Du travail domestique au bénévolat : l’exploitation hors de l’entreprise

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Bénévole des Restos du Coeur à Alfortville ©Vincent Jarousseau

« Rémunéré en expérience » est désormais un trait d’esprit répandu parmi les étudiants lorsque leur stage n’ouvre pas droit à la gratification minimale. Alors qu’ils remplissent parfois les missions d’un salarié, les stagiaires devraient se contenter du gain de compétences et de la perspective d’obtenir, plus tard, un emploi correctement rémunéré grâce à l’expérience acquise. Bénévoles, stagiaires, et maintenant allocataires du RSA depuis la mise en place des « contrats d’engagement » en janvier dernier, le travail de milliers de Françaises et de Français est nié comme production de valeur parce qu’effectué « en dehors » du marché du travail et « au nom » de valeurs morales supérieures (le partage, la citoyenneté, la générosité). Dans L’imposture du travail, Maud Simonet s’appuie sur les analyses des féministes matérialistes pour mieux comprendre les ressorts de cette nouvelle forme d’exploitation.

« En dehors » et « au nom de » : tels sont les deux termes clés de ce mécanisme d’extraction de la valeur sur lesquels les analyses féministes du travail domestique ont attiré l’attention et qu’il nous semble crucial de prendre en compte, de mettre davantage au centre de nos analyses sur le travail aujourd’hui.

Pourquoi « en dehors » ? Qu’elles l’inscrivent dans le mode de production capitaliste ou dans un mode de production patriarcal qui lui serait spécifique, les analyses féministes matérialistes invitent toutes à se décentrer du marché du travail salarié et de ses institutions (l’usine, l’entreprise, le contrat de travail…) pour penser l’exploitation du travail domestique. Celle-ci s’opérationnalise en effet dans nos espaces intimes privés, dans « nos cuisines et nos chambres à coucher »[1], dans ces espaces socialement construits comme « hors travail », et même incarnant par excellence son extérieur : la maison, le foyer. Pour Christine Delphy, l’« en-dehors » du travail fonde la spécificité du mode d’exploitation domestique, tout entier construit sur la famille et ses institutions patriarcales à commencer par celle du mariage. L’« en-dehors » du travail est aussi ce qui légitime la dualité productif/non-productif et dissimule le caractère productif du travail reproductif pour les théoriciennes de la reproduction sociale. « C’est justement le fait de faire apparaître la reproduction comme non-valeur qui permet en réalité de faire fonctionner non seulement la production, mais aussi la reproduction elle-même, comme production de valeur » écrit alors la théoricienne italienne Leopoldina Fortunati[2]. C’est ainsi, par cette mise en extériorité et à partir de l’institution de cette frontière entre le travail et la famille, que s’opèrent tout à la fois la mise au travail et la captation de sa valeur.

Ces différents travaux ont donc largement posé les bases pour une analyse de l’exploitation du travail gratuit bien au-delà du foyer et de la sphère domestique, et même du travail reproductif – sauf à prendre ce terme dans une acception large, et pourquoi pas ? Encore une fois, l’enjeu ici n’est pas de dire les bonnes frontières mais à quoi elles servent, et les loisirs, l’engagement et l’éducation sont, à l’image du travail domestique et familial, également construits aujourd’hui par l’ordre capitaliste comme relevant du « hors-travail ». Ils constituent, à ce titre, les territoires possibles d’une extraction de valeur s’appuyant sur le déni de travail (ce n’est pas du travail, c’est… de la passion, de l’engagement, des études) et de la travailleuse (tu n’es pas travailleuse, tu es amatrice passionnée, tu es bénévole engagée, tu es en formation…).

Ainsi, l’enquête que nous avons menée, avec John Krinsky[3], sur l’entretien des parcs de la ville de New York s’intègre assez facilement dans le cadre d’analyse de la théorie de la reproduction, à la fois dans son sens restreint de reproduction de la force de travail mais aussi dans le sens actuel plus large de reproduction de la vie. Elle met en lumière le recours croissant de la municipalité, depuis la crise budgétaire des années 1970, à des bénévoles d’une part et à des allocataires de l’aide sociale de l’autre pour mener à bien sa mission publique : l’entretien des parcs.

Au nom de la citoyenneté, dans le cadre des politiques concomitantes mais disjointes de soutien au bénévolat et de développement du workfare (la mise au travail des allocataires en contrepartie de leurs prestations sociales), certaines femmes, plutôt issues des classes moyennes ou supérieures, ont donc été invitées et d’autres, majoritairement des femmes noires des classes populaires, bien davantage contraintes, à participer, dans des proportions aujourd’hui importantes, à la force de travail qui nettoie les parcs de la ville, et ce sans jamais être reconnues comme des travailleuses.

Ce sont nos valeurs, nos croyances, nos passions, nos affects qui deviennent des ressorts de l’exploitation.

La fourniture locale ou départementale de masques produits par des bénévoles, pendant le confinement, pour équiper la population avant le déconfinement et lui permettre ainsi de reprendre le travail, relève là encore, de façon exemplaire, presque caricaturale, de ce travail de production et de reproduction de la force de travail qui constitue « la base et l’envers du capitalisme ». Que l’appel à 45 000 bénévoles pour le déroulement des Jeux olympiques et paralympiques de Paris en 2024 soit considéré comme relevant ou non d’un travail reproductif, le processus de mise au travail et d’extraction de la valeur, depuis ce « hors-travail » qu’est le sport et « au nom » des valeurs sportives, est semblable à celui décrit dans les deux exemples précédents. Définies par de véritables fiches de poste, les missions diverses de ces bénévoles (accueil, orientation, transport des sportifs et du public par exemple) sont largement encadrées par le comité Paris 2024, dont le budget atteint les 8 milliards d’euros. Certaines de ces missions, en outre, sont placées de façon explicite « sous la supervision des équipes d’Omega », chronométreur officiel des Jeux, qui se voit ainsi bénéficier, dans le cadre de ce partenariat, d’une main-d’œuvre « volontaire », passionnée et non rémunérée… un peu comme ces entreprises qui ont fait produire des masques « solidaires » par des bénévoles pendant le Covid dans un mélange des genres productifs soudain rendu possible par la situation d’« exception »[4].

À côté de l’approche marxiste de l’exploitation salariale, et en complément de celle-ci, cette approche féministe de l’exploitation nous ouvre donc les yeux sur d’autres territoires de l’exploitation (le « hors-travail »), d’autres intermédiaires organisationnels de l’exploitation (les entreprises certes, mais aussi les associations et les collectivités publiques) ainsi que sur une autre définition de ses ressorts. Ce sont nos valeurs, nos croyances, nos passions, nos affects, ce qui fait que nous ne sommes pas juste de la force de travail, des travailleuses-marchandises, mais des personnes engagées, civiques, qui aiment, qui créent, et même parfois qui luttent pour revendiquer leur dignité, qui deviennent des ressorts de l’exploitation. Or ce mécanisme spécifique d’exploitation « au nom de » (la solidarité, la citoyenneté, la passion) est aujourd’hui d’autant plus répandu dans le fonctionnement du marché du travail salarié qu’il s’y articule avec une autre caractéristique de celui-ci, que de nombreux travaux ont mise en lumière ces dernières années : celle d’être de plus en plus régulé par une « économie politique de la promesse ». Qu’il prenne la forme d’un stage, d’un service civique, d’un bénévolat associatif « classique » ou inscrit dans des programmes ciblant les allocataires de l’aide sociale ou les demandeurs d’asile, ce « hope labor » qui fait que l’on travaille aujourd’hui gratuitement ou semi-gratuitement dans l’espoir de décrocher demain le boulot de ses rêves semble s’être généralisé, bien au-delà des industries créatives où il a d’abord été débusqué.

L’économie politique de la promesse et les politiques publiques qui la soutiennent invitent ainsi, toujours et partout, aux conversions, à la valorisation des pratiques et des expériences « hors travail » sur le marché du travail, sans jamais les reconnaître pleinement comme travail. Elle met en permanence nos valeurs au travail en leur déniant dans le même mouvement cette qualité. Et l’État joue dans ce tour de passe-passe un rôle central.

Les lignes qui précèdent sont issues de l’ouvrage de Maud Simonet.

Notes :

[1] Nicole Cox et Silvia Federici, Counter-Planning from the Kitchen, Falling Wall Press, 1975.

[2] Leopoldina Fortunati, L’Arcane de la reproduction. Femmes au foyer, prostituées, ouvriers et capital, Entremonde, 2022, p. 55 [3] John Krinsky et Maud Simonet, Who Cleans the Park? Public work and urban governance in New-York City, The University Press of Chicago, 2017 [4] Fanny Gallot, Giulia Mensitieri, Eve Meuret-Campfort et Maud Simonet, « Aux masques, citoyennes ! Mélange des genres productifs en régime d’« exception » », Salariat, vol. 1, 2022, pp. 209-218.

« Nous n’avons pas d’État » : la Syrie post-Assad et ses contradictions

Syrie - Le Vent Se Lève

Si les interrogations autour du Hayat Tahrir al-Sham (HTS, la milice au pouvoir en Syrie) ont cristallisé l’attention de la presse, un autre phénomène est demeuré dans l’ombre : le démantèlement de l’État hérité de l’ère Assad. Autour de 300.000 fonctionnaires ont été licenciés, au motif de lutter contre un système clientéliste. Sur ses décombres renaît une société civile bridée par des décennies d’autocratie, mais aussi une violence anti-alaouite exponentielle. Dans ce vide s’engouffrent des puissances étrangères, et notamment la Turquie, avec l’aide de laquelle le HTS a conquis le pouvoir. Bien davantage que de Damas, c’est autour d’Idlib que semble désormais graviter la Syrie. Et tandis qu’une libéralisation tous azimuts menace de faire progresser la pauvreté, les sanctions financières continuent d’étouffer le pays. Reportage.

« Nous ne sommes pas alaouites, sunnites, chrétiens ou druzes. Nous sommes Syriens ». Dans l’hôtel Safir de Homs, 150 kilomètres au nord de Damas, une conférence est organisée début janvier, à l’initiative de plusieurs ONG. Les prises de parole se succèdent, souvent passionnées. « Les gens ont soif de parler », sourit un organisateur. Dans le public, un homme prend le micro. Alaouite, il évoque la peur qui habite sa communauté. Assimilée au régime d’Assad, elle est victime d’agressions qui ne décélèrent pas. Puis : « pour avancer vers la réconciliation, il faut aussi que nous, alaouites, acceptions de nous questionner quant à notre attitude sous Assad. Sur notre silence, sur notre passivité ». Applaudissements.

La conférence chargée de dissoudre les milices en unités civiques de sécurité a été repoussée à juin. Aura-t-elle jamais lieu ?

À la fin de l’événement, on regrette que le HTS ait poliment décliné l’invitation, prétextant un conflit d’agenda. Et que la conférence ait avant tout réuni les intellectuels de Homs. On se promet d’organiser la suivante dans « un lieu populaire ». Mais tout de même : c’est un début. Et un instant de fraternité partagée, dans un contexte inflammable. Soudain, l’étincelle tant redoutée crépite.

Conférence dans l’hôtel Safir, Homs © Vincent Ortiz pour LVSL

Dans le hall, des hurlements interrompent les discussion. Un homme de haute stature, l’oeil balafré, tonne contre « une communauté hostile à la nouvelle Syrie » et nostalgique d’Assad. Il dénonce la « protection policière » dont elle bénéficie. Il critique l’installation de checkpoints autour de ses quartiers, visant à les mettre à l’abri des agressions. Il faut que cette communauté ressente la peur, autrement elle se sentira puissante. « Alaouites » : le mot est lâché. « Discours de haine », résume un spectateur. Il se désole : « c’est tout ce que les gens retiendront de cette réunion ».

« Qui sont ces criminels encagoulés ? Impossible de le savoir »

« Nous n’avons pas d’État ». Dans un appartement de Homs, cette phrase revient comme un refrain. Depuis la chute d’Assad, on s’aventure peu à y sortir de nuit.

Cette ville a connu les bombardements les plus aveugles de l’armée syrienne, et plusieurs exactions commises à l’encontre des alaouites par l’opposition. Si l’architecture porte les cicatrices du conflit, les habitants demeurent hantés par les massacres perpétrés. Ils peinent à prendre toute la mesure du changement de régime.

« Je ne sais que penser. C’est un sentiment nouveau ». Aux côtés de sa tante et de son oncle, Mariam [1], jeune fabricante de produits cosmétiques, fait part de ses impressions successives. D’abord l’euphorie consécutive à la chute d’Assad. À son évocation, sa tante se lève en hurlant de joie. Elle se précipite dans une pièce voisine, et revient nous offrir une crème ornée d’un drapeau de la « nouvelle Syrie ». Un cadeau qu’elle a spontanément confectionné pour son entourage, explique-t-elle. Ancienne communiste, elle avait été détenue et torturée sous Hafez al-Assad. Fervent soutien de la révolution syrienne, elle s’en est éloignée à mesure que des éléments islamistes la phagocytaient. Elle déplore la perte de sa soeur, communiste elle aussi, assassinée par l’État islamique.

Dans un premier temps, les actions du HTS ont rassuré cette famille alaouite. « Notre communauté s’attendait à un génocide. Cela n’a pas été le cas ». Exécutions d’ex-soutiens d’Assad, climat d’insécurité, menaces sporadiques dirigées contre les alaouites, attaques isolées, mais nulle épuration. Et des appels à la concorde du président Ahmed al-Charaa (qui affiche volontiers son nom d’état civil et non de chef de guerre, Abou Mohammed al-Jolani).

Des miliciens du HTS à Homs © Vincent Ortiz pour LVSL

Pourtant, les semaines passant, l’intensité des agressions n’a pas diminué. Il est rare qu’un jour ne charrie pas son lot de tueries. Répression d’anciens partisans du régime ? Délinquance ordinaire ? Crimes de haine à l’encontre des alaouites, perpétrés par des fanatiques isolés ? Par des membres du HTS ? Ou commandités par la hiérarchie ?

« Impossible de savoir », résume Hossein, l’oncle de Mariam, « car il n’y a pas de police régulière. Nous n’avons pas d’État ». L’ensemble des fonctionnaires de police ayant été limogés, c’est la milice HTS elle-même qui assure le maintien de l’ordre. Encagoulés, en treillis ou de noir vêtus, sans unité vestimentaire mais armés d’une mitraillette, ils patrouillent de jour comme de nuit, et quadrillent le pays de checkpoints. Il n’est pas difficile pour des criminels d’usurper leur identité. Ou pour des militants HTS de commettre des crimes : comment les reconnaître derrière leur masque ? Et auprès de qui se plaindre ?

[NDLR : cet article repose sur un reportage effectué en janvier 2025 ; une unité de sécurité « civile » a été mise en place par les autorités, institutionnellement séparée du HTS depuis mars. Du moins officiellement]

« Les autorités pourraient faire davantage pour nous protéger », continue Hossein, hésitant. Il souhaite effectuer un jugement équilibré sur le HTS – qu’il ne cesse de curieusement de nommer Jabhat al-Nosra, le nom de la milice à l’époque où elle était affiliée à al-Qaeda[2]. Il porte un regard critique sur le manque de recul de sa communauté. Il déplore l’incapacité des alaouites à comprendre d’où vient la défiance à leur égard. Et notamment de treize années de division entretenue par Assad, qui cooptait des alaouites dans les forces de sécurité.

Il souligne l’imprévisibilité et l’opportunisme du nouveau pouvoir. Mais aussi son impuissance : « même si les autorités le souhaitaient, dans l’état actuel des choses, elles ne pourraient pas vraiment nous protéger ». Ahmed al-Charaa avait prévu une conférence nationale en mars, destinée à unifier les milices en une police nationale. Elle a été repoussée à juin. Aura-t-elle jamais lieu ? En attendant sa tenue, ce seront les mêmes milices qui continueront d’assurer la sécurité intérieure et extérieure du pays. Et qui seront à l’origine des mêmes accidents ? « Nous n’avons pas d’État », répète Hossein.

Démantèlement d’un système clientéliste ou purge néolibérale ?

Le HTS a procédé à un démantèlement méthodique des institutions héritées du régime d’Assad. D’un certain point de vue, il s’agit du plan d’austérité budgétaire le plus radical que le monde ait connu ces dernières années. Sur un million de fonctionnaires, pas moins de 300.000 ont été licenciés, parmi lesquels l’intégralité des militaires et policiers. En décembre, le paiement des salaires et des retraites a été suspendu. En janvier, il n’a repris que progressivement. Fin février, certains fonctionnaires n’avaient rien touché depuis novembre.

Outre des motivations budgétaires, le HTS met en avant la la lutte contre un système clientéliste. Des anecdotes de profiteurs des deniers publics reviennent sans arrêt. « Certains cumulaient six emplois publics, et six salaires », proteste une Damascène, fraîchement revenue du Qatar où elle était exilée. « La régime d’Assad fonctionnait de cette manière : en achetant la loyauté des agents publics. Il faut que cela change ». « Les fonctionnaires jouent un rôle redistributif important, nuance l’employé d’une centrale électrique. Il existait bien des cas de corruption. Mais s’il s’agit de licencier les oisifs, pourquoi ne pas effectuer des contrôles ? Il aurait suffi d’ouvrir la porte des bureaux ! »

Concert organisé pour célébrer le renversement du régime © Vincent Ortiz pour LVSL

À Damas, en ce début de janvier, le futur semble ouvert. Le pire est encore possible, mais il n’est plus certain. On sait gré aux autorités d’avoir fait droit à un pluralisme que l’on n’attendait pas d’une milice islamiste. Ainsi, à quelques centaines de mètres des ministères, une conférence est organisée par l’association féministe « Mouvement politique des femmes syriennes » dans l’hôtel Sham Palace. Un événement impensable sous Assad, qui satellisait l’ensemble des initiatives citoyennes sous sa férule. « Nous devons construire la nouvelle Syrie avec le HTS, et contre le HTS », résume une organisatrice. Elle se montre un brin agacée de la stupeur des Occidentaux face à la tenue d’un tel événement.

Tandis que nous commentons l’incongruité apparente de la situation dans un café damascène, un tintement ferrailleux résonne entre les discussions. Notre interlocuteur Mahmoud, artiste et écrivain, sourit : « ça me rappelle les bruits de mon enfance ». Il s’agit d’un vendeur de gaz qui fait le tour de la ville en camion, et frappe sur ses bonbonnes avec une clef en métal. « C’est un bruit magnifique pour les Syriens. Sous Assad, nous n’avions accès qu’au gaz subventionné par l’État, qui suffisait à peine pour deux ou trois jours. À présent, il est disponible en excès. »

L’optimisme est alimenté par l’abondance qui revient sur les marchés. La profusion, même. Depuis que les contrôles arbitraires ont été levés et que les échanges avec les pays limitrophes ont repris, les étals sont pleins. Mais les Syriens peuvent-ils acheter ces produits ?

« Ma retraite ne me suffisait pas à acheter la moitié de ces médicaments, et le HTS l’a supprimée »

« La pauvreté s’est sans doute accentuée depuis depuis la chute du régime », estime Akram Kachee, docteur en économie, auteur d’une thèse d’économie sur la crise de régime syrienne. « Alors que la Syrie a, plus que jamais, besoin d’investissements massifs et d’une sécurité sociale, le régime a imposé une vision néolibérale ». Outre le licenciement des centaines de milliers de fonctionnaires, il mentionne la libéralisation des prix des produits de première nécessité – le sachet de pain, bloqué à 700 livres syriennes en novembre, s’achète désormais à 4.000 livres.

Au sein de la « société civile » renaissante de Damas, on considère qu’il s’agit d’une étape nécessaire pour rebâtir l’économie syrienne. Et on s’inquiète moins des velléités hégémoniques du HTS que de sa faiblesse. On considère avec déplaisir, au sud, l’arrogance de l’armée israélienne. Et, au nord, l’omnipotence de la Turquie. On observe d’ailleurs la multiplication de produits turcs à bas coût sur les marchés – jusqu’aux bouteilles d’eau dans les bars -, et on s’enquiert de leur impact sur la production syrienne.

Marché damascène © Vincent Ortiz pour LVSL

Mais depuis Damas, le Golan occupé par Israël et Idlib contrôlée par les Turcs semblent encore loin. À l’abord d’un bus pour Lattakié, un mendiant nous tend un billet, qu’il souhaite vendre contre des dollars : il s’agit d’une livre turque.

« Pensez-vous que nous ayons profité du régime d’Assad ? »

La région côtière au climat doux de Lattakié alimente toutes les controverses. Des éléments armés du gouvernement précédent y demeurent, ainsi que deux bases russes. Fief de la famille Assad, elle concentre une forte proportion d’alaouites. Depuis la chute du régime, ils sont la cible d’exactions régulières.

« Je défie qui que ce soit de dire que nous avons profité du régime d’Assad : regardez notre misère », proteste Layla, retraitée de Lattakié. Contrairement à Homs, la ville ne présente nul paysage désolé par les bombardements ; mais dans les foyers, le dénuement y est plus accentué. L’électricité publique y est rationnée à l’extrême : elle ne fonctionne que trente minutes toutes les douze heures. Pour de nombreux ménages, trop pauvres pour avoir accès à des sources alternatives, c’est l’unique moyen à disposition pour s’éclairer ou se chauffer.

Lattakié a été épargnée par la guerre. Mais elle a été touchée de plein fouet par les sanctions financières, notamment nord-américaines. Ciblant l’énergie et la Banque centrale dès 2011, elles se sont progressivement étendues à de nombreux secteurs de l’économie. Le Caesar Act de 2019 accentue les sanctions dites « secondaires » : les banques qui financent les entreprises commerçant avec la Syrie sont menacées d’être débranchées du système financier international. Leur effet désincitatif est considérable.

« Ces sanctions ont été plus dures que celles contre l’Iran ou la Russie, analyse Akram Kachee. Mais la Syrie n’a pas une taille et une marge de manoeuvre similaires à celles de l’Iran ou de la Russie. Elle ne peut pas vendre son pétrole à la Chine comme l’Iran, ou construire une économie de guerre comme la Russie. » Les effets macro-économiques des sanctions sont conséquents. En 2011, un dollar s’échangeait contre 50 livres syriennes. En 2025, il permet d’en obtenir 11.000. Les réserves de change de la Banque centrale ont été réduites à néant.

Avec l’isolement, les habitants ont découvert les pénuries de masse. « Nous avions l’un des secteurs pharmaceutiques les plus florissants de la région », évoque Haya, pharmacienne. Aujourd’hui, il est au bord de l’écroulement. « Plusieurs fois, des clients ont été hospitalisés parce qu’ils s’effondraient sous nos yeux, après avoir vainement réclamé un médicament. Chaque jour, je dois refuser des produits. Les prix sont tels qu’on ne me demande plus des paquets, mais seulement des pilules individuelles. Avec mes collèges, nous plaisantons en disant qu’un jour, quelqu’un nous demandera peut-être une tablette entière ! ».

Layla souffre de maladies cardio-vasculaires. Dans un appartement tamisé, dont la fumée des cigarettes et tasses de maté fait varier les nuances de gris, elle fait défiler sous nos yeux les médicaments qui lui sont prescrits. « Une boîte de rosova, qui permet de réduire le cholestérol, coûte 16.000 livres. C’est huit fois plus qu’avant les sanctions. Le valsartan permet de contrôler l’hypertension artérielle : son prix a triplé. »

Marchand de vêtements d’occasion à Lattakié © Vincent Ortiz pour LVSL

Elle expose une autre boîte : « voici de l’alfacalcidol ». En raison de ses maux cardiovasculaires, Layla a subi une ablation des glandes parathyroïdes, qui affecte la régulation de calcium de son organisme. L’alfacalcidol lui est indispensable pour éviter une carence de cette matière argentée : « En 2011, une boîte me revenait à 1.000 livres syriennes. Aujourd’hui, elle coûte 51.000 livres ! Ma retraite ne me suffisait pas à acheter la moitié de ces médicaments ». Une retraite dont le paiement a été suspendu par le HTS, comme celle de tous les fonctionnaires.

Les coupes budgétaires consécutives à sa prise de pouvoir ont accentué un dénuement déjà massif. Les principales avenues de Lattakié regorgent d’étals où l’on vend des habits d’occasion. « Ce sont ces retraités privés de retraite, commente Majd, jeune informaticien. Il n’ont plus que leurs habits à vendre ».

Les secteur de l’énergie n’a été épargné ni par les sanctions, ni par les réformes du HTS. Privée de sources étrangères, la Syrie a dû compter sur un sous-sol pétrolifère et gazifère qui lui échappe largement : l’or noir abondant de Deir ez-Zor, dans l’Est du pays, est sous contrôle de forces kurdes soutenues par l’OTAN, tandis que le gaz du nord est sous emprise turque. Avec la guerre, l’extraction pétrolière a été divisée par huit, et l’extraction gazière par trois, tandis que le prix de marché d’une bonbonne a été décuplé. Et le HTS a tout bonnement supprimé les subventions sur le gaz…

Ces mesures libérales de choc ont pu être interprétées comme autant de signaux aux investisseurs, notamment occidentaux, afin d’inciter à une levée des sanctions. Celle-ci n’est pas encore à l’ordre du jour : si l’Union européenne multiplie les déclarations, si les États-Unis envisagent de multiples exemptions, les restrictions demeurent sur l’énergie et la Banque centrale. Pour l’heure, la Syrie expérimente les effets combinés d’un embargo financier et d’une thérapie de choc.

Dans la pénombre de son appartement, nous écoutons Layla nous détailler cette évolution. Soudain, l’appartement s’illumine, et tout un chacun se précipite pour recharger son téléphone portable. Pour une demi-heure, le foyer aura accès à l’électricité.

« Êtes-vous alaouite ? »

« Hier soir, le lieu de travail de mon voisin a été pillé », confie un passant. « Quelques heures plus tôt, deux membres du HTS étaient venu le voir, en lui avaient demandé : “êtes-vous alaouite ?”. Nous ne sommes pas habitués à cette violence confessionnelle ».

Damas décide-t-elle encore de quoi que ce soit en Syrie ?

Au sein de la mosaïque religieuse de Syrie, les alaouites de Lattakié aiment à souligner leur singularité. Non sans un brin d’orgueil : « nous sommes musulmans, nous lisons le Coran, déclare Layla. Nous buvons aussi du vin, nous faisons la fête, nous n’avons pas d’interdits vestimentaires, nous nous mêlons aux autres communautés. C’était notre vie, avant la prise de pouvoir d’Ahmed al-Charaa ». Elle ajoute : « Nous sommes culturellement étrangers au fanatisme du HTS. État islamique, Al-Nosra, Hayat Tahrir al-Sham… ce sont les mêmes ».

La région de Lattakié a été brutalement tirée de son innocence en décembre 2024, lorsque l’aviation israélienne a bombardé ses infrastructures militaires. Puis, lorsque la milice HTS est survenue, armes à la main. Ali se remémore ce changement d’époque : « En quelques heures, “HTS” est apparu dans notre vocabulaire ». Les deux premiers jours ont été pacifiques, même si l’invasion de l’espace public par des miliciens encagoulés a soulevé quelques inquiétudes. « Sur la plage, autrefois très fréquentée, j’ai vu des combattants de toute nationalités y affluer, avec leurs femmes en niqab. Certains avaient un phénotype est-asiatique. Ce sont sans doute des djihadistes ouïghours ». Puis les incidents se sont multipliés.

Un milicien HTS à Damas © Vincent Ortiz pour LVSL

Layla ne sort de chez elle que quelques heures par jour. « Deux de mes cousins ont été tués. L’un d’entre eux était un ancien officier, qui avait quitté l’armée pour ouvrir un petit commerce. Il a été abattu par balles ; des personnes encagoulées sont arrivées en voiture puis ont fui ». Un autre a été retrouvé décapité. « Il n’avait que vingt ans ».

Attaques terroristes isolées ? Brigandage ordinaire grimé en attentats djihadistes ? Actions du HTS lui-même ? Son fonctionnement milicien limite le contrôle sur ses éléments. « L’un de mes amis proches – traumatisé, qui refuse d’en parler aux étrangers – a été séquestré par trois hommes encagoulés prétendant être du HTS, rapporte Majd. Ils lui ont tiré une balle dans la cuisse, voulant lui faire avouer sa participation à des actions pro-Assad. Après quelques minutes de torture, mon ami leur a donné le nom de connaissances haut-placées à Idlib. Surpris, ils l’ont relâché et se sont confondus en excuses. Le lendemain, nous nous sommes rendus auprès des autorités. Elle nous ont rétorqué que ces agresseurs n’étaient pas membres du HTS. Comment aurions-nous pu requérir une enquête ? Mon ami n’a pas même vu leur visage ».

Beaucoup ne voient dans le discours d’unité nationale d’Ahmad al-Charaa qu’une manoeuvre tactique à destination de l’Occident. Et ceux qui lui prêtent une réelle volonté d’apaisement estiment que le véritable centre du pouvoir syrien ne se trouve plus à Damas.

« Nous appartenons à la Turquie, à présent »

À Idlib, fief du HTS depuis 2016, la présence turque ne cherche pas à se faire discrète. Trente kilomètres à l’Ouest de la ville, c’est un gigantesque drapeau rouge orné d’un croissant et d’une étoile que croisent les autobus. Sur place, la livre turque y a cours légal ; si le dollar circule en parallèle, les billets syriens, eux, ont cessé d’être utilisés. Et c’est un système de télécommunications basé à Ankara qui a remplacé le précédent.

Idlib constitue l’une des portes d’entrée des produits turcs à bas coût qui se répandent dans le pays. Au point de compromettre la relance d’une production endogène ? « Dans de nombreux contextes post-conflits, le monnaie s’est appréciée de manière significative, mais cela n’a pas été le cas en Syrie, note Akram Kachee. Le contraire serait étonnant : la production syrienne est au point mort. Une monnaie stable et forte s’appuie sur une industrie, locomotive de l’économie. Le nouveau pouvoir, en actant l’ouverture des frontières aux produits turcs, ne semble pas indiquer qu’il souhaite reconstruire la production syrienne », estime-t-il.

Un graffiti célébrant les treize années du soulèvement contre Assad à Idlib © Vincent Ortiz pour LVSL

Récemment, les autorités syriennes ont bien réhaussé les barrières tarifaires sur les produits turcs, afin de les harmoniser avec celles des autres pays limitrophes. Mais l’ampleur de l’ingérence turque et l’hybridation des institutions d’Idlib avec celles de son parrain du nord jettent un doute sur l’effectivité des contrôles.

À Idlib, le caractère transnational du HTS apparaît aussi plus nettement. Les anciens djihadistes en provenance d’Asie centrale ou de Chine, qui avaient rallié l’État islamique avant de suivre la scission d’al-Charaa, sont aisément visibles. « L’arabe de plusieurs miliciens HTS n’est pas natif, déclare un local. Certains viennent de pays asiatiques environnants. Parfois même d’Europe ».

Idlib se trouve-t-elle encore en territoire syrien ? « Nous appartenons à la Turquie à présent », lâche un lycéen d’Idlib. Avant de se reprendre : « seulement pour le monnaie ». Puis de préciser : « ma mère a été tuée il y a dix ans dans un bombardement du régime. Les Turcs ont été nos libérateurs ».

À Damas, Mahmoud médite sur les contradictions de la « nouvelle Syrie ». Il veut croire que les tensions sociales qui éclosent ici et là, les agressions contre les alaouites, les pratiques miliciennes du HTS, ne sont que les inévitables douleurs qui accompagnent l’accouchement d’une ère nouvelle. « On ne peut pas mettre fin à treize ans de haine tout en douceur », regrette-t-il. Il ose croire que les mouvements citoyens permettront à une véritable « Syrie démocratique » d’éclore. « Depuis décembre, à Damas, on a goûté à la liberté. On ne pourra plus nous l’enlever ». Mais Damas décide-t-elle encore de quoi que ce soit en Syrie ?

Notes :

[1] Le nom de tous les Syriens mentionnés dans l’article a été modifié.

[2] Ahmed al-Charaa a d’abord rejoint les rangs de l’État islamique avant de fonder le Jabhat al-Nosra, affilié à al-Qaïda. En 2013, résistant aux velléités hégémoniques de l’État islamique, il rompt avec cette organisation. En 2016, il décrète la dissolution du Jabbat al-Nosra et l’abandon de la stratégie djihadiste au profit d’une organisation unitaire destinée à renverser Bachar al-Assad : le Hayat Tahrir al-Sham (« Front de libération du Levant ») est né sur cette base.

Mayotte : derrière le cyclone, la faillite de l’État

Mayotte LVSL

Après la catastrophe du 14 décembre, la situation d’urgence sanitaire et sociale de Mayotte atteint son paroxysme. Les racines de cette tragédie sont à rechercher plus loin, et notamment dans l’inactivité politique du gouvernement, dont le plan stratégique établi en 2018 et les opérations « Wuambushu » n’ont rien réglé. Entre multiples effets d’annonce non aboutis – le second hôpital de l’île, promis à Combani depuis 2018, n’a toujours pas vu le jour – et abandon acté par les autorités, retour sur une faillite d’État.

Urgence sanitaire dans un brouillard politique

Mayotte a été dévasté le 14 décembre dernier par le cyclone Chido. Ce « cyclone tropical intense » a rasé des zones entières du territoire avec des vents de plus de 225 km/h, là où 77% de la population vit en dessous du seuil de pauvreté, un taux cinq fois supérieur à celui de l’Hexagone. Plus de trois semaines après cette catastrophe, la situation des Mahorais reste critique.

Comme le relève la Croix-Rouge française dans un communiqué publié le 16 décembre 2024, l’accès à l’eau demeure un problème de premier plan : « les sources d’eau sont très rares à Mayotte, les rivières dites “urbaines” sont jonchées de détritus, et depuis le cyclone, faute de mieux, l’eau y est puisée pour tous les usages, ce qui augmente fortement les risques d’épidémies, comme le choléra et la typhoïde ». Malgré la distribution d’un million de litres d’eau, cette quantité reste insuffisante, alors que l’eau courante n’est toujours pas de retour dans toutes les communes.

La distribution de denrées alimentaires n’est également pas à la hauteur : malgré 146 tonnes de nourriture livrées selon la préfecture de Mayotte, dans certains villages isolés, la nourriture se fait de plus en plus rare. Des renfort supplémentaires ont alors été engagés notamment pour rétablir l’électricité et les réseaux de télécommunication. Mais près de 30% des foyers n’ont toujours pas accès à l’électricité. Et 2000 personnes sont toujours logées dans les écoles, alors même que la rentrée avait lieu le 20 janvier.

Il n’existe à ce jour aucun document stratégique de développement pour Mayotte.

Le nombre exact de décès demeure difficile à calculer. Le dernier bilan, publié le 24 décembre 2024, comptabilisait 39 morts et 4 260 blessés, dont 124 grièvement. Derrière cette sous-estimation manifeste, la prudence des autorités s’explique également par le grand nombre d’immigrés sans papier vivant sur l’île. En 2017, 48% de la population était de nationalité étrangère, selon l’INSEE (un chiffre à mettre en regard avec l’Hexagone, dont la population étrangère s’élevait en 2021 à 7,7% de la population totale). Ces familles immigrées, installés dans des habitats précaires et privées de toute existence légale sur le territoire, ont été les principales victimes du cyclone Chido.

Effets d’annonce sans effets

Le cyclone ne vient que souligner l’état de déliquescence dans lequel vivent les Mahorais. Si l’archipel est à ce point dévasté aujourd’hui, c’est parce qu’il est particulièrement vulnérable : un sous-investissement chronique a alimenté une pauvreté endémique de l’île et créé les conditions d’une impréparation au risque de catastrophe. Selon l’INSEE, le niveau de vie médian des habitants de l’archipel est sept fois plus faible qu’au niveau national. La moitié de la population vivait avec moins de 3 140 euros de revenus disponibles par an en 2017 et « 2 % des habitations sont assurées, dont seulement 10 % d’entre elles ont été construites selon des normes anticycloniques», précise Fred Constant. Cette catastrophe naturelle est un révélateur des insuffisances de la puissance publique dans l’archipel. Mayotte a été sujette à un abandon progressif et structurel de la part de l’Etat.

Au cours des dernières années, l’Etat français a déployé deux plans d’actions pour répondre aux défis multiples de Mayotte, qui n’ont pas abouti. Le premier, dénommé « Mayotte 2025 », annoncé en 2015, comptait 324 actions. Sans moyens affectés, il énonçait des objectifs souvent imprécis et ne proposait aucune issue aux questions sécuritaires et migratoires. Son suivi et son animation ne sont pas prolongés au-delà d’un an. Ainsi, son bilan n’a pas été établi, et son apport aux besoins du territoire et de la population mahoraise n’a pas été évalué.

Le second, « le plan pour l’avenir de Mayotte » a, quant à lui, été élaboré dans l’urgence en réponse à la crise sociale de 2018 qui a causé une paralysie de deux mois dans l’archipel. En janvier 2018, des violences ont éclaté à Mamoudzou entre bandes rivales ; elles ont constitué le point de départ d’une crise importante : protestations des Mahorais sur la question de l’insécurité et des conditions de vie, grève générale, barrages… Cette crise sociale a été un point de bascule, poussant le gouvernement à prendre des mesures d’urgence. Or, ce plan, constitué de 53 mesures pour un montant annoncé de 1,3 milliard d’euros – dont un chapitre entier sur la sécurité et l’immigration – n’a fait l’objet d’aucune réelle supervision.

En effet, selon le rapport de la Cour des comptes, le suivi de ces deux plans s’est révélé très insuffisant et mal hiérarchisé : « les documents comportent des actions de portée et d’ambition très variées et peu hiérarchisées. Certaines d’entre elles contiennent des engagements concrets et mesurables, mais la plupart ont un caractère général. On compte peu d’actions engageant les finances de l’État, en dehors d’engagements antérieurs ». Les actions sont donc peu développées sur les moyens à engager et traitées de manière disparate. En somme, il n’existe à ce jour aucun document stratégique de développement pour Mayotte.

Le taux d’équipement en lits d’hôpitaux s’élevait à 1,6 pour 1000 habitants en 2019 contre 3,5 en Métropole.

Des promesses ambitieuses avaient pourtant été annoncées à travers ces deux plans dont les habitants n’ont jamais vu la couleur. Lors de sa visite en 2019, Emmanuel Macron avait présenté trois grands projets d’infrastructures : allongement de la piste d’aéroport (déjà promise depuis 2001 par Jacques Chirac), agrandissement du port de Mayotte et ouverture d’un second hôpital pour 2023. Aucun de ces trois projets n’a connu un commencement d’exécution. Cet hôpital, qui devait être construit à Combani, est emblématique de ces plans fantômes : les 250 millions prévus pour la construction ont apparemment disparus, puisqu’ils servent désormais à moderniser le centre hospitalier actuel de l’île ; il faudra donc « trouver un autre financement », comme le précise le directeur de ce dernier Jean-Mathieu Defour. Nul doute que le contexte austéritaire actuel aidera à le concrétiser…

Depuis la continuité de ces plans, l’État a décidé de mettre en place, à partir d’avril 2023, l’opération « Wuambushu », ayant pour but de réagir à la crise migratoire de l’île. Opération policière visant à expulser les étrangers en situation irrégulière, détruire les bidonvilles et lutter contre la criminalité dans l’archipel, elle s’est avérée largement inefficace – et a acté le piétinement des droits humains à Mayotte. Selon un rapport de 50 pages de deux avocats installés sur l’archipel, que le Canard Enchaîné a récupéré, l’administration française viole certaines lois pour accélérer les processus d’expulsion et pour montrer l’efficacité de leur nouveau plan. Il met en avant le fait que des expulsions massives d’étrangers sont réalisées avec des OQTF souvent standardisées, parfois pour des individus en procédure de régularisation.

Certaines expulsions sont menées de manière accélérée, souvent sans consultation judiciaire et dans des conditions dégradantes. Des détournements de procédure, comme des « invitations » sous contrainte, et une rétention d’informations rendent l’accès aux droits très difficile pour les migrants. Cette opération, visant à lutter contre l’insécurité et l’immigration clandestine est un échec flagrant : le nombre de clandestins reconduits à la frontière reste le même d’une année sur l’autre (autour de 25000), la délinquance ne baisse pas, tandis que les bangas sont reconstruits.

Permanence du gouffre avec l’Hexagone

Si Mayotte est un département français au regard de la loi, les habitants attendent toujours l’égalité et des conditions de vie supportables. Les dépenses de l’Etat à Mayotte ont certes fortement augmenté (accroissement de 92% en huit ans), mais ce niveau reste bien inférieur à celui des autres départements d’Outre-Mer, alors que Mayotte est le département français le plus pauvre.

Le rapport de la Cour des comptes démontrent notamment un retard très important en matière de services à la population dans le domaine de la santé et de l’éducation. Mayotte possède une offre de soins très inférieure aux standards nationaux : le taux d’équipement en lits d’hôpitaux s’élevait à 1,6 pour 1000 habitants en 2019 contre 3,5 en Métropole. L’île ne peut compter que sur 35 médecins généralistes libéraux, 6 spécialistes et 12 dentistes. Sur quatre mesures que le « plan pour l’avenir de Mayotte » avait prévu, seule une (portant sur la création d’une agence régionale de santé) a été réalisée.

L’éducation n’est pas en reste. Le système éducatif mahorais présente un niveau plus faible que partout ailleurs en France et une non-scolarisation record – qui touche 5 379 enfants. Mais de quoi parle-t-on lorsque l’on évoque la scolarisation à Mayotte ? Seul un élève sur cinq y bénéficie d’un repas chaud, tandis qu’un déficit permanent d’infrastructures et un recrutement des professeurs dès la licence y compromet la qualité des cours.

Quelle nouvelle catastrophe faudra-t-il pour que le bilan de cette faillite soit effectué et que l’État agisse en conséquence ?

L’Amérique latine face au « néolibéralisme souverainiste » de Trump – Entretien avec Álvaro García Linera

Vice-président de Bolivie, Álvaro García Linera a gouverné le pays aux côtés d’Evo Morales durant treize ans (2006-2019). Théoricien politique, il est l’auteur d’une oeuvre d’inspiration marxiste, centrée autour de l’émancipation indigène. Dans cet entretien, il revient sur les défis d’une Amérique latine en butte à la réélection de Donald Trump. Celui-ci proclame son isolationnisme, mais Álvaro García Linera estime que les pressions impérialistes pourraient s’accroître sur le sous-continent : à l’heure de la démondialisation et de la régionalisation des chaînes de valeur, l’Amérique latine redevient un fournisseur capital de matières premières pour les États-Unis. Il plaide pour une intégration régionale, visant à faire émerger la région comme un pôle indépendant. Et revient sur les processus progressistes latino-américains, dont il fut l’un des protagonistes.

LVSL – Comment analysez-vous le retour au pouvoir de Donald Trump et ses implications pour l’Amérique latine ?

Álvaro García Linera – La victoire de Trump était prévisible. En période de crise économique, de transition d’un régime d’accumulation et de domination vers un autre, les positions centristes deviennent intenables. Le centre-gauche et le centre-droit apparaissent comme faisant partie du problème. En ces temps de crise, nous vivons des moments sismiques : les élites se fracturent, le centre disparaît, des positions radicalisées émergent. Trump incarne, depuis la droite, le nouvel esprit de l’époque.

Cette époque est marquée par un déclin global du mondialisme. Trump incarne un alliage de protectionnisme comme réaction au mondialisme et de récupération des aspirations souverainistes face à la mondialisation – sous une forme morbide. Cette voie ambiguë, hybride, amphibie, de « néolibéralisme souverainiste », commence à être testé dans certains endroits du monde – que l’on pense à Giorgia Meloni en Italie, à Viktor Orban en Hongrie, ou à Jair Bolsonaro au Brésil précédemment.

De quoi ce « néolibéralisme souverainiste » est-il le nom ? C’est une tentative de sortir de la crise du mondialisme néolibéral.

« L’Amérique latine, autrefois considérée comme insignifiante à l’heure du globalisme triomphant, redevient une zone convoitée. »

Qu’est-ce que cela va signifier pour l’Amérique latine ? Elle va se retrouver prise dans la dispute entre une Chine en expansion, qui repose sur des chaînes de valeur globales, et des États-Unis en contraction, qui ont besoin de régionaliser leurs chaînes de valeur. L’Amérique latine est déjà liée à la Chine par des chaînes de valeur globales, mais les États-Unis veulent l’intégrer dans leur sphère d’influence régionale. La Chine a l’avantage car elle dispose d’argent pour investir. Les États-Unis en manquent. Face à ce manque de ressources, on peut s’attendre à ce que les États-Unis choisissent la voie de la force pour imposer cette régionalisation des chaînes de valeur.

LVSL – Le nom de Marco Rubio, nommé Secrétaire d’État (soit l’équivalent de notre ministre des Affaires étrangères) par Donald Trump, apparaît dans des enregistrements audios liés au coup d’État en Bolivie de 2019 [sénateur républicain d’origine cubaine, Rubio est connu pour son hostilité viscérale à la gauche latino-américaine NDLR]. Il est cité comme un intermédiaire entre putschistes boliviens et les lobbies américains. Comment interprétez-vous sa nomination comme secrétaire d’État ? Prévoyez-vous un tournant interventionniste ou une politique de continuité avec les démocrates ?

AGL : Il n’y aura pas de continuité. Les démocrates incarnaient les restes de l’ancien mondialisme – malgré des décisions souverainistes évidentes, comme la hausse des tarifs douaniers. Trump, en revanche, a une proposition claire : un nouveau modèle économique pour les États-Unis, sauvagement capitaliste, impliquant un nouveau régime d’accumulation. Dans ce modèle, l’Amérique latine joue un rôle important du fait de sa proximité géographique.

Si un endroit doit devenir le substitut des importations, le lieu de repli des chaînes de valeur, c’est bien le sous-continent latino-américain. Cette tension sera-t-elle canalisée par des flux financiers ou l’utilisation de la matraque ? Les États-Unis étant confrontés à de nombreux problèmes économiques, ils ne peuvent rivaliser avec la Chine en termes de flux financiers. On ne concurrence pas les centaines de milliards de dollars investis par la Chine pour l’accès aux matières premières.

Je pense que les États-Unis chercheront à compenser leur déficit financier dans leurs relations avec l’Amérique latine par une exacerbation de l’interventionnisme. Il s’agira d’imposer une « route de la soie nord-américaine », autoritaire et militarisée, par opposition à aux « nouvelles routes de la soie » chinoises, basées sur les flux d’investissements, les infrastructures et le crédit. Marco Rubio n’est pas un élément essentiel : nous sommes face à un changement de régime d’accumulation, qui se régionalise. L’Amérique latine, autrefois considérée comme insignifiante à l’heure du globalisme triomphant, redevient une zone convoitée.

« Je pense que les États-Unis chercheront à compenser leur déficit financier dans leurs relations avec l’Amérique latine par une exacerbation de l’interventionnisme. Il s’agira d’imposer une « route de la soie nord-américaine », autoritaire et militarisée. »

Ainsi, on assiste à une tentative de réactiver la rhétorique de la « guerre contre la drogue », qui a toujours été un cheval de Troie de l’interventionnisme américain [la « guerre contre la drogue » désigne les campagnes de lutte contre le narcotrafic qui prévalent en Amérique depuis les années 1980, souvent pilotées par la Drug Enforcement Administration (DEA) américaine NDLR]. Aujourd’hui, deux modèles coexistent : des pays comme la Colombie ou le Mexique ont abandonné les méthodes coercitives au profit d’une perspective de lutte structurelle contre les causes du trafic. L’Équateur, de son côté, a renoué avec une « guerre contre la drogue » aux méthodes répressives traditionnelles sous la présidence de Daniel Noboa. Il a été applaudi par les États-Unis, pour une très bonne raison : la « guerre contre la drogue » leur ouvre les portes du territoire. Le gouvernement de Noboa a explicitement pris des mesures permettant le retour de bases militaires américaines dans son pays. Pour autant, cette tentative de donner une seconde jeunesse à la « guerre contre la drogue » sera sans doute limitée.

À son apogée, la « guerre contre la drogue » répondait à deux motivations principales : exercer une forme de contrôle territorial par le biais de bases militaires (Équateur, Colombie, Bolivie) et d’une présence policière. Ensuite, limiter l’entrée de la drogue sur le marché nord-américain. Cette donnée a changé au cours de la dernière décennie : la drogue produite en Amérique latine est maintenant principalement destinée au marché européen. Cela a réduit l’urgence d’une lutte contre le narcotrafic en Amérique latine. Le « plan Colombie » avait mobilisé un milliard de dollars ; en Bolivie, cela représentait cent millions de dollars. Aujourd’hui, ces montants sont réduits à quelques millions.

Dans un but de contrôle politico-militaire, ce discours pourrait être réactivé, mais il ne bénéficierait plus de la même légitimité auprès des électeurs américains – dont la préoccupation n’est plus la cocaïne latino-américaine, mais les usines de fentanyl opérant aux États-Unis mêmes. Je ne pense donc pas qu’il s’agira à nouveau d’un axe central.

D’autres légitimations apparaissent : comme l’a suggéré la cheffe du Commandement Sud, c’est la présence chinoise elle-même qui justifiera le retour des États-Unis. Certains évoquent par exemple le port de Chancay, construit au Pérou par la Chine, comme un possible point d’entrée pour des navires militaires chinois. Une idée saugrenue, mais qui pourrait être montée en épingle. Je pense que la lutte contre la présence chinoise sera brandie en impératif de sécurité nationale.

En réalité, il s’agit d’une simple lutte pour le contrôle des chaînes de valeur. La transition énergétique nécessitera de nombreuses matières premières. Selon l’Agence internationale de l’énergie des États-Unis, entre 2025 et 2050, les volumes de matières premières stratégiques devront être multipliés par dix ou douze pour garantir cette transition. Une grande partie de ces ressources se trouve en Afrique et en Amérique latine, et les deux grandes puissances de ce monde cherchent à y accéder. Le reste n’est que littérature.

Sur ce terrain, la Chine a l’avantage. Elle a été beaucoup plus astucieuse ces vingt dernières années, investissant sans imposer de conditions, développant des infrastructures routières et portuaires, tandis que les États-Unis, considérant l’Amérique latine comme acquise, n’ont rien investi et se retrouvent à présent en position de faiblesse économique. Pour combler ce manquement, il faudrait des investissements massifs, de l’ordre de plusieurs centaines de milliards de dollars. Si les États-Unis ne sont pas disposés à engager de telles ressources, ils chercheront à compenser par des mesures coercitives : interventions, pressions, chantages, présence policière et militaire, etc.

En 2019, l’administration américaine a soutenu un coup d’État en Bolivie. Les officiers qui se sont rebellés avaient des liens avec le Département d’État. Claver Carone, fonctionnaire du Département d’État, est directement intervenu pour encadrer les militaires dans leur action putschiste. Des actions de ce genre pourraient se multiplier en Amérique latine : aux investissements, les États-Unis substitueraient des actions coercitives et une présence policière accrue.

LVSL – Face à ces tensions qui s’exercent sur le sous-continent, la gauche plaide pour la coopération régionale. Comment celle-ci prendrait-elle forme, et comment réagirait-elle face au déclin de la mondialisation néolibérale ?

AGL – Dans cette lutte de titans, chaque pays latino-américain, pris individuellement est insignifiant – une fourmi face à un éléphant. Mais si ces petites voix s’unissent, la voix du sous-continent sera entendue. Cela nécessite des mécanismes fondamentaux d’intégration. On peut rêver à une unification nationale latino-américaine, mais elle ne serait pas réaliste à court terme. Ce que l’on peut envisager, ce sont des accords régionaux fondés sur de grands axes thématiques : négociation commerciale, justice environnementale, fiscalité, etc. Ces accords thématiques, concrets et peu grandiloquents, permettraient à l’Amérique latine de porter une voix plus forte face aux grandes puissances.

Cette intégration doit être soutenue par des ressources qui permettent de créer des infrastructures communes et de niveler certaines inégalités. C’est ici que le bât blesse : peu de ressources ont été mises à disposition pour l’intégration et les infrastructures.

Face au reflux du globalisme, l’Amérique latine a montré une voie alternative, avec l’arrivée au pouvoir de gouvernements progressistes. Leurs réformes, souvent peu radicales, ont cependant marqué une rupture dans la manière dont l’État intervient dans la distribution, la protection du marché intérieur et l’élargissement des droits. Si l’on observe les débats actuels aux États-Unis et en Europe sur des politiques industrielles, la souveraineté énergétique et agricole, ou encore la protection de certaines industries stratégiques, ce sont des discussions que l’Amérique latine a déjà eues il y a 20 ans.

LVSL – Après la première vague progressiste des années 2000 [marquée par la présidence de Hugo Chavez, Evo Morales, Lula, Rafael Correa, ou les époux Kirchner NDLR], la gauche renoue ici et là avec la victoire – au Mexique par exemple, où Claudia Sheinbaum a été triomphalement élue. Comment voyez-vous cette seconde vague ?

ALG – Il est juste de parler de deux vagues progressistes. Le Mexique, qui arrive après les autres pays d’Amérique latine, bénéficie d’une expérience accumulée qui lui permet de bénéficier d’un élan plus important. Il faut cependant rester attentif : les symptômes des limites du progressisme latino-américain commenceront déjà à apparaître, comme ce fut déjà le cas au Brésil, en Argentine, en Bolivie ou en Uruguay. Actuellement, le Mexique est dans une phase d’ascension, mais c’est justement dans le succès que les expériences progressistes rencontrent qu’elles trouvent leurs limites.

« En temps de crise, la gauche doit désigner un coupable : l’oligarchie, la caste, les ultra-riches. »

En Bolivie, le progressisme a été un succès, ayant sorti 30 % de la population de la pauvreté, redistribué les richesses et renforcé le pouvoir des peuples indigènes. Mais dans ce succès a germé ses limites : une fois qu’un objectif est atteint, il peut se vider de son sens. La société évolue, les demandes changent, et les structures sociales se transforment. Ainsi, pour continuer à progresser, il faut mettre en place des réformes de deuxième génération.

Le problème que vit actuellement l’Amérique latine est qu’après des réformes de première génération relativement réussies, leur élan a été stoppé. Le système de redistribution des richesses, les interventions de l’État dans le marché intérieur : tout cela a porté ses fruits, mais il faut désormais réinventer la manière dont nous produisons la richesse. L’Amérique latine a par exemple hérité d’un modèle extractiviste. Au lieu de laisser les profits partir à l’étranger, nous avons réussi à les réinjecter dans nos économies, à internaliser les bénéfices pour financer la justice sociale et élargir les droits.

Cependant, ce système devient vulnérable lorsque les matières premières, comme le pétrole ou le lithium, perdent de leur valeur. Se pose la question de sa durabilité. Pour que la redistribution de la richesse ne dépende plus des fluctuations du marché, il est nécessaire de créer un nouveau modèle productif, moins dépendant des prix mondiaux des matières premières. Cela représente une réforme de deuxième génération, qui ne se limite pas à modifier la répartition de la richesse, mais à la transformation du système productif.

LVSL – Quels sont les leviers qu’il est possible d’actionner ?

AGL – Pour mener à bien ces réformes, il faut revoir le système fiscal. Quand les prix des matières premières étaient élevés, on n’avait pas besoin de réformes fiscales profondes, car les excédents commerciaux permettaient de financer la redistribution. Aujourd’hui, la situation a changé. Peu de pays ont introduit des réformes fiscales progressives, même si la Bolivie a tenté de mettre en place un système plus équitable. Pour que le progressisme perdure, il est crucial de mettre en place des réformes qui incluent une taxation plus importante des grandes fortunes.

Il faut aussi introduire des politiques environnementales plus ambitieuses. Dans les réformes de première génération, nous avions besoin de ressources immédiates. À présent, il est crucial de développer des politiques environnementales plus strictes pour garantir la soutenabilité de long terme du modèle économique.

La présidence de Gustavo Petro en Colombie ou de Claudia Sheinbaum au Mexique pourraient donner lieu à une hybridation des réformes de première et de seconde génération. Mais il y a un risque : tout dépendra de la lucidité des mouvements progressistes et de l’audace des dirigeants. En temps de crise, il faut un bouc émissaire, un responsable. La stratégie de Kamala Harris, consistant à promouvoir le consensus et l’unité, a failli. Ce type de discours a sa place dans une période de stabilité, mais en temps de crise, il faut désigner un coupable : l’oligarchie, la caste, les ultra-riches. Il faut trouver un adversaire à affronter.

LVSL – Parmi les leaders de la droite latino-américaine, c’est Javier Milei qui prétend le plus clairement proposer un modèle alternatif. Comment analysez-vous les premiers moments de sa présidence ?

AGL – Je ne dirais pas que la politique économique de Javier Milei a échoué, bien qu’elle ait un coût social considérable. Sur le court terme, il est parvenu à réduire l’inflation – au prix d’une récession, de licenciements et de la destruction de l’industrie locale. Il se trouve dans une situation paradoxale : bien qu’il parvienne à dompter l’inflation, cela ne peut pas durer, notamment parce que les dollars n’arrivent pas. Le FMI n’a pas fourni de soutien significatif et bien que les grandes entreprises argentines aient investi dans des stratégies financières à l’étranger, les résultats économiques à long terme risquent d’être insoutenables.

Ce qui rend cette victoire temporaire de Milei compliquée pour la gauche, c’est que, du côté de l’opposition, il n’y a pas de véritable contre-proposition. Lorsque vous demandez à quelqu’un comment résoudre l’inflation, tout le monde reste silencieux. Cette absence d’alternative permet à Milei de conserver une certaine légitimité, malgré le caractère destructeur de ses mesures.

LVSL – En Bolivie, la gauche se déchire. L’ex-président Evo Morales et l’actuel chef d’État Luis Arce se livrent à une lutte fratricide. Comment voyez-vous la situation ?

AGL – Ce à quoi nous assistons en Bolivie est une lutte entre deux personnalités qui exprime quelque chose de plus profond : la transition de la première à la deuxième vague progressiste. Cette lutte est symptomatique du déclin de l’efficience des réformes.

Les discussions, au sein du parti MAS (Mouvement vers le Socialisme, parti au pouvoir depuis 2006, excepté la période du coup d’Etat de 2019 à 2020, ndlr), ne portent pas sur ce sujet mais sur le candidat à la prochaine élection présidentielle. Cela dévoile une autre limite, qui a trait à la personnalisation très forte du processus progressiste bolivien. Evo Morales incarne un leadership indigène – et il faut garder à l’esprit que l’État plurinational est l’œuvre des peuples indigènes. Cela pourra-t-il perdurer ainsi ? Ou les peuples indigènes subiront-ils une sorte d’expropriation par les classes moyennes créoles ?

Troisième enjeu : la manière dont on transite du leadership charismatique au leadership routinier. Personne n’a encore trouvé la solution. En Bolivie, cela n’a pas fonctionné, de même qu’en Argentine, en Équateur ou partiellement au Brésil – où Dilma Rousseff semble avoir été un simple parenthèse avant le retour de Lula.

L’agonie du rêve européen de l’Allemagne

Scholz - Trump - Le Vent Se Lève
Le chancelier allemand Olaf Scholz en compagnie de Donald Trump

Des décennies durant, les gouvernements allemands ont poursuivi le projet d’un empire européen fondé sur le libre-échange. Aujourd’hui, la guerre en Ukraine sape les fondements de son hégémonie. Dans le même temps, un processus souterrain mine la souveraineté de Berlin : la progression de la finance américaine sur l’appareil productif allemand. Une évolution face à laquelle la coalition dirigée par Olaf Scholz réagit en prônant le business as usual. Par Tommaso Nencioni, traduction Alexandra Knez [1].

La coalition allemande est peut-être devenue la première victime de la réélection de Donald Trump. Et ce n’est pas dû au président élu, qui avait pris pour cible son gouvernement – issu de l’accord de 2021 entre sociaux-démocrates (SPD), Verts et les intégristes néolibéraux du Parti libéral-démocrate (FDP) – à plusieurs reprises. La crise au sein du gouvernement allemand remonte à plus loin. Mais les principaux acteurs ont attendu le résultat des élections américaines pour la faire éclater au grand jour.

Quelques heures seulement après la confirmation de la victoire de Trump, le chancelier Scholz a limogé son ministre des Finances, Christian Lindner, qui est également le chef du FDP. Lindner est l’ardent défenseur d’une orthodoxie monétariste qui s’avère de moins en moins défendable, même en Allemagne. Mais quelles sont les véritables racines de la crise allemande ?

Un empire libéral nommé Union européenne

Dans le dernier livre de Wolfgang Streeck, qui paraîtra en anglais la semaine prochaine sous le titre Taking Back Control ?, le sociologue allemand décrit le processus d’intégration européenne depuis le Traité de Maastricht en 1992 comme la construction d’un empire libéral piloté par l’Allemagne. Lorsque Streeck parle d’« empire », il n’entend pas une puissance fondée sur l’instrument militaire. Il utilise plutôt ce terme pour désigner une polarisation entre un centre et des périphéries économiques, dont les institutions politiques cèdent leur souveraineté face au premier.

L’empereur est nu : le centre de l’empire est plus soumis encore que la périphérie à un projet dont le coeur se trouve à l’extérieur du continent – à Washington et à Wall Street.

Un centre fort – celui de l’ancienne zone du deutsche mark – et une périphérie – Méditerranée et Europe de l’Est – : il n’est pas difficile d’adhérer à la vision des choses défendue par Streeck. Dans le même temps, Streeck indique une condition préalable importante pour la construction d’un empire sur une base « libérale ». En bref, il faut qu’il y ait une élite dirigeante dans les pays périphériques qui soit prête à assumer les conditions fixées par le centre impérial. Cette élite compte donc sur une légitimité venant « d’en haut ». Mais elle doit aussi rendre cette relation acceptable pour son propre électorat national, en faisant passer le message que tout ce qui profite au centre impérial aura des répercussions positives pour les périphéries également. Un message qui a pris la forme du projet européen, présenté comme un moyen de dépasser les antagonismes nationaux.

La thèse centrale du livre est que l’austérité a été la pierre angulaire de ce processus d’intégration impérial. Mais pas uniquement. La guerre en Ukraine a brusquement mis fin à ce processus de construction impériale. Avec la guerre, l’un des piliers de la conception hégémonique allemande – la possibilité d’un approvisionnement en matières premières à bas prix – a été miné. Bien sûr, la (non) réaction de la classe dirigeante allemande au sabotage du gazoduc Nord Stream a achevé d’ébranler sa crédibilité.

Ce coup d’estoc porté à l’hégémonie allemande est-il une bonne nouvelle ? Il est clair qu’il n’a pas conduit à une remise en cause du fonctionnement de l’Union européenne : une nouvelle vague d’austérité déferle sur l’Europe, n’épargnant même pas l’Allemagne elle-même. D’une austérité imposée par Berlin, le Vieux continent est passé sans transitions – à l’exception du bref intermède de la pandémie – à une austérité imposée par Wall Street. Si la première vague d’austérité imposée à l’Europe répondait aux ambitions impériales de l’Allemagne, cette nouvelle vague constitue l’un des fondements de la tentative américaine de maintenir son hégémonie mondiale.

Aux origines de la domination allemande

La nation allemande, de par sa capacité économique et démographique, est arrivée à l’unification en 1871 munie d’un potentiel industriel et impérial immédiat. Mais cette immense capacité de développement était limitée à un territoire exigu qui manquait de débouchés « pacifiques » – c’est-à-dire qui n’impliquaient pas de conflit immédiat avec les puissances impérialistes établies. Lors de la fondation du Reich, les mers étaient dominées par l’Empire britannique et les zones terrestres convoitées par Berlin l’étaient également par d’autres puissances européennes. Ainsi, l’État allemand n’a pu mettre en place une solution impériale « terrestre » sur le modèle des États-Unis.

Avec la défaite de la Première Guerre mondiale, l’Allemagne a dû définitivement renoncer à un modèle impérial « à la britannique ». Et avec la défaite de la Seconde Guerre mondiale, à une approche « à l’américaine » de la conquête terrestre – malgré la sauvagerie de la colonisation de la « frontière » orientale (lebensraum), où les peuples slaves ont joué le rôle dévolu, outre-Atlantique, aux Amérindiens. Les différentes propositions de paix après 1945 étaient donc basées sur le démembrement de l’État allemand. Avant que la décolonisation ne confirme que la Guerre froide était une véritable compétition mondiale, elle était avant tout une réponse à la question allemande.

Il en va de même pour les premières tentatives « transatlantiques » d’intégration européenne. La Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA) visait à placer la production d’acier et de charbon (industries de guerre par excellence) sous un contrôle commun ; et avec la Communauté européenne de défense (projet d’alliance militaire avorté au début des années 1950), on a tenté d’intégrer les systèmes de défense. Plus les années s’écoulaient, et moins il était possible d’écarter l’Allemagne du concert des nations occidentales. Surtout si l’on considère que son concours était indispensable pour lutter contre la « menace soviétique »…

Ce n’est qu’avec la détente et l’apaisement des tensions de la Guerre froide dans les années 1970 que les projets d’intégration militaire de l’Europe ont été réellement supplantés par des projets économiques. Le traité de Rome de 1957 avait donné naissance à la Communauté économique européenne, marché unique au sein duquel l’économie ouest-allemande, qui connaissait une période de croissance économique accélérée, était appelée à jouer un rôle de premier plan. Cela n’allait pas sans risque pour les pays du sud de l’Europe, exposés à la concurrence de la puissance industrielle allemande. On pensait cependant que cette asymétrie pourrait être compensée par une intégration politique, qui contiendrait des mécanismes de rééquilibrage. D’autant que la longue hégémonie des sociaux-démocrates ouest-allemands avait fini par accoucher d’un horizon de paix et de coopération avec la République démocratique allemande (RDA), sous la forme de l’Ostpolitik prônée par le chancelier Willy Brandt.

La réunification allemande devait finir de doucher ces espoirs. À la stratégie de l’Ostpolitik, la République Fédérale allemande (RDA) devait substituer l’annexion des territoires est-allemands. Cela impliquait de noyer son système productif sous un torrent de marchandises produites avec d’incomparables avantages compétitifs. Peu après, les économies de l’ancien bloc soviétique ont été placées dans une position subordonnée au sein de l’espace économique organisé autour d’une nouvelle Allemagne unie.

Sous le signe de l’austérité

Au fil du temps, le projet d’une nouvelle hégémonie allemande s’est étendu à l’ensemble de l’espace continental. L’austérité imposée aux États membres et l’élargissement illimité de l’UE vers l’est ont été les piliers qui ont soutenu la construction de l’empire néolibéral allemand.

L’élargissement de l’UE a permis à l’industrie allemande d’étendre ses chaînes de valeur à des zones géographiques riches en main-d’œuvre qualifiée et bon marché, tout en bénéficiant de régimes fiscaux favorables. Dans le même temps, l’austérité a donné au capital allemand un triple avantage concurrentiel. Elle a d’abord permis à Berlin de financer ses dépenses publiques à des taux d’intérêt faibles, grâce au mécanisme du spread (différence entre les rendements obligataires dans les différents États-membres de la zone euro, qui mesure la « confiance »). En outre, elle a contribué à laminer l’appareil productif des potentiels pays concurrents. Enfin, elle a offert aux classes dirigeantes des pays périphériques la motivation idéale pour réduire les salaires dans les régions, abaissant ainsi les coûts de ces approvisionnements.

La Commerzbank devait-elle être rachetée par des fonds spéculatifs américains, ceux-ci contrôleraient le principal centre financier de l’Allemagne – et une grande partie de l’appareil productif allemand

Le pacte entre le grand capital allemand et la haute finance européenne a modelé la construction de l’Union européenne. Avec les réformes néolibérales introduites par les sociaux-démocrates allemands (alors dirigés par Gerhard Schröder), l’Allemagne passait du rôle d’« homme malade de l’Europe » à celui de « moteur de la croissance européenne ». Paradoxalement, ce n’est pas le SPD qui a profité des dividendes de cet apparent second miracle économique (après celui des décennies qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale), mais leurs adversaires chrétiens-démocrates sous la direction d’Angela Merkel.

De la domination allemande à celle de Wall Street

La guerre en Ukraine a brusquement interrompu ce processus de construction impériale. Le sabotage du gazoduc Nord Stream 2 a servi de catalyseur à cette crise. Sur le plan économique, c’est l’un des fondements du capitalisme allemand qui était réduit en poussière – à savoir la fourniture en gaz à bon marché. Surtout, c’est la crédibilité des élites allemandes comme classe dirigeante impériale qui a été minée. L’empereur est nu : le centre de l’empire est plus soumis encore que la périphérie à un projet dont le coeur se trouve à l’extérieur du continent – à Washington et à Wall Street. L’Allemagne s’est révélée être un géant économique aux pieds d’argile, et un nain politique.

La nouvelle vague d’austérité qui s’annonce en Europe, loin d’aider à la reprise de la construction européenne allemande, plombe définitivement les ambitions de Berlin. Le pays est aujourd’hui aux prises avec une récession dont il ne peut s’extirper en raison de dogmes de politique économique figurant même dans la Constitution nationale depuis 2008.

Ainsi, le Vieux continent est passé d’une austérité allemande à une austérité qui alimente Wall Street. Avec la nouvelle vague de privatisations et de réduction des aides sociales en Europe, ce sont les fonds spéculatifs américains qui se voient offrir la possibilité d’investir dans les secteurs monopolistiques de l’énergie et des télécommunications, et d’offrir aux Européens (du moins aux plus aisés) des assurances privées. Les hedge funds deviennent ainsi les gestionnaires d’un immense fleuve de liquidités, à réinvestir – compte tenu des taux d’intérêt élevés garantis par la Fed – dans la dette gouvernementale américaine.

L’administration Biden, la Réserve fédérale et les grands fonds d’investissement ont donc tenté d’établir un pacte d’acier pour tenter de maintenir à flot l’hégémonie mondiale des États-Unis, en se déchargeant des coûts de l’opération sur l’Europe et en particulier sur ses secteurs les plus faibles. L’Inflation Reduction Act (IRA) et la nouvelle course aux armements ont été indirectement financées par l’épargne des classes moyennes européennes, par l’intermédiaire de fonds spéculatifs tels que BlackRock, Vanguard et State Street. Le PDG de BlackRock, Larry Fink, est l’invité d’honneur de presque toutes les chancelleries européennes – en premier lieu celle du gouvernement italien, dirigé par la prétendue « souverainiste » Giorgia Meloni.

Fuite en avant

Mais c’est l’Allemagne elle-même qui est dans le collimateur de la nouvelle alliance entre la Maison Blanche et la haute finance de Wall Street. Et en particulier son appareil productif encore peu financiarisé.

Ainsi, l’Italien Unicredit – largement contrôlé par les Big Three, les trois principaux fonds d’investissement de Wall Street – a récemment tenté une OPA hostile sur la Commerzbank, un acteur majeur de l’économie allemande. Devait-elle tomber entre les mains d’Unicredit, ces fonds spéculatifs américains contrôleront le principal centre financier de l’Allemagne – et, indirectement, une grande partie de l’appareil productif allemand.

Pendant ce temps, l’Allemagne elle-même devient l’épicentre de bouleversements politiques graves et inquiétants. L’avalanche électorale de l’extrême droite dans les États d’Allemagne de l’Est n’est que le premier signe d’une dynamique qui ne se limite guère à l’Allemagne. Ce cocktail de crise sociale et de réveil du sentiment national allemand humilié devrait donner des sueurs froides à l’Europe.

Ceci, dans une situation où les guerres font rage aux frontières orientales et méridionales de l’Europe ; où une réunion des BRICS à Kazan, en Russie, a mis à l’ordre du jour le début du désengagement du dollar en tant que monnaie de réserve internationale ; et où la crise sociale remet au goût du jour les mouvements nationalistes et racistes. Dans une telle situation, l’ambition originelle de Willy Brandt retrouve toute sa pertinence : une Europe démocratique capable de jouer un rôle de médiateur entre l’Ouest et l’Est, entre le Nord et le Sud.

Note :

[1] Article originellement publié par notre partenaire Jacobin sous le titre « Germany’s Project for Europe Is in Tatters ».

Comment les « fonds vautours » dépècent les États surendettés

Citation extraite du livre de Benjamin Lemoine. © Joseph Edouard

Les difficultés financières du Sud global constituent une opportunité pour les « fonds vautours » pour empocher de très grosses plus-values. Leurs méthodes extrêmement agressives pour soumettre les États, judiciaires ou non, sont mêmes théorisées par un cabinet d’avocats new-yorkais. Dans son nouvel ouvrage Chasseurs d’États. Les fonds vautours et la loi de New York à l’assaut de la souveraineté (La Découverte), le sociologue Benjamin Lemoine plonge dans les arcanes de la finance et des cours de justice américaines pour décrypter les méthodes de ces rapaces de la finance… et les moyens de leur résister. Extrait.

Ils se vivent comme des « chasseurs ». Leurs proies sont les « souverains ». Ils sont avocats et ont pour clients la haute finance ou des firmes multinationales à qui des États doivent de l’argent, qu’il s’agisse d’une dette impayée, d’une indemnité obtenue à la suite d’un procès ou d’un recours en arbitrage [1]. L’un d’entre eux a rédigé le manuel du « bon » traqueur d’État, intitulé « À la poursuite des actifs protégés des débiteurs souverains ». Son auteur, Michael S. Kim, est spécialisé dans les disputes commerciales transnationales. Fondateur et principal associé du cabinet d’avocats new-yorkais Kobre & Kim LLP, diplômé de la faculté de droit de Harvard, cet ancien assistant au bureau du procureur général du district sud de New York (où il travaillait sur la criminalité en col blanc) met son expertise acquise au département de la Justice au service des entreprises et financiers qui cherchent à recouvrer leurs créances.

De redoutables « chasseurs d’États »

Les États souverains constituent pour ces chasseurs, qui s’en prennent aussi à des sociétés privées, l’espèce la plus redoutable des débiteurs, et les poursuivre relève d’« un affrontement avec des titans ». Pendant l’été 2005, les membres du cabinet Kobre & Kim se sont rendus dans le Connecticut, où ils ont passé une journée entière sur un champ de tir : « Nous nous occupons de litiges et de procès très agressifs ; nous préférons donc une activité qui s’accorde bien avec cette culture. Frapper une petite balle blanche sur les greens de golf ne nous convient pas vraiment », explique Kim à un journaliste du New York Times en 2005. Le stand de tir est devenu l’activité de prédilection pour les séminaires d’intégration de nombreuses entreprises new-yorkaises. Finies les parties de pêche et de softball. Les montants en jeu sont élevés, dépassant la plupart du temps la centaine de millions, parfois plusieurs milliards de dollars. Le lexique décrivant leur travail est militaire : on parle de « campagnes d’exécution ». Il s’agit, en mobilisant tous les leviers de pression imaginables, juridiques ou extra-juridiques, de contraindre les États à transiger. En effet, si le créancier a le droit pour lui, une décision de justice ou la sentence d’un tribunal d’arbitrage, aucune force ne contraint les États à payer. Dès lors, une armada est nécessaire pour transformer un bordereau de justice en liquidités. 

Depuis la fin des années 1990, le tableau de chasse mondial est fourni. Certains actifs saisis sont qualifiés de « trophées » en raison de leur valeur financière ou symbolique, matérialisant la punition et l’entrave infligées aux États. Un Falcon de la flotte du président de la République du Congo, Denis Sassou-Nguesso, attaché au sol dans un hangar de l’aéroport de Mérignac en Gironde. Une frégate argentine immobilisée au Ghana. Des huissiers de justice dépêchés pour tenter de saisir un satellite de l’État argentin ou pour bloquer un port commercial du Venezuela. Les comptes bancaires des ambassades gelés. La Federal Reserve de New York dans l’incapacité de transférer de l’argent depuis le compte de la Banque centrale d’Argentine pour honorer le paiement du gouvernement au Fonds monétaire international… 

Quand bien même ces saisies peuvent être levées dans certaines juridictions où elles sont entreprises, l’objectif a été atteint. Car ces raids légaux, délibérément spectaculaires, embarrassent, sinon humilient les États. Si les créanciers n’espèrent pas se rembourser intégralement par la saisie d’actifs, cette collecte provisoire finance leur procédure et, surtout, paralyse progressivement la cible. L’État débiteur voit peu à peu sa vie de souverain devenir impossible : ses partenaires commerciaux sont aussi visés et touchés, ses biens, ses transports sont placés sous surveillance et certains sont immobilisés. Tant que l’État pourchassé n’accepte pas de revenir à la table des négociations, avec eux en priorité, il éprouve de sérieuses difficultés à débourser son argent pour payer un autre créancier sans être menacé de confiscation. Jusqu’à ce qu’il craque. Tous les coups légaux sont permis pour mettre sous pression et étrangler financièrement le mauvais payeur et l’acculer au remboursement. En donnant libre cours à leur « instinct de chasseur », les créanciers finissent souvent par arracher le consentement de l’État débiteur à transiger et par en tirer profit. 

Depuis le début des années 2000, des centaines d’investisseurs étrangers ont poursuivi en justice plus de la moitié des États du monde.

Depuis le début des années 2000, des centaines d’investisseurs étrangers ont poursuivi en justice plus de la moitié des États du monde, fait des recours en arbitrage pour réclamer des dommages et intérêts liés à un large éventail d’actions gouvernementales – des réglementations en matière environnementale ou de santé publique – considérées comme une remise en cause de leurs investissements financiers (en juillet 2024, on recensait 1 332 cas de recours contre les États, ndlr). Mais les réclamations devant les tribunaux portent aussi sur des dettes non honorées. La probabilité qu’une crise de la dette s’accompagne d’une action en justice est passée de moins de 10 % dans les années 1980 à plus de 50 % ces dernières années.

Quand les États ne sont plus souverains face aux spéculateurs

Cette industrie du litige contre les États est dominée par un petit nombre de fonds spéculatifs, des hedge funds [2], qui sont entourés d’enquêteurs et d’informateurs très bien renseignés, officiels ou officieux – dont la fonction est de traquer les actifs de l’État endetté circulant dans le monde –, ainsi que de spécialistes en relations publiques – qui se démènent pour nuire à la réputation des mauvais payeurs et, a contrario, polir l’image de victime des financiers auprès des tribunaux et de l’opinion financière. Dans chaque opération commando, il s’agit de faire face à la souveraineté des États, c’est-à-dire d’affronter leur capacité à ne pas reconnaître des droits au remboursement, à ne pas se plier au jugement des tribunaux étrangers et à décider qu’une situation exceptionnelle – crise économique, sociale ou politique – justifie d’ignorer les promesses préalablement faites.

La plupart du temps, les détenteurs originaux des titres d’emprunt ou des indemnités arbitrales se sont délestés des créances ou du dossier et les ont revendus sur un marché de l’occasion, dit secondaire, découragés par le coût d’une procédure judiciaire de longue haleine ou éprouvant le besoin de nettoyer leur portefeuille. On le voit, la poursuite juridique est devenue financiarisée, transformant les litiges en supports d’investissement circulant sur un marché des affaires. Des consortiums réunissant financiers, avocats, spécialistes de l’information investissent dans des disputes et rachètent les créances « vacantes ». 

En Argentine, ces organisations financières sont devenues des ennemis publics : la présidente Cristina Kirchner comparait les fondos buitres, « fonds vautours », à des « terroristes financiers ». Si les hedge funds sont décrits comme des spéculateurs prospérant sur le cadavre des entreprises, des clubs de football ou des États au bord de la faillite, les milieux financiers parlent plus sobrement de « fonds procéduriers », d’activistes, spécialisés dans une classe d’investissements spécifique : la dette en détresse. La méthode est, a priori, simple et lucrative : mettre la main sur la créance d’un débiteur insolvable, revendue à bas prix, et le poursuivre par des moyens judiciaires et extrajudiciaires, par exemple via une campagne médiatique de dénigrement, jusqu’à l’astreindre au paiement et empocher le remboursement à un prix bien supérieur à celui de l’achat, auquel s’ajoutent les intérêts courus et les frais de justice. Si beaucoup se prétendent « chasseurs d’actifs souverains », peu ont un « historique de recouvrement » à faire valoir, me confie Kim. Les succès sont « extrêmement rares » : « Lorsque des clients (des investisseurs) engagent des avocats, presque personne ne demande : “Avez-vous déjà perçu des fonds ?”. » [3]

La méthode est simple et lucrative : mettre la main sur la créance d’un débiteur insolvable, revendue à bas prix, et le poursuivre par des moyens judiciaires et extrajudiciaires, jusqu’à empocher le remboursement à un prix bien supérieur à celui de l’achat.

En face, les gouvernants des États-nations débiteurs ne sont pas des victimes ingénues. Il est donc fondamental pour ces fonds vautours de dégainer vite et de frapper par surprise, pendant le procès, avant même que la décision soit rendue. Car, dans les trente jours qui suivent l’émission du jugement, l’adversaire aura réagi et peut-être déjà mis ses biens à l’abri des saisies. Face « à un débiteur souverain récalcitrant typique qui a déjà fait l’objet de nombreuses attaques et est assez avisé, ce n’est pas le moment de tergiverser en se demandant s’il va bientôt payer ». Les chasseurs le savent : « En général, un État dispose de ressources beaucoup plus importantes et d’un portefeuille plus garni que n’importe quelle entreprise, et peut employer des tactiques de mauvaise foi pour dissuader les créanciers de chercher à monnayer une indemnité. »

Et de fait, les États aussi savent s’équiper. Pour optimiser leur rapport au droit et minimiser leur exposition au risque de saisie, ils s’entourent d’avocats des grandes places financières du monde, New York ou Londres, et qui travaillent pour les cabinets les plus prestigieux – ce qu’on appelle le « cercle magique ». Dans le domaine du droit, les actifs d’État sont réputés les plus insaisissables parce que le souverain dispose de moyens d’esquive et de dissimulation atypiques : il peut faire valoir son immunité souveraine ou déplacer ces actifs dans des territoires échappant au droit commun commercial (comme à la Banque des règlements internationaux en Suisse). La proie souveraine ne se laisse pas prendre aisément.

Le « Sud global », une proie de choix

Mais l’énigme se complique car ce sont les États eux-mêmes qui, pour des raisons financières, renoncent souvent à nombre de ces protections spéciales. Afin de susciter la confiance des prêteurs mondiaux et d’accéder à un crédit moins onéreux, les services des États emprunteurs dont la confiance est la moins assise ont libellé leurs titres de dette en monnaie étrangère, la plupart du temps en dollar, et complété ce « péché originel », comme disent les économistes, sur le terrain du droit en plaçant leurs contrats sous l’égide du droit dominant, celui de l’État de New York. Ils ont ainsi écarté la référence à leur droit national, « suspendu » leur immunité souveraine et consenti à des clauses protégeant largement les créanciers. En échange d’un crédit plus avantageux, un taux d’intérêt plus faible, les départements du Trésor de ces pays se sont ainsi délibérément exposés à des risques juridiques et financiers. Dans la logique rationnelle du contrat, plus le souverain se laisse des marges d’action discrétionnaire en cas d’impossibilité de paiement, plus le créancier fera payer cher son prêt. Inversement, plus les efforts de sécurisation des créanciers privés sont importants, plus les facteurs de risque sont élevés pour les États.

Mais tous les débiteurs publics ne se sont pas soumis aux mêmes contraintes. L’inégalité entre pays occidentaux et pays du « Sud global » se décline dans le support même de l’emprunt : les souverains n’ont pas tous besoin d’émettre des contrats au sens strict pour lever de l’argent. Les États les plus centraux de l’architecture financière mondiale (les États-Unis, l’Allemagne, la France, etc.), forts de leur capital confiance, goûtent peu ce jeu de la rationalité contractuelle (et son cocktail de risques versus protections) et cet empiètement sur leur souveraineté pour obtenir des financements. Leurs emprunts, y compris auprès de créanciers étrangers, sont inscrits dans leurs droits administratifs, dans des lois, des arrêtés ministériels et des décrets domestiques : ce sont des actes d’État unilatéraux et incontestables, au sens où ils ont pour fonction d’éviter le couperet des tribunaux étrangers.

Au contraire, en fixant les obligations de l’État, en listant précisément les voies de recours possibles et impossibles en cas de défaut, et en étant éventuellement régi par une juridiction étrangère, le contrat d’emprunt est un outil de force pour le créancier privé et l’arme de l’État faible. Mais le droit peut constituer un instrument de contre-pouvoir dans ces terrains de la finance globale : à partir des années 1960, les États postcoloniaux du Sud global revendiquent un droit international « réellement universel », qui ne soit pas seulement la projection et prolongation des standards du droit coutumier favorables aux intérêts économiques des puissances européennes. 

Le système financier et monétaire mondial n’est donc pas plat, mais hiérarchique : certains souverains dominent le monde de la finance et semblent plus souverains que d’autres. À mesure que Wall Street est devenue la place financière incontournable du monde, les tribunaux de New York se sont imposés comme la chambre globale de règlement des litiges et de collecte des réclamations. La grande majorité des dettes en circulation, émises par des États émergents sous forme d’obligations, sont régies par le droit new-yorkais. Le tribunal du district sud de Manhattan, New York Southern District, le premier niveau hiérarchique de l’administration judiciaire étatsunienne (avant les tribunaux d’appel et la Cour suprême), est ainsi devenu un véritable centre de pouvoir global. La juridiction est qualifiée de « district souverain » pour souligner sa puissance et son autonomie relative vis-à-vis du pouvoir exécutif à Washington. Ce pouvoir juridique de la finance a façonné un terrain de jeux local et global pour les créanciers privés.

Notes :

Chasseurs d’États. Les fonds vautours et la loi de New York à l’assaut de la souveraineté, Benjamin Lemoin, La Découverte, 2024.

[1] Consenti par les États eux-mêmes dans le cadre des traités bilatéraux d’investissement et des accords de libre-échange, le mécanisme de règlement des différends entre investisseurs et États (RDIE) – Investor-State Dispute Settlement (ISDS) en anglais – est une voie de recours, alternative à la justice étatique, pour les investisseurs, qui leur permet de réclamer auprès des arbitres des indemnités compensatoires si l’utilisation par l’État de ses institutions pour promulguer des lois, enquêter sur des infractions présumées, retenir ou révoquer des licences, etc., remet en question, de façon non conforme aux traités, les promesses faites à un investisseur.

[2] Les hedge funds, contrairement à ce que suggère leur appellation littérale (fonds de couverture), sont des fonds d’investissement qui, profitant d’une faible réglementation, placent une part importante de leur portefeuille sur des actifs illiquides, complexes ou risqués – à la différence des fonds d’investissement (investisseurs institutionnels, compagnies d’assurances, fonds de pension) destinés au grand public. Peu transparents et souvent implantés dans les paradis fiscaux, ils cherchent la surperformance et utilisent massivement les techniques de spéculation sur l’évolution des marchés, à la baisse comme à la hausse (produits dérivés, vente à découvert et effet de levier). Autrefois petits groupes d’entrepreneurs, ils sont aujourd’hui, le plus souvent, de grandes institutions financières qui emploient des centaines de personnes.

[3] Quand je l’interroge sur son palmarès, Kim évoque trois dossiers au moins : Conoco Philipps c. Venezuela ; Chevron c. l’Équateur ; Elliot c. Corée (qui fait actuellement l’objet d’un appel).

Kamala Harris : la nouvelle Obama ?

Kamala Harris - Le Vent Se Lève
Kamala Harris officialisant sa candidature © réseaux sociaux de Kamala Harris

Depuis le retrait de Joe Biden, le camp démocrate est en effervescence autour de la vice-présidente Kamala Harris, dont la candidature galvanise le Parti. Les sondages témoignent d’une indéniable remontée, qui s’accompagne d’un enthousiasme palpable auprès de l’électorat démocrate. « Du jamais vu depuis Barack Obama », à en croire de nombreux observateurs. Si la comparaison semble facile, sa pertinence ne se situe pas dans la candidature et le « style » de Kamala Harris. La similitude est à chercher dans sa proximité avec les grands argentiers du Parti démocrate. Et le programme politique qu’elle risquerait de mettre en place une fois élue. Analyse.

Cet article est le premier d’une série de portraits sur l’élection présidentielle américaine.

Dans sa newsletter du 29 juillet, le cinéaste et militant Michael Moore insiste sur la fulgurance inédite de l’enthousiasme suscité par la candidature de Kamala Harris. Il évoque les 170 000 militants inscrits en quelques jours pour faire campagne, les 120 000 participants à la première réunion en visioconférence et les levées de fonds impressionnantes – une grande partie provenant de petits dons citoyens. Des chiffres qui donnent le vertige, alors que la vice-présidente n’avait pas encore été officiellement investie par le Parti, ni n’avait sélectionné son colistier ou publié un début de programme. L’annonce de la sélection de Tim Walz comme colistier a été suivie d’une nouvelle levée de fonds spectaculaire auprès des Américains issus des classes moyennes. Et les foules qui se déplacent pour assister aux premiers meetings de campagne inquiètent Donald Trump.

Cet enthousiasme se reflète également dans la couverture résolument positive des principaux médias proches du Parti démocrate ou non alignés – les mêmes qui couvraient de manière dépréciative la campagne de Joe Biden avant de multiplier les coups de pression en faveur de son désistement. Comme souvent aux États-Unis, le retournement de la presse a été aussi rapide que prononcé. Il s’accompagne d’une inversion tout aussi notable des sondages. Cinq jours après le retrait de Joe Biden, le très conservateur Wall Street Journal titrait : « Kamala Harris efface l’avance de Trump, selon notre enquête d’intention de vote ». Désormais, elle a également rattrapé le retard de Biden dans les États clés. Trump ne semble pas bénéficier du « coup de pouce » qui fait habituellement suite à la Convention du Parti républicain, tout comme il n’avait pas profité d’une hausse des intentions de vote suite à la tentative d’assassinat à son encontre.

Pour les militants qui avaient fait campagne pour Obama, ses deux mandats furent une amère déception. Wall Street n’eut aucun compte à rendre, mais dix millions d’Américains furent expulsés de leur logement

Aussi spectaculaire qu’il puisse paraitre, ce retournement reste compréhensible. L’ancien président républicain demeure profondément impopulaire et perçu, par une majorité d’électeurs, comme un dangereux extrémiste. De même, le vieillissement accéléré de Joe Biden avait plongé l’ensemble du camp démocrate dans une forme de léthargie fataliste. À commencer par les militants et sympathisants, très majoritairement hostiles à sa candidature dès son annonce début 2023. N’importe quel autre candidat démocrate disposant d’un profil national aurait vraisemblablement suscité un certain enthousiasme. Le projet politique de Kamala Harris reste à définir. Mais la perspective d’une victoire contre Trump suffit, pour l’instant, à provoquer cette « Kamalamania » que certains s’aventurent à comparer à « l’Obamamania » de 2008.

Du Yes we can à l’élection de Trump : le spectre d’Obama

Le premier président afro-américain de l’Histoire des États-Unis n’avait pas suscité un engouement si profond uniquement parce qu’il était jeune, métis et charismatique. Son éloquence s’accompagnait de prises de position annonçant un véritable tournant après huit années de présidence Bush, débutées par le fiasco de la guerre en Irak et achevées par la crise des subprimes. Celles-ci faisaient suite à huit ans de présidence Clinton, où les démocrates avaient peu ou prou appliqué le programme du Parti républicain, en matière de politique économique, sociale ou carcérale.

À l’inverse, Barack Obama s’était fait connaitre du grand public pour son opposition à la guerre en Irak, puis avait fait campagne sur la promesse d’une réforme de l’assurance-maladie et la prise en compte de l’enjeu climatique – entre autres marqueurs susceptibles d’expliquer pourquoi deux millions d’Américains avaient milité pour sa victoire. Un engouement qui avait aussi gagné Wall Street et la Silicon Valley. Les deux grands centres du capitalisme américain avaient abreuvé la campagne d’Obama de dons financiers, s’assurant de sa complaisance une fois élu.

Du point de vue des forces militantes qui avaient fait campagne pour Obama, les deux mandats du président démocrate furent une profonde déception. Wall Street n’eut aucun compte à rendre suite à la crise financière, mais dix millions d’Américains furent expulsés de leur logement. Le grand plan climat ne fut pas soumis au vote du Congrès. La grande réforme de l’assurance-maladie « Obamacare » fut écrite par les lobbyistes de l’industrie pharmaceutique et n’inclut pas la promesse d’une option publique.

Les soldats revenus d’Irak – où l’État islamique finit par prospérer – furent redéployés en Afghanistan. La relance économique votée en début de mandat fut trop timide, précipitant huit années de lente reprise qui débouchèrent sur une explosion des inégalités, des fermetures d’usines et l’élection de Donald Trump. Non seulement la victoire d’Obama ne marqua pas un tournant dans les problèmes de racisme que connaissent les États-Unis, mais après avoir vanté son investiture comme « le jour où le niveau des océans commencera à cesser de monter et la planète à se soigner » à la convention démocrate de 2008, il finira son mandat en se targuant d’avoir présidé à la plus grande hausse de production de pétrole de l’histoire récente…

Sur le plan politique enfin, les années Obama ont été marquées par un recul spectaculaire de la présence du parti démocrate à tous les échelons du pouvoir : perte de majorité aux deux chambres du Congrès, dans de nombreux parlements d’États et perte de nombreux postes de gouverneurs. Ce qui contribuera in fine à une ultra-majorité conservatrice à la Cour suprême.

Le bilan contrasté de Joe Biden et la responsabilité de Kamala Harris

Deux figures majeures du Parti démocrate ont tardé à soutenir officiellement Kamala Harris : Barack Obama et Bernie Sanders. Le premier pour des raisons purement stratégiques : comme beaucoup de cadres du Parti, Obama ne pensait vraisemblablement pas qu’Harris serait la meilleure candidate. Des gouverneurs issus de swing States au bilan solide auraient constitué de meilleures options. Dans son communiqué initial, l’ancien président avait évité de mentionner Harris et appelé implicitement à un processus de désignation aussi ouvert et démocratique que possible. Mais le fait que Joe Biden ait soutenu la candidature de Harris a enclenché une dynamique insurmontable.

Bernie Sanders, quant à lui, a refusé d’appuyer officiellement Harris pendant plus longtemps. Il espérait monnayer son soutien officiel contre le même type d’engagement programmatique qu’il avait obtenu de Biden. Promesses qui faisaient suite à une collaboration plus fructueuse qu’espérée.

En matière de politique intérieure, Biden a fait beaucoup plus en trois ans que son ancien patron en huit. Surtout, il a tenté de tourner la page du néolibéralisme, pour revenir à une forme de keynésianisme et dirigisme économique en rupture avec quarante ans de politiques économiques. Que l’on pense simplement à la grande loi « Chips Act », conçue pour rapatrier la production de composantes électroniques sur le territoire, au plan d’investissements dans les infrastructures et à la loi climat qui favorise, par différents mécanismes protectionnistes, le développement d’une industrie verte sur le territoire américain – au grand dam des Européens.

Dès l’annonce de sa candidature, Harris a reçu le soutien de pontes de la Silicon Valley. En échange : le limogeage de Lina Khan, la présidente de la Federal Trade Commission qui engage des actions judiciaires contre les pratiques monopolistiques des géants de la tech

Non seulement Joe Biden assume une forme de protectionnisme, mais il peut également se targuer de certaines victoires non négligeables contre les classes dominantes, via la mise en place d’impôts sur les grandes entreprises et les plus riches, tout en rognant les profits de l’industrie pharmaceutique par le plafonnement du prix de certains médicaments. Sa politique pro-syndicale a été marquée par un symbole fort : Joe Biden fut le premier président américain à se rendre sur un piquet de grève. Un geste qui s’inscrit dans une politique de hausse des salaires et du pouvoir d’achat, qui se reflète dans la nomination de Lina Khan à la tête de la Federal Trade Commission (FTC, l’agence fédérale en charge de protéger les consommateurs par l’application des lois antitrusts).

Pourtant, ces incontestables succès n’ont pas débouché sur une amélioration significative du niveau de vie de la majorité des Américains. Ces mesures, dont les limites sont évidentes, restent trop timides face aux fractures béantes qui traversent la société américaine. Et leurs effets sont contrebalancés par la conjoncture économique marquée par l’inflation, la hausse du prix de l’énergie, la stagnation de la productivité et une crise du logement de plus en plus intense.

La question se pose donc de savoir si Kamala Harris va tenter de poursuivre la voie tracée par Joe Biden ou si, davantage captive des intérêts financiers à l’instar de Barack Obama, elle en reviendra aux politiques néolibérales traditionnelles.

La candidate qu’appréciaient les grands argentiers démocrates

En 2020, les milieux financiers avaient salué la nomination de Kamala Harris à la Vice-présidence des États-Unis. Le Wall Street Journal titrait «  l’enthousiasme de Wall Street indique qu’elle estime que les réformes financières ne seront pas une priorité de cette administration » et notait que « Biden semble avoir réussi à contenir l’aile gauche de son parti ». La sénatrice de Californie revenait de loin. Candidate malheureuse aux primaires démocrates de 2020, elle avait abandonné la course suite à des sondages désastreux, qui la donnaient à moins de 3%. Cet échec cuisant, en dépit d’une campagne confortablement financée, qui comptait de nombreux anciens membres des équipes Clinton, et soutenue par de nombreux médias, s’expliquait par les problèmes inhérents à Harris elle-même. Ses tentatives de triangulation malheureuses, ses difficultés à prendre une position et s’y tenir, son inaptitude patente à diriger une équipe et son bilan très droitier lorsqu’elle était procureur général de Californie avaient contribué à alimenter la perception d’une politicienne opportuniste et dépourvue d’ossature idéologique.

C’est Joe Biden qui avait sauvé sa carrière politique en la choisissant comme colistière. Une décision quelque peu contrainte par l’engagement pris – pour mettre en difficulté son concurrent Bernie Sanders – de prendre une femme comme vice-présidente. Harris incarnait un compromis entre les profils jugés trop à droite et la progressiste Elizabeth Warren. La sénatrice de Californie avait aussi pour elle sa proximité avec les réseaux financiers, en particulier dans la Silicon Valley.

De même, Biden l’a quelque peu imposée comme successeur lorsqu’il a jeté l’éponge. Selon certaines informations publiées par la presse américaine, cette décision aurait été partiellement motivée par un désir de revanche contre les cadres du Parti démocrate (Obama, Pelosi, Schummer) qui l’avait poussé à renoncer, mais en préférant un processus de désignation plus ouvert, potentiellement à la Convention du parti. Biden lui-même doit son accession à la Maison-Blanche à une suite d’évènements fortuits : le ralliement de dernière minute des cadres du parti derrière sa candidature pour battre Bernie Sanders (alors qu’Obama lui avait déconseillé de se présenter et avait soutenu d’autres candidats en privé) et la crise Covid, qui avaient précipité la défaite sur le fil de Donald Trump tout en lui fournissant un alibi pour faire campagne depuis son domicile.

Le parcours de Kamala Harris doit davantage au hasard qu’au talent – contrairement à celui de Barack Obama, qui avait triomphé de la machine Clinton aux primaires avant de remporter deux présidentielles de suite. Harris est davantage tributaire des grands donateurs du Parti démocrate et des tractations internes avec les cadres que de la base électorale du parti. Dès l’annonce de sa candidature, elle a reçu le soutien de milliardaires californiens comptant parmi les pontes de la Silicon Valley. Reid Hoffman ne s’est pas contenté de contribuer à hauteur de 17 millions de dollars, il a également exigé que Harris limoge Lina Khan, la présidente de la FTC qui engage de nombreuses actions judiciaires contre les pratiques monopolistiques des GAFAM et souhaite réguler le secteur de la tech

Kamala Harris est également liée, via son entourage, à l’entreprise Uber. Son beau-frère siège au conseil d’administration et sa campagne a recruté David Plouffe, ancien stratège d’Obama et lobbyiste en chef d’Uber. À ces liens s’ajoute son bilan mitigé en tant que Procureur général de la Californie, où elle avait refusé de poursuivre les organismes financiers ayant eu des comportements frauduleux pendant la crise des subprimes.

Or, depuis qu’elle est promise à un rôle national, Harris a renoncé à de nombreuses promesses et engagements. Lorsqu’elle était sénatrice puis candidate aux primaires démocrates de 2020, elle avait défendu le projet de loi de nationalisation de l’assurance maladie (Medicare for all), soutenu l’idée d’une garantie à l’emploi fédéral (Federal job guarantee) et s’était prononcée contre le fracturation hydraulique. Ces renoncements peuvent être interprétés comme des calculs politiques pour recentrer son image, ou l’abandon de promesses qu’elle ne comptait pas tenir, en dépit des arguments convaincants qu’elle avait pu dérouler à l’époque pour les défendre.

Sur l’épineuse question du soutien à Israël, Harris prend ses distances avec Biden en matière de rhétorique mais ne remet nullement en cause sa ligne diplomatique. Elle a ainsi exclu de suspendre l’aide militaire, acceptant de soutenir ce que l’ONU estime être un génocide en cours. Et ce, dans le contexte où l’ONG israélienne Bet’selem a apporté la preuve de l’existence de centres de torture où les prisonniers palestiniens sont régulièrement violés

Absence de colonne vertébrale idéologique et proximité à l’égard des intérêts financiers : Harris ne semble pas mal partie pour emprunter le même chemin désastreux que Barack Obama.

Tim Walz, l’incarnation de l’espoir progressiste sur le « ticket » démocrate

La sélection de son colistier était le premier (et seul) grand choix à faire d’ici l’élection. Comme Obama, pour « équilibrer le ticket », Harris a voulu faire équipe avec un homme blanc issu d’un État rural. Le parti démocrate peut s’enorgueillir de compter plusieurs gouverneurs populaires élus dans des États du Midwest. La logique aurait voulu que Harris sélectionne Josh Shapiro, charismatique gouverneur de l’État décisif de Pennsylvanie.

Les milieux patronaux et la presse poussaient en sa faveur. Pourtant, Harris a créé la surprise en sélectionnant le gouverneur du Minnesota, Tim Walz, bien plus progressiste. La gauche démocrate, les grands syndicats ouvriers et d’instituteurs ont mené une campagne-éclair en faveur de sa candidature. La décision a tenu à peu de choses, mais Harris a surpris tout le monde en optant pour Walz.

Le gouverneur n’est pas seulement l’archétype du père de famille du Midwest : il fait partie des rares politiciens à ne pas être diplômé en droit et à venir de la working class. Outre son empathie affichée pour le monde rural et son profil atypique (adepte de la pêche, il est un ancien entraineur de football, instituteur et réserviste), il peut se vanter de l’un des bilans les plus à gauche du pays en tant que gouverneur. Il a par exemple instauré des congés parentaux et une cantine scolaire gratuite au Minnesota. Un bilan qu’il défend avec délectation lorsque la droite trumpiste l’accuse d’être un dangereux communiste…

En cas de victoire en novembre, ce qui est loin d’être acquis, il pourrait être un élément déterminant pour éviter à Kamala Harris de tomber dans les mêmes travers que Barack Obama. C’est du moins l’espoir nourri par la gauche démocrate, désormais rallié à la candidature de Harris…

Le manège de l’idéologie : reportage à Europa-Park

© Flickr

Quelle Europe découvrent les 6 millions de visiteurs qui franchissent chaque année les portes d’Europa-Park ? Entre montagnes russes et boutiques de souvenirs, le parc à thème allemand présente la vision fantasmée d’une Europe harmonieuse, à la fois ancrée dans les traditions des différentes nations qui la composent et à la pointe de l’innovation technologique. Et bien que la politique soit censée rester aux portes du parc, ce rêve européen qu’ont façonné les Mack, famille d’industriels depuis des générations, correspond aux valeurs libérales et conservatrices de leurs propriétaires. Reportage au cœur de cette Europe miniature, de ses représentations politiques et de ses effets idéologiques.

Matinée pluvieuse d’avril 2024 à Rust, petite commune à 50 km de Strasbourg, surtout célèbre pour abriter l’un des plus grands parcs d’attractions du monde. Ce jour-là une foule de journalistes et d’influenceurs se presse aux portes d’Europa-Park pour l’inauguration du nouveau quartier thématique croate et de son attraction phare : Voltron Nevera powered by Rimac, une montagne russe à propulsions multiples sur le thème des expérimentations électriques de Nikola Tesla, au parcours impressionnant comprenant 21 virages et 7 inversions sur une distance record d’1,3 km, censé évoquer la téléportation, dont le secret aurait été percé par le célèbre inventeur. Sur la scène dressée au cœur du nouveau quartier, plusieurs techniciens et designers ayant travaillé sur l’attraction prennent la parole, suivis par des membres de la famille Mack, à la tête du parc depuis sa fondation en 1975 : Roland, le directeur, son frère Jürgen, responsable de l’administration, et ses enfants, Michael, Ann-Kathrin et Thomas, respectivement chargés des pôles construction, hôtellerie et restauration. Sont évoqués successivement les prouesses techniques de l’attraction (depuis des générations, les Mack sont constructeurs de grands huit, et ce sont notamment les attractions à sensations fortes qui font la réputation du parc), les charmes de la Croatie reproduits dans la nouvelle zone, inspirée de la ville de Hvar, et la nourriture typique du pays servie dans le quartier sous l’impulsion de la germano-croate Miriam Mack, l’épouse de Michael. Un orchestre interprète également sur scène quelques airs traditionnels.

Après une ultime bénédiction de l’attraction par les responsables du culte au sein du parc (« parce que c’est toujours important pour toi, cher Roland », comme le précise le maître de cérémonie s’adressant malicieusement à son patron), place au spectacle : un acteur incarnant Nikola Tesla apparaît en haut des murs en carton-pâte de l’attraction, et actionne un levier qui la met en marche : un premier wagon file à toute allure, inaugurant inversions et propulsions dans une fanfare de feux d’artifice. Tesla rejoint ensuite les Mack sur scène, et c’est comme si le célèbre inventeur (certes né dans la commune de Smiljan, aujourd’hui située en Croatie, mais qui faisait alors partie de l’empire d’Autriche ; on peut aussi noter qu’il a émigré aux États-Unis à l’âge de 28 ans, et que c’est là qu’il a conduit les travaux scientifiques qui l’ont rendu célèbre) parrainait directement la famille dans leur entreprise de mise en valeur de son (presque) pays natal.

L’ultime bénédiction de Voltron © Arthur Ségard

Cette mise en scène pour le moins étonnante, mélangeant apparition fantaisiste d’un personnage historique, rite chrétien, carte postale croate et exaltation des prouesses techniques permises par la prospérité de l’entreprise familiale, interroge sur la nature du microcosme européen que constitue Europa-Park. En effet, si le parc, à sa création, devait simplement servir de vitrine aux montagnes russes construites par les Mack, la thématique européenne apparaît en 1982 avec la construction du quartier italien. Au fil des ans, alors que le parc gagne en popularité, apparaissent notamment les quartiers anglais (1988), scandinave (1992), espagnol (1994), grec (2000) ou islandais (2009). Par le fait même de renvoyer à des pays ou à des régions géographiques existantes, le parc développe, forcément, un certain sous-texte politique. « Vous construisez l’Europe pour les enfants », avait déclaré le président du Sénat, Alain Poher, à Roland Mack lors de l’inauguration de la zone française en 1990. Dès lors, la question se pose : quelle Europe le parc présente-t-il aux enfants ? Quels récits nationaux sont narrés à travers la thématisation des différents quartiers et la scénographie des attractions qui s’y trouvent ? Qu’est-ce que le parc retient de l’histoire et de la géographie européennes, et surtout qu’est-ce qu’il en oublie ?  

« Vous construisez l’Europe pour les enfants », avait déclaré le président du Sénat, Alain Poher, à Roland Mack lors de l’inauguration de la zone française en 1990.

Dans Utopiques : Jeux d’espaces de Louis Marin, livre fondateur sur les espaces imaginaires ou fantasmés, un chapitre est consacré à Disneyland. Pour Marin, c’est justement le caractère utopique de Disneyland qui permet à cet espace particulier de mettre en scène une harmonie parfaite du Rêve américain ; c’est dans ce « non-lieu » que peut « se « réalise[r] » la réconciliation des contraires, en représentation : le passé et le futur, le temps et l’espace, la gratuité ludique et le sérieux de l’échange marchand, le réel et l’imaginaire. L’utopie s’y accomplit dans sa perfection, mais cette perfection est un spectacle ; son harmonie est une représentation »1. C’est avec les mots de Marin en tête que nous proposons une brève visite sémiologique d’Europa-Park, pour mettre en lumière ses représentations de l’Europe (qui, là aussi, consistent souvent en une harmonie imaginaire, une réconciliation magique des contraires), ainsi que certains de leurs présupposés idéologiques. 

Cependant, Europa-Park n’est pas Disneyland. Si Louis Marin a pu analyser de manière aussi pertinente le royaume de la souris dans une perspective structuraliste, c’est aussi que Walt Disney lui-même était obsédé de structures, et avait longuement prémédité celle de son parc, et des quatre zones parfaitement délimitées et complémentaires (Adventureland, Frontierland, Tomorrowland, Fantasyland) qui s’étendent autour de Main Street, U.S.A. Franz Mack, fondateur du parc et père de Roland, n’avait pas une telle vision d’ensemble. Le développement d’Europa-Park s’est fait au fur et à mesure des années, avec une certaine dose d’improvisation, qui explique par exemple que dans le parc l’Angleterre soit voisine de la Russie ou le Portugal de l’Islande. La représentation de l’Europe dans le parc n’est donc pas la traduction d’une réflexion préalable, mais doit beaucoup à une forme de contingence. 

Le « pacte de lecture »2 que le parc passe avec ses visiteurs est différent de celui qui a cours dans d’autres parcs à thème. Si, contrairement à Disneyland, où les quartiers thématiques sont explicitement imaginaires, la majorité des zones d’Europa Park renvoient à des espaces qui existent dans la réalité et en reproduisent notamment certains éléments architecturaux, il ne s’agit pas comme à France Miniature de promettre la reproduction exacte de tel ou tel monument, ville ou lieu-dit ; c’est plutôt l’atmosphère d’un pays qu’on cherche à reproduire, et parfois à réinventer avec une certaine fantaisie. Tout pacte de lecture trop réaliste est de toute façon brisé par la coexistence de zones référentielles avec des mondes imaginaires, comme la Forêt des Contes ou le Royaume des Minimoys, lesquels évoquent plutôt un autre parc, Efteling, aux Pays-Bas, consacré aux contes et aux légendes. Cette référentialité paradoxale se traduit par un rapport trouble à l’histoire et à la réalité : certains éléments du parc, authentiques et présentés de façon quasi muséale, à l’instar d’un ancien module de la station spatiale Mir, offert au parc par la Russie en 1997, sont intégrés à des décors artificiels pour produire un effet de réel.

De la même façon, certaines attractions sont thématisées autour de personnalités historiques, comme Christophe Colomb ou Léonard de Vinci, qui sont présentées exactement de la même façon que des personnages fictifs intégrés au parc, comme le pirate Bartholomeus von Robbemond ou les ingénieurs Eckbert et Kaspar Eulenstein (version germanique et imaginaire des frères Wright). Cette reconfiguration du réel n’est cependant pas sous-tendue par un pacte de lecture explicitement politique comme au Puy du Fou, où le rapport fantaisiste à l’histoire correspond à un programme royaliste, l’adhésion à ce programme étant la motivation première d’une partie des visiteurs. On ne se rend pas à Europa-Park pour des raisons politiques, mais plutôt par goût pour les sensations fortes. Notons donc que la promenade sémiologique que nous proposons dans cet article, attentive à des détails que la plupart des visiteurs peuvent très bien ne pas remarquer tout en passant une excellente journée, s’éloigne de ce qui pourrait être considéré comme un usage « normal » du parc – ce qui n’invalide évidemment pas pour autant notre analyse, l’idéologie n’étant jamais plus efficace que lorsqu’elle passe inaperçue.

Carte postale promotionnelle (2001)

Rêves touristiques : exotisme et consumérisme

Dans le récit proposé par la plupart des zones du parc, les visiteurs occupent une position de touriste qui découvre d’un point de vue extérieur un pays exotisé et réduit à ses aspects les plus plaisants et consommables. L’attraction Piccolo Mondo, dans le quartier italien, en est un exemple particulièrement frappant. Un petit radeau nous conduit à travers des dioramas peuplés d’animatronics, et nous fait traverser une Italie réduite à des bouteilles de vin, des pizzas, une représentation d’opéra et la beauté de l’architecture vénitienne. De la même façon, le CanCan Coaster, né d’un partenariat avec le Moulin Rouge en 2018, invite dès sa file d’attente les visiteurs à circuler dans les coulisses du cabaret, ainsi que dans la chambre d’un artiste bohème de Montmartre, où les reproductions de peintures Belle-Époque côtoient des bouteilles vides ; l’attraction en elle-même intègre dans son récit une prise d’absinthe, une visite de Paris et de certains de ses monuments célèbres et un spectacle au Moulin Rouge sur le fameux galop d’Offenbach. Là encore, les plaisirs de l’art, de la nourriture et de la boisson sont unis en un seul geste de consommation.

Cette consommation imaginaire permet d’encourager une consommation réelle, dans sa continuité : dans la boutique de l’attraction Madame Freudenreich Curiosités, qui a pour cadre l’Alsace, il est notamment possible d’acheter un rosé alsacien, et Europa-Park propose un rhum en édition limitée dont l’histoire fictive est liée à la diégèse de l’attraction Piraten in Batavia : cette recette particulière (« il est vieilli en fûts de porto tawny sur un bateau de l’attraction […] où le mouvement perpétuel de la navigation lui permet de capter à la perfection les arômes boisés des fûts »3) aurait été découverte par le personnage principal de l’attraction, Bartholomeus von Robbemond.

La philosophie d’Ulrich Damrau, scénographe et décorateur qui a été le principal instigateur de la thématique européenne du parc, consistait à ne pas reproduire à l’identique des sites et monuments célèbres. Les seuls qu’on peut véritablement reconnaître sont en effet le Globe Theater et le Moulin Rouge, mais il ne s’agit pas des monuments les plus célèbres de Londres et de Paris ; on ne trouve à Europa-Park ni Big Ben ni Tour Eiffel. L’enjeu est plutôt de recréer un environnement particulier en imitant l’architecture typique des pays représentés à partir de modèles moins directement identifiables : le quartier suisse a ainsi pour inspirations principales les communes de Chandolin et Zermatt, le quartier scandinave les villes de Bergen et Stavanger, et le tout récent quartier croate, comme évoqué plus haut, la ville de Hvar. C’est aussi vrai à l’échelle de certains bâtiments du parc : l’église norvégienne est ainsi directement inspirée de l’église de Borgund en Norvège, et le château irlandais du château de Cashel.

Des dispositifs informatifs, et même muséaux, coexistent avec ces mises en scène plus ou moins fantasmatiques, troublant les rapports entre histoire et mythe, entre authentique et artificiel. C’est notamment le cas dans la file d’attente du CanCan Coaster où, à côté d’une reproduction spectaculaire de la main de la statue de la Liberté telle qu’elle a été montrée à l’exposition universelle de Philadelphie, se trouve une vitrine consacrée au sculpteur Auguste Bartholdi, réalisée en partenariat avec le musée Bartholdi de Colmar. On trouve également, à la sortie de l’attraction, une vitrine rendant hommage à Dorothea Haug, danseuse classique qui a fondé les « Doriss Girls » du Moulin Rouge : on y aperçoit certains objets qui lui auraient appartenu, probablement les robes et les ballerines, mais la scénographie de cette vitrine, avec des lustres anciens, des bouteilles de vin et des affiches à la provenance incertaine, est similaire à la scénographie de l’attraction elle-même, ce qui jette encore une fois le trouble entre réel et simulacre. Dans le quartier russe, une maisonnette est consacrée à l’artisanat traditionnel du pays ; on peut y admirer des poupées gigognes, des poteries, des icônes, et même des figurants qui produisent ces objets, donnant à voir leur processus de fabrication, le tout surmonté de panneaux explicatifs. Le parc est parsemé de ces petits espaces où les visiteurs les plus curieux peuvent en apprendre davantage sur les pays qu’ils traversent fictivement, comme un voyage touristique qui ne serait pas entièrement consacré à la consommation, mais quand même entrecoupé de parenthèses culturelles.

Le recours à l’imaginaire et à une tradition souvent fantasmée permet au parc d’effacer certaines des contradictions de l’Europe contemporaine.

Il faut toutefois noter que la précision de la référentialité et le souci historique sont plus ou moins manifestes selon les zones géographiques concernées : dans le quartier allemand, c’est-à-dire l’allée principale du parc (l’équivalent de Main Street, U.S.A. à Disneyland), l’architecture de chacun des 16 Länder allemands est représentée par une maison différente, ce qui permet de montrer avec nuances la richesse du patrimoine architectural du pays. Un peu plus loin, la « forêt enchantée », qui met en scène des contes des frères Grimm, redouble cette mise en valeur de la culture allemande en spatialisant son patrimoine immatériel. La Grèce, elle, se résume à l’architecture des villes hautement touristiques de Mykonos et de Santorin, mais surtout à ses ruines et à ses mythes. C’est à cet imaginaire mythologique que renvoie le roller-coaster Poseidon, et les attractions Pegasus et La malédiction de Cassandre donnent aux visiteurs le rôle non plus de touristes mais d’archéologues sur la piste d’une civilisation disparue et magique. Cette façon de résumer la Grèce à sa touristicité et à son passé antique, sans aucune référence à la Grèce contemporaine, interroge particulièrement dans un contexte géopolitique où le pays est, de façon récurrente, un point de tension important au sein de l’Union européenne. Le recours à l’imaginaire et à une tradition souvent fantasmée permet au parc d’effacer certaines des contradictions de l’Europe contemporaine. 

Rêves de progrès : « les merveilles de la technologie »

Cette exaltation de la tradition, de l’histoire, des éléments les plus « typiques » de chaque identité nationale se télescope avec un autre axe idéologique très fort dans le parc : la valorisation du progrès technologique. On s’aperçoit notamment de ce télescopage dans le quartier russe : à l’entrée de la zone se trouve un petit édifice surmonté de clochers à bulbes qui rappelle, sur ses façades intérieures, les grandes dates de l’histoire russe (le couronnement de Boris Godounov, la bataille de Poltava, la fondation de Saint-Pétersbourg…) ; on aperçoit dans la même perspective les tours futuristes de l’attraction Euro-Mir, sur le thème de la conquête spatiale.

Cette valorisation du progrès peut notamment s’expliquer par l’inspiration manifeste des parcs Disney et notamment d’EPCOT, acronyme de « Experimental Prototype Community Of Tomorrow », imaginé par Walt Disney comme une ville du futur utopique, au cœur de laquelle se trouve la célèbre sphère géodésique abritant l’attraction Spaceship Earth, copiée quasiment à l’identique à Europa-Park. Sur un dessin préparatoire d’Ulrich Damrau il est inscrit au frontispice de la sphère « Wunder des Technik », « les merveilles de la technologie », ce qui semble rejoindre les valeurs d’EPCOT telles que résumées par les mots d’Esmond Cardon Walker, ancien PDG de Disney, affichés sur une plaque à l’entrée du parc américain : il s’agit de valoriser « les réalisations humaines » et « les merveilles de l’entreprise » qui pourront faire advenir un futur meilleur (« Here, human achievements are celebrated through imagination, wonders of enterprise and concepts of a future that promises new and exciting benefits for all. »)

Dessin préparatoire d’Ulrich Damrau pour Europa-Park

Les personnages de découvreurs géniaux, réels ou fictifs, sont systématiquement mis en valeur. Dans les attractions Volo Da Vinci et Voltron, les visiteurs sont invités à essayer la nouvelle invention de Léonard de Vinci ou de Nikola Tesla, directement accueillis par l’inventeur sous forme d’animatronic – qu’il s’agisse d’une « machine volante » à pédales d’une vitesse de pointe de 15 km/h ou d’une montagne russe aux proportions dantesques, le cadre narratif est le même.

Plusieurs autres attractions font usage de ce mythe de l’inventeur-explorateur vernien. Il est fréquent d’observer dans la file d’attente, avant de s’embarquer dans le voyage que sera l’attraction, les bureaux couverts de papiers et de croquis de ces génies au travail, qu’il s’agisse de celui du professeur Carter qui s’apprête à découvrir l’Atlantide dans Abenteuer Atlantis ou de celui des frères Eulenstein, qui étudient les ailes des oiseaux pour créer le premier vol habité dans Voletarium. 

Le parc développe d’ailleurs en ce moment un « univers étendu », à la manière d’un Marvel Cinematic Universe dont les protagonistes seraient les différents inventeurs et explorateurs fictifs mis en scène dans les attractions du parc. L’« Adventure Club of Europe » est donc une confrérie d’inventeurs et d’aventuriers européens à la recherche d’artefacts magiques autour du globe. On peut remarquer le sous-entendu colonialiste de ce genre de récits. Ainsi le fondateur de l’ACE, Bartholomeus van Robbemond, est un explorateur dont on suit les aventures dans l’attraction Piraten in Batavia, dans le quartier néerlandais : Batavia était en effet le nom du siège de la Compagnie néerlandaise des Indes orientales en Indonésie (l’actuelle Jakarta). Là encore, on retrouve dans la file d’attente les plans et les croquis préparatoires du personnage, étalés sur son bureau, avant d’explorer avec lui, dans l’attraction, cet espace exotique. Beaucoup des expéditions de l’Adventure Club of Europe auxquelles il est fait référence dans la file d’attente du Voletarium, notamment sur certaines tapisseries qui ornent les murs d’une sorte de gentlemen’s club, dépassent elles aussi les limites du continent européen : on découvre ainsi que les explorateurs du « Club » se sont aventurés au Bhoutan ou en Égypte.

Si, ces dernières années, les responsables du parc se sont efforcés d’atténuer la dimension coloniale de certaines attractions, ce processus a davantage eu lieu sur le mode de la gestion de crise que de l’autocritique spontanée. En 2019, dans le cadre d’un travail de séminaire, deux étudiants ont fait remarquer les connotations racistes des Radeaux de la jungle, attraction qui proposait une promenade dans un village colonial africain peuplé d’animatronics, les personnages noirs en habits traditionnels, les blanc en tenues de colons, tout en beige et coiffés de salacots. Une polémique a éclaté, qui a obligé la direction à réagir, par l’intermédiaire de son porte-parole Engelbert Gabriel : « Certaines scènes des Radeaux de la Jungle, l’une des plus anciennes attractions d’Europa-Park, peuvent être mal interprétées selon les normes actuelles. […] Nous avons pris ce retour comme une occasion d’accélérer la refonte déjà prévue de l’attraction et de retirer certaines figures dès la saison estivale en cours [2021] »4 : l’attraction a donc été remplacée par un voyage en barque dans l’Autriche de l’impératrice Josefina. Mais cette remise en cause ponctuelle ne semble pas avoir été systématisée à l’ensemble du parc.

De même, on peut noter la dimension fortement genrée de l’imaginaire de l’explorateur-inventeur génial : les personnages réels ou fictifs qu’on trouve dans ce rôle sont presque exclusivement des hommes. Les efforts en faveur d’une représentation égalitaire restent d’ailleurs là encore superficiels : Madame Freudenreich, personnage principal de l’attraction Madame Freudenreich Curiosités, parcours scénique assez lent et surtout pensé pour les enfants, fait elle aussi partie de l’Adventure Club of Europe. Elle nous apparaît cependant sous les traits d’une paisible grand-mère alsacienne s’occupant de dinosaures, du côté de la cuisine et du soin, fidèle aux normes de genres traditionnels.

On peut donc établir un lien, au profit du parc, entre imaginaire du progrès, attractions à grande vitesse, et discours capitaliste qui permet de sceller des partenariats avec de grandes entreprises.

C’est particulièrement dans les attractions les plus rapides que le thème de la technologie est exploité. Ainsi, dans la file d’attente du Bobsleigh suisse, des panneaux de questions-réponses sur les trains, les avions et les sous-marins ont été préparés par le Musée des transports de Lucerne. Dans la zone islandaise, la file d’attente du Blue Fire, un launched coaster qui passe de 0 à 100 km/h en 2 secondes et demie, plonge les visiteurs dans une zone d’extraction de gaz naturel. Ces thématisations facilitent les partenariats avec certaines entreprises, et au lancement de l’attraction, un partenariat existait entre Blue Fire et la société russe d’énergie Gazprom qui proposait une exposition interactive sur le gaz, son extraction, ses usages. En 2020, Blue Fire change de partenaire, il s’agit désormais de Nord Stream 2, un pipeline qui relie la Russie à l’Allemagne, mais le partenariat est suspendu en 2022 pour cause de guerre en Ukraine.

On peut donc établir un lien, au profit du parc, entre imaginaire du progrès, attractions à grande vitesse et discours capitaliste, qui permet de sceller des partenariats avec de grandes entreprises. Pour le Silver Star (l’une des attractions les plus connues du parc, qui était le grand huit le plus haut d’Europe jusqu’en 2012), c’est Mercedes Benz, et la file d’attente est un véritable petit salon de l’auto à la gloire du constructeur. Pour Voletarium c’est la compagnie aérienne Eurowings, dont l’un des avions apparaît au cours de l’attraction. La présence accrue de ces sponsors dans le parc s’explique bien sûr par le pragmatisme financier de ses gérants, mais elle contribue également à dessiner une certaine ligne idéologique.

Rêves d’Europe, rêves de droite ? L’enthousiasme d’Angela Merkel et d’Emmanuel Macron

Cette ligne idéologique, dans le Voletarium par exemple, semble être simplement la mise en scène d’une communauté européenne harmonieuse. C’est ce vers quoi font signe des panneaux à l’entrée de l’attraction, qui donnent des explications sur le drapeau européen en ces termes : « le cercle de 12 étoiles d’or sur fond azur symbolise l’union, la solidarité et l’harmonie entre les peuples d’Europe. Il représente les 820 millions d’Européens ». L’attraction consiste en un simulateur de vol dynamique, qui donne l’impression aux visiteurs de survoler 15 sites européens ; se mêlent de grandioses paysages naturels comme le Mont Cervin ou les plaines de Kalfafell en Islande ; des monuments et des éléments patrimoniaux importants, comme les châteaux de Schönbrunn et de Neuschwanstein, la Tour Eiffel ou la ville de Venise ; on trouve aussi une référence au patrimoine littéraire de l’Europe, lorsqu’on survole La Mancha et qu’une scène animée permet d’apercevoir Don Quichotte chargeant des moulins. On a déjà mentionné l’avion d’Eurowings qui traverse le ciel au milieu de l’attraction et qui, au-delà de l’intérêt financier du partenariat, renvoie aux technologies qui sont développées en Europe et à l’entreprenariat dynamique du continent. Alors qu’on survole le Parlement européen de Strasbourg retentit l’Ode à la joie, hymne de l’Union européenne ; mais le voyage ne s’arrête pas sur cette valorisation explicite des institutions européennes, puisqu’on finit par survoler Europa-Park où, après un feu d’artifice, les mascottes du parc, qui représentent chacune un pays différent, nous saluent.

C’est finalement dans le parc que se célèbre l’harmonie européenne. Pour littéraliser la métaphore de l’harmonie, ces mascottes font d’ailleurs partie d’un groupe musical fictif, les Rustis (du nom de la ville de Rust, où se trouve Europa-Park), dont on peut acheter l’album dans les boutiques du parc. Cette ambition de construire une communauté, un « nous » européen, est également inscrite dans certains choix architecturaux, notamment une place dans le quartier allemand, ornée d’une fontaine représentant l’enlèvement d’Europe et parsemée de petites plaques indiquant la direction et la distance des principales villes européennes, conférant au parc une position de centralité. On trouve aussi, dans le quartier français, la Place de l’amitié, ainsi nommée pour célébrer l’amitié franco-allemande. 

Des rituels politiques marquent également la vie d’Europa-Park : à l’inauguration des nouveaux quartiers thématiques sont régulièrement conviés des responsables politiques des pays représentés, et certaines personnalités ont des liens privilégiés avec le parc. C’est par exemple le cas d’Angela Merkel, qui a déclaré, lors d’une de ses visites, qu’« Europa-Park incarne, à sa manière, la puissance de l’Europe »5. À une autre occasion, elle a « loué le concept d’Europa-Park soit [plusieurs quartiers] formant une Europe sans frontières et où chaque pays est représenté par ses diversités architecturales, culturelles et gastronomiques »6. Si c’est en effet une Europe sans frontières que promeut le parc, il s’agit sans doute d’une absence de frontières imaginée depuis un certain bord politique. On s’en aperçoit aussi en observant quelles personnalités publiques sont mises en valeur dans le parc.

Emmanuel Macron s’était d’ailleurs félicité en 2018 d’un projet de téléphérique censé relier Europa-Park à la France, partageant l’annonce du parc : « Un rêve est né : un projet franco-allemand qui devrait permettre de rapprocher les deux pays grâce à un téléphérique. L’investissement en France créera de nouveaux emplois. »

Brochure du parc (1990)

Par exemple, à l’entrée, un bâtiment porte le nom d’Helmut Köhl, ancien chancelier allemand, artisan de l’Union européenne et de la monnaie unique et membre, comme Angela Merkel, du CDU, le parti démocrate-chrétien et libéral-conservateur allemand. Cette idée d’une Europe attachée à ses traditions, mais innovante, conquérante, blanche et masculine correspond sans doute, au moins en partie, à ce que Mona Chollet appelle des « rêves de droite »7. Emmanuel Macron s’était d’ailleurs félicité en 2018 d’un projet de téléphérique censé relier Europa-Park à la France. « Europa-Park a choisi d’investir en France. C’est la consécration d’un vrai projet franco-allemand qui créera des milliers d’emplois ! #ChooseFrance », avait-il tweeté, partageant cette annonce du parc : « Un rêve est né : un projet franco-allemand qui devrait permettre de rapprocher les deux pays grâce à un téléphérique. L’investissement en France créera de nouveaux emplois. » Ce qui frappe, c’est la grande similitude des éléments de langage du président néolibéral et de la communication du parc. Projet, investissement, création d’emplois : telle semble être la finalité de cette Europe harmonieuse et sans frontières. 

Interroger l’Europe rêvée d’Europa-Park c’est aussi se demander qui rêve de cette Europe : si beaucoup de ces rêves sont des rêves de droite, c’est qu’ils sont à l’image de leurs propriétaires. Europa-Park est une entreprise familiale, sur le modèle du Mittelstand allemand : il s’agit d’entreprises au nombre d’employés relativement réduit (correspondant aux PME en France), dont la stratégie se concentre « sur une gamme précise de produits et de services qui exigent un fort degré de spécialisation », et dont la dimension familiale « implique un certain niveau de paternalisme dans les relations professionnelles »8. Pour des raisons qui sont également stratégiques, et pour promouvoir les différentes branches de l’entreprise (Mack Rides, Mack Solutions, MackMedia…), Europa-Park met très régulièrement en scène la famille Mack, lors de grands évènements comme l’inauguration de la zone croate, mais aussi au sein même des attractions, comme dans la file d’attente du CanCan Coaster, où un buste de Franz Mack trône dans une vitrine, ou encore dans Piraten in Batavia, où l’on croise, au cœur de l’Indonésie coloniale, un animatronic prestidigitateur aux traits de Roland Mack (une surprise de ses enfants !).

Cet ensemble de représentations reflète une réalité managériale : à Europa-Park, les Mack sont seuls maîtres à bord. Ils décident, en dernière instance, si tel projet verra ou non le jour et dans quelles conditions. Ainsi, après un incendie en 2023 qui a détruit les bûches et l’Alpen Express, deux des plus anciennes attractions du parc, dotées pour cette raison d’une forte valeur sentimentale pour la famille, Roland Mack a déclaré, avant même de se concerter avec les équipes créatives et techniques, qu’elles seraient reconstruites à l’identique seulement un an plus tard. De manière plus significative encore, la construction même de certaines attractions sont dues aux relations des Mack, aux hasards des rencontres notamment du fils Michael : c’est par exemple sa rencontre avec Luc Besson qui a donné lieu au développement d’une attraction (et d’un petit quartier thématique) autour du film Arthur et les Minimoys, et c’est sa rencontre avec Jean-Jacques Clérico, à la tête du Moulin Rouge, qui a permis au parc d’obtenir un partenariat pour l’attraction CanCan Coaster, ainsi que l’autorisation de construire un Moulin Rouge à l’identique. 

Le pouvoir immense sur le parc de la famille Mack (blanche, chrétienne, extrêmement privilégiée sur le plan économique, enracinée dans le Bade-Wurtemberg…) permet d’expliquer le point de vue qui régit certains choix de mise en scène. On peut penser par exemple à la présence accrue de l’Alsace, région frontalière très proche et symbole par excellence d’une relation (notamment économique) privilégiée entre France et Allemagne, ou à la vision de l’Italie ou de la Grèce avant tout comme des destinations touristiques, ensoleillées et pittoresques. Cela permet aussi de comprendre ce qui est retenu ou non de la culture européenne, par exemple le christianisme, avec deux lieux de culte consacrés dans l’enceinte du parc, et un dans l’hôtel Santa Isabel, construit dans le style d’un monastère portugais. Ce point de vue situé, à partir duquel le parc a été construit et continue de se développer, permet de mieux saisir l’ambition de ce projet, qui a accompagné, sur le plan de l’imaginaire, la construction de l’Union européenne depuis les années 1990, mais qui témoigne aussi de certaines de ses limites, de ses angles morts, de ses exclusions.

[1] Louis Marin, Utopiques : Jeux d’espace, Minuit, 1973, p. 310.

[2] Pour reprendre une expression de Philippe Lejeune originellement destinée à l’analyse des récits autobiographiques. Philippe Lejeune, Le pacte autobiographique, Seuil, 1975.

[3] https://shop.europapark.de/fr/Batavia+Rum+0-5l+edition+limite.htm

[4] Cité par Jonas Schöll, « „Dschungel-Floßfahrt“ sorgt für Irritation – und wird umgebaut », Stuttgarter Nachrichten, 16 septembre 2021, https://www.stuttgarter-nachrichten.de/inhalt.rassismus-kritik-am-europapark-dschungel-flossfahrt-sorgt-fuer-irritation-und-wird-umgebaut.b85a818a-8ddf-4679-8206-ac11cd351bd7.html

[5] « Angela Merkel à EuropaPark », Les Dernières Nouvelles d’Alsace, 12 septembre 2013.

[6] « Célébration de l’amitié franco-allemande à Berlin », communiqué de presse d’Europa-Park, 12 mai 2009.

[7] Mona Chollet, Rêves de droite. Défaire l’imaginaire sarkozyste, La Découverte, 2008.

[8] Gerald Lang, « Une spécificité allemande : le Mittelstand », Annales des Mines – Réalités industrielles, 2013/3, pp. 74-82.

Europe : la lubie française du saut fédéral

Macron - Europe fédérale - Le Vent Se Lève
© Parlement européen

Le discours d’Emmanuel Macron à la Sorbonne en avril 2024 était clair : l’avenir de la France est irrémédiablement lié au projet continental. La « souveraineté européenne » était alors portée en étendard par le président de la République, qui rêvait d’une union toujours plus étroite. C’est ici que le bât blesse : ce projet est loin de faire l’unanimité. Il est de bon ton d’incriminer les dirigeants « populistes » – de la Hongrie à l’Italie – qui freinent des quatre fers face aux velléités fédérales. Mais ils ne sont pas les seuls. Les « bons élèves » de l’Allemagne, des Pays-Bas aux pays scandinaves, manient plus subtilement l’art de plaider pour le projet européen tout en refusant – voire sabotant – toute initiative pouvant compromettre leurs intérêts. Un pragmatisme qui détonne avec l’idéalisme béat des dirigeants français. À force de vouloir faire de l’Union européenne l’outil de sa puissance, la France n’est-elle pas devenue l’outil de la puissance européenne ?

La France en cavalier seul

Le « couple franco-allemand » a longtemps été sur toutes les lèvres. Et pour cause : le projet européen a – pour partie – été pensé sur le mode de la réconciliation entre deux puissances rivales. Cette union nouvelle n’a pourtant pas empêché l’un des deux partenaires de rester plus proche de ses intérêts et jaloux de son indépendance. Déjà en 1963, le Général de Gaulle essuyait un premier revers lors de la signature du traité de l’Elysée par lequel l’alliance européenne souhaitée, loin du bloc américain, comme du bloc soviétique, avait été compromise par l’ajout de la mention de l’OTAN par l’Allemagne à l’insu des représentants français.

Les plus grandes étapes de la construction européenne vont alors régulièrement être promues par la France, en manque de nouvelles inspirations. Faisant le constat d’un affaissement relatif mal adapté à un idéal de grandeur hérité des temps napoléoniens, François Mitterrand avait déjà en tête un nouvel idéal mobilisateur. Il allait instrumentaliser les conséquences nullement alarmantes pour l’économie française des chocs pétroliers afin d’enterrer définitivement l’idéal socialiste. Ce vide idéologique étant insoutenable, il est alors rempli par l’alibi européen. Mitterrand pouvait ainsi affirmer que si « la France est notre patrie, l’Europe est notre avenir ». Première concrétisation de ce projet : l’Acte unique de 1986, où « quatre libertés » fondamentales de circulation (pour les capitaux, les travailleurs, les marchandises et les services) ont été instituées. 

Le « rapport Delors » de 1989 prévoyait les conditions de réussite d’une monnaie unique continentale. Et à l’issue des pourparlers avec Helmut Kohl, qui exprimait quelques réticences, François Mitterrand devait accepter que l’euro devienne un nouveau Deutsche mark – soit une monnaie forte, permettant de lutter contre l’inflation, mais structurellement inadaptée à l’économie française. En parallèle, des programmes de « convergence » drastique devaient être adoptés et les budgets nationaux étroitement contrôlés et surveillés. L’Europe allemande souhaitée par la France était née.

Le rapport de l’Ecole de guerre économique de juin 2023 est formel : la volonté allemande de neutraliser le concurrent industriel français a encouragé un sabotage de la filière nucléaire.

Cet engouement pour le projet européen devait être capable de dépasser les intérêts nationaux des Etats-membres. Du moins, c’est ce qu’espérait la France. La réalité lui a pourtant donné tort, son enthousiasme ayant finalement été fort peu communicatif.

« Partenaires » européens aux intérêts bien compris 

L’Allemagne, à ce titre, a toujours maintenu son cap, refusant de se laisser contaminer par l’euphorie de son voisin. Elle est ainsi restée à l’écart du projet français d’Union pour la Méditerranée qui aurait pu réorienter la priorité européenne sur le flanc sud, alors que l’Allemagne convoitait les pays de l’Est en vue d’en faire son Hinterland. Le grand élargissement de l’UE à l’Europe centrale en 2004 permet ainsi à l’Allemagne de disposer d’une base-arrière de travailleurs bon marché pour son industrie. De la même manière, toute indulgence pour la situation grecque a été mise de côté de sorte à préserver un ordo-libéralisme forcené s’assurant d’une rigueur budgétaire mettant en péril des actifs stratégiques européens, à l’exemple du port du Pirée racheté par un fonds d’investissement chinois. 

Plus inquiétant encore pour l’autonomie stratégique européenne, l’adhésion absolue de l’Allemagne au libre-échange. Les récents accords avec le Kenya, la Nouvelle-Zélande et le Chili ont ainsi largement été dictés par la volonté exportatrice de Berlin, de même que le futur accord avec le MERCOSUR. La balance commerciale foncièrement excédentaire du pays – plus de 200 milliards d’euros par an sur la dernière décennie – impose aux homologues européens de demeurer passifs face à cette fuite en avant libre-échangiste, toute mesure protectionniste pouvant pénaliser les carnets de commande de l’industrie allemande. C’est notamment cette intransigeance allemande qui explique l’échec de la mise en œuvre d’une taxe sur les GAFAM au niveau européen [mise en place seulement en France, elle a été remplacée par la taxe internationale à 15% de l’OCDE cette année NDLR], ou des mesures ambitieuses de protection face aux pratiques anti-concurrentielles chinoises. Et la France dans tout cela ? Son modèle social est mis en cause par ce libre-échange forcené, tandis que l’euro crée un différentiel de compétitivité nuisant à ses exportations. Aucun sacrifice ne semble suffisamment grand pour l’idéal européen. 

Certains « partenaires » cherchent même à nuire à leurs voisins, voire au projet européen, en vue de préserver leurs intérêt. L’Allemagne déploie ainsi des fondations (Rosa Luxembourg, Heinrich Böll) afin de faire pression sur les politiques français de sorte à éviter une relance du nucléaire. Ce dernier pourrait alors menacer l’avantage compétitif outre-Rhin, mis à mal par un gaz de plus en plus onéreux. Ces fondations financent également des associations (Greenpeace France, Les Amis de la Terre…), des lobbys et organisent des formations pour les élites. Le rapport de l’Ecole de guerre économique de juin 2023 est ainsi formel : la volonté de neutraliser le concurrent industriel français est la principale raison à ce sabotage de la filière nucléaire. Le budget consacré à ces fondations s’est ainsi élevé à 690 millions d’euros en 2023 et est en augmentation constante. Une autre illustration de cette ambivalence allemande dans le projet européen réside dans ce lobbying exercé par le constructeur de satellites allemands OHB pour que les lanceurs proviennent de l’entreprise américaine SpaceX plutôt que de l’entreprise européenne Arianespace après l’impossibilité d’utiliser les lanceurs russes.

Les pays dits « frugaux » à l’exemple des Pays-Bas ou de l’Autriche manifestent des réticences à l’approfondissement européen pour des considérations essentiellement économiques. Il n’est pas possible pour ces pays d’envisager une mutualisation des dettes ou des mécanismes de sauvetage trop ambitieux, l’orthodoxie budgétaire étant au cœur de leur identité. Dans le cadre de la pandémie, les Pays-Bas proposaient ainsi un « don » à destination de l’Espagne ou de l’Italie. Seul l’assentiment de l’Allemagne les a fait changer d’avis, avec la promesse d’une solvabilité de l’endettement européen par les ressources propres de l’UE.

A leur tour, les pays d’Europe centrale et orientale (PECO) font montre d’une ambivalence certaine. Rejetant les acquis de l’État de droit mais dépendants des subventions européennes, ils n’hésitent pas à paralyser les institutions supranationales quand leurs intérêts sont menacés. Viktor Orban a ainsi empêché le début des négociations pour l’adhésion de l’Ukraine, jusqu’à ce qu’en décembre 2023, la Commission débloque 10,2 milliards d’euros pour la Hongrie. En parallèle, le président hongrois bloque les projets de sanctions pouvant porter préjudice au secteur nucléaire russe au grand dam de ses partenaires européens.

l’Allemagne achète massivement des avions F-35 aux Américains, délaissant les productions françaises de Rafales. La Pologne n’est pas en reste : en 2023, le pays a commandé pour pas moins de dix milliards de dollars de matériel américain de défense

Le projet fédéral est alors loin de faire l’unanimité. La France, prise dans une vision messianique de son destin, se sent alors comme contrainte d’endosser un rôle trop large pour ses épaules. Il se pourrait pourtant bien qu’une telle fonction d’impulsion soit très coûteuse, tant pour les intérêts stratégiques nationaux, qu’au vu du risque d’envenimement des relations avec ses homologues européens.  

La France victime de sa propre illusion

L’Union européenne, nouveau cadre politique pour déployer la puissance française perdue ? Les appels tonitruants d’Emmanuel Macron pour de nouvelles impulsions fédérales sont loin de rencontrer l’écho recherché. De 2017 à 2020, l’Allemagne a ainsi, par la voix de la Cour de Karlsruhe, contesté le programme de rachat massif de titres de dette par la Banque centrale européenne au prétexte que celui-ci outrepasserait son mandat. Ces joutes juridiques ne font que témoigner encore des réticences face à un projet fédéral européen ambitieux.

Pendant ce temps, les acquis français au sein de l’Union européenne sont mis en cause. La politique agricole commune, une des rares politiques européennes dont bénéficie la France, est menacée de renationalisation. Les États se trouveraient alors gestionnaires de ces aides, et le volume financier accordé dépendrait pour partie du bon-vouloir de chaque Etat-membre. La seule politique européenne qui avait pu motiver le Général de Gaulle à paralyser les institutions européennes par la politique de la chaise vide dans les années 1960 se trouve alors potentiellement compromise. Ce sont ainsi plus de neuf milliards d’euros par an dont la France bénéficie qui sont mis en péril.

L’Europe de la défense est certainement la thématique pour laquelle le jeu de dupes est le plus manifeste. La guerre en Ukraine et les menaces – contradictoires – de Donald Trump d’abandonner la protection apportée aux pays de l’OTAN, auraient pu motiver une action ambitieuse en la matière. Emmanuel Macron a alors tendu la main à cette nouvelle étape pour la construction européenne en proposant en avril 2024 l’ouverture d’un débat sur la mutualisation de l’arme nucléaire française. Le revers de ces grandes déclarations est tout autre : Berlin est accusé de bloquer l’exportation de l’avion de transport A400M « Atlas » ; met une pression maximale sur les industriels français pour qu’ils cèdent plus de commandes aux industriels allemands dans le cadre du programme SCAF [futur avion de chasse élaboré principalement par la France et l’Allemagne, NDLR]…  Dans le même temps, l’Allemagne achète massivement des avions F-35 – pourtant notoirement inefficaces et hors de prix – aux Américains pour leur interopérabilité, délaissant les productions françaises de Rafales. La Pologne n’est pas en reste : de 2017 à 2020, le pays a commandé pour au moins dix milliards de dollars à l’industrie de défense américaine. Et la dynamique va en s’accélérant. En 2023 le pays a ainsi fait l’achat entre autres de lance-roquettes Himars de production américaine pour un total de 10 milliards d’euros.

Ces achats non coordonnés amènent l’ancien secrétaire général de la défense et de la sécurité nationale, Louis Gautier, à craindre l’impossibilité pour l’UE de rationaliser des panoplies militaires disparates. Emmanuel Macron aura alors beau appeler à une « préférence européenne dans l’achat de matériel militaire », rares seront les États-membres prêts à engager un bras de fer avec les Etats-Unis. Cela s’expliquant par la peur des mesures de rétorsion, tant en matière commerciale que géopolitique, notamment par des menaces de non-intervention en cas de conflit ou de retrait de troupes au sol. Ainsi, depuis le début de la guerre en Ukraine, 68% des achats des pays européens se sont portés hors de l’Europe selon un étude de l’IRIS. Ici aussi le saut fédéral pourrait être trop exigeant pour des Etats encore aussi dépendants commercialement et géopolitiquement du géant américain.

Cette grande attente que place la France dans ses homologues européens peut lui coûter cher et rapidement ternir ses relations bilatérales. Cela a notamment été le cas concernant l’accostage du bateau de migrants Ocean Viking refusé par l’Italie et que la France a fini par accepter sous la pression de Bruxelles. Le ministre Gérald Darmanin avait alors annoncé que la France « tirera aussi les conséquences » de l’attitude italienne. Le rêve fédéral que fantasme la France n’en finit plus de percuter les intérêts bien installés d’Etats-membres décidés, amenant l’idéal à sombrer d’illusion en illusion et à se transformer, progressivement, en amertume.

Chaque jour dévoile davantage l’impasse que constitue cet irénisme. Le saut fédéral ne se fera jamais seul mais bien dans l’unanimité, or cette dernière semble bien difficile à trouver. Dans l’interlude, l’Hexagone ne cesse de brader ses savoir-faire à ses « partenaires » dans l’espoir de poursuivre une intégration européenne à tout prix. La candeur d’une France qui se rêve capitaine d’un vaisseau européen uni derrière elle fait frémir d’allégresse mais ne convainc plus grand monde. L’idéal impose de passer par le réel – comme le rappelait Jean Jaurès. Il appartient d’écouter les coups de semonce de celui-ci, plutôt que de s’enfermer dans un fantasme suranné. Une Europe des coopérations, fondée sur la libre participation des États à des projets communautaires, serait à même d’éviter le déchaînement des frustrations nationales. Pour préserver l’harmonie d’une union dans la diversité, il n’y a d’autres choix que de concilier les divergences sans forcer constamment leur confrontation agressive.

La planification écologique implique-t-elle une dictature verte ?  

Champ d’éoliennes © Afonso Coutinho

Alors que le capitalisme néolibéral et ses dogmes de croissance et de concurrence montrent chaque jour leurs limites pour faire face aux crises environnementales, la planification écologique semble indispensable. Elle va mettre au cœur de son existence la structure la plus puissante qu’ait inventé l’espère humaine, l’Etat. Quel rôle celui-ci peut-il être amené à jouer ? Quelles institutions peut-on mettre en place pour piloter la transition écologique et assurer sa dimension démocratique ? Deux essais parus récemment apportent des éclairages intéressants sur cette question. Pour le sociologue anarchiste James C. Scott, auteur de L’œil de l’État. Moderniser, uniformiser, détruire (La Découverte, 2021), l’État a une tendance intrinsèque à imposer sa vision de la modernité et du progrès par la force. Une vision que partagent assez peu l’économiste Cédric Durand et le sociologue Razmig Keucheyan, auteurs de Comment bifurquer ? Les principes de la planification écologique (Zones, 2024), qui considèrent que différentes institutions peuvent permettre de mener une planification de manière démocratique.

La planète brûle, tandis que le dérèglement climatique et l’effondrement de la biodiversité s’accélèrent sans que nous n’arrivions pour l’instant à l’endiguer. Face à ce constat, ce qu’il nous reste à faire semble clair pour les plus convaincus. Il faut tout envoyer balader, nous débarrasser des structures responsables du chaos climatique : le capitalisme qui exploite aussi bien les êtres humains que la nature, l’idéologie du tout-marché, la course à la croissance sans fin et sans but, la croyance sans limites dans la notion de progrès. En somme, il faut changer complètement nos structures productives, nos modes de vie et de consommation, notre rapport à nos écosystèmes.

Illustrons ce constat par l’exemple criant de la rénovation des logements. Le marché capitaliste est incapable de répondre aux enjeux de l’adaptation des bâtiments au changement climatique et la décarbonation de leurs usages. Le recours au marché via le signal-prix (hausse des prix de l’énergie et primes à la rénovation) a révélé toute son inefficacité et mis en évidence la nécessité d’une intervention de l’Etat : obligations de rénovation, interdiction de la location des passoires thermiques, régulation du marché de l’immobilier et des successions, lutte contre la concentration immobilière, accompagnement des bailleurs sociaux à la rénovation, etc. L’état de crise écologique permanente marque le grand retour de la planification et de l’Etat au cœur de l’économie des sociétés, loin des solutions de marché proposées par le capitalisme néolibéral.

Ce grand changement de paradigme, des forces de rupture s’emploient déjà à le concrétiser à tous les échelons de la société : communautés locales, associations, villes et régions, états, organisations transnationales. Deux défis se posent alors à ces partisans d’une révolution copernicienne de notre modèle. Celui de la prise du pouvoir et des leviers de décision d’abord. Celui de l’organisation d’une société capable de respecter les limites planétaires tout en répondant aux besoins des êtres humains ensuite. Deux essais aux accents différents mais complémentaire, nous offrent des éléments de réponse.

Par le passé, des grands projets d’ingénierie sociale ont déjà tenté – et parfois réussi – de modifier en profondeur le logiciel de fonctionnement d’un quartier, d’une ville, d’un pays, afin de faire émerger « l’homme nouveau ». Ces sont ces projets qualifiés de « haut-modernistes », c’est-à-dire basés sur une grande confiance en la science et en la technologie pour modeler le monde social et la nature, que l’anthropologue américain James C. Scott analyse dans son dernier essai L’œil de l’Etat : moderniser, uniformiser, détruire. Si les travaux de Scott s’étaient jusque-là portés sur des états anciens de Mésopotamie (Homo Domesticus) ou d’Asie du Sud-Est (Zomia ou l’art de ne pas être gouverné), il s’intéresse bien dans l’essai discuté ici des projets « haut-modernistes » portés par des états modernes du XXème siècle.

Par le passé, des grands projets d’ingénierie sociale ont déjà tenté – et parfois réussi – de modifier en profondeur le logiciel de fonctionnement d’un quartier, d’une ville, d’un pays, afin de faire émerger « l’homme nouveau ».

Cet essai s’inscrit dans la continuité de son analyse du rôle historique de l’Etat, que nous avions déjà présentée dans nos colonnes. Il détaille les mécanismes par lesquels l’Etat étend son emprise et son contrôle sur la société en la rendant lisible et en la simplifiant pour mieux l’administrer. Ceci passe notamment par un renforcement du contrôle des infrastructures de production et de transport (« pouvoir infrastructurel » de Michael Mann), ou sur le tissu relationnel. A partir de là, il détaille les raisons de l’échec de plusieurs projets haut-modernistes de planification sociale, à l’image des quartiers et des villes dessinées par Le Corbusier, de la collectivisation en URSS, ou bien encore de la politique de villagisation forcée en Tanzanie entreprise par le chef d’État Julius Nyerere.

Aujourd’hui sonne l’heure de la « planification écologique », prônée par une partie croissante de l’échiquier politique, notamment en France. Si l’usurpation de cette terminologie par la classe dominante ne mérite pas d’être analysée, intéressons-nous à la discussion féconde relative à sa mise en oeuvre, qui consiste notamment dans un renforcement de l’intervention publique. L’économiste Cédric Durand et le sociologue Razmig Keucheyan nous offrent dans leur ouvrage Comment bifurquer : les principes de la planification écologique, des éléments de réflexion déterminants sur la mise en œuvre de cette méthode. À partir d’une analyse de la dynamique du capitalisme et d’exemples concrets de planification du passé, ils détaillent les deux pans indispensables pour bâtir la planification écologique : le gouvernement par les besoins et le calcul écologique. Puis ils présentent le triptyque d’institutions guidant la bifurcation écologique : commissions de post-croissance, Constitution verte et services publics.

Il n’est dès lors pas inintéressant de confronter la vision critique de l’intervention publique portée par l’anthropologue anarchiste James Scott aux projets de planification écologique portés par les forces de gauche.

Sous l’égide de l’Etat, des expériences de planification contrastées

L’Etat a toujours, depuis sa naissance, porté des projets et des mesures d’organisation, de lisibilité et de simplification du tissu social dans lequel il s’inscrivait. Pour administrer une population mais aussi pour exister, l’Etat doit pouvoir récupérer l’impôt, lever des troupes, construire des infrastructures de contrôle et de domination de sa population. C’est l’une des grandes thèses de James C. Scott, selon lequel l’Etat porte des projets visant à faciliter la « lisibilité » des populations qu’il gouverne. Cela passe notamment par des processus de standardisation. Dans L’œil de l’Etat. Moderniser, uniformiser, détruire, Scott prend notamment pour exemple les stratégies d’uniformisation de la langue, du cadastre et de la propriété foncière, à l’image du village-type ujamaa mis en place dans le cadre de la dynamique de villagisation en Tanzanie entreprise par le président socialiste Julius Nyerere.

En somme, l’Etat façonne un territoire et une population afin qu’ils soient plus faciles à administrer. Scott parle même de « transformation de la réalité sociale turbulente ». Pourtant, il existe systématiquement un décalage fort entre la « carte de l’Etat », c’est-à-dire la manière dont il perçoit son territoire, et une réalité sociale beaucoup plus complexe. Si l’Etat transcrit en terme lisibles une réalité sociale complexe, il réarrange celle-ci pour qu’elle colle à l’image qu’il s’en fait. Ainsi, les premières cartes de propriété foncière ne collaient pas à la réalité de la répartition de l’usage de la terre. Mais il y a plus : l’utilisation de ces « cartes » pour administrer le territoire, par exemple pour déterminer le calcul de l’impôt et des redevances, pour organiser l’héritage sous l’égide de la justice étatique, finit par rétroagir sur la réalité sociale en la simplifiant et en l’uniformisant. Ainsi les parcelles éparses de champs gérées par la communauté deviennent des champs carrés avec un propriétaire bien identifié, les dialectes locaux laissent place à une langue unique et les forêts deviennent des alignements d’arbres visant à optimiser leur rendement économique.

Brasilia est un exemple pur de projet “haut-moderniste” visant à organiser la société par le haut.

Pour Scott, en conséquence, L’Etat, par son action simplificatrice et uniformisatrice, contribue à la fois à mettre en place ce qu’il considère comme une forme de progrès et de marche vers la rationalité, mais aussi à détruire de nombreux pans de la complexité du tissu social, à limiter le recours aux savoirs et aux pratiques locaux. Cela s’accompagne aussi d’une réorganisation des écosystèmes fonctionnels au service d’une consommation humaine de la nature et de ses ressources.

Le tableau que dresse Scott du rôle historique de l’Etat doit toutefois être nuancé. Fortement inspiré de la tradition anarchiste, il tend à accentuer la dimension coercitive de l’action étatique, source de contrôle des corps et des sociétés. Le développement de l’Etat moderne s’est aussi accompagné de nombreux aspects émancipateurs (de l’instruction aux services publics) qu’il faudrait se garder de jeter avec l’eau du bain.

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C’est dans cette continuité historique que Scott analyse ensuite ce qu’il appelle la « faillite des grandes utopies d’ingénierie sociale » du XXème siècle. Cette logique de planification et de standardisation de la société, intrinsèque au fonctionnement de l’Etat, est selon lui poussé à son paroxysme dans ce qu’il nomme « l’idéologie haut-moderniste ». Cet état d’esprit haut-moderniste a pu aussi bien se matérialiser dans des grands projets de transformation socialiste (collectivisation en URSS, villagisation en Tanzanie) que dans des projets urbains de grande ampleur (Le Corbusier, Oscar Niemeyer à Brasilia) ou dans des entreprises capitalistes à grande échelle (fermes géantes américaines).

Ces projets naissent si trois conditions sont remplies :

1) S’ils reposent sur une aspiration à changer l’Homme ainsi qu’à ordonner administrativement la société et la nature afin de la rendre plus lisible pour l’Etat.

2) Si le pouvoir coercitif de l’Etat est utilisé sans limites.

3) Si la société civile est affaiblie ou prostrée.

Ces programmes reposent sur une ingénierie sociale qui vise à transformer en profondeur la société et le tissu humain sous-jacent, ainsi que sur une croyance en la perfectibilité de l’ordre social. Leur maître-mot : planification. Planification des besoins, planification des infrastructures, planification de l’espace urbain et rural, planification de la trajectoire sociale des humains. L’Etat, de par la lisibilité qu’il impose à la société, est au cœur de ces projets d’ingénierie sociale.

Selon Scott, le constat est sans appel : l’idéologie haut-moderniste est vouée à l’échec. Ce, pour plusieurs raisons : aucun plan ne peut retracer l’intégralité du fonctionnement social réel dans sa complexité. L’idéologie haut-moderniste méconnaît le rôle des savoirs locaux, des processus informels et de l’improvisation. Avant tout, elle ne permet pas le recours à un élément indispensable au fonctionnement des sociétés : l’emploi de la métis. La métis caractérise l’ensemble des savoir-faire locaux, issus de l’expérience, de l’habitude, de la débrouille, de l’improvisation.

Elle s’oppose chez Scott à la techné qui est le savoir réfléchi, théorisé, couché sur le papier. Il prend l’exemple du fonctionnement d’une usine pour illustrer le rôle joué par la métis : lorsque les ouvriers font la grève du zèle, appliquant méthodiquement chaque règle de fonctionnement de l’usine, celle-ci tourne au ralenti. Au contraire, ce sont bien les petits arrangements et les improvisations, fruits de l’expérience et du savoir-faire de chaque ouvrier, qui permettent in fine de faire tourner la chaîne de production. Aucune politique publique venue d’en haut, aussi précise soit-elle, ne peut se passer d’arrangements avec le plan initial et de prise en compte du contexte local pour être mise en œuvre concrètement.

Les premières expériences de planification sont les économies de guerre. Dans une situation de conflit, les mécanismes marchands sont suspendus ou soumis à un plus grand contrôle politique. 

A contrario, les tenants de la théorie de la planification écologique se réfèrent à leur propre panthéon d’expériences de planification sociale ou industrielle. Ainsi, Durand et Keucheyan s’appuient sur une série d’exemples précurseurs de mise en place coordonnée et massive de planification : économies de guerre, réponse à la pandémie de COVID, planification à la chinoise suite à l’ouverture de la Chine au monde sous Deng Xiaoping. 

Les premières expériences de planification sont celles des économies de guerre. Dans une situation de conflit, les mécanismes marchands sont suspendus ou soumis à un plus grand contrôle politique. Les pénuries engendrent des hausses de prix incompatibles avec le maintien de la cohésion sociale dans l’adversité, ce qui conduit les autorités à contrôler les prix et à rationner les biens essentiels. Les auteurs rappellent l’épisode de la « bataille des usines » aux Etats-Unis pendant la Deuxième Guerre mondiale où plus aucune voiture ne fut produite entre 1942 et 1944 pour que l’économie se tourne entièrement vers l’industrie militaire.

La crise sanitaire du Covid est une expérience récente d’une logique économique pour partie alternative à celle du marché. Un calcul en nature a été mis en place : la question n’était plus celle du prix mais celle des quantités disponibles dans un délai restreint. Le « quoi qu’il en coûte » s’est substitué à la rationalité comptable du moindre coût. Toutes les dépenses jugées prioritaires par les autorités politiques ont été financées sans restriction. Face au risque de « profiteurs », l’Etat a encadré le prix du gel hydroalcoolique. Production et consommation ont été rapidement politisées, comme l’ont illustré les débats sur les secteurs essentiels. Toutefois, le recours aveugle au marché a continué d’être privilégié sans en tirer les conclusions nécessaires : pas d’indépendance stratégique sur des médicaments et matériels médicaux essentiels, austérité budgétaire mortifère de retour, etc.

Durand et Keucheyan poussent ensuite leur réflexion plus loin. Pour eux, si le principe marchand est celui de la séparation des producteurs et des consommateurs, l’économie capitaliste est déjà en partie socialisée et fait déjà l’objet de logiques de planification. La socialisation peut être organisationnelle, cognitive, financière et infrastructurelle. Elle s’exprime par la concentration industrielle, la convergence des techniques productives en standards de production, la constitution de gestionnaires d’actifs géants comme Blackrock, ou la construction d’écoles, de routes ou d’hôpitaux. Cette socialisation est nécessaire à la dynamique d’accumulation car elle permet les gains de productivité et le partage du risque. Elle conduit, au sein des organisations qui socialisent une activité, à substituer à des mécanismes marchands une planification administrative. En somme, notre économie est déjà largement planifiée, non par les pouvoirs publics, mais par les grandes multinationales.

Cette socialisation multiforme est doublée d’une socialisation politique. Elle intervient d’abord en situation de crise, grâce aux socialisations productives préexistantes, et permet la planification, le calcul en nature ou l’économie de guerre. La socialisation opère par la production et la consommation, comme lors de l’achat groupé d’hydrocarbures par l’UE après l’invasion de l’Ukraine en 2022. La socialisation peut être monétaire et venir des classes dominantes comme le montre la socialisation des pertes financières de 2007-2008.

Inversement, la socialisation peut résulter de luttes populaires pour imposer une gestion égalitaire des ressources, comme l’illustre l’émanation de la Sécurité sociale. La socialisation structurelle, produite par la dynamique capitaliste, est ainsi distincte de la socialisation délibérée. Ainsi, il s’agit de passer d’une planification spontanée aux mains des entités du capital à une planification politisée, fruit de la délibération collective. L’ouvrage oppose alors deux formes de socialisation pour répondre à la crise écologique : la socialisation financière par le derisking et la socialisation politique par le biais de la planification écologique.

Ainsi, les analyses variées des expériences de planification et d’ingénierie sociale à grande échelle nous invitent à porter un regard exigeant et critique sur la notion de planification écologique. Il existe une tension certaine entre la nécessité d’utiliser la puissance de l’Etat moderne pour faire face aux défis du moment et l’attention forte à prévenir les dérives du passé. Par exemple, la réussite de la planification écologique nécessite un niveau de connaissance très fin de la société, une vision synoptique d’ensemble, dont l’Etat seul ne semble pas être en mesure de disposer sans recourir de manière disproportionnée à son pouvoir coercitif. Dans cette perspective, quel regard peut-on porter sur les propositions faites par Durand et Keucheyan ?

Planification écologique, mode d’emploi

L’ouvrage commence dans son premier chapitre par rappeler l’impossibilité d’un capitalisme vert. Tout d’abord, la nécessité des profits toujours croissants pour stabiliser le capitalisme est incompatible avec l’impossibilité de le découpler de l’exploitation croissante des ressources. Ensuite, le démantèlement progressif des infrastructures polluantes (forages pétroliers, centrales à charbon) est incompatible avec une gestion gouvernée par le profit. Le désinvestissement financier, sous l’effet des campagnes militantes, n’est pas suffisant car les infrastructures demeurent rentables et sont rachetées par des investisseurs soumis à une législation et à une pression politique moins exigeantes. Une gestion publique est alors nécessaire car elle peut supporter le coût de pertes significatives en capital.

Tandis que le capitalisme génère des besoins artificiels par le biais de la publicité ou de l’obsolescence programmée afin d’écouler sa surproduction, le gouvernement par les besoins repose sur la fourniture de conditions de vie décentes.

Au niveau macroéconomique, des investissements écologiques couplés à un taux élevé de profit sont incompatibles avec la stabilité des prix et la justice sociale. L’effet couplé du démantèlement et de l’investissement va contraindre fortement l’offre et faire peser l’ajustement sur la demande. Le maintien d’un niveau de profit élevé fait donc peser l’effort sur les classes moyennes et populaires. La stratégie de derisking caractérise la situation actuelle où les gouvernements subventionnent les investissements industriels pour garantir les profits des investisseurs. Cette stratégie est également inefficace car les investisseurs privés ont un horizon temporel plus restreint que l’Etat et elle finance le verdissement de processus existants sans transformer les modes de production et de consommation d’ensemble.

A partir de ce constat, l’ouvrage ancre la planification écologique dans la théorie économique en s’appuyant sur deux propositions-phares : la délibération démocratique pour gouverner par les besoins par opposition à l’individualisme du consommateur et le calcul en nature permettant d’assurer une répartition égalitaire des ressources qui s’oppose à l’allocation par la main invisible du marché. Le calcul en nature se décline alors en une nouvelle comptabilité écologique, la mise en place d’un investissement éco-socialiste et une émancipation de la demande vis-à-vis de la production.

Tandis que le capitalisme génère des besoins artificiels par le biais de la publicité ou de l’obsolescence programmée afin d’écouler sa surproduction, le gouvernement par les besoins repose sur la fourniture de conditions de vie décentes. La détermination de ces « conditions de vie décentes » repose sur une délibération collective visant à identifier les « besoins réels ». Pour les auteurs, les besoins ainsi identifiés doivent obéir à deux principes ; un principe de soutenabilité assurant que la satisfaction du besoin respecte les limites planétaires et l’équilibre du système-Terre ; et un principe d’égalité assurant que chaque personne soit en capacité de pouvoir satisfaire ses besoins réels.

Les principes de soutenabilité et d’égalité proposés par Durand et Keucheyan entrent en résonance avec la théorie du donut de l’économiste Kate Raworth.

Pour assurer le respect des limites planétaires, les solutions des économistes néo-libéraux passent par les prix (sur la taxe-carbone ou tout mécanisme d’ajustement carbone aux frontières, se référer aux  travaux de Christian Gollier) ou bien une meilleure définition des droits de propriétés (Ronald Coase). Toutefois, ces propositions se heurtent à deux difficultés.

Elles ne permettent pas de faire face à un risque systémique qui nécessite une réponse collective et ne peux être la somme de choix individuels. Et elles reposent sur l’illusion d’une substituabilité totale entre ressources (tout service rendu par les écosystèmes peut être remplacé par de l’investissement en capital par exemple, c’est-à-dire notamment de l’innovation technologique). A contrario, Durand et Keucheyan réfutent la possibilité d’une substitution complète entre progrès technique et capital naturel et proposent de fixer des critères de préservation des ressources naturelles.

A partir de là, leur enquête s’attelle à détailler la mise en œuvre concrète du calcul en nature dans une économie planifiée. Alors qu’en régime capitaliste la consommation vit sous la domination de la production, le calcul en nature doit permettre de remettre les besoins, collectivement définis, au centre de l’échiquier, et restructurer la production pour qu’elle réponde à ces besoins. Le calcul en nature peut s’illustrer par exemple dans le cadre de la politique de gestion de l’eau : la détermination collective des besoins en eau d’un territoire (besoins résidentiels, agricoles, industriels) fixe l’ampleur des infrastructures de pompage et de restitution de l’eau aux écosystèmes, sous condition de soutenabilité des prélèvements dans les aquifères.

Tout d’abord, Durand et Keucheyan proposent de transformer la comptabilité pour qu’elle obéisse à des impératifs écologiques. Alors que les normes de comptabilité actuelles sont au service de la quête du profit et de l’accumulation pour les actionnaires, la comptabilité dite écologique doit permettre de subordonner la consommation et la production à une gestion durable des écosystèmes. Aux projets qui donnent une valeur comptable aux actifs naturels, l’ouvrage oppose la comptabilité CARE (Comptabilité adaptée au renouvellement de l’environnement). Celle-ci permettrait de mesurer l’insertion de l’activité productive dans le respect des seuils écologiques et donc d’assurer une reddition écologique des comptes des entreprises.

Avec CARE, l’entreprise doit tout d’abord mesurer l’utilisation d’eau pour son activité (par exemple la consommation d’eau pour une usine de jean), de comparer cette utilisation par rapport aux seuils de soutenabilité de la ressource (volumes d’eau disponibles, seuils de pollution maximaux), de déterminer les coûts de restauration si les seuils sont dépassés et comptabiliser les seuils de renouvellement de la ressource dans sa ligne d’amortissement afin de de créer des fonds de renouvellement pour chaque capital, qui seront inscrits au bilan de l’entreprise. L’ouvrage suggère également de compléter cette comptabilité micro par une comptabilité macroécologique qui permette de rendre compatible production et consommation à l’échelle d’une branche économique, d’une région ou d’un pays tout entier.

Une politique industrielle écologique qui transforme les modes de production et de consommation requiert aussi un niveau élevé et durable d’investissement et de coordination. La socialisation de l’investissement pallie l’incapacité d’acteurs privés à mener un tel effort.

Une politique industrielle écologique qui transforme les modes de production et de consommation requiert aussi un niveau élevé et durable d’investissement et de coordination. La socialisation de l’investissement pallie l’incapacité d’acteurs privés à mener un tel effort. Outre le contrôle public direct par les nationalisations de secteurs clés (les « hauteurs stratégiques » de Lénine), un instrument clé est la politique du crédit. Mobilisée en France de la période de la reconstruction aux années 1980, elle permet d’augmenter ou de diminuer le volume des crédits accordés aux entreprises selon le caractère stratégique d’un secteur. Elle assure ainsi la conformité des décisions privées d’investissement aux priorités politiques.

L’ouvrage y voit également un moyen d’associer les travailleurs aux décisions d’investissement intersectoriel, en complément d’une participation aux décisions de leur entreprise. L’épargne des ménages pourrait aussi être mobilisée pour refinancer les crédits, limiter la consommation et modérer ainsi le risque inflationniste. Enfin, l’investissement socialisé accorde à l’Etat un rôle d’employeur en dernier ressort, émancipant les travailleurs de la nécessité d’être rentable et inscrivant chacun dans un projet de société.

L’émancipation de la demande vise à connecter la production aux besoins réels. Les économistes néolibéraux font du marché l’expression du choix des consommateurs, notamment avec la consommation « éthique » alors même que celle-ci s’avère incapable d’entraîner des changements systémiques – car le choix des consommateurs est en réalité limité et ne peut remonter jusqu’aux décisions de production qui conditionnent la consommation, à moins d’entrer dans des logiques d’autoconsommation. L’état de séparation entre producteurs et consommateurs a suscité la distinction marxiste entre valeur d’échange et valeur d’usage, entre valeur et richesse. La marchandise apparait comme un fétiche, une médiation imparfaite des besoins réels des sociétés qui, en retour, les affecte et les gouverne.

L’enjeu de l’émancipation de la demande est dès lors « de troquer l’illusion d’une agentivité isolée factice contre une forme partagée mais effective et immédiate de souveraineté dans [les] modes de consommation ». La remontée des besoins des consommateurs vers les producteurs est déjà en cours, à travers les AMAP ou les communautés de passionnés de certains produits. L’intégration du producteur et du consommateur est même une tendance du capitalisme, par exemple avec le développement du commerce en ligne. Pour prolonger ce mouvement dans le sens de la planification écologique, l’ouvrage propose de rendre publiques les plateformes numériques et de réguler globalement le commerce en ligne.

Les institutions de la planification écologique

Les auteurs proposent de mettre en place ces préceptes au cœur d’un nouveau régime politique, reposant sur des outils de la planification écologique au nombre de trois : commissions de post-croissance, Constitution verte et services publics. Le régime politique conditionne la planification, la rend possible, la cadre et la rythme. L’enjeu est d’assurer un équilibre entre centralisation et décentralisation, entre cohérence écologique et liberté politique.

S’agissant de la Constitution, pour les auteurs, le fédéralisme écologique assure cet équilibre et offre la possibilité de conduire des expérimentations. Les collectivités fédérées sont libres car elles décident souverainement de l’octroi de compétences et de ressources à une structure fédérale. En retour, les interventions fédérales, coercitives si besoin, assurent le respect des engagements pris. L’Etat fédéral permet aussi l’expérimentation comme en Chine contemporaine avec la mise en place d’un « expérimentation sous hiérarchie » par opposition à la « thérapie du choc » appliquée dans l’espace post-soviétique. En cas d’échec, l’Etat a la possibilité d’intervenir pour arrêter les expérimentations.

Le fédéralisme écologique s’exerce dans le cadre d’une Constitution verte. La Constitution permet d’abord de trancher les conflits de compétences entre entités fédérales et collectivités fédérées. Elle vise surtout à empêcher des politiques qui ne respecteraient pas les principes d’égalité et de soutenabilité. Quatre formes de constitutionnalisme écologique sont explorées aujourd’hui : par le climat, par l’octroi de droits aux entités naturelles, par l’environnement comme composante de la dignité humaine et par les droits des générations futures.

La planification reste un exercice administratif, pratiqué un temps en France, et aujourd’hui par la Chine, dont s’inspirent les auteurs. L’offense ne sera pas faite de qualifier le travail actuel du « Secrétariat général à la planification écologique » de planification. Les exercices de planification s’organisent en cycles qui se chevauchent pour s’assurer en permanence que les expérimentations conduites sont en adéquation avec les objectifs politiques. Ils sont organisés par une commission, la « Commission de développement et de réforme » en Chine, et le « Commissariat général du plan » en France.

Selon les auteurs, cette commission de la planification écologique doit être une administration puissante, interministérielle capable de solliciter les avis d’une une multitude de parties prenantes. Le contrôle politique de l’Etat sur les entreprises est assuré par la maitrise des « hauteurs stratégiques » (banque, énergie, transports, télécommunications). L’ouvrage propose alors une planification écologique organisée de manière analogue par des « commissions post-croissance ». Leurs compétences évolueraient au fil des phases successives de la transition – investissement dans des infrastructures vertes, décroissance matérielle et économie stationnaire.

Le contrôle de la production et de la distribution d’énergie représente parfaitement l’idée de maîtrise des hauteurs stratégiques par l’Etat. Source : CEREMA

La planification écologique s’exerce aussi par des services publics. L’ouvrage rappelle la riche expérience française du service public qui symbolisait le contrat social entre l’Etat-providence et les citoyens. Le gouvernement par les besoins respecterait trois principes : la continuité temporelle et géographique du service public, l’égalité de traitement des citoyens et la mutabilité du service public selon les besoins. Selon Léon Duguit, père de l’école juridique du service public, le progrès et la civilisation consistent en un élargissement continu de ses prérogatives. Dans un tel cadre, l’Etat n’est plus seulement une souveraineté, mais une « coopération de services publics organisés et contrôlés ». Le théoricien de l’écologie George Monbiot défend lui le principe de « sobriété privée, luxe public ».

Enfin, ces institutions formelles doivent être appuyées par un fond démocratique augmenté. Il s’agit d’abord de redonner du pouvoir aux parlements et de renforcer leur légitimité en les dotant d’administrations plus fournies en personnel afin d’exercer un contrôle politique réel sur le cycle de planification. La composante citoyenne doit parallèlement être renforcée, en offrant des espaces de discussion publique aux associations de la société civile, en mobilisant des expériences de délibération exigeantes comme la Convention citoyenne pour le climat et en autorisant des expérimentations politiques radicales et écologiques, comme les ZAD.

Cette réflexion institutionnelle permet d’esquisser le cycle politique de la planification écologique en trois temps. La première est expérimentale-délibérative et repose sur la définition collective des besoins à l’échelle locale. La seconde phase serait celle des commissions post-croissance qui opèrent une synthèse des expérimentations et élaborent le « Plan de transformation de l’économie française », à l’image de ce que propose le think-tank Shift Project. La dernière est celle de la validation politique par le Parlement dont les modifications s’exercent sous le contrôle du Conseil constitutionnel veillant au respect de la nouvelle constitution écologique.

Canaliser et endiguer le pouvoir de l’Etat

Les travaux de James C. Scott nous invitent à poser un regard exigeant sur les propositions de Cédric Durant et Razmig Keucheyan. La mise en place de la planification écologique nécessite un déploiement d’énergie d’une grande ampleur. Si la société civile et les collectivités seront fortement mobilisées, c’est bien l’Etat qui reste l’outil central et la tour de contrôle du bon déroulé de la bifurcation écologique.

Premièrement, si son pouvoir est encadré dans une certaine mesure par des contre-pouvoirs (Constitution verte, commissions de post-croissance), la méthode proposée lui confère un pouvoir considérable : contrôle des « hauteurs stratégiques » et donc des secteurs-clés comme l’énergie, les transports, la grande industrie, organisation générale du rythme de la planification écologique, possibilité d’intervenir de manière coercitive pour assurer la cohérence et la synthèse globale. En outre l’Etat et ses administrations auront un rôle décisif à jouer pour mettre en œuvre le calcul en nature.

Deuxièmement, la mise en place du calcul en nature et le pilotage des hauteurs stratégiques demande un renforcement significatif des capacités de l’Etat, notamment en matière d’information. Pour piloter la décarbonation de la société mais aussi le gouvernement par les besoins, l’Etat et les commissions de post-croissance au sein desquelles il disposera structurellement d’un pouvoir important devront accroître leur niveau d’information et de connaissance du tissu social. En cela, cette logique s’inscrit dans la dynamique décrite par Scott d’augmentation de la lisibilité de la société par l’Etat. Pour assurer la soutenabilité de la société et le respect des seuils planétaires, l’Etat devra mécaniquement augmenter son niveau de connaissance du tissu économique, afin de rendre la société d’autant plus gouvernable et compréhensible à ses yeux. Or – c’est du moins la thèse de Scott – l’augmentation de la lisibilité de la société par l’Etat répond à une loi quasi-transhistorique d’uniformisation de la société, voir de destruction d’un certain nombre de pratiques et de savoirs.

Troisièmement, la mise en place de la planification écologique telle que proposée par Durand et Keucheyan va mobiliser la puissance de l’Etat dans des proportions considérables. La légitimité de l’intervention de l’Etat repose chez eux d’une part sur le processus constitutionnel démocratique conduisant à l’avènement d’une « Constitution verte » encadrant ses prérogatives et d’autre part sur son insertion dans le cycle politique de la planification écologique.

Toutefois, la bifurcation écologique nécessite un rapport de force d’une extrême violence avec les forces sociales et économiques qui n’y ont pas intérêt : industries capitalistes polluantes, grandes plateformes numériques, monde de la finance. Dès le début de sa mise en œuvre, et ce même en présence d’un large consensus démocratique, le conflit sera brutal : problèmes de financement et de remboursement de la dette, enchérissement des prix de l’énergie et des matières premières, fuite des capitaux. Face à ces problèmes urgents, le cycle délibératif de la planification sera probablement bien trop long pour apporter des réponses au bon-moment. A court-terme, seul le pouvoir de l’administration de l’Etat et de ses satellites semble pouvoir être en mesure de protéger les citoyens face à la révolte du capital, ce qui renforcera d’autant le pouvoir étatique. Et donc, pour suivre Scott, les risques de dérives dans l’utilisation de son pouvoir.

La proposition fédéraliste de Durand et Keucheyan mérite toutefois d’être étudiée attentivement, les expériences concrètes de logiques fédéralistes ayant un bilan pour le moins discutable, à l’échelon supérieur (construction européenne), comme inférieur (décentralisation).

Si l’enjeu premier et central dans cette bataille sera bien de réussir à endiguer les forces du capital, il faut d’ores et déjà réfléchir à la méthode pour canaliser et garder dans des limites acceptables le pouvoir de l’Etat. James C. Scott identifie trois conditions de dérives du pouvoir de l’Etat.

Tout d’abord, dans sa logique, la planification écologique peut s’apparenter à ce que Scott qualifie de projet « haut-moderniste », à part peut-être pour ce qui concerne la croyance aveugle dans le progrès. La planification écologique suppose une évolution forte des modes de vie de l’être humain et du métabolisme de la société avec la nature (que l’on pourrait qualifier d’amélioration), et entend transformer en profondeur les structures économiques mais aussi urbaines, en administrant la société dans ce but. Toutefois, le calcul en nature permet d’avoir une approche multicritère des enjeux, et donc de limiter les risques de simplification et d’uniformisation de la société. En sortant de la pure logique financière (par exemple en plantant une forêt uniquement pour maximiser son rendement), militaire ou liée aux impôts (cadastralisation forcée), le calcul en nature permet d’éviter les dérives destructrices du pouvoir de l’Etat. Il permet d’appréhender bien mieux la complexité des situations que ce qui a pu être le cas dans les expériences de planification passées, où le seul but pouvait être par exemple de produire un maximum de tanks (économie des USA au cours de la Seconde Guerre mondiale).

Ensuite, une dérive est possible si la mise en œuvre de ce projet pousse l’Etat à recourir de manière disproportionnée à son pouvoir coercitif. Un tel emballement n’est pas à exclure, comme cela a été discuté dans le paragraphe précédent. Il sera impératif d’imaginer aussi des contre-pouvoirs suffisamment forts pour endiguer l’action de l’Etat en situation d’urgence si celle-ci déborde. A cet égard, le Conseil constitutionnel au même titre que des outils comme le référendum d’initiative citoyenne (RIC) peuvent jouer ce rôle de garde-fou. Toutefois, cette dimension est probablement encore à creuser, afin d’éviter une radicalisation et une autonomisation de l’appareil de l’Etat. La situation actuelle, de dérive du pouvoir étatique en régime néolibéral, avec notamment un recours accru à la force policière, permet de relativiser ce risque.

Par ailleurs, la plupart des exemples choisis par Scott concernent des Etats de la première moitié du XXème siècle ou issus de transitions démocratiques récentes (décolonisation en Tanzanie, démocratie fragile au Brésil, etc.). Les structures dont nous héritons actuellement, pour ce qui concerne le monde occidental, sont issus d’un long processus de construction de l’Etat social et des nombreuses institutions de médiation qui jouent un rôle de tampon entre les individus et le pouvoir brut de l’Etat, comme les services publics, les collectivités locales, les structures de gestion partagées du pouvoir avec la société civile (syndicats, association, etc.).

Enfin, le pouvoir destructeur de l’Etat se manifeste particulièrement lorsque la société civile est prostrée et amorphe, incapable de résister à la puissance administrative. Cela arrive quand les oppositions politiques sont muselées, que la presse est contrôlée, que les associations sont surveillées. En situation d’économie de guerre écologique, il est largement possible d’imaginer un contrôle accru de la société civile économique, qui devra être mise au pas pour se plier au nouveau logiciel d’organisation de la société. Les grandes entreprises comme les institutions bancaires, financières, assurancielles seront étroitement contrôlées.

Il sera impératif d’imaginer aussi des contre-pouvoirs suffisamment forts pour endiguer l’action de l’Etat en situation d’urgence si celle-ci déborde. A cet égard, le Conseil constitutionnel ou le référendum d’initiative citoyenne (RIC) peuvent jouer ce rôle de garde-fou.

Toutefois, pour ce qui concerne le monde associatif, médiatique et politique, le contrôler n’est pas dans l’ADN des mouvements souhaitant instituer la planification écologique. Au contraire, sa mise en œuvre nécessite un foisonnement d’idées, d’expérimentations et d’innovations. L’approche fédéraliste et l’importance donnée aux collectivités peuvent permettre de vivifier la société civile, que ce soit par des services publics locaux (circuits courts alimentaires, systèmes énergétiques territorialisés, expérimentations locales de garantie d’emploi) ou par une importance donnée aux acteurs de l’ensemble de la société dans le cycle de la planification.

Disons-le, les propositions de Durand et Keucheyan semblent globalement assez convaincantes : institutions permettant l’expérimentation à la fois économique mais aussi délibérative, encadrement par la Constitution verte, renforcement du rôle du Parlement. Leurs propositions pourraient néanmoins être étoffées par une réflexion sur la mise en place de ce que Scott nomme des « institutions favorables à la métis », susceptibles de valoriser, conserver et faire vivre tout ce savoir indispensable au fonctionnement de la société mais qui ne s’inscrit pas forcément dans le « grand plan d’ensemble ». Les propositions de Durand et Keucheyan sur l’émancipation de la demande par exemple, visant à faire correspondre la production à l’usage réel et vécu des objets par les utilisateurs, va dans cette direction, au même titre que le travail sur l’autonomie partielle des entités constituantes du fédéralisme.

La proposition fédéraliste mérite toutefois d’être étudiée attentivement. Elle a le mérite théorique de proposer un mécanisme de coordination, de synthèse et de mise en cohérence qui permet de passer d’une échelle à l’autre (de la collectivité locale à l’Etat, à l’échelle supranationale) par un transfert partiel de souveraineté, là où pour l’instant la coordination interétatiques à l’échelle régionale et mondiale reste globalement défaillante pour répondre aux crises environnementales. Toutefois, les expériences concrètes de logiques fédéralistes laissent bien plus circonspects.

A l’échelon supérieur, l’expérience européenne tourne court : l’abandon de la souveraineté nationale pour livrer des secteurs stratégiques (énergie, agriculture, industrie) aux grands vents du marché et du libre-échange empêche toute planification et coordination pour ce qui compte vraiment, à de rares exceptions près (statut des travailleurs ubérisés, coopération spatiale). A l’échelon inférieur, les transferts de compétences aux collectivités locales donnent des résultats mitigés : si certaines collectivités arrivent à mener des projets de rupture (refus de l’ouverture à la concurrence, services publics locaux par exemple avec la municipalisation de l’eau, expérimentations-clés comme la sécurité sociale de l’alimentation), la majorité des collectivités se vautrent dans un immobilisme et un clientélisme et mériterait d’être secouée par l’Etat. 

Une autre interrogation subsiste aussi. La mise en place du cycle de la planification et de la Constitution verte nécessite un consensus originel fort, qu’il semble difficile d’obtenir actuellement, quel que soit le pays considéré. Ce consensus originel est la clef de voute du bon fonctionnement des institutions de la planification écologique et est indispensable pour d’une part ancrer la mobilisation générale dans le temps et d’autre part pour donner aux institutions de la bifurcation la légitimité indispensable à la création d’un rapport de force favorable face aux puissances opposées à la logique de planification. Sans consensus, quelles seraient les modifications à apporter à la structure ci-dessus si la situation correspond plutôt à celle d’un mouvement d’avant-garde (au sens de Lénine, où l’avant-garde doit permettre de développer pleinement la nouvelle société et structure de classe) arrivant au pouvoir ? Si celui-ci est minoritaire dans sa conviction des changements à opérer, les mêmes mécanismes sont-ils possibles ?

Quoi qu’il advienne, la planification écologique mettra au cœur de son existence la structure la plus puissante qu’ait inventé l’espère humaine, l’Etat. C’est un objet à manier avec une précaution infinie et pour terminer avec Scott, c’est une « institution équivoque qui rend possible aussi bien nos répressions que nos libertés ». Si son pouvoir devient trop important, prions pour que nous sachions reconnaitre le cri d’alerte des oies du Capitole.