Où en est l’extrême droite française ?

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Jean-Marie Le Pen, Marine Le Pen et Bruno Gollnisch au Parlement européen, le 10 décembre 2013. © Claude Truong-Ngoc.

À l’extrême droite, la domination sans partage du Rassemblement national sur le plan électoral concentre naturellement l’attention médiatique, au détriment de l’analyse d’autres phénomènes politiques. L’existence de groupuscules violents est pourtant bien documentée, quoique trop souvent comprise comme une succession de faits divers. Peut-on réduire l’extrême droite française contemporaine à ces deux visages caricaturaux ?

Si l’ex-Front national bénéficie d’une solide rente électorale qui lui assure le rôle de « meilleur ennemi » d’un centre libéral et européiste, son histoire reste marquée par une incapacité à prendre les rênes du pays. Le recentrage de Marine Le Pen autour de thématiques sociales et souverainistes, en rupture avec un Jean-Marie Le Pen qui se présentait dans les années 80 comme le « Reagan européen », ne lui a pas permis à ce jour de réaliser la percée tant attendue. Bien au contraire, son échec au second tour de l’élection présidentielle de 2017 a sérieusement affaibli ses prétentions à incarner une alternative politique crédible.

Néanmoins, l’extrême droite peut-elle exister dans les urnes en dehors du Front/Rassemblement national ? Il est permis d’en douter. Toutes les expériences allant dans ce sens se sont terminées par de cuisants échecs, du Parti des forces nouvelles, champion de l’eurodroite dans les années 70-80, à l’émancipation de Florian Philippot en 2017, en passant par la scission d’une partie de l’appareil frontiste sous l’impulsion de Bruno Mégret en 1999. Inutile de recenser de manière exhaustive les innombrables listes électorales d’extrême droite, constituant autant de témoignages d’une survivance fasciste ou catholique-traditionaliste en rupture avec le lepénisme. La faiblesse générale de leurs résultats prouve leur difficulté à s’émanciper de leur micro-espace électoral fortement idéologisé.

Seul le maintien d’une sociabilité militante associée à un endoctrinement idéologique poussé assure alors la survie de groupes qui choisissent cette voie.

Le succès de l’entreprise des Le Pen tient au contraire à son dépassement des chapelles traditionnelles au profit d’un projet s’incarnant dans une personnalité charismatique, dans une « marque électorale ». Toutes les composantes de l’extrême droite post-guerre d’Algérie se rallient ainsi, à un moment ou à un autre, à Jean-Marie Le Pen : « nationaux », nationalistes-révolutionnaires, néonazis et catholiques traditionalistes ne peuvent espérer agréger seuls des électorats aussi disparates qu’un vote frontiste allant des régions désindustrialisées de l’Est aux villas cossues de la Côte d’Azur.

Les purges successives impulsées par Marine Le Pen pour mettre en ordre de bataille sa formation n’ont pas changé la donne. Elles ont au contraire mis en lumière l’isolement puis la marginalisation de franges radicales écartées du parti, contraintes de se replier sur l’activisme et de renoncer à maîtriser l’agenda politique et médiatique. S’écarter du champ électoral implique de renoncer aux ressources électives dont les financements liés aux élus et l’accès aux médias. Seul le maintien d’une sociabilité militante associée à un endoctrinement idéologique poussé assure alors la survie de groupes qui choisissent cette voie. Mais, au-delà de situations locales favorables, leurs perspectives de développement restent généralement très faibles.

La perspective d’une droite hors les murs

D’autres acteurs politiques extérieurs au Rassemblement national tentent aujourd’hui de briser le plafond de verre électoral en créant des ponts, non pas avec les franges radicales de l’extrême droite mais avec des secteurs de la droite dite de gouvernement. La situation est effectivement favorable à de tels rapprochements. Historiquement, la droite giscardienne et « indépendante » a constitué une machine à recycler des cadres néofascistes issus d’Occident puis d’Ordre nouveau. Néanmoins, la droite gaulliste entretenait pour sa part une certaine animosité avec les « nationaux », qui vécurent l’indépendance algérienne comme une trahison impardonnable.

L’évolution progressive de ces clivages historiques et le déplacement du champ politique français vers la droite ont rapproché d’importantes parts des différentes droites autour de thématiques identitaires, voire civilisationnelles. Si la dynamique à l’œuvre trouve ses racines dès l’accession au pouvoir de Nicolas Sarkozy, le coup porté aux Républicains par l’échec de la candidature de François Fillon en 2017 en constitue un nouveau palier. La construction d’un centre libéral et européiste siphonnant l’électorat du centre gauche puis de la droite constitue une réelle menace pour des Républicains repliés sur leurs bastions locaux. Il devient alors tentant de chercher des alliances avec l’autre droite, revendiquant désormais l’héritage gaulliste et républicain.

Quelques individus évoluant hors de ces formations partisanes encouragent cette dynamique en justifiant théoriquement et en impulsant ces rapprochements. Ces personnalités incluent le polémiste Éric Zemmour, le maire de Béziers Robert Ménard (à l’origine du projet d’union Oz’ ta droite), ou encore Marion Maréchal, dont l’Institut de sciences sociales, économiques et politiques à Lyon ambitionne de former les nouvelles générations de cadres de la droite. La stratégie n’est en soi pas nouvelle. Bruno Mégret avait déjà envisagé une dédiabolisation suivie d’une ouverture vers la droite gaulliste dont il provenait. La particularité de la conjoncture actuelle tient dans l’existence de demandes croissantes qui proviennent d’une droite de gouvernement fracturée, entrant en résonance avec une formation lepéniste repositionnée. Les élections locales pouvant servir de bac à sable pour de telles alliances n’ont cependant pas permis à ce projet de se concrétiser car, au niveau national, les Républicains devaient prouver leur capacité à gagner seuls pour que l’appareil survive.

Les identitaires, de l’innovation à la stagnation

Le mouvement identitaire est apparu en France au tournant du siècle avant d’essaimer ailleurs en Europe. Il est le produit d’un bilan critique réalisé en 2002 par des militants nationalistes-révolutionnaires issus de la défunte Unité Radicale. Ils considéraient qu’ils étaient dans une impasse. La particularité des identitaires tient dans leur stratégie pragmatique reposant sur deux piliers : la construction d’une contre-société clanique, promouvant des valeurs viriles traditionnelles, et un activisme utilisant les médias comme caisse de résonance, s’inspirant tant de Gramsci que des méthodes altermondialistes.

Le combat « métapolitique » des identitaires s’est affiné avec le temps et l’échec des mobilisations de masse comme des projets électoraux. Réalistes quant à la limitation de leurs moyens, les leaders du mouvement ont progressivement abandonné les urnes au Front/Rassemblement National, fournissant à ce dernier des cadres et des militants là où il est implanté – notamment dans les villes de Lyon et de Nice.

Il s’agit alors d’abandonner le répertoire d’actions traditionnel de l’extrême droite au profit d’une lutte pour l’hégémonie culturelle. Les identitaires tentent d’imposer leurs thématiques dans l’espace public – parfois avec succès, comme dans le cadre des polémiques autour des minarets ou du racisme anti-blanc. Pour cela, ils déploient un dispositif articulant formation de cadres, présence massive sur les réseaux sociaux et actions coup de poing fortement médiatisées. Cette économie politique rationalisée à l’extrême est cependant fragile. L’extrême dépendance du mouvement vis-à-vis des réseaux sociaux constitue un talon d’Achille : la suppression régulière de ses principaux comptes sur Facebook comme sur Instagram ou Twitter affecte durablement sa capacité à maintenir le lien vital entre la petite équipe militante de Génération Identitaire et ses soutiens numériques.

Des survivances royalistes

Fondée en 1899, l’Action Française constitue la plus veille organisation nationaliste de France et a survécu aux crises successives l’ayant traversée, sa participation à la collaboration sous le régime de Vichy n’étant pas la moindre. Principale organisation royaliste, promouvant le nationalisme intégral théorisé dans la première moitié du vingtième siècle par Charles Maurras, l’Action Française se veut être une école de pensée à même d’offrir une formation doctrinale poussée à ses membres. Elle a su moderniser son image et recruter lors des manifestations contre le mariage pour tous en 2012, sortant ainsi temporairement de son isolement.

La concurrence d’autres groupes d’activistes et le retour de mobilisations collectives portées par la gauche dès la fin du quinquennat de François Hollande ont cependant peu à peu ramené l’Action Française à sa position traditionnelle de « vieille maison ». Minée par les scissions, l’organisation continue d’exister comme structure rémanente repliée sur des activités qui relèvent davantage de la sphère culturelle que de l’action politique, à l’image de ses concurrents.

Doctrine mise à part, le style, la structure, les modes d’action et les thématiques des royalistes ne permettent pas de les différencier radicalement des mouvances identitaires, traditionalistes et néofascistes. Formant et triant les jeunes militants, entretenant une sociabilité clanique, la perméabilité des divers courants de l’extrême droite extra-parlementaire conduit à les mettre en concurrence, d’autant plus que leur public est clairsemé. Leur taille même – quelques dizaines à quelques centaines de militants – est limitée. Une fois de plus, les critiques exprimées vis-à-vis du Rassemblement national contemporain n’empêchent pas le partage des tâches pragmatiques. À l’un l’expression électorale, aux autres la formation de cadres et l’activisme.

Une alt-right francophone ?

La diffusion d’un matériel idéologique très hétérogène par les acteurs de l’extrême droite française bénéficie d’un écho numérique sans commune mesure avec leur capacité de mobilisation militante réduite, souvent considérée à tort comme un indicateur pertinent de leur vivacité.

Il est aujourd’hui courant d’être confronté à des concepts et à des thèmes forgés par ce courant et véhiculés par des supports aussi variés que les vidéos de polémistes, les commentaires inondant les réseaux sociaux ou les images humoristiques telles que les mèmes. L’omniprésence des thématiques de l’extrême droite – et plus largement des droites – sur internet peut s’expliquer par la conjonction de deux facteurs.

D’une part, la dialectique toxique entre extrême droite et médias donne à la première une caisse de résonance que ses militants ont appris à utiliser de la manière la plus efficace possible au cours des dernières décennies. Les questionnements identitaires et sociétaux, les faits divers sordides et les polémiques les entourant constituent une manne pour des médias dont le modèle économique dépend de leur capacité à attirer un public. Bien entendu, le champ médiatique est morcelé : si certains médias alimentent cyniquement les polémiques du moment, d’autres tentent d’apporter un regard critique et de promouvoir un dialogue informatif. L’effet de caisse de résonance reste cependant semblable.

D’autre part, la marginalisation de l’extrême droite dans l’espace public entraîne un phénomène de surinvestissement compensatoire. Ses acteurs vont privilégier l’activisme numérique faute d’accès à d’autres espaces d’expression : les mobilisations publiques étant conflictuelles et dangereuses, susceptibles de donner une image de faiblesse, Internet devient au contraire un espace privilégié, investi très tôt par le Front National.

Se développent donc un ensemble de réseaux communautaires plus ou moins idéologisées, fonctionnant en cercles concentriques allant des simples « trolls » aux militants pré-terroristes, sur un modèle similaire à l’Allemagne, à la Grande-Bretagne ou aux Etats-Unis où s’est développé dans le sillage de Donald Trump une alt-right. Cette effervescence banalise les thèses de l’extrême droite sans pour autant se traduire mécaniquement par un afflux militant, de tels réseaux restant vaporeux et fragiles.

Parmi leurs principaux animateurs se trouvent de jeunes vidéastes ayant généralement bâti leur notoriété sur YouTube et maîtrisant les codes des réseaux sociaux. Là encore, il semble difficile de délimiter avec précision cette sphère d’influence, regroupant tant des propagandistes développant une grille de lecture idéologique que des personnalités perméables à ces idées et s’en faisant le relais. L’agitation virtuelle peut alors devenir un gagne-pain : une fois une communauté fidélisée, le militant se transforme en entrepreneur vendant ses conseils de séduction, son coaching sportif ou ses produits survivalistes.

Les youtubeurs d’extrême droite se spécialisent dans la production de contenu ludique et agressif. Les questions économiques ou historiques sont délaissées pour se concentrer sur des sujets sociétaux et cadrer l’actualité à partir d’une lecture binaire. Cette attaque en règle contre les mouvements féministe, antiraciste ou écologiste, mêlant théories du complot et valorisation d’une identité européenne traditionnelle, se développe comme un parfait miroir des revendications postmodernes. La lutte autour d’identités perçues comme menacées permet de faire l’économie d’une réflexion sur les structures économiques ou politiques. L’alimentation de clivages souvent artificiels a alors des effets performatifs sur les débats traversant la société.

En réponse à ce phénomène, l’action des pouvoirs publics se concentre sur les actes et propos violant la loi. Mais l’attitude des principaux réseaux sociaux tels que Twitter et Facebook, accusés un temps de tolérance excessive, doit être attentivement scrutée : la tendance est à une extension de la censure des contenus par des plateformes souhaitant conserver et étendre leur monopole. Il serait alors naïf d’y voir un garde-fou démocratique quand de telles prérogatives sont également employées pour invisibiliser la contestation sociale.

L’usage de la violence : mythe et réalité

Si une partie de l’extrême droite admet effectivement se préparer à des actions violentes, la menace reste difficile à évaluer. Un fossé existe entre le discours et le passage à l’acte. Les attentats déjoués comme les réseaux démantelés au cours des dernières années donnent cependant une idée de l’ampleur du phénomène. Plusieurs dizaines d’individus ont été visés dans ce cadre par des procédures judiciaires. Nouvelle OAS, Action des forces opérationnelles, Blood and Honour… Ces groupes sont hétérogènes en termes d’objectifs comme de composition.

Au-delà des affiliations idéologiques diverses, la perspective d’un effondrement civilisationnel à venir est une caractéristique commune, qu’il prenne la forme d’une « guerre raciale », d’une dystopie totalitaire ou d’une catastrophe environnementale. S’y préparer conduit à accélérer le phénomène, les groupes radicaux cherchant en permanence une confirmation à leurs thèses dans l’actualité. Le développement d’une mouvance survivaliste marquée par un pessimisme sociétal proche des thèses de l’extrême droite américaine constitue ici un pont réel entre le grand public et des individus ou structures susceptibles de recourir à la violence. Car une autre caractéristique de l’extrême droite contemporaine est d’entretenir un flou entre les notions d’autodéfense, de sécurité, de protection des biens et des personnes d’une part, et la capacité à se montrer offensif d’autre part.

Au regard de la conjoncture politique actuelle, les perspectives insurrectionnalistes des marges de l’extrême droite restent cependant largement fantasmagoriques. Faute de danger subversif imminent, les projets guerriers restent des plans tirés sur une comète. Mais les brusques accélérations de l’Histoire impliquent de ne pas sous-estimer les possibilités de développement de cette mouvance, et de prendre au sérieux ses projets. Les attentats commis en Europe comme aux États-Unis – le plus souvent par des acteurs isolés qui agissent sous les radars, qualifiés de loups solitaires – invitent à prendre en compte les phénomènes de radicalisation individuelle et à observer l’écho de tels actes. L’isolement organique des criminels est un trompe-l’œil si on néglige de considérer l’existence d’un public qui approuve ou relativise leurs actions. Dans le cas américain, dont l’influence sur les réseaux francophones est considérable, la présence numérique de l’alrt-right donne une visibilité et un soutien tacite ou explicite à la violence militante.

Subversion ou parti de l’ordre ?

Il serait cependant réducteur de ne considérer que deux faces du phénomène, l’une respectant le cadre institutionnel républicain, l’autre cherchant à le déstabiliser par tous les moyens. Il existe au contraire une dialectique particulière les liant. Celle-ci participe d’une interdépendance de ces deux faces, la conquête et l’occupation d’un espace électoral qui nécessite des cadres et des militants. Unité Radicale, groupe nationaliste-révolutionnaire précurseur des Identitaires, affirmait ainsi très clairement cette séparation des tâches actée dès le tournant du siècle : « En l’état actuel de notre développement, notre stratégie n’est pas une stratégie de prise de pouvoir (nous laissons cela au Mouvement national républicain ou au Front national) mais une stratégie de développement interne et d’influence externe. »

Dépasser cette dichotomie implique donc de considérer la symbiose existant entre des courants apparemment rivaux, dont les positions sont trop souvent analysées à travers la présentation subjective qu’en font les acteurs, plutôt que de manière objective. Il apparaît utile au Front/Rassemblement National de satelliser un ensemble de chapelle pouvant permettre de capter divers électorats, sinon de former ses cadres. Un exemple typique de la fin des années 2000 est l’opposition théorique violente entre les groupes de droite sionistes tels que la Ligue de Défense Juive et le polémiste antisémite Alain Soral, les deux formations appelant in fine à voter pour Marine Le Pen. Leurs discours antagoniques s’adressent à des clientèles électorales irréconciliables tout en défendant un même choix tactique. Plus récemment, à la faveur de la crise ukrainienne, une stratégie de prise en étau similaire est mise en place. L’ambiguïté du Front/Rassemblement National quant à ses positions internationales lui offre le soutien de partisans de la politique étrangère russe comme de nationalistes défendant une Ukraine indépendante.

La rente électorale dont bénéficie l’actuel Rassemblement National pousse ses dirigeants à une certaine prudence pour renforcer ces acquis locaux comme nationaux. Entretenir un flou programmatique ouvre un espace à des formations idéologisées qui défendent une stratégie plus radicale, considérant qu’un éventuel triomphe électoral du parti lepéniste ne serait qu’une première étape devant être accompagnée de mobilisations massives. Cette tentation subversive ne rencontre cependant pour l’instant qu’un écho limité dans une classe dirigeante se sentant rarement menacée par un péril révolutionnaire. Les élites économiques du pays adoptent ainsi une attitude ambivalente : l’invitation finalement annulée de Marion Maréchal à l’université d’été du Medef à l’été 2019 témoigne des dissensions existant au sein du syndicat patronal quant à l’attitude à adopter à son égard.

Si la capacité d’Emmanuel Macron à capter une partie significative de l’électorat des Républicains en incarnant le parti de l’ordre a pu rassurer des secteurs conservateurs importants, il est probable que Marine Le Pen approfondisse son positionnement social pour s’en démarquer. La capacité de sa formation partisane à incarner une option politique crédible comme la définition de ses axes programmatiques dépendra alors largement de la conjoncture sociale, et particulièrement du discrédit de la classe politique en place. Nicolas Lebourg rappelle à ce propos que « si la technique de la contre-révolution préventive sait répondre aux aspirations antisubversives d’amples segments sociaux, les tentatives de construction d’une extrême droite subversive n’ont jamais abouti (l’Italie offrant une gamme complète d’exemples historiques sur ces positionnements) ». L’arsenal sécuritaire inégalé adopté en France au cours des dernières années par les gouvernements successifs et le traitement brutal des mouvements sociaux tels que celui des Gilets Jaunes rappellent que la réponse répressive à toute contestation sociale n’est certainement pas l’apanage de l’extrême droite.

L’opposition espagnole : guérilla sur fond de pandémie

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Affichant plus de 408 décès par million d’habitants, l’Espagne est à ce jour le deuxième pays le plus touché par la pandémie du Covid-19 au monde. Alors même que l’on décriait l’état calamiteux de la santé publique à la suite des politiques néolibérales des administrations précédentes, les annonces du gouvernement de Pedro Sanchez semblaient sonner le glas de l’ère de l’austérité. Engageant entre autres plusieurs millions d’euros de dépenses sociales, il rendait à l’État ses lettres de noblesse. À en croire l’optimisme débordant des premières analyses, le tour était joué : on n’aurait qu’à se laisser bercer par le courant du temps, qui nous conduirait inexorablement vers le triomphe d’une nouvelle hégémonie progressiste. Pourtant, l’opposition n’a pas tardé à se faire entendre pour déjouer ces prophéties. L’extrême droite n’a pas l’intention de déserter le sens commun sans livrer bataille. Par Malena Reali et Laila Trevegny. 


L’Espagne d’après-2008, fief de l’hégémonie néolibérale

En Espagne comme en Europe, les politiques d’austérité dont on tente de réparer les séquelles remontent au moins à 2008. À l’époque, l’ampleur de la crise financière mondiale avait pris tout le monde de court. Les banques avaient accordé des prêts risqués, affectés à des marchés improductifs et contribuant au cercle vicieux de l’inflation des prix des actifs. Fidèles à la théorie économique orthodoxe, les décideurs européens ont mal interprété le rôle des déficits, produits de la crise plutôt que coupables de celle-ci. Par sa conception même, la zone euro prescrivait l’austérité, exigeant un déficit budgétaire inférieur à 3 % du PIB et un ratio de dette publique sous le seuil des 60 %. Résultat : les stabilisateurs automatiques ont été étouffés, et les pays européens se sont embourbés dans une crise dont la récupération fut plus lente qu’aux États-Unis.

Avant 2008, l’Espagne consacrait près de 7% de son PIB au secteur de la santé. Cette part était descendue à environ 6% avant la pandémie actuelle, soit 7,6 milliards d’euros de coupes budgétaires.

Diminution des salaires, réduction de l’État-providence, précarisation du marché du travail et sauvetage des banques par l’État. L’Espagne a senti les effets de cette recette : une faible création d’emplois de très mauvaise qualité, une détérioration des services publics, une augmentation des inégalités et de la pauvreté et un endettement massif que l’austérité n’a fait qu’aggraver. Les privatisations entamées sous les gouvernements du Parti Populaire (PP) au début des années 2000 se sont approfondies et diversifiées après la crise financière, donnant lieu au démantèlement progressif des services publics, et notamment de la santé. Avant 2008, le pays consacrait près de 7% de son PIB à ce secteur. Cette part était descendue à environ 6% avant la pandémie actuelle, soit 7,6 milliards d’euros de coupes budgétaires. Aujourd’hui, tandis que l’État espagnol dépense 3 300 euros par habitant pour la santé, la France en dépense 4 900 (49% de plus) et l’Allemagne près de 6 000 (81% de plus que l’Espagne). Au détriment de l’hôpital public, au cours des dix dernières années, les dépenses en soins privés ont, elles, notablement augmenté, passant de 24,6% du total des dépenses de santé à 29,2% (OCDE 2018).

La privatisation croissante de l’accès aux soins s’est accompagnée de coupes budgétaires dans d’autres secteurs, à commencer par l’éducation. Une destruction des biens publics qui a gagné les esprits, consolidant dans l’imaginaire social des espagnols un manque de confiance envers l’État et son action (le taux de satisfaction envers le gouvernement national est passé de 41,3% en 2004 à 11,7% en 2012, d’après l’Enquête sociale européenne). Produit de cet éclatement individualiste, la pertinence de la contribution des individus aux biens publics est également remise en question et la solidarité nationale, concrétisée à travers les impôts, peine à être pleinement acceptée (en 2018, 83,1% des espagnols considéraient que les impôts collectés dans leur pays n’étaient pas justes).

Vers un nouveau sens commun progressiste ?

Pourtant, la pandémie du Covid-19 semble effriter cette hégémonie. Le gouvernement dirigé par le « socialiste » Pedro Sanchez et soutenu par Pablo Iglesias (Podemos), Vice-président aux Droits Sociaux, a pris ses fonctions le 13 janvier 2020, moins de trois semaines avant que le virus n’atteigne l’Espagne. Face à l’avancée de la situation, cette coalition « progressiste » a rapidement mis en place des mesures allant à l’encontre des préceptes néolibéraux qui ont régi l’action des gouvernements antérieurs.

Parmi les mesures phares figure l’interdiction des licenciements, l’installation d’un revenu universel de base dans les prochaines semaines, la fin de toute expulsion domiciliaire jusqu’à 6 mois après la levée de l’état d’alarme ainsi que la réquisition des cliniques et hôpitaux privés à des fins de lutte contre la pandémie. Pour aider les plus démunis face à l’impact économique, le gouvernement a également acté un moratoire sur les loyers, les paiements hypothécaires et le paiement des charges pour les particuliers, ainsi que l’interdiction de couper l’électricité, l’eau et le gaz aux foyers qui ne parviendraient plus à les payer. Des aides économiques ont également été prévues pour toute personne susceptible de se retrouver dans une situation de vulnérabilité : les auto-entrepreneurs et travailleurs indépendants, les pères et mères de familles monoparentales, les sans-abri, les travailleurs domestiques et les employés temporaires sont parmi les populations visées. Complété par des mesures visant à protéger les victimes de violences sexistes, cet ensemble de dispositions compte parmi les plus ambitieux d’Europe.

L’Espagne entière semblerait s’être ralliée autour de nouvelles certitudes ; celles de l’importance de la protection des services publics, d’un État fort et de la contribution fiscale de tous les membres de la nation face à cette situation d’exceptionnalité. « Nous ne pouvons pas commettre les mêmes erreurs que le gouvernement de Rajoy pendant la crise économique », déclarait Pablo Iglesias à la télévision nationale. Voyant que les pays du Nord manquent à l’appel de la solidarité européenne, l’État-nation redevient le centre de gravité politique. Face à la pandémie, la délocalisation conduit à devoir importer ce qui est nécessaire à la survie des populations et à soumettre ces besoins aux aléas du marché. Le contexte précipite la resignification des concepts d’État, d’intérêt national, de services publics, d’impôts, de biens communs. Tout autant de mots qui, depuis les gouvernements néolibéraux de José María Aznar (PP), s’étaient vidés de sens.

De nombreux analystes de gauche se sont précipités pour voir dans cette crise le coup de grâce porté au modèle institutionnel supra-étatique consolidé depuis Bretton Woods. Comme des marxistes de comptoir verraient partout les signes avant-coureurs de la révolution, ils y ont vu la fin inévitable du consensus néolibéral : le sens commun se serait défait par lui-même, happé par ses contradictions et ses faillites manifestes. Lorsque Mark Fisher publiait son ouvrage Capitalist Realism en 2009, il postulait que même en pleine crise, il était plus facile d’imaginer la fin du monde que celle de l’hégémonie néolibérale. Si l’on croit les commentateurs du présent, la deuxième crise est la bonne et cette situation offre un terreau fertile à un nouveau réalisme.

Depuis la France, il est difficile d’entendre cette hypothèse sans être rappelé aux premiers temps de l’après-2008, l’après-Charlie Hebdo, l’après-gilets jaunes. À ces occasions, les mêmes prédictions de consensus et d’unité nationale se faisaient entendre. Pour quels résultats ? Comme le rappelle Laurent Cytermann dans un éditorial pour l’Institut Rousseau, le « rien ne sera comme avant » d’Emmanuel Macron en mars 2020 laisse un goût de déjà vu. Il évoque notamment le 10 décembre 2018, lorsque le président déclarait : « Nous ne reprendrons pas le cours normal de nos vies ». Pourtant, après les manifestations des gilets jaunes, il est difficile de voir les fruits de cette métamorphose tant annoncée.

L’hypothèse d’un changement de paradigme inévitable relève d’un déterminisme aux relents de fin de l’histoire. Les crises, catastrophes et pandémies n’offrent qu’une base à laquelle raccrocher des discours : l’enracinement durable d’un nouveau sens commun ne pourra se faire qu’au fruit d’un combat politique et culturel qui reste à mener. En France, cette conclusion n’est pas difficilement atteinte. Le retournement de veste de la start-up nation a dès le départ éveillé le scepticisme de ses observateurs, et le gouvernement a d’ores et déjà donné sa vision de l’après : Bruno Le Maire a déclaré qu’il « faudra faire des efforts » pour réduire la dette de la France une fois cette crise sanitaire passée. En Espagne, où le gouvernement « progressiste » au pouvoir est le principal champion d’un « après » prometteur, on aurait encore pu être tenté de croire que celui-ci arrivera de lui-même.

L’opposition politique et les élites économiques : en lutte contre ce changement de paradigme

Sans surprises, l’opposition n’a pourtant pas tardé à se faire entendre pour tenter d’imposer sa narration des faits et sa propre vision de la suite. Mais tandis qu’en France ou encore au Portugal les partis politiques ont unanimement appelé à la collaboration avant de formuler des critiques ciblées, les droites espagnoles se livrent à une lutte implacable contre le gouvernement sur tous les fronts, soutenues par les élites économiques du pays.

Venant de partis dont l’habituel nationalisme aurait pu mener à un discours d’union, cette stratégie pourrait surprendre les électeurs. Pour la justifier, la présidente du groupe parlementaire de Vox, à l’extrême droite de l’échiquier politique, fait preuve d’une véritable gymnastique rhétorique : d’après elle, son parti aurait fait preuve d’une « loyauté absolue » envers le gouvernement espagnol, avant que celui-ci ne franchisse « une ligne infranchissable ». Un Rubicon dont la définition est vague (« l’échec » et « l’irresponsabilité » prétendus du gouvernement) ; mais « il y avait une limite à notre loyauté », résume-t-elle, justifiant en une phrase une stratégie d’intimidation qui va, pour son parti, jusqu’à demander la démission de Pedro Sanchez pour laisser la place à un « gouvernement de technocrates et de patriotes ».

Vox, le Parti Populaire et, dans une moindre mesure, Ciudadanos, se sont emparés avec fracas de la scène politique. À travers une communication en pleine effervescence, une véritable lutte sémantique est menée depuis le début de la crise. Il s’agit d’établir des parallélismes : entre le socialisme et le communisme – à l’aide de nombreuses références au Venezuela -, entre le parti socialiste (PSOE) et un prétendu « génocide » des Espagnols, fruit de la prétendue mauvaise gestion de la pandémie… En d’autres termes, d’associer systématiquement le gouvernement aux mots improvisation, frivolité, échec, ou encore assassinat.

Les élites économiques, grandes gagnantes des politiques néolibérales, se sentent menacées par la perspective d’un changement de paradigme. Des secteurs tels que l’industrie pharmaceutique, la finance ou encore les compagnies aériennes avaient obtenu, grâce aux gouvernements antérieurs, des dispositions leur garantissant une baisse d’impôts substantiels. Face aux dépenses accrues générées par la crise et au besoin de financer la santé publique, ces cadeaux fiscaux sont remis en cause et ces entreprises craignent de voir leur image publique se dégrader. Pour garder la face, elles misent sur des dons à l’État. À défaut de payer plus d’impôts pour financer les services publics, certaines des plus grandes entreprises espagnoles telles qu’Inditex, El Corte Inglés ou encore Mango, ont déjà annoncé des dons de masques, de lits d’hôpitaux, ou de sommes d’argent considérables pour le financement d’équipements sanitaires.

Vox : une guérilla depuis l’alt-right

Du côté de l’opposition politique, la stratégie mobilisée est soigneusement calibrée : le Parti Populaire et Vox se sont répartis les rôles, ce dernier intégrant de plus en plus de codes de l’alt-right internationale. Le PP s’adresse au gouvernement dans un cadre institutionnel, utilisant la tribune de la chambre des députés pour mettre en scène de grandes disputes parlementaires et formuler des propositions politiques. Sa stratégie consiste notamment à proposer un accord au parti socialiste espagnol (PSOE), dont est issu Sanchez, afin de déstabiliser la coalition au pouvoir et fragiliser la position de Podemos. En parallèle, l’extrême droite s’adonne à une stratégie de guérilla virtuelle visant à contrer les avancées social-démocrates et affaiblir le gouvernement.

Par temps de confinement, internet et les réseaux sociaux sont l’arène de prédilection de ces offensives. Vox y reproduit de plus en plus de stratégies de l’alt-right [l’extrême-droite américaine, très présente sur les réseaux sociaux], avec laquelle le parti partage des traits démographiques et idéologiques distincts : sa communication est menée par des digital natives (jeunes ayant parfaitement intégré les codes des réseaux sociaux), et se focalise sur des messages anti-establishment et « politiquement incorrects ». En juin 2019, le commissaire européen chargé de l’Union de la sécurité, Julian King, avait déjà souligné que Vox tirait profit de campagnes de désinformation, de fake news et de la propagation de canulars sur les réseaux sociaux. À l’heure actuelle ces pratiques se sont intensifiées, et fausses informations, rumeurs, comptes-robots et memes composent un arsenal qui n’est pas sans rappeler celui de Donald Trump, Jair Bolsonaro ou Matteo Salvini.

Du point de vue des algorithmes, le type de stratégie déployée par l’alt-right sur les réseaux sociaux est extrêmement efficace : la publication d’opinions offensantes et controversées provoque une affluence de réponses et une plus grande diffusion des messages. Cette méthodologie est basée sur l’expérience de Steve Bannon, principale référence médiatique du mouvement et conseiller de nombreux dirigeants populistes de droite, dont Matteo Salvini. D’après ses observations, le public ne chercherait pas à absorber des faits mais plutôt à se divertir à travers un récit d’antagonismes, de « héros » contre des « méchants » – une stratégie que Vox sait assurément employer. À l’image d’autres partis de l’alt-right, l’extrême droite espagnole a des ennemis bien identifiés : progressistes, féministes, pro-immigration, indépendantistes, médias mainstream.

Chaque mesure du gouvernement – allant du nombre de masques envoyés aux communautés autonomes jusqu’aux sommes d’argent destinées à l’achat de matériel sanitaire – est fortement critiquée, exagérée puis viralisée sous la forme de fake news. Parmi les images diffusées : une photographie lugubre de l’avenue principale de Madrid remplie de cercueils, que le photographe s’est empressé de démentir, dénonçant un photomontage. D’autres manipulations ont été réalisés sur le format de bulletins officiels, afin de donner à des informations mensongères une apparence crédible. Lorsque Whatsapp a limité ses fonctionnalités de renvoi de contenus (mesure globale de l’entreprise pour éviter la diffusion de messages politiques), de nombreux utilisateurs ont également crié à la censure du gouvernement. Les chaînes relayées par Whatsapp sont effectivement des outils de choix pour diffuser de tels messages. D’autres représentants de Vox ont prétendu que le parti socialiste comptait exproprier toutes les maisons secondaires des Espagnols, que le gouvernement surveillait Whatsapp et qu’il fallait donc préférer la messagerie Telegram, ou encore que la télévision publique censurait les images des cercueils espagnols…

Une nébuleuse d’acteurs jouent des rôles bien définis pour contribuer à leur diffusion. Aux comptes officiels de Vox viennent s’ajouter ceux de leurs militants, à qui le parti transmet des contenus à travers un « canal » sur Telegram. Des tabloïds comme Okdiario ou Periodista Digital relaient ensuite les fake news, publiant des articles aux titres sensationnalistes, et allant jusqu’à s’attaquer à la vie personnelle des dirigeants. Les faiseurs d’opinion, véritables influenceurs politiques très entendus en Espagne et souvent liés aux élites économiques du pays, donnent de la visibilité à leurs propos. Enfin, les bots, comptes-robots pilotés par des algorithmes, constituent la pièce de résistance de cet organigramme. Ils sont chargés de répondre positivement aux contenus du parti, contribuant notamment à ce que leurs campagnes apparaissent parmi les tendances sur Twitter, mais aussi de publier, encore et encore, les mêmes mantras négatifs sous les publications de leurs opposants.

Les stratégies virulentes des droites espagnoles ne sont pas les derniers spasmes d’un vieux monde mourant. Elles offrent un aperçu de la réaction violente que les défenseurs de l’ordre établi peuvent avoir lorsque celui-ci est menacé. Si la situation actuelle peut affaiblir le modèle néolibéral en mettant en exergue ses faillites, ce contrecoup annonce que rien n’est gagné. En Espagne comme ailleurs, les partisans du progrès social devraient se méfier des analyses par trop prophétiques : qu’elles pèchent par fatalisme ou au contraire par un surcroît de positivité, elles ne peuvent porter que les graines de la démobilisation. Cette crise sanitaire, sociale et économique peut faire tituber des certitudes, mais son issue demeure contingente. À l’heure où les bilans seront dressés, les gagnants seront ceux qui parviendront a en imposer leur narration.

Des coups d’État à l’ère de la post-vérité

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El político boliviano en conferencia de prensa en el Museo de la Ciudad de México. ©EneasMx

Aujourd’hui gouvernée par une présidente autoproclamée proche de l’extrême droite, la Bolivie a vu son destin basculer après qu’Evo Morales a été renversé par l’armée en novembre 2019. Ce passage en force institutionnel a été rendu possible par une prise de position de l’OEA qui, en dénonçant une prétendue fraude électorale, a servi de support aux prétentions d’une opposition aux tendances fascisantes. Deux chercheurs du MIT viennent pourtant de démontrer dans une analyse statistique rigoureuse des résultats électoraux le caractère mensonger des déclarations de l’organisation. La parution de cette étude est l’occasion de revenir sur les événements qui ont mené à la fracturation de l’ordre social bolivien, et notamment, de comprendre comment la construction d’un narratif trompeur a permis l’ascension, sans légitimité populaire mais avec la légitimité médiatique, de l’extrême droite au pouvoir. Par Baptiste Albertone.


Peut-on de ne pas reconnaître un coup d’État lorsqu’on en voit un ? Un discours tronqué peut-il faire vaciller un gouvernement sans que personne ne le remette en cause ? Les médias, premières victimes des fake news, peuvent-ils s’en faire les vecteurs inconscients ? Les événements récents vécus par l’État plurinational de Bolivie nous offrent un cas d’étude d’une pertinence dramatique pour analyser la genèse d’un narratif médiatique fallacieux ayant permis de farder une déstabilisation politique et une restauration ultraconservatrice en un mouvement populaire aux prétentions démocratiques.

Saluée il y a quelques mois encore pour ses résultats économiques et sociaux sans appel, la Bolivie a depuis sombré dans la tragédie après qu’une partie de l’opposition soutenue par l’armée a demandé la démission d’Evo Morales. Cette rupture institutionnelle et cette fracture démocratique puise sa légitimité dans les allégations – sans fondements – de fraude électorale émises par l’Organisation des États Américains (OEA) et relayées massivement par les sphères médiatiques. Ces accusations mensongères ont offert à l’opposition le blanc-seing de l’opinion publique internationale qui voyait en elle une expression du mécontentement populaire face à la manipulation du scrutin présidentiel. Malheureusement ce soutien aveugle à une réalité plus complexe que la dichotomie gentils/méchants, a servi de tremplin pour que les franges les plus extrêmes du spectre politique bolivien parviennent au pouvoir sans soutien populaire, mais avec les faveurs des humanistes autoproclamés du monde entier.

Face au vide de sens dans lequel nous plonge cette aporie, il est nécessaire de comprendre comment s’est mis en place, dans l’indifférence presque générale, ce récit insidieux qui défie toute prétention de proximité avec le réel. C’est également l’occasion de revenir sur le rôle central de l’OEA dans ce basculement politique vers l’extrême droite, et de se questionner sur la géopolitique contemporaine des coups d’État dans la région. En bref, nous procédons dans cet article à une agnotologie du récit entourant le coup d’État qui a ébranlé la Bolivie qui nous amène à tirer des enseignements de portée locale d’abord, mais aussi, pour certains, propres à une forme partagée de contemporanéité.[1] Avant toute chose, permettons-nous un bref retour sur les événements.

L’ombre présente d’un miracle passé

Le 20 octobre 2019 se tiennent les élections nationales en Bolivie. Evo Morales est candidat à sa propre réélection pour la quatrième fois consécutive. D’un côté, il peut se targuer de résultats sociaux économiques incomparables. Le PIB a bondi de 50% par rapport à 2006, croissant deux fois plus vite que la moyenne régionale, et permis à l’État de mettre en place des politiques sociales qui ont fait chuter la pauvreté de 60% en 13 ans, et l’extrême pauvreté de près de 38%.[2] De l’autre, il se présente face à sa population après que cette dernière lui a refusé, lors d’un référendum tenu en 2016, la possibilité de briguer un quatrième mandat. C’est finalement le Tribunal constitutionnel plurinational, mobilisant la signature d’un traité international pour justifier l’illégalité de la limitation des mandats présidentiels, qui lui a permis de se présenter à sa propre succession. Plus que le choix d’un nouveau mandataire, cette élection se présente tout autant comme une occasion pour la citoyenneté bolivienne de punir son président si telle est sa volonté.

Pour s’assurer du bon déroulement des élections, des observateurs de l’Organisation des États d’Amérique (OEA) sont présents. La question de leur participation a longtemps été au cœur des débats qui ont entouré le scrutin présidentiel. Les gouvernements conservateurs de la région ont exprimé leur rejet vis-à-vis de ce qu’ils considéraient être un témoignage de soutien à une élection qu’ils estimaient illégitime du fait de la participation de Morales. Le secrétaire général de l’OEA, Luis Almagro, avait à cet égard déclaré en avril 2019 que « dire qu’Evo Morales ne peut pas participer aujourd’hui (aux élections générales), ce serait absolument discriminatoire vis-à-vis d’autres présidents qui ont participé aux processus électoraux sur la base d’une décision judiciaire ».[3]

Pour assurer une plus grande transparence et pour respecter les recommandations de l’OEA, les autorités électorales boliviennes mettent en place un système officieux de Transmissions des résultats électoraux préliminaires (TREP), en parallèle du décompte officiel, qui vise à informer la population de l’évolution des résultats en temps réel. Ce dernier est confié à une entreprise privée. Le 20 octobre 2019, jour de suffrage dans le pays, aux alentours de vingt heures, le TREP qui avait alors décompté près de 84% des actes électoraux s’interrompt. À cette même heure, Evo Morales compte près de 45,28% des suffrages et une avance de 7,9 points sur son rival direct, Carlos Mesa. Ces résultats préliminaires ne suffisent pas pour éviter au leader indigène un face-à-face lors d’un second tour. En effet, la Constitution bolivienne stipule qu’une marge de 10% sur le second, en plus de 40% des voix, est nécessaire pour valider une victoire dès le premier tour. Le 21 octobre l’OEA, à travers son compte Twitter publie un premier message s’inquiétant de l’interruption du processus de décompte officieux, considérant « fondamental que le Tribunal suprême électoral explique pourquoi la transmission de résultats préliminaires a été suspendue ».[4] Vingt-trois heures après cette interruption, le TREP est finalement actualisé pour près de 95% des résultats. La marge d’Evo Morales est désormais légèrement supérieure aux 10% nécessaires à un triomphe dès le premier tour.

Peu après cette actualisation, l’OEA émet un communiqué de presse dans lequel elle « exprime sa profonde inquiétude et sa surprise face au changement radical et difficile à justifier de la tendance des résultats préliminaires connus après la fermeture des bureaux de vote », et fait dès lors part de son appui à l’organisation d’un second tour. Ces suspicions publiques quant à une éventuelle fraude électorale donnent lieu à des manifestations massives de l’opposition bolivienne. Le ministre bolivien des affaires étrangères, Diego Pary, décide alors, dès le 22 octobre, de proposer à Luis Almagro, secrétaire général de l’OEA, d’effectuer une analyse de l’intégrité du processus électoral en Bolivie. Cette demande est acceptée. La mission débute le 31 octobre 2019.

Au même moment, le pays s’embrase, et la situation se détériore rapidement. Le 10 novembre, l’OEA présente un rapport préliminaire dans lequel elle liste une série d’irrégularités supposées soutenir ses affirmations préliminaires quant à l’existence d’anomalies sérieuses entourant les résultats du premier tour. Le même jour, Evo Morales, pour éteindre le feu de la contestation, annonce l’organisation de nouvelles élections. Le lendemain, sous la pression de l’armée et confronté aux violences nombreuses et polymorphes qui frappent ses partisans et les membres du gouvernement, il renonce à ses fonctions, tout comme son vice-président, la présidente du Sénat national et le Président de la chambre des députés. Ce vide institutionnel permet à Jeannine Añez, députée de l’opposition alors inconnue du grand public, de s’autoproclamer présidente par intérim le 12 novembre en l’absence de quorum au parlement – les sénateurs et députés du MAS ayant décidé de ne pas siéger.

La fleur au fusil

La trame de ce renversement institutionnel repose sur deux tournants fondateurs. Le premier réside dans l’incursion de l’armée dans le paysage politique, cette dernière a recommandé à Evo Morales de renoncer à ses fonctions et donc d’interrompre un mandat qu’il avait obtenu – sans contestation – en 2014. Le 10 novembre 2019, le chef des forces armées, le général Kaliman fait la déclaration suivante : « après avoir analysé la situation de conflit interne, nous suggérons que le président de l’État démissionne de son mandat présidentiel, permettant ainsi la paix et le maintien de la stabilité pour le bien de notre Bolivie ». S’il est tentant de donner du crédit à cette affirmation gorgée de bienveillance, quiconque est familier avec l’histoire politique régionale[5] frissonne en entendant un général inviter un président élu à se retirer. La figure du général des armées qui se positionne en sauveur de la démocratie mérite interrogation, avec en premier lieu, un questionnement sur l’origine du désordre. Dans le cas présent, le désordre est attribué à une contestation sociale d’ampleur contre la rupture de l’équilibre démocratique. Cependant, si l’on se penche sur l’évolution du mouvement de contestation, un tout autre paysage se dessine. Bien loin d’un mouvement populaire massif, la dégradation rapide de la stabilité intérieure a été organisée par des forces politiques tendancieusement antidémocratiques. Ainsi, il est important de rappeler que dès les premières manifestations, le candidat d’opposition arrivé en deuxième position lors du premier tour, Carlos Mesa, a été entièrement éclipsé par un autre opposant aux prétentions autrement plus radicales, l’ultraconservateur Luis Fernando Camacho. Ce dernier, un multimillionnaire – il figure parmi les révélations des Panama Papers – qui a fait ses classes dans une organisation politique décrite par la Fédération internationale des droits de l’Homme comme « une sorte de groupe fasciste paramilitaire »[6], fondamentaliste religieux et ouvertement raciste, a laissé entrevoir une face sombre et peu connue à l’extérieur du pays de la frange ultra-radicale de l’opposition. Là où les premières manifestations mobilisent l’ensemble d’une opposition inquiète de s’être fait « voler » l’élection, le basculement du pays dans le chaos social est l’œuvre des franges extrêmes droitières proches de Camacho aux ambitions non dissimulées de déstabilisation. Ainsi, dans les jours qui ont précédé le départ d’Evo Morales, la débauche de violence envers les partisans du président sortant a été destructrice. Pour ne citer que les événements les plus brutaux, une mairesse du MAS a été victime d’une humiliation publique par une horde d’opposants qui l’a forcée à marcher pieds nus sur plusieurs kilomètres sous des cris animaux, avant de la peindre en rouge et de lui raser les cheveux. Le jour de la démission du président Morales, plusieurs membres du gouvernement ont été victimes d’une frénésie sauvage, certains ont vu leur maison incendiée, d’autres reçu des appels les invitant à renoncer à leur fonction pour garantir la sécurité de leurs proches.

C’est donc un climat de chaos, intentionnellement bâti par les factions les plus extrêmes de la classe politique bolivienne, qui a servi de prétexte à l’armée pour inviter Evo Morales à se retirer. La décision de l’armée, aux apparences pourtant grossières de coup d’État, s’est insérée dans le narratif commun comme un geste fort et une réponse à la volonté populaire de garantie de l’État de droit et d’un processus électoral transparent. Ce renversement politique n’avait pourtant rien de populaire ni de démocratique. Comme elle l’a déjà fait par le passé, l’armée a instrumentalisé un contexte de chaos pour se défaire d’un pouvoir encombrant. Le principe est simple, les forces armées se présentent comme le pompier qui vient éteindre un incendie domestique allumé par des délinquants tout en accusant le propriétaire. Quoi de mieux pour la reconquête du pouvoir que le mariage de l’ordre et du chaos. Ce dernier garantit à l’ordre son sens, d’où l’intérêt pour l’ordre de voir se perpétuer le chaos. Avec l’arrivée de Jeanine Añez, l’armée a ainsi retrouvé de sa superbe dans le pays. Celle qui a marqué par ses alliances avec les grands propriétaires l’histoire politique sanglante des nations latino-américaines, s’est offert un retour en grandes pompes dans les institutions nationales. L’embrasement de la nation par des factions criminelles lui a ouvert le chemin vers la reconquête, celle du sauveur et du bienfaiteur qui, soucieux du bien-être de son peuple, se lève pour chasser l’ennemi. Encore faut-il savoir identifier l’ennemi. En désignant Evo Morales comme responsable de l’instabilité intérieure, l’armée a fait le choix de favoriser les forces antidémocratiques. Cette alliance du capital et des balles n’est pas nouvelle, et il n’y a donc rien de surprenant à voir, lors de la cérémonie d’intronisation de l’ex-sénatrice, un militaire lui passer l’écharpe présidentielle autour du cou. C’est d’ailleurs à peine installée dans son bureau du Palacio Quemado que Jeannine Añez a décidé de rendre l’appareil aux militaires en émettant un décret[7] qui les exempte de toute poursuite lorsqu’ils maintiennent « l’ordre public ».[8] La fabrication d’un imaginaire dans lequel les militaires soucieux de l’ordre démocratique viennent à la rescousse d’un peuple menacé par les dérives d’un exécutif trop attaché au pouvoir repose lui-même sur un second tournant dans le renversement bolivien.

L’OEA renoue avec ses vieux démons

Ce second événement est antérieur à l’entrée des forces armées dans le récit du renversement d’Evo Morales, c’est d’ailleurs son point d’ancrage. Il faut en effet revenir à l’idée même d’une fraude électorale pour comprendre l’enchaînement rapide et destructeur qui s’est mis en place après l’annonce des résultats du premier tour. Comme cela a été mentionné précédemment, c’est un communiqué de presse publié par l’OEA qui a fait peser les premiers doutes sur la crédibilité des résultats électoraux. Dans ce communiqué, l’OEA fait part de ses inquiétudes quant à l’interruption du système de décompte rapide, ainsi que du changement de tendance observé lorsque ce dernier a été rétabli. Pour comprendre pourquoi une telle prise de position a de quoi déranger, il faut revenir sur au moins trois éléments qui ont fait l’objet d’une publication du think tank étasuniens Center for Economic Policy Research (CEPR).

Tout d’abord, il est essentiel de rappeler que la totalité des accusations formulées par l’OEA dans son communiqué font référence au système TREP, système de décompte officieux et parallèle qui avait été mis en place par la Bolivie et opéré par une entreprise privée. Or, ce système n’a aucune valeur électorale, sa seule vocation est la transparence et l’information des citoyens. À aucun moment, le bon déroulement du système de décompte officiel, dont les résultats ne seraient parus qu’une fois l’ensemble des actes comptabilisés, n’a été remis en question. C’est donc une discrète confusion entre les deux processus parallèles qui a permis de faire peser le doute sur une manipulation du système de décompte officiel tout en ne faisant référence qu’à son jumeau officieux qui n’avait lui été mis en place qu’à titre informatif.

Le second élément de la narration des péripéties électorales qui interroge réside dans l’apparente surprise manifestée par l’OEA au sujet de l’interruption du TREP. En effet, un tel scénario avait été annoncé et convenu au préalable. Deux semaines avant la tenue des élections, Marcel Guzmán de Rojas, directeur général de l’entreprise en charge du TREP, avait précisé avoir pour objectif le décompte de 80% des suffrages aux alentours de 20h et seulement espérer pouvoir dépasser les 90% le jour de l’élection.[9] Antonio Costas, porte-parole du Tribunal suprême électoral avait quant à lui exprimé son enthousiasme en insistant sur le fait que « pour la première fois dans son histoire démocratique, la Bolivie sera en mesure de connaître entre 80 et 90 % du décompte des voix, avec une fiabilité de 100 % ».[10] En 2016, lors du référendum sur la réélection, le même système c’était par exemple arrêté autour de 81.2% sans que cela ne suscite un quelconque émoi.

Troisième élément, et c’est là que réside le plus lourd des accusations, les organes électoraux boliviens ont été sommés de rendre des comptes sur ce qui a été dénoncé comme un changement de tendance inexplicable. Il convient à ce stade de mobiliser un certain sens commun de la statistique. En observant l’augmentation de l’écart entre les deux candidats, deux hypothèses peuvent être posées. La première, fidèle à l’interprétation de l’OEA, est celle d’une manipulation des suffrages et des résultats électoraux. La deuxième voudrait que l’échantillon des derniers 15% pourcents des suffrages ait la particularité d’être plus favorable à Evo Morales que le reste des votes. Cela est-il envisageable ? Tout à fait, et c’est d’ailleurs les résultats de l’analyse statistique profonde qui ressort de l’étude susmentionnée. Comme le rappelle Mark Weisbrot, directeur du CEPR, il faut s’appuyer sur la démographie électorale du pays andin pour expliquer que des des résultats électoraux les plus tardifs soient significativement plus favorables à Evo Morales. Selon l’étude du CEPR, dans l’échantillon des derniers 16% non-comptabilisés au moment de l’interruption, la marge d’Evo Morales sur son rival est de 22%, soit près de 3 fois la marge constatée sur les 84% déjà comptabilisés. Comment cela est-il possible ? La Bolivie est un pays dont une partie significative de la population, 30%[11], réside dans des zones rurales relativement isolées. Les suffrages issus de ces régions peuvent ainsi prendre un temps significativement plus long à pouvoir être comptabilisé. Il se trouve que les votants appartenant à ces régions reculées sont également très majoritairement des électeurs d’Evo Morales qui recueille beaucoup moins de voix dans les territoires urbanisés. Il existe donc dans l’échantillon final un biais conséquemment favorable à Evo Morales qui explique l’augmentation importante de la marge le séparant de Carlos Mesa.[12]

La seconde interrogation qu’il est légitime de formuler à propos de ce supposé « changement de tendance » concerne sa dynamique. Autrement dit, la marge entre les deux candidats c’est elle accrue plus rapidement lors du décompte des derniers 16%. Là encore, une analyse statistique rigoureuse permet de visualiser une augmentation régulière de l’écart sur l’ensemble du décompte. La tendance de l’écart entre Evo Morales et Carlos Mesa pour l’élection présidentielle est d’ailleurs, à peu de choses près, identique à celle observée pour les résultats des élections législatives qui ont vu le MAS remporté 68 sièges sur 130 à l’Assemblée et 21 des 36 sièges du Sénat, et ce, sans que les résultats ne soient jamais remis en question (voir graphique). Cette analyse statistique qui met à mal les affirmations de l’OEA a été récemment confirmée par un rapport produit par deux chercheurs du Massachusetts Institut of Technology (MIT), et résumée dans un article du Washington Post. Les conclusions des deux auteurs sont sans équivoques : « il ne semble pas y avoir de différence statistiquement significative entre la marge avant et après l’arrêt du vote préliminaire. Au contraire, il est très probable que Morales ait dépassé la marge de 10 points de pourcentage au premier tour ».[13]

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Source : (Williams et Curiel, 2020)

Dès lors, il est difficile de trouver une justification au comportement de l’OEA lors de la soirée électorale. Pourquoi un tel empressement à communiquer ? Comment expliquer des erreurs aussi grossières dans l’analyse statistique des résultats ? Il est difficile d’imaginer que le niveau technique et analytique des experts, nombreux, d’expériences et de formations rigoureuses, ne permette à l’organisation d’être capable de comprendre l’origine statistique du changement de tendance. Il doit être envisagé que cette prise de position s’inscrit dans une démarche politique hostile au gouvernement d’Evo Morales.

Pour juger de la bonne foi de l’OEA, il est nécessaire de se pencher sur l’audit final réalisé par l’organisation à la demande d’Evo Morales, dès le 22 octobre. Une version préliminaire de cet audit a été présentée le 10 novembre et la version finale n’a été partagée que le 4 décembre 2019. Si une analyse détaillée de l’ensemble du processus d’évaluation dépasse la géographie de cet article, il faut tout de même mentionner la structure générale des accusations et les juger dans le contexte des déclarations passées.[14] En effet, la prise de parole de l’organisation ne laissait comme seule perspective de conclusion du rapport que la démonstration de la véracité des allégations, au risque, dans le cas contraire, de rendre trop visible un dépassement déstabilisateur du mandat de l’institution.

Le mensonge, institution de la déstabilisation

L’OEA a divisé son rapport en trois blocs d’accusations : les infractions délibérées ayant pour but la manipulation des résultats, les infractions graves non intentionnelles, et les erreurs. Malgré une apparente exhaustivité dans l’analyse, le rapport se distingue davantage par ce qu’il obscurcit que ce qu’il illumine à la lumière des preuves. Ainsi, le gros de l’analyse et des mises en accusations graves (deux premières catégories) se concentre sur le TREP. Or, entre le premier tour et le rapport final de l’OEA, le TREP n’a à aucun moment reçu de caractère officiel. Une longue liste de soupçons concernant la gestion de ce système est filée sans toutefois que ne soit faite une quelconque mention de son caractère officieux. Il est cependant difficile de comprendre à quoi aurait servi une fraude visant uniquement un système parallèle d’information du grand public sans que celle-ci n’ait de conséquence finale sur les résultats officiels. C’est ainsi qu’une partie majeure de la mise en accusation se construit sur une confusion entretenue entre les deux systèmes de comptabilisation. Concernant le système officiel, la seule mise en accusation d’envergure fait référence à l’identification de plusieurs tables de votations qui ont fait l’objet de falsifications de signatures de validation des actes de vote. Les irrégularités identifiées concernent 0,22% du total national des actes et se concentrent à 80% sur des centres électoraux de très petite taille qui correspondent à des territoires où des erreurs humaines expliquées par le manque de compréhension du processus électoral peuvent être envisagées. À ce titre, Guillaume Long, ancien ministre des affaires étrangères équatorien qui a lui-même participé par le passé à des missions d’observation de l’OEA, a fortement critiqué l’association de ces pratiques minoritaires à une démarche volontaire de fraude électorale qui relève pour lui de l’incompréhension « anthropologique » de la réalité bolivienne de la part de l’institution multilatérale.

Finalement, le rapport de l’OEA ne se construit que comme une longue liste d’irrégularités que l’on peut malheureusement retrouver dans les processus électoraux de nombreux pays en développement, sans pour autant être en mesure de prouver les soupçons de fraude électorale. Pour le reste, le narratif qui vise à se surprendre du changement de tendance et de l’interruption annoncée du système de décompte officieux est maintenu sans que considération soit faite des facteurs d’explications avancées précédemment. À l’image du menteur qui fait face à l’effondrement de son édifice mensonger, mais persiste dans la contre-vérité pour éviter de perdre la face, l’OEA ne parvient pas à fonder d’une quelconque façon l’hypothèse d’une manipulation électorale qu’elle avait elle-même hâtivement entreprise. Pour autant, en faisant peser sur l’imaginaire collectif le doute d’une interruption malveillante, prétendument nécessaire à la rectification de l’écart entre les deux candidats, l’OEA a pris le parti d’un interventionnisme aux conséquences lourdes.

Hannah Arendt a, dans son ouvrage Du mensonge à la violence, étudié certains mécanismes mobilisés par les opérateurs du mensonge et prévenu de leur portée déstabilisante : « le mensonge est souvent plus plausible, plus tentant pour la raison que la réalité, car le menteur possède le grand avantage de savoir à l’avance ce que le public souhaite entendre ou s’attend à entendre ». Le contexte singulier de cette élection à laquelle participait Morales malgré sa défaite lors du référendum sur sa réélection, rendait particulièrement propice la construction d’un narratif dont la trame est celle de l’aspiration à la perpétuation au pouvoir et la mise en place d’un système de corruption du processus électoral. En publiant ce communiqué, l’OEA a participé activement à la déstabilisation d’un ordre social qui, voyant la confiance dans certaines de ses institutions fortement remises en doute par un organe prétendument neutre, a créé une brèche dans laquelle se sont infiltrées des forces qui poursuivent des volontés antidémocratiques de renversement politique. Cette anomalie procédurale n’a pourtant pas laissé indifférents l’ensemble des représentants régionaux auprès de l’organisation, Luz Elena Baños, la représentante mexicaine auprès de l’OEA, a rapidement réagi à ce communiqué en estimant qu’il avait « perturbé la partialité et la neutralité de cette mission et a interféré avec un processus électoral qui n'[était] pas encore terminé ».[15] Ce ne sont pourtant pas les inquiétudes de cette dernière qui ont été reprise par le récit général mais bien plutôt les affirmations infondées de l’OEA. Cette désinvolture face au mensonge est ce à quoi se réfère le concept de post-vérité. C’est l’idée, pour reprendre les mots du philosophe et agnotologue Mathias Girel, selon laquelle « nous serions, par nos comportements, devenus indifférents à la vérité, apathiques devant les mensonges les plus éhontés, impassibles devant les contradictions les plus irresponsables ».[16] Pourquoi ?

S’il existe des facteurs multiples pour expliquer cette nouvelle réalité, une perspective d’étude pertinente pour la situation bolivienne est celle de la construction de la neutralité, crédibilité et donc légitimité dans la sphère médiatique. L’OEA a été gratifiée par la sphère médiatique, de fait et sans discussions, d’un statut d’organe multilatéral sans ambitions, sans intérêt ni agenda politique particulier. Comment expliquer que la fragilité des accusations et la prise de position proche de l’ingérence de l’organisation, venant faire peser de sérieux doutes sur sa neutralité et bienveillance, ne soit pas venues remettre en cause l’autorité morale qui lui a été attribuée. Il s’agit là d’un problème qui dépasse largement le simple cas d’étude bolivien, la construction de la recevabilité dans la sphère médiatique est aujourd’hui gangrenée par le confort et la certitude des mandarins de la bonne parole. Le choix des sources se fait selon un critère de confiance lui-même supposé dépendant à la proximité de l’information avec le réel. Il n’est cependant pas cavalier d’affirmer que l’attribution de la recevabilité ne peut en aucun cas devenir une accréditation intemporelle. La crédibilité est un attribut évanescent qui se doit d’être perpétuellement renouvelé. Une source jadis crédible, si les attributs qui fondent sa crédibilité ne sont plus, se doit de perdre son privilège. L’un des défis actuels réside dans l’acquisition par certaines sources d’un caractère intangible d’autorité. Le caractère pernicieux d’un tel mécanisme de production de la vérité réside également dans le fait qu’une telle configuration entrave les possibilités de contestation de cette même vérité. Si une information vient contredire l’affirmation faite par l’acteur du recevable, elle est automatiquement relayée au rang de contre-vérité, car n’appartenant pas à ladite sphère de véracité. Cette attribution de jure et non de facto de la recevabilité met en danger la capacité du citoyen à jouir d’une information de qualité, et le cas Bolivien a donné à voir une matérialisation inquiétante des conséquences d’une telle dérive.

Le cœur de l’OEA balance à droite

Ainsi l’OEA, du fait de son statut d’organisation multilatérale, a bénéficié de l’attribution d’une autorité morale qui a permis de donner de la consistance à son narratif infondé. Nous étions dans une configuration classique où la défiance incombe au gouvernement et la tolérance à ses détracteurs. S’il est compréhensible que la force de l’habitude invite à une lecture dans ce sens, les agissements de l’opposition et les errements de l’OEA auraient dû faire vaciller de telles certitudes.

Pour commencer, l’histoire tumultueuse de l’institution[17], tout comme ses modalités de financement – 60% des fonds sont apportés par les États-Unis – avait de quoi interroger la légitimité de la neutralité attribuée à sa parole. À cela viennent s’ajouter les contre-vérités précédemment mentionnées, mais également des prises de paroles du secrétaire général de l’OEA qui interrogent. Lorsque Evo Morales a décidé de l’organisation de l’audit visant à attester de la bonne (ou mauvaise) tenue de l’élection, la communication a été minimale et le secrétaire général, d’habitude non avare en tweets, n’a pas dénié commenter cette main tendue. Lorsqu’il décida de reprendre son activité numérique de commentateur politique, ce ne fut que pour exprimer sa préoccupation quant à une possible restriction de la liberté de circulation de l’opposant Luis Fernando Camacho.[18] Pas un mot tweet ne s’envola du smartphone de l’uruguayen pour s’inquiéter des dérives racistes des manifestants contre les membres du MAS qui ont culminé par la séquestration de familles des membres du gouvernement ou à l’incendie de leur demeure. Finalement, l’institution qui définit comme l’une de ses missions la consolidation de « la démocratie représentative dans le respect du principe de non-intervention » et nomme parmi ses piliers axiologiques la démocratie ou le respect des droits de l’homme, n’aura aucun mot de soutien quant à la décision d’Evo Morales d’organiser de nouvelles élections, ni de préoccupation quant à la prise de position de l’armée l’invitant à rompre le mandat glané en 2014. Hannah Arendt, encore elle, avertissait que « les mots justes placés au bon moment sont de l’action ». Nous pourrions proposer une variante de cette affirmation pour caractériser la stratégie de communication de l’OEA après son annonce impromptue « les silences justes placés au bon moment sont de l’action ». Une telle asymétrie d’indignation chez Luis Almagro ne doit pourtant pas être source de surprise. Ce dernier, est coutumier des prises de position qui se confondent avec celles du Département d’État étasunien. Sortant de son silence, il déclarera cavalièrement deux jours après le départ d’Evo Morales : « en Bolivie, il y a eu un coup d’État lorsque Evo Morales a commis une fraude électorale ».[19] Cet alignement, s’inscrit dans un agenda préélectoral qui verra Luis Almagro se présenter à sa propre succession le 20 mars 2020. Ce dernier fait face à un effritement de ses soutiens après qu’il a accepté d’envoyer des observateurs contrôler la bonne tenue du processus électoral bolivien. Cette décision de l’Uruguayen a froissé les nations de la région gouvernées par les conservateurs hostiles à Evo Morales (Brésil, Colombie) ainsi que l’administration Trump. Or, le soutien des États-Unis est essentiel à l’ancien ministre des affaires étrangères de l’Uruguay pour tenter d’assurer sa réélection. Quoi de mieux alors pour se rattraper que de participer au processus de remplacement d’un gouvernement progressiste par un gouvernement conservateur ?

L’activiste et prix Nobel de la paix Adolfo Pérez Esquivel a résumé la véritable nature du renversement d’Evo Morales en une synthèse ravageuse : « Le coup d’État en Bolivie est une attaque contre toutes les démocraties du monde. Les Boliviens ne profitent pas de la violence ; ce sont les États-Unis, l’OEA et les gouvernements de droite, complices de ce qui s’est passé, incapables de vivre avec une Bolivie juste, éduquée et souveraine, qui en profitent ».[20] Naïvement taire la politisation du réel ainsi que les asymétries de pouvoir, c’est prendre le parti de celui à qui l’on octroie l’argument d’autorité qu’est la neutralité. Comme l’a parfaitement synthétisé Adèle Haenel pour caractériser une situation toute autre mais d’une manière qui permet d’étendre l’affirmation à un spectre plus large : « dépolitiser le réel, c’est le repolitiser au profit de l’oppresseur ».[21]

Chronique d’une restauration annoncée

Quelques mois ont suffi pour que le miracle Bolivien ne soit plus que mirage indien. Il ne reste plus des 13 années d’or du pays andin qu’une vague image dont la perception lointaine s’évapore au contact d’un présent aux allures de restauration ultraconservatrice. Depuis le départ d’Evo Morales et son remplacement par la seconde vice-présidente du Sénat Jeanine Añez, la nation plurinationale a opéré un virage violent pour flirter sinon s’aligner sur un agenda politique bolsonarien.

Ainsi, la présidente autoproclamée Jeanine Añez l’avait pourtant annoncé lorsqu’elle est entrée, escorté par les militaires dans l’Assemblée nationale en s’écriant triomphante : « La bible est de retour au palais ». Une exclamation qui aurait dû faire frémir les commentateurs qui, effectuant un léger travail d’archéologie numérique, seraient tombés sur des tweets publiées il y a quelques années par la présidente autoproclamée. Alors personnalité politique inconnue, l’anonymat faisant figure de révélateur incomparable, elle se permettait quelques prises de positions osées, exprimant par exemple en ces termes son rejet des festivités indigènes qui se célèbrent le 21 juin en Bolivie : « Pas de nouvel an aymara, ni d’étoile du matin ! Bande de sataniques, personne ne peut remplacer Dieu ! ».[22] Celle qui avait pour seul mandat de combler un « vide institutionnel » et d’opérer la transition jusqu’à l’organisation de nouvelles élections, s’est prise à rêver en annonçant sa participation au prochain scrutin. Cette annonce met à mal la version de l’opposition selon laquelle ce n’est pas par ambition personnelle mais par amour pour la démocratie que Jeanine Añez s’est autoproclamée présidente. L’ancienne sénatrice a ainsi bénéficié d’un tremplin inespéré vers les sommets de l’État qui, avant l’emballement électoral, lui étaient plus qu’éloignés. Malgré cette promotion express, il faut en effet croire que l’habit de présidente par intérim n’était pas à la taille de ses ambitions. Les nouvelles élections présidentielles étant fixées pour le 3 mai 2020, cela a laissé l’opportunité à Jeanine Añez d’effectuer un dépassement de fonction inattendu. Cette dernière a décidé de s’engager dans une transformation profonde des affaires étrangères. Comme l’explique Guillaume Long, « quelques jours après son entrée en fonction, le gouvernement Añez a rompu les relations diplomatiques avec le Venezuela, expulsé son personnel diplomatique, reconnu le gouvernement autoproclamé de Juan Guaidó ». La présidente par intérim a également, à l’aide de son allié brésilien[23], procédé à un rapprochement express avec Israël. Au-delà de la fascination de l’extrême droite latino-américaine pour ce gouvernement, ce rapprochement a pour le ministre de l’intérieur Arturo Murillo une utilité bien précise, celle de lutter contre « le terrorisme » domestique qu’il incombe aux partisans du MAS. Ce dernier a ainsi déclaré « nous avons invité [les Israéliens] pour nous aider. Ils ont l’habitude d’affronter des terroristes. Ils savent comment prendre les choses en main ».[24] Victimes expiatoires d’un gouvernement aux tendances fascisantes, les figures du MAS sont aujourd’hui la cible d’une chasse aux sorcières, d’une stratégie de judiciarisation de la politique, qui compromet la participation d’un candidat sérieux pour le parti qui recevait encore en mai dernier près de 40% des voix des électeurs boliviens. La question d’Evo Morales a quant à elle vite été réglée. Outre sa mise en accusation pour « terrorisme » – qui s’inscrit dans la poursuite de la logique voulant que la victime soit le premier coupable – ce dernier a vu sa participation à l’élection du 3 mai 2020 entravée par un projet de loi ratifié par Jeannine Añez dès sa prise de fonctions stipulant qu’un président ne peut pas dépasser deux mandats. Plus récemment, l’ex-mandataire a également appris qu’il ne pourrait pas se présenter comme Sénateur sous le prétexte obscur qu’il est nécessaire de résider depuis au moins deux ans dans le pays pour pouvoir se présenter comme député ou sénateur.

Le MAS s’adaptant à cette conjoncture de nettoyage politique a décidé de présenter un autre candidat en la personne de l’ex-ministre de l’économie Luis Arce. Pas de chance, moins de 72 heures après l’annonce de sa candidature, une mise en accusation pour corruption lui a été communiquée.[25] De manière plus générale, la plupart des figures politiques du MAS sont aujourd’hui persécutées et forcées à fuir le pays (Evo Morales, Alvaro García-Linera) ou à se réfugier dans l’ambassade du voisin mexicain qui joue actuellement un rôle fondateur de défense des droits de l’homme dans une région qui sombre dans l’effondrement institutionnel au profit de la restauration de l’autoritarisme. Signe encourageant que la volonté populaire ne plie pas toujours sous les coups de l’obscurantisme autoritaire, les derniers sondages annoncent le candidat du MAS en tête du premier tour avec plus de 30% du total des voix, et 15 points de pourcentages d’avance sur Jeannine Añez.[26]

Épilogue

Au mépris de ces dérives flagrantes et inquiétantes, le narratif commun perdure comme celui d’une leçon donnée à un parti autoritaire et corrompu. Le naufrage est orwellien. Ce qui doit interpeller, plus que toute autre chose, c’est la facilité avec laquelle un discours infondé et fallacieux devient narratif accepté puis une vérité adoubée. Notre temps confirme la postérité des pensées de Pascal qui exprimait déjà, en critique de son époque : « la vérité est si obscurcie (…) et le mensonge si établi, qu’à moins d’aimer la vérité, on ne saurait la reconnaître ». Cependant, il faut noter une modification inquiétante dans la performativité de cette phrase dans le réel actuel. Ici, et dans le cas bolivien de sa pleine expression, la vérité n’est pas obscurcie, elle accessible sans barrières particulières. Dans un article daté de 1972 publié dans le journal The Nation, Steve Tesich, introducteur de la notion de post-vérité résume violemment l’indifférence face au mensonge : « Nous devenons rapidement les prototypes d’un peuple dont les monstres totalitaires ne pourraient que baver dans leur rêve ».[27] C’est à la construction de l’ignorance qu’il faut s’attacher, à une agnotologie profonde qui implique de ne pas retenir que les faits épars, de ne pas s’attacher qu’aux actions individuelles qui ont participé à la construction de la fausse vérité. Il faut comprendre comment se génère, se propage, et se consomme le mensonge, comprendre par une approche systémique ce qui facilite sa genèse comme ce qui empêche sa décomposition. Le tissu de préconceptions, contre-vérités et de construction arbitraire de la crédibilité aura favorisé dans le cas présent les intérêts ultraconservateurs. Lorsque l’humanisme affiché et les prétentions démocratiques répétées pavent le chemin vers le pouvoir à des forces racistes, militaires et réactionnaires qui n’auraient, sans ce témoignage de confiance des prétendus détenteurs de la raison démocratique, jamais réussi à se hisser à la tête de l’État puisque rejetés par la volonté populaire, des leçons doivent être tirées. À l’image du pragmatisme américain de William James, il devient impératif de revenir à une compréhension de la vérité comme ce qui est efficace dans le réel.[28] Lorsque les idées, satisfaites par leur seule existence, ne cherchent plus de sens dans le réel, l’effondrement de la raison même de leur poursuite est total.

 

Références :

Arendt, H., (1972). Du mensonge à la violence, trad. G. DURAND, Calmann-Lévy, Paris.

Curiel, J. & Williams, J-R, (2019). “Analysis of the 2019 Bolivia Election”, Cambridge, Massachusetts.

[1] Rappelons qu’il ne s’agira en aucun cas de prendre aveuglément parti pour l’un ou l’autre des acteurs ayant pris part à ces évènements, il s’agira simplement de tenter de porter un regard honnête sur une réalité complexe et polarisée.

[2] https://cepr.net/images/stories/reports/bolivia-macro-2019-10.pdf

[3] https://eldeber.com.bo/140102_almagro-decir-que-evo-no-puede-participar-eso-seria-discriminatorio

[4] https://twitter.com/OEA_oficial/status/1186108599954739200

[5] La région fût frappée dans les années 1970 par une vague de dictatures militaires aux conséquences humaines désastreuses. Chaque fois, le prétexte de la sécurité nationale fut mobilisé par les militaires pour justifier les renversements et prises de pouvoir.

[6] https://www.telesurenglish.net/news/Luis-Fernando-Camacho-Bolivias-Bolsonaro-Leading-the-Coup-20191111-0015.html

[7] La Cour interaméricaines des droits de l’Homme condamnera ce décret comme une grave incitation à la répression violente.

[8] https://theglobepost.com/2019/11/18/bolivian-government-arrest-mas-lawmakers/

[9] https://elpais.bo/elecciones-34-000-actas-seran-procesadas-en-dos-horas-por-el-trep-para-tener-80-de-los-resultados/

[10] http://spanish.xinhuanet.com/2019-10/10/c_138459407.htm

[11] https://www.ine.gob.bo/index.php/notas-de-prensa-y-monitoreo/item/3170-bolivia-cuenta-con-mas-de-11-millones-de-habitantes-a-2018

[12] Ainsi, si l’on s’intéresse à l’histoire électorale des zones rurales, on retrouve que lors des élections de 2014, le MAS avait obtenu un soutien moyen de 84%, ou lors du référendum de 2016 un soutien au « Si » pour près de 71% des votants.

[13] https://www.washingtonpost.com/politics/2020/02/26/bolivia-dismissed-its-october-elections-fraudulent-our-research-found-no-reason-suspect-fraud/?utm_campaign=wp_monkeycage&utm_medium=social&utm_source=twitter

[14] Le lecteur intéressé pourra approfondir la question en se référant à deux analyses plus exhaustives réalisées par la CELAG et le CEPR.

[15] https://www.elsoldemexico.com.mx/mexico/sociedad/mexico-preocupado-de-que-misiones-electorales-de-oea-sean-instrumentos-politicos-4585445.html

[16] https://mathiasgirel.com/2017/10/13/ignorance-complots-et-post-verite/

[17] Voir cas de l’Haïti en 2011.

[18] Luis Almagro a même reçu Luis Fernando Camacho à Washington et tweetera, à propos de cette rencontre, le message suivant : « J’ai rencontré Luis Fernando Camacho, à qui nous rendons hommage pour son engagement en faveur de la démocratie bolivienne. Nous avons discuté du processus de transition et des prochaines élections ».

[19] https://elpais.com/internacional/2019/11/12/actualidad/1573597270_205659.html

[20] https://www.la-razon.com/nacional/Perez-Esquivel-Bolivia-atenta-democracias_0_3257074294.html

[21] https://www.franceculture.fr/emissions/la-conclusion/adele-haenel

[22] https://factuel.afp.com/en-bolivie-les-tweets-anti-indigenes-effaces-par-la-presidente

[23] https://www.cepr.net/bolivias-caretaker-government-makes-radical-foreign-policy-changes-%E2%80%95-and-wins-over-powerful-allies/

[24] Ibid.

[25] https://orinocotribune.com/bolivia-mas-candidates-hearing-suspended-due-to-procedural-irregularities/

[26] https://twitter.com/OVargas52/status/1229220338476687361

[27] https://www.questia.com/magazine/1G1-11665982/a-government-of-lies

[28] https://www.philomag.com/les-idees/grands-auteurs/john-dewey-vu-par-barbara-stiegler-42485

Extrême-droite et libéraux main dans la main en Allemagne

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Björn Höcke, le leader de l’extrême-droite en Thuringe, félicite Thomas Kemmerich (de dos), premier ministre-président élu avec le soutien de l’extrême-droite en Allemagne. Cette poignée de main, pour beaucoup, symbolise l’effondrement des digues qui séparaient extrême droite et establishment © Steffen Prößdorf

Le 5 février 2020 restera marqué d’une pierre noire dans l’histoire de l’Allemagne. Ce jour-là, Thomas Kemmerich, à la tête du petit parti libéral FDP, partenaire allemand de La République En Marche, est élu ministre-président de la Thuringe. Il n’avait obtenu que 5% des suffrages lors des élections et doit sa victoire au ralliement des conservateurs de la CDU mais surtout… de l’extrême-droite de l’AfD. Un parti où foisonnent militants et dirigeants fascisants ou néo-nazis. Si la coalition est rapidement rompue, l’indignation est immédiate et massive : pour la première fois dans l’histoire de l’Allemagne moderne, des membres de l’establishment politique ont pactisé avec l’extrême-droite pour arriver au pouvoir. Un scénario qui, ailleurs dans l’Union européenne, n’a rien de novateur et commence même à se banaliser…


Pour comprendre comment, 75 ans après la chute du nazisme, l’extrême-droite a pu revenir aux portes du pouvoir en Allemagne, il est important de faire un retour sur le contexte politique de la Thuringe.

En Thuringe, les élections régionales se sont tenues le 27 octobre 2019 [LVSL y avait consacré un premier article]. Die Linke réalise deux performances en arrivant en tête d’un scrutin régional pour la première et en obtenant son meilleur résultat toutes élections confondues avec 31 % des suffrages. Ce ne fut pourtant pas la nuit historique que pouvaient espérer ses militants. En effet, dans ce Land considéré comme un bastion de la CDU où elle a longtemps tutoyé les 50 % des suffrages, c’est un autre exploit qui retient l’attention. Ce soir-là l’AfD réalise une percée monumentale à 22 % et dépasse la CDU, reléguée à la troisième place.

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Björn Höcke, tête de liste de l’AfD, incarne l’aile la plus extrémiste du parti© Sandro Halank

Le choc est massif pour de multiples raisons. Tout d’abord, la tête de liste de l’AfD, Björn Höcke est le chef de file de « Die Flügel » (l’aile), le courant le plus radical de l’AfD. A titre personnel, il est surveillé par le renseignement intérieur allemand car il « relativise le national-socialisme dans sa dimension historique » et un tribunal allemand a récemment jugé que le qualifier de « fasciste » ne relève pas de la diffamation, dans un pays où le terme est particulièrement sensible. Cela peut facilement s’expliquer par ses déclarations décrivant le mémorial de Berlin aux victimes de la Shoah comme un « monument de la honte » , réclamant « un virage à 180 degrés de la politique mémorielle de l’Allemagne » et considérant comme « un grand problème » que Hitler soit dépeint comme « l’incarnation du mal absolu ».

En plus de cette quasi-victoire d’une AfD plus proche du néo-nazisme que du national-conservatisme, c’est l’effondrement des partis traditionnels qui interpelle. A l’exception du FDP qui double son score et parvient à se hisser au-dessus du seuil de 5 % pour avoir des élus (à 5 voix près), la CDU, les sociaux-démocrates du SPD et les Verts perdent des voix. Si le recul est infime pour les Verts, la CDU s’écroule de 33 à 21 % des suffrages et le SPD continue son déclin, passant de 12 à 8 % des suffrages. Pour la première fois dans l’histoire de l’Allemagne, les quatre partis traditionnels fondés dans l’ancienne Allemagne de l’Ouest ne disposent pas d’une majorité.

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Bodo Ramelow, ex-ministre-président de Thuringe et tête de liste de Die Linke © Sandro Halank

Après ces résultats historiques, c’est un problème plus pragmatique qui va se poser dès le lendemain. La Thuringe était gouvernée jusqu’ici par une coalition dite Rot-Rot-Grün (rouge-rouge-verte), les couleurs de Die Linke, du SPD et des Verts. En 2014, cette coalition avait conduit pour la première fois en Allemagne à l’élection d’un ministre-président issu de Die Linke, Bodo Ramelow. Un événement qui avait provoqué des remous tant au sein du parti que dans le reste de la société allemande. Mais avec les élections du 27 octobre, la coalition a perdu de peu sa majorité au parlement régional.

Les hypothèses concernant la formation du prochain gouvernement ont donc stimulé l’imagination des commentateurs. La première option envisagée fut une « Grande coalition de l’Est » rassemblant Die Linke et la CDU. Souhaité par le chef local de la CDU et une partie des dirigeants de Die Linke, elle bute sur le refus de la CDU fédérale. Die Linke préfère alors reconduire une coalition minoritaire avec le SPD et les Verts qui occuperait les fonctions exécutives tandis que le vote des lois et des budgets serait le fait d’accords ponctuels avec le FDP ou la CDU.

Faire alliance avec l’extrême-droite plutôt que de laisser passer la gauche ?

En théorie, une troisième option était possible mais rejetée comme inimaginable par la plupart des commentateurs et responsables politiques : une alliance de la droite à l’extrême-droite, alliant la CDU, le FDP et l’AfD. Malgré la majorité parlementaire de cette hypothétique coalition, le travail de mémoire effectué par les Allemands sur le nazisme et le rejet massif de la collaboration avec l’AfD dans l’opinion la rendait pourtant difficilement envisageable.

Contre tous les pronostics c’est pourtant cette option qui s’impose le 5 février. Ce jour-là Bodo Ramelow décide de soumettre sa candidature au parlement avec le soutien du SPD et des Verts. Il ne dispose pas de la majorité absolue requise pour être élu lors d’un des deux premiers tours de vote. Mais le troisième tour ne demande qu’une majorité simple et, avec le soutien de ses partenaires, aucun des autres partis ne semble en mesure de faire mieux que lui.

Le vote se fait à bulletin secret et seule l’AfD présente un candidat, officiellement sans étiquette, face à Bodo Ramelow. Lors des deux premiers tours de vote, la coalition vote pour Bodo Ramelow, l’AfD pour son candidat tandis que la CDU et le FDP s’abstiennent.

Le coup de théâtre a lieu au troisièime acte lorsque Thomas Kemmerich présente sa candidature, il y a donc trois candidats en lice. Comme prévu, Bodo Ramelow obtient 44 voix mais le candidat de l’AfD n’en obtient aucune. L’ensemble des députés de l’AfD ainsi que la CDU et le FDP se sont reportés sur le FDP et Thomas Kemmerich l’emporte avec 45 voix, un cheveu au-dessus de Bodo Ramelow, devenant ainsi le premier ministre-président de l’histoire de l’Allemagne élu avec le soutien de l’extrême-droite.

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Susanne Hennig, cheffe du groupe Die Linke, jette aux pieds de Thomas Kemmerich les fleurs destinées à le féliciter ©Thüringer Landtag

La radicalisation du FDP

Thomas Kemmerich est le chef de file régional du FDP, le parti libéral allié de La République En Marche au parlement européen. Ce parti a toujours fait office de partenaire de coalition du SPD de Willy Brandt comme de la CDU d’Helmut Kohl, avant de se déporter vers la droite et de se rapprocher de la CDU lorsque les verts sont venus servir de partenaires au SPD. Le FDP avait ainsi participé à quasiment tous les gouvernements allemands jusqu’en 1998. Leur dernière expérience au sein du deuxième gouvernement Merkel entre 2009 et 2013 s’était cependant soldée par leur exclusion du parlement pour la première fois en 70 ans.

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Christian Lindner, chef du FDP depuis 2013 © Olaf Kosinsky

Leur nouveau chef, Christian Lindner dirige un parti orienté sur deux axes : un agenda régi par le libéralisme économique avec pour objectif réduire le rôle de l’État dans l’économie, de déréguler l’économie et de baisser les impôts d’une part. D’autre part, une plateforme orientée par un libéralisme sociétal en faveur de la légalisation du cannabis, des droits LGBTQ, de l’accueil des réfugiés et des migrants.

De retour au parlement en 2017 avec plus de 10 % des voix, Christian Lindner opte pour une ligne plus dure et rompt les négociations avec la CDU et les Verts, préférant « ne pas gouverner que mal gouverner ». Il maintient donc volontairement son parti dans l’opposition.

Le 5 février 2020, Thomas Kemmerich préférera « gouverner avec des fascistes que ne pas gouverner » lui reprocheront ses opposants. Ce jour-là, il fait mentir tous les pronostics en devenant ministre-président avec à peine 5 % des voix, une première dans l’histoire de l’Allemagne et le premier ministre-président issu du FDP depuis 1953.

Tout comme son allié La République En Marche en France, le FDP est d’abord un parti des zones urbaines favorisés, ce qui explique qu’il ne soit représenté dans aucun autre Land d’Allemagne de l’Est. En Thuringe même, il ne dépasse les 5 % que dans les grandes villes alors qu’il plonge à 3-4 % dans les campagnes et les villes désindustrialisés par le démantèlement de l’économie est-allemande lors de la réunification.

Cet exploit de rentrer dans le parlement d’un Land d’Allemagne de l’est, Thomas Kemmerich le doit à une campagne extrêmement à droite. Il s’y est attaqué aussi bien à Die Linke qu’il qualifie de descendant du parti communiste est-allemand qu’aux Verts en prenant position contre la construction d’éoliennes, en s’opposant à l’entrée d’un Vert au ministère de l’agriculture, en disqualifiant les manifestants pour le climat du fait de leur jeune âge et en parlant « d’hystérie climatique ». Face au malaise chez certains membres de son propre parti, il avait déclaré qu’il était clairement contre les positions libérales de gauche (comprendre : sur le changement climatique ou les migrants) dans son parti.

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“Enfin un chauve (en référence aux skin-heads) qui a écouté en cours d’histoire.” Le slogan est rapidement ressorti après le soutien de l’AfD à Thomas Kemmerich @ FDP-Landesverband Thüringen

Thomas Kemmerich était donc déjà proche de certaines positions de l’AfD, ses remarques climato-sceptiques étant parfaitement interchangeables avec celles de Björn Höcke, la tête de liste de l’extrême-droite.

Mobilisations spontanées contre l’extrême-droite et le FDP

Le moment de gloire de Thomas Kemmerich n’aura cependant pas duré longtemps. Directement dans l’hémicycle, plutôt que de lui donner le bouquet de fleur prévu pour l’intronisation du ministre-président, la représentante de Die Linke préfère le jeter à ses pieds. Dans les médias et sur les réseaux sociaux, l’image de la poignée de main entre Thomas Kemmerich et Björn Höcke circule et les déclarations d’indignation et d’opposition se multiplient.

Dans la rue, des mobilisations spontanées ont lieu en Thuringe et à Berlin à l’initiative du SDS, la branche étudiante de Die Linke, rapidement rejointe par tout ce que Berlin compte de partis et d’organisations progressistes et anti-fascistes. Près de 3000 personnes se massent ainsi le soir-même devant le siège du FDP pour crier leur rejet de l’extrême-droite et d’une manœuvre cynique et inique au cri de « honte à vous » et « un livre, une table, un cours d’histoire ». Chaque apparition d’un membre du FDP à une fenêtre est copieusement huée et relance l’énergie de la foule pacifique mais déterminée.

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“Plutôt diriger avec des fascistes que de ne pas diriger”, détournement du “plutôt ne pas gouverner que mal gouverner” de Christian Lindner à la manifesation de Berlin contre le FDP © Die Linke

Dans la sphère politique, le SPD, les Verts et Die Linke condamnent très rapidement cette alliance ; Bodo Ramelow rappelle que c’est en Thuringe que les nazis étaient entrées pour la première fois dans un gouvernement régional en 1930. La CDU fédérale a également pris ses distances et appelé à de nouvelles élections, mais elle a été désavouée par sa section de Thuringe qui les refuse. Quant au FDP, il s’est contenté de dire que si un gouvernement ne pouvait être formé, alors il faudrait se diriger vers de nouvelles élections, mais sans contester le leadership de Thomas Kemmerich.

25 heures pour s’effondrer

La ligne officielle de Christian Lindner comme de Thomas Kemmerich consiste à marteler qu’ils sont « anti-AfD et anti-Höcke » ; ce dernier n’ayant pas fait autre chose que se présenter à une élection, il ne pouvait pas savoir que l’AfD le soutiendrait. Une défense qui paraît a minima très faible au regard de l’importance de l’événement.

Bien que le FDP affirme qu’il ne signera pas d’accord de gouvernement et ne confiera aucun poste à l’AfD, la seule majorité sur laquelle il pourrait s’appuyer repose sur la CDU et l’AfD. L’hypothèse d’un accord secret a donc beaucoup circulé au milieu de l’indignation et la colère face à ce qui apparaît comme paradigmatique des manœuvres opaques, cyniques et politiciennes qui nourrissent la détestation des hommes politiques par delà les frontières.

Le 6 février, quelques heures à peine après le vote, le FDP de Thuringe a finalement désavoué son chef qui a annoncé sa démission dans la foulée ainsi que de nouvelles élections. Il devient ainsi le plus court ministre-président de l’histoire de l’Allemagne, à peine 25 heures s’étant écoulées entre son élection et l’annonce de sa démission.

Pourtant, le vendredi 7, le bureau fédéral du FDP réitérait sa confiance à Christian Lindner à la quasi-unanimité tandis que la dirigeante de la CDU Anngeret Kramp-Karrenbauer et plusieurs cadres du parti étaient contraints à la démission pour leur responsabilité dans l’élection de Kemmerich ou exclus du parti pour l’avoir soutenu.

Épiphénomène ou déclinaison allemande d’une tendance lourde européenne ?

Avec les nouvelles élections en préparation, Bodo Ramelow se prépare à retourner en campagne et les premiers sondages indiquent que la coalition Rot-Rot-Grün pourrait en tirer une large majorité, parallèle à l’effondrement de la CDU et du FDP. La débâcle qu’a constituée l’élection de Thomas Kemmerich si elle s’ajoutait à une défaite électorale pourrait enterrer pour quelques années toute velléité de coalition de la droite et des centristes avec l’extrême-droite allemande. Parenthèse refermée ? La normalisation des partis d’extrême-droite dans un nombre croissant de pays européens, et leur proximité occasionnelle avec l’establishment, semble indiquer que Thomas Kemmerich est autre chose qu’un accident.

Fort de son travail de mémoire, l’Allemagne reste hantée par l’histoire de la Seconde guerre mondiale et conserve une allergie prononcée à l’égard des manifestations de nostalgie pour les années 1930. Ce n’est pas le cas ailleurs, singulièrement en Europe du centre et de l’est, où les tabous sont tombés les uns après les autre. En Autriche, en Slovaquie ou en Finlande, l’extrême-droite multiplie ces dernières années alliances et rapprochements avec la droite libérale, mais aussi les sociaux-démocrates, aboutissant souvent à des accords pérennes.

Ils reposent sur un échange de bons procédés, qui permet aux élites politiques de faire peau neuve en incorporant une partie de leur opposition, et aux mouvements d’extrême-droite de normaliser leur image auprès de l’opinion. Les libéraux mettent au placard leurs considérations éthiques ou morales et abandonnent leur pendant “progressiste” (accueil des migrants, féminisme, droits LGBTQ…). Du côté de l’extrême-droite, les diatribes anti-européennes ou anti-néolibérales ressassées durant les congrès sont subitement tues dès lors qu’elle s’approche du pouvoir : elles sont alors réservées aux migrants, aux féministes, aux fonctionnaires ou encore aux bénéficiaires d’aides sociales. Cette alliance de libéralisme économique et d’illibéralisme social, de révérence pour l’orthodoxie économique et budgétaire imposée par l’Union européenne et d’acceptation des provocations outrancières de l’extrême droite, accouche d’un libéralisme autoritaire protéiforme qui tend à se banaliser en Europe. L’Union européenne n’y trouve rien à redire, tant que ces rapprochements ne compromettent pas le respect de ses directives – de fait, ils ne les compromettent jamais. Le soutien enthousiaste des institutions européennes au gouvernement ukrainien issu de la “Révolution” Maïdan de 2014 – quand bien même celui-ci intégrait des membres du parti néo-nazi svoboda (ex parti national-socialiste d’Ukraine)avait déjà montré, après tout, que les principes pesaient peu face aux intérêts économiques et géostratégiques…

À l’heure où, en France, Emmanuel Macron tente de partitionner le champ politique français entre “progressisme” libéral et “nationalisme” chauvin, l’expérience qu’a vécue la Thuringe, après les épisodes slovaque, ukrainien ou autrichien, met en doute la détermination de l’establishment à s’opposer à l’extrême-droite lorsque celle-ci lui permet de se maintenir au pouvoir…

La Thuringe et le chaos à venir

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Les élections en Thuringe ont sonné un lourd revers pour l’hégémonie de la CDU d’Angela Merkel et le consensus allemand© Sven Mandel

Le 27 octobre 2019 se sont tenues les élections législatives du Land de Thuringe. Ces élections dans l’un des Land les moins peuplés d’Allemagne (2,1 millions d’habitants, à peine 2,5 % de la population allemande) auraient pu passer inaperçues. Pourtant elles pourraient aussi bien être annonciatrices d’un bouleversement de la scène politique allemande et de la fin de l’hégémonie de la CDU d’Angela Merkel.


Patience et persévérance de Die Linke

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Bernhard Vogel, premier ministre-président de la Thuringe et figure mythique de la CDU © Bundesarchiv

En 2014, les élections en Thuringe marquaient un tournant dans la politique allemande. Depuis 1990, ce Land était en effet dirigé par la CDU, l’Union Chrétienne-Démocrate de la chancelière Angela Merkel, et était vu comme l’un de ses bastions. Pourtant en 2009 la CDU a perdu la majorité absolue mais les sociaux-démocrates du SPD (Sozialdemokratische Partei Deutschlands) avaient néanmoins préféré former une alliance avec les chrétiens démocrates plutôt qu’avec la gauche radicale de Die Linke. Retournement de situation en 2014 : le SPD atteint un score historiquement bas avec 12,4 % des voix et s’allie avec Die Linke et les Verts pour créer une coalition dite Rot-Rot-Grün (rouge-rouge-verte, en référence aux couleurs des partis qui les composent).

Politiquement, ce retournement marque une rupture dans l’histoire de l’Allemagne réunifiée. Alors que des coalitions Rot-Rot-Grün auraient été envisageables dès 2009, le SPD avait préféré être le partenaire minoritaire de la CDU. En effet, même si le SPD dirigeait déjà plusieurs Länder de l’ex Allemagne de l’Est avec Die Linke comme partenaire minoritaire, la situation en Thuringe se posait différemment : en 2009 die Linke était arrivée en 2ème position et le SPD en 3ème position. Former une coalition aurait donc signifié laisser à die Linke la direction du gouvernement régional. Or ce parti est alors encore largement considéré comme un paria en raison de ses liens à l’Est avec le SED (Parti Socialiste Unifié d’Allemagne), l’ancien parti dirigeant de RDA, et en raison également de la présence d’anciens membres de la Stasi au sein du parti, notamment quatre de ses cadres en Thuringe, selon le quotidien Bild.1

[Die Linke] est alors largement considéré comme un paria en raison de ses liens à l’Est avec […] l’ancien parti dirigeant de RDA et de la présence d’anciens membres de la Stasi au sein du parti

Le 19 novembre 2014, à l’occasion de la signature du contrat de coalition Rot-Rot-Grün entre Die Linke, die Grüne, le SPD et dirigée par Die Linke, le président de la République allemande de l’époque Joachim Gauck, pasteur en Allemagne de l’Est du temps de la RDA, était d’ailleurs sorti de sa réserve politique pour s’émouvoir du fait que « pour les gens qui ont vécu en Allemagne de l’Est et qui ont mon âge, c’est difficile à accepter »2. Sous la pression du SPD et des Verts, le préambule de l’accord de coalition incluait de ce fait la phrase suivante : « Parce qu’à travers des élections non libres, la légitimation démocratique faisait structurellement défaut à l’action publique, parce que chaque droit et chaque mesure équitable pouvaient prendre fin si un petit ou un grand détenteur de pouvoir le décidait, parce que le droit et la justice n’avaient pas cours pour ceux dont le comportement n’était pas conforme au système, la RDA était en conséquence un Etat de non-droit »3. Une phrase qui avait provoqué une polémique au sein de Die Linke, notamment avec les membres issus du SED4.

Une coalition sociale-démocrate modérée

Concernant le programme politique, l’accord de coalition signé en 2014 ne prévoyait pas de grands bouleversements. Il intégrait le respect de l’équilibre budgétaire inscrit dans la constitution, l’absence de nouvelles dettes et reconnaissait la bonne gestion de l’économie par la CDU. La coalition se déclarait même favorable au TAFTA, le traité de libre-échange entre l’UE et les États-Unis (sous réserve qu’il n’attaque ni l’environnement ni les droits des travailleurs) !

Malgré tout, cet accord a donné lieu à la création de centaines de postes d’enseignants et de policiers, au remplacement d’une prime à l’éducation par la gratuité des deux premières années de crèche, au développement de l’accès à internet et à une baisse des tarifs des transports en commun pour les étudiants. L’antenne régionale de l’Office Fédéral de Protection de la Constitution, qui est le service de renseignement intérieur allemand, a aussi été fermée en raison de ses liens avec des groupes terroristes d’extrême-droite, notamment néo-nazis5, même si le gouvernement fédéral pouvait continuer à autoriser son utilisation dans des cas particuliers.

A l’heure du bilan, ce sont les éloges qui sont de mise : Le Monde juge que le gouvernement de Thuringe « cultive une image rassurante de gestionnaire pragmatique »6, la revue socialiste américaine Jacobin estime que « la coalition de Bodo a été une administration social-démocrate modérée dans le meilleur sens du terme »7 et selon TAZ, le principal quotidien de gauche allemand, le parti Die Linke en Thuringe « n’est rien d’autre qu’un parti social-démocrate, central et mainstream, tel qu’il existait autrefois dans le meilleur sens du terme dans l’ancienne République fédérale d’Allemagne – au sein du SPD. »8.

« la coalition de Bodo a été une administration social-démocrate modérée dans le meilleur sens du terme »

Le bilan de cette coalition social-démocrate modérée est aussi salué par les habitants de Thuringe. Selon un sondage effectué le jour du vote9, 70 % des sondés considèrent que Bodo Ramelow a été un bon ministre-président (dont 60 % des sympathisants de la CDU et même 26 % de ceux de l’AfD), ce qui le place presque à égalité avec le mythique Bernhard Vogel (CDU). 68 % des sondés sont aussi satisfaits du travail qu’il a effectué contre 38 % en faveur de son opposant de la CDU et 14 % pour celui de l’AfD. Enfin, 58 % des sondés sont satisfaits du gouvernement régional, soit le taux le plus élevé observé depuis le premier sondage en 1999.

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Bodo Ramelow, ministre-président de Thuringe et tête de liste de Die Linke © Sandro Halank

La modération de ce premier gouvernement régional dirigé par Die Linke peut s’expliquer par une raison simple : la Thuringe n’en était pas le principal enjeu mais cette coalition inédite devait bien plutôt avoir un rôle exemplaire pour le reste de l’Allemagne fédérale. En effet en 2013, lors des élections fédérales allemandes, une coalition entre le SPD, les Verts et Die Linke aurait disposé de 320 sièges sur les 631 du Bundestag. Pourtant le SPD avait préféré former un gouvernement avec la CDU et justifiait notamment cette décision en invoquant le manque de culture de gouvernement du parti Die Linke et son rapport ambigu à la RDA. Un gouvernement modéré et populaire en Thuringe devait donc permettre d’envisager la formation d’une coalition Rot-Rot-Grün à l’échelle fédérale après les élections de 2017, ce que les résultats ne permettront finalement pas (34% pour la CDU et 24% pour le SPD, die Linke et die Grüne réunis).

L’AfD en seconde position, le choc

Le 27 octobre 2019 lorsque les résultats de l’élection régionale en Thuringe apparaissent, les derniers espoirs de la coalition Rot-Rot-Grün s’effondrent face à la marée bleue de l’AfD. Même si Die Linke progresse de trois points et atteint son plus haut niveau historique avec 31 % des voix, ce n’est pas ce qui va faire le plus de bruit : lorsque l’AfD parvient à la 2e place en doublant son score de 2014 avec 23,4 % des voix et relègue la CDU en 3e position avec 21,7 % contre 33,5 % en 2014, c’est l’équivalent d’un tremblement de terre qui se produit.

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Björn Höcke, tête de liste de l’AfD, incarne l’aile la plus extrémiste du parti© Sandro Halank

Un résultat d’autant plus déroutant que la tête de liste de l’AfD en Thuringe, Björn Höcke, est surveillé par l’Office Fédéral de Protection de la Constitution pour « avoir relativisé le national-socialisme dans sa dimension historique »10 et avait échappé de peu à une exclusion du parti en 2017 après avoir déclaré que « le mémorial de Berlin aux victimes de la Shoah était « un monument de la honte » et réclamé « un virage à 180 degrés de la politique mémorielle de l’Allemagne », considérant comme « un grand problème » que Hitler soit dépeint comme « l’incarnation du mal absolu ». »11. Après les scores retentissants de l’AfD en Saxe et au Brandebourg, où les listes étaient menées respectivement par un membre de Pegida (mouvement anti-musulmans) et un néonazi, il est devenu évident que les figures extrémistes n’affaiblissent pas le vote pour l’AfD.

la tête de liste de l’AfD, Björn Höcke, est surveillé par l’Office Fédéral de Protection de la Constitution pour « avoir relativisé le national-socialisme dans sa dimension historique »

En dehors de la poussée de l’extrême-droite, la coalition Rot-Rot-Grün est également plombée par le recul du SPD qui avec seulement 8,2 % des voix perd 4,2 points par rapport à 2014 et celui des Verts qui perdent 0,5 points et n’obtiennent que 5,2 % des voix malgré leur dynamique nationale. De plus, les libéraux du FDP parviennent à rassembler 5 % des suffrages et se trouvent de cinq voix au dessus du seuil électoral, ce qui leur ouvre les portes d’une représentation au parlement régional. Il aura fallu attendre les résultats définitifs le 7 novembre, soit plus de dix jours après le scrutin pour être sûr de leur qualification !

Un paysage politique dispersé, à la manière d’un puzzle

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Résultat des élections en Thuringe par circonscription © Furfur

L’élection régionale de 2019 en Thuringe marque une nouvelle rupture politique historique en Allemagne. Pour la première fois, aucun des partis de l’ancienne République Fédérale Allemande (CDU, SPD, FDP et Verts) n’occupe la première place dans une élection régionale, ni même la deuxième ! Encore plus phénoménal, ces 4 partis sont minoritaires avec à peine 40,1 % des voix. Le constat est tout aussi cruel pour la Grande Coalition (SPD-CDU) qui dirige l’Allemagne mais ne rassemble lors de cette élection plus que 29,9 % des voix.

Pour la première fois, aucun des partis de l’ancienne République Fédérale Allemande (CDU, SPD, FDP et Verts) n’occupe la première place dans une élection régionale, ni même la deuxième !

L’avenir du gouvernement de Thuringe est donc bien incertain. Ni la coalition Rot-Rot-Grün ni une alliance des forces politiques de l’Ouest ne dispose d’une majorité.  La doctrine fédérale du FDP (parti libéral), « pas de gouvernement plutôt qu’un mauvais gouvernement »,  rend impossible tout accord avec la Rot-Rot-Grün tandis que le cordon sanitaire mis en place autour de l’AfD empêche toute coalition de cette dernière avec le FDP et la CDU. Il reste donc deux solutions : une Grande Coalition « de l’Est » avec Die Linke et la CDU, qu’ont appelée de leurs vœux plusieurs responsables de Die Linke, ou un gouvernement minoritaire de Die Linke.

Cette dernière hypothèse d’un gouvernement minoritaire dirigée par die Linke divise au sein de la presse allemande de gauche. D’un côté cela éviterait de voir la CDU diriger des administrations et entraînerait une re-politisation des débats en renforçant le rôle du parlement12. Mais de l’autre cette option contribuerait aussi mécaniquement à donner plus de place à l’AfD et pourrait conduire à l’adoption de lois attaquant les droits des migrants ou la protection sociale, en raison de la majorité dont disposeraient la CDU, le FDP et l’AfD13. Enfin l’importance de la stabilité politique dans la culture politique allemande ne plaide pas, elle non plus, en faveur de cette option, avec à peine dix gouvernements régionaux minoritaires en 65 ans dont un seul ayant duré plus d’un mandat. C’est donc entre les mains de la CDU que réside l’avenir du gouvernement de Thuringe.

La CDU dans la tempête

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Mike Mohring, tête de liste de la CDU en Thuringe© Sandro Halank

Or dire que celle-ci est divisée relève de l’euphémisme. En Thuringe, le secrétaire général de la CDU continue à tenir la ligne officielle de refus d’alliance avec Die Linke comme avec l’AfD. Mais dans le même temps Mike Mohring, la tête de liste aux élections, demande l’autorisation à la CDU fédérale de mener localement des négociations avec Die Linke alors que Michael Heym, vice-président du groupe de la CDU au parlement de Thuringe, appuyé par 17 élus de la CDU de Thuringe, a suggéré qu’un gouvernement minoritaire de la CDU avec le soutien extérieur de l’AfD se mette en place.

Selon le journal Der Freitag, Mike Mohring pourrait cependant chercher à jouer un jeu dangereux14. Lors de l’élection au parlement du ministre-président il pourrait récupérer les voix de l’AfD soucieuse d’éviter la réélection de Bodo Ramelow. Grâce au vote à bulletin secret, il pourrait cependant prétendre à un soutien des Verts et du SPD et obliger les autres partis à le soutenir en menaçant de devoir s’appuyer sur l’AfD.

Cette manœuvre digne des meilleurs épisodes de House of Cards est cependant peu à même de se produire. D’abord parce qu’elle supposerait qu’aucune défection n’ait lieu dans les rangs de la CDU et du FDP alors que l’AfD est un parti constitué de néonazis et autres personnalités appartenant à des courants ultra-radicaux flirtant ouvertement avec le racisme et l’antisémitisme. Ensuite parce que cette option est hautement impopulaire : 65 % des Thuringiens (et 81% des adhérents à la CDU) souhaitent que la CDU continue à exclure l’idée d’un gouvernement avec l’AfD 15. Enfin, un ministre-président de la CDU élu avec les voix de l’AfD provoquerait une onde de choc dans tout le pays alors même que la CDU est déjà fragilisée au niveau national, en plus d’être divisée sur la ligne à tenir pour retrouver un nouveau dynamisme. 

65 % des Thuringiens souhaitent que la CDU continue à exclure un gouvernement avec l’AfD dont 81 % des adhérents de la CDU

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Friedrich Merz, vieux rival d’Angela Merkel au sein de la CDU © Olaf Kosinsky

Effondrement des deux partis de gouvernement traditionnels et montée d’une AfD sans complexe qui bénéficie du renouvellement des générations : la saison des congrès qui va s’ouvrir sera particulièrement tendue. En ce qui concerne la CDU, le réveil des ambitions face à une direction fragilisée, la rivalité entre Friedrich Merz et Angela Merkel, et la question explosive de potentielles alliances avec die Linke vont agiter ce 32ème Congrès du parti. « Der Flügel » le courant radical dirigé par Björn Höcke, la tête de liste de l’AfD en Thuringe, va profiter de sa victoire pour renforcer ses positions au sein de l’AfD. Quant au SPD, ses membres ont choisi le 30 novembre dernier d’élire à sa tête des dirigeants peu favorables à la poursuite d’une Grande Coalition déjà bien fragile à mi-mandat16. Les élections régionales en Thuringe pourraient n’être qu’un épiphénomène dans un système politique stable malgré les turbulences mais elles pourraient aussi amorcer le bouleversement du système politique allemand et annoncer la fin d’une si longue stabilité.


1 Cité dans Jeunes et fiers de l’Est, Le Monde, 4 novembre 2014

2 Cité par Le Monde dans Le Baron rouge de Thuringe, le 3 décembre 2014

3 Cité par Le Monde dans L’ex-RDA, un État de non-droit ?, le 9 octobre 2014

4 idem

5 Pour avoir une idée de l’ampleur de l’impunité de la criminalité d’extrême-droite en Allemagne, voir Massimo Perinelli et Christopher Pollmann, Le non-procès de la violence néonazie, Le Monde diplomatique, juillet 2019

6 Allemagne: l’AfD en embuscade en Thuringe, le 26 octobre 2019

7 Dans Die Linke has won a battle. The far right is winning the war, Loren Balhorn, le 30 octobre 2019

8 Dans Sozis, vereint euch wieder!, Jan Feddersen, le 30 octobre 2019

10 Dans En Allemagne, nouvelle poussée de l’extrême-droite lors d’un scrutin régional, Le Monde, le 27 octobre 2019

11 idem

12 Voir notamment Ein Ort neuer Möglichkeiten, der Freitag, 27 octobre 2019

13 Für Experimente ist es zu ernst, TAZ, 30 octobre 2019

14 Glaubwürdigkeit statt taktischer Spiel, der Freitag, 1e novembre 2019

16 https://www.mediapart.fr/journal/international/011219/apres-le-vote-du-spd-lavenir-du-gouvernement-allemand-est-en-question

Le « parti social de la patrie » : la mystification de l’extrême droite néolibérale en Autriche

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Le 30 juin 2018, 100 000 personnes ont manifesté à Vienne à l’appel du syndicat ÖGB contre la loi sur la journée de travail de douze heures portée par le gouvernement ÖVP-FPÖ. © Haeferl, Wikimedia Commons.

En Autriche, le parti d’extrême-droite FPÖ prétend régulièrement être le « parti social de la patrie » (soziale Heimatpartei). Son candidat à l’élection présidentielle de 2016, Norbert Hofer, avait ainsi particulièrement cultivé une image de proximité vis-à-vis du peuple, lançant à son adversaire écologiste « Vous avez la haute société, j’ai les gens ».1 Ces dernières années, le FPÖ a exercé le pouvoir au sein du gouvernement fédéral autrichien ainsi qu’au niveau local et régional, dans plusieurs Länder du pays et municipalités. Un retour sur la politique sociale du FPÖ s’impose alors, laissant percevoir le degré de mystification du slogan d’un parti dont les représentants appliquent des réformes loin de défendre les plus modestes.


Lors des élections fédérales de septembre 2017, le Parti populaire autrichien (Österreichische Volkspartei, ÖVP), mené par Sebastian Kurz et représentant la droite conservatrice, est arrivé en tête avec 31,5 % des suffrages, devant le Parti social-démocrate autrichien (Sozialdemokratische Partei Österreichs, SPÖ) et le Parti de la liberté d’Autriche (Freiheitliche Partei Österreichs, FPÖ), respectivement à 26,9 % et 26,0 % des voix. Après une campagne résolument tournée vers les questions sécuritaires, Kurz choisit de mener une coalition avec l’extrême-droite, représentée par Heinz-Christian Strache. Le FPÖ arrive donc au pouvoir pour la première fois en Autriche depuis 2006, obtient de nombreux ministères régaliens (Intérieur, Défense, Affaires étrangères) et sociaux (Fonction publique et sport, Travail et santé, Transports et innovation). Dès lors, ce nouveau gouvernement décide de mener des réformes néolibérales.

Au niveau fédéral : l’adoption de la journée de travail de douze heures et la baisse des minima sociaux

Le 14 juin 2018, cinq députés de la majorité ÖVP-FPÖ déposent directement une proposition de loi visant à légaliser la journée de travail de douze heures et la semaine de soixante heures. Le gouvernement a ainsi choisi d’éviter sciemment la procédure habituelle de concertation avec les Länder et les syndicats au terme de laquelle le ministre doit justifier pourquoi il accepte ou rejette les propositions ou objections des partenaires sociaux. L’ÖGB, principal syndicat du pays, appelle alors à la contestation sociale. Ainsi, le 30 juin 2018, pas moins de 100 000 personnes manifestent dans les rues de Vienne. Par ailleurs, le collectif de gauche Do! Es ist wieder Donnerstag organise des manifestations hostiles à la coalition ÖVP-FPÖ de manière régulière le jeudi à Vienne et parfois également dans d’autres villes du pays. La rapidité du processus législatif prend néanmoins de vitesse l’ÖGB et le gouvernement ignore les mouvements sociaux.

La loi, entrée en application dès le 1er septembre 2018, fixe la durée maximale du travail à douze heures par jour et soixante heures par semaine, sous réserve de l’accord individuel des salariés et du volontariat.2 Les syndicats ont néanmoins objecté que la protection contre les licenciements est faible en Autriche. Il serait ainsi possible pour un employeur de menacer de licenciement les salariés réfractaires à la hausse de la durée de travail à douze heures par jour : le volontariat des salariés serait donc illusoire. La loi permet en outre aux employeurs de décider unilatéralement de passer la journée de travail de huit à dix heures, et la durée de travail hebdomadaire à cinquante heures, tant que la durée annuelle moyenne ne dépasse pas quarante-huit heures par semaine. Ces augmentations du temps de travail n’étaient autrefois possibles que dans le cadre d’un accord collectif conclu avec le conseil d’entreprise. Enfin, la loi permet également à un employeur de faire travailler unilatéralement ses salariés quatre dimanches et un jour férié par an, tandis que la durée minimale du repos obligatoire entre deux journées de travail passe de douze à huit heures dans le secteur du tourisme.3

La loi sur la journée de douze heures a cristallisé la contestation sociale contre le gouvernement ÖVP-FPÖ. Mais la coalition menée par Sebastian Kurz ne s’est pas arrêtée à cette loi et a multiplié les mesures antisociales. Le gouvernement fédéral a engagé une réforme des minima sociaux, surnommée « Coupe et plafonnement » (Kürzung und Deckelung) par le syndicat ÖGB. Le montant alloué aux familles nombreuses de plus de deux enfants est ainsi considérablement réduit, tandis que les conditions d’attribution sont durcies pour les étrangers qui doivent justifier d’un niveau de langue suffisant en allemand ou en anglais, alors même que les subventions sont coupées aux structures enseignant l’allemand aux réfugiés. Les montants d’aides sociales prévues au niveau fédéral deviennent des maxima que les Länder les plus progressistes ne peuvent plus dépasser.4 En outre, le gouvernement fédéral a baissé de nombreuses autres dépenses sociales. Par exemple, le budget d’AMS (l’équivalent autrichien de Pôle Emploi) a baissé de 30 % en 2018, tandis que les allocations sont réduites pour les chômeurs atteints d’une maladie, ce qui est le cas d’un tiers des chômeurs de longue durée dans le pays. Enfin, le programme d’aide au retour à l’emploi Aktion 20000 destiné aux chômeurs âgés de plus de cinquante ans a été purement et simplement supprimé.5 Au niveau fédéral, le gouvernement de coalition entre la droite conservatrice de Kurz et l’extrême-droite de Strache a donc conduit non seulement à la une baisse de la protection des salariés et à la coupe de multiples dépenses sociales.

Au niveau régional et local : une baisse systématique des dépenses sociales

Au niveau régional, la politique du FPÖ ne se montre guère plus sociale. Dans le Burgenland, le Land le moins peuplé du pays, le SPÖ a décidé en 2015 de mener une coalition avec l’extrême droite. Pour la première fois depuis des décennies, les sociaux-démocrates ont donc choisi de faire alliance avec le FPÖ. Les deux partis se sont accordés sur un plan d’économies budgétaires dans l’optique, selon eux, de « remplir les critères du pacte de stabilité et de Maastricht »6. La coalition SPÖ-FPÖ a ainsi souhaité réduire les aides pour les élèves handicapés des écoles du Land de 46 % entre 2015 et 2016.7 Cette mesure, jugée inacceptable par l’association en faveur des personnes handicapées ÖZIV, a finalement été retirée par le gouvernement du Burgenland.8 Par ailleurs, le minimum garanti a été plafonné à 1500 euros pour les ménages, y compris les familles nombreuses qui se trouvent alors désavantagées. Il est aussi réduit pour les bénéficiaires du droit d’asile, tandis que les personnes n’ayant pas résidé au moins cinq des six dernières années sur le sol autrichien n’y sont plus éligibles.9

Les réductions d’aides sociales pour les familles nombreuses et les bénéficiaires du droit d’asile concernent également la Haute-Autriche, dirigée par une alliance entre le FPÖ et l’ÖVP. Dans ce Land, le plan d’économies a porté également sur l’éducation, ainsi que sur le logement. En 2017, la coalition au pouvoir en Haute-Autriche a annoncé la fin de la gratuité des jardins d’enfants les après-midis ainsi que la mise en place de frais d’inscriptions dans l’école supérieure de Haute-Autriche (Fachhochschule Oberösterreich) à hauteur de 363 euros par semestre.10 Sa capitale Linz, dirigée jusqu’en 2019 par une coalition entre les sociaux-démocrates et le FPÖ, a quant à elle mis en place en 2017 un plan d’économies de vingt millions d’euros, notamment en réduisant les subventions accordées aux associations et établissements culturels.11

Non loin de Linz, dans la ville de Wels, le candidat du FPÖ, Andreas Rabl, est élu maire en 2015. Sa politique se distingue également par son rigorisme budgétaire, en particulier en ce qui concerne les dépenses liées à la culture. Le maire de Wels a ainsi décidé de baisser les subventions allouées aux associations culturelles et sportives de 10 %.12 L’auberge de jeunesse de la ville a été fermée en décembre 2016.13 Les économies budgétaires réalisées se font en bonne partie au détriment des frais d’entretien des écoles et des maisons de retraite.14 En somme, une politique de désendettement au détriment de la culture et des personnes les plus vulnérables.

Un discours ambivalent sur l’Union européenne mais compatible avec l’orientation néolibérale de l’ÖVP

Le jour de son élection à la présidence de la République, le candidat écologiste Alexander van der Bellen mettait en avant son combat pour une « Autriche pro-européenne » comme l’une des principales causes de sa victoire.15 La campagne a en effet beaucoup porté sur les questions européennes, alors que le FPÖ s’est montré de longue date hostile à la construction européenne. Déjà dans les années 2000, le parti s’était montré très critique vis-à-vis de l’Union européenne. Ainsi, alors que Heinz-Christian Strache était déjà à la tête du parti, le FPÖ avait mené en 2006 une campagne intitulée « Non à la folie de l’Europe ! » (« Stoppt den EU-Wahnsinn ! »). Dans un entretien accordé au journal Österreich le 25 juin 2016, Norbert Hofer annonçait vouloir organiser un référendum dans un délai d’un an pour que l’Autriche quitte l’Union européenne dans le cas où celle-ci devenait encore plus centralisée.16 Globalement, le FPÖ critiquait avec véhémence le degré de bureaucratie et de centralisation des instituions européennes.

Pourtant, cet euroscepticisme dur du parti s’est mué en un discours plus conciliant vis-à-vis de l’Union européenne à mesure que le FPÖ est devenu un parti de gouvernement. Le 8 juillet 2016, Hofer a déclaré qu’un Öxit serait « une erreur », « préjudiciable pour l’Autriche ».17 Dans le manuel de politique pour la liberté du FPÖ de 2017, malgré des critiques récurrentes sur la centralisation, il est écrit « Nous nous reconnaissons dans l’intégration européenne pour que l’Europe puisse s’affirmer dans l’ère de la mondialisation dans les luttes mondiales en particulier face aux États-Unis, face à la Chine, la Russie, le monde musulman et d’autres parties du Tiers monde. »18 En somme, le FPÖ se dit favorable à une Europe moins bureaucratique et « qui se défend contre le multiculturalisme invivable, l’immigration de masse et le melting pot ».19 Un agenda de défense de la civilisation européenne, qui permet au FPÖ de soutenir la construction européenne dans certains de ses aspects : le parti est par exemple clairement favorable au projet d’Europe de la défense. En effet, Norbert Hofer a soutenu l’idée d’une armée européenne en novembre 201620, tandis que Heinz-Christian Strache a ajouté quelques mois plus tard que cette armée devrait être dotée de l’arme nucléaire.21

Le FPÖ tient ainsi un discours ambivalent sur les questions européennes, qui est devenu de plus en plus eurocompatible ces dernières années. L’enlisement des négociations sur le Brexit au Royaume-Uni et l’europhilie d’une bonne partie de l’électorat de son potentiel partenaire gouvernemental qu’est l’ÖVP peuvent être des éléments d’explication, alors que le FPÖ ne veut diriger qu’avec le parti de Sebastian Kurz au niveau fédéral. En tout état de cause, le parti d’extrême droite autrichien ne critique pas l’ordolibéralisme et les traités européens. Et pour cause : la politique visant à toujours davantage de flexibilité de l’emploi mise en place ces deux dernières années par Kurz et Strache est parfaitement compatible avec les exigences néolibérales de Bruxelles.

Et maintenant ?

En mai 2019, la diffusion d’une vidéo dans laquelle on peut voir Heinz-Christian Strache discuter avec une femme prétendant être la nièce d’un oligarque russe fait scandale en Autriche. Le leader du FPÖ propose notamment à son interlocutrice de racheter le journal Kronen Zeitung pour que la ligne éditoriale de celui-ci soit favorable à son parti, et évoque de manière élogieuse la mainmise de Viktor Orbán sur les principaux médias hongrois. La diffusion de la vidéo, filmée à Ibiza deux ans plus tôt, conduit à la démission du vice-chancelier Strache. Le FPÖ sort fragilisé mais c’est Sebastian Kurz qui est démis de ses fonctions suite à une motion de censure déposée par le parti écologiste JETZT et soutenue par le FPÖ.

Le 29 septembre, les Autrichiens ont été appelés aux urnes à l’occasion d’élections législatives anticipées. L’ÖVP de Sebastian Kurz est arrivé largement en tête du scrutin, suivi des sociaux-démocrates et du FPÖ. Une question épineuse advient alors : avec qui Kurz dirigera-t-il l’Autriche ? Manifestement, une alliance entre l’ÖVP et les Verts paraît la plus probable. Les sociaux-démocrates, fragilisés du fait de leurs dissensions internes22 et concurrencés par les Verts, ont réalisé le plus bas score de leur histoire (21,2%) et ne souhaitent pas reconduire une grande coalition ÖVP-SPÖ, laquelle étant en outre peu souhaitée par les Autrichiens. Quant à eux, les Verts ont obtenu le meilleur score de leur histoire (13,8%), soit un bond de dix points en deux ans, leur permettant de revenir au Parlement. La coalition entre les Verts et l’ÖVP est la plus vraisemblable étant donné la volonté affirmée par le SPÖ et le FPÖ de revenir dans l’opposition, mais les négociations s’annoncent néanmoins difficiles étant donné les nombreuses divergences idéologiques entre les écologistes et le parti de Sebastian Kurz, notamment sur les questions sociales.23

Le scandale d’Ibiza a profondément nui au FPÖ, qui a obtenu 16,2% des voix. Ce score est le plus bas enregistré par le parti aux élections fédérales depuis 2006 : le FPÖ recule de dix points par rapport à 2017. Suite à ce lourd revers, l’ancien leader du FPÖ, Heinz-Christian Strache, a annoncé mettre fin à sa carrière politique.24 Néanmoins, le FPÖ n’est pas totalement marginalisé sur la scène politique autrichienne. Après le scandale d’Ibiza et la motion de censure soutenue par l’extrême-droite contre le chancelier, on aurait pu s’attendre à ce que Sebastian Kurz exclue purement et simplement de reconstituer l’alliance avec le FPÖ. Pourtant, il n’en est rien. Sebastian Kurz a seulement déclaré qu’il ne confierait plus le ministère de l’Intérieur au FPÖ et qu’il refuserait de nommer de nouveau Herbert Kickl dans son gouvernement.25 L’hypothèse d’un nouveau gouvernement ÖVP-FPÖ n’est donc pas à exclure, mais elle n’est pas la plus probable, dans la mesure où Norbert Hofer a exprimé son souhait de revenir dans l’opposition.26 Néanmoins, le nouveau président du FPÖ se montre très critique vis-à-vis d’une potentielle coalition entre l’ÖVP et les Verts, qu’il qualifie de « secte apocalyptique », et a annoncé qu’il convoquerait le bureau fédéral du FPÖ en cas d’échec successif des négociations entre Kurz et les écologistes et les sociaux-démocrates.27

À l’instar de son allié politique qu’est le Rassemblement national en France, le Parti de la liberté d’Autriche (FPÖ) a ainsi usé d’une rhétorique affirmant sa proximité avec les classes moyennes et populaires, n’hésitant pas à se qualifier de « parti social de la patrie ». À l’instar d’autres partis d’extrême-droite en Europe, le FPÖ abandonne peu à peu cette phraséologie eurocritique et sociale lorsqu’il s’approche du pouvoir, cherchant à exploiter ou accroître la dimension néolibérale et identitaire de l’Union européenne plutôt que de l’abandonner. Au carrefour de l’évolution conservatrice de l’Union européenne et de l’orientation néolibérale du FPÖ, d’une Europe en quête de supplément d’âme et d’une extrême-droite cherchant à se respectabiliser auprès des milieux d’affaires, la coalition autrichienne préfigure-t-elle des expériences similaires à venir dans le vieux continent ?

3 Kevin Guillas-Cavan, « La loi sur la journée de travail de 12 heures : cap au pire ? », in Chronique internationale de l’IRES, 2018, n°163, pages 27-37.

4 Kevin Guillas-Cavan, « La “sécurité minimale” : l’île des bienheureux dans la tourmente », in Chronique internationale de l’IRES, 2018, n°164, pages 43-58.

7 « Aufregung um Förderung für behinderte Schüler », in burgenland.orf.at, 21 décembre 2016.

9 Dagmar Schindler, « Burgenland: wie Rot und Grün das Burgenland (un)sicher machen », in Michael Bonvalot, Die FPÖ, Partei der Reichen, 2017, Mandelbaum Kritik&Utopie, Vienne, pages 110-112.

11 Wolfgang Atzenhofer, « Stadtregierung will 20 Millionen sparen », in Kurier, 6 octobre 2016.

12 Helmut Atteneder, « “Ich werde aus Wels sicher keine Musikantenstadl-Stadt machen” », in Oberösterreichische Nachrichten, 18 février 2016.

13 Thomas Rammerstorfer, « Wels: “Förderwesen deutlich gestrafft” – Sozialpolitik im FPÖ-regierten Wels », in Michael Bonvalot, Die FPÖ, Partei der Reichen, 2017, Mandelbaum Kritik&Utopie, Vienne, pages 119-121.

14 Lukas Kapeller, « Die blaue Musterstadt », in Zeit Online, 12 septembre 2016.

15 Elisalex Henckel, « Das neue Oberhaupt eines tief gespaltenen Landes », in Die Welt, 4 décembre 2016.

16 « Hofer: “In einem Jahr Entscheid über Öxit” »« Hofer: “In einem Jahr Entscheid über Öxit” », in oe24.at, 25 juin 2016.

20 Josef Ertl, « Norbert Hofer: “Für eine europäische Armee” », in Kurier, 13 novembre 2016.

23 Jürgen Klatzer, « Sondieren bis zum “grünen Zweig” », in orf.at, 18 octobre 2019.

27 Fabian Sommavilla, « Hofer warnt vor grüner “Weltuntergangssekte” », in Der Standard, 15 octobre 2019.

2022 : le péril Maréchal

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©Gage Skidmore

Privée de débat à l’université d’été du Medef suite à la polémique soulevée par son invitation, Marion Maréchal a choisi de livrer une tribune à Atlantico qui s’apparente à un manifeste politique clairement libéral. De son retrait de la vie politique à son progressif retour, tout laisse penser que l’ex-députée du Vaucluse prépare une union des droites en vue de la prochaine échéance présidentielle. Sa victoire est possible.


Il était une fois Le Pen

« Libéralisme découle du mot liberté. De fait, s’il est bien une question fondamentale pour moi en économie, c’est celle de la liberté. »[1]

Il y a un an, Maréchal tuait Le Pen. Un choix de communication judicieux pour rompre une bonne fois pour toute avec l’héritage lourd à porter du diable de la République. Si la petite-fille a tiré un trait sur son second patronyme, elle semble pourtant renouer avec le corpus idéologique du père fondateur.

En totale rupture avec les idées sociales de sa tante, Marion Maréchal retourne aux racines national-libérales du Front national. Dans sa tribune publiée à Atlantico le 29 août, la cheffe d’entreprise aborde tout ce qu’elle n’a pas pu dire de par son absence à l’université d’été du syndicat patronal. Celle que l’on qualifiait de figure de proue de l’aile libérale du Rassemblement national assume son positionnement idéologique et, par un habile jeu d’équilibriste, renvoie dos à dos « socialisme étatique » et « néolibéralisme » en prônant une « troisième voie ».

À l’orée de son grand raout libéral-conservateur qu’elle veut calquer sur celui du Parti républicain américain (GOP), Marion Maréchal expose un manifeste politique : elle est libérale (sans être « néo »), pro-business et patriote. Un logiciel idéologique identique à celui prôné dans son école, l’ISSEP.

L’ISSEP, au service des idées libérales-conservatrices

Fondée l’an dernier, l’Institut des sciences sociales, économiques et politiques avait un double objectif : donner une légitimité à Marion Maréchal tout en formant une jeune garde libérale-conservatrice. Ainsi, la petite-fille et nièce de n’est plus l’héritière d’une dynastie politique emblématique de la Ve République, elle est une entrepreneuse. Pour ce faire, Marion Maréchal a réuni tout un aréopage d’intellectuels très droitiers couvrant l’ensemble du spectre idéologique de la droite française, allant du royalisme (Yves-Marie Adeline, ex-président de la peu connue Alliance Royale) au libéral-conservatisme. On retrouve ainsi parmi les enseignants Jean-Yves Le Gallou : ex-frontiste, il fut l’un des cofondateurs du Club de l’Horloge, un cercle de réflexion national-libéral qui a pour autre cofondateur connu un certain Henry de Lesquen, connu pour ses saillies racistes, plusieurs fois condamnés pour incitation à la haine raciale et qui, dans son libre journal sur Radio Courtoisie, recevait des associations telles que Liberté Chérie, le Cercle Bastiat ou encore le Parti libéral démocrate.[2] Le Gallou donnera également naissance, en 1985, à la Fondation pour la recherche sur les administrations publiques, un think tank ultralibéral plus connu sous l’acronyme iFRAP et aujourd’hui dirigé par Agnès Verdier-Molinié.

L’iFRAP est visiblement en odeur de sainteté chez Marion Maréchal puisque parmi ses enseignants on y retrouve également Édouard Husson, membre du conseil d’administration, du collège des personnes qualifiées et du conseil scientifique du think tank.[3] Ajoutons que cette officine fut longtemps dirigée par Bernard Zimmern à qui l’on doit également Contribuables Associés, une autre association qui ne cache ni son inclination libérale, ni son conservatisme : Alain Dumait, qui figure parmi les cofondateurs de l’association, a appelé à voter Jean-Marie Le Pen en 2002 et 2007. Une époque où le programme du candidat Le Pen visait à « recentrer l’État sur ses missions régaliennes », « désétatiser la France », « échapper à la spoliation étatique » ou encore instaurer le « chèque scolaire ». Appelé aussi voucher, il est une idée chère à l’économiste libéral et chef de file de l’école de Chicago Milton Friedman.[4] Si cette proposition fut âprement défendue par Jean-Marie Le Pen, elle est également soutenue par une association libérale-conservatrice nommée SOS Éducation et fondée par Vincent Laarman, neveu de François Laarman, également impliqué dans la création de Contribuables Associés aux côtés de Zimmern… Une affaire de famille au cœur d’une nébuleuse qui inclut Sauvegarde retraites ou encore l’Institut pour la justice.

Ce petit monde libéral-conservateur gravite autour de l’Association pour la liberté économique et le progrès social (ALEPS). Longtemps courroie de transmission du patronat[5], on doit à cette association d’autres émanations telles que l’IREF (Institut de recherches économiques et fiscales) ou encore L’école de la liberté, enregistrés à la même adresse que leur vénérable ascendante. Jacques Garello, son président d’honneur, n’a jamais caché son opposition à l’IVG[6] ou son inclination révisionniste en ce qui concerne la colonisation[7] : un discours que l’on retrouve aujourd’hui à l’IREF[8], mâtiné de références au controversé Jacques Marseille.[9]

Face à une droite libérale historique laminée et grevée par ses querelles et dissensions, Marion Maréchal s’est visiblement entourée de manière à pouvoir tous les réunir sous une même bannière et cette bannière ne sera pas celle du Rassemblement national.

L’union des droites

Depuis le ralliement de Thierry Mariani et de Jean-Paul Garraud, le cordon sanitaire entre Les Républicains et le Rassemblement national continue de se rompre au fil des défections. Après la présidence calamiteuse de Laurent Wauquiez et la défaite cuisante des européennes, la droite connaît la même déshérence que le Parti socialiste. L’aile droite du parti ne cache plus son attirance pour le Rassemblement national : on retrouve ainsi chez Racines d’avenir une jeune garde plurielle (LR/RN/DLF/PCD) qui prône l’union des droites pour l’emporter en 2022 et qui, dans son corpus de valeurs, se dit « contre l’État nounou ». Un motto on ne peut plus libéral.

Quand on lui parle d’union des droites, Marion Maréchal ne cache pas ses intentions. Encore officiellement « en retrait », l’ex-députée déclarait chez LCI en juin que « le RN est nécessaire […] mais pas suffisant. » et qu’elle « cherche à réfléchir comment, demain, aller au-delà du RN. »[10] L’union passerait-elle par un grand mouvement capable de fédérer toutes les chapelles de la droite ?

Dans le même temps, on observe une Marine Le Pen en retrait : n’en déplaise à celles et ceux qui ne cessent de parler de « guerre familiale », celle qui hier donnait le tempo de la vie politique française se fait beaucoup plus discrète qu’auparavant et se contente de récupérer les déçus des Républicains tout en entreprenant un rajeunissement du parti. Pour les européennes, elle a fait confiance à un jeune loup inconnu du grand public : Jordan Bardella. À 23 ans, il a réussi à damer le pion à La République en marche. Désormais député européen et vice-président du Rassemblement national, il suit une trajectoire similaire à celle de Marion Maréchal, qui fut la plus jeune députée de l’histoire de la République française : être jeune n’est plus un défaut quand on aspire à être aux responsabilités.

Ce plafond de verre avait déjà été brisé par l’actuel locataire de l’Élysée, élu à 39 ans et que d’aucuns jugeaient « trop jeune » pour briguer la présidence de la République. Emmanuel Macron avait utilisé cette critique comme une arme en jouant la carte de la jeunesse et du renouveau. Au micro de France info en avril 2018, l’ancienne ministre Rachida Dati s’était risquée à un pronostic au sujet de Marion Maréchal : « Elle va faire son Macron de droite. Si Marion Maréchal Le Pen revient, elle va faire l’union des droites en disant ”je suis nouvelle, j’incarne le renouveau.” Elle va faire un strike. »[11] Un pronostic qui pourrait se révéler exact.

Maréchal, nous voilà !

Marion Maréchal a un boulevard devant elle : personne à droite ne semble en mesure de lui faire de l’ombre et sa tante n’aspire visiblement pas à rejouer le débat du second tour avec Emmanuel Macron. Si Donald Trump est réélu l’an prochain, elle pourra dénoncer à l’envi l’establishment qui prédisait le désastre et instrumentaliser les bons chiffres de l’économie américaine. Si Emmanuel Macron déçoit son électorat le plus droitier, elle aura les arguments pour les rallier à sa cause : elle capitalisera sur son programme libéral et pourra compter sur la PMA pour déclencher l’ire des catholiques, pour l’instant majoritairement acquis à la cause d’Emmanuel Macron.[12]

Parmi les Républicains, les séditions se font de plus en plus nombreuses et bruyantes : les mutins qui avaient ripaillé en juin avec la jeune ambitieuse se structurent et se préparent à créer un courant conservateur au sein même de leur parti.[13] Si, officiellement, il n’est pas question d’alliance, force est de constater que le mot d’ordre « plutôt Marion que Macron » laisse augurer une volonté d’union qui se ferait au-delà des partis.

Dans le monde médiatique, l’entreprise de lepénisation des esprits est en marche. De  l’heure des Pros de CNews aux Grandes Gueules de RMC, la doxa libérale réactionnaire est omniprésente. Ainsi, dans sa revue trimestrielle début 2018, Contribuables Associés exprimait son satisfecit à l’égard d’Éric Brunet – animateur de Radio Brunet et Carrément Brunet sur RMC), lequel déclamait : « Vous êtes l’association qui a tapis rouge en permanence ici. J’adore Contribuables Associés. C’est une association qui défend les contribuables de France et qui n’a pas assez voix au chapitre dans ce pays, je le dit [sic] à chaque fois. »[14]Précisons par ailleurs que le journaliste avait une chronique intitulée « Les Français sont sympas » dans laquelle il traquait les « gaspillages de l’argent public ». Une chronique élaborée en collaboration avec l’association.

Du côté de la presse, c’est le journal l’Opinion qui se fait le premier porte-voix des idées libérales. Parmi les habitués des colonnes de ce canard, on y trouve Olivier Babeau. Ce professeur à l’Université de Bordeaux et libéral assumé est également co-fondateur de l’Institut sapiens avec un certain docteur Laurent Alexandre, lequel ne cache pas non plus son goût pour libéralisme, ni son rejet de l’immigration de masse[15]. Celui qui est aussi le père du site doctissimo.com ne paraît pas ressentir d’animadversion à l’égard de Marion Maréchal puisqu’il a déjà donné une conférence à l’ISSEP et est monté à la tribune à l’occasion de l’université d’été des parlementaires du Rassemblement national à Fréjus[16] Difficile donc de ne pas croire qu’une candidate Maréchal aurait le soutien plus ou moins affiché de ces nombreux relais d’opinion.

En parallèle au journal dirigé par Nicolas Beytout, le Figaro fait lui aussi figure de promoteur du courant libéral/libertarien : le journal fait ainsi la part belle à l’IREF (Jean-Philippe Delsol, Nicolas Lecaussin…), à l’iFRAP ou encore à Contribuables Associés, en témoigne le Figaro Magazine du 7 septembre 2019 qui porte en Une l’« enquête » de Contribuables Associés sur le gaspillage de l’argent public : une enquête qui jouxte une interview de Marion Maréchal.

Federbusch candidat à Paris : le premier adoubement

L’acte fondateur de cet aggiornamento libéral est probablement l’investiture officielle par le parti de Marine Le Pen du libéral Serge Federbusch. L’énarque, fondateur du Parti des Libertés, devient ainsi le premier véritable symbole de la mue libérale du Rassemblement national voulue par Marion Maréchal. L’homme, bien qu’inconnu du grand public, n’est pas un anonyme au sein de la mouvance libérale française : souvent reçu par Contribuables Associés (que ce soit dans leurs tribunes ou sur les ondes de Radio Courtoisie), le libéral semble fort bien intégré au sein de la nébuleuse, en témoigne le satisfecit affiché par l’économiste ultralibéral (et ex-frontiste) Philippe Herlin, qui déclare sur sa page Facebook : « Serge Federbusch lance avec succès “Aimer Paris” pour disputer la mairie en 2020, Charles Beigbeder préside le comité de soutien (ParisTribune) Une initiative à suivre ». Les fréquentations communes des deux hommes semblent aller de Patrick de Casanove (président du Cercle Bastiat) au blogueur H16 en passant par Eudes Baufreton (Contribuables Associés) : force est de constater qu’il s’agit d’un petit monde où tout le monde se connaît… Un monde qui commence à converger au grand jour mais la gauche reste passive et ne semble pas prendre conscience du danger.

Que fait la gauche ?

Sous le regard bienveillant du patronat et des officines libérales, Marion Maréchal bâtit petit à petit les fondations d’un projet d’unification des droites qui pourrait siphonner jusque dans l’électorat de La République en marche. De l’autre côté du spectre politique, les querelles intestines persistent en dépit du dialogue entamé lors du Festival des idées ou à l’occasion du projet de référendum ADP. Déchirée de toute part, la gauche est aujourd’hui incapable de fédérer pour faire face à la menace qui s’annonce. Il reste deux ans pour faire maison commune et construire une alternative face à celle qui pourrait devenir la première femme à exercer la fonction suprême de l’État.


[1] Marion MARÉCHAL : “Ce que j’aurais dit au Medef si on m’avait laissé y aller”, Atlantico.fr, 29 août 2019.
[2] « Le libéralisme est-il condamné ? », radio-courtoisie.over-blog.com, 16 février 2009
[3] Fondation iFRAP : « Qui sommes-nous ? »
[4] Milton FRIEDMAN, « Capitalisme et liberté », chapitre 6, p. 151
[5] Kevin BROOKES, « Le rôle des clubs et des réseaux d’intellectuels libéraux dans la diffusion du néo-libéralisme en France. Le cas de l’ALEPS et du groupe des Nouveaux Économistes ». Précisons que Kevin BROOKES est aujourd’hui à « l’école de la liberté ».
[6] Jacques GARELLO, « L’enfant sans père », libres.org, 3 juillet 2017
[7] Jacques GARELLO, « Cet homme est dangereux », libres.org, 21 février 2017
[8] Extrait du débat entre Ferghane AZIHARI (chargé d’études à l’IREF) et Monique PINÇON-CHARLOT sur le plateau de Fréderic Taddeï chez RT France, twitter.com, 16 juillet 2019
[9] Sur le sujet, cf. « Le négationnisme colonial, de l’Université à la littérature de gare » de Francis ARZALIER.
[10] « Marion Maréchal appelle à “dépasser” le RN pour une “grande coalition” des droites », lejdd.fr, 2 juin 2019
[11] « Rachida Dati : “Si un jour Marion Maréchal Le Pen revient, elle va faire une union des droites” », youtube.com, 23 avril 2018
[12] « Européennes 2019, les catholiques pratiquants ont largement rallié Macron », la-croix.fr, 27 mai 2019
[13] « Les Républicains : des élus Maréchal-compatibles veulent se structurer », leparisien.fr, 30 août 2019
[14] Tous contribuables !, décembre 2017 – février 2018, p.9
[15] Laurent Alexandre : « La France sera demain café au lait et musulmane. C’est le choix que nous avons fait en acceptant l’immigration de masse », fdesouche.com, 31 mars 2019
[16] Tweet de Marion Maréchal, 25 mars 2019 et site du Rassemblement national

Le manque d’humilité des intellectuels face au mouvement des gilets jaunes

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©Mauro Rico

Crier à l’extrême droite ou au moins mettre en garde à son égard, voilà la réaction presque instinctive de beaucoup d’intellectuels face au mouvement des gilets jaunes. Au lieu de traiter les résultats électoraux comme des concepts sociologiques valables, il est temps que la classe intellectuelle accepte l’humiliation que ce mouvement inédit lui inflige pour pouvoir en tirer les bonnes conclusions. Participer au combat est le seul choix acceptable si l’on veut comprendre et refuser d’être récupéré par le parti de l’Ordre.


Le 20 janvier 2019, le journaliste Daniel Schneidermann, animateur du site « Arrêt sur images », publiait une tribune intitulée « Sas de délepénisation » dans Libération. Il y fait l’effort honorable d’accorder le libre arbitre à deux hommes issus des classes populaires, Eric Drouet et Maxime Nicolle, figures éminentes du mouvement des gilets jaunes. L’argument extraordinaire (littéralement, puisqu’il sort du lot de ce qui s’écrit généralement à leur sujet) réside en ce que ces hommes auraient la capacité de se tromper, et plus extraordinairement encore, de s’en rendre compte et de s’en repentir. On peut regretter que Schneidermann ne mentionne pas, comme presque tous les médias mainstream qui ont repris la fameuse « étude » de la Fondation Jean Jaurès sur les profils Facebook des « leaders » des gilets jaunes, Priscilla Ludosky et ses likes et commentaires, mais on peut admettre qu’il part d’une bonne intention. Une bonne intention, néanmoins, qui en dit long sur l’état délétère de la classe intellectuelle face à un mouvement politique qui, dans une large mesure, a pour effet de la rendre caduque.

Le bénéfice du doute et la présomption d’innocence doivent être rappelés, ce rappel succède au jugement moral inexorable et on peut sincèrement se demander s’il peut encore y faire quelque chose.

Tout d’abord, il faut souligner que cet article n’est qu’une autre expression d’un symptôme généralement accepté : dès qu’on parle de classes populaires le doute s’installe, il plane, et souvent il s’emballe carrément. Les cas Drouet et Nicolle démontrent que des clics et des likes ont la même conséquence que quelques quenelles dans une manifestation, à savoir l’infection du corps entier – individuel comme collectif – qui fait que toute la personne de Nicolle risque de devenir frontiste et tous les gilets jaunes des sympathisants du RN ou de la fachosphère. Il faut donc souligner la gravité non pas du contenu de l’article de Schneidermann, mais le simple fait qu’il ait paru nécessaire de l’écrire. Le bénéfice du doute et la présomption d’innocence doivent être rappelés, ce rappel succède au jugement moral inexorable et on peut sincèrement se demander s’il peut encore y faire quelque chose. Par le biais de quelques cliques et commentaires, et peu importe ce qu’affirment les concernés, le délit – d’intention –  est condamné dès qu’il semble être commis.

Le néolibéralisme, ça fait longtemps que ça dure, mais avec Macron, qui inscrit la suprématie du capital dans la loi en même temps que la suppression de l’ISF et l’introduction de la flat tax, qui légalise ainsi la distinction entre les capitalistes et ceux qui vivent de leur force de travail, la profondeur de cette société éclate au grand jour.

En réponse à cela, il ne reste que dire une fois pour toutes la pauvreté ahurissante propre à ce concept pseudo-sociologique de l’électorat qui sert principalement à exclure les pauvres du débat public, si débat il y en a. Toute l’intelligentsia mainstream, de droite à gauche, a la possibilité de publier un article ou une tribune bien-intentionnée, tant qu’elle plaque, tels une carte, les résultats des élections sur la société dans son état actuel. L’abstention, on la mentionne sans la penser. Et puis on met en garde en clamant l’injustice du système tout en évoquant la candeur stupide des classes populaires. Or, la société a au moins quatre dimensions. Aux deux dimensions de la carte il faut ajouter la durée et la profondeur. Le néolibéralisme, ça fait longtemps que ça dure, mais avec Macron, qui inscrit la suprématie du capital dans la loi en même temps que la suppression de l’ISF et l’introduction de la flat tax, qui légalise ainsi la distinction entre les capitalistes et ceux qui vivent de leur force de travail, la profondeur de cette société éclate au grand jour. Avec elle surgit un savoir inscrit dans les corps, un savoir qui n’a pas besoin d’être expliqué pour passer à l’action, un savoir qui balaye cette carte partielle et stupide qui réduit l’affrontement entre ceux qui travaillent et ceux qui profitent de ce travail à l’opposition d’une soi-disant raison modérée et l’extrême droite bestiale.

Au lieu de s’interroger sur « la vraie nature » de ces êtres énigmatiques dans leur vaillance et leur inventivité, en restant, par cette posture extérieure et surplombante dangereusement proches de ceux qui les regardent d’en haut en les traitant de « foule haineuse », il faut bien le reconnaître : les gilets jaunes nous mènent au bout de notre science.

Au lieu d’utiliser donc des concepts biaisés par leur simple origine, à savoir le cadre institutionnel contingent de la Ve République, dont les gilets jaunes, mouvement apolitique, c’est-à-dire viscéralement anti-politicard, par ailleurs, ne veulent en grande partie plus, refusant désormais d’y être réduits, il faut admettre que ce mouvement inédit est dans sa pratique plus avancé que tout discours orthodoxe prononcé à gauche ces 30 dernières années. Dans le combat sans nomenclature figée et sans classe intellectuelle sachante ou gérante qui dicterait la stratégie – cette classe dont le dernier grand exploit a été par ailleurs de faire échouer une grève de la SNCF à laquelle avaient participé 96 % des cheminots –, les gilets jaunes bricolent avec ce qu’ils connaissent et avec ce qu’ils ont sous la main, ils avancent, apprennent et avancent encore. Au lieu de s’interroger sur « la vraie nature » de ces êtres énigmatiques dans leur vaillance et leur inventivité, en restant, par cette posture extérieure et surplombante dangereusement proches de ceux qui les regardent d’en haut en les traitant de « foule haineuse », il faut bien le reconnaître : les gilets jaunes nous mènent au bout de notre science.

Ni « ordre » ni « sécurité » ne figurent sur les frontons des mairies. Néanmoins, on ne compte plus les corps qui en portent la marque, qui sont blessés, mutilés ou incarcérés.

Pour le dire tout court, les gilets jaunes humilient la gauche intellectuelle. Ils démontrent son auto-complaisance et profonde impuissance. Car c’est dans le combat, qu’ils révèlent les faiblesses du système néolibéral dont les flux de marchandises ne supportent pas la moindre digue sans que la libre circulation des personnes – malgré les lois ouvertement liberticides annoncées – puisse être supprimée pour autant. Et donc ils reviennent et bloquent à nouveau avec une plus grande intelligence pratique que n’importe quel parti ou syndicat. Dans le combat, ils dévoilent au grand public une dérive autoritaire dénoncée depuis les années 70 par des penseurs comme Nicos Poulantzas (une voix inaudible pour les formations de gauche d’aujourd’hui), un autoritarisme propre à un régime né d’une guerre civile[i], une dérive bien fondée donc qui se transforme, au moins depuis les années Sarkozy, depuis la sape des principes de base du code pénal par l’introduction du délit d’intention et du fichage de masse, de plus en plus en une assise autoritaire qui se nomme elle-même « Ordre Républicain ». Ni « ordre » ni « sécurité » ne figurent sur les frontons des mairies. Néanmoins, on ne compte plus les corps qui en portent la marque, qui sont blessés, mutilés ou incarcérés. Les principes de l’ordre, soupçon et répression, l’exemple de Nicolle et Drouet le montre à nouveau, ont bien été intégrés dans la culture médiatique dominante.

« on ne fait pas de politique-histoire sans cette passion, c’est-à-dire sans ce lien sentimental entre les intellectuels et le peuple-nation. »

Évoquer la carte électorale pour parler de ce qui se passe, avec le jugement moral qu’elle implique immédiatement, ajoute par conséquent uniquement à l’humiliation de ceux qui prétendent savoir. L’enjeu des gilets jaunes ne sont pas les élections européennes, pas les municipales, pas la présidentielle de 2022. Il s’agit d’une quête collective d’une existence plus juste et surtout plus égalitaire. Face à une classe politique et intellectuelle qui, à quelques exceptions, prend presque instinctivement position du côté de l’ordre, il faut se demander où on se positionne et quelles conséquences on tire de son positionnement. « L’erreur de l’intellectuel consiste à croire qu’il puisse « savoir » sans comprendre, et spécialement sans sentir, sans être passionné […], c’est-à-dire sans sentir les passions élémentaires du peuple », écrit Antonio Gramsci, et il ajoute « on ne fait pas de politique-histoire sans cette passion, c’est-à-dire sans ce lien sentimental entre les intellectuels et le peuple-nation. »[ii] L’intellectuel, s’il ne prend pas cet engagement passionnel du côté du peuple, il sera engagé par sa simple inertie du côté de l’ordre, qu’il le veuille ou non.

Oser vouloir partager leur victoire, participer au combat pour une société plus juste, faire humblement un peu de politique-histoire, voilà ce qu’il y a à gagner.

Éprouver cette passion, vouloir savoir, humblement, en gros, est la tâche de ceux qui ne veulent pas être du côté des simples pédants qui, la larme à l’œil, condamnent la violence de l’ordre tout en réduisant les gilets jaunes sinon à des simples sbires inconscients du clan Le Pen, du moins à des gens émus par des passions tristes et détournées qui seraient en train d’accélérer la montée magique, inexplicable et inexorable, de l’extrême droite. Des pédants qui se croient être de la gauche raisonnable mais qui appartiennent en réalité à la droite « bien-sentante », qui passe son temps à dire que les choses vont mal mais qu’elles ne peuvent pas être autrement parce que sinon le mal serait pire encore. Que ceux qui ne veulent pas être de ceux-là rejoignent avec humilité les gilets jaunes, qu’ils les accompagnent en éprouvant la justesse de leur combat, car même si l’on ne veut pas partager leur lutte on partagera sans le moindre doute leur défaite, si celle-ci devait advenir. Oser vouloir partager leur victoire, participer au combat pour une société plus juste, faire humblement un peu de politique-histoire, voilà ce qu’il y a à gagner.

[i] Cf. l’excellent livre de Grey Anderson, La guerre civile en France, 1958-1962, La Fabrique, Paris, 2018

[ii] Guerre de mouvement et guerre de position, Razmig Keucheyan (éd.), La Fabrique, Paris, 2012, p. 130 sq.

Les Deux Étendards et le fascisme esthétique

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Lucien Rebatet (assis, à droite), dédicaçant son livre «les Décombres» à la librairie Rive Gauche, à Paris en 1942. Photo Albert Harlingue. Roger-Viollet

Les Deux Étendards est le grand roman de Lucien Rebatet, membre de l’Action Française – avant de rompre avec celle-ci -, rédacteur de Je suis partout et intellectuel antisémite qui a collaboré après la défaite de 1940. Somme haletante de 1300 pages, on dit de cet ouvrage qu’il était le roman de chevet de François Mitterrand, à qui l’on prête d’avoir déclaré « Il y a deux sortes d’hommes : ceux qui ont lu Les Deux Étendards, et les autres ». À l’évidence, ce roman est un chef d’œuvre, chef d’œuvre pourtant tissé par un homme détestable qui a commis l’irréparable en écrivant Les Décombres, dont la réédition a fait débat. L’édition de ces ouvrages pose question. Devons-nous tout de même lire les Céline, Drieu la Rochelle et autres Brasillach ? Que peuvent nous apporter de telles lectures ? Ne risquons-nous pas d’être happés par la vision du monde de tels intellectuels ?


Les Deux Étendards retrace l’histoire de Régis et Michel, deux cousins qui habitent le pays lyonnais, et que la vie étudiante rapproche de sorte qu’ils deviennent des amis intimes. Régis, fervent catholique, rencontre Anne-Marie – de deux ans sa benjamine – avec qui il a alors une révélation, à la suite de laquelle ils se promettent de sublimer leur amour en y renonçant : lui en s’engageant vers une carrière de jésuite ; elle en se destinant au couvent. Michel, qui incarne en réalité Rebatet, est un jeune étudiant lettré complètement anticlérical, révulsé par l’éducation chrétienne qu’il a reçue à Saint-Chély, l’établissement privé catholique au sein duquel il a longtemps étudié. Celui-ci fait la rencontre d’Anne-Marie, et tombe alors passionnément amoureux d’elle, tout en restant pleinement loyal à Régis. Rien de plus original qu’un vaudeville ordinaire nous direz-vous. Ce serait faire une grave erreur, car ce roman est bien plus que cela.

Anne-Marie, entre Nietzsche et Dieu

Si cette histoire est si particulière, c’est que Michel, au départ simple étudiant en philosophie à la Sorbonne, se retrouve complètement happé par le couple auquel il fait face, et est fortement tenté par une conversion au catholicisme, dogme qui l’a toujours révulsé. En effet, la beauté de la relation de Régis et Anne-Marie, par son esthétisme de la renonciation, a un attrait d’une grande puissance sur Michel. Celui-ci veut participer à la relation de ses deux amis, en être le plus proche possible, effleurer leur révélation, la contempler, de sorte qu’elle puisse éventuellement le toucher. Mais sa conversion s’avère impossible, car son rejet du dogme catholique est trop fort. Il l’assimile à une négation de la vie, de tout ce qui est esthétique : l’art, la littérature, la musique, l’amour charnel, etc.

Au-delà de ce règlement de compte avec l’Église catholique, cet ouvrage est d’une richesse sociologique indéniable. Il signe la mort de Dieu dans les consciences, et le basculement vers une société où l’Église perd sa place de premier plan.

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Portrait de Nietzsche ©Pieter Kuiper

Ce rejet viscéral du dogme catholique s’amplifie avec la chute de l’amour d’Anne-Marie et de Régis, qui intervient suite à une crise cruciale. En effet, Régis, sur conseil de l’abbé qui effectue son suivi, précipite le moment de sa séparation avec Anne-Marie. Cette dernière se refuse à ce sacrifice, qu’elle interprète comme étant le produit d’une consigne aveugle de l’abbé. Progressivement, et sous l’influence de Michel, elle s’éloigne alors du catholicisme et de Régis. Il entraîne celle-ci dans son nietzschéisme et s’attache à l’éduquer au refus du dogme, avant de l’embarquer dans une vie charnelle intense, dont l’apogée est une fugue en Italie et un automne à Istanbul. Il déconstruit toute sa croyance, prône la révolution antichrétienne, mais sans substituer au catholicisme un autre principe que la jouissance dévorante de la vie. En réalité, Anne-Marie se retrouve complètement détruite et prise entre deux forces : son désir d’avoir la foi et son attrait pour la vie. Cette dernière n’est pas à entendre comme une forme de douceur de vivre, mais au contraire comme une furie consommatrice et destructrice. Au-delà de ce règlement de compte avec l’Église catholique, cet ouvrage est d’une richesse sociologique indéniable. Il signe la mort de Dieu dans les consciences, et le basculement vers une société où l’Église perd sa place de premier plan. Néanmoins, Dieu et l’idéal sont présents jusqu’au bout, tels des fantômes qui hantent les personnages. Ceux-ci n’arrivent pas à renoncer à toute forme de foi et restent nostalgiques du poison qui leur avait été inoculé.

La vision du monde de la petite bourgeoisie catholique et provinciale des années 1920

Afin de prendre la mesure de toute la profondeur sociologique de ce roman, il est nécessaire de revenir sur le profil de Michel, qui nous gratifie de nombreux commentaires sur la société dans laquelle il évolue. En effet, ce jeune étudiant débarque dans le Paris des années folles, dont l’effervescence mondaine et littéraire est celle d’une capitale culturelle mondiale. Il est issu de la petite bourgeoisie de tradition catholique qui vit dans le pays lyonnais, avec comme principale caractéristique sa volonté d’ascension sociale, notamment par la voie artistique. Paris se trouve être un formidable terrain de jeu où il rencontre, avec son ami Guillaume, de nombreux hommes de lettres tels que Breton et les surréalistes.

Ainsi, l’auteur nous donne à voir le Pigalle de cette époque – sur un mode très célinien -, et le rapport à la fois scabreux et subversif que de jeunes étudiants peuvent entretenir à l’égard du quartier :

« La place était noire d’humains, sous une nappe de lumière incandescente ; d’innombrables taxis fendaient lentement le flot, à coups répétés de trompe. Il était dix heures du soir. Au comptoir du « Clair-de-Lune », une douzaine de petits voyous à casquette remuaient des faces de poupées sucrées, enfarinées, barbouillées de rouge aux pommettes et aux lèvres, et de grosses pattes et des doigts gourds d’ouvriers, autour d’un mac imposant et sourcilleux, dont le cou nu portait une longue balafre encore sanguinolente, que trois agrafes fermaient.

– Ah ! zut alors ! Qu’est-ce que c’est que ceux-là ? Ça en est ? s’exclama Régis.

Natürlich, mon coco. Aucun romantisme, d’ailleurs, et très peu de pittoresque. Ce sont simplement des petits métallos ou des petits terrassiers trop feignants pour le manche à pelle, et qui aiment mieux se faire emmancher pour un louis ; exactement comme les bonniches bretonnes qui en ont soupé de la vaisselle sale. Ce sont commerces identiques de pertuis dissemblables… Ceux-là sont des petits truqueurs de trottoir, spécialisés dans les « tasses » du boulevard, de Barbès-Rochechouart jusqu’à la place de Clichy. Les « tasses », ce sont les pissotières… Bien rare si nous ne voyons pas poindre dans le dos de ces jolis mignons quelque très brillante personnalité parisienne. Qu’est-ce que je disais ? Regarde, assis près des gogues, ce géant chauve et taciturne : c’est Roudoudou, la grande Lulu, si tu préfères, le plus distingué de tous nos grands industriels, le plus cultivé, l’illustre collectionneur, M. Thiérard. »

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La rue Lepic vue depuis la place Blanche à Paris.

Outre ces lignes, l’ouvrage est marqué par un rapport ambigu aux classes populaires, teinté à la fois d’admiration pour la chaleur communautaire et l’entraide des milieux prolétariens, et d’un élitisme méprisant à l’égard du petit peuple, souvent présenté comme informe et hagard. À l’instar de Céline, il met en avant sa noirceur qui compense sa chaleur, cette common indecency de tous les jours. La vision sociopolitique de Rebatet transparait à plusieurs reprises, notamment lors des scènes qui ont lieu dans des cafés, lieux populaires par excellence. C’est le cas, par exemple, lorsqu’il décrit ce que Marx appelle le lumpenprolétariat :

« Anne-Marie disait à Michel :

– Pourquoi Jojo n’a-t-il pas d’églantine ?

– Ce sont des choses qu’il faut savoir, Anne-Marie. Il n’y a que les sociologues qui les ignorent. Les barbeaux sont de droite, depuis qu’il y a droite et gauche, et pour de bien meilleurs motifs que M. votre père. Ils n’ont pas à souhaiter un autre maître, comme les esclaves. Eux, ce sont des hommes libres. Ils savent aussi, par longue tradition et bonne expérience, que le premier caractère de notre espèce humaine est d’être imperfectible, ce qui vous purge merveilleusement de toute rêverie sociale.

Les prolétaires quelques peu avinés coudoyaient et interpellaient cordialement les deux étudiants adoptés par le faubourg. Un accordéoniste faraud et bien bâti vint s’installer près du comptoir, et attaqua une éclatante Internationale, puis le Drapeau Rouge :

Notre superbe drapeau rouge,

Rouge du sang de l’ouvrier,

Rouge du sang de l’ouvrier ! »

Ce rapport ambivalent pourrait être défini comme étant celui d’un petit-bourgeois envieux et haïssant envers la bourgeoisie, et qui, de l’autre côté, admire tendrement le peuple et le méprise. Cette vision du monde est particulièrement saillante lors d’une scène dans un hippodrome :

« Une centaine de prolos infimes, alignés devant une clôture en fil de fer, quelques vieux ouvriers dont le champ de courses était le vice, quelques ménages grisâtres avec les moutards, tentaient de s’approprier de leurs gros yeux avides le spectacle des riches, qui se déroulait à quatre cents mètres de là, entre les barrières blanches. […] Cette manifestation mondaine paraissait fort languissante. De temps à autre, un cheval de plomb grand comme deux ongles tentait deux ou trois sauts de puce. Des points multicolores se déplaçaient comme des coccinelles sur une feuille de papier. Il n’y avait rigoureusement rien à voir des places populaires. L’abîme des classes ne pouvait être plus remarquablement symbolisé. Michel s’apitoyait sur les efforts et la constance si mal récompensée de ses voisins, il s’indignait tout haut : « Ça ne vaut même pas trois francs. » Mais la classe ouvrière n’était pas du tout de cet avis ; elle répondait par des regards méchants à l’étranger qui essayait de lui gâcher son dimanche. »

Les nombreuses scènes dans les cafés viennent illustrer cette tension entre attirance pour le « petit peuple » et son rejet profond de la « populace ». Michel ne manque jamais de se distinguer, et jouit du caractère étranger de sa présence dans de tels lieux, attirant ainsi les regards.

Une œuvre pré-soixante-huitarde

De façon plus étonnante pour le lecteur, puisqu’aujourd’hui nous évoluons dans un contexte de retour en force d’une extrême droite identitaire pour laquelle les enjeux sociétaux sont centraux, l’œuvre de Rebatet est marquée par une volonté de libération vis à vis du dogme catholique et de l’encadrement des mœurs. Michel est quasiment un Daniel Cohn-Bendit en puissance. Il nous livre plusieurs plaidoyers au cours desquels il fait l’apologie d’une vie où le principe de la jouissance est censé se substituer au principe religieux. En d’autres termes, le but est, pour le petit dandy, de jouir sans entrave. Cette vie de plaisir et de débauche, ardemment désirée par l’apprenti écrivain, se confronte au dogme religieux incarné par Régis. La lutte entre les deux amis prend une forme de plus en plus violente au fur et à mesure que l’ouvrage approche de sa fin. Il s’agit d’une lutte entre Nietzsche et Dieu, entre ce que Michel appelle la vie et la mort stérilisante du dogme. On pourrait dès lors se demander si, plus que le bagage théorique souvent marxisant des étudiants de 1968, ce n’est pas la condition étudiante en elle-même qui porte cette volonté de transgression et de libération du dogme. Cette même libération ayant été déclenchée par la massification universitaire des années 1960, qui permet aux étudiants d’être un groupe qui dispose d’une masse critique suffisante pour avoir une influence sur les mœurs et les débats de société.

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Un Grafitti situationniste ©Espencat

Afin de prendre la mesure d’une telle analogie avec les soixante-huitards, il suffit de laisser la parole à Lucien Rebatet, qui, à la fin de sa vie et au cours d’un entretien avec Jacques Chancel en 1969, déclarait à propos de Mai 68 : « Quant aux contestataires, ce que je leur reproche ce n’est pas du tout leur criniasse [ou] leur défroque. Ça c’est une réaction contre ce qu’ils appellent, à juste titre d’ailleurs, la société de consommation, qui m’agace presque autant qu’eux. La publicité, les PDG plein de morgue et tout ça, je n’aime pas plus ça qu’un maoïste de la Sorbonne. Ce que je leur reproche c’est de vivre en tas. Dans une société où il y a déjà un entassement des hommes énorme, je regrette qu’il n’y ait pas davantage de révolte individuelle comme Rimbaud. C’est le hippie type Rimbaud. Regardez le dans le tableau de Fantin Latour au milieu de toutes les barbes académiques de l’époque, il est tout seul dans son coin avec sa crinière hirsute. Voilà, ça c’est le véritable contestataire, seulement évidemment il avait du génie ! »

La lecture de cet ouvrage nous invite donc à saisir les continuités et les ruptures entre les époques et les traditions politiques ; à comprendre aussi qu’il a existé une extrême droite de dandys nietzschéens, qui n’a pas systématiquement adopté des positions sociétales conservatrices ou réactionnaires. La subtilité de la vision du monde de Michel nous apporte cet éclairage, et la compréhension des modalités par lesquelles l’extrême droite littéraire, très influente dans l’entre-deux-guerres, a tenté d’articuler un projet à la fois autoritaire, réactionnaire sur certains plans et censément révolutionnaire sur d’autres, au sens où il impliquait une rupture franche avec l’ordre existant.

Rejet des institutions et volonté autoritaire : quand l’anarchisme conservateur se mêle à Nietzsche

Si Rebatet a indéniablement été un collaborateur et un délateur antisémite et détestable, analyser la vision du monde de Michel Croz permet d’en savoir plus sur le caractère spécifiquement fasciste d’un tel auteur. Disons-le d’emblée : c’est un point difficile à trancher lorsque l’on s’en tient uniquement à ce roman et qu’on ne se penche pas sur Les Décombres. En effet, ce qui caractérise le fascisme est avant tout la volonté d’édifier un État total qui soumet les individualités au projet révolutionnaire et mystique d’une communauté déterminée – l’Italie éternelle – ; à laquelle on peut ajouter la volonté de construire un homme nouveau, à la fois en rupture avec l’homme tel qu’il est et en lien avec un homme idéal et imaginé, dont les traits sont souvent inspirés du passé. L’homme se construit ainsi en référence à un mythe qui relève du retour aux sources, mais il doit aussi le sublimer, afin de devenir un surhomme. Par exemple, dans l’Italie fasciste, il s’agissait de la figure du légionnaire romain. Cependant, ce surhomme est totalement soumis à un idéal collectif suprême et belliqueux. Le fascisme nie toute forme d’individualisme. La volonté de puissance de l’individu n’a de sens qu’en tant qu’elle est un élément de la volonté collective incarnée par le leader. Mussolini, pour caractériser la dimension totalitaire de son projet, avait ainsi affirmé : « Tout par l’État, rien hors de l’État, rien contre l’État ! ».

« Tous les efforts pour esthétiser la politique culminent en un seul point. Ce point, c’est la guerre »

Si, dans Les Deux Étendards, Nietszsche – qui a élaboré le concept de surhomme – est effectivement omniprésent, et si le personnage principal valorise le dépassement esthétique de soi, Michel Croz reste profondément individualiste et rejette le poids des institutions de toutes sortes. Il n’est à aucun moment en faveur d’un projet révolutionnaire. Pour autant, il émet à quelques reprises de vives critiques sur le caractère décadent de la société, du point de vue de son organisation sociale et non de ses mœurs, et formule le souhait de voir le retour d’une autorité affirmée. De façon paradoxale, nous serions presque tentés de parler d’anarchisme conservateur à tendance autoritaire et clairement antisémite. Il y a, ici, un vrai parallèle à opérer avec le Voyage au bout de la nuit de Céline – dont Rebatet a été l’ami -, dans lequel la noirceur et la pourriture de l’homme sont omniprésentes, et où un certain anarchisme dandy s’affirme.

Jusqu’au fascisme esthétique

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Céline en 1932. ©Agence de presse Meurice

Cependant, ce serait en réalité une erreur, car Rebatet est bien un auteur fasciste, mais dont la source est un peu spécifique. En effet, ce qui est central, dans l’ouvrage, c’est l’ambition esthétique du personnage. Michel Croz est en recherche permanente d’esthétique : dans l’amour, dans l’organisation sociale, dans les comportements individuels, etc. D’une certaine façon, c’est le caractère inesthétique des choses qui est la source de sa révolte, et parfois de son dégout. Il souhaite plier le monde à un principe esthétique, y compris par des formes de violence si cela est nécessaire. En cela, nous pouvons voir, y compris dans ce roman, que Rebatet est pleinement fasciste, et il le revendique. Ce constat est aussi fait par Walter Benjamin, pour qui le fascisme est l’expression d’une esthétisation de la politique. Il aura d’ailleurs une formule lapidaire et prémonitoire : « Tous les efforts pour esthétiser la politique culminent en un seul point. Ce point, c’est la guerre ».

Sur un plan plus personnel, nous devons dire que cet ouvrage nous a beaucoup appris, tant sur l’époque décrite par l’auteur que sur la façon dont de nombreux intellectuels français ont pu sombrer dans une telle idéologie. La France n’a jamais fait le travail de mémoire nécessaire à la compréhension de ce qui a conduit une partie de la société et de ses élites à s’abîmer dans les voies de la collaboration. S’il y a bien les travaux d’historiens, la majorité des Français perçoivent cette période historique comme un vide inintelligible. Nous avons été victimes de cette absence de travail de mémoire. Jusqu’ici, les années de l’entre-deux-guerres n’étaient pour nous qu’un trou noir incompréhensible et absurde. La littérature est une des voies d’accès à cette compréhension. Les Deux Etendards, c’est la porte esthétique vers la vision du monde d’un intellectuel qui a rejoint le fascisme par l’esthétique. Lire ce roman nous a donc permis de saisir la cohérence d’une telle vision du monde, et la façon dont elle a cherché à se rendre désirable, notamment auprès des étudiants et des intellectuels. Nous ne sommes pas pour autant face à un roman dont la visée est en premier lieu politique, loin de là. Reste que l’esthétisation du monde est un principe enchanteur qui cherche, comme d’autres idéologies, à remédier au désenchantement du monde. Comprendre cela, c’est aussi nous en prémunir.

Le salvinisme : une passion de la droite italienne

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Matteo Salvini / Wikimedia Commons

Comment Matteo Salvini est-il arrivé à cette popularité foudroyante ? Son leadership politique est-il identique à ceux des autres forces politiques de l’extrême droite européenne ? En quoi le discours anti-immigration entre en jeu ? De l’apogée de la droite populiste au déclin de la gauche, Samuele Mazzolini, chercheur en théorie politique et fondateur de la revue Senso Comune, revient sur les grands bouleversements de la politique italienne. Entretien paru initialement dans la revue Nueva Sociedad. Traduit par Marie Miqueu-Barneche.


Nueva Sociedad – Matteo Salvini a réussi à s’imposer comme le principal leader de la droite italienne, détrônant le Mouvement 5 étoiles mais aussi le parti historique de Silvio Berlusconi aux dernières élections régionales. Quelles raisons expliquent que la Ligue, un parti historiquement lié au Nord et associé au sécessionnisme ainsi qu’à la haine envers les « pauvres du sud », ait pu se développer dans des régions qui lui étaient défavorables ?

Samuele Mazzolini – À partir de 2013, quand la Ligue du Nord a gagné les primaires autour de son fondateur et leader historique, Umberto Bossi, Matteo Salvini a commencé à changer lentement la direction du parti. Ce mouvement s’est accéléré au cours des dernières années. Historiquement, la Ligue du Nord était le parti des intérêts des petits propriétaires des régions du nord – Lombardie et Vénétie en particulier – opprimés par la pression fiscale, et qui, en plus, revendiquaient une différence culturelle avec le reste du pays. Cependant, il faut souligner qu’à partir de ce moment, la Ligue du Nord a commencé à capter des parts significatives du vote ouvrier grâce à l’aura démagogique de Bossi. Dans le discours du parti, Rome était une ville parasitaire, « voleuse », qui vivait d’un système étatique financé par les impôts du nord. Le sud était perçu comme une terre de paresse, de retard social et économique, soulagé par un assistanat trop généreux. Dans son époque la plus extravagante, la Ligue du Nord a fait vivre un exotisme politique qui mélangeait d’étranges fulgurances et des grossièretés. Ils ont inventé de toutes pièces la généalogie historique de la Padanie (Ndlr : la vallée qui occupe presque tout le nord de l’Italie, que la Ligue érige en entité politique) – à travers des fêtes dans lesquelles ils allaient jusqu’à se mettre en scène en montrant un échantillon de l’eau du Po dans des ampoules. Sans parler des outrages et des gestes obscènes sur lesquels Bossi n’a pas lésiné durant ses années de gloire. La Ligue du Nord a oscillé des années 1990 à 2013 entre une position ouvertement sécessionniste (qui n’a jamais rapporté beaucoup de votes) et la collaboration avec Berlusconi au sein d’une plateforme fédéraliste. Dans le sud, on les a toujours détestés. La Ligue du Nord était la béquille de la coalition du centre-droit dans le nord.

Salvini, qui était encore imprégné de ce discours il y a quelques années de cela, a changé de cap en façonnant son parti selon le format du Front National de Marine Le Pen et en changeant de nom. Désormais, le parti se baptise simplement La Ligue, et non plus la Ligue du Nord. Il s’agit d’un parti national, dont le discours est principalement centré sur l’immigration. L’intensification et la médiatisation du phénomène migratoire ces dernières années, avec une hausse dramatique des débarquements d’êtres humains désespérés sur les côtes du pays, ont offert un matériel explosif à la Ligue. Dans ce cadre, Salvini était reconnu pour maintenir une posture ferme alors qu’il dépeignait une gauche naïve oubliant les intérêts des italiens. Il a aussi accusé les autres pays européens de laisser l’Italie seule dans sa gestion de la migration. Selon Salvini, la dynamique migratoire met en difficulté le marché du travail, oblige l’Etat à dépenser de l’argent pour les migrants et menace l’ordre public. Ce fut une stratégie qui, dans une conjoncture d’effondrement économique et social, a canalisé le mécontentement social de la forme la plus grossière. Depuis qu’il est ministre de l’Intérieur, le respect de ces promesses électorales a accru de manière exponentielle sa cote de popularité ces derniers mois. De plus, Salvini s’est montré stratégique en introduisant sur la scène politique des thèmes autour desquels personne jusqu’à présent n’avait réussi à rassembler, comme l’opposition à la réforme des retraites et aux technocrates européens. Au sujet de ce dernier point, il a flirté avec une méfiance grandissante envers l’Union Européenne qui se développe dans tout le pays et qui a même réussi à mettre en doute l’euro, mais il est revenu sur ses pas quand cela ne lui convenait plus.

NS – Si vous deviez décrire le profil de Salvini, quels traits ressortiraient ?

SM – Il faut reconnaître que Salvini a un grand flair politique. Je crois que sa plus grande force est de réussir à faire passer des consignes de la droite radicale comme des considérations de sens commun. Son ton est embrasé mais il réussit toujours à présenter ses propositions comme si elles étaient parfaitement légitimes, comme si elles étaient le fruit d’un raisonnement. Il ne se contente pas de crier : au travers d’un langage simple, très linéaire, d’homme du peuple, il est capable de donner une image claire et évidente à des politiques d’extrême droite, et par là même d’évincer du champ de la rationalité les autres acteurs politiques. Une autre de ses facultés, cette fois-ci plus sous-terraine, consiste à maintenir sa popularité dans des secteurs qui sont aux antipodes de l’échiquier politique. Salvini ne plaît pas exclusivement à ceux qui ressentent un grand mécontentement social. Il garde, en même temps, un soutien très élevé de la part du secteur entrepreneurial. Dans ce secteur, tous ne tolèrent pas sa fougue xénophobe, mais face à l’inconnue du Mouvement 5 étoiles, ils préfèrent un parti dont la vocation est beaucoup plus claire en matière de défense des affaires, avec notamment la promesse de mettre en place la flat tax. Ceci explique que pendant des mois, Salvini a eu bonne presse dans quelques journaux d’orientation libérale. C’est un homme politique perspicace, étant donné qu’en montrant un mélange de radicalisme de droite et de pragmatisme pro-entrepreneurial, il arrive à faire fusionner des mondes sociaux très hétérogènes.

NS – Quelles ressemblances et quelles différences existe-t-il entre Salvini et les autres courants d’extrême droite – ou populistes de droite – européens ?

SM – C’est une galaxie complexe, il s’agit de formations qui ont des généalogies différentes. Au-delà du fait que dans cette conjoncture historique ils soient catégorisés heuristiquement comme des populismes de droite, il est important de garder une approche la plus analytique possible, afin de ne pas tomber dans le piège qui consiste à les accuser de fascisme. Leur point commun est une hostilité ouverte envers la migration. Ils veulent uniquement des natifs dans leurs pays (natifs souvent compris en terme strict de consanguinité ethnique), et exhibent une intolérance envers les migrants africains et asiatiques, mais aussi envers ceux d’Europe de l’Est. Certains d’entre eux expriment plus d’inquiétude que d’autres en ce qui concerne la supposée islamisation de nos sociétés. C’est un thème que Salvini a développé, même s’il ne l’a pas fait de manière aussi centrale que Marine Le Pen en France et Geert Wilders aux Pays-Bas. De manière un peu moins visible, certains ont une posture homophobe, mais il y a des exceptions. En effet, la leader de Alternative pour l’Allemagne (AfD), Alice Weidel, est ouvertement homosexuelle, ou le néerlandais Pym Fortuyn, l’était aussi.

Il me semble que, de toute façon, il existe des différences importantes. Certains n’arrivent pas à s’éloigner d’une esthétique fasciste, même si le discours (dans beaucoup de cas) ne l’est plus vraiment. C’est le cas du Front National de Le Pen, dont l’association avec le régime de Vichy est encore d’actualité. La même chose se passe avec AfD en Allemagne et Jobbik en Hongrie, qui viennent de mouvements sociaux d’extrême droite. Comme nous le savons, l’origine idéologique de la Ligue est différente, même si Salvini est clairement devenu une option électorale attrayante pour l’électorat profasciste. Cependant, je dirais que la différence fondamentale est ailleurs. Si toutes ces personnalités sont hostiles à l’Union Européenne et demandent la récupération de la souveraineté nationale (depuis une perspective de droite, bien sûr), l’élément anti-austérité est davantage marqué dans le cas de la Ligue et, en partie, dans celui de Marine Le Pen. Ce n’est pas un hasard que les populistes du nord de l’Europe aient recours, comme beaucoup de libéraux de leurs pays, à la parabole de la cigale et la fourmi : les peuples du sud de l’Europe sont les cigales qui vivent tranquillement et demandent à ce que leurs comptes soient alimentés par les fourmis travailleuses, qui seraient les peuples du nord. Il convient de souligner que c’est un discours qui manque totalement de fondement. Finalement, il y a une dernière source de tension entre eux – au-delà du fait qu’ils aient participé à beaucoup de sommets ensemble – autour de la constitution d’une sorte d’Internationale des populistes de droite. Salvini a demandé à maintes reprises qu’il y ait une répartition équitable des migrants qui arrivaient en Italie entre les pays européens. Le plus récalcitrant était justement son ami Viktor Orbán en Hongrie.

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Samuele Mazzolini, chercheur en sciences politiques et spécialiste d’Ernesto Laclau.

NS – Luca Morisi, le gourou des réseaux qui développe la campagne politique de Salvini, a réussi à convertir le démagogue parlant aux secteurs racistes et xénophobes en un vrai leader politique. Quelles ont été les clefs de la stratégie de propagande qui a permis de donner l’image d’un Salvini « proche du peuple » ?

SM – C’est une autre question fondamentale. Il y a une hyperexposition médiatique de Salvini. Quand on allume la radio, c’est Salvini qui parle, et si l’on allume la télévision, c’est encore Salvini. Dans ta ville, un jour où l’autre, tu tomberas sur Salvini en train de haranguer les gens. Et si tu te connectes sur les réseaux sociaux, tu vois immédiatement apparaître une publication ou une photo de Salvini. Dans ce dernier secteur, il semble que Luca Morisi ait développé un système particulier communément nommé « la bête ». Je ne suis pas un expert en technologie numérique, mais j’ai cru comprendre que c’est un système qui gère à la fois les réseaux sociaux et les listes de mail, qui analyse constamment les contenus avec le plus de succès, le type d’utilisateurs qui ont interagi et de quelle manière ils l’ont fait. Ça leur permet de parfaire la propagande, en calibrant selon les fluctuations et les changements d’humeur politique. Quelques semaines avant les élections de l’année dernière, ils ont lancé un jeu en ligne sur Facebook qui s’appelait Vinci Salvini!, qui invitait les utilisateurs à interagir sur les publications du Capitaine[le surnom du leader de la Ligue]. Une photo du gagnant était ensuite publiée sur le profil de Salvini, le gagnant recevait également un appel téléphonique du leader de la Ligue et pouvait le rencontrer lors d’un rendez-vous « privé ». C’était une manière d’augmenter le flux des visites, mais aussi de récupérer les données d’une grande quantité d’utilisateurs. Et nous savons désormais que la gestion des big datas est importante pour influencer l’opinion publique.

NS – La montée du salvinisme semble aller de pair avec l’effondrement politique et intellectuel de la gauche italienne, l’une des plus fortes d’Occident. Peut-on imaginer comment pourrait se recomposer cet espace ?

SM – Toutes les branches de la gauche italienne vivent une époque de crise gravissime. On se souviendra pendant longtemps des élections du 4 mars 2018. La gauche modérée et social-démocrate connaît une phase d’égarement historique. Son adhésion aux politiques antipopulaires, son acceptation fort peu critique de l’austérité imposée par Bruxelles, sa proximité des grands groupes multinationaux et financiers l’ont fait paraître, et à juste titre, comme complice de l’érosion des sécurités sociales et professionnelles qui l’avaient pourtant caractérisées durant l’époque précédente. Matteo Renzi, après être un temps parvenu à se faire voir comme le représentant d’une proposition innovante de renouvellement générationnel autour d’une espèce de populisme centriste, a rapidement jeté à la poubelle tout le capital politique qu’il avait accumulé. Il est maintenant, à 44 ans, un homme politique à la popularité décroissante. En arrivant au pouvoir, il a vite démontré que l’unique variante qu’il apportait était une modération du Parti Démocrate, dans un processus qui était en gestation depuis la mort du Parti Communiste Italien (PCI), et dont il a représenté l’apogée et la ruine. Arrogant, présomptueux, sans contact avec la réalité, il a confirmé la thèse de Machiavel selon laquelle le leadership nécessaire pour arriver au pouvoir ne coïncide pas toujours avec celui nécessaire pour s’y maintenir.

La gauche radicale n’a pas d’avenir non plus. Elle a une image résiduelle au sein de la population. Ce secteur politique s’adresse exclusivement à lui-même, car il doit respecter certaines normes de discours et une esthétique particulière. La gauche doit s’aimer elle-même. En réalité, elle devrait plaire aux autres. Le fait est que ses procédés liturgiques, en dehors de sa propre bulle, provoquent un certain rejet. Elle s’enferme et ne se rend pas compte qu’elle choisit automatiquement un espace politique qui la neutralise. Il ne s’agit pas de cesser de lutter pour la justice sociale : c’est une histoire de symboles, de mots, de tics nerveux, d’une répétition de tout le politiquement correct qui est devenue odieuse. Mais c’est aussi une question de contenus. En ce sens, aucune des deux branches de la gauche n’arrive à développer une analyse socio-économique à la hauteur des circonstances, en insistant sur les droits civils et individuels dans une époque où la priorité des questions sociales est évidente. Aucun des deux secteurs n’a problématisé sérieusement le rôle de l’Union Européenne et de l’euro. Les deux ont été le levier au travers duquel le néolibéralisme s’est cristallisé et consolidé, appauvrissant la démocratie en faveur des marchés et dépossédant les États européens de la souveraineté populaire. C’est un mot banni. Je me rends compte que, vu depuis l’Amérique Latine, cette posture semble grotesque. Ici, seuls la droite et le Mouvement 5 étoiles ont été suffisamment perspicaces pour entrevoir la nécessité de parler de la question nationale, qui est enjeu important puisqu’elle regroupe le déficit démocratique, l’asymétrie entre les pays européens et la nécessité de développer une proposition ancrée dans les traditions populaires et nationales. À l’inverse, la gauche se présente comme défenseure d’un cosmopolitisme abstrait, et ce n’est pas un hasard si ses électeurs appartiennent à des couches aisées vivant dans les centres urbains onéreux. Ses racines populaires n’existent plus.

NS – Il y a presque un mois, de nombreux maires du sud de l’Italie se sont rebellés contre Salvini et ont décidé de ne pas fermer les ports devant l’arrivée des migrants. Comment peut-on résoudre ce conflit humanitaire et territorial entre le gouvernement et les maires ? Des leaders comme le maire napolitain Luigi de Magistris peuvent-ils incarner la nouvelle opposition au gouvernement ?

SM – Le geste de ces maires est courageux et méritant. Mais il n’y a pas de conflit territorial. La vérité est qu’il leur est impossible de renverser la politique de Salvini de fermeture des ports. La question humanitaire n’a pas de solution facile. Les migrations sont dynamiques, elles ont des raisons structurelles profondes qui demandent des solutions drastiques, en commençant par la mise en question du rôle des pays occidentaux et de leurs multinationales en Afrique. À court terme, il faudrait une plus grande solidarité de la part des pays européens et le dépassement de la Convention de Dublin qui prévoit que les pays d’arrivée des migrants soient les responsables des démarches de demande d’asile, ce qui met une grande pression sur les pays du sud de l’Europe, l’Italie et la Grèce en première ligne.

En ce qui concerne De Magistris, je me vois obligé de répondre solennellement que non, il ne peut incarner aucune opposition au gouvernement. Récemment, il a rejeté la possibilité d’être le leader d’un grand éventail de forces de la gauche radicale pour les élections européennes. Il y a deux raisons pour penser que ça n’aurait pas fonctionné. La première est en lien avec le personnage. Ces derniers temps, il s’est enfermé dans un langage et un symbolisme vernaculaire, très napolitain, avec peu de succès dans le centre-nord de l’Italie, où habite la majorité de la population. De plus, il a fait des propositions saugrenues telle que l’idée d’une crypto-monnaie pour Naples et l’organisation d’un référendum pour obtenir plus d’autonomie pour la ville (dans un contexte où l’autonomie a toujours été une consigne de la Ligue pour détacher le nord des régions du sud, objectif que Salvini est en train d’atteindre au travers du transfert de compétences à trois régions du nord en plein silence général, vu que cela pourrait faire douter de sa vocation nationale). La deuxième raison, c’est que De Magistris n’a pas réussi à maintenir une distance prudente vis-à-vis de sujets politiques discrédités et sans avenir. Le pire, c’est que sa proposition politique a été phagocytée par ce milieu qui adopte une tonalité morale plus que politique dans ses condamnations.

Mais revenons à la question migratoire. Elle produit de nos jours une dichotomie dont on ne peut rien tirer de positif. Insister dans le pôle opposé à celui de la Ligue est éthiquement louable, mais politiquement stérile. Son alternative, qui consisterait à se rapprocher des positions de la Ligue en la matière, est éthiquement répugnante et politiquement inutile, car la Ligue occupe déjà ce terrain mieux que personne. Le seul chemin qui peut avoir du sens est l’adoption d’une position nuancée sur la question pour éviter de mourir politiquement. C’est-à-dire, en reconnaissant le drame humanitaire et en rejetant les politiques de la Ligue, mais en admettant la nature problématique du phénomène et le besoin d’une intervention régulatrice. Cependant, c’est un axe sur lequel il est presque impossible d’obtenir un intérêt politique, il faut dès chercher de nouvelles dichotomies à partir desquelles il est possible d’occuper la position la plus forte : c’est la question du contrôle de l’agenda politique. A l’inverse, la gauche et De Magistris reçoivent passivement la dichotomie de la migration (et d’autres similaires) et ils la renforcent, dépoussiérant ainsi un antifascisme militant qui n’articule rien et se limité à l’expression d’un témoignage moral.

NS – Comment l’Italie intervient-elle dans la géopolitique globale ?

SM – Très mal. Historiquement, l’Italie a toujours été le sud du nord et l’est de l’ouest. Aujourd’hui, nous courons le risque que cela s’inverse. Toutefois, il ne s’agit pas d’une destinée manifeste à l’envers. L’Italie vaut beaucoup plus que ce que ses épouvantables élites pensent et que ce que les dernières élections ont pu démontrer durant ces décennies. Historiquement, l’Italie a été forcée à imiter les modèles étrangers, et la participation à la constitution de l’euro, un des paris géopolitiques les plus absurdes et néfastes du siècle passé, est le meilleur exemple de cette attitude. C’est la philosophie du lien externe, c’est-à-dire la volonté d’attacher notre économie et notre société à des modèles que nos élites considèrent comme les plus efficaces, pour qu’elles nous éloignent de notre supposé atavisme, de notre apparente propension ontologique au désastre, à faire les choses mal. En définitive, c’est une espèce d’autoracisme. Tout cela s’est traduit en une politique extérieure à la merci des plus puissants, tant sur le plan européen que mondial, surtout face aux États-Unis. Pour ces raisons, l’Italie a toujours été avant-gardiste pour prêter des ressources (militaires, financières, d’espionnage) à des fins éloignées de ses intérêts (voir notamment la participation à des guerres impulsées par d’autres), mettant en risque ses propres réseaux commerciaux.

L’Italie n’est pas immune aux problèmes internes d’ordre économique, démographique et politique qui limitent son rayonnement international. Mais un éventuel Italexit fait peur à tout le monde, étant donné qu’il remettrait en question la zone Euro. En ce sens, l’Italie n’est pas la Grèce. De plus, l’Italie bénéficie d’une position qui lui permet de mener une politique extérieure plus indépendante, avec un rôle plus important. La taille de son économie (la huitième ou neuvième du monde), sa position géographique privilégiée au centre de la Méditerranée, son excellence dans certains secteurs technologiques, sont des éléments qui, en principe, lui donneraient un rôle beaucoup moins servile que celui qu’elle joue en ce moment. Le problème est qu’il manque un État, il manque une classe de dirigeants à la hauteur qui sache raisonner au-delà des patrons consolidés, des institutions qui fonctionnent. Pour avoir un rôle géopolitique plus remarquable, il faudrait terminer le processus encore d’actualité du Risorgimento. C’est une tâche qu’avait proposée le Parti Communiste, mais plus personne ne pense ainsi.

 

Samuele Mazzolini est docteur en philosophie à l’Université d’Essex. Il travaille au sein du département de Politique, Langues et Etudes Internationales de l’Université de Bath. Il collabore habituellement avec le journal Il Fatto Quotidiano et préside l’organisation politique Senso Comune.