimité dans les rangs féministes. Si certaines militantes soutiennent pleinement le nouveau président voire ont même choisi de rejoindre ses rangs, d’autres ne croient pas en l’espoir de changements réels dans la lutte contre les inégalités de genre pour des raisons qui seront évoquées un peu plus loin. Quoi qu’il en soit, son élection a ouvert une brèche dans laquelle féministes pro et anti-AMLO ont choisi de s’engouffrer.

En effet, les précédents gouvernements corrompus du PRI, néolibéral et technocratique, et du PAN, conservateur chrétien, s’étaient jusque-là contentés de mesures à la marge pour lutter contre les inégalités et la violence. On citera l’inefficace alerte de genre, un dispositif mis en place dans les États les plus touchés par les féminicides qui prévoyait officiellement une sensibilisation de la police et de la justice et une meilleure surveillance des rues. Des wagons réservés aux femmes dans le métro : une ségrégation spatiale qui choque philosophiquement de nombreuses femmes mais qu’elles voient comme un mal nécessaire face à la gravité de la situation. Ou encore la reconnaissance du féminicide comme circonstance aggravante en cas de meurtre : mesure salutaire mais quasi-dépourvue d’effets face à l’impunité endémique du pays.

La mesure d’AMLO qui suscite le plus de réserve dans le camp féministe est la mise en place de la garde nationale. Elles craignent que ce corps civil entraine un accroissement de la militarisation du pays et in extenso des violations des droits de l’Homme. L’exécutif au contraire y voit la possibilité de retirer peu à peu l’armée du pays au profit de cette garde qui sera spécifiquement formée aux questions féministes.

Un autre sujet de crispation entre une partie du mouvement féministe et AMLO est sa décision de réviser l’attribution du budget réservé à la protection de l’enfance et à l’hébergement des femmes victimes de violence. Il a en effet choisi de réduire les subventions aux associations pour verser une aide directe aux parents seuls et mettre peu à peu sous la tutelle de l’État les refuges de femmes violentées. Une décision qu’il justifie par de trop nombreux détournements d’argent public.

Sous la pression de députés, la légalisation de l’avortement devrait bientôt voir le jour

Se revendiquant « humaniste chrétien », Lopez Obrador a refusé de prendre position sur le sujet de l’interruption volontaire de grossesse mais s’est dit en faveur d’un référendum sur la question et s’est engagé à promulguer une éventuelle loi en faveur de sa légalisation. Une légalisation qui, malgré l’opposition de la majorité de la population, pourrait bientôt voir le jour sous la pression d’un regroupement de députés issus de la Morena – le parti d’AMLO, du PRD (social-démocrate) et du PT (marxiste). Déjà, une loi reconnaissant « le droit de toute personne à son autonomie reproductive, c’est-à-dire à décider de manière libre, responsable et informée à avoir des enfants ou non » va être votée, ouvrant ainsi une première porte à la légalisation.

Entre autres premières mesures d’Andrés Manuel Lopez Obrador en faveur de l’égalité de genre, on notera la mise en place de protocoles destinés à lutter contre le harcèlement sexuel endémique dans les universités – notamment hors de la capitale, l’amnistie de femmes ayant avortée et l’inclusion de perspectives de genre à la totalité des nouvelles lois votées et aux réformes des lois en vigueur. Enfin, les programmes sociaux mis en place et à venir, comme le doublement du salaire minimum en juin dernier, toucheront avant tout les femmes, premières victimes de la précarité.

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Féministe revendiquée, Claudia Sheibaum est la nouvelle maire de Mexico © Tlatoani Uriel

Conjointement à l’élection d’AMLO, celle de Claudia Sheinbaum à la tête du gouvernement de Mexico promet une forte politique volontariste au sein du district fédéral. Élue à la tête d’une ville traditionnellement à gauche, la nouvelle maire ne cache pas ses convictions féministes et souhaite faire de la question des femmes une priorité de son agenda politique. Au programme : présence d’un membre du secrétariat local des femmes dans chaque bureau du procureur, formation de la police auxiliaire, ligne téléphonique dédiée aux violences de genre, festivals féministes, mesures pour la réappropriation des femmes de l’espace public etc.

On notera également que le Mouvement de régénération nationale, le parti présidentiel, qui a choisi de dédier 50 % de son budget à l’éducation populaire, a mis en place de nombreuses formations de sensibilisation au droit des femmes et au féminisme.

Dorénavant, le parlement mexicain est l’un des plus paritaires au monde

Enfin, l’élection d’Andrés Manuel Lopez Obrador a participé à une forte féminisation du personnel politique. Ainsi, le gouvernement, qui ne comptait que quatre femmes sur trente membres sous la présidence d’Enrique Peña Nieto est dorénavant parfaitement paritaire : une première au Mexique. Surtout, la chambre des députés comporte dorénavant 241 femmes sur ses 500 membres : elle n’était que 114 il y a dix ans. Quant à la chambre haute, elle compte 63 femmes pour 65 hommes. Une parité parlementaire atteinte par peu de pays dans le monde même si l’on regrettera que les postes de pouvoir au sein des chambres aient été majoritairement attribués à des hommes.

Ainsi, le Mexique est confronté à une violence de genre sans mesure qui prend place au sein d’un pays fortement marqué par la culture patriarcale et le machisme. Une situation qui s’insère également dans une société marquée par les inégalités économiques et l’impunité judiciaire permise par une corruption endémique. La faute avant tout de plusieurs décennies de néolibéralisme ayant permis le fiasco de la guerre contre la drogue, le tout organisé par une oligarchie mafieuse avec l’appui au moins tacite de l’Église catholique. La victoire de Lopez Obrador et la progression spectaculaire du mouvement féministe semblent promettre des avancées importantes dans les années à venir mais le chemin reste long dans un pays où l’autorité de l’État reste encore faible et où le puissant conservatisme ne pourra être battu que par une forte bataille culturelle.

AMLO face aux fractures de l’histoire mexicaine

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Le Mexique d’aujourd’hui et de demain, peint par Diego Rivera en 1934 dans l’escalier d’honneur du Palais National, résidence du Chef de l’Etat.

Le 1er décembre dernier, Andrés Manuel López Obrador (AMLO) a pris ses fonctions de Président des États-Unis mexicains. Élu sur une plateforme anti-néolibérale de lutte contre les inégalités et de défense de la souveraineté mexicaine, il hérite d’un pays aux fractures multiples léguées par deux siècles d’une histoire marquée par les guerres civiles, les ingérences et une conflictualité endémique. A l’heure où, pourtant, le néolibéralisme revient globalement en force en Amérique latine, appuyé par Washington, retour sur l’histoire politique d’un peuple plusieurs fois privé du contrôle de son destin, qui attend d’AMLO qu’il mène à bien la « quatrième transformation » du Mexique.


Il est impossible de comprendre les défis que doit affronter le gouvernement d’AMLO sans remonter à l’aube du XIXème siècle, à l’époque où le Mexique acquiert son indépendance.

Les fractures ouvertes par l’indépendance

Le soir du 15 septembre 1810, Miguel Hidalgo, un prêtre de la paroisse de Dolores sonne les cloches de son église pour appeler à l’insurrection contre le gouvernement de Joseph Bonaparte, devenu roi d’Espagne deux ans plus tôt. Il venait sans le savoir de déclencher la guerre d’indépendance. Celle-ci est finalement proclamée onze ans plus tard par le traité de Córdoba, qui consacre la « première transformation » du pays.

S’ouvre alors un conflit entre libéraux et républicains d’une part, imprégnés de l’esprit des Lumières, et conservateurs d’autre part, attachés au legs de l’Église catholique. Les premiers finissent par l’emporter, et la République est proclamée quelques mois plus tard. Ce conflit entre libéraux et conservateurs devient un clivage structurant, que l’on retrouvera tout au long de l’histoire mexicaine, et qui se manifeste encore aujourd’hui, par exemple autour des débats comme celui sur l’interruption volontaire de grossesse. Jusqu’en 1855, le pays connaît une très forte instabilité : les libéraux et les conservateurs mènent une lutte acharnée, les guerres civiles et les coups d’États se succèdent tandis que plusieurs États déclarent la sécession : le Guatemala, le Honduras ou le Texas.

« Cet épisode fait du Mexique un territoire périphérique à côté du géant étasunien. Un statut de subordination dont, aujourd’hui encore, il n’est pas sorti. »

Ce chaos inquiète les puissances européennes, le pays ne remboursant plus sa dette. Ainsi, Louis-Philippe met en place un blocus sur le port de Veracruz dans l’épisode de la “guerre des pâtisseries ». De même, les États-Unis d’Amérique qui veulent annexer le Texas déclarent la guerre au Mexique et s’emparent finalement en 1848 des actuels États de l’Arizona, du Colorado, de la Californie, du Nevada, du Nouveau-Mexique, du Texas et de l’Utah. Cet épisode fait du Mexique un territoire périphérique à côté du géant étasunien. Un statut de subordination dont, aujourd’hui encore, il n’est pas sorti.

L’année 1855 marque une victoire décisive pour les libéraux ; elle ouvre la voie à un processus qui aboutit à la « seconde transformation » du pays. Le gouvernement conservateur en place est renversé, une Constituante est convoquée, les juridictions ecclésiastiques et militaires sont abolies, une partie des biens du clergé est redistribuée et les Jésuites sont bannis.

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Benito Juárez, premier Président d’origine indigène du pays et l’un des principaux modèle d’AMLO © Pelegrín Clavé

En 1858, Benito Juárez devient Président du pays après avoir proclamé la nouvelle Constitution. Mais très vite, il doit faire face à l’hostilité des conservateurs qui déclenchent une nouvelle guerre civile : c’est la « guerre de la Réforme », qui dure trois ans. Juárez parvient à l’emporter et impulse les « Lois de Réforme », qui sont à la base de l’État mexicain moderne. Issu d’une famille pauvre d’indigènes, franc-maçon profondément attaché aux idées des Lumières, il nationalise les biens du clergé, institue le mariage civil et la liberté de culte et sécularise les hôpitaux.

La guerre civile ayant durablement déstabilisé l’économie du pays, Juárez choisit de suspendre le paiement de la dette extérieure en 1861. Ceci servira de prétexte à Napoléon III pour engager l’expédition du Mexique aux côtés des Anglais et des Espagnols. Si ces deux derniers se retirent rapidement, la Convention de Soledad ayant permise un accord sur la dette, le premier décide de poursuivre le conflit. Son objectif est d’instaurer un Empire catholique favorable aux Français pour contrebalancer le poids des États-Unis protestants. Il place sur le trône un Habsbourg, Maximilien, finalement renversé et fusillé en 1867. Juárez reprendra alors le pouvoir jusqu’en 1872 et continuera sa politique de réformes, opérant ainsi la “deuxième transformation » du Mexique.

Quatre ans plus tard, en 1876, l’ancien rival de Juárez, le Général Porfirio Díaz, réussit un coup d’État, marquant le début de 34 ans de dictature.  Si le « Porfiriat » assure au pays une certaine prospérité, elle ne se fait qu’au profit d’une petite minorité : ainsi, au crépuscule de son régime, 97% des paysans ne possèdent aucune terre. Il met un terme à la liberté de la presse tout en récompensant la « presse jaune », sensationnaliste et fidèle au régime. Il persécute ses opposants politiques et écrase les révoltes indigènes. L’historien Leslie Manigat décrira le Porfiriat comme « une immense entreprise d’exploitation et d’aliénation ». En 1910, le Caudillo annonce vouloir se présenter pour un dixième mandat. En réaction, un jeune démocrate, Francisco Madero, annonce également sa candidature : arrêté, il s’échappe aux États-Unis, d’où il s’emploie à organiser le renversement de Díaz.

Le 20 novembre 1910, une insurrection dirigée contre Díaz commence dans le Nord du pays et s’étend au Sud avec le soulèvement du révolutionnaire Emiliano Zapata, à la tête d’un mouvement en faveur de la restitution des terres aux paysans. C’est le point de départ de la “troisième transformation », qui fait chuter Díaz et débouche sur une période de conflictualité structurelle. Face à la contestation, Díaz démissionne et s’exile à Paris en mai 1911. Madero, « l’apôtre de la Révolution », est élu à la magistrature suprême mais sera assassiné moins de deux ans plus tard, lorsque le général Victoriano Huerta mènera un coup d’État en février 1913. Le nouveau Président doit alors faire face à de multiples fronts d’oppositions armés, dans un pays à la conflictualité endémique : des héritiers de Juárez aux continuateurs de Madero, sans oublier les partisans de Zapata. Si ces trois factions parviennent à faire tomber Huerta en juillet 1914, leurs divisions apparaissent néanmoins rapidement : une nouvelle période de guerre civile s’ouvre, dont l’un des enjeux structurants sera la propriété des terres. Cette période va marquer l’histoire du Mexique en profondeur. Aujourd’hui encore, les “zapatistes” du Chiapas revendiquent l’héritage d’Emiliano Zapata et l’autonomie par rapport au gouvernement mexicain.

Si l’exécutif contrôle à peu près tout le Mexique dès 1920, le pays est pourtant loin d’être pacifié. En 1926 éclate ainsi la guerre des Cristeros : des milices chrétiennes conservatrices, réunies dans la Ligue nationale pour la défense de la liberté religieuse et soutenues par Rome, se soulèvent contre le président Plutarco Calles et parviennent à lever 50 000 hommes, déclenchant des affrontements sanglants qui vont durer jusqu’en juin 1929.

Le Parti de la révolution institutionnelle : de l’héritage révolutionnaire à l’usure du pouvoir

Trois mois plus tôt cette année-là, en mars, Calles tournait une nouvelle page de l’histoire du Mexique en fondant le Parti national révolutionnaire avec le soutien des communistes. Celui-ci deviendra en 1946 le Parti de la révolution institutionnelle (PRI). Comme nous allons le voir, c’est ce parti qui demeure au pouvoir de façon continue de 1929 à 2000. Tout commence comme dans un rêve : le nouveau parti s’inscrit dans l’héritage révolutionnaire, et promeut une idéologie nationaliste teintée de marxisme. Il poursuit ainsi la « troisième transformation » ouverte par la Révolution mexicaine de 1910 : assainissement des finances publiques, construction de routes, barrages et chemins de fer, forte politique d’alphabétisation, distribution massive de bourses universitaires, création de mutuelles ouvrières, révision de la fiscalité, mise en place du salaire minimum et légalisation du divorce… De même, sur le plan international, le Mexique choisit avant l’heure une politique de non-alignement et est l’un des premiers États souverain à reconnaître l’Union soviétique.

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Cárdenas nationalisant le pétrole représenté par Adolfo Mexiac

Cette politique d’inspiration socialiste prend un tournant plus radical en 1934, lorsque Lázaro Cárdenas accède au pouvoir. Celui-ci poursuit la répartition des terres, renforce considérablement le financement des écoles, mène une politique en faveur des indigènes et nationalise l’industrie pétrolière qui appartenait pour l’essentiel à des entreprises étasuniennes.

« La propagande politique doit utiliser tous les moyens de communication (…), Ainsi nous pourrons concevoir un monde dominé par une tyrannie invisible qui adoptera la forme extérieure d’un gouvernement démocratique »

Le pays connaît un boom économique, l’industrialisation explose et le taux de croissance annuelle dépasse les 5%. Le Mexique est le seul pays avec l’Union soviétique à soutenir ouvertement la République espagnole, dont elle accueille 20.000 réfugiés. Autre réfugié célèbre accueilli par Cárdenas : Léon Trotski, qui s’installera chez Frida Kahlo, tandis que l’époux de cette dernière, Diego Rivera, peindra Marx sur les murs du palais présidentiel tel Moïse apportant les tables de la loi.

C’est à partir de 1940 que le rêve s’assombrit, le nouveau Président Avila Camacho opérant alors un virage conservateur que suivront ses successeurs : les programmes sociaux et de redistribution des terres se ralentissent, et le parti se coupe peu à peu de sa base, notamment syndicale. Même si jusqu’aux années 80 on compte encore quelques réformes progressistes, comme la légalisation du vote des femmes ou la gratuité des livres scolaires fournis par un monopole d’État, un fonctionnement politique de plus en plus clientéliste et de moins en moins démocratique se met en place. Le Président nomme son successeur en Conseil des ministres en le pointant du doigt, son élection avec un score tournant autour des 90% n’étant plus qu’une formalité. Une archive de la police secrète, ouverte en 2000, révèle ainsi la stratégie du PRI, devenu de facto parti unique : « La propagande politique doit utiliser tous les moyens de communication – les mots écrits pour les lettrés, les images graphiques, les utilisations audiovisuelles de la radio, de la télévision et du cinéma pour les moins instruits – [ainsi] nous pourrons concevoir un monde dominé par une tyrannie invisible qui adoptera la forme extérieure d’un gouvernement démocratique »[1]. La répression de l’opposition, de plus en plus féroce, atteint son paroxysme en 1968 lorsque, à quelques jours de l’ouverture des Jeux Olympiques de Mexico, les révoltes étudiantes sont écrasées dans le sang. Bilan : entre 200 et 300 morts.

Le cauchemar se poursuit avec l’arrivée au pouvoir de Miguel de la Madrid en 1982. A l’image du Royaume-Uni et des États-Unis d’Amérique, le Mexique effectue un brusque virage néolibéral. La libéralisation du commerce engendre une baisse marquée de la production nationale, causée par la hausse des importations. Le chômage explose, les subventions agricoles sont fortement réduites, et le pouvoir d’achat baisse de 50% en trois ans. De corrompu, le parti passe à mafieux, s’appuyant toujours davantage sur des milices pour imposer son hégémonie, milices qui deviendront les cartels d’aujourd’hui .

En 1988, un dissident de l’aile la plus radicale du PRI, Cuauhtémoc Cárdenas, fils de l’ancien Président, se présente à l’élection présidentielle face au dauphin de Miguel de la Madrid, Carlos Salinas de Gortari. C’est ce dernier qui est déclaré élu malgré de nombreuses fraudes : notamment le système informatique de la commission électorale tombé mystérieusement en panne, et le recomptage des bulletins rendu impossible par l’incendie « accidentel » du Parlement où ils étaient stockés… Cette élection volée mène à la création du Parti de la Révolution Démocratique (PRD), où l’on compte déjà parmi les fondateurs un certain Andrés Manuel López Obrador. Salinas de Gortari, quant à lui, poursuit l’œuvre de son prédécesseur en ratifiant l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA), faisant du Mexique un véritable protectorat étasunien, et en abrogeant l’article de la Constitution qui prévoyait la réforme agraire. De même, il privatise à tout va : c’est d’abord la compagnie de télécom, qui permettra à l’homme d’affaire Carlos Slim d’être aujourd’hui à la tête d’une fortune de 70 milliards de dollars, qui est dénationalisée ; viennent ensuite la compagnie aérienne, les autoroutes, les mines, les aéroports… Durant un an, une institution de crédit est privatisée en moyenne tous les vingt jours.

Si cette politique permet dans un premier temps une reprise relative de la croissance, elle se fait au détriment de millions de Mexicains qui sombrent très vite dans la misère la plus insupportable. La massification de la pauvreté se double de l’expansion d’une classe hyper-riche qui se concentre dans des oligopoles, engendrant ainsi toujours plus de corruption et de clientélisme. Autre corollaire de ce processus : l’émergence de deux groupes médiatiques hégémoniques, totalement soumis au pouvoir.

Le 1er janvier 1994, en réaction à l’ALENA et le jour même de son adoption, l’Armée zapatiste de libération nationale se soulève dans le Chiapas, la région la plus pauvre du pays. Après douze jours de guerre, le gouvernement fini par concéder un cessez-le-feu sous la pression internationale : depuis lors, les héritiers de Zapata, représentant de la cause indigène, construisent un modèle qui leur est propre, résolument anti-néolibéral, pacifiste, et d’inspiration anarcho-libertaire.

Cette même année 1994, vingt jours après avoir été élu sur le slogan « Pour le bien être de ta famille », le nouveau Président Ernesto Zedillo organise une dévaluation du peso de 200%. Le peso perd les deux-tiers de sa valeur par rapport au dollar étasunien, engendrant un retrait massif des capitaux et une grave crise économique qui fait chuter le PIB de 7%. Fort de son expérience, Zedillo finit sa carrière à l’ONU où il est chargé de programmes liés au financement de pays en voie de développement.

La fin de l’hégémonie du PRI et la fausse alternance

Le fort mécontentement populaire met fin à l’hégémonie du PRI en 2000. Pour la première fois depuis 1929, l’opposition parvient au pouvoir. Et quelle opposition : il s’agit du Parti action nationale (PAN) représenté par le conservateur Vicente Fox, ancien dirigeant de la filiale mexicaine de l’entreprise Coca-Cola. Son mandat se résume à prétexter la lutte contre la corruption pour faire enfermer – pas toujours sous de faux motifs – quelques opposants du PRI tout en s’enrichissant sur les deniers de l’État, et à expliquer que les migrants mexicains aux États-Unis sont contraints d’accepter des emplois dont « même les Noirs ne veulent pas ».

« Actuellement, la guerre contre la drogue au Mexique est considérée comme le deuxième conflit le plus meurtrier au monde après le conflit syrien. Elle a déjà causé au moins 200 000 morts et 30 000 disparus »

En 2006, l’élection présidentielle voit s’affronter le dauphin de Fox, Felipe Calderón, et Andrés Manuel López Obrador, candidat du PRD et ancien maire de Mexico. La campagne de Calderón consiste à multiplier les insultes à l’égard d’AMLO, le décrivant comme un dangereux communiste qui ne serait que « démagogie, populisme et fausses promesses ». Le joyeux Calderón remporte finalement l’élection avec 0,58% des voix d’avance sur AMLO. 9% des votes sont remis en question et les suspicions de bourrage d’urnes semblent difficilement contestables, mais la Constitution n’est pas respectée. Bien entendu, avant même que son élection soit proclamée, l’Empire étasunien et ses pays satellites s’empressent de féliciter « le vainqueur ».

La colère gronde. Il s’agit maintenant pour Calderón de faire oublier cette élection pour le moins remise en cause. Quoi de mieux qu’une guerre ? Après les quelques déclarations anti-avortement et les privatisations d’usage, Calderón décide de lancer la guerre contre la drogue. Cette guerre, que le gouvernement d’AMLO cherche aujourd’hui à éteindre, a déjà causé au moins 200.000 morts et 30.000 disparus. Actuellement, la guerre contre la drogue au Mexique est considérée comme le deuxième conflit le plus meurtrier au monde après le conflit syrien.

Le succès de l’entreprise est plus que médiocre. Si des dizaines de milliers de narco-traficants ont été arrêtés, les cartels, eux, n’ont pas disparus. Leur déstabilisation a engendré une explosion de la violence puisqu’ils se battent désormais entre eux pour le contrôle des territoires. Ils se sont restructurés, devenant plus nombreux et plus petits, encore plus difficile à déceler donc, et à combattre. Surtout, ils ont continué leur collaboration avec les barons politiques locaux et l’exécutif. Ainsi, le ministre de la Sécurité publique de Calderón est fortement contesté durant son mandat pour ses probables liens avec les narco-traficants – en 2018, « El Chapo » révèlera d’ailleurs lors de son procès avoir envoyé des millions de dollars au chef de l’État -. Enfin, la guerre contre la drogue permet également  la militarisation du pays : celle-ci est aujourd’hui accusée de multiples assassinats, féminicides et autres violations des droits de l’Homme.

Après avoir transformé son pays en remake du jeu vidéo GTA et fait passer le taux de pauvreté de 43 à 46%, Calderón cède sa place en 2012 au fringant Enrique Peña Nieto, marquant le retour du PRI au pouvoir. Cheveux gominés et look de gendre idéal : l’ancien avocat ressemble davantage à un acteur de telenovela – il a d’ailleurs épousé une star du genre – qu’à un chef d’État.

Vendu comme un produit marketing par les médias mexicains, soutenu par les oligarchies, Peña Nieto se présente comme le candidat d’un PRI « qui a changé », ne promettant que transparence, réformes et vertu. Son mandat s’avère être une accumulation de scandales de corruption : villa à 7 millions pour sa femme, des dizaines de gouverneurs du parti corrompus, mise en cause de liens avec l’évasion « del Chapo », quasi-totalité des marchés publics attribués en échange de pots de vin, construction de différents hôpitaux mais matériel médical transféré d’une inauguration à l’autre, si bien qu’aucun n’est utilisable…

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Évolution de la production de pétrole au Mexique en milliers de barils par jour

Avec Peña Nieto, la guerre contre la drogue continue et, avec elle, son lot d’exactions et de barbarie. La tristement célèbre affaire des étudiants d’Ayotzinapa reste la plus emblématique du sextennat : en 2014, 43 étudiants partent du Guerrero, au Sud-Ouest du pays, pour aller manifester dans la capitale. Arrêtés, ils sont livrés à un cartel de drogue par la police à la demande des autorités locales : ils seront assassinés, et leurs corps brulés dans une décharge. Toujours sous le mandat de Peña Nieto, la situation des journalistes devient l’une des pires au monde : 2000 journalistes sont agressés et 41 assassinés, le plus souvent par la police ou des milices proches du pouvoir, et une grande partie d’entre eux sont mis sous écoute par l’exécutif. Le New York Times a révélé que ce ne seraient pas moins de deux milliards de dollars qui auraient été consacrés à acheter les médias durant son sextennat. Quant au nombre d’assassinat, il aura augmenté de 58%. Sur le plan économique, le taux de croissance du pays a baissé, le taux de pauvreté est passé à 53,2% en 2014 et les quatre plus grosses fortunes du pays ont vu leur capital représenter 10% du PIB. Enfin, Peña Nieto aura osé transgresser un tabou absolu de la politique mexicaine en ouvrant le secteur pétrolier à la privatisation, pourtant nationalisé depuis 1938. Résultat : la production est passée de 2482 millions de barils par jour en 2013 à 1986 millions de barils par jour en 2017 (soit une baisse de 20%), un épisode largement perçu comme une preuve de la soumission de Peña Nieto aux multinationales étasuniennes.

Devenu le Président le plus haï de toute l’histoire du Mexique, il semble bien que le mandat de Peña Nieto ait vacciné les Mexicains contre le PRI pour un certain temps. Ayant épuisé la cartouche conservatrice que représentait le PAN, les oligarchies n’ont cette fois pu empêcher AMLO de parvenir au pouvoir. Malgré les mises en garde contre le bolchévique « Andreï Manuelovitch », contre la « marionnette de Moscou », malgré la promesse d’une situation « à la vénézuélienne » au Mexique, AMLO a finalement été élu le 1er juillet 2018 avec 53,2% des voix au premier tour. Ayant pris ses fonctions le 1er décembre dernier, le nouveau Président doit maintenant relever un pays au bord de l’effondrement : les réformes seront longues à effectuer. Ingérences étasuniennes, corruption endémique, 5ème colonne des cartels et de l’Église : AMLO hérite de toutes les fractures léguées par l’histoire mexicaine. Néanmoins, peut-être hérite-t-il aussi de cette volonté populaire dans laquelle les trois premières « transformations » du Mexique ont trouvé leur origine.

 

[1] Archives générales de la nation (AGN), fonds de la direction générale de recherches politiques et sociales (DGIPS), boîte 2998/A.