Adriana Salvatierra : « La victoire du MAS en Bolivie témoigne de la volonté des peuples de construire un avenir souverain »

Adriana Salvatierra prêtant serment en tant que présidente du Sénat bolivien © Compte public d’Adriana Salvatierra

Après une victoire triomphale aux élections présidentielles, Luis Arce a été intronisé à la présidence de Bolivie dans un climat politique tendu. Quelques jours après l’assassinat d’un syndicaliste bolivien, le nouveau président a en effet échappé à un attentat à la bombe. Nous avons interrogé Adriana Salvatierra, présidente du Sénat bolivien lors de la dernière année du mandat d’Evo Morales. Elle est revenue sur les perspectives du nouveau gouvernement, le contexte régional, mais aussi la structuration et l’agenda de l’opposition. Entretien réalisé par Denis Rogatyuk et Bruno Sommer, traduit par Lou Plaza.


LVSL – Dans quelle ambiance s’est déroulée la campagne électorale ces dernières semaines ?

Adriana Salvatierra – La campagne a été assez dure à cause du récit de fraude électorale construit pour légitimer le coup d’État de novembre 2019. Tout comme nous avions gagné les élections de 2019, nous avons gagné les élections de 2020, et cette fois avec une marge plus importante puisque nous avons obtenu 55% des voix. C’est une donnée importante qui discrédite les arguments de ceux qui ont essayé de légitimer le coup d’État.

Le deuxième élément important est qu’il s’agit d’une preuve de courage de la part du peuple bolivien. La veille des élections, le gouvernement de Jeanine Áñez a mené une démonstration de force avec le soutien de la police dans les rues pour intimider le peuple bolivien. Et pourtant, ce dernier s’est fortement exprimé dans les urnes.

Cette année a également été source de nombreux et importants apprentissages pour nous en tant que militants du MAS (Movimiento al Socialismo, mouvement vers le socialisme, ndlr), une année pleine de douleurs, mais qui a ouvert une voie d’espoir essentielle.

LVSL – Le MAS a obtenu 55% des voix, mais aussi la majorité dans les deux chambres de l’Assemblée plurinationale. Un tel résultat était-il attendu et comment l’expliquer par rapport aux élections de l’an dernier ?

AS – Nous avions calculé que nous gagnerions au premier tour, mais je n’imaginais pas que nous allions dépasser les 50%. Cette victoire s’explique par le fait que nous avons su incarner les besoins de la population dans ce contexte difficile, alors que d’autres partis politiques s’affrontaient pour savoir qui était l’opposant légitime ou le meilleur adversaire du MAS. Nous nous sommes concentrés sur les réponses à apporter aux gens, sur la manière dont nous allions retrouver stabilité et croissance économiques, comment nous allions promouvoir un nouveau processus de création d’emplois, comment l’économie serait réactivée sous la direction de Luis Arce et David Choquehuanca.

Le deuxième élément à prendre en compte est que les gens ont pu comparer. L’opposition – qui a dénoncé pendant 14 ans le projet politique du MAS – a démontré par l’exercice du pouvoir son inefficacité, son incapacité à gérer l’appareil d’État et sa façon d’administrer le politique autour de ses intérêts de classe. Par cette comparaison rendue possible, les gens ont constaté la différence entre leur situation un an auparavant et leur situation actuelle, comment un an auparavant leur vie était organisée et comment tout cela s’était effondré, pas seulement à cause de la crise sanitaire mais à cause d’une mauvaise gestion publique.

Ainsi, le fait que notre programme ait cherché à répondre aux besoins réels de la population, et cette période où les gens ont pu comparer les projets politiques, ont vraiment été deux facteurs décisifs dans cette élection.

LVSL – Après que le MAS a été démocratiquement élu par une majorité de la population, on continue de voir divers groupes paramilitaires, ne reconnaissant pas la victoire, attaquer des groupes affiliés au MAS. Quel impact ces attaques ont-elles eu sur les mouvements sociaux et comment allez-vous aborder cette question dans les semaines à venir ?

AS – Ce que l’on constate est un échauffement de la rue visant à renforcer le leadership de Luis Fernando Camacho aux élections départementales et municipales. Il existe effectivement des groupes paramilitaires à caractère fasciste, mais ils sont toujours plus minoritaires. Même Mike Pompeo aux États-Unis a reconnu la victoire du MAS, tout comme la communauté internationale, les États, les observateurs internationaux, la Cour suprême électorale, les partis politiques qui ont participé à cette élection, tous à l’exception de Luis Fernando Camacho. Cette position devient de plus en plus isolée, sans alternative, mais elle continue de revendiquer la participation de Luis Fernando Camacho aux élections locales, afin d’en faire l’interlocuteur valable de la région.

Ce fait devrait attirer notre attention car en perdant deux circonscriptions dans l’aire urbaine, nous sommes dans des conditions défavorables pour résister à un projet autoritaire. Cela implique de restructurer l’action militante sur le territoire. Mais il me semble que l’aspect le plus problématique de la figure de Luis Fernando Camacho est son extrême conservatisme et régionalisme, une caractéristique qui a marqué sa ligne de campagne et qui a instrumentalisé la religion comme identité démographique du pouvoir. Il a aussi fait du régionalisme un étendard à imposer au pays, or ce n’est pas ce que nous cherchons à construire en tant que Boliviens et Boliviennes. Au contraire, nous croyons à l’intégration comme un élément essentiel pour le développement national.

LVSL – Quel avenir voyez-vous pour la droite bolivienne ? Y aura-t-il une réelle opposition au MAS dans les années à venir en Bolivie ?

AS – Nous ne devons pas sous-estimer cela. La position de Fernando Camacho, bien qu’elle soit territorialisée dans le département de Santa Cruz, cloîtrée dans les limites départementales, ne peut être ignorée, tout comme le projet politique qu’il porte. Le souci de ce projet politique est qu’il tente d’imposer le local au national. Le deuxième problème que je vois autour du leadership de Luis Fernando Camacho est le repli sur soi des forces dominantes locales lorsqu’elles sont vaincues par l’émergence d’un projet politique national. Nous l’avions déjà vécu en 2008, avec ce scénario de confrontation région contre État, ce qu’Álvaro García Linera avait nommé le « processus de bifurcation ». L’opposition, particulièrement importante à l’est de Santa Cruz, a tendance à retourner dans son noyau territorial pour disputer la scène locale, les mairies, les départements, les coopératives… L’institutionnalisme des « Cruceños » se replie au niveau local, d’où ils exercent la résistance. La nature de ce projet politique est problématique tout comme la portée qu’il a eue dans la ville de Santa Cruz.

LVSL – Quel sera le rôle des femmes dans le nouveau gouvernement du MAS ? Y a-t-il une autocritique du MAS sur leur participation antérieure dans le gouvernement et les institutions ?

AS – Nous avons fait de nombreux progrès sans aucun doute. Nous sommes le premier pays à atteindre la parité entre les sexes dans les instances de représentation législative ainsi qu’au niveau local. Nous avons fait de grands progrès concernant la modification de la structure foncière de la terre, garantissant le passage de 15,6% à 46,5% des titres agraires au nom de femmes. Nous avons progressé dans les réglementations garantissant aux femmes des mécanismes de protection contre la violence et aussi contre la violence politique. Mais bien évidemment, il reste encore beaucoup à faire.

Nous devons combler les distances historiques construites à partir du patriarcat comme système de reproduction de privilèges de genre. Nous devrions également avoir une réflexion sur la participation des femmes et comment nous devenons porteuses ou non des agendas de genre. Être une femme parlementaire ne signifie pas nécessairement que nous portons ces agendas et nous devons y réfléchir, dans la mesure où cette représentation constitue une avancée importante pour notre société.

De plus, l’engagement de jeunes camarades indique une certitude quant à la validité de notre projet politique. Celui-ci transcende les frontières générationnelles et garantit sa pérennité au fur et à mesure que nous avançons dans la matérialisation de nos piliers : la souveraineté, la démocratisation de la richesse, l’expansion des opportunités pour toutes et pour tous.

LVSL – Que vous inspire le processus actuel mené au Chili pour la rédaction d’une nouvelle Constitution ?

AS – De l’admiration. Un processus constituant est extrêmement difficile, car il implique de discuter l’origine de la construction de l’État comme outil de reproduction des privilèges de classe, de genre et des privilèges coloniaux. Cette interpellation de privilèges a souvent provoqué des réactions violentes chez les classes dominantes qui font alors appel à des étendards communs et à des principes fondamentaux pour nous mener vers une position conservatrice. Par exemple, en Bolivie, sur la sacro-sainte propriété privée ils disaient « si tu as deux maisons, ils t’en prendront une », alors que la Constitution politique de l’État respecte non seulement la propriété privée, mais le processus de changement a donné des maisons à des milliers de Boliviennes et de Boliviens. Ils ont également tenté de jouer avec la foi et la religion, des affiches disaient « choisir entre Dieu et la nouvelle Constitution politique de l’État ».

Le peuple chilien doit se préparer à vivre un moment fort de confrontation d’idées où il sera fait appel aux sensibilités de la population, et où réside la possibilité de construire un destin différent pour chacun, en reconnaissant des injustices historiques et en construisant le chemin à partir duquel ces injustices pourront être soldées. Bien sûr la Constitution n’est pas la réponse à tout, il viendra aussi un processus post-constitutionnel qui implique aussi une forte mobilisation. Mais s’il y a une chose essentielle dans le débat constituant, c’est précisément cet exercice de mobilisation de la population qui participe de la discussion des éléments essentiels de l’État et de la consolidation des droits.

LVSL – Que pensez-vous du rôle des médias dans les événements politiques de l’année qui vient de s’écouler ?

AS – Je pense que les médias ont joué un rôle important dans la propagation du récit de la fraude électorale qui a légitimé le coup d’État, mais rien de plus. Le dernier sondage effectué par Página Siete [l’un des principaux quotidiens boliviens, ndlr] a indiqué que Carlos Mesa était le favori des sondages, loin devant Luis Arce, et vous voyez pourtant le résultat électoral. Ce résultat décrédibilise le média car on comprend pourquoi il attaquait auparavant le MAS, pourquoi tant de virulence dans les commentaires, dans les titres.

Après l’élection, il y avait une publication qui disait que Carlos Mesa était l’une des 30 personnes les plus influentes au monde sur la question de l’environnement. Son seul geste pour l’environnement a été de mettre ses mains dans les cendres de l’incendie de La Chiquitanía et d’y prendre un selfie. Ici vous voyez le rôle des médias qui prennent une position politique, et il est d’ailleurs légitime qu’ils puissent le faire. Ce qui n’est ni légitime ni correct est le fait qu’ils mentent à ce sujet. La seule chose que nous exigeons des médias est la vérité pour informer, pour enquêter et pour assumer. On ne peut pas dire que l’on est un média indépendant quand on indique que Luis Arce et Carlos Mesa sont au coude-à-coude et que les résultats quelques jours après sont radicalement différents.

LVSL – Comment le débat médiatique pourrait-il être plus équilibré ?

AS – Il existe deux réponses à cette question. La première est l’existence de radios communautaires dont le rôle est important pour équilibrer une scène médiatique qui partageait une image très négative des militants du MAS et présentait notre projet politique comme périmé. Nous constatons qu’il existe une tendance évidente qui nous pousse à aller vers les sources d’information que nous préférons.

Il ne s’agit pas d’un phénomène spontané, cela est fondamentalement dû à la façon dont les médias ont été investis pour atteindre une audience plus large. En réalité, ce qui importe n’est pas tant de construire des médias alternatifs que de renforcer leur qualité pour qu’ils puissent proposer des produits que la population veut consommer. Je crois que cela consiste essentiellement non seulement à les laisser créer mais à renforcer les contenus attractifs pour la population, ainsi que des contenus qui contribuent au respect de certains principes.

LVSL – Quel rôle allez-vous jouer dans le nouveau gouvernement ?

AS – J’ignore ce qui va se passer. J’ai postulé à un master en développement humain et démocratisation pour lequel j’attends une réponse. Indépendamment de l’administration publique où j’ai travaillé pendant cinq ans et où j’espère avoir accompli les objectifs que nous nous étions fixés, l’action militante ne se limite pas seulement au service public. Ce que nous apportons au pays ne se limite pas à une responsabilité d’État mais réside également dans le fait de continuer à se former et de développer ses connaissances. Il me semble également important de revenir au militantisme pour éviter de perdre l’essence de notre action, et j’encourage les camarades qui assument la gestion législative et se trouvent à la tête de l’administration publique à s’engager avec les bases sociales desquelles ils viennent. Je ne sais pas ce qui m’attend mais quelle que soit la responsabilité, je l’assumerai avec un engagement total.

LVSL – Quel rôle peut avoir la communauté internationale dans cette nouvelle séquence qui s’ouvre en Bolivie ?

AS – La tâche de reconstruction est difficile, mais nous devons contribuer au renforcement et à la réactivation des organisations internationales d’intégration, comme la CELAC ou Unasur, c’est-à-dire des espaces où la tutelle nord-américaine n’existe plus et où des relations se sont établies entre les États et les peuples, non pas uniquement et exclusivement sur un échange commercial, mais aussi sur une relation de solidarité.

Ces espaces qui avaient d’autres logiques d’échange entre États doivent être réactivés et renforcés, ils contribuent non seulement à la démocratie et à la stabilité politique dans la région mais ils se basent aussi sur les principes de souveraineté et de respect des décisions prises dans certains États. Il est donc nécessaire de les réarticuler. Nous ressentons l’absence de ces espaces d’intégration précisément pendant la pandémie, où les États ont préféré se tourner le dos et fermer les frontières au lieu de contribuer conjointement à la lutte contre la crise sanitaire. Nous devons prendre en compte cette situation particulière pour la réactivation des relations internationales entre les États et les peuples, fondées sur la solidarité et la complémentarité.

LVSL – Quel effet pensez-vous que la victoire du MAS aura sur le reste du continent ?

AS – Beaucoup criaient déjà à la clôture du cycle progressiste, mais la victoire du MAS confirme la validité de ce projet politique. C’est de ce côté de l’histoire que les peuples souhaitent construire un avenir souverain et digne, guidé par la justice sociale. Il me semble que la victoire du MAS en Bolivie représente cela, et met aussi en lumière les intentions d’organisations telles que l’Organisation des États Américains qui n’ont fait que tenter de légitimer un coup d’État. Ils nous ont fait perdre un an et ont bouleversé nos vies, cela devra être discuté.

Élections en Bolivie : l’épée de Damoclès d’un nouveau coup d’État

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Rassemblement de communauté d’Oruro devant l’église San Francisco © Baptiste Mongis pour LVSL

Alors que les Boliviens se rendent aux urnes, la tension politique demeure à son comble. Le gouvernement actuel, issu du coup d’État contre Evo Morales, accepterait-il un retour au pouvoir du Mouvement vers le socialisme (MAS) si son candidat ressortait vainqueur du scrutin ? De nombreux signaux faibles incitent à la méfiance. Attaques de paramilitaires contre les partisans du MAS, supervision des élections dominée par des organisations américaines (USAID et NED en tête), déclarations ambigües des dirigeants boliviens : tout indique que la perspective d’un nouveau coup d’État n’est pas à écarter. Par Denis Rogatyuk, traduction Lou Plaza et Marie Miqueu-Barnèche.


La situation politique est sous haute tension lors du scrutin présidentiel, déjà repoussé à trois reprises par le gouvernement de Jeanine Añez. Même si sa décision de retirer sa candidature a renforcé la position du candidat Carlos Mesa, tous les sondages indiquent que Luis Arce Catacora, le candidat désigné comme successeur d’Evo Morales, arriverait en tête au premier tour :

  • La chaîne privée UNITEL a présenté le sondage réalisé par l’institut Ciesmori indiquant que le MAS obtiendrait 42,2 % au premier tour, suivi de Carlos Mesa avec 33,1 %. Le sondage montre également que le MAS obtiendrait une majorité dans 6 des 9 régions de Bolivie.
  • L’institut de sondage Tu Voto Cuenta a publié un résultat similaire, avec Luis Arce Catacora à 42,9 %, suivi de Carlos Mesa à 34,2 % et Camacho à 17,8 %, en excluant les votes blancs et les indécis.
  • Le groupe d’experts CELAG, spécialisé dans l’étude des enquêtes d’opinion et des cartes électorales en Amérique latine, donne Arce en tête à 44,4 % des intentions de vote et 34 % pour Mesa. Cet écart de plus de 10% du suffrage exprimé serait déterminant en ce qu’il permettrait au candidat du MAS d’être élu dès le premier tour.

Il important de souligner que les entreprises de sondage ont traditionnellement ignoré le très fort soutien au MAS dans les régions rurales et les communautés boliviennes vivant à l’étranger, particulièrement en Argentine et au Brésil. Cela signifie que les opinions exprimées en faveur du MAS dans les sondages se situeraient dans une fourchette basse et qu’il est possible que ses soutiens soient en réalité plus élevés.

L’USAID, une agence financée par le gouvernement des États-Unis, a été invitée par le gouvernement d’Añez pour superviser les élections (…) À l’inverse, l’Internationale Progressiste a vu sa demande initiale refusée par le tribunal électoral

La position de force du MAS n’est pas surprenante si l’on considère l’impopularité générée par les mesures néolibérales mises en place par le gouvernement d’Añez et l’image positive de Luis Arce Catacora comme l’un des principaux artisans des 14 années de croissance économique sous le gouvernement d’Evo Morales.

[Lire sur LVSL notre entretien avec Luis Arce Catacora : « Nous devons garantir la souveraineté de la Bolivie sur le lithium »]

Cependant, l’actuel climat social et politique en Bolivie ne permet d’écarter aucun scénario à l’issue du scrutin du 18 octobre. L’éventualité du retour d’un gouvernement « socialiste » hante les dirigeants actuels et leurs alliés depuis la destitution d’Evo Morales le 10 novembre 2019. Pendant les 10 derniers mois, le gouvernement et l’opposition de droite ont ainsi mis en place une série de mesures afin de marginaliser le soutien électoral du MAS et d’entraver la participation de ses membres aux élections.

Le gouvernement actuel n’a aucunement cherché à rendre accessibles les inscriptions permettant de voter aux 51 255 Boliviens vivant à l’étranger, dont 25 000 résident actuellement en Argentine. Dans les conditions actuelles de la pandémie et de la quarantaine du COVID-19, le renouvellement et la demande d’inscriptions sur les listes électorales ont été rendus presque impossibles. Comme il a été indiqué plus haut, le vote des Boliviens de l’étranger, en particulier ceux vivant dans d’autres pays d’Amérique latine, a bénéficié traditionnellement au MAS. Cela s’explique par le fait que la majorité des communautés expatriées dans ces pays ont émigré pendant les crises politiques et économiques de la période néolibérale de la fin des années 1990 et des années 2000 ; ils sont donc particulièrement sensibles aux réussites de l’administration Morales.

Les régions rurales du pays constituent un autre secteur risquant de subir des tentatives d’exclusion du vote. La grande majorité des habitants ruraux, en particulier dans les provinces de l’altiplano de La Paz, Cochabamba, Oruro et Potosi, ont traditionnellement voté pour le MAS en raison de l’important changement de leurs conditions économiques durant la présidence d’Evo Morales. Dans les conditions actuelles, qui découlent de la mauvaise gestion de la pandémie de COVID19 et de la crise économique provoquée par l’application des mesures néolibérales du gouvernement d’Añez, l’organisation du scrutin s’est considérablement compliquée dans ces régions.

Le cas de la province tropicale de Chapare à Cochabamba, un bastion traditionnel du MAS, est assez révélateur des tensions actuelles au sein du pays. Au mois d’avril la région a subi un blocus économique de la part du gouvernement. L’envoi d’essence a été bloqué et d’autres mesures du même type ont été prises afin de « lutter contre le trafic de drogues », selon les dires du gouvernement. En parallèle, l’actuel ministre de l’intérieur Arturo Murillo a affirmé que le gouvernement de la région ne pourrait pas distribuer de bulletins de vote sauf s’il autorisait la police bolivienne à reprendre les patrouilles dans la zone. La police nationale avait été expulsée de la région suite à des cas de persécution de dirigeants syndicaux.

D’autre part, il sera difficile de s’assurer de la neutralité des organisations chargées d’observer le déroulement du scrutin et sa validité. L’USAID, une agence financée par le gouvernement des États-Unis et qui avait été interdite d’exercer en Bolivie sous le gouvernement de Morales, a été invitée par le gouvernement d’Añez pour superviser et surveiller les élections. L’USAID et la National Endowment for Democracy (NED) ont une longue histoire de soutien à des groupes pro-américains, qu’ils soient ouvertement politiques ou issus de la « société civile », au travers de financements directs. Ces organisations ont également participé à la validation de scrutins frauduleux, comme cela a été le cas lors des élections au Honduras en 2017. En outre, il s’est créé un groupe « d’Observateurs Citoyens », intégré par 14 groupes privés de la société civile avec le financement de l’USAID et de la NED, ayant pour but de superviser le processus électoral et de fournir des rapports d’information 48 heures après le scrutin.

Ce problème s’étend au Tribunal suprême électoral (TSE) bolivien lui-même, dont le président, Salvador Romero, est un proche ami du candidat et ex-président Carlos Mesa, qui l’avait nommé comme président du Conseil national électoral (CNE) en 2003. Il possède un long passif de coopération avec diverses agences financées par les États-Unis en Amérique latine, ainsi qu’avec l’Organisation des États américains (OEA). Romero était présent au Honduras entre 2011 et 2014 [les quelques années au cours desquelles le Honduras a connu un coup d’État et la mise en place d’un régime militaire ndlr] comme directeur de la National Institute of Democracy, une institution financée par la NED. Des câbles diplomatiques révélés par Wikileaks ont révélé que Romero avait fait office d’informateur pour l’ambassadeur américain en Bolivie, Philip Goldberg, entre 2006 et 2008.

Le TSE a par ailleurs remplacé le système de résultats provisoires utilisé pendant les élections d’octobre 2019, par un nouveau système autorisé par les Nations Unies – DIREPRE. Jake Johnson, chercheur associé du CEPR – qui faisait partie du groupe de chercheurs ayant démontré que la OEA avait falsifié ses déclarations sur la fraude des élections de l’année dernière – a signalé que le nouveau système serait moins transparent que le TREP, et rendrait impossible pour les observateurs une vérification rapide de la précision des résultats via une comparaison des comptes-rendus papiers et des images publiées en ligne.

Les leaders du MAS et ses militants ont également souffert de nombreuses attaques par divers groupes armés et par des membres de l’opposition d’extrême droite depuis le coup d’État.

En outre, le TSE s’est montré réticent à la participation d’organisations internationales en tant qu’observatrices officielles des élections. L’exemple le plus marquant est celui de l’Internationale Progressiste dont la demande initiale a été refusée par le tribunal électoral sans aucune explication concrète [l’internationale progressiste regroupe des personnalités issues des mouvements critiques du néolibéralisme du monde entier ndlr]. La demande a finalement été acceptée mais le retard de l’annonce de la décision a rendu les préparatifs de la mission d’observation beaucoup plus compliqués.

Enfin, l’opposition au gouvernement actuel a été mise en difficulté à de nombreuses reprises. La participation du MAS et de ses différents leaders aux élections a rencontré des obstacles. L’ancien président, Evo Morales, et l’ancien chancelier, Diego Pary, ont été déclarés inéligibles aux élections du Sénat dans les régions de Cochabamba et de Potosí, bien qu’ils aient déposé tous les documents légaux requis. Luis Arce Catacora a aussi été menacé d’inéligibilité à de nombreuses reprises avant et pendant la campagne électorale. En effet, sa candidature ainsi que la participation du MAS aux élections générales ont été mises en sursis à cause d’un « non-respect de la loi électorale » au mois de juillet.

[Lire sur LVSL notre entretien avec Evo Morales : « Notre crime est d’avoir bâti un modèle viable sans le FMI »]

Arce avait avancé que les enquêtes internes de son parti pointaient vers une victoire du MAS aux prochaines élections, acte que ses opposants politiques ont considéré illégal aux yeux de la loi électorale bolivienne. Néanmoins, le TSE s’est prononcé en faveur du MAS le 5 octobre. Ceci n’a cependant pas empêché que des manifestations violentes soient organisées dans la ville de Sucre contre le MAS et les autorités électorales.

D’autre part, depuis le début du coup d’État, les médias de communication critiques envers le gouvernement d’Añez ont été censurés. Les journalistes boliviens et étrangers ont été poursuivis. Telesur ainsi que RT ont perdu leur licence de diffusion pendant les semaines ayant suivi le coup d’État du 10 novembre, plus de 53 radios communautaires ont été fermées par le gouvernement d’Añez en janvier 2020, des journalistes argentins de la chaîne privée TN ont été harcelés par des manifestants en faveur du gouvernement actuel, tandis qu’un autre journaliste argentin, Sebastián Moro, a été assassiné pendant le coup d’État.

Les leaders du MAS et ses militants ont également souffert de nombreuses attaques par divers groupes armés et par des membres de l’opposition d’extrême droite depuis le coup d’État. L’Unión Juvenil de Santa Cruz (UJC), la Resistencia Juvenil de Cochabamba (RJC) et le Movimiento de Resistencia en La Paz ont attaqué le MAS et ses sympathisants plusieurs fois. Le Défenseur des droits (Defensoría Pública), ayant critiqué le gouvernement d’Añez pour ses abus contre les droits de l’homme, a aussi subi une attaque d’un groupe violent dénommé « Valkyria ».

Ainsi même si la plupart des sondages indiquent des résultats très favorables au MAS à l’issue du premier tour, l’atmosphère tendue dans le pays rend les résultats de ce scrutin très incertains. Il s’agira d’observer avec attention ce qui se déroulera dans les heures qui suivront la proclamation des résultats, et les prochaines semaines si un éventuel second tour a lieu.

« Notre crime est d’avoir bâti un modèle viable sans le FMI » – Entretien avec Evo Morales

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© Eneas Mx

En novembre 2019, un coup d’État ébranlait la Bolivie et mettait fin à treize ans de pouvoir du Mouvement vers le socialisme (MAS). Le Vent Se Lève a suivi de près ces événements, qui ont vu un gouvernement libéral et pro-américain, contenant des éléments d’extrême droite, prendre la main sur le pays. Dans cet entretien avec Evo Morales, nous revenons sur la situation dans laquelle se trouve la Bolivie depuis le coup d’État, ses causes et sa genèse, ainsi que sur les perspectives pour l’opposition. Nous avons souhaité inscrire ces enjeux dans l’histoire longue de la Bolivie, caractérisée par d’intenses conflits sociaux et un incessant combat pour l’indépendance nationale, sur lesquels l’ex-syndicaliste devenu président est revenu en détail. Entretien réalisé par Denis Rogatyuk et Bruno Sommer. Traduit par Nubia Rodríguez, Marine Lion, Maïlys Baron, Rachel Rudloff et Adria Sisternes.


LVSL – La Bolivie possède une longue histoire de luttes sociales, auxquelles vous avez participé en tant que syndicaliste, avant d’être élu président. Il y a vingt ans, à l’époque de la « guerre de l’eau » et de la « guerre du gaz », vous étiez l’un des dirigeants syndicaux opposés aux gouvernements boliviens successifs. Quelle continuité peut-on tracer entre vos luttes en tant que syndicaliste et votre action politique en tant que président ?

[On désigne par « guerre de l’eau » et « guerre du gaz » les violents affrontements qui ont opposé dans les années 2000 les gouvernements boliviens – qui tentaient de privatiser ces ressources, sous l’égide de la Banque mondiale – aux mouvements sociaux, ndlr]

Evo Morales – Depuis 1995, il y a eu différentes formes de lutte dont je me souviens parfaitement. Auparavant, les coups d’État se succédaient. En 1978, lorsque j’étais soldat, trois présidents se sont succédé : le premier était Hugo Banzer, mais au milieu de l’année un coup d’État l’a remplacé par Juan Pereda Asbún. En novembre, tandis que j’intégrais la police militaire, le général David Padilla Arancibia est devenu président du jour au lendemain. L’année suivante, un autre coup d’État a eu lieu, dirigé par le Colonel Alberto Natusch Busch et soutenu par tous les partis de droite.

[En 1978, un coup d’État a renversé le gouvernement dictatorial de Hugo Banzer, célèbre pour avoir mené une féroce répression de l’opposition avec l’appui de l’ancien nazi Klaus Barbie. Ce renversement inaugure une période d’instabilité. Banzer revient au pouvoir en 2001 en tant que président, suite à des élections, ndlr]

En à peine deux semaines, il a provoqué la mort de plus de 200 Boliviens. Nous avons tenté de reconquérir la démocratie : le Front paysan et la Centrale ouvrière bolivienne (COB) ont organisé des barrages routiers et une grève générale illimitée. À partir de 1985, avec l’arrivée du modèle économique néolibéral, de nombreux enseignants se sont battus pour faire échouer la privatisation de l’éducation. Enfin, la guerre de l’eau, du gaz, et de la feuille de coca ont fait leur apparition. Cette dernière a une importance significative car la feuille de coca assurait non seulement le fonctionnement de l’économie bolivienne, mais symbolisait aussi la dignité des Boliviens. Sous le prétexte de lutter contre le trafic de drogue, on a installé une base militaire américaine à Chimore, manifestation des intérêts géopolitiques et de l’ambition de contrôler le territoire. Depuis, de nombreux anciens agents de la Drug Enforcement Administration (DEA) ont dénoncé cette fausse guerre contre la drogue.

L’ambassadeur des États-Unis, Manuel Roche, a dit dans ce contexte : « Evo Morales est le Ben Laden des Andes, les producteurs de coca sont des talibans ». J’ai réagi en disant que Manuel Roche était le meilleur directeur de campagne que je puisse imaginer.

Il faut souligner que depuis la fin des années 80, de jeunes leaders paysans et indigènes ont pris conscience de la façon dont s’exerce le pouvoir. Ils se sont demandé : combien de temps vont-ils nous gouverner d’en haut, et de l’extérieur ? Combien de temps devons-nous supporter les plans du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale ? Pourquoi ne pas laisser les Boliviens décider de leur politique ?

La Bolivie a toujours exercé un contre-pouvoir social, syndical et communal, mais lorsque nous nous sommes demandé comment nationaliser nos ressources naturelles et nos services de base avec ces pouvoirs, nous n’avons pas trouvé la réponse. Il était important de promouvoir un instrument politique à partir du mouvement paysan, des Quechua, des Aymara. Nous avons décidé d’organiser un instrument politique de libération, du peuple et pour le peuple.

Gardez à l’esprit que nous avons dû affronter la doctrine du système capitaliste qui dominait la Bolivie, dans laquelle les syndicalistes étaient considérés comme des terroristes et n’avaient pas le droit de faire de la politique. Nous ne nous sommes donc pas contentés d’être syndicalistes, nous avons voulu des changements profonds, et une transformation des politiques publiques. Nous avons éprouvé des difficultés car les travailleurs qui avaient une appartenance syndicale étaient interdits d’action politique.

Avec l’arrivée du gouvernement d’Hugo Banzer et Jorge Fernando Quiroga [en 2001 et 2002, ndlr], l’électricité et les télécommunications ont été privatisées. Nos ressources naturelles, telles que le gaz, ont été cédées aux firmes transnationales. Conjointement avec les dirigeants de la COB (Centrale ouvrière bolivienne) et les confédérations paysannes, nous avons essayé de peser en faveur de la nationalisation, alors que des gouvernements libéraux étaient au pouvoir. Ils ont rejeté l’idée en affirmant que le gaz n’appartenait plus aux Boliviens, mais aux propriétaires qui avaient acquis les droits sur les puits. Il n’y avait aucun contrôle de l’État sur la production. Des millions de mètres cubes par jour ont été gaspillés. Les compagnies pétrolières bénéficiaient de 82 % des revenus, et les Boliviens seulement de 18 %.

Lors des élections de 2005, nous avons proposé des réformes économiques, politiques et sociales essentielles, via un agenda de nationalisations, de refondation de la Bolivie et de redistribution des richesses. Lors de l’Assemblée constituante, les groupes conservateurs ont refusé de transformer l’État colonial [le concept qu’emploie la gauche bolivienne pour désigner l’État bolivien avant 2005, ndlr] en un État plurinational. Nous avons dû nous battre pendant trois ans et endurer plusieurs tentatives de coup d’État. Ils ont essayé de diviser la Bolivie, mais le peuple est resté uni.

[Pour une mise en contexte des tentatives de déstabilisation du gouvernement bolivien qui ont fait suite à l’élection d’Evo Morales en 2005, lire sur LVSL l’article de Tristan Waag : « Aux origines du coup d’État en Bolivie »]

Quant aux nationalisations, j’ai signé le décret le 1er mai 2006. La première condition que nous avons imposée était de travailler avec les compagnies pétrolières en tant que partenaires, et non en tant que propriétaires de nos ressources naturelles. Ensuite, nous avons changé les règles : les entreprises obtenaient désormais 18 % des revenus et l’État 82 %, et non plus l’inverse. L’investissement privé, qu’il soit national ou international, est garanti par la Constitution, mais soumis aux règles que fixe l’État bolivien. À partir de ce moment, la situation économique du pays a changé. Il ne s’agissait pas de faire aboutir telle ou telle lutte particulière, comme celle de l’eau, mais de mener à bien une série de combats pour les revendications les plus importantes – comme celle de mettre fin à l’influence nord-américaine.

LVSL – Lors des élections présidentielles de 2002, vous avez été battu par Gonzalo Sánchez de Lozada, à la suite d’une campagne médiatique très dure contre le MAS [Movimiento al socialismo, le parti d’Evo Morales, ndlr]. À l’heure actuelle, nous observons un alignement similaire des médias contre ce même parti. Quelles leçons tirez-vous pour le présent, si vous mettez cette campagne électorale de 2002 en perspective ?

EM – En 1997, on m’a proposé d’être candidat à la présidence. J’ai été la cible de nombreuses accusations et de diffamations de la part du gouvernement de Sánchez de Lozada. J’ai retiré ma candidature. « Comment un trafiquant de drogue, un meurtrier, pourrait-il devenir le président ? », disait-on alors.

En 2002 il y avait un consensus pour que je sois candidat. J’avais beaucoup de doutes sur le fait de pouvoir obtenir un bon résultat. Un seul média de la presse internationale proclamait que le MAS pouvait obtenir 8 % des voix, tous les autres sondages nous cantonnaient à 3-4 %. Gonzalo Sánchez de Lozada s’est allié avec le Mouvement de la Bolivie Libre, qui auparavant se trouvait dans une coalition avec des sociaux-démocrates, et dont l’argent venait d’Europe en transitant par des ONG.

L’ambassadeur des États-Unis, Manuel Roche, a dit dans ce contexte : « Evo Morales est le Ben Laden des Andes, les producteurs de coca sont des talibans ». J’ai réagi en disant que Manuel Roche était le meilleur directeur de campagne que je puisse imaginer. Résultat : le MAS a récolté plus de 20 % des voix.

Jusqu’à ce moment-là, je n’étais pas si sûr que je puisse accéder à la présidence de Bolivie. Mais dès lors, je savais que je pourrais l’être à tout moment. Nous devions nous préparer. Un groupe de professionnels a commencé à travailler sur un programme sérieux pour l’État et le peuple bolivien.

La droite recourt toujours à des consultants étasuniens pour faire ses campagnes. Je vais vous raconter un souvenir : en 2002 je suis arrivé à La Paz à deux heures du matin après de longues heures de marche, et j’ai dormi jusqu’à cinq heures car à ce moment-là je devais voyager à nouveau. À huit heures du matin, on assistait à un rassemblement dans la province de Loayza, dans une municipalité appelée Sapahaqui. J’y suis arrivé à huit heures pile. Les gens n’étaient pas concentrés, j’étais fatigué, et j’ai demandé à mes collègues de prendre une chambre pour me reposer. Il y avait un petit hôtel, nous nous en sommes rapprochés.

L’hôtel était entouré de voitures de luxe. Bizarrement, tout l’hôtel était occupé. Ils nous ont dit que Gonzalo Sánchez Lozada, mon opposant, y était, et discutait avec des gringos. Nous avons envoyé nos agents de renseignement pour savoir ce qu’ils faisaient là-bas. On a demandé aux femmes de ménage. Elles nous ont dit qu’ils étaient en huis clos depuis deux jours, qu’elles ne comprenaient rien puisqu’ils parlaient en anglais. Nous avons approché le propriétaire de l’hôtel, qui nous a dit : « c’est Gonzalo Sánchez Lozada, avec un groupe de conseillers nord-américains, qui s’occupe du programme gouvernemental pour les élections ».

LVSL – Lors des « guerres du gaz », qui ont constitué un tournant, des organisations sociales ont commencé à se structurer politiquement, principalement dans le secteur d’El Alto. Quels parallèles pouvez-vous établir entre ce moment historique de la lutte sociale à El Alto, et les mouvements populaires qui s’y organisent aujourd’hui, et quel rôle pensez-vous qu’ils joueront dans le processus de retour à la souveraineté populaire que vous réclamez ?

[El Alto, troisième ville de Bolivie, se situe dans le département de la Paz, et constitue l’une des zones les plus pauvres du pays. Elle a été l’un des hauts lieux de la lutte des syndicalistes boliviens contre la privatisation du gaz, ndlr]

EM – Il faut savoir que le Front paysan (Frente Campesino) a pris en compte l’importance de lutter non seulement pour des demandes sectorielles ou régionales, mais aussi nationales. Nous l’avons fait avec de nombreuses confédérations du Frente Campesino indigène, mais aussi de la région du tropique de Cochabamba, par exemple. Nous disions qu’il fallait mélanger la feuille de coca avec de l’huile. Qu’est-ce que cela voulait dire ? Défendre la feuille de coca, qui est une ressource naturelle renouvelable, aux côtés des ressources non renouvelables comme le pétrole, les hydrocarbures, etc.

En vingt ans de néolibéralisme, de 1985 à 2005, la rente pétrolière était d’à peine trois milliards de dollars. Suite à la nationalisation des ressources du pays le 22 janvier 2006, nous avons amassé 38 milliards de dollars grâce à la rente pétrolière.

Nous nous battions sur le plan social et syndical, mais aussi sur le plan électoral et politique. Avec les luttes, nous pouvions obtenir satisfaction à nos demandes, mais pas de changements structurels.

Là encore je veux rappeler que lorsque je suis arrivé au Chapare, dans le tropique de Cochabamba, nous avons proposé des changements structurels au pays. Les représentants des gouvernements néolibéraux ont répondu en disant « vous faites de la politique, la politique avec vous est un crime et un péché», ou encore « la politique du paysan est une hache et une machette ».

Puis la guerre du gaz est arrivée, un combat qui s’est concentré dans la ville d’El Alto. Elle s’est déclenchée en réaction à la décision de l’État bolivien de confier l’exploitation du gaz à des entreprises privées, pour l’extraire directement vers la Californie, aux États-Unis.

Je salue aujourd’hui la population d’El Alto qui, organisée en mouvements de paysans et de mineurs, a commencé le combat. Les conseils de quartier qu’ils forment sont une force patriotique et anti-impérialiste.

Le nouveau gouvernement veut en revenir aux privatisations. Le décret suprême 4272 du 24 juin 2020 envisage un retour à l’économie du passé et à un État minimal comme le souhaite le Fonds monétaire international. Ce décret signe le retour vers un État seulement régulateur et non investisseur – et vous savez qu’un État qui n’investit pas ne génère pas de devises pour répondre aux demandes de la population. Toute les recettes du FMI se trouvent dans ce décret du 24 juin – privatiser l’électricité, les télécommunications, la santé et l’éducation. La privatisation de l’éducation a déjà commencé puisque, cette année, aucun budget n’était destiné à la création de nouveaux sites. La privatisation de l’énergie à Cochabamba a commencé le 14 septembre dernier. Le procureur de l’État plurinational nommé par Jeanine Áñez a démissionné car ce décret de privatisation était anticonstitutionnel. Les prestations de base sont en effet un droit humain et ils ne peuvent relever du commerce privé. La santé ne peut être une marchandise. L’éducation est centrale dans la libération d’un peuple. Áñez a donc nommé un nouveau procureur illégalement, de manière anticonstitutionnelle.

Par conséquent, les privatisations des prestations de base et la libéralisation de l’appareil productif paralysent l’économie et le gouvernement. Nous sommes convaincus que nous surmonterons tous ces problèmes par la lutte du peuple.

LVSL – Quelles sont les mesures politiques clés que vous recommanderiez pour résoudre la crise économique que subit actuellement la Bolivie ?

EM – En vingt ans de néolibéralisme, de 1985 à 2005, la rente pétrolière était d’à peine trois milliards de dollars. Suite à la nationalisation des ressources du pays le 22 janvier 2006, nous avons amassé 38 milliards de dollars grâce à la rente pétrolière.

En 2005, notre PIB était de 9 500 millions de dollars – un triste héritage légué par les gouvernements boliviens successifs, après 180 années d’indépendance formelle. En janvier de l’année dernière, nous avons laissé derrière nous 42 milliards de dollars de PIB pour l’année 2019. Prenez la mesure de la profondeur du changement. Il établit l’importance d’un agenda patriotique et anti-impérialiste face à l’impérialisme et aux privatisations qu’il entraîne. Et à partir de ce moment, ça a changé.

Avant mon élection, la Bolivie était le pays le plus pauvre d’Amérique du Sud. Les six premières années des treize de mes mandats de président, nous étions les premiers en croissance économique en Amérique du Sud. Lorsque je me rendais aux forums internationaux, aux sommets des chefs d’État, ces derniers me demandaient quelle allait être la croissance économique. Je leur répondais qu’elle serait de 4 ou 5 %. Ils me demandaient alors ce que j’avais fait pour arriver à ce résultat.

Il faut nationaliser nos ressources naturelles. Nous avons le devoir de défendre la nationalisation et de développer l’industrialisation. C’est l’objectif que nous nous sommes fixé pour poursuivre la croissance économique. Mais avant cela, nous devons d’abord restaurer la démocratie et la patrie.

LVSL – Depuis la prise de pouvoir par le gouvernement issu du coup d’État, nous avons assisté à une persécution des militants du MAS et à plusieurs déclarations racistes de la part de dirigeants. Quelle est la nature du nouveau pouvoir bolivien ?

EM – Il semblerait que la Bolivie soit victime d’un retour aux temps de l’Inquisition. La droite raciste utilise la Bible pour attiser la haine contre le prochain. Ils l’utilisent pour justifier le vol, le meurtre et l’économicide. Ils l’utilisent pour discriminer, pour brûler des wiphalas [drapeau multicolore symbolisant la diversité ethnique de la Bolivie, reconnu depuis 2009 comme second drapeau officiel du pays, ndlr], pour faire battre les gens humbles.

[Lire sur LVSL le reportage de Baptiste Mongis sur la Bolivie de l’après-coup d’État : « Bolivie : la chute, le peuple, le sang et le brouillard »] 

Les groupes racistes, généreusement financés, ont fomenté cette mentalité. Richard Black, sénateur républicain, a reconnu en décembre dernier que le coup d’État a été planifié aux États-Unis. Le 24 juillet dernier, le chef de l’entreprise de voitures électriques Tesla, a lui aussi sous-entendu sa participation à la réalisation du coup d’État.

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Les tweets d’Elon Musk à propos de la Bolivie.

Ce coup d’État visait nos ressources naturelles, notre lithium. Nous avions décidé d’industrialiser le lithium. Nous avions signé des contrats avec l’Europe et la Chine. Nous avions décidé que les États-Unis ne feraient pas partie de notre marché pour le lithium. Nous avions consigné dans l’agenda patriotique du Bicentenaire quarante-et-une usines, plus de quinze pour le chlorure de potassium, le carbonate de lithium, l’hydroxyde de lithium et trois pour la création de batteries au lithium. Les autres usines étaient destinées à des intrants mais aussi à des sous-produits alimentaires et des médicaments. Ainsi, nous avions décidé que les États-Unis ne feraient pas partie de notre marché de lithium, et ce fut notre crime.

[Lire sur LVSL l’entretien avec Luis Arce Catacora, candidat à la présidentielle bolivienne : « Nous devons garantir la souveraineté de la Bolivie sur le lithium »] 

Par conséquent, il est important de préparer un plan de relance de notre économie. Nous avons un avantage : en 2005, ils nous ont laissé un État détruit, avec un président comme Carlos Mesa qui demandait des aides pour payer ne serait-ce que les salaires. Aujourd’hui, et grâce à seulement quatorze ans de transformations, nous pouvons prouver que la Bolivie a un grand avenir.

Ce que l’on appelle la doctrine Monroe doit cesser. Les États-Unis pensent qu’ils ont été élus par Dieu pour dominer le monde, que la souveraineté est leur monopole, et que lorsqu’un peuple se libère ils sont légitimes à déployer bases militaires, interventions armées et coups d’État.

Le coup d’État a également été fomenté contre notre modèle économique. Nous avons érigé un modèle sans l’aide du Fonds monétaire international, qui se base sur une croissance viable, une réduction de la pauvreté et des inégalités.

Notre mouvement utilise le socialisme comme instrument politique pour la souveraineté des peuples. C’est un mouvement inédit car depuis l’époque de la colonisation, les indigènes de notre pays ont été constamment menacés d’extermination. Ils n’ont pas seulement vécu sous la menace du racisme ou de la discrimination, mais bien de l’extermination. Dans certains pays d’Amérique du Sud, il n’y a pas de mouvement de lutte indigène, ou alors il n’y en a plus. Mais en Bolivie, au Pérou, en Équateur, au Guatemala ou au Mexique, ils ont mené et mènent de dures batailles.

À l’anniversaire des 500 ans de la colonisation de l’Amérique, en 1992, nous avons enclenché un mouvement de résistance au pouvoir en Bolivie. En 2005 nous accédions au pouvoir et nous prouvions que nous étions capables de nous gouverner nous-mêmes. C’est alors que commencent les tentatives de coups d’État. C’est notre réalité, et c’est pourquoi nous voulons en finir avec ce racisme.

Nous devons affronter nos différences idéologiques, mais sans violence.

LVSL – Lorsque vous étiez président, vous avez plaidé pour la construction d’un monde unipolaire face à l’hégémonie nord-américaine. Depuis le coup d’État, nous assistons à un réalignement de la Bolivie sur les États-Unis. Quelle serait, dans le futur, la manière de restaurer la place de la Bolivie sur la scène internationale ?

[Pour une analyse du réalignement de La Paz sur Washington, lire sur LVSL l’article de Guillaume Long : « Le tournant à 180 degrés de la politique étrangère bolivienne depuis le coup d’État »] 

EM – Lorsque j’étais dirigeant syndical, j’ai participé à certaines réunions de chefs d’État, par exemple à propos de la lutte contre le narcotrafic. Avant mon élection, la doctrine bolivienne en la matière était alignée sur celle des États-Unis : on n’entendait jamais autre chose que « je m’associe aux propositions des États-Unis », ou « je soutiens les propositions des États Unis ». La Bolivie n’avait jamais de politique qui lui soit propre.

Quand nous sommes arrivés au pouvoir, nous avons fait une proposition aux Nations unies : l’eau doit être un droit fondamental pour l’être humain, et ne peut faire l’objet d’un commerce privé. Nous l’avons faite approuver, et il n’y a que les États-Unis et Israël qui se sont abstenus.

Du temps de Chávez, de Lula, de Kirchner, nous développions de grands processus d’intégration, comme l’Unasur, la Celac. Obama a tenté de les briser avec l’Alliance du Pacifique. L’actuel président des États-Unis a pris sa suite en créant le groupe de Lima pour affronter le Venezuela. Face à cela, nous avons besoin d’une plus forte unité, de réflexions profondes au sein du groupe de Puebla et de l’ALBA-TPC.

Nous ne sommes pas seuls, et j’ai beaucoup d’espoir pour nos peuples. Nos mouvements sociaux vont récupérer la démocratie. Au Chili il y a un référendum, nous voudrions une Amérique plurinationale, car nous sommes divers. Il serait bon que l’Europe et les autres continents reconnaissent cette diversité, qu’elle soit reconnue par les Constitutions et les organismes internationaux. Qu’ils reconnaissent qu’en Bolivie, nous sommes divers, que cette diversité culturelle constitue la richesse de notre identité, qu’elle fonde notre dignité. Et à la base de cette dignité se trouve la lutte pour la liberté et pour l’égalité.

Ce que l’on appelle la doctrine Monroe doit cesser. Les États-Unis pensent qu’ils ont été élus par Dieu pour dominer le monde, que la souveraineté est leur monopole, et que lorsqu’un peuple se libère ils sont légitimes à déployer bases militaires, interventions armées et coups d’État. La lutte se résume à qui contrôle les ressources naturelles : les peuples par le moyen de leurs États populaires, ou des entreprises privées multinationales ? C’est le grand combat que connaît l’humanité. Dans ce contexte, nous libérer démocratiquement est notre tâche la plus urgente.

LVSL – Pourquoi avoir pris la décision de quitter le territoire bolivien en novembre dernier, lors du coup d’État ? 

EM – Je ne voulais pas abandonner la Bolivie. Pour moi, c’est la patrie ou la mort. Mais mon entourage m’a fait entendre que pour sauver ce qui pouvait l’être du processus de transformation, encore fallait-il que je sois vivant. De plus, le 10 novembre, avant ma démission, les mouvements sociaux se sont concertés pour récupérer la place Murillo avec la police mutinée des 8 et 9 novembre. Si je ne pensais pas à démissionner à ce moment-là, le jour suivant, pour éviter un massacre, j’ai préféré le faire, parce qu’après tout nous défendons d’abord la vie.

Jusqu’à cette date il y a eu de nombreux conflits, depuis la grève de Potosi à celle de Santa Cruz, durant lesquels nous avons évité des morts, où l’on me demandait déjà de « militariser », de déclarer un état de siège ; je n’ai pas cédé. Lors de nombreuses réunions avec les autorités militaires et policières, je maintenais que je ne pouvais pas utiliser des armes contre le peuple, que ces armes étaient là uniquement pour défendre le territoire.

On me reproche ma démission, mais je l’ai fait pour éviter un massacre et maintenir la paix tant que possible. Au passage, je suis convaincu que la lutte pour la paix est une lutte contre le capitalisme et pour la justice sociale.

C’est ainsi que j’ai quitté la Bolivie le 11 novembre. Pour faire vite, le territoire sud-américain était contrôlé par les États-Unis, ils n’ont pas laissé entrer l’avion en provenance du Mexique qui devait venir me chercher, et nous avons étudié toute la journée un plan de secours. Il n’y avait que deux possibilités qui s’offraient à moi : la mort, ou l’extradition aux États-Unis. Alors que j’étais encore dans la ville d’El Alto, certaines voix s’élevaient au sein de l’armée pour réclamer mon extradition aux États-Unis – d’autres pour comparer ce coup d’État à celui du Chili.

[Evo Morales a fini par trouver refuge au Mexique, puis en Argentine, ndlr]

Le mouvement indigène, traditionnellement, est anticolonialiste et anti-impérialiste. On a démembré le chef rebelle aymara Tupac Katari à l’époque coloniale. Aujourd’hui, à l’époque républicaine, on veut nous démembrer, fusiller notre mouvement politique, interdire le MAS, m’interdire. Tout cela est soutenu par les États-Unis, qui ont clairement fait entendre que « le MAS ne reviendra pas au gouvernement, ni Evo en Bolivie ». Depuis lors, je travaille sur la campagne du MAS, et je suis sûr que le peuple bolivien retrouvera sa liberté.

Bolivie : la grève générale contre le nouveau gouvernement

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La présidente par intérim Jeanine Añez saluant le commandant en chef Carlos Orellana © FM Bolivia

Neuf mois après le coup d’État militaire qui a renversé Evo Morales, dans un contexte de remontée de la gauche dans les sondages, la présidente par intérim de la Bolivie Jeanine Áñez a suspendu les élections pour la troisième fois. Au terme d’une grève générale menée par la fédération syndicale COB (Centrale ouvrière bolivienne), une date a finalement été donnée pour la tenue d’élections. La lutte qui a secoué le pays entre-temps n’est pas sans rappeler les grandes mobilisations des années 2000 contre les gouvernements néolibéraux boliviens. Par Denis Rogatyuk et Anton Flaig, traduction Elsa Revcolevschi.


Le rassemblement d’El Alto a été la plus grosse manifestation depuis les protestations contre le coup d’État des populations autochtones en réponse immédiate au renversement d’Evo Morales en novembre. Lors de ces événements, au moins trente sept manifestants avaient été abattus. Ces manifestations ayant été ignorées par le président du tribunal électoral nommé par le nouveau gouvernement, Salvador Romero, une grève générale illimitée a démarré le lundi 3 août avec des manifestations, des marches et des barrages routiers se propageant rapidement à travers la Bolivie. En vingt-quatre heures, plus de soixante-quinze routes et autoroutes principales des provinces de La Paz, Cochabamba, Santa Cruz, Oruro et Potosí ont été complètement ou partiellement bloquées par les branches syndicales locales et les mouvements sociaux.

Les blocus appuyés par la COB ont été largement soutenus par les syndicats et les mouvements sociaux. Parmi les participants figuraient la Fédération syndicale des mineurs boliviens (FSTMB), les producteurs de coca (les Six fédérations du Trópico de Cochabamba), la Fédération des femmes Bartolina Sisa, la Fédération des paysans de Tupac Katari et la Confédération syndicale des communautés interculturelles de Bolivie (CSCIB). Ces luttes contre des gouvernements néolibéraux par le biais de mobilisations de masse ne sont pas nouvelles pour ces forces qui avaient déjà marqué leur opposition lors de l’historique « guerre du gaz » en 2003 et la « guerre de l’eau » en 2000 à Cochabamba. Après les premiers jours de blocus, le 6 août, la Cour suprême électorale (TSE) a été contrainte d’ouvrir des pourparlers avec les mouvements sociaux afin d’établir la date définitive des élections.

À l’issue d’une nuit de négociations tendues auxquelles ont participé la COB, le TSE et les deux chambres de l’Assemblée législative plurinationale, le 8 août, aucun accord n’a été conclu. Le tribunal électoral continue de rejeter toutes les tentatives de maintien des élections à une date s’approchant de celle initialement prévue le 6 septembre. Le lendemain, une tentative du gouvernement d’Áñez de convoquer un dialogue politique national s’est soldée par un échec humiliant lorsque non seulement les forces du MAS (Mouvement vers le socialisme) de Morales mais pratiquement toutes les forces politiques ont boycotté la réunion, à l’exception de l’Alliance constituée par le gouvernement (« Juntos ») et de deux petits partis de droite.

La COB s’oppose désormais fermement à la tentative du nouveau gouvernement de retarder les élections, contre une prise de position moins forte à ce sujet jusqu’à présent. Le gouvernement issu du coup d’État cherchant à éviter un passage par les urnes, mettra à l’épreuve la puissance des mouvements sociaux boliviens – et leur volonté de se tenir aux côtés de Morales et ses alliés.

L’échec du soutien apporté par la COB et la FEJUVE à Evo Morales

Cette relation ne pouvait être tenue pour acquise. Peu avant les élections présidentielles d’octobre 2019 en Bolivie, l’alliance des travailleurs « métisses urbains » et des mouvements sociaux autochtones ruraux qui avaient longtemps soutenu le gouvernement de Morales avaient commencé à montrer des signes d’essoufflement. Après quatorze ans de gouvernement, il ne restait plus grand-chose de l’esprit révolutionnaire qui avait conduit le parti MAS de Morales au pouvoir. Le prestige lié à son statut de premier président indigène de Bolivie s’était émoussé.

Lors des élections du 20 octobre, environ 47% du vote populaire s’est prononcé en faveur du maintien au pouvoir de Morales pour un autre mandat. Cela peut sembler un score élevé pour un scrutin uninominal mais, en comparaison, en 2014, il avait remporté la victoire avec 61,36% de soutien. Le référendum constitutionnel de 2016 sur l’autorisation de Morales et du vice-président Álvaro García Linera à se présenter pour un quatrième mandat historique a vu le vote du MAS tomber en dessous de 50% pour la première fois depuis 2005 – une chute significative qui a déclenché l’effet domino aboutissant au coup d’État de novembre 2019.

Alors que Morales a finalement obtenu le droit de se présenter à l’élection présidentielle de 2019, grâce à une décision de la Cour constitutionnelle plurinationale, l’opposition de droite a investi beaucoup de temps et d’énergie dans la construction d’un récit selon lequel la Bolivie était devenue un narcostate et une « dictature », en raison du refus de Morales d’accepter les résultats du référendum. Ce récit a trouvé son expression dans l’extrême violence perpétrée lors de la campagne électorale d’octobre dernier par des groupes d’extrême droite comme le mouvement 21F, le groupe de résistance de la jeunesse Cochala et l’Union de la jeunesse de Santa Cruz, suivie d’une mutinerie policière début novembre et du coup d’État militaire le 10 novembre.

Les bastions autochtones du MAS ont été les principales victimes de la violence entourant les élections d’octobre. Les deux principaux massacres se sont produits à Sacaba, Cochabamba contre les producteurs de coca fidèles à Morales issus des Six fédérations du Trópico et à Senkata, contre les habitants indigènes Aymara auto-organisés d’El Alto (FEJUVE).

Face à une telle persécution, ni la FEJUVE ni la COB n’ont fermement défendu le gouvernement de Morales. Avec une énorme campagne médiatique de l’Organisation des États américains parlant de « fraude électorale », de manifestations de masse de la droite, et l’armée et la police exigeant la démission de Morales, le chef de la COB, Huarachi, a rejoint le camp des « pacificateurs ».

Comme de nombreux dirigeants syndicaux, il a été l’objet de menaces de mort et lorsque la police et l’armée ont forcé Morales à démissionner, Huarachi ne s’y est pas opposé, prétextant que cela pouvait contribuer à « pacifier le pays ». De nombreux partisans inconditionnels du MAS ont considéré cela comme une trahison.

Ces derniers mois, ces mouvements sociaux ont pourtant repris de la vigueur et durci leur ligne. Cela est notamment dû à la relative absence du gouvernement Áñez pendant la crise du coronavirus et à une forte demande de justice après une période de répression intense. Sous la direction de Basilio Villasante, la FEJUVE, s’inscrivant dans le cadre du « Pacte d’unité » affilié au MAS, travaille avec des groupes COB avec lesquels le gouvernement Áñez avait refusé toute négociation.

En annonçant la grève générale indéfinie et les mobilisations de masse, la COB a ressuscité l’unité perdue en novembre dernier, entre les paysans, les mineurs et les ouvriers urbains. Au cours des dernières décennies, c’est précisément cette unité et cette mobilisation de masse permanente qui ont rendu possible la nationalisation des ressources naturelles et l’essor économique du pays lors des premières années de gouvernement du MAS. Plusieurs semaines avant le début des marches, le chef des mineurs, Orlando Gutiérrez, de la FSTMB (Federación sindical de trabajadores mineros de Bolivia), a déclaré : « Il ne s’agit plus d’un parti politique. Il s’agit de la dignité du peuple. »

Mémoire des luttes

Dans son discours à la manifestation d’El Alto, Huarachi a évoqué les luttes de l’histoire bolivienne récente, mentionnant son expérience personnelle de manifestant lors de la guerre du gaz de 2003. « Comment pouvons-nous oublier ces luttes et ceux qui ont donné leur vie lors de ces luttes ? » s’est-il interrogé avant d’affirmer : « Après de nombreuses années, le peuple est parvenu à s’unir à nouveau et demande au gouvernement de respecter le maintien de l’élection le 6 septembre. »

Le lendemain de la marche, le gouvernement du coup d’État a intenté une action pénale contre lui et d’autres syndicalistes pour « promotion d’actes criminels et atteinte à la santé publique ».

Les mineurs – représentés par le propre syndicat de Huarachi, la FSTMB – étaient autrefois le principal bastion de l’organisation ouvrière bolivienne, à la tête de la Révolution nationale des années 1950 en réaction aux dictatures militaires et à la politique néolibérale inspirée par le FMI. Leur travail dans les mines, au sein d’un pays dépendant fortement de l’exportation de ses minerais, a fait d’eux les acteurs du secteur le plus fort – et le seul armé – parmi les organisations de travailleurs. La situation a évolué suite à la fermeture des mines appartenant à l’État sous Víctor Paz Estenssoro en 1985, ce qui a sapé le syndicat.

Ces dernières années, le gouvernement de Morales a empêché la fermeture de mines appartenant à l’État tout en accordant des subventions aux mines privées afin de leur permettre de rémunérer correctement leurs employés. Cela a contribué à faire de la FSTMB (et de la COB), des alliés proches du « processus de changement ». Mais même si la FSTMB a perdu une partie de son influence, son héritage se poursuit au sein des syndicats militants impliquant d’anciens mineurs, comme les Six fédérations du Trópico, les producteurs de coca des Yungas, les associations syndicales d’El Alto et de nombreuses banlieues indigènes.

Ces organisations sont encore sous l’influence idéologique de la culture indigène pré-capitaliste, mais aussi des traditions syndicales. La COB a également une valeur symbolique majeure compte tenu de son rôle historique dans la lutte pour la démocratie.

La COB doit ainsi représenter ses soutiens traditionnels parmi les travailleurs et, en même temps, la classe moyenne indigène qui a émergé sous la présidence de Morales comprenant un grand nombre d’étudiants. Sous le gouvernement d’Áñez, une partie de cette nouvelle classe moyenne autochtone a commencé à perdre les droits sociaux conquis au cours de la dernière décennie, avec des politiques néolibérales brutales affaissant leur niveau de vie.

Ainsi, l’incapacité économique du gouvernement d’Áñez à faire face à la crise économique a fini par renforcer les mouvements sociaux et la COB, tandis que le racisme latent des dirigeants du gouvernement renvoie les autochtones de la classe moyenne dans le giron du MAS.

Échos à 2003

De nombreux partisans du MAS et intellectuels de gauche comme Jorge Richter évoquent un parallélisme entre la situation actuelle et les turbulences néolibérales du début des années 2000, ayant permis à Evo Morales d’accéder au pouvoir. On peut en effet relever de nombreuses similitudes.

On retrouve les mêmes longues files d’attente pour acheter du gaz qu’en 2003, le gouvernement demandant des prêts au FMI, des manifestations de masse, des chars dans les rues assurant la protection d’un gouvernement impopulaire et le radical aymara-indianiste Felipe Quispe Huanca réitérant son soutien aux blocus de la COB.

Quispe a sans doute été la figure la plus emblématique de la lutte pour les droits des autochtones tout au long des années 1990 et au début des années 2000. Alors qu’il était la voix intellectuelle de la guerre du gaz de 2003, sa phrase « Je ne veux pas que ma fille soit votre femme de ménage » a bouleversé la politique bolivienne.

Il n’a jamais été membre du MAS et est depuis 2014, l’un des critiques indianistes les plus sévères des actions du gouvernement Morales. Pourtant, même parmi ces critiques, il n’est pas le seul à prendre position en faveur des protestations actuelles. Le Dr Félix Patzi, gouverneur indigène de La Paz et ancien politicien du MAS, a déclaré que Jeanine Áñez finirait comme Gonzálo Sánchez de Lozada (« Goni »), le président renversé par les manifestations anti-privatisation de 2003 « en s’échappant en hélicoptère du palais par crainte des conflits à venir. Le peuple a été lassé d’elle et va se soulever ».

Réprimer le MAS

Il y a cependant une différence importante entre le gouvernement Áñez et celui de Goni : ce dernier avait remporté une élection démocratique, bien que celle-ci ait été courte. Après son éviction, il a été remplacé par son vice-président Carlos Mesa. Áñez a pris ses fonctions grâce à un coup d’État de la police militaire au nom de la démocratie et de « Dieu », avec le soutien des classes moyennes et supérieures.

La grande majorité de la presse bolivienne a présenté la marche dirigée par la COB comme une révolte organisée par le propre parti MAS de Morales, alimentant le discours du gouvernement, selon lequel les mobilisations de masse auraient pour ambition de déstabiliser le pays au milieu d’une pandémie. La presse a régulièrement dépeint les manifestants comme des « sauvages ».

Les principaux téléspectateurs et lecteurs de ces médias sont issus de la classe moyenne traditionnelle des grandes villes, et dans le bastion des séparatistes blancs de Santa Cruz, comprenant aussi des travailleurs. Ensemble, ils constituent un bloc anti-MAS fort, désireux d’élire « n’importe qui » sauf un gouvernement MAS renouvelé.

Le journaliste Fernando Molina a expliqué ce phénomène. La classe moyenne traditionnelle n’a jamais vraiment accepté le président indigène Morales. Pour eux, la classe moyenne autochtone émergente érodait le « capital scolaire » de la vieille classe moyenne privilégiée d’origine partiellement espagnole.

Ainsi, les manifestations contre Morales ne concernaient pas seulement une prétendue « fraude électorale ». Elles étaient les formulations détournées d’un rejet du pouvoir indigène devant être remplacé par un bloc de pouvoir reposant sur « les forces militaires et policières, le pouvoir judiciaire, les médias de masse, les universités et les organisations et institutions des classes moyennes et supérieures ».

Étant donné sa propre corruption et ses divisions internes, ainsi que la mauvaise gestion de la crise dramatique du Covid-19 par le gouvernement, ce mouvement s’est, au demeurant, largement démobilisé ces derniers mois. Principal challenger de Morales aux élections d’octobre, l’ancien président Carlos Mesa n’a pas réussi à réunir suffisamment d’électeurs blancs et métisses de la classe moyenne derrière sa propre candidature.

Si des élections démocratiques ont finalement lieu, il tentera de se servir de la formule du « vote utile », en se présentant comme l’unique candidat capable de remporter une élection démocratique contre le MAS. Dans la période entre le coup d’État de novembre 2019 et le début de la crise du Covid-19 en mars, cette affirmation était probablement pertinente. Il n’est plus possible de dire cela aujourd’hui au vu de la réalité sociale du pays, transformée par le passage de la crise sanitaire.

Covid-19 et crise économique

Pendant plus de cent jours de « quarantaine », le gouvernement n’a pas acheté de respirateurs et a omis d’informer les populations autochtones de la dangereuse pandémie, allant jusqu’à fermer leurs stations de radio. Ceci explique pourquoi le système de santé n’a pas tardé à s’effondrer. Depuis lors, dans un pays qui ne compte que 11 millions d’habitants, des milliers de personnes meurent dans les rues.

Dans le même temps, la situation économique s’est considérablement aggravée, alors qu’au cours des treize années de règne du MAS, la Bolivie avait régulièrement enregistré la plus forte croissance économique d’Amérique latine. Cela avait eu lieu alors que Luis Arce Catacora, aujourd’hui candidat à la présidentielle du MAS, était ministre de l’Économie. En un peu plus d’une décennie, l’extrême pauvreté avait diminué de plus de moitié, passant de 38,2% en 2005 à 15,2% en 2018 ; la pauvreté modérée était également passée de 60,6% en 2005 à 34,6% en 2018. En ce sens, sous Evo Morales et Luis Arce, la Bolivie avait connu une décennie en or.

La population indigène défavorisée travaillant dans l’économie informelle en a été la principale bénéficiaire. Le gaz naturel a été nationalisé, ce qui a permis des investissements massifs. Des avantages sociaux ont été mis en place pour les personnes âgées, les mères, les parents etc. De grands travaux d’infrastructures ont été réalisés permettant la construction d’écoles, d’universités, d’hôpitaux et de transports publics, y compris des projets modernes comme les téléphériques urbains reliant La Paz et El Alto.

Une nouvelle génération d’adolescents autochtones de la classe ouvrière est entrée pour la première fois à l’université. L’année dernière, le gouvernement MAS disposait de ressources financières suffisantes pour commencer à créer un système de santé universel (SUS), afin de faire de l’accès aux soins un droit fondamental et de transformer la Bolivie en un pays véritablement indépendant.

Mais plus de la moitié de la main-d’œuvre dépend encore, directement ou indirectement, d’un travail quotidien dans le « secteur informel ». Après plus d’une centaine de jours de quarantaine, sans aucune politique sociale agissant pour atténuer ses souffrances, ce secteur se trouve aujourd’hui sous pression. Une partie de la nouvelle classe moyenne autochtone perd tout ce qu’elle possédait. Les pauvres ont faim, malgré les initiatives de quartier comme les « pots communs » et « les gens se sauveront ». Cette terrible situation sert de socle aux futurs conflits sociaux à venir.

Une épreuve décisive

Face à l’attitude provocatrice du gouvernement, la COB et les mouvements sociaux ont ainsi choisi la voie de la mobilisation de masse par le biais de blocus organisés dans tout le pays depuis le 3 août. Reste à savoir si ces forces parviendront à contraindre le tribunal électoral à faire preuve d’un minimum d’indépendance institutionnelle en imposant un vote démocratique.

Le fait que le gouvernement parvienne à suspendre les élections démontre qu’il pourrait tout se permettre, dans le plus grand mépris des droits démocratiques, en continuant à piller ouvertement les ressources des entreprises publiques et à persécuter les syndicalistes et les militants autochtones. De nouveaux massacres similaires à ceux de novembre 2019 ou du début des années 2000, ne sont pas inenvisageables – avec l’indifférence des médias et ONG occidentaux.

« Les coups d’État sont de retour en Amérique latine après trente ans de vie démocratique » – Entretien avec Ernesto Samper

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Ernesto Samper © Micaela Ayala V

Président de Colombie de 1994 à 1998, Ernesto Samper a dirigé l’UNASUR (Union des nations sud-américaines) de 2014 à 2017. Il porte un regard critique sur les changements politiques advenus ces dernières années en Amérique latine, marquées par un réalignement sur les États-Unis et un retour en force des agendas néolibéraux. Aux côtés de Rafael Correa, Lula ou Alberto Fernandez, il a co-fondé le Grupo de Puebla, un forum destiné à la configuration d’alternatives politiques progressistes pour le sous-continent. Entretien réalisé par Pierre Lebret, traduit par Lauréana Thevenet, Seb Tellor, Rachel Rudloff et Nubia Rodríguez.


LVSL – L’intégration régionale, qui avait connu une progression lorsqu’une majorité de gouvernements progressistes dirigeaient l’Amérique latine, semble être en reflux. Vous avez été secrétaire général de l’UNASUR [l’Union des nations sud-américaines, qui comprenait douze pays à son apogée ndlr] : qu’est-ce qui n’a pas fonctionné ? Comment réenclencher une dynamique d’intégration régionale ?

Ernesto Samper – Je dirais que les positions n’ont jamais été autant divergentes, et de ce fait l’intégration n’a jamais été aussi indispensable. En réalité, ce sont des conceptions très différentes de ce qu’elle devrait être qui coexistent dans la région. Tout le monde parle de l’intégration en tant que concept, mais chacun a une approche différente de la manière dont elle devrait être mise en place. Dans les secteurs progressistes, l’intégration représente une idée beaucoup plus profonde et complexe. Il s’agit de l’intégration en tant que projet régional : la construction d’une citoyenneté, la mobilité des biens et des services, de projets d’infrastructures, la création de réseaux scientifiques, l’élaboration de programmes communs en matière sociale et économique, d’une architecture financière commune, etc. C’est cela que nous voulons réaliser, et ce fut l’expérience de l’UNASUR. Ces idées ne sont pas mortes.

Les gouvernements du Brésil et de Bolivie sont issus de coups d’État (…) [qui] reviennent en Amérique Latine après trente ou quarante ans de vie démocratique.

Une conception néolibérale de l’intégration a été promue par les gouvernements en place, elle renvoie à ce que l’on a appelé Prosur [Forum pour le progrès et le développement de l’Amérique du Sud, une organisation concurrente de l’UNASUR initiée par le Président colombien Iván Duque et chilien Sebastian Piñera ndlr] – et Pronorte, encore davantage. Il s’agissait en réalité d’une intégration basée sur des accords de libre-échange : réductions tarifaires, garanties aux investissements étrangers, propriété intellectuelle, licences, brevets, etc. C’était une intégration axée sur une alliance avec les États-Unis. Il est important d’être clair sur cette distinction. Comment pouvons-nous y arriver ? Nous pourrions relancer l’UNASUR ou renforcer le Mercosur. En ce moment, je pense qu’il est possible de faire converger les processus d’intégration sous-régionaux qui existent toujours : l’UNASUR, le Mercosur, la Communauté andine, l’Alliance du Pacifique, l’intégration centre-américaine ou des Caraïbes, via la CELAC. Il faudrait que la CELAC devienne une sorte d’OEA, sans les États-Unis [Organisation des États américains, perçue comme une institution au service des intérêts américains ; Cuba en a été exclue jusqu’en 2009, et elle est aujourd’hui dirigée par Luis Almagro, qui a pris parti pour les États-Unis à de multiples occasions ndlr]. Ainsi, grâce à cette matrice de convergence que nous avons réussi à créer avec l’UNASUR, nous pourrions devenir une communauté latino-américaine comme prévu par la CELAC.

Pour ce faire, il est indispensable de mettre en place un secrétariat beaucoup plus puissant, qui aurait un mandat visant au développement de programmes régionaux qui ne soient pas « idéologiquement » marqués. Je pense que l’expérience que nous avons vécue ces dernières années met en lumière la nécessité d’une intégration politique, mais pas d’une intégration idéologique.

[Sur l’intégration régionale en Amérique latine, lire ici notre entretien avec Guillaume Long  : « Comment la Révolution citoyenne a été trahie »]

LVSL – Il y a quelques heures, vous avez déclaré : « il n’y a plus aucun endroit pour d’autres Bolsonaro dans la région ». Comment est-il possible d’éviter la réitération d’un tel phénomène (qui aurait été impensable quelques années auparavant) ? N’y a-t-il pas une certaine responsabilité des secteurs «progressistes » dans leurs échecs électoraux successifs ?

Monsieur Bolsonaro est arrivé au pouvoir à la suite d’un coup d’État qui a commencé avec la destitution de la Présidente Rousseff. Il s’agissait d’un coup d’État parlementaire, qui a été parachevé par la séquestration judiciaire du Président Lula, laquelle est survenue quand les sondages ont établi qu’il pouvait gagner les élections. Ainsi, Jair Bolsonaro n’a pas de légitimité pour représenter les intérêts du peuple brésilien ; il est arrivé au pouvoir de manière illégitime et est en train de précipiter le Brésil au bord d’un coup d’État militaire – que nous ne souhaitons pas comme issue politique pour le Brésil, mais qui pourrait devenir inéluctable s’il persiste à jouer avec la vie du peuple brésilien dans la gestion de la pandémie.

La même analyse peut être effectuée à propos du gouvernement bolivien, qui est le produit d’un coup d’État militaire. Nous ne voulons plus de ces gouvernements, qui résultent de coups d’État, et ils reviennent en Amérique Latine après trente ou quarante ans de vie démocratique.

[Pour une mise en contexte du coup d’État bolivien, lire sur LVSL l’article de Baptiste Albertone : « Les coups d’État à l’ère de la post-vérité »].

LVSL – Vous êtes un membre fondateur du Grupo de Puebla, un forum destiné à unir des personnalités du monde politique et universitaire avec un agenda progressiste. Peut-il contribuer à enclencher une dynamique d’union des mouvements progressistes latino-américains et caribéens ?

C’est notre objectif. La dernière réunion virtuelle en Colombie — figurez-vous que le virus n’est pas si malfaisant ! — nous a permis de réunir dans une même scène virtuelle des ex-présidents, vingt ex-chanceliers, quelques parlementaires, des ex-ministres, mais surtout toutes les forces progressistes de Colombie qui pour la première fois étaient unies, après de nombreuses années de division.

Le Grupo de Puebla, groupe de citoyens unis autour d’idéaux progressistes, n’est pas une organisation de partis ou de gouvernements : nous ne représentons que nos propres idées. Il peut constituer une plateforme de discussions qui pourrait être utile afin de sortir de la situation dans laquelle nous sommes, ou plus tard pour donner une impulsion nouvelle à un gouvernement comme celui du Président Alberto Fernández — qui d’une certaine façon a ramené les idées progressistes dans le domaine des politiques sociales, de reconstruction de la citoyenneté, des alternatives économiques. Le groupe possède plusieurs référents permettant, dans le futur, que les citoyens puissent voter pour des idées alternatives qui permettront à la région de sortir de la crise dans laquelle elle se trouve.

LVSL – La figure d’Alberto Fernández est-elle similaire à celle de Hugo Chávez pour l’Amérique latine ? Incarne-t-il, comme lui, un horizon de souveraineté et de réformes sociales pour le sous-continent ?

Ils diffèrent en matière de « caudillisme ». Cependant, l’histoire longue de l’Argentine en matière d’engagement pour les causes sociales, le référent historique que constitue le péronisme en tant que proposition populiste — dans le sens positif du terme —, peuvent être des facteurs qui permettront au projet de Fernandez de dépasser les frontières de l’Argentine. Bien sûr, chaque pays a ses propres caractéristiques. En Colombie, par exemple, la question de la viabilité des accords de paix constitue un enjeu crucial afin d’assurer, dans les années à venir, la gouvernance du pays.

En Colombie, nous assistons à une régression aux années du Président Uribe, lequel considérait que l’on n’avait pas affaire à un conflit armé mais à une « menace terroriste ».

LVSL – Iván Duque a été élu président de Colombie en août 2018. Comment définiriez-vous son gouvernement ?

C’est un gouvernement imprévisible, dans lequel certains propriétaires ont plus d’autorité que le président lui-même — des propriétaires idéologiques, internationaux, économiques. C’est un gouvernement de propriétaires, qui n’a toujours pas défini de ligne d’action claire, qui survit paradoxalement grâce à l’utilisation de la pandémie.

LVSL – Les États-Unis ont inclus Cuba dans leur liste noire de pays qui ne collaborent pas de manière active à la lutte anti-terroriste, ce qui n’a pas été condamné par la présidence de votre pays. Quelle est votre opinion à ce sujet ?

Nous savons tous que les listes noires des États-Unis ne correspondent pas à des critères « objectifs », mais à des décisions politiques visant à faire le tri entre « amis » et « ennemis ». C’est la fonction de cette liste anti-terroriste. Ce qui est surprenant, c’est le soutien du gouvernement colombien à la décision des États-Unis, qui n’a pas d’autre objectif que de mettre Cuba et le Venezuela dans la liste des ennemis des États-Unis – afin d’ouvrir un espace électoral pour la réélection de Trump. Ce faisant, il soutient les ennemis de Cuba et du Venezuela aux États-Unis. Dans le cas de la Colombie, cette décision est d’autant plus surprenante que l’État colombien a signé un accord avec la Norvège et Cuba, comme pays garants des processus de paix avec les FARC ou l’ELN [« Armée de libération nationale », deuxième groupe rebelle le plus important après les FARC ndlr]. Dans cet accord, ces pays s’obligent, par un protocole de rupture des négociations, à renvoyer les membres d’ELN ou des FARC à leur emplacement d’origine, en Colombie, en cas de rupture.

Ce que fait le gouvernement colombien, en mettant en jeu la crédibilité de tous ses processus de paix, c’est rompre un accord que l’État a signé, et conférer aux négociateurs de l’ELN – à qui ils ont reconnu le statut de négociateur politique -, un statut de terroristes. En cela, il s’agit d’une régression aux années du Président Uribe, lequel considérait que l’on n’avait pas affaire à un conflit armé mais à une « menace terroriste ». Le Président Santos avait rompu avec cette logique, reconnaissant un statut politique à l’ELN et aux FARC.

[Pour une mise en contexte du conflit colombien, lire sur LVSL : « En Colombie, le réarmement des FARC et la revanche de l’extrême droite paramilitaire »]

LVSL – Lors de la dernière entrevue du Grupo de Puebla, l’ex-Président Lula a fait appel à l’optimisme des forces progressistes d’Amérique latine. Voyez-vous avec optimiste l’avenir de la région, étant donné le contexte actuel ?

Nous autres latino-américains sommes idiosyncratiquement optimistes. Mais nous devons faire preuve d’un optimisme raisonnable, appuyé sur des actes, des chiffres, des actions concrètes, des agendas et des propositions. Ce qui retient mon attention, c’est que le Grupo de Puebla a généré de nouveaux instruments ; à titre d’exemples : le Conseil latino-américain de justice et de démocratie (CLAJUD) a été conçu par trente juristes qui travaillent sur une issue démocratique aux crises du continent ; l’initiative que nous présenterons au G20 pour la renégociation de la dette d’Amérique latine ; l’idée du vaccin comme bien public universel qui est concrétisée par l’Organisation mondiale de la santé — ici, nous sommes soutenus par la Chine, et non par les États-Unis.

Quoi qu’il en soit, l’issue de cette crise ne peut consister en un retour à l’équilibre antérieur. Nous devons nous diriger vers quelque chose d’autre ; l’Amérique latine doit inventer un modèle économique distinct, des propositions d’inclusions sociales distinctes, des alternatives financières audacieuses distinctes.

LVSL – La CEPAL [Commission économique pour l’Amérique latine et les Caraïbes ndlr] s’est montrée catégorique : l’Amérique latine, qui est toujours la région la plus inégalitaire du monde, vivra l’une des pires récessions de son histoire. Dans un contexte d’agitation sociale dans certains pays, les déséquilibres structurels de l’Amérique Latine et des Caraïbes apparaissent au grand jour. Comment percevez-vous la situation, et, comme ex-président de Colombie, quelles orientations de politique économique préconisez-vous ?

Cette expérience douloureuse nous donne une leçon quant à ce que nous ne pouvons reproduire. Alors que nous anticipions une menace ou une crise mondiale de nature terroriste, nucléaire ou liée au changement climatique, cette menace est venue du côté que nous attendions le moins : celui d’une « guerre biologique ». Cette dernière résulte de la sous-estimation de deux champs d’action. Premièrement, en matière d’équipement sanitaire, nous avons privatisé la santé en Amérique latine ; deuxièmement, nous avons ignoré la médecine préventive. Nous nous sommes uniquement concentrés sur la santé réactive, et nous en subissons aujourd’hui les conséquences. Le deuxième élément qui explique que nous avons été surpris par la pandémie est relatif au faible niveau de la région en matière de recherche scientifique. Nous avons consacré le peu que nous avions en matière de recherche — moins de 0,5% du Produit Intérieur Brut — non pas à la recherche liée à la prévention de la santé mais à des domaines comme l’intelligence artificielle ou le développement de capacités de défense.

Depuis le commencement de la pandémie, nous nous sommes refusés à appliquer des politiques qui auraient aidé à reconstruire l’économie avec des coûts sociaux minimaux. Je fais ici référence à la gestion des aléas sociaux. Certains pays latino-américains ont mis en place des systèmes de transferts conditionnels sous l’impulsion des gouvernements progressistes — comme ce fut le cas en Colombie avec le Sisben ou au Brésil avec la Bolsa Família — ; dans ces années-là, nous avons commencé à développer des programmes de soutien direct au secteur informel de l’économie. La grande différence dans le traitement social de cette pandémie entre les pays européens et latino-américains réside dans l’importance du secteur informel pour ces derniers. En Amérique Latine, plus de 56% des travailleurs se trouvent dans l’économie informelle ; ce secteur est constitué de petites et moyennes entreprises, de travailleurs indépendants, de personnes sans emploi, de chauffeurs de taxis, de marchands ambulants, etc. Je crois qu’il s’agit d’un facteur important à considérer pour l’avenir.

Nous avons une tâche immense devant nous : la reconstruction de l’économie régionale va nous coûter environ 12% du PIB. Nous allons devoir faire face à 29 millions de nouveaux pauvres. Nous devons trouver des méthodes qui soient différentes des précédentes : la contribution des banques centrales avec des prêts directs aux gouvernements, la renégociation de la dette extérieure des pays — non pas l’annulation, mais le moratoire de la dette, avec des exceptions pour certains pays comme l’Argentine et l’Equateur, dont les circonstances sont particulières. Quant à la fiscalité, nous ne pouvons pas retourner à des réformes fiscales régressives comme celles qui ont été mises en place avec ce populisme fiscal qui a fait son chemin avant la pandémie.

Nous ne pouvons pas continuer à répartir seulement le lait : il faut également partager les vaches qui produisent le lait. C’est le principe de l’impôt sur la propriété, sur le patrimoine.

Le panorama est donc de lumières et d’ombres : d’ombres, car nous aurions pu éviter que la pandémie soit si douloureuse ; mais de lumières, car des solutions existent pour traiter la pandémie et limiter son impact social.

LVSL – La prix Nobel d’économie, Esther Duflo, vient de demander le rétablissement de l’impôt sur la fortune (ISF), qui avait été supprimé par Emmanuel Macron en France. Étant donné l’importante concentration de richesses en Amérique Latine, ne s’agirait-il pas d’une mesure bienvenue dans la région ?

Bien sûr. Cette proposition coïncide avec celle du professeur Piketty, qui elle-même fait écho aux travaux de Joseph Stiglitz et Jeffrey Sachs ; ils établissent la nécessité d’un impôt sur le revenu. Nous ne pouvons pas continuer à répartir seulement le lait : il faut également partager les vaches qui produisent le lait. C’est le principe de l’impôt sur la propriété, sur le patrimoine, car l’héritage doit être pris en compte et c’est pour cela que lorsqu’on parle de réformes fiscales « redistributives », on ne parle pas d’impôts indirects comme la TVA ou l’impôt sur la consommation, mais d’impôts directs, qui taxent les bénéfices et la propriété. C’est sans aucun doute l’une des voix hétérodoxes qui nous sera utile pour financer la sortie de cette pandémie.

LVSL – À l’issue de la réunion — virtuelle — du Grupo de Puebla en Colombie le 15 mai, quels ont été les signaux envoyés par vos collègues progressistes colombiens ? Existe-t-il une aspiration commune à l’union politique, visant à changer de modèle et à défendre les libertés individuelles piétinées ?

Ce fut une grande victoire de réunir tous les dirigeants progressistes colombiens, aux côtés de leaders progressistes d’Amérique latine et d’Espagne, dans un pays introverti comme la Colombie ! Nous avons reçu un soutien important sur le thème de la pérennité des accords de paix, qui ont constitué notre point de ralliement lors des élections antérieures, et qui le demeureront certainement pour les suivantes. Enfin, nous avons partagé de nombreuses issues à la crise actuelle proposées par le professeur Stigliz — valides aussi bien pour la Colombie que pour le Brésil ou l’Argentine —, visant à collecter des ressources par l’entremise de politiques hétérodoxes.

« Nous devons garantir la souveraineté de la Bolivie sur le lithium » – Entretien avec Luis Arce Catacora, candidat à l’élection présidentielle

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Evo Morales et Luis Arce Catacora © Marielisa Vargas

Luis Arce Catacora a occupé la fonction de ministre des finances du gouvernement d’Evo Morales, de 2006 à 2019. Il a supervisé les programmes de nationalisation des industries d’hydrocarbure, la mise en place d’un certain nombre de programmes sociaux et les débuts du programme d’industrialisation. Il est surnommé le « père du miracle économique bolivien » par les partisans de l’ex-président Evo Morales. Suite au coup d’État qui a renversé son gouvernement, il a été désigné par son parti (le MAS, « Mouvement vers le socialisme ») comme candidat aux élections présidentielles. Olivier Vargas l’a rencontré à Cochabamba. Entretien effectué par Olivier Vargas et traduit par Romain Lacroze.


LVSL – Vous avez été désigné candidat du MAS dans des circonstances particulières. Dans quelles conditions s’effectue la campagne présidentielle ?

Luis Arce Catacora – Tout d’abord, je dois dire que cette campagne est complètement différente des autres. Nous n’avons qu’un gouvernement de facto [issu du coup d’État et dirigé par Jeanine Áñez, ndlr] et nous devons affronter aussi bien les médias que des autorités judiciaires comme la Cour suprême électorale. Nous faisons donc face à une situation très difficile. Pourtant, dans les sondages, on nous donne gagnants au premier tour avec une avance de plus de 15 %. On avait dit que le MAS était mort l’an dernier, qu’il ne se relèverait jamais. Mais en moins de quatre mois, il est passé gagnant dans les sondages et nous sommes sûrs de gagner ces élections le 3 mai.

[Lire sur LVSL l’article de Baptiste Albertone : « Des coups d’État à l’ère de la post-vérité »]

LVSL – Pouvez-vous faire campagne librement et publiquement ?

C’est bien sûr plus difficile pour nous, sous ce gouvernement. Il cherche à arrêter toutes les personnes issues du MAS, des mouvements sociaux ou de l’ancien gouvernement du président Evo Morales. Elles sont régulièrement convoquées devant la justice sous des prétextes divers. Il est donc très difficile pour nous de mener campagne librement. Nous faisons face à la persécution, la surveillance, à des personnes qui nous recherchent – pas seulement nous, mais aussi notre famille. C’est une situation très difficile pour nous, mais nous y faisons face du mieux que nous pouvons.

LVSL – Des rumeurs avancent que les élections pourraient être suspendues, et que le gouvernement pourrait vouloir utiliser la crise du coronavirus pour annuler les élections ou les suspendre, maintenant que le MAS est en tête dans les sondages.

Le virus et tous les problèmes de santé qui y sont liés, c’est une chose. Mais il y a une autre chose qui me préoccupe beaucoup : l’économie. Chaque jour, l’économie sombre davantage. Il n’y pas d’emploi, pas de revenu, aucune activité économique. Ce n’est pas seulement à cause du virus, c’est aussi dû au fait que les dirigeants ont commencé à remplacer notre système par le modèle néolibéral. Le gouvernement utilise le virus comme un prétexte pour justifier ses échecs des derniers mois, donc il est très important de séparer ces deux réalités. Les problèmes économiques qui ont commencé l’an dernier [après le coup d’État, ndlr] se ressentent maintenant, mais le virus est utilisé comme une excuse pour éviter le débat sur ce sujet. D’une certaine façon, c’est une excuse bien trouvée, parce que tout le monde est inquiet de ce virus.

LVSL – Qu’en est-il de l’impact économique du virus ? Est-ce que le modèle économique actuel est prêt à absorber la crise économique due au coronavirus ?

Ce modèle néolibéral est incapable d’entretenir le lien social et une politique sociale. Ils [les membres du gouvernement issu du coup d’État, ndlr] prennent seulement des mesures favorables au milieu des affaires. D’autre part, ce virus est utilisé comme une excuse en Amérique latine, et en Bolivie en particulier, pour cacher les problèmes économiques et sociaux qui ont émergé depuis novembre de l’an dernier. Les mesures générales qu’ils ont prises ne sont bonnes ni pour l’économie ni pour la santé. Ils ont permis au virus d’entrer dans le pays et n’ont rien fait contre cela. Maintenant qu’il est entré, ils lancent des opérations qui n’aident pas, et les gens y sont désormais exposés.

Les élections du 3 mai vont sans doute avoir lieu. Je ne pense pas que ce soit une bonne idée. C’est un gros problème qu’un gouvernement démocratique devrait prendre en compte.

LVSL – La présidente Áñez est candidate aux côtés de Samuel Doria Medina, ex-ministre de gouvernements néolibéraux dans le passé. Áñez a dit que ce serait lui qui s’occuperait de la stratégie économique dans le prochain gouvernement. Quel est son modèle économique ?

C’est du pur néolibéralisme, il n’a fait que cela, il ne conçoit pas d’autre modèle. S’il est élu, il n’y aura que des mesures néolibérales en faveur du libre marché.

Ils vont certainement recommencer avec les privatisations, se tourner encore vers les grandes entreprises qui gagnent beaucoup d’argent et laisser un nombre important de gens dans la pauvreté. C’est ce qui est arrivé dans les années 1980 et 1990 pendant l’ère néolibérale, je ne pense pas qu’ils aient changé d’avis depuis.

LVSL – Est-ce que la Bolivie aura des ressources fiscales suffisantes pour continuer à financer les programmes sociaux et ses infrastructures si les entreprises publiques rentables sont privatisées ? Où est-ce que la Bolivie va prendre l’argent ?

S’ils privatisent ce mois-ci, nous devrons renationaliser, bien sûr. S’il n’y a pas de privatisation, nous pouvons garantir l’argent pour nos programmes sociaux, parce que les programmes sociaux ne dépendent pas seulement des impôts, mais aussi des recettes tirées des entreprises publiques que nous avons depuis 2006. Nous avons besoin d’entreprises publiques, par conséquent, mais aussi de recettes fiscales stables pour garantir tous nos programmes sociaux.

LVSL- Qu’en est-il du lithium ? Est-ce que la privatisation des réserves de lithium de Bolivie est à l’ordre du jour ? Si ces ressources sont privatisées, il sera extrêmement coûteux de les renationaliser…

Nous ne savons pas ce qu’ils veulent faire avec le lithium, mais il est clair qu’ils sont en train de le négocier avec des entreprises américaines. Quoi qu’il en soit, nous devons garantir que le lithium sera bel et bien exploité par notre entreprise publique en Bolivie, ce qui créera de l’emploi et nous apportera des recettes issues de la valeur ajoutée – au lieu de seulement exporter le lithium comme une matière première. Nous continuerons donc notre politique d’industrialisation de toutes les ressources naturelles dont nous disposons.

LVSL – La Bolivie semble avoir fait des progrès dans le secteur du gaz naturel, en termes d’industrialisation. La Bolivie était un importateur net de gaz raffiné avant l’élection d’Evo Morales. Quelle est actuellement la situation ?

Aujourd’hui nous disposons d’une usine d’urée et d’ammoniaque que nous avons ouverte il y a quatre ans, et qui fonctionne. Nous devons améliorer le processus et exporter davantage d’urée, qui est un produit à valeur ajoutée. Nous avons à l’esprit de nombreux projets pour industrialiser toutes les ressources naturelles dont nous disposons.

Nous continuerons à appliquer la même politique qu’auparavant. Elle est fondée sur quatre piliers : nationaliser les ressources naturelles, en tirer des recettes et les redistribuer à la population. Notre modèle repose donc sur la nationalisation des ressources naturelles, mais pas seulement sur leur nationalisation : nous devons également les industrialiser afin d’en tirer davantage de recettes pour pouvoir poursuivre le processus de redistribution en Bolivie.

LVSL – Quand vous étiez ministre des finances, vous avez diversifié vos partenaires commerciaux. Pourquoi vous êtes-vous tournés vers la Chine et la Russie ?

Nous ne croyons pas aux marchés libres, et encore moins aux marchés libres à l’échelle internationale. Nous croyons aux accords commerciaux qui bénéficient aux populations, davantage qu’à ceux qui reposent seulement sur les marchés libres, dans lesquels le cours détermine tout. Les États-Unis ne plaidaient qu’en faveur d’accords de libre-échange basés sur le libre marché. À l’inverse, la Chine, la Russie, et d’autres pays, mettent l’accent sur l’investissement ou le tourisme en même temps que sur le commerce. Par conséquent, il est plus opportun pour l’économie bolivienne de passer des accords avec ce genre de gouvernements, qui proposent des accords plus adaptés à nos conditions que ceux qui sont régis par le libre-échange.

Nous assistons actuellement à une tentative du gouvernement visant à rejeter les accords impliquant des investissements russes et chinois ; nous avons vu, par exemple, que la centrale nucléaire d’El Alto a été laissée à l’abandon…

[Lire sur LVSL l’article de Guillaume Long : « Le tournant à 180 degrés de la politique étrangère bolivienne depuis le coup d’État »]

LVSL – En parlant de politique étrangère, on observe un changement de paradigme opéré par le gouvernement bolivien depuis le coup d’État : il s’est éloignée de divers alliés traditionnels de la Bolivie, comme Cuba ou le Venezuela, pour se rapprocher des États-Unis et d’Israël. Mettrez-vous fin à ce tournant ?

Bien sûr : nous allons mettre fin à l’orientation en politique étrangère qui a cours et revenir à la nôtre, qui était utile à la Bolivie. Nous reviendrons à tous les traités et accords qui étaient en vigueur auparavant. Nous avons besoin de relations avec Cuba et la Chine. Observez ce qu’ils sont en train de faire dans le domaine médical, en pleine crise du coronavirus [Jeanine Añez a ordonné le départ des médecins cubains qui travaillaient en Bolivie, ndlr]. Les Cubains ont effectué des recherches, possèdent des vaccins : nous sommes plus qu’heureux de travailler avec eux, ainsi qu’avec la Chine. Ce gouvernement ne peut pas le faire, puisqu’il a mis fin à ces relations.

LVSL – Pour terminer : rétrospectivement, concernant les quatorze années de pouvoir du MAS, des choses auraient-elles pu être améliorées ? 

C’est une question très compliquée. Il y a bien des choses que nous aurions pu faire pour éviter ce coup d’État. Par exemple, il est clair que les progrès économiques à eux seuls ne suffisaient pas ; nous avons besoin d’une éducation politique étendue à tous. À l’évidence, nous n’avons pas fait un travail suffisant. Nous avons travaillé seulement sur l’économie, mais il est clair que l’économie et la pensée politique doivent aller de pair.

Bolivie : anatomie du coup d’État

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La présidente par intérim Jeanine Añez saluant le commandant en chef Carlos Orellana © FM Bolivia

Cinq mois après le coup d’État en Bolivie, le gouvernement poursuit ses politiques de répression des syndicalistes et des dirigeants du Mouvement vers le socialisme (MAS) dirigé par Evo Morales. Dans sa tentative d’éviter une possible victoire du MAS lors des élections générales prévues en mai prochain, le Tribunal suprême électoral (TSE), qui compte parmi ses membres des alliés de la dirigeante Jeanine Añez, a interdit à Evo Morales et à son ancien ministre des Affaires étrangères Diego Pary de se présenter comme candidats au Sénat. En remontant le cours des événements qui ont abouti au coup d’État du 10 novembre et l’ont suivi, il semble bien que les efforts du régime pour se maintenir coûte que coûte au pouvoir doivent se poursuivre jusqu’aux élections et, en cas de victoire, bien au-delà. Par Denis Rogatyuk, traduction Sylvie Cappon.


Les événements du 10 novembre en Bolivie ont ravivé dans les mémoires le souvenir douloureux d’une époque que beaucoup pensaient révolue en Amérique latine. La démission d’Evo Morales et d’Álvaro García Linera s’est produite après plusieurs jours de manifestations violentes de la droite, de mutineries au sein de la police et sur intervention de l’armée. C’est la première fois en Amérique latine depuis le coup d’État au Honduras en 2009 qu’un gouvernement élu est contraint à démissionner par la force.

La prise de pouvoir de la sénatrice de droite Jeanine Añez le 12 novembre a été appuyée par diverses factions ayant fomenté le coup d’État, notamment par Fernando Camacho, leader d’extrême-droite et ancien dirigeant du Comité civique de Santa Cruz, une organisation paramilitaire, et Carlos Mesa, président de Bolivie de 2003 à 2005 et candidat malheureux à la présidentielle lors des élections générales du 20 octobre dernier. Le gouvernement de facto a rapidement rompu tous les liens avec les États de la région en se retirant de l’ALBA (Alliance bolivarienne pour les Amériques) et de l’UNASUR (Union des nations sud-américaines). Il a expulsé les 800 médecins cubains présents sur le sol bolivien et renoué les liens diplomatiques avec les États-Unis et Israël.

[lire ici l’article de Guillaume Long pour LVSL : « le tournant à 180 degrés de la politique étrangère bolivienne depuis le coup d’État »]

La persécution de la population d’origine indigène, des militants et des membres du Mouvement vers le socialisme (MAS) a atteint des niveaux inédits depuis les massacres d’octobre noir en 2003. À cette époque, lors de manifestations contre les privatisations, le gouvernement néolibéral de Gonzalo Sánchez de Lozada, dit « Goni », avait assassiné des dizaines d’indigènes et de syndicalistes dans la ville d’El Alto. Cette fois, ce sont 34 manifestants qui ont été tués et 115 autres blessés durant des soulèvements contre le coup d’État dans le secteur de Senkata à El Alto et dans la commune rurale de Sacaba, dans le département de Cochabamba. La censure et les attaques contre des médias publics et journalistes étrangers sont devenus monnaie courante, en particulier contre les stations de radio dirigées par des syndicats et coopératives dans les zones rurales qui soutiennent traditionnellement Evo Morales.

Enfin, la légitimation du coup d’État par l’OEA, Organisation des États américains, complice de longue date d’une guerre économique et politique contre le Venezuela, et le retour récent en Bolivie de l’agence USAID, notoire pour les financements et les formations qu’elle apporte à des groupes politiques pro-étasuniens sur tout le continent, ont démontré l’ampleur de l’alignement du nouveau régime sur Washington.

Comment l’un des gouvernements les plus efficaces de toute l’Amérique du Sud, installé de longue date, a-t-il pu être renversé de façon si soudaine ?

Le « Non » au référendum

Même si un certain nombre d’analyses font remonter les origines du récent coup d’État aux tentatives ratées de chasser Evo Morales du pouvoir en 2008 et en 2009-2010, l’événement politique qui a le plus directement préparé la voie à ce coup a été le référendum constitutionnel organisé le 21 février 2016. [En 2008, l’opposition a menacé le gouvernement d’Evo Morales d’opérer la partition de la Bolivie à partir de la sécession des riches provinces de l’Est ndlr].

Puisque la Constitution de 2009 prévoyait une limite de deux mandats présidentiels, ce référendum cherchait à déterminer si Evo Morales pourrait briguer un nouveau mandat aux élections de 2019. Le « Non » l’a emporté avec 51,3% des voix ; le verdict du Tribunal constitutionnel bolivien a cependant permis à Evo Morales de contourner le suffrage, et de se représenter une nouvelle foisCe résultat a m

arqué la première victoire électorale importante de l’opposition bolivienne, et a posé les bases pour la construction d’un pacte unitaire entre les différents secteurs opposés à Evo Morales, traditionnellement divisés par des facteurs ethniques, régionaux, religieux ou d’appartenance idéologique. La campagne pour le référendum a débouché sur la formation dans tout le pays de plateformes et de comités du « 21F » (21 février, date du référendum), qui ont ensuite joué un rôle important dans l’organisation des manifestations et des grèves ayant précédé les élections d’octobre 2019, ainsi que dans la campagne électorale de plusieurs candidats aux présidentielles. Ces groupes du 21F, aux côtés de partis d’opposition, ont aussi eu une implication non négligeable dans la campagne menée sur les réseaux sociaux contre le gouvernement de Morales suite aux feux de forêt qui ont ravagé la région de la Chiquitanía, à l’est du département de Santa Cruz, tout au long d’août et de septembre 2019.

Ils ont aussi bénéficié de l’appui de Jhanisse Vaca Daza, partisane d’un renversement du régime. Diplômée de la Harvard Kennedy School avec une formation en « Direction de mouvements non violents pour le progrès social », c’est à la tête de son organisation « Ríos de Pie » qu’elle a dirigé la campagne #SOSBolivia sur les réseaux sociaux, en imputant la responsabilité des incendies aux politiques de déforestation menées par le gouvernement de Morales et à son soutien au secteur agro-industriel dans le département de Santa Cruz. Cette campagne, émaillée de tentatives de désinformations, n’a fait qu’attiser les braises du mécontentement durant la période qui a précédé les événements d’octobre.

Les élections d’octobre et l’intervention de l’OEA

Une fois confirmées les candidatures d’Evo Morales et de ses trois principaux opposants de droite, l’ancien Président Carlos Mesa, le sénateur Óscar Ortiz et le pasteur évangélique Chi Hyun Chung et alors que la campagne commençait à battre son plein en août, le gouvernement dirigé par le MAS autorisa la présence d’un certain nombre d’observateurs internationaux durant la période des élections, et notamment celle de l’Organisation des États américains (OEA).

En vertu du système électoral bolivien, les élections comportent un second tour si au premier tour, aucun candidat n’a réuni 50 % des votes, ou si un candidat a réuni 40 % des suffrages mais avec une différence d’au moins 10 % avec le candidat le plus proche. Les résultats préliminaires publiés par le Tribunal suprême électoral le 20 octobre donnaient Evo Morales en tête avec presque 46 % des suffrages, son rival le plus proche, Carlos Mesa, obtenant 38 % alors que 13 % des votes exprimés restaient encore à comptabiliser.

Le décor était planté pour l’étape suivante du coup d’État : les allégations de fraude. Le décompte final et total des voix confirma la victoire d’Evo Morales dès le premier tour, avec 47 % des suffrages contre 36,5 % pour Carlos Mesa, résultat que le candidat conservateur refusa d’accepter. La situation se compliqua d’autant plus que les premières déclarations de l’OEA jetèrent le doute sur la légitimité du comptage des votes effectué par l’organe électoral, en citant des « irrégularités » non spécifiées quant à la rapide augmentation du pourcentage obtenu par le MAS dans les derniers 13 % de votes comptabilisés. Le rapport préliminaire des observateurs de l’OEA publié le 9 novembre conseillait « fortement » au gouvernement bolivien d’organiser un nouveau scrutin et reprenait l’accusation d’irrégularités « massives » concernant les résultats finaux, servant ainsi de catalyseur pour l’étape finale et décisive du coup d’État, qui intervint dès le jour suivant. Et même si les analyses indépendantes menées par des institutions telles que le CEPR (Center for Economic and Policy Research) et le CELAG (Centro Estratégico Latinoamericano de Geopolítica) n’apportaient absolument aucune preuve à l’appui des allégations de l’OEA, les déclarations de cette dernière suffirent à donner un vernis de légitimité internationale au coup d’État.

Le Comité civique de Santa Cruz

Le Comité civique de Santa Cruz (Comité Cívico pro Santa Cruz), un groupe d’extrême-droite issu de la « société civile » entretenant des liens étroits avec les organisations néo-pentecôtistes et évangéliques de Santa Cruz, avait joué un rôle important en 2008 dans la tentative de coup d’État et d’assassinat visant Evo Morales, notamment par le biais de sa branche paramilitaire, l’Union des jeunes de Santa Cruz (Uníon Juvenil Cruceñista). Fernando Camacho, l’un des principaux leaders des mobilisations anti-Evo Morales dans la province de Santa Cruz qui se sont ensuite propagées dans l’ensemble du pays, avait dirigé l’Union des jeunes avant de devenir Président du Comité civique en tant que tel en février 2019. Alors qu’il était peu connu en Bolivie jusqu’à octobre 2019, son parcours politique rappelle celui de son homologue extrémiste au Brésil, Jair Bolsonaro. Issu de l’élite de propriétaires terriens de Santa Cruz et lié de près aux Églises évangéliques, Camacho est connu pour ses liens avec la faction la plus raciste de l’extrême-droite bolivienne, ainsi qu’avec Branko Marinkovič, ancien dirigeant boliviano-croate du Comité civique de Santa Cruz et l’un des leaders de la tentative de coup d’État de 2008.

Sur la période allant du 21 octobre au coup militaire du 10 novembre, le Comité civique a joué un rôle essentiel pour paralyser la région avec la construction de barrages routiers improvisés, l’attaque de militants et l’incendie de locaux de campagne du MAS ainsi que de bâtiments du Conseil suprême électoral. Les tactiques directes et agressives du Comité civique et les appels de Camacho à la démission d’Evo Morales, à l’occasion d’une visite surprise à La Paz le 4 novembre, l’ont placé au centre de la scène des forces d’opposition, volant la vedette à Carlos Mesa comme leader du coup d’État.

Les mutineries de l’armée et de la police et le coup d’État militaire du 10 novembre

L’assaut final sur La Paz de Fernando Camacho et la démission d’Evo Morales le 10 novembre au soir n’auraient pas été possibles sans le soutien obtenu de la branche répressive traditionnelle de l’État durant les jours précédents. La mutinerie des forces de police qui avait commencé à Cochabamba le 8 novembre s’est ensuite répandue dans d’autres capitales régionales telles que Sucre, Santa Cruz, Tarija puis enfin La Paz, en privant de fait le gouvernement d’Evo Morales de ses forces de sécurité internes. La police s’est mise de facto au service de la sécurité de Camacho et d’autres instigateurs du coup d’État. Des images vidéo de décembre 2019 révèlent également que Camacho a acheté  la loyauté des forces de police et de factions de l’armée par l’intermédiaire de son père, en créant un effet domino de défections de la police vers l’opposition.

Entre le 8 et le 10 novembre, les forces armées, sous le commandement en chef de Williams Kaliman , étaient encore sous le contrôle symbolique d’Evo Morales mais l’humeur politique a ensuite viré de façon décisive en faveur de l’opposition. À ce stade, les possibilités d’Evo Morales étaient limitées : décréter l’état de siège en transférant ainsi l’autorité en matière de sécurité publique à l’armée, ou tenter de négocier une solution pacifique avec l’opposition. Selon le témoignage d’Álvaro García Linera, l’armée avait dans les faits cessé de répondre aux ordres du gouvernement dès le 9 novembre, transmettant inexactitudes et mensonges, notamment sur le manque supposé de munitions et d’autres équipements nécessaires à une mise en œuvre effective de l’état de siège. Cette opposition croissante à Evo Morales au sein des forces armées était renforcée par un autre facteur : l’influence durable de l’École des Amériques, académie militaire gérée par les États-Unis, sur la mentalité et l’idéologie sous-jacente de l’armée bolivienne. En dépit de l’ouverture d’une académie militaire bolivienne « anti-impérialiste » en 2016 et des efforts du gouvernement pour éradiquer les doctrines pro-étatsuniennes, la vaste majorité des hauts gradés boliviens, dont Kaliman, sont restés fidèles à cet alignement.

La publication du rapport préliminaire de l’OEA a fini par faire pencher la balance de façon décisive en faveur du coup d’État dans l’après-midi du 10 novembre, ce qui a dans la foulée entraîné la prise de la chaîne de télévision publique Bolivia TV, le départ en avion d’Evo Morales pour Cochabamba et la « suggestion » finale de démissionner, faite par Kaliman et par l’armée.

En arrivant le 10 novembre à La Paz, où la mutinerie des forces de police et le coup d’État militaire battaient leur plein, Camacho n’a pas eu de difficulté à prendre le contrôle de la Casa del Pueblo (la Maison du peuple), siège du gouvernement, en y amenant avec lui une bible et une lettre exigeant la démission d’Evo Morales, et en proclamant que la Pachamama (la personnification de la Terre-Mère dans la culture et la religion autochtones) ne serait plus jamais au gouvernement. Ceci, associé à la démission de la grande majorité des ministres du gouvernement d’Evo Morales ainsi que des présidents de l’Assemblée plurinationale et du Sénat, a ouvert la voie à l’arrivée au pouvoir de Jeanine Añez le 13 novembre.

L’impuissance des organisations sociales et syndicales et de la bureaucratie politique

Le « Pacte d’unité » (Pacto de Unidad) conclu en 2002 par le MAS avec une alliance du mouvement social, indigène, paysan et syndical a formé l’épine dorsale de chacune des luttes successives, politiques et électorales, menées par le gouvernement socialiste en Bolivie. Les organisations formant ce pacte incluaient :

  • La Confédération syndicale unifiée des travailleurs ruraux de Bolivie (CSUTCB)
  • La Confédération nationale des femmes paysannes indigènes Bartolina Sisa
  • La Confédération syndicale des communautés interculturelles de Bolivie (CSCIB)
  • La Confédération des peuples indigènes de Bolivie (CIDOB)
  • Le Conseil national des Ayllus et Markas (communautés indigènes) du Qulassuyu (CONAMAQ)

Un sérieux différend a éclaté entre la CIDOB, le CONAMAQ et le gouvernement de Morales durant les manifestations de 2011 autour du projet de construction de l’autoroute reliant Villa Tunari à San Ignacio de Moxos, amenée à traverser le Territoire indigène et parc national d’Isiboro Sécure (TIPNIS). Ce conflit a été la première rupture entre les mouvements sociaux boliviens et Evo Morales, et a finalement amené la majorité des membres de ces organisations à retirer leur soutien à son gouvernement.

Par ailleurs, les organisations syndicales représentant les travailleurs des secteurs minier, industriel et des services ont traditionnellement été divisées entre d’une part soutien actif ou passif et d’autre part opposition à la présidence d’Evo Morales. La principale confédération syndicale du pays, la Centrale ouvrière bolivienne (COB), a activement soutenu les politiques et réformes économiques de Morales, en particulier la nationalisation du secteur des hydrocarbures et les nouveaux codes et réformes du travail mis en œuvre durant ses différents mandats, ainsi que ses réélections successives depuis 2005. Le syndicat des cultivateurs de coca, connu sous le nom de Fédération du Tropique (Federación del Trópico), dans la région du Chapare, est peut-être la plus connue et la plus loyale à Morales de toutes les organisations paysannes. La Fédération syndicale des travailleurs miniers de Bolivie (FSTMB), affiliée à la COB et principal syndicat des travailleurs de la société minière d’État (COMIBOL), a traditionnellement soutenu elle aussi sa présidence. En revanche, la Fédération départementale des coopératives minières (FEDECOMIN), principalement implantée à Potosi, s’est toujours opposée au MAS et a fini par rejoindre les manifestations d’octobre-novembre contre Morales, tandis que le Syndicat mixte des travailleurs miniers de Huanuni (SMTMH) et la Fédération nationale des coopératives minières (FENCOMIN) ont cessé de soutenir le MAS suite aux élections générales d’octobre. La modération des politiques socio-économiques d’Evo Morales par rapport à son agenda initial l’ont également brouillé avec les secteurs syndiqués les plus radicaux, avec qui des échauffourées violentes ont eu lieu.

Mais comment expliquer la décision d’organisations membres du Pacte d’unité, de la COB et d’autres syndicats alliés de demander la démission d’Evo Morales ?

Les organisations membres du Pacte d’unité et les syndicats ont appelé à des manifestations le 29 octobre dans tout le pays, principalement à La Paz, pour soutenir la victoire de Morales au premier tour des élections et organiser la résistance contre les tentatives des Comités civiques de différentes régions de renverser le gouvernement. Toutefois, du fait de la démobilisation sociale suite à des années de relative stabilité politique, de l’absence de conflit de classe déclaré avec les élites économiques du pays, et de l’épuisement politique après des mois de campagne pour les élections générales, une riposte suivie et organisée depuis la base n’a pas été organisée dès les premiers jours, cruciaux, qui ont suivi la confirmation de la victoire de Morales. Certains ont aussi soutenu qu’Evo Morales n’avait pas compris la gravité de la menace posée par Fernando Camacho et par la réaction des élites traditionnelles de grands propriétaires terriens de Santa Cruz à la suite de sa réélection. Par ailleurs, les structures internes des organisations du Pacte d’unité ont subi une bureaucratisation progressive, avec des processus décisionnels souvent réservés aux instances dirigeantes et un manque préoccupant de participation de la base. Un autre facteur décisif de l’échec des contre-mobilisations a été la menace représentée par diverses bandes armées, groupes paramilitaires et gangs de motards qui ont activement terrorisé les militants et syndicalistes ainsi que les dirigeants politiques du MAS et leurs familles.

La menace paramilitaire

Les images de l’attaque et de l’humiliation publique de Patricia Arce, maire élue du MAS de la ville de Vento dans la région de Cochabamba, aux mains du groupe paramilitaire d’extrême-droite Resistencia Juvenil Cochala (Résistance de la Jeunesse de Cochala, RJC) ont connu une diffusion virale à travers le monde et souligné la violence de la contestation visant le MAS. Dans l’atmosphère de terreur créée par l’extrême-droite, il est vite devenu évident que même le personnel dirigeant du MAS n’était plus à l’abri. « Si vous ne démissionnez pas, nous brûlerons vos enfants » : c’est le type de menaces rapportées par Evo Morales dans l’un des entretiens accordés durant son séjour au Mexique, qui souligne la gravité des intimidations ayant visé d’autres dirigeants et militants du MAS durant les derniers jours du coup d’État militaire. La maison de la sœur d’Evo Morales a été incendiée quelques jours avant son éviction du pouvoir et son propre domicile ainsi que celui du vice-président Álvaro García Linera (qui abritait une bibliothèque de 10 000 volumes) ont été mis à sac par les protestataires pro-coup d’État.

Même si la RJC (Resistencia Juvenil Cochala) a été l’organisation paramilitaire ayant eu le plus de visibilité à Cochabamba, les soutiens et dirigeants du MAS et leurs familles dans la région de Santa Cruz ont été terrorisés par l’Union des Jeunes de Santa Cruz (Unión Juvenil Cruceñista) et d’autres groupes paramilitaires au service de l’élite de propriétaires terriens. Le cas le plus notoire concerne Adriana Salvatierra, présidente du Sénat bolivien, forcée à démissionner de son poste après avoir reçu de multiples menaces de mort dirigées contre des membres de sa famille.

L’embargo médiatique

L’imposition d’un embargo médiatique quasi-total dès la prise du pouvoir est un élément incontournable d’un certain nombre de coups d’État et changements de régime intervenus sur le continent, comme au Chili en 1973 et au Brésil en 1964. Le coup d’État en Bolivie a suivi une trajectoire similaire.

Les services publics d’information, y compris les chaînes de télévision et stations de radio ainsi que les bulletins d’information officiels et journaux appartenant à l’État ont été saisis. Le premier coup grave aux services d’information publics a été porté le 8 novembre : les sièges de Bolivia TV et de la radio publique Radio Patria Nueva ont été pris d’assaut par les opposants à Evo Morales avant d’être fermés. Après la formation du gouvernement issu du coup d’État, le journal officiel de l’État bolivien, Periódico Cambio, a lui aussi été saisi et renommé Periódico Bolivia, avec une nouvelle ligne éditoriale clairement favorable aux nouvelles autorités. La vaste majorité des médias privés ont pour leur part offert un soutien inconditionnel à la théorie de la fraude électorale en utilisant l’intervention et les publications de l’OEA comme munition principale. Telesur et RT en Español sont les seules chaînes qui continuèrent un temps à communiquer sur le conflit en adoptant une posture anti-coup d’État. Toutes deux ont toutefois rapidement été censurées et ont vu leurs licences de diffusion révoquées par le nouveau ministère des Communications. La quasi-totalité des journalistes étrangers présents sur le terrain dans les jours suivant le coup d’Etat furent agressés soit par la police, soit par des manifestants ou activistes pro-coup, et ont dû en fin de compte quitter le pays. Ceci a permis au gouvernement de facto de créer un blocus médiatique ainsi qu’une « hégémonie instantanée » sur le récit des événements durant les premiers jours cruciaux qui suivirent le 10 novembre. Ceci a aussi permis d’empêcher la couverture des tueries intervenues lors des manifestations indigènes à Senkata et Sacaba en contribuant ainsi à ce que ces crimes restent impunis.

Le changement de régime opéré en Bolivie reflète la permanence de la violence qui structure les conflits politiques malgré une apparente stabilité institutionnelle. De vieilles recettes économiques remises au goût du jour grâce à un marketing astucieux ont été mêlées à une haine raciale profondément ancrée et à une soif de revanche contre les classes populaires qui avaient osé porter au pouvoir le premier président indigène de Bolivie…

Des coups d’État à l’ère de la post-vérité

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El político boliviano en conferencia de prensa en el Museo de la Ciudad de México. ©EneasMx

Aujourd’hui gouvernée par une présidente autoproclamée proche de l’extrême droite, la Bolivie a vu son destin basculer après qu’Evo Morales a été renversé par l’armée en novembre 2019. Ce passage en force institutionnel a été rendu possible par une prise de position de l’OEA qui, en dénonçant une prétendue fraude électorale, a servi de support aux prétentions d’une opposition aux tendances fascisantes. Deux chercheurs du MIT viennent pourtant de démontrer dans une analyse statistique rigoureuse des résultats électoraux le caractère mensonger des déclarations de l’organisation. La parution de cette étude est l’occasion de revenir sur les événements qui ont mené à la fracturation de l’ordre social bolivien, et notamment, de comprendre comment la construction d’un narratif trompeur a permis l’ascension, sans légitimité populaire mais avec la légitimité médiatique, de l’extrême droite au pouvoir. Par Baptiste Albertone.


Peut-on de ne pas reconnaître un coup d’État lorsqu’on en voit un ? Un discours tronqué peut-il faire vaciller un gouvernement sans que personne ne le remette en cause ? Les médias, premières victimes des fake news, peuvent-ils s’en faire les vecteurs inconscients ? Les événements récents vécus par l’État plurinational de Bolivie nous offrent un cas d’étude d’une pertinence dramatique pour analyser la genèse d’un narratif médiatique fallacieux ayant permis de farder une déstabilisation politique et une restauration ultraconservatrice en un mouvement populaire aux prétentions démocratiques.

Saluée il y a quelques mois encore pour ses résultats économiques et sociaux sans appel, la Bolivie a depuis sombré dans la tragédie après qu’une partie de l’opposition soutenue par l’armée a demandé la démission d’Evo Morales. Cette rupture institutionnelle et cette fracture démocratique puise sa légitimité dans les allégations – sans fondements – de fraude électorale émises par l’Organisation des États Américains (OEA) et relayées massivement par les sphères médiatiques. Ces accusations mensongères ont offert à l’opposition le blanc-seing de l’opinion publique internationale qui voyait en elle une expression du mécontentement populaire face à la manipulation du scrutin présidentiel. Malheureusement ce soutien aveugle à une réalité plus complexe que la dichotomie gentils/méchants, a servi de tremplin pour que les franges les plus extrêmes du spectre politique bolivien parviennent au pouvoir sans soutien populaire, mais avec les faveurs des humanistes autoproclamés du monde entier.

Face au vide de sens dans lequel nous plonge cette aporie, il est nécessaire de comprendre comment s’est mis en place, dans l’indifférence presque générale, ce récit insidieux qui défie toute prétention de proximité avec le réel. C’est également l’occasion de revenir sur le rôle central de l’OEA dans ce basculement politique vers l’extrême droite, et de se questionner sur la géopolitique contemporaine des coups d’État dans la région. En bref, nous procédons dans cet article à une agnotologie du récit entourant le coup d’État qui a ébranlé la Bolivie qui nous amène à tirer des enseignements de portée locale d’abord, mais aussi, pour certains, propres à une forme partagée de contemporanéité.[1] Avant toute chose, permettons-nous un bref retour sur les événements.

L’ombre présente d’un miracle passé

Le 20 octobre 2019 se tiennent les élections nationales en Bolivie. Evo Morales est candidat à sa propre réélection pour la quatrième fois consécutive. D’un côté, il peut se targuer de résultats sociaux économiques incomparables. Le PIB a bondi de 50% par rapport à 2006, croissant deux fois plus vite que la moyenne régionale, et permis à l’État de mettre en place des politiques sociales qui ont fait chuter la pauvreté de 60% en 13 ans, et l’extrême pauvreté de près de 38%.[2] De l’autre, il se présente face à sa population après que cette dernière lui a refusé, lors d’un référendum tenu en 2016, la possibilité de briguer un quatrième mandat. C’est finalement le Tribunal constitutionnel plurinational, mobilisant la signature d’un traité international pour justifier l’illégalité de la limitation des mandats présidentiels, qui lui a permis de se présenter à sa propre succession. Plus que le choix d’un nouveau mandataire, cette élection se présente tout autant comme une occasion pour la citoyenneté bolivienne de punir son président si telle est sa volonté.

Pour s’assurer du bon déroulement des élections, des observateurs de l’Organisation des États d’Amérique (OEA) sont présents. La question de leur participation a longtemps été au cœur des débats qui ont entouré le scrutin présidentiel. Les gouvernements conservateurs de la région ont exprimé leur rejet vis-à-vis de ce qu’ils considéraient être un témoignage de soutien à une élection qu’ils estimaient illégitime du fait de la participation de Morales. Le secrétaire général de l’OEA, Luis Almagro, avait à cet égard déclaré en avril 2019 que « dire qu’Evo Morales ne peut pas participer aujourd’hui (aux élections générales), ce serait absolument discriminatoire vis-à-vis d’autres présidents qui ont participé aux processus électoraux sur la base d’une décision judiciaire ».[3]

Pour assurer une plus grande transparence et pour respecter les recommandations de l’OEA, les autorités électorales boliviennes mettent en place un système officieux de Transmissions des résultats électoraux préliminaires (TREP), en parallèle du décompte officiel, qui vise à informer la population de l’évolution des résultats en temps réel. Ce dernier est confié à une entreprise privée. Le 20 octobre 2019, jour de suffrage dans le pays, aux alentours de vingt heures, le TREP qui avait alors décompté près de 84% des actes électoraux s’interrompt. À cette même heure, Evo Morales compte près de 45,28% des suffrages et une avance de 7,9 points sur son rival direct, Carlos Mesa. Ces résultats préliminaires ne suffisent pas pour éviter au leader indigène un face-à-face lors d’un second tour. En effet, la Constitution bolivienne stipule qu’une marge de 10% sur le second, en plus de 40% des voix, est nécessaire pour valider une victoire dès le premier tour. Le 21 octobre l’OEA, à travers son compte Twitter publie un premier message s’inquiétant de l’interruption du processus de décompte officieux, considérant « fondamental que le Tribunal suprême électoral explique pourquoi la transmission de résultats préliminaires a été suspendue ».[4] Vingt-trois heures après cette interruption, le TREP est finalement actualisé pour près de 95% des résultats. La marge d’Evo Morales est désormais légèrement supérieure aux 10% nécessaires à un triomphe dès le premier tour.

Peu après cette actualisation, l’OEA émet un communiqué de presse dans lequel elle « exprime sa profonde inquiétude et sa surprise face au changement radical et difficile à justifier de la tendance des résultats préliminaires connus après la fermeture des bureaux de vote », et fait dès lors part de son appui à l’organisation d’un second tour. Ces suspicions publiques quant à une éventuelle fraude électorale donnent lieu à des manifestations massives de l’opposition bolivienne. Le ministre bolivien des affaires étrangères, Diego Pary, décide alors, dès le 22 octobre, de proposer à Luis Almagro, secrétaire général de l’OEA, d’effectuer une analyse de l’intégrité du processus électoral en Bolivie. Cette demande est acceptée. La mission débute le 31 octobre 2019.

Au même moment, le pays s’embrase, et la situation se détériore rapidement. Le 10 novembre, l’OEA présente un rapport préliminaire dans lequel elle liste une série d’irrégularités supposées soutenir ses affirmations préliminaires quant à l’existence d’anomalies sérieuses entourant les résultats du premier tour. Le même jour, Evo Morales, pour éteindre le feu de la contestation, annonce l’organisation de nouvelles élections. Le lendemain, sous la pression de l’armée et confronté aux violences nombreuses et polymorphes qui frappent ses partisans et les membres du gouvernement, il renonce à ses fonctions, tout comme son vice-président, la présidente du Sénat national et le Président de la chambre des députés. Ce vide institutionnel permet à Jeannine Añez, députée de l’opposition alors inconnue du grand public, de s’autoproclamer présidente par intérim le 12 novembre en l’absence de quorum au parlement – les sénateurs et députés du MAS ayant décidé de ne pas siéger.

La fleur au fusil

La trame de ce renversement institutionnel repose sur deux tournants fondateurs. Le premier réside dans l’incursion de l’armée dans le paysage politique, cette dernière a recommandé à Evo Morales de renoncer à ses fonctions et donc d’interrompre un mandat qu’il avait obtenu – sans contestation – en 2014. Le 10 novembre 2019, le chef des forces armées, le général Kaliman fait la déclaration suivante : « après avoir analysé la situation de conflit interne, nous suggérons que le président de l’État démissionne de son mandat présidentiel, permettant ainsi la paix et le maintien de la stabilité pour le bien de notre Bolivie ». S’il est tentant de donner du crédit à cette affirmation gorgée de bienveillance, quiconque est familier avec l’histoire politique régionale[5] frissonne en entendant un général inviter un président élu à se retirer. La figure du général des armées qui se positionne en sauveur de la démocratie mérite interrogation, avec en premier lieu, un questionnement sur l’origine du désordre. Dans le cas présent, le désordre est attribué à une contestation sociale d’ampleur contre la rupture de l’équilibre démocratique. Cependant, si l’on se penche sur l’évolution du mouvement de contestation, un tout autre paysage se dessine. Bien loin d’un mouvement populaire massif, la dégradation rapide de la stabilité intérieure a été organisée par des forces politiques tendancieusement antidémocratiques. Ainsi, il est important de rappeler que dès les premières manifestations, le candidat d’opposition arrivé en deuxième position lors du premier tour, Carlos Mesa, a été entièrement éclipsé par un autre opposant aux prétentions autrement plus radicales, l’ultraconservateur Luis Fernando Camacho. Ce dernier, un multimillionnaire – il figure parmi les révélations des Panama Papers – qui a fait ses classes dans une organisation politique décrite par la Fédération internationale des droits de l’Homme comme « une sorte de groupe fasciste paramilitaire »[6], fondamentaliste religieux et ouvertement raciste, a laissé entrevoir une face sombre et peu connue à l’extérieur du pays de la frange ultra-radicale de l’opposition. Là où les premières manifestations mobilisent l’ensemble d’une opposition inquiète de s’être fait « voler » l’élection, le basculement du pays dans le chaos social est l’œuvre des franges extrêmes droitières proches de Camacho aux ambitions non dissimulées de déstabilisation. Ainsi, dans les jours qui ont précédé le départ d’Evo Morales, la débauche de violence envers les partisans du président sortant a été destructrice. Pour ne citer que les événements les plus brutaux, une mairesse du MAS a été victime d’une humiliation publique par une horde d’opposants qui l’a forcée à marcher pieds nus sur plusieurs kilomètres sous des cris animaux, avant de la peindre en rouge et de lui raser les cheveux. Le jour de la démission du président Morales, plusieurs membres du gouvernement ont été victimes d’une frénésie sauvage, certains ont vu leur maison incendiée, d’autres reçu des appels les invitant à renoncer à leur fonction pour garantir la sécurité de leurs proches.

C’est donc un climat de chaos, intentionnellement bâti par les factions les plus extrêmes de la classe politique bolivienne, qui a servi de prétexte à l’armée pour inviter Evo Morales à se retirer. La décision de l’armée, aux apparences pourtant grossières de coup d’État, s’est insérée dans le narratif commun comme un geste fort et une réponse à la volonté populaire de garantie de l’État de droit et d’un processus électoral transparent. Ce renversement politique n’avait pourtant rien de populaire ni de démocratique. Comme elle l’a déjà fait par le passé, l’armée a instrumentalisé un contexte de chaos pour se défaire d’un pouvoir encombrant. Le principe est simple, les forces armées se présentent comme le pompier qui vient éteindre un incendie domestique allumé par des délinquants tout en accusant le propriétaire. Quoi de mieux pour la reconquête du pouvoir que le mariage de l’ordre et du chaos. Ce dernier garantit à l’ordre son sens, d’où l’intérêt pour l’ordre de voir se perpétuer le chaos. Avec l’arrivée de Jeanine Añez, l’armée a ainsi retrouvé de sa superbe dans le pays. Celle qui a marqué par ses alliances avec les grands propriétaires l’histoire politique sanglante des nations latino-américaines, s’est offert un retour en grandes pompes dans les institutions nationales. L’embrasement de la nation par des factions criminelles lui a ouvert le chemin vers la reconquête, celle du sauveur et du bienfaiteur qui, soucieux du bien-être de son peuple, se lève pour chasser l’ennemi. Encore faut-il savoir identifier l’ennemi. En désignant Evo Morales comme responsable de l’instabilité intérieure, l’armée a fait le choix de favoriser les forces antidémocratiques. Cette alliance du capital et des balles n’est pas nouvelle, et il n’y a donc rien de surprenant à voir, lors de la cérémonie d’intronisation de l’ex-sénatrice, un militaire lui passer l’écharpe présidentielle autour du cou. C’est d’ailleurs à peine installée dans son bureau du Palacio Quemado que Jeannine Añez a décidé de rendre l’appareil aux militaires en émettant un décret[7] qui les exempte de toute poursuite lorsqu’ils maintiennent « l’ordre public ».[8] La fabrication d’un imaginaire dans lequel les militaires soucieux de l’ordre démocratique viennent à la rescousse d’un peuple menacé par les dérives d’un exécutif trop attaché au pouvoir repose lui-même sur un second tournant dans le renversement bolivien.

L’OEA renoue avec ses vieux démons

Ce second événement est antérieur à l’entrée des forces armées dans le récit du renversement d’Evo Morales, c’est d’ailleurs son point d’ancrage. Il faut en effet revenir à l’idée même d’une fraude électorale pour comprendre l’enchaînement rapide et destructeur qui s’est mis en place après l’annonce des résultats du premier tour. Comme cela a été mentionné précédemment, c’est un communiqué de presse publié par l’OEA qui a fait peser les premiers doutes sur la crédibilité des résultats électoraux. Dans ce communiqué, l’OEA fait part de ses inquiétudes quant à l’interruption du système de décompte rapide, ainsi que du changement de tendance observé lorsque ce dernier a été rétabli. Pour comprendre pourquoi une telle prise de position a de quoi déranger, il faut revenir sur au moins trois éléments qui ont fait l’objet d’une publication du think tank étasuniens Center for Economic Policy Research (CEPR).

Tout d’abord, il est essentiel de rappeler que la totalité des accusations formulées par l’OEA dans son communiqué font référence au système TREP, système de décompte officieux et parallèle qui avait été mis en place par la Bolivie et opéré par une entreprise privée. Or, ce système n’a aucune valeur électorale, sa seule vocation est la transparence et l’information des citoyens. À aucun moment, le bon déroulement du système de décompte officiel, dont les résultats ne seraient parus qu’une fois l’ensemble des actes comptabilisés, n’a été remis en question. C’est donc une discrète confusion entre les deux processus parallèles qui a permis de faire peser le doute sur une manipulation du système de décompte officiel tout en ne faisant référence qu’à son jumeau officieux qui n’avait lui été mis en place qu’à titre informatif.

Le second élément de la narration des péripéties électorales qui interroge réside dans l’apparente surprise manifestée par l’OEA au sujet de l’interruption du TREP. En effet, un tel scénario avait été annoncé et convenu au préalable. Deux semaines avant la tenue des élections, Marcel Guzmán de Rojas, directeur général de l’entreprise en charge du TREP, avait précisé avoir pour objectif le décompte de 80% des suffrages aux alentours de 20h et seulement espérer pouvoir dépasser les 90% le jour de l’élection.[9] Antonio Costas, porte-parole du Tribunal suprême électoral avait quant à lui exprimé son enthousiasme en insistant sur le fait que « pour la première fois dans son histoire démocratique, la Bolivie sera en mesure de connaître entre 80 et 90 % du décompte des voix, avec une fiabilité de 100 % ».[10] En 2016, lors du référendum sur la réélection, le même système c’était par exemple arrêté autour de 81.2% sans que cela ne suscite un quelconque émoi.

Troisième élément, et c’est là que réside le plus lourd des accusations, les organes électoraux boliviens ont été sommés de rendre des comptes sur ce qui a été dénoncé comme un changement de tendance inexplicable. Il convient à ce stade de mobiliser un certain sens commun de la statistique. En observant l’augmentation de l’écart entre les deux candidats, deux hypothèses peuvent être posées. La première, fidèle à l’interprétation de l’OEA, est celle d’une manipulation des suffrages et des résultats électoraux. La deuxième voudrait que l’échantillon des derniers 15% pourcents des suffrages ait la particularité d’être plus favorable à Evo Morales que le reste des votes. Cela est-il envisageable ? Tout à fait, et c’est d’ailleurs les résultats de l’analyse statistique profonde qui ressort de l’étude susmentionnée. Comme le rappelle Mark Weisbrot, directeur du CEPR, il faut s’appuyer sur la démographie électorale du pays andin pour expliquer que des des résultats électoraux les plus tardifs soient significativement plus favorables à Evo Morales. Selon l’étude du CEPR, dans l’échantillon des derniers 16% non-comptabilisés au moment de l’interruption, la marge d’Evo Morales sur son rival est de 22%, soit près de 3 fois la marge constatée sur les 84% déjà comptabilisés. Comment cela est-il possible ? La Bolivie est un pays dont une partie significative de la population, 30%[11], réside dans des zones rurales relativement isolées. Les suffrages issus de ces régions peuvent ainsi prendre un temps significativement plus long à pouvoir être comptabilisé. Il se trouve que les votants appartenant à ces régions reculées sont également très majoritairement des électeurs d’Evo Morales qui recueille beaucoup moins de voix dans les territoires urbanisés. Il existe donc dans l’échantillon final un biais conséquemment favorable à Evo Morales qui explique l’augmentation importante de la marge le séparant de Carlos Mesa.[12]

La seconde interrogation qu’il est légitime de formuler à propos de ce supposé « changement de tendance » concerne sa dynamique. Autrement dit, la marge entre les deux candidats c’est elle accrue plus rapidement lors du décompte des derniers 16%. Là encore, une analyse statistique rigoureuse permet de visualiser une augmentation régulière de l’écart sur l’ensemble du décompte. La tendance de l’écart entre Evo Morales et Carlos Mesa pour l’élection présidentielle est d’ailleurs, à peu de choses près, identique à celle observée pour les résultats des élections législatives qui ont vu le MAS remporté 68 sièges sur 130 à l’Assemblée et 21 des 36 sièges du Sénat, et ce, sans que les résultats ne soient jamais remis en question (voir graphique). Cette analyse statistique qui met à mal les affirmations de l’OEA a été récemment confirmée par un rapport produit par deux chercheurs du Massachusetts Institut of Technology (MIT), et résumée dans un article du Washington Post. Les conclusions des deux auteurs sont sans équivoques : « il ne semble pas y avoir de différence statistiquement significative entre la marge avant et après l’arrêt du vote préliminaire. Au contraire, il est très probable que Morales ait dépassé la marge de 10 points de pourcentage au premier tour ».[13]

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Source : (Williams et Curiel, 2020)

Dès lors, il est difficile de trouver une justification au comportement de l’OEA lors de la soirée électorale. Pourquoi un tel empressement à communiquer ? Comment expliquer des erreurs aussi grossières dans l’analyse statistique des résultats ? Il est difficile d’imaginer que le niveau technique et analytique des experts, nombreux, d’expériences et de formations rigoureuses, ne permette à l’organisation d’être capable de comprendre l’origine statistique du changement de tendance. Il doit être envisagé que cette prise de position s’inscrit dans une démarche politique hostile au gouvernement d’Evo Morales.

Pour juger de la bonne foi de l’OEA, il est nécessaire de se pencher sur l’audit final réalisé par l’organisation à la demande d’Evo Morales, dès le 22 octobre. Une version préliminaire de cet audit a été présentée le 10 novembre et la version finale n’a été partagée que le 4 décembre 2019. Si une analyse détaillée de l’ensemble du processus d’évaluation dépasse la géographie de cet article, il faut tout de même mentionner la structure générale des accusations et les juger dans le contexte des déclarations passées.[14] En effet, la prise de parole de l’organisation ne laissait comme seule perspective de conclusion du rapport que la démonstration de la véracité des allégations, au risque, dans le cas contraire, de rendre trop visible un dépassement déstabilisateur du mandat de l’institution.

Le mensonge, institution de la déstabilisation

L’OEA a divisé son rapport en trois blocs d’accusations : les infractions délibérées ayant pour but la manipulation des résultats, les infractions graves non intentionnelles, et les erreurs. Malgré une apparente exhaustivité dans l’analyse, le rapport se distingue davantage par ce qu’il obscurcit que ce qu’il illumine à la lumière des preuves. Ainsi, le gros de l’analyse et des mises en accusations graves (deux premières catégories) se concentre sur le TREP. Or, entre le premier tour et le rapport final de l’OEA, le TREP n’a à aucun moment reçu de caractère officiel. Une longue liste de soupçons concernant la gestion de ce système est filée sans toutefois que ne soit faite une quelconque mention de son caractère officieux. Il est cependant difficile de comprendre à quoi aurait servi une fraude visant uniquement un système parallèle d’information du grand public sans que celle-ci n’ait de conséquence finale sur les résultats officiels. C’est ainsi qu’une partie majeure de la mise en accusation se construit sur une confusion entretenue entre les deux systèmes de comptabilisation. Concernant le système officiel, la seule mise en accusation d’envergure fait référence à l’identification de plusieurs tables de votations qui ont fait l’objet de falsifications de signatures de validation des actes de vote. Les irrégularités identifiées concernent 0,22% du total national des actes et se concentrent à 80% sur des centres électoraux de très petite taille qui correspondent à des territoires où des erreurs humaines expliquées par le manque de compréhension du processus électoral peuvent être envisagées. À ce titre, Guillaume Long, ancien ministre des affaires étrangères équatorien qui a lui-même participé par le passé à des missions d’observation de l’OEA, a fortement critiqué l’association de ces pratiques minoritaires à une démarche volontaire de fraude électorale qui relève pour lui de l’incompréhension « anthropologique » de la réalité bolivienne de la part de l’institution multilatérale.

Finalement, le rapport de l’OEA ne se construit que comme une longue liste d’irrégularités que l’on peut malheureusement retrouver dans les processus électoraux de nombreux pays en développement, sans pour autant être en mesure de prouver les soupçons de fraude électorale. Pour le reste, le narratif qui vise à se surprendre du changement de tendance et de l’interruption annoncée du système de décompte officieux est maintenu sans que considération soit faite des facteurs d’explications avancées précédemment. À l’image du menteur qui fait face à l’effondrement de son édifice mensonger, mais persiste dans la contre-vérité pour éviter de perdre la face, l’OEA ne parvient pas à fonder d’une quelconque façon l’hypothèse d’une manipulation électorale qu’elle avait elle-même hâtivement entreprise. Pour autant, en faisant peser sur l’imaginaire collectif le doute d’une interruption malveillante, prétendument nécessaire à la rectification de l’écart entre les deux candidats, l’OEA a pris le parti d’un interventionnisme aux conséquences lourdes.

Hannah Arendt a, dans son ouvrage Du mensonge à la violence, étudié certains mécanismes mobilisés par les opérateurs du mensonge et prévenu de leur portée déstabilisante : « le mensonge est souvent plus plausible, plus tentant pour la raison que la réalité, car le menteur possède le grand avantage de savoir à l’avance ce que le public souhaite entendre ou s’attend à entendre ». Le contexte singulier de cette élection à laquelle participait Morales malgré sa défaite lors du référendum sur sa réélection, rendait particulièrement propice la construction d’un narratif dont la trame est celle de l’aspiration à la perpétuation au pouvoir et la mise en place d’un système de corruption du processus électoral. En publiant ce communiqué, l’OEA a participé activement à la déstabilisation d’un ordre social qui, voyant la confiance dans certaines de ses institutions fortement remises en doute par un organe prétendument neutre, a créé une brèche dans laquelle se sont infiltrées des forces qui poursuivent des volontés antidémocratiques de renversement politique. Cette anomalie procédurale n’a pourtant pas laissé indifférents l’ensemble des représentants régionaux auprès de l’organisation, Luz Elena Baños, la représentante mexicaine auprès de l’OEA, a rapidement réagi à ce communiqué en estimant qu’il avait « perturbé la partialité et la neutralité de cette mission et a interféré avec un processus électoral qui n'[était] pas encore terminé ».[15] Ce ne sont pourtant pas les inquiétudes de cette dernière qui ont été reprise par le récit général mais bien plutôt les affirmations infondées de l’OEA. Cette désinvolture face au mensonge est ce à quoi se réfère le concept de post-vérité. C’est l’idée, pour reprendre les mots du philosophe et agnotologue Mathias Girel, selon laquelle « nous serions, par nos comportements, devenus indifférents à la vérité, apathiques devant les mensonges les plus éhontés, impassibles devant les contradictions les plus irresponsables ».[16] Pourquoi ?

S’il existe des facteurs multiples pour expliquer cette nouvelle réalité, une perspective d’étude pertinente pour la situation bolivienne est celle de la construction de la neutralité, crédibilité et donc légitimité dans la sphère médiatique. L’OEA a été gratifiée par la sphère médiatique, de fait et sans discussions, d’un statut d’organe multilatéral sans ambitions, sans intérêt ni agenda politique particulier. Comment expliquer que la fragilité des accusations et la prise de position proche de l’ingérence de l’organisation, venant faire peser de sérieux doutes sur sa neutralité et bienveillance, ne soit pas venues remettre en cause l’autorité morale qui lui a été attribuée. Il s’agit là d’un problème qui dépasse largement le simple cas d’étude bolivien, la construction de la recevabilité dans la sphère médiatique est aujourd’hui gangrenée par le confort et la certitude des mandarins de la bonne parole. Le choix des sources se fait selon un critère de confiance lui-même supposé dépendant à la proximité de l’information avec le réel. Il n’est cependant pas cavalier d’affirmer que l’attribution de la recevabilité ne peut en aucun cas devenir une accréditation intemporelle. La crédibilité est un attribut évanescent qui se doit d’être perpétuellement renouvelé. Une source jadis crédible, si les attributs qui fondent sa crédibilité ne sont plus, se doit de perdre son privilège. L’un des défis actuels réside dans l’acquisition par certaines sources d’un caractère intangible d’autorité. Le caractère pernicieux d’un tel mécanisme de production de la vérité réside également dans le fait qu’une telle configuration entrave les possibilités de contestation de cette même vérité. Si une information vient contredire l’affirmation faite par l’acteur du recevable, elle est automatiquement relayée au rang de contre-vérité, car n’appartenant pas à ladite sphère de véracité. Cette attribution de jure et non de facto de la recevabilité met en danger la capacité du citoyen à jouir d’une information de qualité, et le cas Bolivien a donné à voir une matérialisation inquiétante des conséquences d’une telle dérive.

Le cœur de l’OEA balance à droite

Ainsi l’OEA, du fait de son statut d’organisation multilatérale, a bénéficié de l’attribution d’une autorité morale qui a permis de donner de la consistance à son narratif infondé. Nous étions dans une configuration classique où la défiance incombe au gouvernement et la tolérance à ses détracteurs. S’il est compréhensible que la force de l’habitude invite à une lecture dans ce sens, les agissements de l’opposition et les errements de l’OEA auraient dû faire vaciller de telles certitudes.

Pour commencer, l’histoire tumultueuse de l’institution[17], tout comme ses modalités de financement – 60% des fonds sont apportés par les États-Unis – avait de quoi interroger la légitimité de la neutralité attribuée à sa parole. À cela viennent s’ajouter les contre-vérités précédemment mentionnées, mais également des prises de paroles du secrétaire général de l’OEA qui interrogent. Lorsque Evo Morales a décidé de l’organisation de l’audit visant à attester de la bonne (ou mauvaise) tenue de l’élection, la communication a été minimale et le secrétaire général, d’habitude non avare en tweets, n’a pas dénié commenter cette main tendue. Lorsqu’il décida de reprendre son activité numérique de commentateur politique, ce ne fut que pour exprimer sa préoccupation quant à une possible restriction de la liberté de circulation de l’opposant Luis Fernando Camacho.[18] Pas un mot tweet ne s’envola du smartphone de l’uruguayen pour s’inquiéter des dérives racistes des manifestants contre les membres du MAS qui ont culminé par la séquestration de familles des membres du gouvernement ou à l’incendie de leur demeure. Finalement, l’institution qui définit comme l’une de ses missions la consolidation de « la démocratie représentative dans le respect du principe de non-intervention » et nomme parmi ses piliers axiologiques la démocratie ou le respect des droits de l’homme, n’aura aucun mot de soutien quant à la décision d’Evo Morales d’organiser de nouvelles élections, ni de préoccupation quant à la prise de position de l’armée l’invitant à rompre le mandat glané en 2014. Hannah Arendt, encore elle, avertissait que « les mots justes placés au bon moment sont de l’action ». Nous pourrions proposer une variante de cette affirmation pour caractériser la stratégie de communication de l’OEA après son annonce impromptue « les silences justes placés au bon moment sont de l’action ». Une telle asymétrie d’indignation chez Luis Almagro ne doit pourtant pas être source de surprise. Ce dernier, est coutumier des prises de position qui se confondent avec celles du Département d’État étasunien. Sortant de son silence, il déclarera cavalièrement deux jours après le départ d’Evo Morales : « en Bolivie, il y a eu un coup d’État lorsque Evo Morales a commis une fraude électorale ».[19] Cet alignement, s’inscrit dans un agenda préélectoral qui verra Luis Almagro se présenter à sa propre succession le 20 mars 2020. Ce dernier fait face à un effritement de ses soutiens après qu’il a accepté d’envoyer des observateurs contrôler la bonne tenue du processus électoral bolivien. Cette décision de l’Uruguayen a froissé les nations de la région gouvernées par les conservateurs hostiles à Evo Morales (Brésil, Colombie) ainsi que l’administration Trump. Or, le soutien des États-Unis est essentiel à l’ancien ministre des affaires étrangères de l’Uruguay pour tenter d’assurer sa réélection. Quoi de mieux alors pour se rattraper que de participer au processus de remplacement d’un gouvernement progressiste par un gouvernement conservateur ?

L’activiste et prix Nobel de la paix Adolfo Pérez Esquivel a résumé la véritable nature du renversement d’Evo Morales en une synthèse ravageuse : « Le coup d’État en Bolivie est une attaque contre toutes les démocraties du monde. Les Boliviens ne profitent pas de la violence ; ce sont les États-Unis, l’OEA et les gouvernements de droite, complices de ce qui s’est passé, incapables de vivre avec une Bolivie juste, éduquée et souveraine, qui en profitent ».[20] Naïvement taire la politisation du réel ainsi que les asymétries de pouvoir, c’est prendre le parti de celui à qui l’on octroie l’argument d’autorité qu’est la neutralité. Comme l’a parfaitement synthétisé Adèle Haenel pour caractériser une situation toute autre mais d’une manière qui permet d’étendre l’affirmation à un spectre plus large : « dépolitiser le réel, c’est le repolitiser au profit de l’oppresseur ».[21]

Chronique d’une restauration annoncée

Quelques mois ont suffi pour que le miracle Bolivien ne soit plus que mirage indien. Il ne reste plus des 13 années d’or du pays andin qu’une vague image dont la perception lointaine s’évapore au contact d’un présent aux allures de restauration ultraconservatrice. Depuis le départ d’Evo Morales et son remplacement par la seconde vice-présidente du Sénat Jeanine Añez, la nation plurinationale a opéré un virage violent pour flirter sinon s’aligner sur un agenda politique bolsonarien.

Ainsi, la présidente autoproclamée Jeanine Añez l’avait pourtant annoncé lorsqu’elle est entrée, escorté par les militaires dans l’Assemblée nationale en s’écriant triomphante : « La bible est de retour au palais ». Une exclamation qui aurait dû faire frémir les commentateurs qui, effectuant un léger travail d’archéologie numérique, seraient tombés sur des tweets publiées il y a quelques années par la présidente autoproclamée. Alors personnalité politique inconnue, l’anonymat faisant figure de révélateur incomparable, elle se permettait quelques prises de positions osées, exprimant par exemple en ces termes son rejet des festivités indigènes qui se célèbrent le 21 juin en Bolivie : « Pas de nouvel an aymara, ni d’étoile du matin ! Bande de sataniques, personne ne peut remplacer Dieu ! ».[22] Celle qui avait pour seul mandat de combler un « vide institutionnel » et d’opérer la transition jusqu’à l’organisation de nouvelles élections, s’est prise à rêver en annonçant sa participation au prochain scrutin. Cette annonce met à mal la version de l’opposition selon laquelle ce n’est pas par ambition personnelle mais par amour pour la démocratie que Jeanine Añez s’est autoproclamée présidente. L’ancienne sénatrice a ainsi bénéficié d’un tremplin inespéré vers les sommets de l’État qui, avant l’emballement électoral, lui étaient plus qu’éloignés. Malgré cette promotion express, il faut en effet croire que l’habit de présidente par intérim n’était pas à la taille de ses ambitions. Les nouvelles élections présidentielles étant fixées pour le 3 mai 2020, cela a laissé l’opportunité à Jeanine Añez d’effectuer un dépassement de fonction inattendu. Cette dernière a décidé de s’engager dans une transformation profonde des affaires étrangères. Comme l’explique Guillaume Long, « quelques jours après son entrée en fonction, le gouvernement Añez a rompu les relations diplomatiques avec le Venezuela, expulsé son personnel diplomatique, reconnu le gouvernement autoproclamé de Juan Guaidó ». La présidente par intérim a également, à l’aide de son allié brésilien[23], procédé à un rapprochement express avec Israël. Au-delà de la fascination de l’extrême droite latino-américaine pour ce gouvernement, ce rapprochement a pour le ministre de l’intérieur Arturo Murillo une utilité bien précise, celle de lutter contre « le terrorisme » domestique qu’il incombe aux partisans du MAS. Ce dernier a ainsi déclaré « nous avons invité [les Israéliens] pour nous aider. Ils ont l’habitude d’affronter des terroristes. Ils savent comment prendre les choses en main ».[24] Victimes expiatoires d’un gouvernement aux tendances fascisantes, les figures du MAS sont aujourd’hui la cible d’une chasse aux sorcières, d’une stratégie de judiciarisation de la politique, qui compromet la participation d’un candidat sérieux pour le parti qui recevait encore en mai dernier près de 40% des voix des électeurs boliviens. La question d’Evo Morales a quant à elle vite été réglée. Outre sa mise en accusation pour « terrorisme » – qui s’inscrit dans la poursuite de la logique voulant que la victime soit le premier coupable – ce dernier a vu sa participation à l’élection du 3 mai 2020 entravée par un projet de loi ratifié par Jeannine Añez dès sa prise de fonctions stipulant qu’un président ne peut pas dépasser deux mandats. Plus récemment, l’ex-mandataire a également appris qu’il ne pourrait pas se présenter comme Sénateur sous le prétexte obscur qu’il est nécessaire de résider depuis au moins deux ans dans le pays pour pouvoir se présenter comme député ou sénateur.

Le MAS s’adaptant à cette conjoncture de nettoyage politique a décidé de présenter un autre candidat en la personne de l’ex-ministre de l’économie Luis Arce. Pas de chance, moins de 72 heures après l’annonce de sa candidature, une mise en accusation pour corruption lui a été communiquée.[25] De manière plus générale, la plupart des figures politiques du MAS sont aujourd’hui persécutées et forcées à fuir le pays (Evo Morales, Alvaro García-Linera) ou à se réfugier dans l’ambassade du voisin mexicain qui joue actuellement un rôle fondateur de défense des droits de l’homme dans une région qui sombre dans l’effondrement institutionnel au profit de la restauration de l’autoritarisme. Signe encourageant que la volonté populaire ne plie pas toujours sous les coups de l’obscurantisme autoritaire, les derniers sondages annoncent le candidat du MAS en tête du premier tour avec plus de 30% du total des voix, et 15 points de pourcentages d’avance sur Jeannine Añez.[26]

Épilogue

Au mépris de ces dérives flagrantes et inquiétantes, le narratif commun perdure comme celui d’une leçon donnée à un parti autoritaire et corrompu. Le naufrage est orwellien. Ce qui doit interpeller, plus que toute autre chose, c’est la facilité avec laquelle un discours infondé et fallacieux devient narratif accepté puis une vérité adoubée. Notre temps confirme la postérité des pensées de Pascal qui exprimait déjà, en critique de son époque : « la vérité est si obscurcie (…) et le mensonge si établi, qu’à moins d’aimer la vérité, on ne saurait la reconnaître ». Cependant, il faut noter une modification inquiétante dans la performativité de cette phrase dans le réel actuel. Ici, et dans le cas bolivien de sa pleine expression, la vérité n’est pas obscurcie, elle accessible sans barrières particulières. Dans un article daté de 1972 publié dans le journal The Nation, Steve Tesich, introducteur de la notion de post-vérité résume violemment l’indifférence face au mensonge : « Nous devenons rapidement les prototypes d’un peuple dont les monstres totalitaires ne pourraient que baver dans leur rêve ».[27] C’est à la construction de l’ignorance qu’il faut s’attacher, à une agnotologie profonde qui implique de ne pas retenir que les faits épars, de ne pas s’attacher qu’aux actions individuelles qui ont participé à la construction de la fausse vérité. Il faut comprendre comment se génère, se propage, et se consomme le mensonge, comprendre par une approche systémique ce qui facilite sa genèse comme ce qui empêche sa décomposition. Le tissu de préconceptions, contre-vérités et de construction arbitraire de la crédibilité aura favorisé dans le cas présent les intérêts ultraconservateurs. Lorsque l’humanisme affiché et les prétentions démocratiques répétées pavent le chemin vers le pouvoir à des forces racistes, militaires et réactionnaires qui n’auraient, sans ce témoignage de confiance des prétendus détenteurs de la raison démocratique, jamais réussi à se hisser à la tête de l’État puisque rejetés par la volonté populaire, des leçons doivent être tirées. À l’image du pragmatisme américain de William James, il devient impératif de revenir à une compréhension de la vérité comme ce qui est efficace dans le réel.[28] Lorsque les idées, satisfaites par leur seule existence, ne cherchent plus de sens dans le réel, l’effondrement de la raison même de leur poursuite est total.

 

Références :

Arendt, H., (1972). Du mensonge à la violence, trad. G. DURAND, Calmann-Lévy, Paris.

Curiel, J. & Williams, J-R, (2019). “Analysis of the 2019 Bolivia Election”, Cambridge, Massachusetts.

[1] Rappelons qu’il ne s’agira en aucun cas de prendre aveuglément parti pour l’un ou l’autre des acteurs ayant pris part à ces évènements, il s’agira simplement de tenter de porter un regard honnête sur une réalité complexe et polarisée.

[2] https://cepr.net/images/stories/reports/bolivia-macro-2019-10.pdf

[3] https://eldeber.com.bo/140102_almagro-decir-que-evo-no-puede-participar-eso-seria-discriminatorio

[4] https://twitter.com/OEA_oficial/status/1186108599954739200

[5] La région fût frappée dans les années 1970 par une vague de dictatures militaires aux conséquences humaines désastreuses. Chaque fois, le prétexte de la sécurité nationale fut mobilisé par les militaires pour justifier les renversements et prises de pouvoir.

[6] https://www.telesurenglish.net/news/Luis-Fernando-Camacho-Bolivias-Bolsonaro-Leading-the-Coup-20191111-0015.html

[7] La Cour interaméricaines des droits de l’Homme condamnera ce décret comme une grave incitation à la répression violente.

[8] https://theglobepost.com/2019/11/18/bolivian-government-arrest-mas-lawmakers/

[9] https://elpais.bo/elecciones-34-000-actas-seran-procesadas-en-dos-horas-por-el-trep-para-tener-80-de-los-resultados/

[10] http://spanish.xinhuanet.com/2019-10/10/c_138459407.htm

[11] https://www.ine.gob.bo/index.php/notas-de-prensa-y-monitoreo/item/3170-bolivia-cuenta-con-mas-de-11-millones-de-habitantes-a-2018

[12] Ainsi, si l’on s’intéresse à l’histoire électorale des zones rurales, on retrouve que lors des élections de 2014, le MAS avait obtenu un soutien moyen de 84%, ou lors du référendum de 2016 un soutien au « Si » pour près de 71% des votants.

[13] https://www.washingtonpost.com/politics/2020/02/26/bolivia-dismissed-its-october-elections-fraudulent-our-research-found-no-reason-suspect-fraud/?utm_campaign=wp_monkeycage&utm_medium=social&utm_source=twitter

[14] Le lecteur intéressé pourra approfondir la question en se référant à deux analyses plus exhaustives réalisées par la CELAG et le CEPR.

[15] https://www.elsoldemexico.com.mx/mexico/sociedad/mexico-preocupado-de-que-misiones-electorales-de-oea-sean-instrumentos-politicos-4585445.html

[16] https://mathiasgirel.com/2017/10/13/ignorance-complots-et-post-verite/

[17] Voir cas de l’Haïti en 2011.

[18] Luis Almagro a même reçu Luis Fernando Camacho à Washington et tweetera, à propos de cette rencontre, le message suivant : « J’ai rencontré Luis Fernando Camacho, à qui nous rendons hommage pour son engagement en faveur de la démocratie bolivienne. Nous avons discuté du processus de transition et des prochaines élections ».

[19] https://elpais.com/internacional/2019/11/12/actualidad/1573597270_205659.html

[20] https://www.la-razon.com/nacional/Perez-Esquivel-Bolivia-atenta-democracias_0_3257074294.html

[21] https://www.franceculture.fr/emissions/la-conclusion/adele-haenel

[22] https://factuel.afp.com/en-bolivie-les-tweets-anti-indigenes-effaces-par-la-presidente

[23] https://www.cepr.net/bolivias-caretaker-government-makes-radical-foreign-policy-changes-%E2%80%95-and-wins-over-powerful-allies/

[24] Ibid.

[25] https://orinocotribune.com/bolivia-mas-candidates-hearing-suspended-due-to-procedural-irregularities/

[26] https://twitter.com/OVargas52/status/1229220338476687361

[27] https://www.questia.com/magazine/1G1-11665982/a-government-of-lies

[28] https://www.philomag.com/les-idees/grands-auteurs/john-dewey-vu-par-barbara-stiegler-42485

Le tournant à 180 degrés de la politique étrangère bolivienne depuis le coup d’État

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La présidente par intérim Jeanine Añez saluant le commandant en chef Carlos Orellana © FM Bolivia

La politique étrangère, dont la responsabilité incombe en grande partie à l’exécutif, a fourni un débouché idéal au programme radical de Jeanine Añez, présidente de facto de Bolivie, qui ne dispose pas de majorité parlementaire. Quelques jours après son entrée en fonction, le gouvernement Añez a rompu les relations diplomatiques avec le Venezuela, expulsé son personnel diplomatique, reconnu le gouvernement autoproclamé de Juan Guaidó et s’est empressé de quitter l’ALBA pour rejoindre son homologue de droite, le Groupe de Lima. La Bolivie ne tarde pas non plus à rétablir les relations diplomatiques avec Israël et des liens étroits avec les États-Unis, qui avaient été sérieusement érodés depuis que l’ambassadeur américain en Bolivie avait été surpris dans des réunions secrètes avec des membres clefs de l’opposition en plein milieu d’un mouvement séparatiste visant à chasser le gouvernement Morales en 2008. Par Guillaume Long, traduction Mathieu Taybi.


Añez, sénatrice peu connue dont le parti n’a obtenu que 4 % des voix aux dernières élections législatives, a été intronisée après qu’un coup d’État ait renversé le président démocratiquement élu Evo Morales le 10 novembre. Il est très vite apparu que son manque de légitimité démocratique ne l’empêcherait pas d’agir comme si elle était en possession d’un mandat populaire pour diriger le pays et faire entrer celui-ci dans une ère nouvelle. Plutôt que de jouer le rôle d’une présidente intérimaire prudente (ainsi que l’ont qualifiée les partisans du coup d’État), qui chercherait à garantir le fonctionnement ordinaire des institutions en vue de la tenue d’élections dans les plus brefs délais, elle a choisi de régner.

Après avoir juré plusieurs fois qu’elle ne se présenterait pas aux prochaines élections, Añez a finalement annoncé sa candidature le 24 janvier. Les candidats à la présidentielle Carlos Mesa et Jorge Quiroga, entre autres représentants des élites boliviennes, ont exprimé leur mécontentement à l’égard de ce revirement. Sa présence allait encore davantage diviser la droite dans le contexte d’une course électorale surchargée, dans laquelle le candidat du Mouvement vers le Socialisme (MAS), le parti de Morales, est largement en tête. Les soutiens du coup d’État, à l’intérieur et à l’extérieur de la Bolivie, redoutent que les ambitions politiques d’Añez ne discréditent leur argumentaire selon lequel le coup d’État est le fait d’acteurs désintéressés, dévoués à la cause de la « démocratisation » de la Bolivie et non à leur avancement personnel.

L’internationalisation de la politique intérieure

Dans cette restauration conservatrice bolivienne, il existe un lien indissoluble entre la politique étrangère et la persécution intérieure du MAS et de ses leaders. Le gouvernement issu du coup d’État souhaite arrêter Morales pour « terrorisme » et « sédition ». Des dizaines de représentants du gouvernement Morales et de leaders du MAS ont fui leur pays ou réclamé l’asile auprès de représentations diplomatiques, quand ils n’ont pas été arrêtés. Dans les 24 heures qui ont suivi l’annonce effectuée par le MAS de son candidat à la présidentielle en la personne de l’ex-ministre des finances Luis Arce, le gouvernement de facto a officialisé des accusations de « corruption » contre Arce ; lorsqu’il a remis les pieds en Bolivie, ce dernier a reçu une assignation à comparaître avant même de pouvoir passer la douane. Un ancien ministre et un directeur de cabinet, à qui le ministère des Affaires étrangères bolivien avait garanti un sauf-conduit depuis l’ambassade mexicaine pour aller à l’aéroport et quitter le pays, ont été arrêtés et malmenés. Ce n’est que grâce à la dénonciation internationale de cette extraordinaire violation du droit international – et de la stupéfiante schizophrénie consistant à leur octroyer un sauf-conduit avant de les emprisonner une fois qu’ils se trouvent hors de leur sanctuaire diplomatique – que le gouvernement bolivien les a finalement relâchés.

Le responsable de la résurgence de la « guerre intérieure » – la tristement célèbre doctrine nationale de sécurité des dictatures militaires latino-américaines des années 60 et 70 – est le ministre de l’Intérieur Arturo Murillo. Il ne fait pas mystère de ses alliances internationales destinées à éradiquer éléments subversifs et terroristes : « Nous avons invité [les Israéliens] pour nous aider. Ils ont l’habitude d’affronter des terroristes. Ils savent comment prendre les choses en main. »

En ce qui concerne les nombreuses dénonciations de violation des droits de l’Homme qui découlent de telles méthodes, elles sont, pour Patricio Aparicio, l’ambassadeur d’Añez à l’Organisation des États américains, de simples « mensonges et contre-vérités ». Aparicio désigne le rapport de la Commission interaméricaine des droits humains, et sa dénonciation du massacre de Senkata, comme le simple produit des machinations des « consultants et des opérateurs issus d’un certain internationalisme de gauche, implantés dans de nombreuses institutions interaméricaines, et qui ne sont pas intéressés par la vérité ».

Dans la continuité du déni de violation des droits humains, le gouvernement Añez a pris des mesures de rétorsion contre les gouvernements qui tenaient des positions proactives de défense des Boliviens victimes d’abus. Jorge Quiroga, le « représentant international » d’Añez, qui a finalement démissionné en janvier pour lancer sa propre campagne présidentielle, a qualifié le président mexicain Andrés Manuel López Obrador de « lâche », de « brute » et de « scélérat » pour avoir octroyé l’asile à Evo Morales. Bien loin de désavouer la franchise de son représentant, moins d’une semaine après les insultes fleuries de Quiroga, Añez a renvoyé l’ambassadeur mexicain ainsi que le consul et chargé d’affaires espagnol, pour le rôle de leur gouvernement dans la protection d’anciens représentants boliviens menacés de persécution.

Un autre différend eut lieu avec le nouveau gouvernement de gauche argentin qui accorda l’asile à Morales. Qu’Añez, présidente issue d’un coup d’État, décriât publiquement le jour de son investiture Alberto Fernández, président argentin démocratiquement élu, parce qu’il n’aurait « aucun respect pour la démocratie » , était plus qu’ironique…

Un voisin amical

Le contexte international a joué un rôle décisif dans la radicalisation de la croisade d’Añez contre la gauche. Le gouvernement brésilien, pour sa part, a fourni de l’aide et des encouragements. Le ministre des Affaires étrangères israélien a confirmé le rôle influent du Brésil, en reconnaissant « l’aide du président brésilien [Jair Bolsonaro] et de son ministre des Affaires étrangères » dans le rétablissement des relations entre Israël et la Bolivie, sans oublier de souligner l’importance du coup d’État : « Le départ du président Morales, qui était hostile à Israël, et son remplacement par un gouvernement ami d’Israël, a permis la réalisation de ce processus ».

Si l’on fait abstraction des enjeux israéliens, il ne fait aucun doute que le président brésilien est ravi des récents événements qui ont secoué la Bolivie voisine. Là où Bolsonaro est un catholique qui a reçu le soutien de nombreuses églises évangéliques conservatrices pour son élection de 2018, Añez, pour sa part, en est la version évangéliste et dévote d’extrême-droite, avec un manque d’affection prononcé pour les évolutions progressistes ou l’histoire de la séparation de l’Église et de l’État en Amérique.

Bolsonaro a tenté d’aider Añez de nombreuses façons, en assouplissant, par exemple, les règles d’importation de gaz bolivien. En décembre 2019, le contrat de Petrobras avec l’YPFB (l’entreprise de pétrole et de gaz de l’État bolivien) arriva au terme de ses 20 ans. Les négociations eurent lieu dans le contexte d’une baisse rapide de la demande brésilienne pour le gaz bolivien, qui était en stagnation avant le coup d’État. En décembre, cependant, Petrobras a conclu un accord temporaire avec l’YPFB, ce qui accordé au gouvernement bolivien une marge de manœuvre bienvenue, dans l’attente de la finalisation d’un contrat à plus long terme. En janvier, le ministre brésilien des Mines et de l’Énergie est allé plus loin en garantissant à l’YPFB le droit d’importer et de vendre du gaz sur le marché brésilien, en accord avec la volonté plus large de Bolsonaro de mettre un terme au monopole de Petrobras sur les importations de gaz au Brésil. Bien que des quotas sur la quantité de gaz bolivien entrant librement sur le marché vont rester en place, ils sont voués à être revus à la hausse chaque année.

La rupture avec Cuba

Le Brésil a aussi mené la danse en montrant l’exemple. En rompant avec les tabous en politique étrangère, en utilisant un langage provocateur, en s’érigeant contre le consensus libéral communément admis et en dénonçant le multilatéralisme, assimilé à du « marxisme culturel », Bolsonaro, tout comme Trump, a permis à de petits États de se faire les émules de ces comportements et politiques extrémistes. La détérioration des relations avec Cuba entamée depuis l’élection de Bolsonaro, justifiée par une rhétorique grandiloquente, en est une bonne illustration. Quand Bolsonaro s’est attaqué au programme cubain « More doctors » en déclarant qu’il y avait « un grand nombre de terroristes parmi eux » et que Cuba a rapatrié huit mille médecins du Brésil, il a ouvert la voie à la mise en place de mesures similaires par d’autres pays. En novembre 2019, l’Équateur et la Bolivie ont tous deux mis un terme à leur coopération sanitaire avec l’île et les médecins cubains ont été rapatriés depuis les deux pays andins avant même la fin de l’année.

En 2019, le Brésil était l’un des trois pays à soutenir l’embargo américain contre Cuba lors du vote de l’Assemblée générale des Nations Unies. Ce faisant, le gouvernement Bolsonaro rompait avec la tradition historique de multilatéralisme du Brésil et son opposition de longue date à la coercition économique infligée par les États-Unis contre l’île. Añez, cependant, est allée encore plus loin : le 24 janvier 2020, le gouvernement bolivien annonçait qu’il mettait fin aux relations diplomatiques avec l’île. La Bolivie est à présent le seul pays de l’hémisphère occidental qui n’entretient plus de relation diplomatique avec Cuba, et l’un des trois seuls au monde (avec la Corée du Sud et Israël).

Pendant des décennies, Cuba a cherché à s’éloigner des anciens clivages diplomatiques issus de la Guerre froide. N’hésitant pas à s’exprimer lorsqu’il se sent bafoué ou lorsque des alliés proches sont menacés ou renversés, le gouvernement cubain a cependant toujours cultivé une approche prudente à l’égard de ses potentiels adversaires. La rupture diplomatique entre la Bolivie et Cuba semble d’un autre âge.

Même l’administration Trump, qui a ressuscité l’article 3 de la loi Helms Burton pour imposer une pression économique encore plus importantes sur l’île, n’a pas encore mis fin aux relations diplomatiques rétablies avec Cuba sous le gouvernement précédent. Cela ne veut pas dire que l’attitude d’opposition frontale de la Bolivie à l’égard de la gauche latino-américaine n’est pas encouragée de tout cœur par Washington. L’influence de Marco Rubio sur toutes les machinations – ou erreurs de calcul – en Amérique latine de la campagne présidentielle de Trump n’a eu de cesse d’alimenter une position toujours plus agressive de l’administration américaine envers cette région. En dernière instance, la réactivation d’une politique de Guerre froide en Bolivie est le signe d’un bond en arrière vers un passé sombre et antidémocratique qui colle parfaitement avec la vision monroeiste de Trump à l’égard de l’Amérique latine, considérée comme « l’arrière-cour » des États-Unis sur la scène internationale.

Ces derniers jours, la ministre des Affaires étrangères d’Añez, Karen Longaric, a été chaleureusement accueillie par le secrétaire d’État américain Mike Pompeo. Le secrétaire général de l’OEA Luis Almagro lui a emboîté le pas, et Longaric a rendu hommage à son « rôle crucial pour la défense de la démocratie et de l’État de droit », avant de lui accorder son soutien officiel pour sa réélection à la tête de l’organisation.

L’OEA a joué un rôle crucial dans le sabotage de l’élection d’octobre 2019 et dans l’alimentation du récit fallacieux d’élections frauduleuses, qui a grandement contribué au renversement de Morales. Longaric a ensuite donné une conférence, dans le cadre du Dialogue interaméricain, dédiée à l’importance d’adhérer à une politique étrangère « non idéologique ». Ce même après-midi, les relations avec Cuba ont été rompues. Durant l’événement, Longaric n’a été confrontée à aucune question dérangeante…

Depuis son improbable rôle de présidente intérimaire émergeant de l’obscurité à celui de candidate à la présidentielle disposant d’un nombre croissant d’alliés internationaux, Añez est parvenue à faire de sa politique étrangère zélée le pilier de sa stratégie politique avec un indéniable succès. Dans un contexte régional et international où l’appartenance à l’extrême-droite, loin d’être marginale, est devenue politiquement rentable, que Jeanine Añez se sente si enhardie n’a rien de surprenant…

Bolivie : la chute, le peuple, le sang et le brouillard

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Coupure de route à El Alto @Shezenia Hannover Valda

Depuis la démission forcée du président Evo Morales, la Bolivie, sous la trop faible lueur des projecteurs nationaux et internationaux, est plongée dans un violent conflit1. Le 21 novembre, la députée du MAS [Movimiento al Socialismo, parti d’Evo Morales] Sonia Brito établit le tragique bilan de 34 morts, 800 détenus et plus de 1000 blessés, rappelant le fait notable d’actes de mise en scène consistant à placer de la dynamite dans les affaires des détenus pour ensuite les accuser de sédition2. Armée du même mot, la ministre de la communication Roxana Lizárraga annonçait le 14 novembre dernier que les actes « séditieux » de la presse nationale et étrangère seraient durement réprimandés3. Sous ce même mot d’ordre, le gouvernement met désormais à disposition un numéro d’appel gratuit et incite à la dénonciation de leaders de l’opposition supposés payer des personnes pour manifester, diffusant sur les réseaux sociaux des encadrés dignes des meilleurs westerns. Par ailleurs, de nombreux témoins assurent que des vidéos mises en ligne sont mystérieusement retirées par Facebook, indice d’une ingérence plus qu’inquiétante4… Retour sur ces dernières semaines qui ont bouleversé la donne politique, et sur les causes profondes de ces conflits. Article co-écrit par Baptiste Mongis et Shezenia Hannover Valda.


Le 15 novembre, alors qu’est publié le Décret Suprême 4078 accordant aux militaires la possibilité de réprimer par tous les moyens à leur disposition sans risquer de poursuites judiciaires5, paraît un communiqué continental des « Peuples de l’Abya Yala » pour alerter la communauté internationale6 ; une pétition de scientifiques du monde entier circule depuis le 17 novembre7 et un communiqué de presse de la Commission Interaméricaine des Droits Humains est paru le 19 novembre8, le jour même où à Senkata, à El Alto, ont été tuées au moins 9 personnes. Dès le 23 novembre, des délégations de l’ONU et de la CIDH se sont rendus à La Paz, El Alto et Cochabamba pour recueillir des témoignages9, ainsi que, plus récemment, une délégation argentine10.

Le débat « coup d’État ou révolte démocratique » pour qualifier les événements ayant précédé le 10 novembre a au mieux fait couler beaucoup d’encre, quand chez certains l’hypothèse d’un renversement orchestré de l’ex-président indigène ne réveillait pas même un soupçon11.

L’homogamie entre le « mouvement civique » d’alors, ayant conduit à la fuite du président Morales au Mexique, et le style de l’actuel gouvernement de transition auquel il a donné naissance, laisse désormais moins de place au bénéfice du doute et un peu plus aux macabres prévisions. État de la situation actuelle, à l’écoute des voix et des corps qui jalonnent le territoire en lutte, urbain comme rural.

Crise, paranoïa et militarisation

Le MAS et Evo Morales, en 14 ans d’exercice, ont commis des erreurs stratégiques et persisté dans certaines, s’entêtant dans quelques pratiques peu orthodoxes et essuyant la défection de plusieurs alliés au cours des dernières années : c’est ce que s’attachent à décrire, et à renforts d’arguments bien fondés (quoiqu’il s’agirait d’en faire une critique approfondie), un certain nombre de communications récemment parues12. De là à justifier, en explicitant sa supposée nature, le mouvement « civique » qui a conduit à la démission du président le 10 novembre, il n’y a qu’un pas, plus ou moins franchi par certains auteurs13.

Il est pourtant légitime de se demander, dans un pays qui revient de loin et dont les compteurs sociaux et économiques sont au vert (la Bolivie était le pays le plus pauvre d’Amérique latine, avec Haïti, à la veille de l’investiture d’Evo Morales ; ayant divisé par deux sont taux de pauvreté, il est aujourd’hui l’un des plus dynamiques de la région), comment « le peuple » a pu parvenir en si peu de temps à destituer, avec en point d’orgue l’appui de la police et de l’armée, un gouvernement qui enregistrait, encore en 2014, 61% des votes au premier tour, et ce alors que derrière la frontière le gouvernement de Sebastian Piñera au Chili, largement impopulaire par ses politiques néolibérales, encaisse plus d’un mois de mobilisations historiques sans sourciller, faisant massacrer ses manifestants par l’armée, ou qu’en Équateur, Lenín Moreno, auteur de politiques également néolibérales absolument contraires à ses mots d’ordre de campagne, s’est maintenu malgré l’ampleur du mouvement (notamment indigène) qui l’a répudié.

C’est que d’une part, diront certains, la démission d’Evo Morales était au fond attendue, voire souhaitable : trois mandats et un quatrième anticonstitutionnel, dont le référendum pour avaliser sa candidature le 21 février 2016 fut perdu, le tout couronné d’une « fraude » ! Peu importe si tant d’autres avant lui ont demandé à modifier leurs Constitutions ou souhaité se perpétuer au pouvoir (dans des pays où cela est possible, comme l’Allemagne), que le référendum ait été perdu à seulement 1% près dans un contexte de scandale médiatique savamment agencé ou que ladite fraude, relevée par la très peu impartiale Organisation des États d’Amérique, fut dénoncée selon un protocole et une rhétorique plus que suspects qui à ce jour empêchent toujours de la constater (a-t-elle vraiment eu lieu ?) ou d’en déterminer la nature (si oui, quelle en fut l’ampleur réelle, qui l’a fomentée et de quelle manière)14 : le storytelling avait déjà opéré et le président était retiré du jeu. D‘autre part, diront peut-être les mêmes, si c’était un coup d’État, « ça se verrait ». Il faut alors s’ouvrir l’esprit, saisir le mécanisme à l’œuvre dans ce cas précis15 et actualiser nos images d’Épinal pour comprendre que la nature de ces derniers a bien changé16. Car qui ignore encore que le néolibéralisme n’apprend pas de ses erreurs pour se perfectionner dans son art d’usurper, précisément, la souveraineté des peuples – celle-là même que certains revendiquent en produisant le retour du pire de l’usurpation ? C’est que tirer sur un président de gauche avec un char d’assaut comme dans le Chili de Pinochet ou faire disparaître 30 000 opposants comme dans l’Argentine de Videla, « ça ne se fait plus ». Ce qui se fait toujours, en revanche, c’est de s’ingérer pour des raisons politiques et économiques dans les affaires des autres ; et en ce sens, on ne change pas la voracité des vieux empires, et surtout pas des États-Unis ; simplement le vernis de leurs parures revêt d’autres reflets (relisons le Corbeau et le Renard…). Le sociologue Franck Poupeau jette une suspicion bienvenue dans Le Monde par son titre questionneur : « En Bolivie, il y a eu une destitution forcée qui ressemble étrangement à un coup d’État »17. L’ancien directeur du Monde Diplomatique Maurice Lemoine, pour sa part, tranche plus franchement en faveur de cette seconde hypothèse18a tout comme Renaud Lambert dans l’édition de ce mois18b. Au cours de la délibération du 12 novembre au siège de l’Organisation des États d’Amérique (OEA), le Mexique, l’Uruguay et bien sûr la Bolivie tinrent un discours radicalement opposé à celui des États-Unis, considérant que la tenue de nouvelles élections, préconisée par le fameux rapport qu’a produit cette même organisation pour expertiser le soupçon de « fraude » électorale (rapport bien moins tranchant que l’interprétation qui en fut faite par l’opposition à Morales), fut bel et bien malmenée et interrompue par un coup d’État19 ; coup d’État reconnu comme tel par le Mexique de López Obrador, l’Uruguay de Tabaré Vazquez et l’Argentine du futur président Alberto Fernández, sans compter le Venezuela de Nicolas Maduro, quand Jair Bolsonaro au Brésil et Donald Trump depuis les États-Unis ont salué un mouvement citoyen victorieux et exemplaire et que l’Union européenne, du fin fond de sa prude neutralité, s’est contentée d’appeler au calme.

C’est peut-être l’une des premières fois dans l’histoire que dans une conjoncture où un système profite relativement à tout le monde20 se produit une si violente et inattendue destitution : les pires présidents parvenaient toujours à se perpétuer ou bien, lorsqu’ils étaient forcés de renoncer à leurs mandats en cours (comme Fernando de la Rúa en 2001 en Argentine ou Gonzalo Sánchez de Lozada en 2003 en Bolivie), ce n’est pas quand ils commettent une fraude – ce qu’ils ont tous toujours fait, d’une manière ou d’une autre – mais bien quand les mesures successivement prises relèvent d’un caractère extrêmement anti-populaire et se couronnent par de sanglantes répressions contre les classes les plus défavorisées (31 morts en 2001 en Argentine ; 69 morts en 2003 en Bolivie). Que s’est-il donc passé en 2019 en Bolivie ?

Voir si un événement politique inédit correspond ou non à une définition préfabriquée à partir d’antécédents historiques n’a que peu de sens : ce qui a lieu prend la forme qu’il doit prendre et devrait être analysé pour lui-même, à la lueur simplement indicative du passé. Le fait est qu’un président forcé de renoncer par défection de sa police et de son armée (dont les inquiétudes n’ont jamais rien eu à voir avec une sainte préoccupation constitutionnelle, quelles que soient les évolutions de leur sociologie21, répondant bien plutôt à des fractures et des intérêts corporatistes22) accomplit bien, in fine, le même résultat que n’importe quel coup d’État “traditionnel” et répond convenablement aux intérêts de ceux qui souhaitent que cela se produise.

Le fait est qu’un président forcé de renoncer par défection de sa police et de son armée accomplit bien, in fine, le même résultat que n’importe quel coup d’État “traditionnel” et répond convenablement aux intérêts de ceux qui souhaitent que cela se produise.

C’est que « complexifier la compréhension des processus politiques populaires » n’est pas censé « impliquer de nous priver d’assumer des décisions éthiques et politiques claires », comme le rappelait très justement María Pia López pour Página 1223. Savoir se positionner : peut-être serait-ce la meilleure manière d’affronter une presse bolivienne vendue au processus destituant en cours, et qui croit bon de faire porter sur le MAS l’entière responsabilité de la violence des événements actuels en faisant mine d’exhumer de vieux dossiers du fond des tiroirs de la vice-présidence d’Álvaro García Linera, quand les propos cités à l’appui ne sont rien d’autres que des discours politiques historiquement argumentés24. Le sujet n’est alors pas d’entrer ou non dans le jeu de victimiser Evo Morales et son entourage, mais bien d’appeler un chat un chat, ou un caméléon un caméléon.

Les coups d’État se sont toujours donnés de bonnes raisons, et conquérir le soutien d’une partie de la population fut toujours l’enjeu de leurs architectes. On sait que l’ambition de renverser Morales couvait de longue date25 ; avec ou sans erreur du président, on peut supposer que le plan aurait été mis à l’œuvre un jour ou l’autre, car tel est le spectre qui plane au-dessus de ces gouvernements plus ou moins socialistes aux idées trop opposées aux intérêts de l’oligarchie mondiale (et quels que soient les pactes passés avec elles), surtout lorsqu’ils recèlent (encore) des ressources naturelles très convoitées, comme le lithium pour la Bolivie26. Les étrangler ou les évincer est une vielle obsession des poids lourds capitalistes. L’irrésistible ascension d’un renversement en Bolivie serait donc consommée, au nom de la poursuite des mêmes intérêts de toujours, aveugles à d’autres langages et obsédés par l’homogénéisation néolibérale du monde.

Car vraiment, quand a-t-on vu dans l’histoire qu’un honnête mouvement citoyen se réclamant de la « démocratie » contre la « dictature » (c’est que les oppositions binaires et irréprochables ont le vent en poupe), dont les protagonistes ne souffrent de restrictions ni sociales, ni économiques ou identitaires, pouvait renverser en deux semaines, essuyant quelques tirs de lacrymogènes (et de sporadiques victimes collatérales), un gouvernement encore largement légitime (et légitimé à nouveau à hauteur de 47% des votes au scrutin d’octobre dernier, voire un peu moins, selon l’étendue de ladite et très peu circonscrite « fraude ») sous le prétexte d’un soupçon d’irrégularité électorale, dans un contexte où le président accusé, a priori gagnant au premier tour ou en tout cas largement en tête – et outre ses erreurs tactiques de court et moyen termes – avait fini par appeler à de nouvelles élections sous l’égide d’un nouveau tribunal ? Chacun demeure prisonnier de ce que son environnement social lui permet de percevoir et de penser. Mais le biais analytique, énorme, est révélé par le caractère meurtrier des récents événements. N’en déplaise à cette catégorie de la population mobilisée, souvent jeune, qui joue les rebelles sans mouvoir sa mémoire historique : tous les gouvernements sont et ont toujours été corrompus à leur façon, et ce sur tous les continents ; cela n’en fait pas, en soi, un critère d’illégitimité.

C’est qu’une personne violente, au-delà de son désir sincère de changer, l’est souvent par héritage car ses parents ou ses grand-parents l’ont été, au sein de leur moment historique. De la même manière, les représentants politiques, par-delà leur désir parfois sincère de transformer les modèles et les pratiques, n’en restent pas moins prisonniers des structures et des comportements qui les ont précédé. Les transformations prennent du temps, à condition d’être sincères. Par ailleurs soumis comme toute organisation à l’avidité des uns et aux choix tactiques, parfois critiquables voire déplorables, des autres, les gouvernements de passage sont plus qu’imparfaits et tentent irrésistiblement de se maintenir par tous les moyens pour protéger leurs partisans, satisfaire leurs petits intérêts ou, de façon plus éthique, pour ne pas laisser leurs adversaires défaire le travail accompli lorsqu’il fut digne. Cela fait-il de tous les gouvernements du monde des dictatures ? Dictatures qui, pour ceux qui les ont vécus en Amérique latine, ont signifié à leur époque la suspension d’élections, la suppression de presse contradictoire et l’assassinat systématique d’opposants. Un gouvernement « de gauche » ayant au contraire gagné à plusieurs reprises et par les urnes des majorités parlementaires est-il plus dictatorial que tel autre « de droite » qui, par sa complicité séculaire avec les oligarques locaux, est propriétaire de tous les médias lorsqu’il dispose et de l’appareil d’État, et des entreprises privées ?

On pourrait multiplier les jeux de miroirs inversés ; l’argument du « verticalisme », de la « fraude » ou de la « corruption » est creux pour justifier pareille déroute, d’autant plus faible que ce mouvement qui a défié Morales ne s’est appuyé sur aucun argument politique sérieux27 ni aucune proposition d’alternative (on aurait par exemple aimé qu’ils exhibent dans leurs cabildos [grands rassemblements] la dénonciation des logiques pro-agrobusiness du MAS qui attisèrent les feux dans la forêt de la Chiquitania, mais ç’aurait été trop demander). Leur cheval de bataille enragé n’a obéi qu’au fouet de ce seul mot, « démocratie », donc. Répété à coups de cris et de fracas de casseroles employées pour leur qualité sonore (alors qu’elle furent le symbole de la disette lors d’historiques manifestations où les citoyens, privés de ressources et de travail, mourraient de faim pour de vrai), ce concept n’a dans les mobilisations anti-Evo jamais été entendu pour le défi politique qu’il représente (personne n’a évoqué l’idée d’inventer de nouvelles institutions, de repenser la démocratie directe, la révocation des élus, le tirage au sort, l’écriture et le vote des lois directement par les citoyens, etc.). Il a au contraire activé les actes les plus contradictoires avec l’idée démocratique, à commencer par l’incrémentation d’une paranoïa réactionnaire dans les quartiers de La Paz ayant motivés des gardes nocturnes dignes de la guerre du feu.

Des barrages de rues ont essaimé dans tous les coins, et dont il était impossible de franchir les barbelés sans être soupçonné de vouloir cambrioler la maison du voisin ou de vouloir faire exploser la station service toute proche. Chaque passage, comme un péage, se voyait gratifier par les habitants mobilisés de regards de travers, d’approches musclées armées de bâton afin de faire ouvrir les coffres des voitures ou baisser les caméras des plus audacieux. La capitale bolivienne s’est transformée en une citée assiégée par d’hypothétiques déferlantes de vandales ; sensation attisée par quelques actes malvenus de profiteurs, mais surtout par des médias insinuant que frapperaient n’importe où les désormais célèbres « hordes du MAS » par soif de vengeance. Une fois Evo jeté hors du pouvoir, ces mouvements d’habitants « autoconvoqués » ont redoublé de vigilance, jusqu’à ce que finalement la capitale se vide de ses vigies auto-organisées qui n’eurent rien de foncièrement politique : il s’est seulement agi de défendre les quartiers respectables contre ces alteños (habitant d’El Alto, périphérie majoritairement populaire située sur les hauteurs de La Paz) prompts à saccager les habitats des braves citoyens, suivant aveuglement les ordres de leur regretté leader déchu qui les paye copieusement pour exécuter le sale boulot (au moment où de nombreux protagonistes ont bel et bien été payés, eux, par de mystérieux donneurs d’ordres pour semer le désordre).

Une peur généralisée qui, alimentée par des siècles de préjugés, conforte un climat de guerre civile frelatée où une partie de la population urbaine réclame soudain ce que le gouvernement de transition lui offre sans rechigner : l’appui d’une police omniprésente et l’armée dans les rues.

Une peur généralisée qui, alimentée par des siècles de préjugés, conforte un climat de guerre civile frelatée où une partie de la population urbaine réclame soudain ce que le gouvernement de transition lui offre sans rechigner : l’appui d’une police omniprésente et l’armée dans les rues ; une police qui, en réalité fidèle à ses méthodes et honnie par une autre partie de la population moins vissée à son grand écran anxiogène, agit parfois de façon surprenante. À Ciudad Satelite, pourtant le quartier le plus « classe moyenne » d’El Alto, Une vieille dame nous raconte comment son petit neveux, par ailleurs souffrant d’une récente opération au crâne, a été emporté de façon totalement arbitraire sans n’avoir commis aucun acte de malveillance ; la rançon pour pouvoir le faire sortir est de plus de 7000 bolivianos (930 euros) : « À présent je sais », confie-t-elle, « je vois combien ils sont corrompus, comment ils les payent à arrêter n’importe qui sans se soucier des faits ! C’est déplorable ».

Un jeune étudiant allemand en mission en Bolivie nous relate pour sa part un traitement similaire qui doit avoir le malheur d’être banal. Alors qu’il marchait pacifiquement avec sa compagne bolivienne et d’autres manifestants, quelques jours après la démission d’Evo Morales, portant haut les couleurs de la Wiphala (le drapeau indigène) après l’épisode humiliant de sa crémation par des forces de l’ordre, un peloton de policiers en moto leur tombe dessus à grands renforts de gaz lacrymogènes. Sans sommation, la petite troupe est embarquée dans un fourgon ; certains, peu coutumiers d’être ainsi malmenés, pleurent de peur ; pour toute réponse, des agents les traitent de tous les noms et leur gazent la figure. Une fois à la UTOP (Unidad Táctica de Operaciones Especiales), ils sont gratifiés d’une ruée de coups. Être étranger n’est pas forcément un atout : malgré son espagnol presque parfait, on croit notre suspect, à cause de son accent, espion cubain ou vénézuelien. Il doit sa libération à sa compagne qui, ayant pu discuter avec une policière, obtient d’être relâchée avec son ami. Les autres, en revanche, sont transférés à la prison de San Pedro, à l’instar de plusieurs personnes qui, parfois, « passaient par hasard dans la rue près d’une zone en tension et se retrouvaient embarquées pour rien », raconte le jeune homme. Pour lui, il n’y a pas de doute : structurellement, « ils embarquent n’importent qui pour remplir les prisons et prouver ainsi qu’il y a bel et bien des perturbateurs et que la police fait bien son travail » ; psychologiquement, « ils se défoulent sur toi, gratuitement, violemment, à l’abri des regards ».

Si le statut de président par intérim ne diverge constitutionnellement pas, en terme de responsabilités, de celui de président élu, la présidente transitoire Jeanine Áñez n’est pas sans ignorer qu’elle n’est dépositaire d’aucun mandat du peuple. Cette absence de légitimité devrait la conduire à agir de façon la plus neutre possible, autrement dit, à assurer la gestion administrative de l’État et organiser au plus tôt de nouvelles élections. Or de nombreux actes de son gouvernement relèvent d’un caractère foncièrement politique et jettent ce qu’il faut d’huile sur le feu en mettant sérieusement en doute le souhait exprimé de garantir la paix.

Le principal instigateur de la chute d’Evo Morales, le sulfureux entrepreneur multimillionnaire d’extrême droite Luis Fernando Camacho28 (désormais candidat à la nouvelle élection présidentielle29), par ailleurs cité dans l’affaire des Panama Papers, n’est autre que l’actuel président du Comité Civique de Santa Cruz et l’ex-vice-président de l’Union de la Jeunesse Cruceniste (qui en est l’une des branches), décrite par la Fédération Internationale des Droits Humains comme une organisation paramilitaire raciste ciblant les Indiens Aymaras dont on soupçonne fortement l’implication dans l’assassinat d’une trentaine de paysans dans le département du Béni en 2008 et dans la tentative consécutive de coup d’État puis d’assassinat contre Evo Morales. Persuadé d’être (ou cherchant à persuader qu’il est) chargé d’une mission divine30, il était entré, le 10 novembre, dans le palais présidentiel évacué en y déposant la Bible sur le carrelage tandis que dans la rue des policiers mutinés brûlaient la Wiphala. Jeanine Áñez ne trouva rien d’incongru à déclarer, posant à ses côtés avec le livre sacré dans les bras, que « La Bible est revenue au palais », et de prêter serment devant une croix chrétienne alors que l’État Plurinational de Bolivie est un État laïc (dont elle n’hésite pas à déclarer à la BBC que cette caractéristique est le fruit d’une « manipulation du MAS »31) et que les peuples indigènes, si beaucoup sont chrétiens par le résultat de la colonisation, sont plus volontiers pratiquant de syncrétismes et vénèrent la Pachamama. Par ailleurs, la décision de permettre à de nombreux personnages qui ont nuit aux intérêts nationaux, et qui furent écartés par Evo Morales, de revenir au pays, indigne une grande partie de la population jadis lésée par ces acteurs32. La présidente s’est également retirée de l’ALBA, l’Alliance Bolivarienne pour les Amériques, jadis créée par Hugo Chávez ; mais aussi, comme l’écrivait Amanda Chaparro dans Le Monde le 15 novembre, « le personnel de l’ambassade du Venezuela a été prié de quitter le pays dans les jours à venir alors que le gouvernement intérimaire a rompu ses relations diplomatiques avec Nicolas Maduro, reconnaissant l’opposant Juan Guaido, qui s’est proclamé président par intérim en janvier »33.

C’est que Jeanine Áñez fait parti du Mouvement Social Démocrate (Movimiento Democrata Social), d’obédience catholique, dirigé par Ruben Costas, actuel gouverneur du département de Santa Cruz (où est actif Luis Fernando Camacho), et dont fait parti Oscar Ortiz, adversaire de Morales à la dernière élection et dont on soupçonne qu’il fut à l’origine présumé pour être l’instrument politique du coup d’État ; ce mouvement est affilié à l’Union Internationale Démocrate (IDU – International Democrate Union) fondée en 1983 sous l’impulsion de Jacques Chirac, Georges Bush (père), Margaret Thatcher et Helmut Kohl.

Être légitimement élu ne serait-il pas la condition sine qua non pour trancher de tels sujets ? La parution du Décret Suprême 4078 [retiré depuis, NDLR] termina de refroidir l’échine des plus vulnérables et de soulever l’indignation. Le funeste bilan qui en a découlé est de 34 morts et plus de 1000 blessés en une dizaine de jours. Lorsque l’armée avait dignement invoqué, pour justifier sa mutinerie contre Evo Morales le 10 novembre, qu’elle se refuserait à réprimer le peuple, on ne peut que constater que l’excuse tombe sous le coup du deux poids deux mesures. Lorsqu’il s’agit de paysans indigènes, et sous le faux prétexte que certains soient armés, il est permis d’ouvrir le feu sans trop de scrupules, puisque “certains sont des terroristes”, et que ceux qui ne le sont pas mais se trouvent au milieu “n’avaient qu’à pas s’y trouver” ; en ces termes nous auront exposé leur point de vue plusieurs personnes questionnées dans les rues de La Paz.

Terrible campagne ; paysans malséants

Alors qu’une répression terrible venait d’avoir lieu le 15 novembre à Sacaba, près de Cochabamba, le bon sens nous poussa à nous éloigner de la ville pour aller écouter d’autres voix. C’est que ce « peuple-là » qui a coupé les rues pour forcer Morales à renoncer, et sur qui personne n’a tiré à balles réelles, est principalement urbain et de classe moyenne, bien que parfois rallié par quelques secteurs populaires et syndicats (dont certains, réalisant l’erreur fatale qui fut la leur à se tromper d’allié, eurent vite fait, mais trop tard, de virer à nouveau de bord, comme la COB, la Central Obrera Boliviana)34. C’est que ce peuple n’est pas tout le peuple, loin de là ; il est surtout celui qui a les moyens d’agir, qui dans le cas de certains de ses protagonistes peut se passer de quelques jours de travail, et qui a été coordonné – sauf à La Paz, ou indirectement – par des Comités Civiques liés aux secteurs entrepreneuriaux (dont il conviendrait d’analyser avec plus de distance les ressources et répertoires d’action) ayant bénéficié d’appuis nationaux et internationaux conséquents ; une partie du peuple, donc, dont plusieurs hypothèses portent à croire qu’il fut bel et bien l’idiot utile – et quelles que furent ses sincères motivations – d’un coup d’État savamment orchestré35. Un peuple, donc, auquel la police et l’armée ont juré allégeance, oubliant sûrement l’autre moitié qu’ils répriment aujourd’hui sans soucis de raviver leur si noble esprit de sédition. Aujourd’hui, les « séditieux » sont les autres, les mauvais donc. Et l’on parle un peu moins de « démocratie » que de « pacification », autre mot positif dont il convient d’observer comment il s’applique dans le réel. C’est que l’autre peuple, celui qu’il faut pacifier, c’est-à-dire surtout celui des campagnes (et dont les votes majoritairement en faveur du MAS arrivèrent les derniers au décompte, augmentant sans surprise l’avantage d’Evo Morales dans la dernière ligne droite), se mobilise surtout sur ses terres. La bataille a donc bel et bien cours, superbement ignorée par les médias ou soumis à une distorsion sensationnaliste lorsque le caractère spectaculaire des affrontements ne permet pas de les escamoter.

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Barrages près de Mallasa @Baptiste Mongis

Près de Mallasa, dans le sud est de La Paz, aux abords de Rio Abajo où nous nous sommes rendus, la communauté de Taypichullu nous présente un autre visage et partage avec nous des discours inédits. Depuis le carrefour où un véhicule nous a déposés, refusant de prendre le risque d’avancer plus loin, nous marchons deux heures dans un paysage de guérilla sur une route parsemée de pierres, de tas de terre, de troncs d’arbres et de pancartes revendicatives. Les habitants nous dévisagent avec suspicion, mais sans aucune agressivité. Les premiers saluts s’échangent avec des sourires. Après avoir passé un premier barrage peu gardé et traversé le pont Lipari, nous grimpons la montagne pour couper les lacets que forme la route et parvenons, sur le plateau, au niveau d’un second barrage. Un énorme tronc d’arbre a été jeté en travers du chemin : assis dessus, et installés tout autour, des centaines de locaux tournent vers nous leurs regards, et notamment sur les deux Blancs de la bande. Aussitôt résonne un, puis plusieurs « Camacho ! Camacho ! ». Mais le sourire est aux lèvres : la perche est tendue, et comme un mot de passe, nos gestes de dénégation et nos « Jamais ! » leur répondent en signe de confiance. Suivent alors les : « Mesa ? Jeanine ? » ; il faut bien montrer patte blanche et entrer dans le jeu : « Encore mois ! Sûrement pas ! ». « Et la Wiphala, elle est où ? », nous lance une femme. « On l’a laissé là-bas, de peur que les militaires nous malmènent ! La prochaine fois on l’apporte ! ». Le chantage aura été très aimable et de courte durée. Ils sont plus de 300, « et ceci n’est qu’une petite partie de la communauté : on se relaie », nous expliquent-ils.

Nous poursuivons notre chemin jusqu’à la communauté dont l’un des habitants a trouvé la mort près de Mallasa, lundi 11 novembre, dans les affrontements entre les habitants et la police appuyée par l’armée. Alors que nous rencontrons un dirigeant et présentons nos condoléances à la famille devant le cercueil, une femme au teint plus pâle que les autres s’avance et insiste sur le fait que « cet homme est mort par accident ! Il faut être bien clair. Car bien souvent la presse vient et déforme la réalité ! Il n’a pas été tué par balles ! De quels médias êtes-vous ? ». Au cours de l’entretien qu’elle nous accorde avec son frère plus mat de peau, l’échange est pour le moins polarisé : l’un cherche à défendre, avec un calme superbe, la raison pour laquelle son confrère, qui avait plus de soixante-dix ans, a basculé dans le vide : « C’est la faute de la police et de l’armée ! Ils nous ont réprimé ! », mais la femme le coupe : « Non, non, c’était un accident, il ne faut pas dire ça, on veut la paix, à présent, la communauté cherche la paix ! ». La discussion se précise : « Je suis chrétienne, je le dis sans détour, et ici nous cherchons tous à ce que tout aille pour le mieux désormais ! Nous ne voulons plus de victimes ! ». L’objectif de calmer la donne, enrobée d’une peur tout à fait audible, semble vouloir couvrir tant la vérité des faits que la nature du conflit. Si son voisin n’appelle pas plus à la violence, il lui semble tout de même nécessaire de clarifier ce qu’il s’est passé, et de rappeler la raison de la lutte : « Rien de tout cela ne serait arrivé s’ils nous avaient laissés conduire notre marche pacifique, et s’ils nous laissaient mener notre lutte à nous, légitime comme la leur ».

Nous nous entretenons alors avec le frère de la victime qui, ému et en peu de mots, nous raconte ce que la communauté a vécu. Selon lui, la désinformation opérée par les médias et les réseaux sociaux conduit aux pires situations. Le 10 novembre, le candidat de l’opposition à la présidentielle, Carlos Mesa, publiait un tweet disant qu’on lui avait dit que des groupes de malfaiteurs s’apprêtaient à brûler sa maison située toute proche de Mallasa. Le frère du défunt en est déconcerté : « Nous ? Brûler la maison de ce monsieur ? Jamais ! Qui aurait fait ça, par ici ? Pourquoi ? Et puis on ne sait même pas où elle est, sa maison ! ».

“La police et les militaires débarquent ici et nous crient : “Les Indiens rentrez chez vous !” Mais c’est ici, chez nous ! Et ensuite ils nous disent : “On va tous vous tuer”. Les militaires nous ont frappés comme ils en avaient envie, avec leurs armes à la main. Ils ont attrapé des voisines par les cheveux et leur ont fait baiser leurs bottes !”

Un peu plus tard, sur le chemin du retour, un même contre-scénario est présenté par un autre habitant au sujet de l’incendie – bel et bien consommé, celui-ci – de la mairie de Mallasa, la semaine précédente, dont on a accusé les riverains36. Un homme, la cinquantaine, est formel : « La mairie de Mallasa, c’était du vandalisme ! Rien à voir avec nous, la communauté ! Et pourtant ils nous ont accusés ! ».

Un peu plus loin, à Jupapina, à mi-chemin entre Mallasa et Taypichullu, une femme méfiante nous a sommé de couper nos caméras alors que nous prenions des photos : « Qui êtes-vous ? Qu’est-ce que vous filmez ? Vous allez diffuser ça où, et dire quoi ? On veut pas d’images ! ». Nous lui expliquons que nous sommes indépendants et ferons bon usage de ces clichés, et que nous appuyons la lutte. Le ton se radoucit, et le sujet de la mairie incendiée revient sur le tapis : « Ils disent que c’est nous ! Ils nous traitent de tous les noms ! Mais ce n’est pas nous, et surtout, c’était organisé ! Ils ont eu le temps d’emporter l’essentiel de leur matériel, et pour justifier ça, ils ont dit qu’on avait tout volé avant de mettre le feu ! Des menteurs… », se lamente-t-elle. Elle reprend son souffle, débordée par l’émotion qui monte à mesure que la parole se déploie, et poursuit : « Nous on n’est pas des masistas [du MAS, parti d’Evo Morales]. Ici on fait la olla común [partage d’une soupe cuisinée en communauté]. Il n’y a pas de partis ! La police et les militaires débarquent ici et nous crient : Les Indiens rentrez chez vous ! Mais c’est ici chez nous ! Et ensuite ils nous disent : On va tous vous tuer. Les militaires nous ont frappés comme ils en avaient envie, avec leurs armes à la main. Ils nous font vider nos aguayos [tissu coloré traditionnel arrimé au dos des femmes pour transporter des marchandises… ou des bébés]. Ils ont attrapé des voisines par les cheveux et leur ont fait baiser leurs bottes ! Personne n’a rien fait ! Et personne ne montre rien ! Ce portail qui porte nos revendications, personne ne le montre jamais ! Ils montrent juste les pierres par terre, et commentent par-dessus ce qu’ils veulent ! ». La rage le dispute aux larmes. Une comparse prend le relais et résume : « On réclame la démission de la présidente, on lutte contre la discrimination, et on les laissera pas entrer, les militaires, on veut la justice, et pour cela on bloque, et on fait des marches pacifiques : nous n’avons pas d’armes ! ». Lorsque nous nous éloignons, ils nous saluent et nous remercient d’avoir recueilli leur parole.

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Barrage de Jupapina @Baptiste Mongis

Notre mauvaise foi nous inciterait à croire que tous ces gens obéissent à d’obscures consignes du MAS et nous cachent la vérité, mais alors quels acteurs ! Pour en découdre avec tous ces menteurs, nous décidons de nous asseoir un peu plus loin au milieu des barricades. Plusieurs des habitants mobilisés viennent se masser autour de nous, par curiosité, et peut-être par envie de s’exprimer ; preuve en tout cas que ce n’est pas tous les jours que des étrangers – et encore moins des Blancs – viennent se fourrer dans leur communauté et s’inquiéter de leur sort. Cependant, personne n’ose parler : on nous dit de nous en référer aux dirigeants. Contrôle politique, diront certains, ce qui n’aurait rien de faux ; nous préférons y voir le souci de garder un discours cohérent et centralisé face aux risques d’usurpation des journalistes peu scrupuleux. Mais comme il ne se trouve aucun dirigeant à proximité et que l’on se décide aimablement à acheter quelques pochettes de feuilles de coca, la discussion s’engage sur notre proposition : « Qu’avez-vous à dire, vous ? Que voulez-vous que les gens sachent ? ». La première réponse, à nouveau, est qu’ils ne sont pas masistas : « On est des Indigènes en lutte, c’est tout ! », précise l’un d’eux. Puis la parole émerge, ou plutôt commence à se déverser en torrents de paroles imprégnées de colères et de tristesses, de peurs et de résignation. Chacun veut s’exprimer, mais respecte le temps de l’autre : « On n’est pas payés pour être là ! On est là par conviction ! ». On revient sur les événements du lundi : « On a marché jusqu’à Mallasa, où ils nous ont violemment réprimés et gazés. C’est là que notre compañero est tombé dans le ravin. Ils nous ont réprimé au gaz, puis en tirant de vraies balles. Des militaires en civil ont aussi frappé des femmes. »

Une détonation de dynamite nous fait sursauter : les communautaires en font sauter une de temps en temps pour manifester leur présence, l’œil aux aguets sur la route en contrebas. La dynamite, outil du mineur et qui fait d’eux, selon les médias, de dangereux assassins.

Une vieille femme, d’abord hésitante, s’approche finalement de notre enregistreur : « La Wiphala ! Si elle a étudié [la présidente par intérim Jeanine Añez], et que Evo non, alors elle devrait être plus savante que lui ! Mais elle ne sait rien ! Chaque couleur de la Wiphala a une signification. Elle n’en sait rien, mais nous si, on sait ! Chacun d’entre nous est là pour la conscience, pour le proceso de cambio [« processus de changement », ligne politique instaurée par le MAS] qu’il y a eu, et on va se faire entendre jusqu’à ce qu’ils nous respectent. Avant ils ne nous respectaient pas, et on ne savait pas bien, on se laissait humilier, mais grâce à Evo maintenant nous savons qui nous sommes, nous connaissons nos droits. Ils croient qu’ils sont entrés au pouvoir ? On va pas les laisser faire. « Vandales », ils nous disent. Mais eux ils nous ont marché dessus ! Et on est resté les bras croisés, on a supporté, supporté, on a enduré parce que Evo nous disait patience, patience. Pendant presque 20 jours avec leurs paros cívicos [les coupures de routes des « civiques »] ils ont fait ce qu’ils voulaient en ville, et nous on regardait. Et maintenant que cette présidente est arrivée… pardon mais pour moi c’est personne, elle n’est personne, comparée à Evo, et elle se croit tout permis ! Jusqu’au dernier on va lutter ici. Que croient-ils ? Qu’ici il n’y a pas de morts ? Combien il y a de morts, de blessés ? Qui va les compter ? On va continuer de mourir ! Militaires, policiers, à mes frères de l’est, à Chasquipampa, ils les ont frappés aussi ! Et j’ai aussi de la famille à Santa Cruz. Ils ne sortent pas de leurs maisons, par peur. Hier, des avions nous sont passés au-dessus. Et cette nuit, un drone. »

“Avant ils ne nous respectaient pas, et on ne savait pas bien, on se laissait humilier, mais grâce à Evo maintenant nous savons qui nous sommes, nous connaissons nos droits […] Et maintenant que cette présidente est arrivée… pardon mais pour moi elle n’est personne comparé à Evo, et elle se croit tout permis ! Jusqu’au dernier on va lutter ici. Que croient-ils ?”

Elle nous parle alors des exilés politiques sur le point de revenir au pays ou de prisonniers prochainement relâchés : « Ils vont les faire sortir, ceux qui nous ont tué ? Tout ce qu’on a lutté, dans le sang ! ». Elle s’insurge, valorise la force à venir des mobilisations paysannes : « Si tous les départements sortaient, les 20 départements, je ne sais pas ce qu’il se passerait, mon Dieu, il se passerait des choses, et on ne veut pas en arriver là ! Mais alors qu’elle fasse un pas de côté, un pas en arrière. Tout est très joli de l’intérieur, depuis la ville, mais en dehors, que se passe-t-il ? ». Un point crucial de la stratégie se profile : « Ceux de la ville, qui les fait manger ? Aux riches, moi je leur dis : leur argent, il ne va plus leur servir à rien ! On ne va plus faire parvenir aucun aliment à la ville. Qu’est-ce qu’ils vont manger ? »

Une femme, la cinquantaine, peut-être militante, tient un discours bien rodé et haletant : « Ici le premier objectif qu’on a, avec tous mes frères et sœurs, c’est la démission de la présidente. On n’est pas d’accord avec elle. Il lui reste 60 jours. Mais en 2 jours, combien de morts déjà ? Je suis le peuple, elle dit. Pour nous elle n’est pas le peuple. Elle s’est auto-désignée37. Nous, qui souffrons, nous sommes le peuple. Eux, ils parlent de fraude, de vol ! Nous, on a gouverné 14 ans, et eux, combien de temps ils ont volé ? Santa Cruz, Tarija, tous l’ont validé [à la présidente par intérim] ! Mais eux, ce sont des propriétaires terriens ! Nous, ici, on est qui ? Moi je ne comprends pas. Eux, ces politiques de l’ADN [Acción Democratica Nacionalista, parti de droite fondé par le dictateur Hugo Banzer en 1979] et du MNR [Movimiento Nacional Revolucionario, longtemps dirigé par Victor Paz, instigateur de la révolution de 1952, ayant connu par la suite un tournant néolibéral auquel appartient l’ex président Gonzalo Sánchez de Lozada et son vice-président d’alors Carlos Mesa – principal opposant à Evo Morales à la présidentielle 2019 – tous deux responsables des 69 tués par les forces armées en octobre 2003], combien ont-ils dans leurs poches ? Et nous qui avons à peine commencé à avoir quelque chose on va devoir renoncer au peu qu’on a obtenu ? Deux : Camacho : il a incendié tout le pays ! Et il n’écope pas d’un seul jour de prison ? Mais pour nos frères, qui se battent et qui militent, si, il y a de la prison ! Pour ce policier qui a déchiré et brûlé la Wiphala, et nous a humilié, de la prison ? Non plus ! Et nous on va se contenter de ça ? C’est ça, la dignité ? Cette lutte on va la mener jusqu’aux dernières conséquences. La zone sud [quartiers aisés de La Paz, très mobilisés contre Evo Morales] : ils ont commencé, très bien, maintenant qu’ils viennent voir par ici, car ils vont mourir de faim, vraiment je suis indigné par ces jeunes, nous on travaille pour que eux puissent vivre ! Mais ils vont survivre, ils ont tout : ils vont se mettre à manger ces produits transgéniques, importés de Chine ou du Pérou, et ils vont gonfler comme des ballons ! Et à la fin, ils seront malades ! Moi je suis productrice, je sais de quoi je parle, ils vont avoir des maladies ! Nous ce que l’on produit ici c’est bon, c’est frais, c’est sain. »

À la question de savoir pourquoi ces fameux jeunes de la zone sud se sont mobilisés, elle reste perplexe, et cherche une réponse : « Sûrement parce qu’Evo ne devait pas leur donner ce qu’ils voulaient ».

On entend alors des injonctions et des sifflements : « À vos postes ! ». Une voiture se profile au loin sur la route, mais elle est seule, et fait finalement demi-tour. Fausse alerte. La communauté était cependant sur le qui-vive, prête à intervenir.

Une femme, 70 ans au moins, raconte la lutte : « Nous sommes sans manger depuis hier, nous, nos enfants, nos animaux, car nous n’arrêtons pas de marcher : et pendant ce temps on perd des récoltes… Je ne vais pas me plaindre de mes produits, mais je veux que mes enfants aient ce dont ils ont besoin toute leur vie. Mais qu’ils pleurent toute la vie, ça non ! »

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Vigie depuis les hauteurs de Taypichullu @Shezenia Hannover Valda

Le bilan d’Evo Morales est ici jugé très positif : « Maintenant grâce à Evo on a des collèges, à Palomar, à Huajchilla, à Mecapaca ! », raconte une habitante. « Evo, c’était un paysan, lui il nous protégeait, nous apportait la justice ». Le luxe que s’est parfois offert ce “paysan” – son avion, son hélicoptère, sa suite dans sa haute tour place Murillo à La Paz, présentés par la presse comme l’étalon de sa non crédibilité (sans se préoccuper des richesses historiquement accumulés par l’opposition), et dont on peut en effet regretter l’étalage si on compare ce style de vie à celui, plus rudimentaire, de l’ex-président de l’Uruguay Pepe Mujica – ce luxe, donc, ne préoccupe pas tant la population locale : pour eux, ce n’est pas le problème38. Une autre habitante s’indigne justement du traitement médiatique ayant exhibé les affaires personnelles d’Evo Morales à la télévision après que des soient entrés dans la célèbre tour faisant office de palais présidentiel : « Ils montrent tous ses vêtements ! Mais que font ces gens ? Eux ils ont brûlé, ils ont teinté ses cheveux à la maire [de Vinto, militante du MAS, humiliée en place publique] ! Si on était comme eux, pardon du mot, mais c’est la vérité : drogués ! Si on était drogués comme eux, on pourrait faire des choses aussi, on pourrait aller jusqu’à son hôtel [de Carlos Mesa], il est juste là-bas. Si elle change pas de ligne, la revanche sera double ! On va en arriver là ! Mais on ne veut pas, on est éduqués ! Mais c’est eux qui ont commencé ! ». Elle ajoute une revendication à la liste : « Qu’ils arrêtent de persécuter nos dirigeants ! Ils les suivent, les menacent par téléphone ! Ce sont des racistes ! Ils brûlent leurs maisons, sans faire attention s’il y a des enfants dedans ou non ! Et cette femme [Jeanine Añez] qui est censée être plus éduquée que nous, comment elle l’insulte, à Evo ? Et ils lui offrent une médaille d’or pour ça ? La grâce qu’elle a reçue ! Ces mots qu’elle utilise, nous on ne les utilise pas ! Ils nous traitent de vandales ! Mais on n’est pas armés, contrairement à eux ! Et eux ils sont payés ! Nous non, mais ils disent que si ! Nous sommes là pour notre conscience d’êtres humains, et elle n’a pas de prix ! Personne ne nous achète, ici. Qu’est-ce qu’on a fait nous pour qu’ils nous envoient les militaires ? ».

Une autre femme, du même âge et tout aussi téméraire, ajoute : « Ils nous chassent comme si on était des animaux ! On a des blessés, des morts ! C’est elle, la dictature ! Je vais te tuer, pute de merde !“, comme ça ils nous parlent, les militaires ! Nous on est Aymaras [principale communauté indigène de Bolivie – avec les Quechuas – dont est issu Evo Morales] ! Moi ça me fait mal, tout ce qu’elle fait cette femme, on ne la reconnaît pas. Elle déteste les Indigènes. À partir de maintenant aucun légume ne va sortir d’ici. Nous sommes la canasta familiar [la « ressource en vivres »] de La Paz. Elle nous humilie tant. Comment ils ont brûlé la Wiphala. Comment on va oublier ça ? Maintenant il n’y a plus de discrimination, elle dit ! Notre président [Evo Morales] nous a fait respecter. Maintenant on peut entrer n’importe où, et ça, ça les a embêté aux k’ara [Les Blancs, en aymara]. Mais on va toujours se battre ! Qu’elle renonce, elle ! C’est une assassine, pour de vrai ! Avec un coup d’État elle est entrée ! C’est ça, l’unité ? Jusqu’au dernier on va se battre. Mais les frères, les pauvres, eux ils vont souffrir ! Mais ça va pas durer… ».

Vient alors le sujet de la fraude, sur lequel les hypothèses vont bon train ; on peut alors questionner quelle est la part de croyance et la part d’intuition pertinente dans les propos tenus : « Quelqu’un a mis de l’argent pour qu’il y ait cette coupure dans le décompte [du TREP, système de comptage rapide du Tribunal Suprême Électoral], pour que les gens de la ville disent qu’il y avait fraude ! ». Puis le thème des prochaines élections censées se tenir en janvier, ou peut-être en mars, se profile : « Je sais pas qui c’est ce Camacho, je sais pas comment l’appeler, je sais pas quel sang il a, il ne doit pas être Bolivien. On va pas accepter ça, s’il se présente. On veut quelqu’un de notre race, un Indigène, quelqu’un d’ici, pas quelqu’un d’en dehors. Que vienne un nouveau leader, quelqu’un qui n’ait pas les mains sales, qui n’ait pas commis d’erreur, à lui, oui, on va l’appuyer ! » On passera sur le racisme inversé à l’œuvre ici : dans un pays où une large majorité d’habitants sont Indigènes ou métis, où presque tous les présidents avant Evo Morales étaient Blancs, où l’ancien président Sánchez de Lozada parlait avec un accent anglais et où l’on soupçonne fortement que Luis Fernando Camacho reçoive l’appui financier des États-Unis, déposant outrageusement la Bible sur le sol du palais présidentiel pour virer son Indien de locataire, on peut comprendre ce qui charrie la réaction de cette interlocutrice.

En partant, on croise une mère avec sa jeune fille, adolescente, vêtues de jeans : « On est de La Paz, on est venues aider nos parents qui vivent ici, leur porter de la nourriture ».

À la sortie de la ville, nous caressons toujours l’espoir, sinon d’entendre au moins une critique du MAS, du moins d’obtenir une autre version des événements afin d’invalider les précédentes. Mais rien n’y fait, les habitants s’obstinent dans leur cohérence, nous livrant d’autres menus détails. Une vieille femme fort dynamique affirme encore, à propos de ce lundi 11 novembre : « Ils nous ont gazéifié ! Ils sont arrivés directement, avec gaz et mitraillettes, et ce type est mort dans la panique qui a suivi ».

Son amie, qui veille avec elle sur le barrage, poursuit : « Cette présidente est très raciste, elle nous déteste, nous les mujeres de pollera [littéralement, « femmes à jupes », désignant l’habit traditionnel bolivien rural, tablier, jupes épaisses à plusieurs volants, chapeaux melons et tresses nouées en bas du dos]. Il n’y a pas de justice pour nous, mais pour les riches, oui ! Quand il y avait la mobilisation en ville, ici il ne se passait rien. Avant il n’y avait ni police ni militaires ici. Et depuis, ils n’arrêtent pas ! Quand Evo a renoncé dimanche, il n’y avait aucun mort. Est arrivée cette femme et elle nous a envoyé aussitôt les militaires ! Combien de morts, combien de blessés, depuis ? Les bourgeois en ville, maintenant tout est normal ils disent, mais non ! Pour eux c’est bien, mais pour nous pas du tout ! ».

Nous apprenons que ce matin-là, alors que nous étions à la veillée funèbre un peu plus en aval, des véhicules militaires sont entrés dans la ville, expliquant le désordre des installations qui ont bougé depuis le matin : « Ils étaient là, à nouveau avec leurs armes, ils ont défoncé nos barrages, mais pas tout heureusement, et j’ai pleuré, mon Dieu, il y aurait pu avoir tant de morts en plus s’ils avaient réussi à rentrer jusque là-bas [jusqu’à Taypichullu] mais heureusement ils n’ont pas insisté. Ils ont aussi attrapé deux jeunes et ils les ont frappé, fort, si fort, et ils leurs ont retiré tous leurs vêtements ! Ensuite ils ont emporté huit personnes dont deux femmes pour les frapper, puis ils les ont relâchés et abandonnés là ! Ils étaient au moins 60 militaires, il y avait 11 camions, dont 3 tanks. On a les vidéos de leur entrée dans la ville. Et ils nous criaient : Rentrez chez vous, sales merdes ! Nous on n’est pas rentrés, on s’est échappés. Tout ce qu’on veut c’est qu’ils ne nous fassent plus de mal. »

L’autre femme s’épanche : « Ils nous menacent. Les journalistes, ils ne nous voient pas, ils ne nous prêtent pas attention. Ils nous traitent de malfaiteurs, de voleurs [maleantes, rateros], ils nous accusent de bloquer la route sans chercher à comprendre… Et puis il y en a qui en profitent, bien sûr, qui vandalisent… ».

Un homme en moto s’est approché du barrage, la femme le répugne d’abord : « On ne passe pas ! ». L’autre lui répond, avec le sourire, que c’est pour la communauté. « Bon, mais passe sur le côté alors, ne défais pas le barrage ! ».

Sa comparse s’explique : « Ils ont commencé eux, avec leurs grèves de Comités Civiques, et puis le Camacho est arrivé, la ville était tranquille, mais lui il faisait déjà mourir des gens là-bas, à Santa Cruz. C’est eux qui ont commencé, c’est pour ça que les gens réagissent ici… mais on n’a pas d’armes ! Nous on produit des légumes ! Avec quoi on va se défendre, nos carottes ? Avec quoi ? ».

Nous nous éloignons, songeurs, sincèrement intéressés par l’art de manier la courgette contre la mitraillette. Sur le pont, en sens inverse, un tag à l’orthographe douteuse nous tire un dernier sourire : Camacho, facho, te vamos a hacer piquemacho [ Camacho, fasciste, on va te cuisiner en piquemacho – le piquemacho est un plat relativement lourd composé de portions de frites, de poivron, de tomates, de saucisses et d’œuf].

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Affiches sur le pont Lipari @Baptiste Mongis

Retour en ville : l’apparition des communautés

Dans cette communauté indigène comme dans d’autres, beaucoup, sinon la plupart, se préoccupent peu de savoir en fin de compte s’il y a eu fraude ou pas : cela ne remet pas en cause leur vote en faveur du MAS et leur appui à son projet. La perpétuation de ce leader au pouvoir, lui qui leur a tant apporté matériellement et symboliquement, que ce soit avec ou contre certains principes démocratiques, ne les inquiétait pas. Leur préoccupation réside en effet, d’une part, dans le maintien à leurs conditions de vie, ou de survie, toujours en sursis et longtemps précaires avant l’arrivée du MAS et, d’autre part, dans la reconnaissance de leur identité (et, quoique trop peu respectée en pratique, de leur autonomie). La sensation de perdre l’une et l’autre, de surcroît dans des conditions si incongrues et d’une violence symbolique inouïe, risque de les mobiliser pour longtemps. Leur calcul est simple, et non sans fondement : « Ils ont viré Evo, on va virer Jeanine ».

Le bras de fer entre la campagne et la ville est efficace : le blocus paysan fonctionne sur l’épuisement du ravitaillement et engrange conséquemment une inflation soudaine. À Sopocachi, quartier classe moyenne cultivée de La Paz, de 12 bolivianos, le kilo de poulet est monté à 30 bolivianos (4 euros), et le délicieux fromage orange que l’on coupe en tranche pour le petit déjeuner n’est plus disponible. Une vendeuse ambulante, dans la rue à El Alto, soupire : son fournisseur a augmenté le prix des sachets de chocolat qu’elle revend sur le trottoir. Au coin de la rue, à 21 heures, une file s’est formée devant un caddie pour acheter du pain. Mais le plus dur reste l’essence : les stations ne sont plus ravitaillées. Plusieurs véhicules sont sur leur réserve ou ne peuvent déjà plus rouler. C’est le cas des camions poubelles à El Alto : les ordures s’entassent en improbables monticules qui ravissent les chiens errants. Il ne viendrait pas à l’idée aux habitants, se questionne une voisine, de s’organiser pour les ramasser eux-mêmes : ici, à Ciudad Satelite, la seule partie d’El Alto anti-Evo, les gens estiment avoir payé pour un service qui ne leur est pas rendu et désapprouvent pour la plupart ce comportement des communautés paysannes : « Ils ont peut-être le droit de manifester, mais nous, on a le droit de manger ! », s’indigne une habitante.

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Mots d’ordres sur la place San Francisco @Baptiste Mongis

Sur le Prado, l’avenue principale de La Paz, un père sagement assis avec son fils sur un banc public est un peu plus direct : « Il y a des gens qui commettent actuellement des actes de sédition, qui nous empêchent de vivre. De plus, des Vénézueliens et des Cubains s’en mêlent, c’est un acte de guerre contre la Bolivie. Il faut bien faire quelque chose, les réprimer, leur mettre des balles dans la tête à tous ! ». Un taxi, au contraire solidaire du mouvement, nous livre ses craintes : « À El Alto on pourra pas tenir longtemps comme ça… nos stocks vont s’épuiser ». D’autres, en revanche, estiment que la périphérie peut subsister encore longtemps car sa mobilisation n’a commencé que tardivement alors que les coupures du précédent mouvement civique à La Paz ont épuisé la ville depuis quelques semaines : « El Alto peut assiéger La Paz, puisqu’il est au-dessus, tout autour, et que les principales voies d’accès à la capitale passent par là ; mais La Paz ne peut pas assiéger El Alto », commente un militant culturel de l’association Wayna Tambo qui œuvre depuis presque 30 ans pour le quartier Villa Dolores à El Alto.

L’autre peuple, après avoir regardé de loin et d’un œil inquiet le mouvement des « civiques » en ville, puis de s’être longuement concerté dans ses communautés pour décider de la marche à suivre, vient soudain d’apparaître au grand jour, doté d’un protagonisme féminin remarquable. Depuis lundi 18 novembre, ils ont foulé les pavés de la capitale en un déferlement de Wiphalas. On a entendu dans ces marches des « Áñez, asesina, los muertos no se olvidan » (« Áñez, assassine, les morts ne s’oublient pas »), des « La muerte no es transitoria » (« la mort n’est pas transitoire » ; référence ironique au gouvernement actuel « de transition »), accompagnées sur les trottoirs par de nombreux applaudissements bienvenus. Plusieurs communautés indigènes de différentes provinces s’étaient retrouvées sur la place devant l’église San Francisco39 sur fond de chants et de cris : « On est le peuple ! » « La Wiphala se respecte ! ». Nous recueillons sur la place quelques témoignages :

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Communautés sur la place San Francisco @Baptiste Mongis

Une femme, la soixantaine : « Je ne suis pas une personnalité politique, je suis venue de ma ville à pied, je suis artisane, je ne touche pas de salaire, je suis locataire, je n’ai pas de maison, alors qu’ils ne viennent pas me dire que j’ai de l’argent ! Non ! Je viens par ma propre volonté ! Ce gouvernement, celui-là oui, c’est une dictature ! De quel droit va-t-elle continuer de nous tuer comme ça ? »

D’un rassemblement de communautés du département d’Oruro, à grands cris de « Oruro está presente ! », se démarque la déclaration d’un leader : « J’ai vécu à Santa Cruz depuis que j’ai 3 ans, jamais de ma vie je n’ai vu de pareilles atrocités commises par un gouvernement autoproclamé ! Pour eux, la démocratie fut de déchirer et de brûler notre Wiphala, ce symbole qui représente les 36 nations indigènes de Bolivie reconnues par la Constitution Politique de l’État (CPE). On a vu comment ils ont humilié les mujeres de pollera, c’est inacceptable ! Nous exhortons les 9 départements de s’unir pour défendre la véritable démocratie ! Passons un appel à la communauté internationale pour qu’elle voit ce qu’il se passe réellement en Bolivie ! Aujourd’hui, ce peuple est le vrai peuple, et non celui qui est sorti les 21 premiers jours pour nous bloquer, à réclamer sa supposée démocratie, qui pour eux est la violation de nos droits constitutionnels, qui est pure discrimination et racisme. Cette femme, Jeanine Áñez, a retiré de sa propre écharpe présidentielle la Wiphala, elle ne nous représente pas ! Nous exigeons que dans l’assemblée législative plurinationale se créer une commission d’enquête qui juge et sanctionne tous les auteurs intellectuels et matériels de ce coup d’état civique, policier et militaire qui jusqu’à maintenant n’a fait qu’humilier le peuple bolivien ! »

Une femme, la cinquantaine : « Amis de la zone sud [classe moyenne aisée], mobilisez-vous aussi ! Moi j’ai des amis là-bas, mobilisez-vous, pour tous ceux qui meurent ! Nous sommes tous citoyens boliviens ! Luttons ensemble pour notre pays, nous n’avons pas besoin d’être militants, défendons notre démocratie ! Cochabamba, Potosí, Tarija, Beni, Pando ! Je viens d’arriver du Beni : ils n’informent de rien ! Amis de la presse : informez ! Moi je préfère renoncer à mon travail plutôt que de dire le contraire de ce qu’il se passe dans mon pays. Il y a des routes, des écoles, des hôpitaux : ce gouvernement a réalisé tant de choses, et je me sens heureuse parce que je vois les jeunes qui jouent dans leur stade de foot, qui vont à l’école, des gens très pauvres dans des maisons ! Avant il n’y avait pas de violence à La Paz, et ces civicos de Santa Cruz sont arrivés, et regardez ! » La fin de ses paroles se noie dans les larmes.

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Rassemblement de communautés d’Oruro devant l’église San Francisco @Baptiste Mongis

Une autre, la soixantaine : « Je suis de Oruro, j’ai six enfants, l’un est avec moi, les autres sont restés là-bas. Ici les frères et sœurs boliviens sont unis ! Nous n’avons ni défense policière, ni couverture médiatique ! On a besoin d’appui international, ils nous massacrent ! Nous n’avons aucune protection, ils ont brûlé les maisons de nos dirigeants ! Ils ne nous laissent pas sortir de nos provinces ! Nous n’avons pas d’armes ! Eux, ces jeunes de Santa Cruz, oui ils en ont ! Les médias se rient de nous ! Qu’ils s’en aillent du pays s’ils ne veulent pas travailler pour la Bolivie ! »

Une jeune fille de 23 ans : « Nous sommes de Cosmos 79 [quartier d’El Alto], moi je suis étudiante à l’université publique d’El Alto. Je suis là pour mon quartier, pour mes parents, pour mes frères et sœurs. Nous sommes tous là et on veut que la présidente démissionne, qu’elle parte de Bolivie, qu’ils relâchent nos amis emprisonnés, et que les décrets soient annulés, et qu’ils annulent aussi l’autorisation donné aux exilés de revenir. Comment Goni [Gonzalo Sánchez de Lozada] peut revenir en Bolivie après tout le mal qu’il nous a fait ? Que les jeunes se mobilisent et que rien ne sorte du pays ! Le lithium est à nous ! [référence aux abondantes réserve de lithium encore non exploitées dont dispose la Bolivie, dans la région d’Uyuni, ayant attisé la prédation des forces étrangères et supposément motivé le coup d’État] »

Mais c’est à Senkata, au sud d’El Alto, que la véritable et tragique action s’est déroulée le mardi 19 octobre. L’entrée des camions-citernes d’essence y est interrompue depuis plusieurs jours car les riverains ont creusé des tranchées qu’ils gardent jour et nuit pour bloquer tout passage. L’armée est alors envoyée pour négocier pacifiquement, et sans user d’armes à feu, comme le relatera ce soir-là le gouvernement. La réalité sur place est sensiblement différente : on dénombrera ce jour-là au moins six morts tués par balle, et de très nombreux blessés. Les images des corps évacués sont bouleversantes. Un infirmier en larmes témoigne du désastre40 dans une vidéo, se disant débordé et effaré par cette violence ; il sera plus tard victime d’une campagne de diffamation l’accusant d’être un militant du MAS infiltré déguisé en médecin (en dépit de la preuve apportée par son badge de fonction), et finalement arrêté par la police. Plusieurs films montrent clairement l’usage qui fut fait des armes à feu, et même des impacts de balles sur le sol issus de tirs depuis l’hélicoptère qui survola la zone tout l’après-midi41.

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L’armée accompagne la sortie des camion-citernes le 19 novembre à Senkata @Tejido Cultura Viva Comunitaria Bolivia
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Militaires déployés le 19 novembre à Senkata @Tejido Cultura Viva Comunitaria Bolivia
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L’une des 9 victimes mortelles de la répression militaire le 19 novembre à Senkata @Tejido Cultura Viva Comunitaria Bolivia

Le lendemain, une veillée funèbre de plusieurs centaines de personnes est organisée à la mémoire des victimes, la liste de celles-ci s’étant allongée à neuf, mais il y en aurait plus : le scandale en cours est que les militaires refuseraient de rendre certains corps, alimentant de la part des familles le soupçon qu’ils veuillent les faire disparaître. La rumeur court également que les journalistes Fernando Ortega Zabala (argentin) et Fernando Ortiz (mexicain), poursuivis par les militaires et après s’être cachés en livrant quelques tweet désespérés, auraient disparus à El Alto des suites de la répression42.

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Funérailles à Senkata le 20 novembre @Tejido Cultura Viva Comunitaria Bolivia
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Impacts de balles du 19 novembre à Senkata @Tejido Cultura Viva Comunitaria Bolivia
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“Abrogation du décret suprême 4078” @Tejido Cultura Viva Comunitaria Bolivia
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“On ne négocie pas avec nos morts” @Tejido Cultura Viva Comunitaria Bolivia
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“Nous ne voulons pas de militaires impunis” @Tejido Cultura Viva Comunitaria Bolivia

La bataille du mercredi 20 novembre est alors médiatique. Les réseaux sociaux s’engorgent de fausses communications : entre autres, celle du faux médecin à qui il arrive aussi de se déguiser en policier43 ; ou encore celle concernant l’association culturelle Wayna Tambo, respectée de tous, et qui précisément, parce qu’elle est l’une des seules à se rendre sur le terrain lors des mobilisations et à relater les faits, serait « illégale et séditieuse » et diffuserait des informations « fausses et alarmantes » sur la situation à Senkata tout en abritant « des cubains et des vénézueliens pour leur vendre de la drogue ».

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Campagne de diffamation contre le centre culturel Wayna Tambo (El Alto) @Tejido Cultura Viva Comunitaria Bolivia

Ces diffamations d’internautes, épaulées par le ton des principaux médias officiels, entrent alors en synergie avec les annonces officielles d’un gouvernement qui se surpasse à communiquer les pires aberrations. La dernière, et la plus démentielle, est le communiqué disant que des militants du MAS, avec l’aide de ressources financières étrangères, menaceraient de faire sauter à coup de dynamite la réserve de gaz de la Planta YPFB de Senkanta, faisant par là courir le risque de raser la moitié de la ville d’El Alto et justifiant, avec l’appui de la partie crédule de la population, le pire de l’intervention militaire (dont le gouvernement continuera de nier qu’elle fit usage de ses armes à feu).

Ces diffamations d’internautes, épaulées par le ton des principaux médias officiels, entrent alors en synergie avec les annonces officielles d’un gouvernement qui se surpasse à communiquer les pires aberrations.

Le jeudi 21, une gigantesque marche s’organise et des milliers de manifestants, dont beaucoup de personnes âgées et plusieurs familles, avaleront à pied les 12 kilomètres qui séparent Senkata de La Paz, transportant les cercueils des victimes sur le toit de véhicules44. Le défilé est pacifique, et les accusations fusent contre ce gouvernement qui occulte les luttes à l’instar des funestes résultats de ses opérations répressives. Une fois la tête de marche parvenue à l’obélisque, au cœur de la capitale, et alors que la foule réclame justice sans heurts, la police déclenche sous nos yeux, de façon totalement arbitraire, ses premiers tirs de lacrymogène. La panique s’empare de la foule, prise de court, qui s’enfuit de façon désordonnée. Des cercueils sont abandonnés sur place, des personnes âgés s’évanouissent sous la quantité des gaz et des enfants se perdent dans la débandade ; assis sur les trottoirs un peu plus loin, des gens pleurent de désarroi et de rage : « Ils ne respectent même pas nos morts ! » 45. Alors que certains manifestants s’insurgent de la situation ou tente de filmer les événements de façon indépendante, ils sont emportés par les forces de l’ordre, parfois même dénoncés par la presse locale et accusés de sédition46. Des dizaines de personnes arborant la Wiphala sont embarquées sans sommation. Des témoignages, recueillis le jour-même, achèvent de laisser pantois : à l’hôpital Holandés de Ciudad Satelite, où 19 blessés ont été reçus le 19 novembre au soir, 10 ont été soit-disant relâchés, selon les informations fournies à l’accueil, au vu du caractère superficiel de leurs blessures. Après enquête, il se trouve qu’ils ont au contraire été expulsés des lieux, blessures béantes, sous le prétexte que leurs familles ne s’étaient pas présentées ; une témoin nous assure qu’en réalité ces blessés furent extrêmement mal traités, relatant les propos affligeants d’un médecin à son patient témoignant de l’efficacité de la désinformation médiatique et de l’hystérie montée en neige au cours des dernières semaines : « Pourquoi je devrais te soigner, espère de sale terroriste ? ».

Conclusion. Deux peuples, un pays

Qu’est-ce que la démocratie, sinon le pouvoir équitable et réel de tout le peuple, y compris de cette immense partie qui fut historiquement écartée de la capacité d’exercer le pouvoir et d’exprimer son identité, et à qui Evo Morales a su rendre sa juste part de protagonisme ? Ne fut-il pas, de ce point de vue, le grand moment démocratique bolivien, par-delà son incomplétude et ses incohérences ; sa véritable séquence politique ? Car comme l’écrit Jacques Rancière, « la politique commence quand il y a rupture dans la distribution des espaces et des compétences – et incompétences. Elle commence quand des êtres destinés à demeurer dans l’espace invisible du travail, qui ne laisse pas le temps de faire autre chose, prennent ce temps qu’ils n’ont pas pour s’affirmer co-partageants d’un monde commun, pour y faire voir ce qui ne se voyait pas, ou entendre comme de la parole discutant sur le commun ce qui n’était entendu que comme le bruit des corps47 ». Une opposition qui, se croyant et se voulant l’écho lointain de l’Europe et des États-Unis, continue d’établir des parallèles opportunistes lorsqu’il s’agit de comparer sa Bolivie avec la vision arbitraire qu’elle a des pays castro-chavistes” – Cuba et le Venezuela – tout en prenant bien soin d’ignorer le désastre du néolibéralisme de longue date installé au Chili et en Colombie ou plus récemment en Argentine ou en Équateur. Une opposition au sein de laquelle beaucoup continuent de croire que le précédent gouvernement eut la bêtise de placer des Indigènes ignorants à des postes-clés de l’État, pour la simple raison qu’ils étaient Indigènes et n’avaient pas la maîtrise de ce discours bureaucratique si excluant dont les pires technocrates ont le secret.

Une opposition qui, se croyant et se voulant l’écho lointain de l’Europe et des États-Unis, continue d’établir des parallèles opportunistes lorsqu’il s’agit de comparer sa Bolivie avec la vision arbitraire qu’elle a des “pays castro-chavistes” – Cuba et le Venezuela – tout en prenant bien soin d’ignorer le désastre du néolibéralisme.

L’ironie est que les auteurs des discours qui ont critiqué ce pouvoir pour sa corruption tendancieuse ne pensent par ailleurs qu’à leurs propres intérêts (leur famille, leur gagne-pain, leur entreprise), et tout laisse à croire qu’arrivés au pouvoir, ils en auraient fait au moins tout autant. Aucune dimension communautaire, collectiviste, sinon celle de s’armer contre les vauriens – à l’instar des classiques mouvances fascisantes – ne fit surface au coin des rues bloquées des premières semaines. C’est que s’unir à d’autres individus n’a jamais été synonyme de lutter pour le bien commun et faire société. Critiquer le MAS pour ses tendances corporatistes et coercitives fut paradoxalement un prétexte pour l’imiter de loin et, en un temps record, faire germer le pire : être violents, mais avec les bons mots issus des “bonnes pratiques”, et se venger de ces répudiés de toujours qui ont gagné trop de pouvoir durant cette dernière décennie.

Sûrement le MAS, parfois plus préoccupé par son maintien au pouvoir que par l’émancipation réelle de tout le peuple, a trop joué sur la dépendance des populations vulnérables à son égard, ayant créé chez elles une peur panique de n’être plus défendues en son absence, attisant exagérément les relations clientélistes. Sûrement ne s’est-il pas non plus assez inquiété de cette contention raciste, bien réelle et périlleuse, qui couvait sous son processus de changement. Mais sans doute et surtout, dans les sordides bastions de cette dernière, n’a-t-on jamais voulu réfléchir à la question de l’égalité réelle dans un pays anciennement colonisé et si métissé au sein duquel la parodie d’un Malcom X indigène (heureusement fictif, quoique certains discours du mouvement katariste48 auraient pu s’en rapprocher) aurait pu tout autant déclarer : « Donnez donc le droit aux Indigènes de mépriser et de soumettre les Blancs pendant 500 ans de plus, et nous serons quittes ».

La question est alors centrale de réaliser quelle partie du peuple – du monde rural et du monde urbain, des Blancs ou des Indigènes et métis, des classes populaires ou des classes moyennes et aisées – est inconcevablement plus vulnérable que l’autre, notamment dans une pareille conjoncture.

Comme l’a très bien remarqué Claude le Gouill au cours de son enquête dans le Nord Potosi, « la mobilisation ne se fait pas au nom d’Evo Morales mais principalement pour la défense de l’État Plurinational et de la Wiphala, du fait de la présence du secteur anti-evista qui n’était pas prêt à se mobiliser pour défendre Evo Morales mais l’est pour les acquis du processus de changement et contre l’extrême droite »49. Une conjoncture qui a fait défaut à l’ex-président et à ses protégés mais attestant d’un peut-être souhaitable « retour au local et aux formes communautaires de mobilisation (cabildos, bloqueos) [révélant] les distances qui se sont créées entre la verticalité accrue du MAS et les organisations de base », étant donné que « le gouvernement des mouvements sociaux promis par l’ancien président [a in fine] renforcé les luttes corporatistes de chaque secteur ». Comme le même auteur l’écrit, « l’un des paradoxes d’Evo Morales est d’avoir romantisé une indianité qu’il a lui-même dissout par ses actions. Elle restera sans doute vivace, mais plus avec les mêmes aspirations ni les mêmes représentations ».

Le vendredi 22 novembre, le MAS est officiellement autorisé à concourir pour de nouvelles élections. La préoccupation politicienne première est de reconstituer une force progressiste et à représentation indigène capable de poursuivre les importantes lignes du processus de changement et de gagner dans les urnes en 2020, voire de trouver le meilleur candidat possible pour le MAS. En ce sens, l’actuelle présidente du Sénat Monica Eva Copa Murga, dont l’activiste féministe Maria Galindo a tiré le portrait50, pourrait être un choix stratégique tant la sincérité de sa parole fut capable de dénoncer le climat de persécution actuel et d’esquisser un horizon démocratique grâce à une attitude dénotant avec le répertoire classique de son parti. Rien ne garantit cependant que les mobilisations diminuent étant donné les propos tenus par un gouvernement qui, sous prétexte de rechercher la paix, s’entête dans ses méthodes meurtrières dérogeant aux principes les plus élémentaires des Droits Humains.

La discussion entre la présidente intérimaire et les représentants des mouvements sociaux a abouti le 23 novembre à une série d’accords qui, sur le papier, semblent prometteurs51. Il demeure curieux cependant que ce même jour Cochabamba essuyait une nouvelle répression sanglante et qu’à La Paz des témoins du massacre de Senkata venaient se confier, la peur au ventre, à la Commission Interaméricaine des Droits Humains, gratifiés sur le chemin des quolibets mensongers d’un groupe pro-gouvernement ayant diffusé sur les réseaux sociaux que des « masistas étaient encore venus dénoncer un faux coup d’État auprès des instances internationales ».

Ce peuple qui s’est mobilisé contre Evo Morales et pour la démocratie : serait-il capable, au-delà de ses cris de guerre convenus, de s’organiser pour réinventer vraiment cette audacieuse et jamais aboutie forme de gouvernement du peuple par le peuple et pour le peuple ? Ou n’en appelait-il finalement qu’à virer du pouvoir un Indien et ses collègues pour en revenir à un bon vieil appareil d’État néolibéral, raciste et excluant ? Sera-t-il disposé, ce peuple-là, à mener réellement la lutte politique qu’il a revendiqué en commençant par reconnaître l’autre peuple de Bolivie, celui qui n’a eu que les 14 ans du gouvernement d’Evo Morales pour jouir d’un peu de reconnaissance après 500 ans d’humiliation ? Celui qui, en plus du défaut d’être majoritaire, indigène et métis, ne dispose que des coupures de vivres pour se faire entendre, faute d’armes ou de capital culturel, économique et symbolique ? Le gouvernement de Jeanine Áñez a pour l’instant emprunté les pires chemins pour donner raison à ce défi. Maladresse d’une prise en main du pouvoir précipitée et inattendue, ou choix délibéré faisant partie intégrante d’un coup d’État (en partie) planifié ? Le fait est que le pays est à cran, et en sang. En attendant les prochaines élections, où une candidature du MAS ou d’une nouvelle force politique équivalente sera indispensable pour garantir une représentativité, la communauté internationale ne peut faire défection : il s’agit, au nom des Droits Humains, de veiller à garantir de vraies conditions démocratiques pour ces élections décisives (que les électeurs du monde rural, notamment, puissent à nouveau s’inscrire à temps et en bonne et due forme et se rendre sans risque aux urnes). Il s’agit également de faire pression pour que le gouvernement actuel, à peine légal et profondément illégitime, change radicalement de cap ou passe la main à une autre équipe non impliquée dans la successions de ces manœuvres anti-démocratiques, sincèrement préoccupée par le sort de tous les Boliviens.


1Voir BOUGON François, « La droite dure au pouvoir plonge la Bolivie dans la violence », Médiapart, 18 novembre 2019, https://www.mediapart.fr/journal/international/181119/la-droite-dure-au-pouvoir-plonge-la-bolivie-dans-la-violence?page_article=1 et pour un résumé en vidéo des événements récents (en espagnol), voir : https://www.youtube.com/watch?v=_iHA1JXThwA

2« SE REGISTRARON 34 MUERTES EN LOS CONFLICTOS DEL PAÍS ». Voir :

https://www.youtube.com/watch?v=v_N7HX1pyak

3« Roxana Lizárraga amenazó a periodistas por cometer presunta “sedición” ». Voir : https://www.youtube.com/watch?v=asoxDcZ9eQM

4Pour un cocktail de réactions de la presse et du gouvernement transitoire, voir : https://twitter.com/fkrakowiak/status/1194837155056500738?s=08

9La réunion de la CIDH à Senkata (El Alto) le 24 novembre : https://www.facebook.com/lid.bolivia/videos/2881420668559377/

11Concernant le biais médiatique français, voir dans nos pages : https://lvsl.fr/le-coup-detat-na-pas-eu-lieu-la-bolivie-vue-par-la-presse-francaise/

13Voir, entre autre, cet article sur la vulnérabilité des cholitas dans le contexte actuel https://www.elciudadanoweb.com/revolucion-de-las-cholas-abusos-sexuales-miedo-y-desinformacion-en-bolivia/ ainsi que les réactions au sujet des déclarations des féministes et intellectuelles boliviennes Maria Galindo et Silvia Rivera Cusicanqui, ou encore la rixe entre la féministe argentine Rita Segato https://www.infobae.com/america/america-latina/2019/11/20/rita-segato-durisima-con-evo-morales-dijo-que-no-fue-victima-de-un-golpe-y-recordo-su-machismo-y-autoritarismo/?fbclid=IwAR3_PmOFjREsxfmT_Bk5ZkoteaKXdhIZNnwuGH8q9sesaOrEEykF1TQFx9M et la réponse qui lui fut apportée par un groupe de féministes indigènes : https://m.facebook.com/story.php?story_fbid=1081483085576807&id=971373796587737

16LEMOINE Maurice, « En Amérique latine, l’ère des coups d’État en douce », Le Monde Diplomatique, août 2014, Voir : https://www.monde-diplomatique.fr/2014/08/LEMOINE/50711

18a« Maurice Lemoine n’est pas sûr que «la démission d’Evo Morales évite un bain de sang» en Bolivie ». Voir : https://el-siglo.blogspot.com/2019/11/maurice-lemoine-nest-pas-sur-que-la.html

18bLAMBERT Renaud, « En Bolivie, un coup d’État trop facile », Le Monde Diplomatique, décembre 2019. https://www.monde-diplomatique.fr/2019/12/LAMBERT/61150

19« ¿Golpe o triunfo democrático? La OEA se divide ante la crisis boliviana ». Voir : https://www.youtube.com/watch?v=eySaOmb8A7U

20MARIETTE Maëlle, « La gauche bolivienne a-t-elle enfanté ses fossoyeurs ? Mérites et limites d’une « révolution » pragmatique », Le Monde diplomatique, septembre 2019. Voir : https://www.monde-diplomatique.fr/2019/09/MARIETTE/60321

25CALVO OSPINA Hernando, « Rumeurs, mensonges et exagérations. Petit précis de déstabilisation en Bolivie », Le Monde diplomatique, juin 2010. Voir : https://www.monde-diplomatique.fr/2010/06/CALVO_OSPINA/19232

27Une jeune fille, lors d’une marche contre Evo Morales, nous racontait qu’elle souhaitait « revenir au capitalisme », qui « valait mieux que ce socialisme », sans trop savoir comment s’expliquer cette assertion (ni analyser tout ce qu’a eu de parfaitement capitaliste le gouvernement Morales). Une habitante mobilisée sur une coupure de rue en bas de chez elle dans le joli quartier de Sopocachi à La Paz évoqua pour sa part les classiques « masses de fonctionnaires, coûteuses et payées à ne rien faire, et soumises aux ordres électoraux du MAS », de « dette effroyable contractée auprès de la Chine » (comme si contracter une dette était en soi néfaste, et évidemment facilement évitable, ou bien que la dette argentine, contractée par le très libéral Mauricio Macri auprès du FMI, aurait mieux valu), ou encore de la « chance d’Evo Morales d’avoir vu les cours de matières premières jouer en sa faveur pendant ses mandats », ce qui est vrai, à l’instar de tous les gouvernements progressistes de la dernière décennie qui évidemment n’ont jamais fait l’effort de redistribuer les bénéfices issus de cette chance au plus grand nombre. Voir ces mêmes liens qu’elle nous a transmis : https://www.paginasiete.bo/economia/2019/11/4/las-reservas-internacionales-netas-caen-su-nivel-mas-bajo-en-11-anos-236337.html ; https://www.paginasiete.bo/economia/2019/10/9/deuda-externa-la-mas-alta-en-13-anos-apuntan-al-gasto-corriente-233622.html ; https://www.google.com/url?sa=t&source=web&rct=j&url=https://www.paginasiete.bo/economia/2018/12/9/en-12-anos-funcionarios-del-nivel-central-aumentaron-en-un-916-202566.html&ved=2ahUKEwjQys7IstDlAhULxVkKHe2JB2IQFjAAegQICBAC&usg=AOvVaw0nZ9qcDYsqjrWKAJIYPer-

31 « Jeanine Áñez, presidenta interina de Bolivia: “Evo quería imponerse por la fuerza” | BBC Mundo », 15 novembre 2019, voir : https://www.youtube.com/watch?v=aI0x5b8nOcc

33 CHAPARRO Amanda, « Bolivie : cinq morts au cours d’affrontements dans le centre du pays », Le Monde, 15 novembre 2019. Voir : https://www.lemonde.fr/international/article/2019/11/15/bolivie-le-gouvernement-par-interim-met-en-garde-morales-et-expulse-les-diplomates-venezueliens_6019368_3210.html

34Voir, le 10 novembre, https://www.youtube.com/watch?v=nOBa0RnMRnA ; puis, le 12 novembre, deux jours après la démission d’Evo Morales : https://www.youtube.com/watch?v=gWMMa0R2-g4, et enfin le 19 novembre, où les négociations avec le nouveau gouvernement n’ont pas abouti : https://www.youtube.com/watch?v=g1eQurYyPiQ. Sur la position chancelante des forces syndicales et de gauche dans le contexte bolivien actuel, voir : https://www.revolutionpermanente.fr/C-est-un-coup-d-Etat-qui-a-lieu-en-ce-moment-en-Bolivie

35A ce propos, et quoi qu’il faille encore mener une enquête approfondie sur ces révélations et leurs sources, voir le document saisissant paru le 8 octobre dans Behind Back Doors prévoyant le déroulement à venir des événements : https://bbackdoors.wordpress.com/2019/10/08/us-hands-against-bolivia-part-i/, appuyé sur ces enregistrements : https://erbol.com.bo/nacional/surgen-16-audios-que-vinculan-cívicos-exmilitares-y-eeuu-en-planes-de-agitación, et traduit ici en espagnol : http://kontrainfo.com/revelan-el-plan-de-eeuu-para-el-golpe-en-bolivia-nombres-y-apellidos-rol-de-la-embajada-y-paises-vecinos/?fbclid=IwAR0_NR_eGa3fH7PDbfp4lPiq9G_x91KMLGB_FTH42Ffbk0C6efV6_GSzGsQ

36Vidéos de l’incendie de la mairie de Mallasa (11 novembre), malheureusement de piètre qualité : https://www.youtube.com/watch?v=d8JsO0Ezxu4 et https://eju.tv/2019/11/turba-quemo-la-subalcaldia-de-mallasa/

37Le contexte de la nomination de Jeanine Áñez est très controversé : après les démissions successives des titulaires chargés de prendre les rênes de l’État en cas de démission du président, tous du MAS, la nomination de la présidente par intérim, à qui il revenait la charge après défection des premiers, eut lieu sans quorum car il manquait dans l’Assemblée un nombre conséquent de députés du MAS. Le gouvernement en place stipule que ces derniers, malgré des appels répétés, ne se sont pas présentés. L’autre camp précise qu’étant donnée la persécution dont les membres du MAS furent et sont toujours l’objet, les conditions pratiques (coupures de route) et de sécurité n’étaient pas remplies pour qu’ils puissent se présenter. Par ailleurs, l’absence de lettre officielle avalisant par écrit la démission d’Adriana Salvatierra (annoncée oralement dans les médias), ex-présidente du Sénat et membre du MAS à qui la présidence de l’État revenait en cas de démission du président et du vice-président, est toujours l’objet d’une âpre discussion.

38 Pour une lecture critique du contexte médiatique des mobilisations et une parodie de cette exhibition savamment orchestrée des biens d’Evo Morales, voir : https://www.facebook.com/groups/inmobiliariatarija/permalink/2861376640579042/?sfnsn=mo&d=n&vh=e

41Pour une analyse des événements perpétués ce jour-là, voir : https://chaskiclandestina.org/2019/11/29/bolivia-en-estado-de-shock/

44Voir ces nombreuses vidéos relatant cette marche très peu médiatisée. Départ de Cruze Viacha : https://www.facebook.com/CVCBolivia/videos/2628597187229394/ Marche en chemin des cercueils à El Alto vers La Paz : https://www.facebook.com/CVCBolivia/videos/466010350694354/ Marche vue du pont : https://www.facebook.com/CVCBolivia/videos/596113027798040/ Marche en cours (à 3,50 minutes, le « No somos masistas carajo » [« Nous ne sommes pas des partisans du MAS, imbécile »] est nettement audible) : https://www.facebook.com/LaResistenciaBo/videos/597531951020928/

45Quelques images des résultats de la répression. Victimes souffrant des gaz : https://www.facebook.com/1050643185/posts/10218264312653149/ Autres victimes et gazage (à la fin) : https://www.facebook.com/CVCBolivia/videos/506536993274730/ Dans les rues à côté (« la presse ne dit pas la vérité » est audible) : https://www.facebook.com/CVCBolivia/videos/506536993274730/

47RANCIERE Jacques, Le spectateur émancipé, op. cit., p.67

48 POUPEAU Franck et DO ALTO Hervé, « L’indianisme est-il de gauche ? » Civilisations, 2009. Voir : https://journals.openedition.org/civilisations/1971

49LE GOUILL Claude, « La crise politique bolivienne vue « depuis le bas » », Lundi Matin, 25 novembre 2019. Voir : https://lundi.am/La-crise-politique-bolivienne-vue-depuis-le-bas