« Les églises évangéliques agissent comme des partis politiques en Amérique latine » – Entretien avec Amauri Chamorro

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(Washington, DC – EUA 19/03/2019) Presidente da República Jair Bolsonaro responde perguntas da imprensa durante o encontro..Foto: Isac Nóbrega/PR

Les élections municipales brésiliennes ont signé un net recul du parti de Jair Bolsonaro. Elles ont été marquées par la montée en puissance du PSOL (Parti socialisme et liberté), un mouvement qui promeut un agenda de conflit de classes et de lutte contre les marchés financiers. Si les divergences idéologiques avec le Parti des travailleurs (qui a porté l’ex-président Lula au pouvoir) sont réelles, la conjoncture en a fait de proches alliés. Amauri Chamorro, professeur à l’Université de Sorocaba (Brésil) et conseiller de plusieurs mouvements politiques, revient sur les circonstances dans lesquelles se sont déroulées ces élections. Il analyse les réseaux de pouvoir qui s’y sont affrontés – marqués par une prégnance des églises évangéliques – ainsi que les perspectives pour l’opposition. Entretien réalisé par Denis Rogatyuk, traduit par Nubia Rodríguez, Maïlys Baron, Lauréana Thévenet et Marie M-B.


LVSL – Nous constatons un échec sans appel pour Jair Bolsonaro suite à ces élections municipales. Selon vous, quelles en sont les raisons principales ?

Amauri Chamorro – La chute de popularité de Bolsonaro est incontestable. Il bénéficie certes d’un certain soutien populaire depuis le commencement de la pandémie, parce qu’il a mis en place un processus important de redistribution des aides économiques pour la majeure partie de la population touchée par la COVID-19.

Cependant, cela ne s’est pas reflété aux élections municipales. Bolsonaro a pratiquement perdu dans toutes les principales villes du pays. Il a obtenu de très mauvais résultats. Aucun candidat important du camp pro-Bolsonaro n’est parvenu au second tour.

Sa plus grande défaite s’est produite à Sao Paulo. À deux semaines des élections, son candidat a chuté de manière catastrophique et Guilherme Boulos, du PSOL [Parti socialisme et liberté, un parti critique aussi bien du néolibéralisme que de l’héritage de Lula ndlr] est apparu au second tour. Il a été candidat à la présidentielle et a fait un résultat extraordinaire.

“Le Parti des travailleurs [qui a porté Lula et Dilma Rousseff au pouvoir] (…) subit une crise interne du fait de la montée du PSOL [Parti socialisme et liberté, anti-libéral].”

Au sud, à Porto Alegre, nous avons assisté à l’autre grande victoire du premier tour : je veux parler de la qualification de Manuela d’Ávila. Elle a été la candidate à la vice-présidence de la République aux cotés de Fernando Haddad, et est membre du Parti communiste. Le fait d’avoir eu une candidate du Parti communiste du Brésil en compétition, avec de sérieuses chances de gagner l’élection, dans une ville aussi importante que Porto Alegre, représente une grande nouveauté. C’est un changement important dans une zone très conservatrice. Rappelons-nous que le sud du Brésil, et plus particulièrement les régions qui ont une forte agro-industrie, comme l’État de Rio Grande del Sur – où se trouve Porto Alegre -, représentent des secteurs très conservateurs, pro-Bolsonaro.

[Manuela d’Ávila a finalement recueilli 48% des suffrages et perdu l’élection ndlr]

Plus qu’une marée rouge, je parlerais donc d’un mur de soutènement. Je crois qu’en ce moment, ces victoires vont permettre à la gauche de tendre vers un certain consensus.

LVSL – L’une des raisons de l’échec retentissant de Bolsonaro aux élections est aussi dû aux nombreuses ruptures qu’il a créées, y compris avec le parti qui l’a soutenu…

AC – C’est une question complexe. En tant que président de la République, Bolsonaro a été expulsé du parti qu’il a en fait fondé et dirigé. À présent, il n’est affilié à aucun parti politique. Mais la structure du parti classique telle que nous la connaissons ne lui a pas bien réussi. Cependant, il a une puissante machine derrière lui : ce sont les églises évangéliques.

Nous ne pouvons laisser de côté l’importance électorale des églises évangéliques, du moins au Brésil, et dans une grande partie de l’Amérique latine : au Chili, avec l’élection de Sebastian Piñera ; en Colombie, avec la victoire du “non” contre l’accord de paix. Les églises évangéliques agissent comme des partis et ont des objectifs politiques. Elles publient des livres et discutent de leurs projets politiques, car elles veulent arriver à la présidence de la République, afin de fonder un califat similaire à celui de l’État islamique.

J’effectue cette analogie à dessein car ces églises sont extrêmement radicales, violentes et corrompues au Brésil – elles sont fortement liées aux groupes paramilitaires de Rio de Janeiro, qui sont responsables du décès de nombreux opposants. Bolsonaro est issu de ce milieu. La famille Bolsonaro est connue pour son lien avec les églises évangéliques et elle commande un groupe armé très puissant à Rio de Janeiro. Le fils de Bolsonaro a été le commanditaire de l’assassinat de Marielle Franco, la conseillère municipale de Rio de Janeiro – une femme admirable.

Ces églises évangéliques ont du pouvoir ; mais on attendait cependant un bien meilleur résultat à ces élections. Elles ont conservé quelques secteurs de niche, comme Rio de Janeiro.

Il faut aussi prendre en compte la montée du PSOL [Parti socialisme et liberté ndlr] comme mouvement alternatif de gauche, critique du Parti des travailleurs (PT). Le PSOL naît d’une division : quelques sénateurs et députés se sont séparés du président Lula lors de son premier mandat, car ils souhaitaient un projet plus radical que celui qu’il défendait alors.

[Pour une analyse du consensus que Lula a cherché à créer entre les aspirations radicales de sa base et les intérêts élitaires, lire sur LVSL l’article de Pablo Rotelli, Nicolas Netto Souza et Vincent Ortiz : « Les leçons à tirer de l’affaire Lula »] 

Il a obtenu assez de victoires dans tout le pays, et peut désormais sortir de l’enclave dans laquelle ce petit parti se maintenait. Il n’a qu’une présence marginale au Congrès national, mais il est à présent stratégiquement incontournable, étant physiquement présent dans presque toutes les municipalités du territoire.

Le Parti des travailleurs semble en état de mort cérébrale : ses victoires dans les municipalités importantes sont faibles, peu de candidats ont réussi à se qualifier ne serait-ce qu’au second tour. Il est en période de transition, subit une crise interne du fait de la montée du PSOL et d’autres mouvements de la gauche progressiste brésilienne.

LVSL – Dans de nombreuses villes, nous avons assisté à la résurgence de partis de droite traditionnelle, non bolsonariste. Quel impact pensez-vous que cela pourrait avoir sur de futures élections générales ?

AC – Il y a un avantage à cela, car ce n’est pas une droite violente. Elle est violente au sens économique : le néolibéralisme a généré des millions de morts de la pauvreté, de la misère, de la faim, des inégalités, etc. Mais c’est une violence qui ne s’exprime pas au travers des armes, contrairement à la droite de Bolsonaro qui est similaire à la droite colombienne.

[Pour une mise en perspective de la montée en puissance des groupes paramilitaires en Colombie, lire sur LVSL l’article de Nubia Rodríguez : « Dans la Sierre Nevada, des assassinats ciblés d’indigènes pour défendre des projets touristiques », et de Gillian M. : « En Colombie, le réarmement des FARC et la revanche de l’extrême droite paramilitaire »]

Il y a donc une possibilité de reconstruction du pays si ce parti de centre-droit se consolide. Néanmoins, il convient de rappeler que le parti le plus important de ce centre-droit néolibéral est le PSDB (Parti social-démocrate brésilien). Il a détruit le pays sous l’ère néolibérale et travaillé en association avec Bolsonaro dans plusieurs États.

Que veut dire tout cela ? Au Brésil, il existe un phénomène qui est difficile à comprendre. C’est un pays fédéral, nous avons d’un côté le gouvernement fédéral, puis les États et les villes. Chaque parti dans chaque ville, dans chaque État, peut prendre des décisions et s’allier à des partis qui peuvent être dans l’opposition au gouvernement fédéral. Par exemple, le PDT peut ne pas être allié au PT au sein du Congrès national, l’être dans l’État de Sao Paolo et être en concurrence avec ce même parti dans la ville de Sao Paolo. C’est très complexe : l’échiquier politique au Brésil peut changer d’une échelle à l’autre et d’une ville à l’autre.

Le PSDB, qui dirige ce centre-droit moins agressif que le camp de Bolsonaro, travaille main dans la main avec lui dans plusieurs villes. On observe une certaine prise de distance en termes d’image : le PDSB souhaite ne pas faire les frais de l’impopularité de Bolsonaro, révélée par ce scrutin.

“Les grandes organisations sociales du pays ont vécu ces trente dernières années sous le régime d’une cooptation systématique, chapeautée par le Part des travailleurs.”

Le lien avec les églises évangéliques fait la force électorale de ces secteurs de la droite brésilienne. Au Brésil, on estime que 25% de la population est membre d’une église évangélique, qui sont extrêmement violentes – au sens physique comme verbal – contre la gauche. Ils sont bien sûr très pro-américains.

LVSL – Quel est l’élément qui pourrait unifier les luttes sociales au Brésil ?

AC – Il faut prendre en compte deux déterminants importants pour les luttes sociales : premièrement la capitale, Brasilia, est au centre du pays ; c’est une ville qui a été construite dans les années 60 avec pour objectif de ne pas permettre que les organisations sociales ou la société civile puissent faire pression sur les pouvoirs publics, le Congrès, la justice, ou le pouvoir exécutif.

Qu’est-ce que cela veut dire ? Brasilia est à deux mille kilomètres, au minimum, de n’importe quelle autre ville. Il est très difficile pour les mobilisations sociales, que l’on voit généralement à Sao Paolo ou Rio de Janeiro, de réussir à exercer une pression significative sur le pouvoir gouvernemental, comme on peut le voir par exemple au Chili, où les manifestations récentes ont paralysé le pays.

[Lire sur LVSL l’article de Jim Delémont : « Vers l’effondrement du système de Pinochet ? »]

Deuxièmement, les grandes organisations sociales du pays ont vécu ces trente dernières années sous le régime d’une cooptation systématique chapeautée par le PT. La CUT (Confédération Unique des Travailleurs), la plus grande organisation syndicale de la planète, ou le MST (Mouvement des sans-terre), la grande organisation paysanne qui lutte en faveur de réformes agricoles contre le système des latifundiaires, entretiennent des liens très forts avec le PT. Lula s’est imposé comme le grand représentant de ces secteurs sociaux.

Il faut prendre en compte le fait qu’au Chili, en Bolivie, en Équateur, en Colombie, lors de ces grandes mobilisations qui ont mis une pression considérable sur les gouvernements, les mouvements sont apparus de manière inorganique et spontanée ; ils n’ont pas été dirigés par un parti ou par des organisations sociales consolidées, ni même par des porte-paroles. On ne connaît pas de porte-parole du mouvement constituant au Chili, des marches contre le chômage en Colombie, ou des révoltes citoyennes contre le FMI en Équateur. Dans le cas du Brésil, il n’y a pas de mobilisation spontanée ; elles sont toutes liées à la coordination générale d’une grande organisation comme la CUT, le MST, qui sont eux-mêmes liés au PT.

[Pour une synthèse des révoltes qui ont marqué la fin de l’année 2019 en Amérique latine, lire sur LVSL l’article de Vincent Arpoulet, Pablo Rotelli et Nicolas Netto Souza : « Le bloc néolibéral vacille sous le coup des révoltes »]

Il y a ainsi une difficulté à créer un agenda unique, vu qu’il existe un monopole de la part du PT, qui coopte les leaders des organisations sociales les plus importantes.

Le lawfare a oeuvré à détruire la réputation de Lula et du PT ; les résultats sont là. Bien que le PT ait fait d’excellents scores malgré toutes les attaques qu’il a subies, ce n’est plus la grande force qui était attendue lors des élections locales. Le PT demeure cependant puissant dans les organisations de base et les secteurs populaires.

Ces variables doivent être prises en compte pour comprendre pourquoi le Brésil ne connaît pas d’explosion sociale similaire à celle du Chili. Au Brésil, c’est en l’état quasiment impossible.

LVSL – Quid de l’avenir du PT ?

AC – Les résultats aux élections municipales ont constitué une bonne nouvelle pour le Brésil davantage que pour le PT. Le fait que le volume de conseillers municipaux ait diminué représente peu de choses. Il faut garder à l’esprit que l’intégralité des moyens d’information et de communication du pays se sont tournés contre Lula, comme il y a 20 ou 30 ans, pour le frapper avec une grande violence. Il a à présent écopé d’une détention, et d’un séjour illégal en prison. Tout a été fait pour empêcher le PT d’atteindre un score conséquent.

Néanmoins, le PT est arrivé au second tour de l’élection présidentielle, avec un candidat totalement inconnu au Brésil qui était Fernando Haddad, qui a remplacé Lula à la dernière minute après qu’il ait été arrêté. Lula aurait très probablement gagné ; certaines études indiquaient même qu’il pourrait gagner dès le premier tour, et toutes les projections le donnaient vainqueur au second tour. L’issue du scrutin fut toute autre, et en ce moment le PT est criblé d’attaques, sans budget et persécuté ; dans ce contexte, son résultat est fantastique.

Néanmoins, la gauche ne se résume pas au PT, qui demeure la principale force progressiste, mais non la seule. Les élections sont donc une bonne nouvelle pour les secteurs progressistes au sens large.

Un élément important est à prendre en compte : si le PT appuie des secteurs progressistes qui sont plus centristes ou au contraire plus radicaux que lui (comme le PSOL), il est traversé de tensions internes, qui génèrent des tensions avec les mouvements externes.

Jim Tato, qui est le candidat du PT à Sao Paulo a eu un vote inexpressif, ce fut une des pires victoires des candidats du PT dans toute son histoire, et qu’un inconnu comme Boulos – membre du PSOL – arrive au second tour avec plus de 40 points, était impensable à Sao Paulo. Le président Lula lui-même avait indiqué qu’il serait important que le PT ne lance pas soudainement son propre candidat, mais plutôt qu’il épaule Boulos. C’est une personne réellement brillante, très appréciée et charismatique. C’est un meneur, tout comme Lula.

L’absence de soutien de la machine du PT au candidat de gauche qui avait une chance de passer au second tour est un phénomène de division qui touche toute la gauche latino-américaine. Tel est le défi à laquelle est confrontée la gauche ; il ne s’agit pas simplement pour elle de gagner les élections, mais de remporter des victoires politiques. Par exemple, lorsque Dilma Rousseff a été réélue, son gouvernement était affaibli en raison du manque de soutien populaire, et de la division de la gauche elle-même. Cela a permis, d’une certaine manière, au coup d’État parlementaire d’advenir.

LVSL – Presque tous les dirigeants des partis progressistes ont rendu public leur soutien à Boulos, pensez-vous que c’est un premier pas dans l’union de l’opposition de gauche à Bolsonaro ?

AC – Bolsonaro conserve un niveau de soutien élevé, je pense que cela se maintiendra jusqu’aux prochaines élections présidentielles. Bolsonaro sera certainement candidat, à moins qu’il n’ait des problèmes de santé importants.

Malgré la COVID-19 et les problèmes économiques qui traversent les États-Unis en ce moment, Trump s’est retrouvé presque à égalité face à Joe Biden. Certes, il a eu une défaite électorale, mais politiquement, l’extrême droite des États-Unis représente la moitié de la population qui a voté pour Trump.

Par ailleurs, la lutte contre Bolsonaro oblige les dirigeants de gauche qui étaient très en désaccord (comme c’est le cas de Ciro Gomes et Lula), à se rasseoir côte à côte pour parvenir à un accord et rendre possible une victoire du progressisme. Si la droite bolsonariste remporte à nouveau les élections, la situation sera invivable pour le Brésil.

Les leçons à tirer de « l’affaire Lula » : les élites n’acceptent aucun compromis

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© Marcello Casal Jr./ABr

Ces derniers jours, les grands médias français ont découvert avec ébahissement que l’arrestation et l’emprisonnement de Lula n’ont pas été motivés par la « lutte contre la corruption », mais par la volonté politique d’empêcher l’ex-président brésilien de revenir au pouvoir – ce que ses partisans clament depuis son inculpation. L’instrumentalisation du pouvoir judiciaire participe d’une stratégie commune aux élites latino-américaines. Elle a visé l’ex-présidente argentine Cristina Kirchner et l’ex-président équatorien Rafael Correa, dont les élites argentines et équatoriennes, attachées au libéralisme économique, ne souhaitent pas le retour au pouvoir. « L’affaire Lula » est avant tout le nom d’un paradoxe : pendant les huit années de sa présidence, les élites brésiliennes se sont enrichies et ont consolidé leur pouvoir. Leur haine à l’encontre de cet ex-président libéral, qui ne s’est jamais attaqué à leurs intérêts, a de quoi surprendre. Par Nicolas Netto Souza, Pablo Rotelli et Vincent Ortiz.


Bref rappel des faits : en mars 2014, la Police fédérale brésilienne commence une enquête qui débouche sur ce que les médias locaux ont désigné comme « le plus grand cas de corruption de l’histoire du pays ». La plateforme Netflix y dédie même une série dont elle détient la recette, avec histoires d’amour et scènes torrides interposées. L’affaire Lava Jato est celle d’un vaste système de blanchiment d’argent issu de pots-de-vin versés par des multinationales du BTP à des politiciens et à des cadres du géant pétrolier brésilien Petrobras, pour gagner illégalement les appels d’offres de ce dernier. A la tête de l’opération judiciaire se trouve Sergio Moro, un juge de première instance rapidement érigé en idole anti-corruption par les médias brésiliens. Plusieurs cadres du PT, le parti de Lula et de Dilma Rousseff, se trouvent dans son viseur. Accusée par l’opposition d’avoir maquillé des comptes publics pour minimiser les déficits publics, elle est destituée suite à une procédure d’impeachment en 2016. Une fois Dilma Rousseff destituée, c’est le parlementaire Michel Temer qui lui succède à la tête de l’exécutif. Il met en place une politique d’austérité budgétaire, et accentue le caractère libéral qui était déjà celui du gouvernement brésilien sous la présidence de Dilma Rousseff.

De l’impeachment de Rousseff au procès de Lula : la judiciarisation de la politique brésilienne

Si l’effet Lava Jato continue d’agir sur la politique brésilienne, les élections présidentielles de 2018 approchent et Lula demeure en tête des sondages. C’est le moment que choisit le juge Moro pour l’accuser de corruption dans le cadre de cette affaire. Le candidat du Parti des travailleurs (PT) aurait bénéficié d’un pot-de-vin en nature : un luxueux appartement de 240 mètres carrés dans une résidence privée appartenant à la bétonneuse OAS, également impliquée dans l’affaire des pots-de-vin. S’il est indéniable que de nombreux cadres du PT ont effectivement été arrosés de pots-de-vin, avec l’accord tacite probable de sa direction, aucune charge précise n’a pu être établie à l’encontre de Dilma Rousseff et de Lula da Silva. Lula est tout de même condamné à neuf ans d’emprisonnement, bien que la justice brésilienne ne parvienne pas à établir que ce bien immobilier ait un jour appartenu à Lula. Selon les mots de Rosa Weber, juge de la Cour suprême brésilienne, le simple fait d’avoir les compétences pour pratiquer un acte d’office – utiliser le pouvoir public dans l’intérêt privé – est suffisant pour la condamnation, menant ainsi à la dangereuse jurisprudence de la Lava Jato. L’écartement de Lula lors des élections de 2018 laisse la voie libre pour que Jair Bolsonaro soit élu président. Une fois au pouvoir, celui-ci nomme un certain Sergio Moro à la tête du ministère de la justice…

Lula et Rousseff ne sont pas les seuls à avoir fait les frais de cette judiciarisation de la politique nationale. Rafael Correa et Cristina Kirchner ont fait l’objet d’accusations judiciaires, motivées par le soupçon de « corruption ».

Les derniers rebondissements de l’affaire Lava Jato mettent en évidence le caractère éminemment politique des décisions judiciaires prises à l’encontre de Lula. Le site The Intercept publie le 9 juin dernier des conversations entre Sergio Moro et plusieurs procureurs anti-corruption, qui indiquent que celui-ci a manœuvré pour empêcher l’élection de Lula. L’un de ces procureurs, Deltan Dallagnol, affirme ne pas avoir de preuves contre Lula, mais « des convictions » quant à sa culpabilité…

L’alliance du système médiatique et du système judiciaire : une stratégie élitaire régionale

Lula et Dilma Rousseff ne sont pas les seuls à avoir fait les frais de cette judiciarisation de la politique nationale. En Équateur comme en Argentine, les ex-présidents Rafael Correa et Cristina Kirchner ont fait l’objet d’accusations judiciaires, motivées par le soupçon de « corruption ». Si Cristina Kirchner a été blanchie par la justice de son pays et est en lice pour conquérir la vice-présidence de l’Argentine aux élections d’octobre 2019, Rafael Correa demeure exilé en Belgique, et risque de lourdes peines de prison s’il retourne en Équateur – où son ex-premier ministre, Jorge Glas, est emprisonné. [notre entretien avec Rafael Correa est disponible ici]

En Équateur comme en Argentine et au Brésil, les accusations judiciaires qui pèsent sur ces personnalités sont relayées par les médias locaux, sans que soit généralement questionnée leur légitimité. Elles constituent un argument de poids en faveur des adversaires libéraux et conservateurs du Parti des travailleurs brésilien, du Parti justicialiste argentin, et de l’ex-président équatorien Rafael Correa, dont la pratique du pouvoir est sans cesse comparée à celle du Parti socialiste vénézuélien. Ce storytelling médiatico-politique, associant organiquement gouvernements de « gauche » (avec une acception très large du terme, puisqu’il désigne aussi bien le gouvernement socialisant du Venezuela que l’opposition modérée qu’incarne le Parti des travailleurs brésiliens) et « corruption », a constitué l’un des principaux leitmotivs de Jair Boslonaro lors de sa campagne électorale…

Le paradoxe brésilien réside dans le fait que les élites se sont mobilisées contre le leadership de Lula, alors que sa présidence a été pour elles l’occasion d’un enrichissement continu.

Des rebondissements récents ont mis en évidence le caractère politique de ces inculpations judiciaires. Le président équatorien Lenín Moreno – dont la lutte contre la « corruption » léguée par son prédécesseur Rafael Correa constitue l’un des principaux chevaux de bataille – a récemment été mis en cause dans le scandale des INA Papers ; des documents établissent un détournement d’argent issu d’entreprises chinoises à son profit, via des comptes privés basés au Panama. Outre le silence médiatique qui a suivi ces révélations, la justice équatorienne n’a pas entrepris de démarches significatives visant à enquêter sur cette affaire – alors qu’elle multiplie les procès à l’encontre des ex-responsables « corrésites » de l’administration précédente. De la même manière, le nom de Maucio Macri – président argentin libéral et successeur de Cristina Kirchner – est apparu plusieurs fois sur les Panama Papers, sans que médias et justice d’Argentine ne s’en fassent l’écho avec autant de promptitude que lorsque des soupçons de corruption pesaient sur Cristina Kirchner. Les révélations de The Intercept, enfin, établissent que les juges à l’origine de l’emprisonnement de Lula ont moins été motivés par la lutte contre la corruption que par la volonté d’empêcher Lula de se présenter aux élections présidentielles de 2018.

La haine des élites pour Lula : le paradoxe brésilien

En Argentine comme en Équateur, cette alliance des médias et des juges contre le leadership de Cristina Kirchner et de Rafael Correa est motivée par des raisons de politique économique et sociale. Elles sont le produit de la volonté d’un bloc élitaire, qui n’a pas accepté de voir ses intérêts remis en cause – souvent bien faiblement. La présidence de Rafael Correa – caractérisée par l’annulation d’une partie de la dette souveraine équatorienne, une taxation plus progressive des particuliers et des entreprises, un encadrement plus sévère des multinationales -, en particulier, allait à l’encontre des intérêts de certains secteurs des élites équatoriennes. Le paradoxe brésilien réside dans le fait que les élites brésiliennes se sont mobilisées contre le leadership de Lula avec la même détermination, alors que sa présidence a été pour elles l’occasion d’un enrichissement continu.

Il y a loin, en effet, du Lula de 1979, qui fonde le Parti des travailleurs – « parti sans patrons » -, à celui qui prend le pouvoir en 2002 et met en place une politique économique avec l’appui du grand patronat. Suite à sa première élection à la présidence du Brésil, Lula rédige une « Lettre au peuple brésilien » avec une dédicace spéciale à « la tranche d’investisseurs qui s’ajoutent à la construction d’un projet commun de développement et croissance économique ». Ainsi, le président abandonne formellement l’option socialiste qu’il privilégiait auparavant, le terme « capital » étant même employé de manière laudative. Il range au placard ses promesses de campagne les plus radicales, comme la multiplication par deux du salaire minimum, l’annulation de la dette souveraine brésilienne et une réforme agraire – au grand soulagement des élites industrielles, financières et agricoles. Le programme étatiste de lutte structurelle contre la faim (Programa fome zero, « Programme zéro faim ») est remplacé par la distribution d’une simple bourse aux Brésiliens les plus pauvres (Bolsa familia). Le Bolsa familia n’est finalement que l’élargissement de deux programmes de son prédécesseur social-démocrate – le Bolsa escola et le Bolsa alimentação.

Lula surprend encore ses électeurs en attribuant à un ancien banquier affilié au PSDB – parti néolibéral, grand rival historique du PT – le rôle de président de la Banque Centrale. Les banques privées sont les grandes donatrices de sa campagne de réélection, et elles sont aussi les grandes gagnantes de son mandat. Elles accumulent huit fois plus de bénéfices sous son gouvernement que sous celui de son prédécesseur. Ainsi, pendant huit ans, Lula ne cesse de mettre en place des projets au nom de la classe ouvrière brésilienne, mais sans menacer l’élite économique du pays. 

La conciliation des classes et l’augmentation continue du cours des matières premières font de Lula le président brésilien le plus populaire de l’histoire, avec un taux d’approbation de plus de 87% ; elle lui a en effet permis de financer des politiques sociales grâce aux revenus de la croissance, sans jamais s’attaquer aux revenus des plus aisés.

Les choses changent lorsque le cours des matières premières chute brutalement au début des années 2010. La politique de conciliation de classes de Dilma Rousseff ne satisfait ni les classes populaires, qui en ressentent les effets, ni le bloc élitaire, dont la capacité d’accumulation est freinée. Après avoir accepté une répartition de la croissance qui permette de soulager la misère des classes populaires en temps de croissance, il rétrocède et veille désormais à ce qu’aucune part du gâteau ne lui échappe en temps de pénurie. C’est ainsi que les élites brésiliennes changent radicalement de perspective vis-à-vis de Lula. Du jour au lendemain, le président de la cohésion sociale devient l’homme à abattre.

Jean Wyllys : « Il est possible de mener des petites révolutions en investissant certains espaces et en utilisant un langage qui parle aux gens »

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Jean Wyllys © Ministère brésilien de la culture

Jean Wyllys est une des figures pop de la politique brésilienne. Connu grâce à l’émission Big Brother Brasil, élu en 2010 sous l’étiquette du PSOL (Parti socialisme et liberté) à Rio de Janeiro, réélu deux fois, il vient récemment d’abandonner son siège de député et de fuir le Brésil en raisons de nombreuses menaces de morts. Militant LGBT et adversaire implacable de Bolsonaro, l’arrivée au pouvoir du président ultraconservateur a décuplé les campagnes homophobes contre lui et les risques pour sa vie. Entretien réalisé par Lilith Verstrynge et Lenny Benbara. Retranscrit et traduit par Sarah de Figuereido.


LVSL – Vous avez renoncé en janvier 2019 à votre mandat de député pour lequel vous aviez été réélu, et vous vivez depuis en exil à Berlin, où vous travaillez sur votre thèse de doctorat. Comment en êtes-vous arrivé à cette situation ? Est-ce du fait de l’accroissement de menaces ces dernières années que vous avez pris cette décision ? Craigniez-vous pour votre vie ?

Jean Wyllys – J’ai quitté le Brésil en décembre dernier et j’ai décidé de ne plus y revenir. J’ai renoncé à mon troisième mandat de député pour lequel j’avais été réélu. Ma décision s’explique effectivement par l’accroissement des menaces. Je suis menacé depuis mon arrivée au Parlement en 2011. Les fondamentalistes chrétiens et les masculinistes qui éprouvent de la haine envers les femmes et les homosexuels me menaçaient déjà depuis 2011. Les violences ont augmenté en 2016, au moment de la destitution de Dilma Rousseff. Lors de sa procédure d’impeachment, j’œuvrais activement pour la défense de la démocratie, pas nécessairement pour la défense du gouvernement de Dilma, mais bien de la démocratie. Si Dilma Rousseff avait été une mauvaise dirigeante, ce sont des élections qui auraient dû l’éloigner du pouvoir, pas un coup d’État institutionnel. Car il s’agissait bien d’un coup d’État institutionnel, accusant Dilma Rousseff de « crime de responsabilité », concept juridique qui existe au Brésil. On a par ailleurs assisté à beaucoup de misogynie durant toute cette procédure d’impeachment. J’ai défendu Dilma et la démocratie, et les menaces, provenant de toutes parts, se sont intensifiées. C’est au moment de l’assassinat de Marielle Franco en 2018 que nous avons réellement pris conscience qu’il y avait une véritable association de cette nouvelle extrême droite avec des organisations criminelles, paramilitaires et mafieuses qui contrôlaient – et contrôlent toujours – une partie de l’État de Rio de Janeiro. Si on y ajoute à la campagne de diffamation dont je faisais l’objet, tout cela m’a fait comprendre que je ne n’étais plus en sécurité au Brésil, et qu’il pouvait m’arriver quelque chose. J’ai donc décidé de partir.

LVSL – Quel bilan faites-vous des présidences de Lula et de Dilma Rousseff ? Avez-vous le sentiment que les espoirs suscités par l’élection de Lula en 2003 ont été déçus ?

JW – Oui, en partie. De mon point de vue, ce que nous appelons « l’ère Lula » a constitué un véritable âge d’or pour le Brésil. Nous étions alors une nation en plein développement, en situation de quasi plein emploi, très peu de gens étaient au chômage. Les politiques de redistribution mises en œuvre ont conduit à une transformation significative du pays, y compris en matière d’exploitation sexuelle des enfants, parce que leurs mères; bénéficiant alors d’un revenu minimum, n’avaient plus besoin de vendre leurs enfants aux réseaux d’exploitation sexuelle. Lula était du côté du mouvement LGBT. Il a créé des séminaires LGBT aux niveaux municipal, régional et fédéral. Lula a négocié des accords commerciaux et mené une politique internationale qui a permis au Brésil d’accéder à une certaine autonomie et a transformé le pays en un véritable géant diplomatique. Au moment de l’invasion de l’Irak, lorsque les États-Unis ont cherché l’appui du Brésil, Lula a déclaré : « ma guerre est contre la faim ». Nous occupions donc une place importante, il y avait un réel climat de bonheur dans le pays, et quand il y a un climat de bonheur, quand les meilleurs aspects de l’identité nationale deviennent hégémoniques, les gens sont plus ouverts à la diversité. Il s’est donc agi de très belles années pour les femmes et pour le mouvement LGBT.

Les effets de la crise économique, notamment la crise des subprimes aux États-Unis qui a fait exploser la bulle immobilière, et la crise commerciale chinoise, ont affecté l’économie brésilienne au moment où Dilma Rousseff est devenue présidente. Le nombre de chômeurs a alors augmenté, pas de manière très significative, mais assez pour être relevé. Il y avait alors un écart très important entre le dollar et le real brésilien. Quand cela se produit, la population devient inquiète et facilement manipulable. C’est ce qui s’est passé au Brésil : la population, inquiète des conséquences de la crise, s’est fait manipuler par la télévision, surtout par la Rede Globo. Cela a joué un rôle décisif dans le développement du mouvement antipétiste [ndlr, anti Parti des travailleurs], qui n’avait rien à voir avec les supposées frustrations des électeurs des gouvernements pétistes. Les gens se sont mis à détester le PT non pas parce que le PT était entaché par la corruption, mais parce qu’il a mis en place des mesures qui ont changé la société, telles que la reconnaissance du statut de travailleuses pour les employées domestiques, la mise en place de politiques de discrimination positive avec l’instauration de quotas dans les universités publiques pour les étudiants noirs et les élèves d’écoles publiques, ainsi que dans les concours de la fonction publique, ce qui a permis aux noirs de pouvoir investir la sphère publique. Ces mesures ont engendré une haine de classe très importante de la part des élites brésiliennes dans lesquelles la classe moyenne se reconnaît : la classe moyenne est profondément envieuse vis à vis des élites, elle rêve d’être riche. Les élites ont donc manipulé celle-ci contre les pauvres et les noirs. Au Brésil, la classe moyenne est très raciste, xénophobe, misogyne et homophobe. Elle a donc été manipulée et a commencé à haïr le PT. On a fait croire que le problème était la corruption, mais ce n’était pas la corruption parce que la classe moyenne est elle-même très corrompue et n’hésite pas à frauder le fisc.

LVSL –  Vous semblez considérer que tout le monde est corrompu au Brésil, et donc que la corruption n’est pas la cause de la chute du PT. Mais en Italie, par exemple, la corruption touche la classe politique et la population, et ça n’empêche pas les électeurs d’en faire une question centrale et un motif de haine contre le personnel politique. Pensez-vous réellement que ce n’est pas un des motifs importants de la chute du PT ?

Le problème n’est pas la corruption. Si le problème était la corruption, la classe moyenne aurait à faire son autocritique tant elle est corrompue. Le problème, c’est que la corruption est toujours le fait d’autrui, toujours le fait des pauvres dans les discours. L’antipétisme n’est pas lié à la corruption, mais au fait que le PT a contribué à l’émancipation d’une classe qui menace la classe moyenne. Lorsque les pauvres ont commencé à prendre l’avion, à entrer dans les universités publiques jusqu’alors réservées à une élite, quand ils ont commencé à passer et à réussir les concours de la fonction publique, cela a dérangé la classe moyenne, car cela remettait en cause ses privilèges. Cette dernière ment délibérément en faisant croire qu’elle hait le PT parce qu’il est corrompu. Le système politique brésilien a toujours été corrompu, et ce bien avant que le PT n’arrive au pouvoir. Le PMDB (Parti du mouvement démocratique brésilien) est corrompu, le Parti de la social-démocratie brésilienne (PSDB) est corrompu, la majorité des partis – surtout de droite – sont corrompus, les banques sont corrompues, les grands chefs d’entreprises sont corrompus parce qu’ils fraudent le fisc. Il n’y avait pas de réelle volonté d’affronter le problème de la corruption, mais plutôt une utilisation du discours anti-corruption pour écarter le PT du pouvoir.

LVSL – Comment analysez-vous les causes du vote Bolsonaro ? Croyez-vous que l’on puisse le réduire à une frange conservatrice de la société brésilienne, ou pensez-vous qu’il puisse être considéré comme un vote anti establishment, anti élites, contre les politiques de développement menées dans le pays, de la part de personnes qui voyaient en Bolsonaro la figure de l’outsider comme a pu l’être Lula en son temps ?

JW – C’est un vote contre la classe politique. C’est le cas au Brésil mais également dans d’autres régions du monde : le peuple hait les hommes politiques et se sent mis à l’écart du système politique. Mais ce sont ces mêmes personnes qui élisent ces représentants politiques. C’est un comportement schizophrénique. Ils élisent les mauvaises personnes et critiquent après coup tous les représentants politiques en les mettant tous dans le même sac. Dans mon cas, par exemple, j’ai réalisé mes mandats avec la plus grande exemplarité à tout point de vue. Je crois que ce qui a rendu possible la victoire de Bolsonaro est en premier lieu le fait qu’il ait réussi à s’adresser à la fois aux conservateurs, aux pauvres et à la classe moyenne qui votent en faisant abstraction de la dimension économique.

Le Brésil a connu 350 ans d’esclavage. C’est très long, et cela a profondément marqué la société qui est raciste et refuse de voir les noirs investir les espaces du pouvoir. La société brésilienne est également très machiste et misogyne. Beaucoup de femmes sont tuées au Brésil. Il y a de nombreux féminicides et la violence conjugale est très répandue. C’est un pays homophobe et Bolsonaro a su mettre le doigt là-dessus et raviver ces discriminations et préjugés, grâce aux fake news et avec beaucoup d’argent. Il s’agissait de l’argent de grands chefs d’entreprise qui sont restés anonymes et qui ont financé les campagnes contre les candidats Fernando Haddad et contre d’autres candidats issus de l’establishment.

LVSL – Nous avons beaucoup évoqué la question du racisme. Comment expliquer que des personnalités noires telles que Ronaldinho ou des habitants des favelas aient voté pour Bolsonaro ?

JW – Des gays et des lesbiennes ont également voté Bolsonaro. Les gens peuvent aimer leurs oppresseurs. Il y a des esclaves qui aiment leurs maîtres. Il y a des gens qui collaborent avec leurs oppresseurs. La domination commence à l’intérieur même des classes opprimées. La domination masculine, par exemple, germe parmi les femmes machistes et les gays homophobes. Nous n’avons pas d’églises, d’écoles et de cinémas séparés. Nous consommons tout ce que les gens consomment. Cette société rend les hétérosexuels homophobes et nous rend également – nous les homosexuels et lesbiennes – homophobes. La différence, c’est que les hétérosexuels ne doivent pas lutter contre leur désir et contre leur impératif d’identité de genre. C’est donc une bataille que nous menons à l’intérieur de nous-mêmes. C’est pour cette raison que beaucoup de noirs ont voté pour Bolsonaro malgré son discours raciste, car il y a un oppresseur qui se cache en eux. Les discours les plus conservateurs émanent des classes populaires. Ce sont les classes populaires qui veulent que le police soit brutale et violente, mais en définitive ce sont elles les victimes.

LVSL – Devant ce genre d’ambiguïté venant des personnes opprimées, quel type de stratégie préconisez-vous face à Bolsonaro et face à cette nouvelle hégémonie ultra-conservatrice qui est en train de s’imposer au Brésil ?

JW – Il s’agit d’une question qui ne concerne pas simplement le Brésil, mais le monde entier. L’extrême droite gagne du terrain partout dans le monde, en ravivant ces types de préjugés et de discriminations dans des moments de crise économique. Le discours de l’extrême droite est un discours très « facile », qui jette la pierre sur des groupes historiquement discriminés. Il est très simple d’affirmer que le problème du chômage en Europe est dû à l’immigration. Il est très simple, pour des chrétiens, de dire que le problème vient des musulmans, qui pratiquent une religion différente, de même qu’il est très simple d’affirmer que le problème de l’éclatement du modèle familial vient des personnes gays, lesbiennes et LGBT. Je crois que pour résister à cela nous devons changer de méthode. Les gauches utilisent toujours le même jargon et des phrases toutes faites qui ne parlent pas à tout le monde. Nous devons changer notre manière de nous adresser aux gens. Nous devons utiliser des outils contemporains tels que les mèmes – nous devrions créer une usine de mèmes. Nous devons utiliser l’humour. Nous devons revenir dans les rues, investir les endroits où les églises jouent ce rôle de rapprochement des gens. La gauche est très élitiste. Elle critique les gens qui regardent la télévision, les séries, la téléréalité. Elle croit que les gens se comportent comme des porcs qui passent leur temps à manger. Les gens ont soif de beauté, de représentation symbolique, et s’ils n’ont pas d’argent pour aller au théâtre, à l’opéra, pour consommer la culture des élites, ils doivent se rabattre sur la culture de masse. Il ne faut pas diaboliser cette culture de masse, il faut se l’approprier.

Nous devons faire comme Antonio Gramsci propose : penser stratégiquement l’occupation de l’espace. Nous ne pouvons pas faire une révolution du jour au lendemain, mais il est possible de mener des petites révolutions en investissant certains espaces et en utilisant un langage qui parle aux gens. C’est ce que j’ai essayé de faire durant mes huit années de mandat : essayer d’adopter une posture pop, utiliser le langage et la culture pop, évoquer des grandes stars telles que Beyoncé pour parler de politique et de choses sérieuses. C’est une véritable stratégie. Cela ne veut pas dire que je considère que la politique n’est pas une chose sérieuse, mais je suis convaincu que c’est ainsi qu’on arrive à toucher et à réveiller les gens.

Ordre contre progrès : guerre ouverte dans le politique brésilien

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Jair Bolsonaro / Wikimédia Commons / Antonio Cruz/Agência Brasil

Comment est-ce possible ? Quelles erreurs a-t-on pu commettre ? Les admirateurs du Brésil de Lula demeurent perplexes face à la riposte ultraconservatrice menée par Jair Bolsonaro. La victoire de celui-ci met fin à l’un des projets politiques les plus influents du XXIème siècle en Amérique latine. Retour sur les causes du phénomène Bolsonaro et les perspectives qui restent à ses opposants. 


Vers une crise intégrale

Le Brésil, plus grand pays tropical au monde, grenier de la planète et foyer de plus de 200 millions de personnes, a connu un basculement politique avec l’élection en 2003 de Luis Inácio Lula da Silva, chef de file du Parti des Travailleurs (PT). Pays leader de la gauche latino-américaine, il fit figure de modèle alternatif au néolibéralisme et à l’alignement sur les Etats-Unis qui avaient prévalu depuis les années 1990 – quoique de manière bien plus modérée que le Venezuela de Hugo Chavez et les pays membres de l’ALBA. Le boom pétrolier des années 2000 permit une relance de la consommation, la création d’une nouvelle classe moyenne et le développement des services publics. Cette dynamique fut accompagnée d’une politique redistributive, qui permit une réduction non négligeable de la pauvreté et des inégalités ; le coefficient de Gini, qui mesure l’écart de revenus entre les 10% les plus riches et les 10% plus pauvres d’une population, a perdu sept points sur cent en douze ans.

Le Parti des Travailleurs s’est retrouvé confronté à la même difficulté que les partis au pouvoir en Argentine, en Équateur, au Venezuela et en Bolivie : celle du changement de porte-drapeau. La passation de pouvoir entre Lula et Dilma Rousseff ne s’est pas faite sans heurts. Les manifestations de 2013 ont rendu compte d’un mécontentement croissant envers Dilma Rousseff, perçue comme une figure bureaucratique, fragilisée par son alliance avec Michel Temer. Sa réputation n’a fait que décliner jusqu’à sa mise en accusation judiciaire (impeachment) en 2015, du fait notamment des violences policières engagées lors de la Coupe du Monde de 2014, et de la forte récession provoquée par la chute des prix du pétrole. 

Paralysie du projet “progressiste”

Les scandales de corruption Petrobras, Odebrecht et l’opération Lava Jato ont déchiré l’opinion brésilienne. L’impeachment orchestré par un Vice-Président et des parlementaires corrompus finissent de briser la suprématie du PT, entraînant ainsi la décomposition de tout le système politique. Avec ce nouvel Etat acéphale, la corruption et l’insécurité deviennent des enjeux structurants pour l’opinion brésilienne. Ainsi, les nouvelles classes moyennes souhaitent sanctionner la corruption de la classe politique, tandis que leur émancipation économique a entraîné une désensibilisation face à la pauvreté, et une exigence croissante de sécurité. Un tel basculement s’explique également par l’accroissement exponentiel de la violence que l’on observe depuis le début de ce vide politique ; en 2017, le Brésil a battu son record d’homicides avec 63 880 morts, soit une moyenne de 175 décès par jour.

“La grande fragilité du PT dans ce moment populiste, c’est précisément qu’il joue sur son propre terrain. Même s’il prétend rallier l’opinion publique contre une élite mafieuse qui profite de l’appareil judiciaire, il continue à faire partie de l’establishment politique. De cette manière, Bolsonaro est, pour beaucoup de brésiliens, le seul outsider ayant un discours vertical convaincant et radical.”

La situation que vit le Brésil est celle d’une crise intégrale, qui porte les germes d’un profond moment populiste ; le Parti des Travailleurs l’a exploité en tentant de présenter Lula comme candidat à l’élection présidentielle, bien qu’il soit en prison. Son incarcération douteuse, sous le cri de Lula Livre” (Lula libre), en a fait une figure de martyr et il s’est érigé en solution définitive face à la cacophonie politique du pays. Cependant, l’interdiction de sa candidature à l’élection fut un vrai coup dur pour la stratégie de défense du parti. À quelques semaines de l’élection, Fernando Haddad est alors devenu candidat du PT, avec un slogan de campagne explicite : “Haddad, c’est Lula.” De fait, il est un des rares politiciens de l’histoire à incarner de manière aussi frappante la figure de son prédécesseur. Comme dans le cas de Dilma Rousseff, le changement de leader politique du Parti des Travailleurs ne s’est cependant pas fait sans heurts.

La grande fragilité du PT dans ce moment populiste, c’est précisément qu’il se trouve sur le terrain qu’il prend pour cible. Même s’il prétend rallier l’opinion publique contre une élite mafieuse qui profite de l’appareil judiciaire, il continue à faire partie de l’establishment politique. De cette manière, Bolsonaro apparaît, aux yeux d’une partie importante des Brésiliens, comme le seul outsider ayant un discours vertical convaincant et radical.

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Ordre et retour du patriarcat

Ordre. C’est le premier mot de la devise qui figure sur le drapeau brésilien depuis l’indépendance du pays, Ordem e Progresso (“ordre et progrès”). Depuis, l’ordre a été le maître mot d’une longue et obscure partie de son histoire. Sa mise en place a pu passer par le fusil et par la violence étatique. Bolsonaro lui-même n’hésite pas à déclarer que pour changer les choses, il faudrait ”fusiller 30 000 personnes”. Traditionnellement, c’est de la part des élites que vient cette demande d’ordre. La spécificité de ce cas, c’est que c’est le peuple lui-même qui souhaite son retour.

“Le vote de Bolsonaro n’est pas un vote des classes populaires comme c’est le cas de l’extrême droite occidentale mais celui des hauts revenus et des hautes qualifications scolaires”

Le discours de Bolsonaro incarne avant tout le modèle de la famille patriarcale importée par la colonisation portugaise. Celle-ci s’articule autour d’un pater familias autoritaire auquel les autres membres subalternes doivent un respect absolu. Dans un tel système, la femme se situe sur un plan très inférieur à l’homme : c’est avant tout son caractère indulgent, et surtout sa capacité à procréer qui lui confèrent une place. Le pater familias attend d’elle une responsabilité absolue quant aux soins des enfants, en échange de la protection qu’il lui offre. C’est ainsi que Bolsonaro justifie l’inégalité salariale par le coût du congé maternité. La femme, objectivée dans son discours, est reléguée à la place de simple auxiliaire dans le milieu politique. 

Le deuxième échelon de discrimination impliqué par ce modèle de la Casa Grande (la grande propriété coloniale) concerne la communauté des afro-descendants. Au Brésil, comme aux Etats-Unis, les clivages économiques et ethniques sont souvent confondus. Les politiques d’élimination violente du crime dans les favelas dont Bolsonaro fait l’apologieallant parfois jusqu’à la stérilisation, se révèle structurellement brutale à l’égard des afro-descendants. Bolsonaro contribue à l’accentuation de ces tensions ethniques par ses fréquentes sorties racistes, déclarant, entre autres, que ”les Noirs ne servent même plus à procréer”.

Cette volonté de retour à l’ordre est surtout celle des classes moyennes et aisées. En effet, le vote de Bolsonaro n’est pas le vote des classes populaires – comme c’est le cas de l’extrême droite occidentale – mais celui des classes supérieures, des hauts revenus et des hautes qualifications scolaires.

La grande contradiction

Cette séquence politique pose une énigme : comment les catégories sociales prises pour cible par Bolsonaro peuvent-elles appuyer son projet ? La principale ligne de démarcation politique du candidat s’articule autour de l’ordre et l’honnêteté, ou pour le combiner en un seul projet, la “lutte contre le crime”. Le “criminel” est le jeune trafiquant de la favela aussi bien que le politicien corrompu. Tous les deux méritent un châtiment sévère pour avoir trahi le peuple brésilien. Le politicien du PT représente, pour Bolsonaro, la corruption et le communisme. Les réminiscences de la doctrine dictatoriale se mélangent ici avec des allusions constantes au Venezuela pour discréditer toute initiative progressiste. Par ailleurs, Bolsonaro se sert de l’escalade de violence dans les bidonvilles et utilise le désespoir de ses habitants, pour leur proposer des solutions miracles face au trafic de drogue, telles que la réhabilitation de la torture et la légalisation du port d’armes.

Jusqu’ici, chaque ligne discursive de Bolsonaro trouve une réponse ou une tentative de justification de la part du PT, qui argue que les problèmes d’insécurité peuvent se résoudre du fait de l’amélioration des conditions matérielles des plus défavorisés. La lutte contre la corruption demeure l’un des points faibles du PT, mais Haddad parvient à l’articuler à son discours en prenant pour cible le système judiciaire, accusé d’avoir emprisonné arbitrairement Lula. En revanche Bolsonaro a largement devancé le PT dans sa mobilisation récurrente de la religion dans ses discours. Avec son slogan ”Brésil au dessus de tout, Dieu au dessus de tous”, le discours de Bolsonaro porte dans un pays où 86% de la population s’identifie comme chrétienne. Tout en appartenant à la minorité évangéliste, il monopolise le religieux dans le discours politique, articulant son discours d’ordre à des références religieuses. Face à cette surenchère, Haddad fut contraint de faire de vagues allusions religieuses vers la fin de sa campagne.

La signification de l’élection de Bolsonaro à la tête du Brésil dépasse très largement la défaite du Parti des Travailleurs ; l’enjeu est désormais pour les Brésiliens la préservation de leurs libertés démocratiques. C’est la première fois qu’un candidat ouvertement favorable à la dictature militaire brésilienne (1964-1985) parvient au pouvoir. La campagne ne dure que depuis quelques mois, et un discours de haine s’installe déjà dans la société brésilienne ; elle a déjà fait des victimes – des homosexuels assassinés, des Noirs et des militants de gauche agressés… Elle a désormais un pied dans les institutions, et constitue désormais le vrai centre de gravitation de la bataille culturelle brésilienne.

Les mouvements féministes et LGBT ont lancé cet été la devise: #PasLui. Elle s’est convertie progressivement en slogan séparant les démocrates des autoritaires. Un nouveau mouvement politique est ainsi né, défini par son opposition à Jair Bolsonaro. Haddad n’est pas l’épée, mais le bouclier d’une cause qui s’étend bien au-delà du Parti des Travailleurs. Le PT aura ainsi l’opportunité de se repenser ; c’est pour lui le moment d’un renouvellement intégral. La dernière transition du pays s’est faite sous les mains d’un libéralisme qui ne représentait pas son peuple. A cette occasion, le côté progressiste doit assurer sa place en première ligne du combat idéologique. En un mot, il est impératif pour lui de montrer que la devise nationale brésilienne n’est pas une contradiction. L’ordre passe certainement par un système libre de corruption. Néanmoins, il se consolide avec un projet de futur, populaire et démocratique.

Élections présidentielles brésiliennes : comment expliquer l’émergence de l’extrême-droite ?

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© Fabio Rodrigues Pozzebom/Agência Brasil)

Le premier tour de l’élection présidentielle brésilienne a donné lieu à des résultats extrêmement polarisés. Jair Bolsonaro (PSL), celui que l’on surnomme le “Trump Brésilien”, est arrivé en tête avec 46,03% des votes exprimés. Il devra affronter au second tour l’ancien préfet de São Paulo, Fernando Haddad (PT) qui a totalisé 29,28% des suffrages.


Que proposent les deux candidats en tête ?

Jair Bolsorano, ancien militaire de 63 ans quasi-inconnu de la scène politique brésilienne il y a encore un an, s’est fait remarquer tout au long de la campagne présidentielle pour ses propos racistes, homophobes et misogynes. Il est parvenu à convaincre l’électorat grâce à un discours ultra-conservateur et populiste.

Le Brésil est le pays d’Amérique latine avec le plus fort taux de criminalité. En 2017, on déplorait sept personnes victimes de meurtre par heure. Pour lutter contre ce fléau, J. Bolsonaro séduit les pro-armes à feu en promettant de mettre en place une politique facilitant le port d’arme. Il propose de créer un statut juridique protecteur pour les policiers faisant usage de leurs armes de fonction pour tuer un suspect mais également d’abaisser la majorité pénale à 16 ans. De son côté, Fernando Haddad propose de renforcer la traçabilité des armes à feu et de refonder la politique antidrogues qu’il juge inefficace.

Sur le plan économique, bien que sorti d’une récession profonde, le Brésil peine à refaire surface. Le taux de chômage a presque doublé entre 2011 et 2017 passant de 6,7 % à 13%. Cette situation profite à Jair Bolsorano qui propose une politique ultra-libérale accompagnée d’un certain nombre de privatisations. Une mesure à laquelle s’oppose Fernando Haddad qui suggère plutôt la mise en place d’un plan contre l’évasion fiscale.

Par ailleurs, le candidat du PSL a obtenu le soutien des mouvements évangélistes en prônant un retour à des valeurs familiales conservatrices. Rappelons qu’au Brésil, l’IVG n’est autorisée qu’en cas de viol, de risque pour la mère ou de grave malformation du fœtus. Aucun des deux candidats ne mentionne le sujet dans son programme officiel : tous deux sont opposés à l’assouplissement des règles régissant l’avortement. Toutefois, Fernando Haddad s’est prononcé en faveur de la mise en place du planning familial.

En s’assurant le soutien du mouvement évangéliste, Bolsonaro a fait un choix stratégique crucial, puisque ce mouvement est particulièrement puissant au Brésil. Extrêmement hostiles au Parti des Travailleurs (PT) de Lula, les évangélistes ont appelé à voter massivement pour la destitution de Dilma Rousseff.

Comment expliquer un tel rejet du Parti des Travailleurs ?

Le candidat d’extrême droite a su capter le sentiment populaire de rejet du PT. Selon Mauricio Santoro, directeur du département des relations internationales de l’université de Rio de Janeiro UERJ « on ne peut pas comprendre l’ascension de Bolsonaro si on ne voit pas ce qui s’est passé dans le pays depuis 2014 avec le Lava Jato ».

L’affaire « Lava Jato » littéralement « lavage express » est un vaste scandale de corruption et de blanchiment d’argent qui a éclaté en mars 2014. Il implique le groupe pétrolier public Petrobras, le Parti des travailleurs (PT) et l’ancien président Luiz Inácio Lula da Silva. Ces deux derniers sont soupçonnés d’avoir utilisé cet argent pour financer leurs campagnes électorales. La présidente Dilma Rousseff qui a succédé à Lula en 2010 et a été réélue en 2014, n’est pas directement accusée de corruption par la justice mais ces affaires ont servi pour l’attaquer. Très affaiblie par ces scandales, elle sera écartée du pouvoir puis démise de ses fonctions le 31 août 2016 avant d’être remplacée par Michel Temer.

Comment expliquer le score de Jair Bolsonaro ?

Jair Bolsonaro a su cristalliser la colère brésilienne. Les votes en sa faveur expriment avant tout le rejet d’une politique gangrenée par la corruption et une volonté de sanctionner le Parti des Travailleurs, désormais associé à ces scandales. Fernando Haddad propulsé sur la scène politique par Lula est discrédité auprès d’une partie de l’électorat brésilien par son association avec l’ex-président. Enfin, des Fake News diffusées sur les réseaux sociaux sont venus entacher cette campagne présidentielle. Le jeudi 18 octobre, le quotidien Folha de Sao Paulo a révélé que des entreprises avaient financé des envois en masse de messages anti-PT sur WhatsApp, avant le premier tour. Selon le quotidien, une nouvelle offensive serait prévue avant le second tour du 28 octobre. Une enquête a été ouverte. Si les faits sont avérés, le PSL risque gros car une telle pratique est formellement interdite au Brésil.

Vers une crise démocratique ?

Le résultat de ce premier tour est inquiétant pour l’avenir de la démocratie brésilienne. Selon Christophe Ventura, chercheur à l’IRIS et spécialiste de l’Amérique latine « le scénario de la présidentielle traduit une crise démocratique très profonde ». Après avoir connu un régime dictatorial militaire entre 1964 et 1985, la démocratie brésilienne est encore jeune et son équilibre est fragile. Une victoire de Bolsonaro marquerait le retour à une politique ultra-conservatrice et autoritaire. La démocratie Brésilienne parviendra-t-elle à faire face à cette crise idéologique ?


Sources :

  • http://www.medelu.org/Au-coeur-de-la-nouvelle-situation
  • https://www.franceinter.fr/monde/la-dictature-bresilienne-dont-jair-bolsonaro-est-nostalgique
  • http://www.iris-france.org/120556-elections-presidentielles-bresiliennes-quels-sont-les-enjeux-principaux-a-la-veille-du-second-tour-des-elections/
  • https://www.lemonde.fr/ameriques/article/2018/10/08/election-au-bresil-une-campagne-marquee-par-la-diffusion-de-fake-news_5366275_3222.html

Tarso Genro : “Lula est la seule opportunité pour la gauche de gagner les élections”

http://ctxt.es/es/20180117/Politica/17380/Entrevista-Tarso-Genro-Brasil-PT-Lula.htm
Tarso Genro

 

L’Amérique latine en question – Au fil du mois de mars, LVSL met à l’honneur l’Amérique latine à travers une série d’articles et d’entretiens. Pour mieux saisir l’ampleur des bouleversements politiques et sociaux qui agitent les pays latinoaméricains, et afin de poser un regard nuancé sur les expériences progressistes aujourd’hui remises en cause de part et d’autre du continent, nous avons souhaité croiser les points de vue de rédacteurs, de chercheurs et d’acteurs politiques. Dans cet entretien accordé à la revue espagnole CTXT – réalisé peu avant le procès du 24 janvier qui a confirmé la condamnation de Lula, compromettant sérieusement ses ambitions présidentielles – l’ancien ministre  Tarso Genro dresse un tableau du paysage politique brésilien à l’approche des élections d’octobre 2018. Traduit de l’espagnol par Guillaume Etchenique.


Tarso Fernandez Henr Genro (né à São Borja en 1947) a tout de l’illustre vétéran de la politique brésilienne. Depuis sa jeunesse militante contre la dictature des années 60 jusqu’à sa défaite lors de l’élection à sa propre succession au poste de gouverneur de l’État de Rio Grande do Sul en 2014 sous l’étiquette du Parti des Travailleurs (PT plus loin), cet avocat de formation et de profession a occupé diverses charges publiques dans son pays. On peut citer, parmi les plus importantes, son poste de ministre de l’Éducation, puis de ministre de la Justice dans les gouvernements de Luiz Inácio Lula Da Silva (2003-2011). On peut également retenir le caractère précurseur de ses mandats de maire de Porto Alegre, où il mit sur pied des modèles participatifs à la fin des années 80 qui devinrent des références mondiales.

Du haut de ses 70 ans et quoiqu’il n’exerce plus de fonctions gouvernementales, Genro demeure une figure respectée de la gauche brésilienne. Critique à l’égard de la direction actuelle du PT et de la dérive du gouvernement de Dilma Roussef sur la fin de son mandat, il plaide pour une refonte profonde de la gauche. Cela ne l’empêche pas de défendre l’innocence de Lula, qu’il appelle encore “Président”, et de parier sur sa victoire aux prochaines élections : “ le souvenir de Lula est vif dans la mémoire collective”.

CTXT – L’année 2018 semble cruciale pour le Brésil, quelle est la situation politique du pays ?

En ce moment, le gouvernement de Temer et le réseau structuré qui l’appuie – un secteur très représentatif de la bourgeoisie brésilienne, liée au capital financier globalisé – ne savent pas bien quoi faire. Tout d’abord parce que le coup d’État a franchement échoué. Puis, parce que les élections de cette année ne légitimeront pas le nouveau président sans la présence de Lula. En conséquence, il est probable qu’on se dirige vers une situation d’anomalie politique et d’inévitables affrontements pour la formation du prochain gouvernement.

D’autre part, on observe une agrégation de résistances politiques aux réformes que l’on a essayé de mettre en place dernièrement. Le gouvernement actuel, et la frange corrompue du gouvernement de Dilma unie à la partie la plus corrompue de l’opposition, sont pris en otage par ces réformes. Enfin la presse, qui a prétendument conduit une campagne contre la corruption, soutient ces réformes car elle entend bien les voir mises en œuvre.

“Il est probable qu’on se dirige vers une situation d’anomalie politique et d’inévitables affrontements pour la formation du prochain gouvernement.”

L’exécutif a mené à bien deux des trois réformes qui lui ont été demandées. La première consistait en une réforme budgétaire, un gel des dépenses publiques destinées à la protection sociale et à l’aide au développement. En deuxième lieu, ils ont conduit une réforme du travail très agressive, clairement anticonstitutionnelle, mais dont je pense que les tribunaux finiront bien par l’appuyer. La troisième visait les retraites et la sécurité sociale. Elle est bloquée par la Chambre basse, car elle ne réunit pas les appuis suffisants. Le gouvernement, enseveli sous les affaires de corruption, est un peu désorienté sur la marche à suivre. S’ils parviennent à faire adopter cette réforme en février, ils maintiendront leurs mandats jusqu’à la fin. Sinon les décisions à venir du gouvernement semblent imprévisibles.

 CTXT – Le PT peut-il capitaliser sur cette résistance ?

Notre parti est le principal parti à gauche, mais il a beaucoup vieilli et a perdu beaucoup de sa dimension utopique, démocratique, radicale… Beaucoup de nos mandats ont été consacrés à des tâches d’État, ce qui a déformé nos oppositions politiques et nous a empêtrés dans des affaires de corruption, qui sont le produit du système politique mais aussi de la conscience individuelle des individus qui y participent.

Le principal problème que nous rencontrons dans ce registre est la candidature ou non du président Lula, le 24 juin prochain. Le procès se tiendra à Porto Alegre, et le tribunal intermédiaire qui rendra le verdict, le Tribunal Régional Fédéral n°4, est totalement aligné sur les vues de ce que l’on appelle “la République de Curitiba”, qui est le groupe de procureurs de l’État qui se sont occupés d’organiser et de gérer un ensemble de procès au pénal, qu’ils ont ensuite transformé en cause nationale afin de l’utiliser ensemble dans une campagne contre le prestige de Lula.

Il ne fait aucun doute dès lors que la figure centrale du processus électoral de cette année est Lula, qui jouit d’un énorme prestige populaire. Cette réalité emporte deux conséquences. La première est positive : le leadership populaire pour gagner existe. La seconde en revanche est négative : tout ce que pense Lula devient la norme du PT et non l’inverse. Il y a une certaine relation verticale avec le parti qui étouffe le débat politique, la lutte idéologique et le travail d’élaboration de conceptions stratégiques et de transition vers un modèle alternatif au néolibéralisme.

 CTXT – Les bases ne participent pas aux processus de décision ?

Non, actuellement il y a une grande verticalité dans le parti. Il existe une déconnexion interne : les bases et les différents courants de pensée ne participent pas à la prise de décision. Le président Lula a fait un pas important dans le bon sens. Il a nommé l’ex-maire de Sao Paulo, Fernando Haddad, qui partage nos idées, coordinateur de son programme électoral. C’est un geste intelligent pour unifier le parti. Immédiatement, la police a accusé Haddad d’être à la source d’une comptabilité occulte, qu’il aurait utilisé pour financer sa campagne. Ce qui est absurde car le maire ne traite pas de ces questions, mais cela a été fait en réponse à cette initiative du président.

 

CTXT – Le PT est-il encore un outil utile de transformation ?

Pour la base militante du PT, le rêve que l’on peut encore faire quelque chose persiste d’une façon assez impressionnante, vous n’imaginez pas à quel point. Mais à mon avis, l’appareil exécutif du parti est paralysé, et se trouve incapable de donner des réponses théoriques, méthodologiques ou programmatiques pour renouveler le PT comme parti de gouvernement. Le parti a été basé sur les vertus de Lula comme dirigeant, plutôt que sur sa capacité de création. Il n’a pas d’identité propre en tant qu’institution. Par ailleurs, au niveau idéologique, le facteur principal de son vieillissement est le dépassement de l’utopie démocratique et libertaire qu’il représentait. En conséquence, on est confronté aujourd’hui à une époque de scepticisme, marquée par l’apparente impossibilité d’appliquer diverses propositions programmatiques du fait de la domination du capital financier sur l’État.

CTXT – Est-il nécessaire d’en finir avec le PT comme parti pour que la gauche se renouvelle ?

Non. Je crois plutôt que le PT a un rôle très important dans le processus qui doit aboutir à la fin de l’hégémonie absolue et bureaucratique qu’il exerce sur la gauche. Ce n’est pas une chose qui m’attire beaucoup de sympathies internes quand je la dis. J’ai été président du PT durant 6 mois, lors de la crise du “caso Mensalão”, et on m’a proposé de participer à l’élection du président du parti comme représentant du groupe dirigeant qui m’avait précédé dans ces fonctions, ce que j’ai refusé. Cela a impliqué une rupture. Mais pas une rupture personnelle ou une rupture d’ordre moral ; c’était une question politique. Nous n’étions pas d’accord sur la route à suivre pour le futur du parti, qui, pour moi, doit être impliqué dans le rénovation de l’ensemble de la gauche, pas seulement du PT.

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L’ancien président Lula en avril 2016 ©Agência Brasil Fotografias

CTXT – Comment voyez-vous concrètement la situation électorale ? Il semblerait que la gauche ait un avantage au départ avec Lula, mais le panorama semble confus, en l’absence d’un candidat de centre-droit.

La droite est en train d’essayer divers candidats. Ils ont essayé avec Aécio Neves, mais il s’est trouvé impliqué dans des affaires de corruption. Avec João Doria également, mais il est grillé du fait de son incompétence absolue dans la gestion des affaires courantes de Sao Paulo : c’est un entrepreneur aventureux, qui prétendait se présenter comme le Macron du Brésil, mais son incompétence est telle qu’ils ont fini par l’écarter. Ils ont encore essayé avec Luciano Huck, présentateur de TV Globo, une personnalité vide, un personnage construit, impliqué dans des délits environnementaux ; grillé également, quoi qu’ils essaient de le récupérer avec l’aide des médias. Ils ont une roue de secours : l’actuel gouverneur de Sao Paulo, Geraldo Alckmin. C’est un homme d’une certaine habileté politique, et ils ont réussi à mettre fin à tous les procès judiciaires dans lesquels il était cité à Sao Paulo en faisant appel à toutes les niveaux du parquet pour le protéger. C’est une autre possibilité.

“Malgré tous leurs efforts, les pouvoirs oligarchiques n’ont pas réussi à faire disparaître Lula de la mémoire collective et populaire.”

En ce qui concerne la gauche, malgré tous leurs efforts, les pouvoirs oligarchiques n’ont pas réussi à faire disparaître Lula de la mémoire collective et populaire. C’est d’ailleurs une tâche compliquée : la mémoire populaire au Brésil est désorganisée du fait de la fragmentation du monde du travail, de la classe ouvrière et des salariés, qui a conduit à la dispersion des organisations syndicales et sociales. Malgré cela, elles entretiennent le souvenir de Lula.

La campagne conduite contre Lula, sans obtenir la moindre preuve concrète ou matérielle, a revalorisé l’image de Lula auprès du peuple. Les enquêtes indiquent que, si la situation ne changeait pas, Lula pourrait même gagner dès le premier tour, c’est pourquoi ils essaient de le neutraliser par voie judiciaire. C’est une lutte politique très concrète au sein de l’État brésilien qui émane du pouvoir judiciaire pour compléter ce blocage.

CTXT – Quelle est l’importance d’Odebrecht dans tout cela ?

C’est aussi une victime du Coup. C’est un grand groupe national et international, qui a une capacité extraordinaire d’auto-gouvernement, qui a toujours eu des relations avec tous les partis et présidents, et qui a financé plus ou moins les campagnes de tous les candidats. L’entreprise a eu une relation étroite avec le gouvernement du Président Lula parce que ce gouvernement a repris les investissements dans la production civile lourde, mais cette relation préférentielle ne s’est pas faite au détriment des autres.

Le financement des campagnes électorales a toujours comporté une comptabilité occulte. C’est le motif retenu contre Lula. Sur cette question, il n’y a pas de présidents innocents, ils ont tous été financés de manière illégale. Même le candidat à la présidence du Parti de la social-démocratie brésilienne (PSDB), Aécio Neves, a été enregistré alors qu’il demandait un paiement de 500.000 euros et disait “s’il y a quelqu’un qui doit réaliser les remises d’argent il doit avoir ma confiance, parce que si c’est nécessaire je le tuerai”. C’est enregistré ! Mais voilà, cela n’a eu aucune conséquence. Il est libre d’aller et de venir, et il est sénateur de la République.

Le procès contre Lula a bien un objectif politique, et il y a des raisons de l’interrompre dans le cas des financements des campagnes électorales. Je sais de quoi je parle, puisque j’ai travaillé dix ans avec le président Lula et que j’ai pu observer les problèmes hérités des autres gouvernements et les processus électoraux en tant que ministre de la Justice. Dans les élections de mon État, j’ai pris le contrôle et la décision personnelle de ne pas avoir de comptabilité parallèle. D’ailleurs, l’accusation dans l’affaire Odebrecht a dit que la seule campagne qu’ils n’ont pas pu financer en comptabilité parallèle, c’est la mienne.

CTXT – Quel rôle a joué et est en train de jouer l’ancien président de la République Fernando Henrique Cardoso ?

C’est l’une des chevilles ouvrières du coup d’Etat contre Dilma. Il a une personnalité indigente, politiquement schizophrène. À l’international il parle comme un social-démocrate, mais au Brésil son discours est néo-libéral. D’ailleurs, il a suggéré que se présente aux présidentielles le candidat à la mairie de Sao Paulo, qui est un entrepreneur réactionnaire, anti-populaire, élitiste. Cardoso a un rôle assez triste, typique du capitalisme et de la déstabilisation institutionnelle.

CTXT – Ces indications sont celles du FMI ?

Je ne pense pas, je dirai plutôt qu’elles proviennent d’institutions financières privées qui sont connectées à la bourgeoisie locale.

CTXT – Mais les politiques dont on parle proviennent du FMI et ce sont celles qui sont imposées…

Oui, c’est le cas aussi en Espagne, mais je ne crois pas que le coup d’État ait été commandité par le FMI. Lula a payé la dette du Brésil vis-à-vis du FMI, il n’y avait pas de mobile.

 

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Dilma Rousseff, en mars 2015. ©Jonas Pereira/Agência Senado.

CTXT – Quelles étaient alors les raisons pour lesquelles Dilma Rousseff dérangeait ?

Il y a eu deux motifs principaux. Avec Dilma on a vu se produire une augmentation exponentielle de la dette brésilienne externe et il a fallu recourir aux financements internationaux pour que l’État continue de fonctionner. De sorte que les taux de croissance ont baissé, les entreprises n’avaient pas de moyens pour capter le capital financier. Ce qui fut déterminant et évident dans la dégradation des opinions sur le gouvernement.

En deuxième lieu, Dilma a conduit certaines réformes qui ont été applaudies par la Banque Mondiale, mais qui étaient contraires aux idées du parti et de la gauche. Sa destitution est donc provoquée par des questions économiques et politiques.

CTXT – Le verdict du 24 janvier concernant Lula est-il définitif ou existe-t-il encore des recours ?

Les recours peuvent être poursuivis jusqu’au Tribunal Suprême Fédéral. Mais en réalité ce n’est pas une question de droit. Aujourd’hui au Brésil, il y a de sérieuses limites à ce que les procès aient des garanties. Les points de droit pertinents dans cette affaire sont dilués dans un procès politique. Jamais le droit et la politique n’ont été tant mêlés, tant intégrés. Des personnes accablées par de lourdes preuves sont emprisonnées, et d’autres non. Tout dépend de qui écrit le récit, le discours sur le procès et du membre du Tribunal Suprême Fédéral qui prendra la décision. Il n’y a pas de prédictibilité comme ce devrait être le cas avec la justice démocratique d’un État de droit. On assiste à un mélange d’impunité et de punissabilité sélective.

“Le financement illégal des partis est un aspect de la perversion originelle du système politique brésilien, présente dans tous les partis et jusqu’à récemment perçue non comme de la corruption, mais comme un comportement normal.”

CTXT – Lula maintiendra-t-il sa candidature s’il est définitivement condamné ?

Dans ce cas, si nous n’avons pas la possibilité de présenter Lula légalement, il nous faudra choisir un nouveau candidat capable de maintenir l’unité des forces de gauches à plus long-terme. Un substitut pourrait être Jaques Wagner, ancien gouverneur de l’Etat de Bahía pendant deux mandats.

CTXT – Pourtant Wagner est aussi impliqué dans le scandale Petrobras…

Que ce soit juste ou injuste, la majorité (politique) a un problème avec la justice. Wagner a été un administrateur compétent, mais il n’a pas le charisme, la reconnaissance politique de la population jeune du pays ou des couches populaires, nécessaire pour avoir les mêmes chances d’élection. Lula est la seule possibilité pour que la gauche gagne ces élections.

CTXT – Vous savez, en Espagne c’est à la mode de présenter des candidats emprisonnés…

Au Brésil, nous avons deux types de politiques emprisonnés : le premier est historiquement lié à la corruption au Brésil, qui vient des gouvernements antérieurs, et l’autre est impliqué dans le financement illégal des partis. Ce dernier est un aspect de la perversion originelle du système politique brésilien, présente dans tous les partis, et jusqu’à récemment perçu non comme de la corruption, mais comme un comportement normal. Les pouvoirs publics ont, à raison, commencé à le traiter comme un phénomène illégal, relevant de la corruption. Ce qui n’est pas convenable, c’est qu’on ne prête attention qu’à une certaine partie du spectre politique. C’est discriminant. C’est contraire à l’égalité formelle, et c’est une violation de la légalité que devrait préserver le procès pénal.

CTXT – Jusqu’à quel point tous ces procès ont-ils éloigné les gens de la politique ?

La sphère politique est aujourd’hui celle qui est la plus déshonorée au Brésil.

CTXT – Plus que le journalisme ?

Plus que le journalisme. Les médias de droite, très organisés et structurés, se fixent pour rôle d’aller à l’encontre du personnel politique ; ils vont à l’encontre des partis et de la démocratie. C’est à dire qu’ils décrivent la démocratie comme perverse, sujette à la corruption. Et les gens ne veulent pas s’engager dans les partis, n’écoutent plus les chefs de file politiques. Une partie de la population croit que la démocratie se limite à cela, et que tous sont des voleurs. Les partis sont aujourd’hui diabolisés. L’aspect positif de tout cela pour le PT, c’est que le parti est toujours bien placé dans les intentions de vote et qu’il regagne aujourd’hui des appuis. C’est une réponse spontanée à l’épuisement du message contre Lula, contre le PT, contre la politique…

CTXT –  Y-a-t-il à gauche ou à droite des forces politiques qui ont pu s’appuyer sur cette désaffection envers la politique traditionnelle, en se présentant comme rénovatrices ?

Oui, à droite il y a une nouvelle force politique d’extrême droite proto-fasciste emmenée par le député Jair Bolsonaro. Pour autant, elle n’a que d’infimes chances de parvenir à la présidence, même dans le cas d’un possible retrait de Lula. Elle n’a pas de crédibilité vis à vis de la bourgeoisie. Bolsonaro bénéficie de soutiens parmi les travailleurs et un électorat dépolitisé. Mais ce transfert de votes ne sera pas suffisant pour créer une majorité électorale. Il faut ajouter à cela les attaques récentes des mass-media, qui observent avec inquiétude la hausse de sa popularité et y voient une menace sérieuse face à la candidature du social-démocrate Geraldo Alckmin. Si seuls restent dans la bataille Bolsonaro et Lula, l’ex-président pourrait gagner au premier tour.

“Le cycle du président Lula n’est pas arrivé à son terme, et cela imprime l’orientation du camp populaire et démocratique. Il faut reconnaître ces bases pour réfléchir au futur, pour ne pas sortir de la politique, et ne pas renoncer à appuyer le président, aujourd’hui acculé et assiégé.”

A gauche, une négociation est en cours entre différents partis qui tentent de se rénover en présentant une proposition d’avenir, avec pour objectif de créer une nouvelle force politique qui ne soit pas subordonnée aux anciennes coalitions. Les coalitions antérieures étaient des coalitions idéologiques, régionalistes et oligarchiques qui offraient leur appui à n’importe quel gouvernement, pour peu qu’on leur donne une part du pouvoir. Cette nouvelle perspective à gauche est en gestation, mais elle n’aura pas d’influence sur ces élections, bien qu’elle puisse se projeter pour la suite. Le cycle du président Lula n’est pas arrivé à son terme, et cela imprime l’orientation du camp populaire et démocratique. Il faut reconnaître ces bases pour réfléchir au futur, pour ne pas sortir de la politique, et ne pas renoncer à appuyer le président, aujourd’hui acculé et assiégé.

CTXT – Vous, en revanche, vous ne participez pas à la campagne électorale ?

Je n’y prends pas part pour deux raisons fondamentales. Tout d’abord parce que le candidat ne peut pas être de Río Grande do Sul ; le courant politique que je représente (Mensagem ao Partido), et qui domine cet État avec un appui interne de 90%, se trouve aux antipodes politiques de la direction nationale. L’appareil du parti est complètement opposé à nos positions.

Mais aussi, parce que, dans un registre plus personnel, je suis le vilain petit canard du PT en ce moment. J’ai durement critiqué l’exécutif national du parti pour les raisons que j’ai mentionnées auparavant : son ineptie, son incompétence et son inopérabilité. Pendant le gouvernement de Dilma, ils se sont pliés à un type de politique pragmatique qui s’est révélée être une erreur. La direction a appuyé la nomination d’un économiste néo-libéral (Henrique Meirelles) au poste de ministre de l’intérieur, qui est devenu un membre remarqué du nouveau gouvernement après le coup d’Etat. Je ne serai pas un candidat convenable pour que le président puisse unifier le parti. Je ne plais pas à Sao Paulo (où se trouve la tête du parti).

CTXT – Parlez-nous de votre expérience de gouvernement.  De quelle manière ont fonctionné et peuvent se développer des modèles participatifs comme ceux que vous et le gouvernement Lula avez mis en œuvre ? Que reste-t-il de Porto Alegre ?

Les projets participatifs mis en place dans plus de 400 villes, pour la plupart de grandes municipalités, ont été un succès, mais ils ne se sont pas généralisés à l’ensemble du pays et de ses régions. Lula a mis en œuvre d’importantes avancées, on a organisé de nombreuses conférences nationales sur la sécurité publique, la santé, l’éducation, et nous avons créé de nouvelles normes que le gouvernement a appliquées.

“Nous avons instauré en 2011 le « cabinet digital » qui sert d’interface permanente entre le gouvernement régional et la population. L’an dernier nous avons eu 1,7 millions de citoyens qui ont voté sur Internet.  Cela veut dire que 15% de la population a accepté le défi de la participation directe.”

Dans mon Etat, avec mon gouvernement, nous avons conduit une véritable révolution de la participation populaire. On a appliqué quatre éléments de participation directe : les primaires régionales, les réunions du conseil de développement régional, les processus de négociation politique du Conseil de développement économique et social de l’État, et la participation par le vote direct de la population à l’établissement des priorités politiques. En plus, nous avons instauré en 2011 le « cabinet digital » qui sert d’interface permanente entre le gouvernement régional et la population. L’an dernier nous avons eu 1,7 millions de citoyens qui ont voté sur Internet. Il faut ramener ça aux 11 millions d’électeurs. Cela veut dire que 15% de la population a accepté le défi de la participation directe. Pourtant, lors des élections, nous avons vécu le processus de marginalisation politique du PT, qui s’est transformé en parti de la corruption. Dans mon État, dans mon gouvernement, il n’y a pas eu un cas de corruption, mais le PT a été identifié dans son ensemble comme le parti corrompu.

CTXT – Quel a été l’impact de la campagne médiatique ? Qu’y avait-il de vrai ?

C’était une campagne brutale. C’est pour cela que la participation populaire ne nous a pas bénéficié du point de vue électoral. Car la participation électorale est régie par l’État, et l’État comme la politique en général sont perçus comme corrompus. Et cela a fonctionné. Quelle a été la réponse de la population ? On voit aujourd’hui émerger de nouveaux mouvements sociaux, parmi les intellectuels, autour des questions liées aux luttes des femmes, pour le logement, ou sur les problématiques rurales. Ces mouvements font irruption en marge des partis et n’ont pas pour la majorité d’entre eux de ligne politique identifiée à la gauche ou à la droite. Ce sont des mouvements antisystèmes, et c’est la formule dont s’empare la population pour réagir au vide politique.

Certains de ces mouvements sont en train de se rapprocher des partis. Par exemple, il y a eu une réforme de la ligne politique du PSOL (Parti Socialiste et Liberté), divisé entre un courant trotskiste et un courant chrétien libertaire, de gauche plus traditionnelle, qui s’est constitué en parti minoritaire. Désormais, le PSOL apparait comme un assemblage d’influences appelé à répondre à certaines demandes exprimées par les mouvements sociaux. D’ailleurs, Le PT aussi envisage d’y apporter des réponses, il a lui aussi recueilli le « produit » politique de ces mouvements.

Quelle est l’idée d’une partie de la gauche ? Construire à partir de l’inertie de ces mouvements, de petits partis et de fractions de partis, un nouveau front politique pour l’ère post-Lula, après les élections. L’objectif est de créer une alternative qui puisse porter une réforme politique, une restructuration des partis et la proposition d’une option crédible.

http://ctxt.es/es/20180117/Politica/17380/Entrevista-Tarso-Genro-Brasil-PT-Lula.htm
Tarso Genro interviewé par la revue espagnole CTXT ©Manolo Finish.

 

CTXT – De 2010 à aujourd’hui, la dette publique du Brésil est passée de 60 à 80%, cela signifie-t-il que l’État-social brésilien s’est construit sur la dette ?

Oui, il s’est construit à partir de la dette mais, surtout, à partir des prix des produits de base sous le gouvernement Lula. D’une certaine façon, les États-Unis ont compris la chose suivante “nous sommes en train de financer des pays émergents comme le Brésil, entre autres, et il faut baisser le prix des produits de base”. Cette baisse brutale des prix a affecté le Brésil, et a détruit le Vénézuela, par exemple, dont l’économie repose sur le pétrole. En ce moment, nous développons un modèle social-démocrate alternatif timide, mais nous ne créons pas une demande interne capable de financer le développement et de progressivement se libérer de la dépendance envers les capitaux étrangers pour financer l’État. Pas tant pour financer les entreprises qui ne sont que pour une petite partie de cette dette.

Les émissions de bons du trésor avaient une valeur incroyable à cette époque et elles sont aujourd’hui très basses. Le Brésil a été noté BBB- par Standard & Poor’s. Il n’est pas recommandé de faire des investissements au Brésil. Ils envoient un message “Faites les réformes. Si vous ne les faites pas, nous en finirons avec vous”. C’est le mécanisme habituel quand on veut en finir avec les politiques publiques. C’est ce qui est arrivé en Europe avec la Grèce, le Portugal, l’Irlande, ou l’Espagne à un moment donné. Il s’est passé pratiquement la même chose. Cette dépendance à l’égard de l’ingénierie financière est un prix que tous les pays sont en train de payer, que nous soyons ou non dans un régime démocratique. Les démocraties non plus n’échappent pas à ces méthodes. Mais l’Amérique Latine n’a pas engagé de réforme fiscale et doit faire face à d’immenses difficultés d’ordre historique, , qui ont à voir avec les institutions, les niveaux de développements. Et sans réforme fiscale, il n’y a pas d’État. Aujourd’hui le système fiscal est régressif.

CTXT – On parle précisément d’un changement de cycle politique en Amérique Latine, avec la fin de certains processus progressistes, provoquée tant par les conditions matérielles liées à la crise économique globale que par les contextes et les hommes politiques de chaque pays. Est-il possible de renverser la tendance actuelle ?

Ce qui arrive aujourd’hui en Amérique Latine fait partie d’un processus de long terme. Le capital financier globalisé avait besoin de l’abandon des réformes progressistes en cours dans la zone, et pour ce faire il a pris le contrôle des États à travers le contrôle de la dette. La force normative des constitutions des États se dissout. Cette dilution permet qu’une autre source normative, les nécessités du capital financier, prenne le pas. Ces pouvoirs régulent la manière dont l’État doit se comporter vis à vis de la dette.Nous avons un blocage de l’État démocratique qui peut se résoudre à moyen-long terme, mais, pour cela, il faut faire apparaître des propositions alternatives à l’État de droit traditionnel, qui est aujourd’hui soumis à des forces qui n’ont rien de commun avec la souveraineté populaire. Si vous gagnez les élections, vous devez vous conformer à un ensemble de règles liées à l’emprise du capital financier sur les Etats. Il peut y avoir une issue, mais il faut pour cela faire preuve d’une grande capacité d’imagination.

Dans les débats internes et avec des camarades d’autres courants, je demande toujours quelle transition nous proposons pour sortir de ce modèle néolibéral, qui a pris le pas avec le gouvernement de Dilma et qui s’applique aujourd’hui, quelle transition vers une proposition productive, pour une économie avec un fort taux de croissance, de nouvelles fonctions et de nouvelles organisations pour le monde du travail, pour la réduction des inégalités sociales. Nous avons fait quelques corrections importantes pendant le gouvernement Lula, avec des politiques compensatrices, mais pas avec des politiques structurelles de réorganisation des relations économiques entre classes sociales.

“Ce qui arrive aujourd’hui en Amérique Latine fait partie d’un processus de long terme. Le capital financier globalisé avait besoin de l’abandon des réformes progressistes en cours dans la zone, et pour ce faire il a pris le contrôle des États à travers le contrôle de la dette.”

Mais personne n’a une idée claire, seulement des intuitions. “Il faut combiner faibles taux d’inflation et croissance économique”, entendu ! “Il faut développer de l’investissement publique pour accélérer la croissance économique”, d’accord, mais l’État est extraordinairement endetté et il est financé par le système bancaire international et ses mécanismes, comment échapper à ces pressions ?. “Il faut croire de nouveau en la politique”. Mais que fait-on dans un pays qui n’a pas de centre ?

Notre pays est dépourvu de centre. Le centre s’entend comme un ensemble d’opportunités des oligarchies régionales, ce n’est pas une position idéologique, une position politique ou une position programmatique. Dès lors, il nous faut répondre à cela. Si l’on n’a pas de réponses, cette crise peut se prolonger et le Brésil devenir une société des “trois tiers” : un tiers d’inclus, de consommateurs ; un autre dans la pauvreté, dans la survie ; et un dernier tiers hors-la-loi, appréhendé sous l’angle policier. Cette société des trois tiers peut résulter des réformes en cours au Brésil, suite à la décomposition complète du projet démocratique à la base de la constitution de 1988, qui n’était pourtant pas si sociale, mais qui connait aujourd’hui un brutal retour en arrière.

CTXT – Ce que vous nous avez décrit est schématiquement très proche de ce qui est arrivé en Europe : le  discrédit des partis, l’incapacité de la social-démocratie à proposer des solutions nouvelles pour affronter la pensée néo-libérale… Ne pensez-vous pas que le changement est impossible sans tisser une alliance internationale de gauche alternative capable d’obliger les partis classiques à se réformer ? N’est-il pas temps de construire une véritable alliance internationale qui puisse lutter contre la prégnance du néolibéralisme ?

Ce que vous dites est lié à l’impossible rénovation du système social-démocrate. Les transformations technologiques qui ont eu lieu ces dernières années (dans la production, les méthodes d’organisation du monde du travail…) ont complètement déstructuré la société de classes traditionnelle. Cette dissolution a fini de liquider les sujets politiques capables de négocier les pactes sociaux-démocrates dans les pays développés. Les pactes sociaux-démocrates sont fondés sur une relation contractuelle claire : d’un côté, la bourgeoisie industrielle, de l’autre, les ouvriers organisés. Cette relation a eu pour résultat, dans l’ensemble des sociétés, l’État social, qui a prospéré pendant au moins 20 ans. Ces sujets ont disparu. La bourgeoisie industrielle n’a plus de volonté politique autonome et les ouvriers traditionnels, ceux de la seconde révolution industrielle, sont de moins en moins intégrés de manière horizontale dans leurs catégories professionnelles, dans leurs désirs et leurs besoins… Ils sont de plus en plus différenciés. L’absence de sujets pour négocier les pactes sociaux-démocrates se reflète aussi dans l’organisation des partis sociaux-démocrates qui, à une époque, avaient tendance à aller vers la gauche. Ce n’est plus le cas désormais.

“Il n’existe plus de politiques économiques purement nationales. La prophétie marxiste internationaliste a fini par se réaliser à travers le capital financier, et non dans l’union des travailleurs. C’est la bourgeoisie financière qui est finalement partie à l’assaut des cieux.”

Cela pose à la gauche des questions clés : Quels sont les sujets des transformations sociales ? Quels pactes sont nécessaires pour créer des majorités politiques ? Les partis comme le PT doivent répondre à cela, sans quoi ils ne font tout simplement pas de politique. L’alternative est celle de la subordination, dans laquelle il s’agit de négocier un peu plus ou un peu moins de néolibéralisme, mais pas un autre modèle social solidaire qui réduise les inégalités, qui en finisse avec la misère ou qui limite le capital financier. Sur le plan international, il s’agit non pas de rompre avec la globalisation, car la rupture est impossible, mais de réfuter une relation de dépendance pour arriver à une relation de coopération autodéterminée, à travers laquelle se dessinerait un nouveau projet national.

CTXT – Comment pourrait se réaliser la coopération avec l’économie globale dont vous parlez ?

Je vous donne un exemple : la Banque de Développement des BRICS, l’initiative la plus importante du gouvernement Lula est en train d’être démantelée. C’était un élément d’action dans le plan de l’économie globale qui pouvait agréger un groupe de pays et divers intérêts. Ce genre d’instrument est décisif. Il n’existe plus de politiques économiques purement nationales. Il y a une interdépendance des capitaux globalisés dans l’économie mondiale. La prophétie marxiste internationaliste a fini par se réaliser à travers le capital financier, et non dans l’union des travailleurs. C’est la bourgeoisie financière qui est finalement partie à l’assaut des cieux.

Le Brésil se prépare aux élections d’octobre

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Lula et Dilma Roussef lors de la réélection de cette dernière en 2014 (Fabio Rodrigues Pozzebom/Agência Brasil)

Le Brésil connaît une importante crise politique depuis la destitution de la présidente de gauche Dilma Rousseff, issue du Parti des Travailleurs, en Août 2016. Son éviction, qui s’apparentait à un coup d’État institutionnel dans le cadre du scandale Petrobras, a permis à son remplaçant Michel Temer, inquiété dans plusieurs dossiers de corruption, de mener une politique néo-libérale des plus agressives à l’encontre du peuple brésilien. En Octobre 2018 auront lieu des élections qui seront donc capitales pour l’avenir du pays. Ce scrutin s’inscrit aussi dans une année riche en élections et en possibles changements politiques pour l’Amérique latine puisque en plus du Brésil, des élections présidentielles auront lieu également en Colombie, au Costa Rica, au Paraguay, au Mexique et au Vénézuela.


Dilma et Temer

Les Brésiliens sont las des scandales de corruption à répétition, et ils se sont montrés très combatifs face à la politique destructrice du Président Temer. En avril dernier, pas moins de 40 millions de grévistes étaient dans les rues de tout le pays pour s’opposer à ses projets austéritaires.

Si Dilma Rousseff a été destituée en août 2016, c’est officiellement pour avoir perpétué une pratique de maquillage des comptes de Petrobras, l’entreprise pétrolière publique brésilienne, dans le but de masquer l’ampleur de son déficit. Une manœuvre à la limite de la légalité qui n’impliquait cependant aucun enrichissement personnel de l’ancienne présidente brésilienne.

À l’inverse Michel Temer, le président brésilien depuis août 2016, a été inquiété plusieurs fois par des accusations de corruption le visant directement. Mais la Chambre des députés, qui avait déclenché la procédure de destitution de Dilma Rousseff, a cette fois-ci empêché la cour suprême brésilienne d’enquêter sur les accusations portées contre le nouveau président. Ainsi, bien que sa politique ne soit approuvée que par 3.4 % des Brésiliens interrogés en septembre 2017, et alors qu’il est accusé d’être impliqué dans des affaires de pots-de-vin, Michel Temer parvient malgré tout à se maintenir à la tête du pays pour mener à bien une politique de libéralisation agressive à l’encontre des conquêtes sociales des années 2000.

Le Congrès brésilien ayant empêché l’ouverture de toute enquête contre Temer, il n’existe à l’heure actuelle aucun moyen d’interrompre son mandat, qui s’achève le 1er Janvier 2019. Des élections auront lieu en Octobre 2018 afin de connaître le nom de son remplaçant, et surtout son orientation politique.

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Lula et Dilma Roussef lors de la réélection de cette dernière en 2014 (Fabio Rodrigues Pozzebom/Agência Brasil)

 

L’actuel président brésilien a déjà exclu de se présenter à ces élections. Il sera âgé de 78 ans au moment du scrutin.  De plus son impopularité est sans précédent dans le pays en raison de sa politique antisociale et des soupçons de corruption qui pèsent sur lui. Cette situation rend inenvisageable toute candidature de sa part.

Michel Temer semble plutôt soutenir la candidature de Geraldo Ackmin son « ami », dont il estime qu’il possède « l’assurance et la sérénité » nécessaires pour le remplacer. Ce dernier est actuellement gouverneur de l’État de São Paulo et était déjà candidat aux élections brésiliennes en 2006 pour le PSDB (Parti de la Sociale-Démocratie Brésilienne, droite). Il était alors arrivé au second tour avant de s’incliner face à Lula.

Le retour de Lula

Quant à Lula, le prédécesseur de Dilma Rousseff, il a été à la tête du Brésil de 2003 à 2011. Il est, tout comme la présidente destituée, issu du Parti des Travailleurs, formation de gauche fondée en 1980 dans le sillage de la résistance à la dictature militaire. Lula fut le premier président brésilien de gauche depuis le coup d’État de 1964. Ses deux mandats présidentiels ont été marqués par de nombreux programmes sociaux (comme la « Bolsa familia », un programme d’allocations familiales supprimé par Temer en 2017) qui ont permis d’extraire plusieurs dizaines de millions de Brésiliens de la pauvreté.

Cela explique sans doute la grande popularité dont bénéficie encore l’ancien président au Brésil. Il arrive ainsi en tête d’un sondage de début décembre qui lui accorde 34 % des intentions de vote. Le processus de candidature est d’ailleurs déjà bien entamé. Des collectes de fonds ont par exemple été organisées afin de financer sa campagne. Pourtant, sa participation aux élections d’octobre reste incertaine : Lula a effectivement été condamné à 9 ans de prison pour corruption passive. Or, si la sentence est confirmée, il sera inéligible lors des élections. Sa candidature reste donc incertaine jusqu’au 24 janvier, date à laquelle la Justice brésilienne doit valider ou non la sentence.

Jair Bolsonaro, le « Trump brésilien »

Lula est suivi par Jair Bolsonaro, qui recueillerait quant à lui 17 % des suffrages selon le même sondage. C’est un candidat d’un nouveau genre dans le paysage politique brésilien : député de l’État de Rio de Janeiro, il multiplie les déclarations provocantes en faveur de l’ancienne dictature militaire, contre les femmes, les minorités indigènes ou encore les homosexuels. Il est donc régulièrement présenté par les médias étrangers comme le « Trump brésilien ». Il a effectivement bénéficié de l’élection de Donald Trump aux États-Unis, qui lui a permis d’attirer l’œil des médias et des analystes politiques, et se dépeint lui aussi en candidat anti-système.

Jair Bolsonaro est pourtant lui aussi l’objet de soupçons. Il a fait entrer trois de ses fils en politique et il est propriétaire avec eux de 13 biens immobiliers d’une valeur d’environ 15 millions de réaux brésiliens (soit un peu moins de 4 millions d’euros). Or, ils les auraient acquis à des prix environ 10 fois moins élevés que leur valeur réelle. De la même façon, des documents de la cour électorale brésilienne affirment que la famille Bolsonaro possède plusieurs voitures de valeur comprises entre 11 500€ et 26 900€ et des investissements financiers estimés à environ 435 000€. Un enrichissement qui pose des questions car à son entrée en politique en 1988 le candidat n’avait déclaré qu’un faible patrimoine, et il n’a pas eu d’autre activité que celle d’élu depuis lors. Selon le Conseil fédéral des agents immobiliers et le Ministère du Trésor Public, l’achat en 2008 de la maison dans laquelle vit le candidat Bolsonaro laisse des indices permettant de suspecter une opération de blanchiment d’argent. Un comble pour le candidat de la « vérité », qui dénonce une campagne de diffamation.

Marina Silva, la défenseure de l’Amazonie

Enfin, toujours selon le même sondage de décembre, Marina Silva arriverait en troisième position avec 9 % des intentions de vote. Originaire de l’État d’Acre, situé dans la forêt amazonienne, elle fait partie des adversaires acharnés de la déforestation. Elle a  été ministre de l’environnement de 2003 à 2008 pendant les deux mandats de Lula, avant de démissionner jugeant ne plus être en capacité de mener à bien l’agenda environnemental au sein du gouvernement.

Finalement elle a quitté le Parti des Travailleurs pour rejoindre le Parti Vert, parti écologiste brésilien, dont elle a été la candidate lors de l’élection présidentielle de 2010. Bien qu’elle ne se soit pas qualifiée pour le second tour face à Dilma Rousseff, Marina Silva avait alors recueilli pas moins de 19 % des voix. En 2013 elle a créé un nouveau parti écologiste, le Réseau Durabilité (Rede), mais s’est présentée sous les couleurs du Parti Socialiste Brésilien (PSB) un an plus tard. Au cours de ces élections de 2014, les sondages l’annonçaient au second tour pour faire face à Dilma Rousseff. En réalité, elle n’est encore une fois pas parvenue à passer le cap du premier tour et a recueilli 21 % des suffrages. Elle sera une nouvelle fois de la partie en octobre prochain. Elle a en effet annoncé sa candidature aux élections à venir pour le Réseau Durabilité le 2 décembre dernier.

Les contours du paysage politique des élections d’Octobre 2018 au Brésil se dessinent peu à peu. Cependant, tout est encore possible et rien n’est fixé pour le moment. Le nouveau procès de Lula, prévu le 24 Janvier prochain, pourrait déjà bouleverser la situation actuelle.